I.E NORVECIKN
la danse, chez vous, n'est pas un exercice physique, mais bien plutot un pretexte a causeric, une suite de balancements' sur place, qui sont un jeu de volupte; cbez nous, la danse est un exercice aussi violent, aussi brusque, aussi rapide que le patinage. II reclame de la place, de grandes salles vides et sonores. II remue notre sang ; il nous rechaufTe ; il augmente notre vie. C'est le Viking qui se reveille avec la sensation bouillonnante de sa force, I'cspoir de conquerir le monde.
La danse ainsi pratiquee commo une gymnaslique fortifianfe et comma une ivresse est un besoiii de la race. Dans les auberges, apres la besogne dii jour, les gargons et les servantes organisent desbals. Unecharmante jeune fille que j'ai rencontree a Voss m'a dit, sans detour, que chaque annee, au moment des vacances, elle se fait amener par son grand-pere dans cet hotel, qui est sur une grande route pour avoir des occasions quotidiennes de danser avec des etrangers de passage. Le spectacle mSmc de cet exercice rapide excite I'enthousiasme. J'ai vu au Tivolide Ghristiania une compagnic d'Irlandaises qui chantaient et dansaicnt dans le deguisement de 1 Armce du Salut. L'irreverence de cette caricature causait une certaine gene, au moment des couplets, dans I'assistance feminine; mais, des que lamusique faisait place a une gigue, dansee avec des audaces
de jambes que la pieuse livree faisait plus hardies, I'excitation du plaisir triomphait de toutcs les pruderies, eclatait en mouvements de foule, en applaudissements vifs.
II faut repeter que ce fond de brutalite est tout a fait dissimule, chez le Scandinave de I'ouest, par i'instinct social et par I'education. Si j'y insiste, c'est qu'O est un heritage alavique, la clef de contradictions iriexpHcables pour un passant qui observerait seulemcnt la surface des moeurs. Et aussi bien, raalgro le vertige de ralcoolisrae, la Norvege estelle un des pays du monde oil I'liomicide est le plus rare.
La douceur dont les gens du peuple usent envers les aniraaux est une surprise pour I'homme latin. Les raenagements a I'endroit des chevaux, conseilles aux touristes par des inscriptions le long des routes, sont ici pratiques par quiconque prend en main des guides. Sous I'influence do ces bons Iraitements, r intelligence des betes s'estafflnee. Le cheval norvegien a toujours la tete touiiico du cote de son conducteur. 11 s'interesse a la charge de la voiture; il cause avec les passanls ; il so dctourne pour ne pas ecraser les oiseaux, qui, en pleine rue, s'altardent sous ses pieds. La famiharile du moineau parisien n'est que de I'audace; ici, c'csl dela confiance. Dans lout le fiord de Clu'istania, on louche les oiseaux
LE NORYEGIEN. 127
du doigt. Et, aussi bien, sont-ils traites comme des amis. Cliaque maison norvegienne accroche a I'un de ses balcons uue boite pleine de chenevis oii les oiseaux vienaent se nourrir. Dans cette complaisance instinctive pour les betes, les Norvegiens parlent avec indignation de la boucherie des combats de taureaux et do notre indifference pour nos « serviteurs miiets » . lis disent que I'dducation catholique est ici en cause, quo I'Eglise a ete si preoccupee d'oter une amc aux animaux et de tracer, cntrc cux et I'homme, une ligne infranchissable, qu'elle a tout a fait oubliee de les recommander a notre pi tie ; elle encourageait la doctrine philosophique qui voulait voir en eux des automates insensibles. II se pent qu'il y ait de la verite dans ce reprochc; mais j'apergois une autre raison a la tendresse du Norvegicn pour les betes : c'est toujours I'histoire de Robinson et de son perroquet.
Dans Fisolement ou il vit, le Scandinave tire plus de joie que nous autres de la presence et de I'assistance des animaux, et si son amour pour le cheval peut s'expliquer par la reconnaissance, par le gout qu'il a de tout effort, il payeal'oiseau, avec une poignee de chenevis, le plaisir de sa visite, qui I'arrache, un moment a la contemplation de soi-m6me.
De m6me, c'est la solitude qui me parait avoir ete
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NOTES sun I, A NORVEGE.
I'educatrice de celte surprenante probitu que la Nor-
v^ge prise comme son diamant royal.
Le brave Baedeker dit dans son Guide de Norvege
a I'article nourriture :
« 11 est bon de regler ses depenses tous les jours
pour eviter les erreurs dont maintenant les gargons
des pays du Nord son! aussi capables que ceux du
Midi. »
II y a du pessimisme dans cette boutade. Sans
partager toutes les illusions que les Norvegiens se
font sur Jeurprobite, — Bjornsou, dans une Faillite, Ibsen, dans les Piiiers de la Societe et ailleurs, ont dit courageusement ce qu'ils pensaient des nioeurs commerciales de leur pays, — on doit reconnaitrc que la probite scandinave est d'une elegance archaique. On conte ici que le prince de Galles voyagea un jour incognito sur les chemins de fer norvegiens pour constater de ses yeux que les employes refusaient tout pourboire. La legende affirme que son incredulite fut ediliee.
Cette delicatesse eclate particulierement dans la faQon dont les lettres sont distcibuees.
Si vous montez sur I'nn des petits vapeurs qui font le service entre les nombreuses iles dont le fiord de Christiania est emaiile, vous Irouvez sur le pont une boite ouverte, oft la poste et les gens de la ville viennent enfouir les correspondances ct les
LU NORVliuIEN.
journaux. L'uu apres Tautrc Je bateau louche les ilots. II abordc une jet6e de bois a laquelle est suspendue une autre boite postale egalemenl ouverte. On y jelte toutes les correspondances des liabitanls de I'ile. Chaque passant leva le couverclc, sort le courrier, regarde s'il y a quelque enveloppc h son adresse, retient ce qu'il veut, rend a la boite ce qui Jui plait.
Je me souviens qu'etant a table chez le consul general de France qui passait I'ete dans I'un do ces ilots, je vis un gamin d'une douzaine d'annees apporter une depeche.
II dit en otant sa casquette ; — J'elais venu voir s'il y avait dans la boite des timbres etrangers. J'ai trouve ce telegramme a votre nom. J'ai pense qu'il avait de i'iiiteret pour vous. Je vous I'apporle.
Le service est tout aussi primitif dans les districts montagneux. On ne pent pas porter les lettres a domicile. La poste jetle tout le courrier dans une boite de grande route. Les gens du voisinage vienncnt voir, quand il leur plait, s'il n'est rien arrive pour eux. Et, malgre la facilite de ces mccurs palriarcales, il n'y a, jamais de detournements.
Dans le meme sentiment de confiance, lorsqu'ou est en excursion dans les montagnes, loin de tout chalet ou Ton pourrail se ravitailler, il arrive que
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NOTES SUR LA NORVfiCE.
I'on troiive de peliles arraoires taillees dans le rocher. Elles contiennent du soda, du biscuit. Un tronc est fixe a rinterieur avec une pancarte qui indique le prix de ces provisions. Un avis prie le passant de mettre dans le Ironc une somme equivalente a I'emprunt qu'il a fait. Or non seulement armoire et tronc ne sont jamais devalises, mais tout le monde tient a coeur de reconnaitre une telle confiance par un luxe de probite.
Cette honn^tete, pratiquee d'aulre part par los marins, qui, dans les mers polaires, recourent aux depots de vivres, est, pour les Norvegiens, une occasion de vif amour-propre. J'admire aulanl qu'cllcs le meritent ces belles delicatcsses ; jc demande, loutefois, la permission de constater qu'elles ne sont point uniques.
J'ai eu I'occasion de traverser une partie du Sahara pendant la canicule. C'est la saison oil le desert est frequente par les plus facheux coquins. Tous les gens qui ontfait un coup, lous les Cliaamba en rupture de prestations, tous les contrebandiers d'annes et de poudre, tous les voleurs et tous les pillards, profitent de la solitude de I'etepour vaquer a leurs afTaires. Quoique I'etendue soit immense tout le monde suit le meme cliemin. assez etroit, la route des puits. Gomnie les nappes d'eau sont profondes, d arrive que les bouches de puits sont gar-
LE NORVEGIEN. 131
nies d'une loiisue corde ct d'un sac de cuir que Ton appelle la-bas un delou. Les boutiques manquent au Sahara: un delou, una corde en poil de chameau sent, pour beaucoup de gens, des objets de convoitise. Cependant, il n'y a pas d'exemple que quelque brigand, profitant de J'impunite ccrtaine, se soil approprie ces olojels d'utilite publique.
On sail qu'un voyageur egarc mourra de soif devant ]e puits oii i] n'aura pu boire. C'est un peril qui menace tout le monde. Devant la necessite commune, la ferocite de regoisme individuel abdique. Lcs pires gens renoncent a leurs habitudes de rapine, non point par moralite, mais par raisonnement, ])ar reconnaissance d'une utililc superieure a I'immedial desir. On se demande si la bouteillc du depot de vivres et la boite ouverte ne sont point pom* le Norvegien quelque chose comnne le delou pour le Chaamba. Par le refus de souscrire a celte necessite, Fun renoncerait a la possibilite de circuler dans le desert, I'autre a la joic de participer a la pensee du monde. Ne touchc-l-on point la un de ces centrals d'utilile bien cnlendue qui furent signes aux debuts de I'Histoire el qui ont permis a rhumanite de s'elevcr de rcxistcnce familiale a la vie sociale ?
II faut dire que le goilt de la solidarite — si faible chez nous — a toujours ete curieusement amaigame dans la nature scandinave avec I'inslinct individuel.
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132 NOTES sua I. A NOIiVEGE.
Au temps des gardes byzantines, uii dcs principaux attrails du voyage de Constanlinople clait I'accueil quele Norvegien nouveau venu s'attendait a Irouver pres de ses compatriotes . Riant dit que les pelerins normands sur la route de la Terre-Sainte « paraissaieut avoir adopte certains ports oil les appelait la presence de garnisons voaringues ». Un publiciste norvegien fort erudit et bon philosophe, dont la conversation m'a ete singulierement profitable, K. H..., a resume devant moi cette tendance dans une formule : « Chez nous, le lien social est tres fort, et le lien familial tres faible. »
La verite de cet aphorisme eclate dans 1 education de I'enfant norvegien.
Jusqu'a la fin des Croisades, tant que le contact avec les Latins n'eut pas adouci ks mojurs, le respect du mariage, I'instinct de famille fut si rudimentaire que Ton vit dans les heritages les batards traites par la loi scandinave sur le meme pied que les descendants legitimes. La uecessite de peupler le Ijays, de faire des honimes pour la conquete, dominait toutes considerations de raoralite ou de justice. La persislance du meme besoin, en face des difficulles naturelles qui n'ont point change, a entretenu chez les Norvegiens le goQt des posterites nombreuses. Une statistique de Broch, qui porte sur une periodc de dix annees, indique trois cent onze naissances
Lli NORVEGIEN. 133
"I'enfants sur miile femraes mariees de vingt h quaraate-cinq ans. Dans le meme temps, millc femraes francaises rie mettaient au monde que cent soixante-quatorze enfanls. Evidemment, si I'on cherchait combien de ces enfanls d'un cote et de I'autre sont arrives a I'Elge d'homme, tes plus fortes proportions seraient en notre faveur. La grandc pauvrete de la Norvege est une des causes de son prolifisme : « Quand il n'y en a pas pour deux, dit chez nous un proverbe populaire, il y en a bien pour trois. » La Norvege, moins ironique, moins gale, plus tournee vers les espoirs mystiques, a exprime avec une grace toucliante cette vcritc de pauvres gens :
« Plus on est de bouches pour manger, plus on est de bouches pour prier. »
EUe dit aussi :
« Manger le pain dus enfants ! »
Et c'est un proverbe que Ton cite pour caracteriser la pire misere. L'independance dans laquellc I'enfant a grandi, a developpe son individualite, ses facultes de resistance, sa combativiLe; elle n'a pas fait de lui un tendre.
J'avais ele frappe, sur le bateau qui m'araenait en Norvege, de voir une de nos passageres — la femme d'un peintre de Chrisliania — qui, par un roulis assez fort, Irissait un enfant dc trois ans jouer libre-
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ment sur le pont. II evit suffi qu'il glissat pour tomber a I'eau entre les barres de fer de la passerelle. Vous voyez uae mere frangaise en pareil casi Je n'avais pu m'empecher d'en dire mot au capitalne. II me repondit :
— Chacun ici vit pour soi, et cet enfant, qu'on laisse libre, apprendra plus vite qu'un autre a se tirer d'affaires. Cost deja im liomme. Avez-vous remarque qu'il n'embrasse jamais sa mere? Les enfants frangais arrivent (oujours en tendant la joue. Ici ils donnent la main.
PartoutJ'ai recueilli la m&nenote. Madame A.. H.., me conte cette liistoire de son petit frere :
— Quand Henrik avait quatre ans, comme je suis Ecossaise par ma mere, je le prenais tendremcnt sur mesgenoux et je le calinais. Un jour que j'avais ete chez unc voisine pour voir un enfant qui venait de nailre, Henrik me demanda : « L'as-tu erabrasse, ce b6be? » Jc rcpondis que je I'avais fait. Alors llcurik declara : « Eh bien, maintenant je ne veux plus que tu m'cmbrasses. »
A. H..., qui, lui, est un pur Norvegien, m'en dit autant de son cote :
— Je crois bien que j'ai embrasse ma sceur une seule fois dans ma vie, le jour de mon mariage.
Enfin mon experience personnelle m'a eclaire. La premiere fois que je suis venu rendre visite h mon
LE NORVEGIEN. 133
ami K. H..., j'ai trouve sur la porte un petit boiihomme de cinq ans, et je I'ai embrasse.
— Eric, me disait le leudemain le pere, nous a conte ceia comme une chose extraordinaire. D'ailleurs, il elail courrouce centre sa mere qui I'a mene au bain et qui ne I'a pas envoye dans les cabines des hommcs. A table, il m'a demande :
— Trouves-tii convenablc que i'on me fasse baigner du cote des femmes ?
On professe pour cette independance un tel respect que les parents du petit Eric ne le reprennent jamais.
— Nous I'elevons librement, nous ne voulons pas contrarier la nature. Nous desirous que la politesse soit chez lui un resullat d'observation, une imitation volontaire de nos habitudes .
El ce respect de la nature n'est pas seulement une theorie personnelle a un ecrivain qui exagere une tendance philosophique, c'est le credo de la generation nouvelle. J'ai cte regu a Hamar chez un philologue tres distingue, qui enseigne les langues vivantes dans les ecoles de cette ville univcrsitairc. B... est un pere de famille modele, un horame de reflexion et d'experience.
II m'a declare :
— Je ne regarde presque jamais les devoirs de mes enfants. On n'aime pas cela a I'ecole. Les notes
NOTES StJR r,\ NORVEGE.
ne sont fournies qu'une fois par mois. On a aholi le systeme quotidien. L'enfant risquait de travailler pour obtenir de bonnes notes, ce qui iui faussait I'csprit, et le pere, de devenir un pedant avec ses observations perpetuelles.
B... a un garQon de huit ans ct une fille. Ces enfants sont ovidemment moins « civilises » que ceux de noire pays. On dcmande a la fiiielte de me saluer en anglais. Elle refuse. Elle aimc mieux jouer avec son petit chat. On n'insisle pas : elle est libre. Le garQon, avec de beaux trails decid6s, a moins de physionomie que les notres. II est passionnc pour les exercices physiques.
— Souvent, me dit le pere, je m'assois a I'arriore d'une barque avec mon livre, et Iui rame. C'est sa flerte. Meme je le laisse naviguer seul, avec des recommandations. II faut bien qu'un homme norvcgien apprenne a conduire un bateau.
Ce systeme ne va pas sans accidents. L'autre jour, ce petit rameur blond est tombe sous nne voiture de brasseur. Les roues Iui ont passe sur le corps, c'est miracle qu'il n'ait pas ete ecrase. Dans le cercle etroit de mes connaissnnces, je connais une fouje d'accidenls morlels. La statislique des noyades est particulierement douloureuse : « Quand I'eau entrc dans la bouchc, dit un proverbe norvegien, on apprend a nager. » En vcrtu de ce diclon, j'ai vu
LK NORVEGIEN. 137
uii bon pere de famille, chez qui j'etais venu diner, me proposer d'aller finir la soiree an Tivoli, malgr6 un orage d'ete, des eclairs at des coups de tonnerre qui ebranlaient toute la maison. La mere, de son cote, visitait deg amis. Les deux servanles etaient sorties pour leur plaisir. Je savais qu'il y avail quelque part deux enfanls endormis dans des berceaux. Ma pitie de Latin, pour les petits, souffrait a I'idee que ces marmots pourraient etre reveilles en pleine nuit par I'orage, dans une maison abandonnee. Je declarai que je ne voulais pas sortir, je dis mes raisons. Elies parurent surprenantes. Je ne suis point persuade qu'on ne les ai pas considerees comme une faiblesse un peu senile.
Quand les gens affines so sentent si libres visa-vis de leurs enfants, il est facile de dovinov comment en use le peuple.
Les rues sont pieines d' enfants vagabonds qui passent leur et6 sans bas ni souliers; les gardens coiffesd'une casquettede jockey, les fdlettes enveloppees, plutot que vetues, d'une percale claire et sale. Ces gamins, libres comme des oiscaux, sont d'une prodigieuse hardiesse. Quand un steamer entre dans le port, iis se jettent bien vite dans des bateaux qui ont Fair de jouets, pour se faire secouer dans le remous, au risque de chavirer. lis accourent jusque sous les jambes des chevaux pour ramasser le fumier avec
leurs pelles. Void, dans la rue cle Christiaiiia, unpelil wagon qui arrive au grand trotd'un poney. La voiture est conduite par un enfant de liuit ans. II y a dedans des petils de quatre on cinq ans, tous plus jeunes que le conducteur. Le clieval, trop pousse, bate et tombe. Le wagon verse. En una seconde, tous ces marmots sont debout. lis detellent Icur bete, ils la rclevent, ils raccommodent le trait avec un bout de corde. lis remontent dans le vehicule, et fouetlo, coclier ! on rejjart. Personne ne s'arrete pour porter secours, et ces enfants ne so sont pas altardes a geindre. Ilsse sutTisent a eux-m^mes.
« Ne t'attends qu'k toi scul » est Ja devise que Ton pourrait ecrire sur la porte de 1 ecole norvegienne. J'ai note dans les remarqucs sur la race la courageuse probite avec laquelle lElat norvegien a passe la revision medicale de ces enfants systematiqueraenl livres a eux-memos. L'effort qu'il tente pour les regenerer physiquement et moralcment est admirable. 11 semble que Ton ait sous les yeux cctte republique platonicienne oil les parents se contentent d'etre des geniteurs ct sen remettent k I'Etat de tout le souci de I'cducation.
Comme je voulais voir les clioses de pr6s, j'ai frequente les ecoles de Christiania, de Bergen, de Trondhjem et do Hamar, les etablissements d'instruction pi'iraaire et secondaire, prives et publics
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Lli NOnVEGIEN. Vd9
J'ai visile ies iinmeubles de fond en comble, j'ai assiste a des classes.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est le luxe dont on entoure la recreatiou artiflcielle de I'animal humain. Le mahometan ne distingue pas Ies preceptes do I'hygifeiie des principes de la religion. Sous un ciiniat dont Ies tyrannies Ir^s differentes sont egalement imperieuses, le Norvegien ne separe plus la culture physique de la culture intellectuelle. La reaction contre I'ideal qui sacriflait la matiere a I'esprit est violente. L'axiome paien de I'harmonieux equilibre qui doit s'etablir entre lo corps et Tame trioraphe dans Ies programmes d'enseignement. Les ecoles, toujours batics sur Ies points elcves des villes, en vue des fiords, sont des palais de lumiere. On fait ce qu' on peut pour obtenir des enfants qui les frequentent la propretc dans le vetement. On leur impose I'bygiene. Deux fois par mois le bain est obligatoire. A Trondhjem, on le principal hotel frequente par la clientele anglaise n'a pas de baignoire, la nouvelle ecole comnmnale est pourvue d'une salle de douches. On apporte aux enfants des bassins d'eau savonneuse; on leur donne pour se fi'otter des bouchons de foin. Quand ils sont laves, la douche ruisselle sur eux, d'abord tiede, puis de plus en plus froide. L'aeration des classes est I'objet de toute la sollicitude. II s'agil d'y entretenir une
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liO NOTES SUR I.A NORVEGE.
temperature qui oscille constamment entre treize degres et quinze degi'es Reaumur. L'air froid qui arrive par una large prise est filtre a travers une soie tres fine. II est debarrasse de toute poussiere quand il arrive daus les chambres de chauffe. L'homme qui entretient les fourneaux a sous les yeiix un tableau electrique qui correspond avec les sailes d'elude. Le maitre n'a qu a presser un bouton pour faire connaiire s'il veut du cliaud ou du froid.
La pratique quolidienne de la gymnastique complete ces soins hygieniqucs. L'abondance et Je bon marche du bois ont permis d'installer les gymnases avec un luxe inconnu aillcurs. On en a profite. La vue do ces sailes en sapin verni est une jouissance pour les yeux. Les qualre murs sont tapisses de larges echellcs sur lesquelles les enfants se crucifient pour redresser les dos en croissance.
Les travaux manueis sont en singulier honneur dans I'enseignement norvegien, etce ne sont pas sculement les enfants du peuple, mais les elcvcs dcs ecoles secondaires qui s'y livreat avec ardeur. On part toujours de ce principe que I'individu peut se sufiire a lui-meme. L'homme doit etre independant de tous les autres hommes, voire de la femme. Dans ce but, on met raiguillc dans la main des petits gar- Qons. A la fin de leurs classes ils seront en etat de tricoter des bas, de coudre et de raccommoder leurs
LE NORVEGIEN. 141
vetements. On ne leiir perinet de toucher au rabot que le jour oil ils out 6te capables d'ourler euxmfimes le tablier' de grosse toile qui Jes protegera dans les travaux manucls.
lis ont etc prepares a, ces besognes par la cons- Iruction d'objets en carton qui ont servi d'application aux lemons elcmentaires de geometric. Dans I'atelier de menuiserie, lecolier apprend a fabriquer tous les objets usuels, chaises, tables, meubles, outils. II s'eleve du maniement du coufeau a la pratique du rabot, des ciseaux a froid et du tour. S'il prolonge son sejour a recole, on lui enseignera mcme a travaiiler les metaux.
Si bien arme pour la vie pratique, le monde kii est ouvert. II le sait et il apportc a I'etude des langues un gout merveilleux. Jc me vols d'ici, un dimanche, en pleine Telemarken, tandis que mon poney soufflait, donnant une IcQon de frangais a I'aubergiste. En une minute tous les buveurs s'etaient leves de leurs tables et ils etaient venus fairs cercle autour de nous. On rcpetait les mots a la ronde avec une attention comique, une gravite qui ccarlait toute idee de divertissement : on profilait d'une occasion de s'instruire. Un des principaux libraircs de Christiania, qui parle le frangais sans aucun accent et avec une connaissance do I'argot parisien dont il est justement tier, m'a conte comment il avait conquis
la laugue. De sa vie il n'est venu en France; raais tout enfant, il aliait trouver des matelots franeais sur le port ; il essayait de causer avec eux. II leur servait d'interprete dans les questions de douane. Ces braves gens I'invitaient a manger a leur bord :
— Quelles admirables ratatouilles ils fabriquaicnt avec un verre de vin blanc !
II a achcve son inslruclion en frcquentant des FranQais :
— On apprend plus en une heure devant des bocks qu'en un mois avec un livre.
Ce gout des langues vivantes est general. Au club des etudiants, j'ai parle devant trois ou qualre cents personnes, des hommes, des fommes, des jeunes filles, tout le monde comprenait, le sens avec les nuances. II y avail la des philologues qui faisaient de la statisiique. L'un nolait mes « liaisons » I'autre les cmplois du subjonclif'.
A Hamar, j'ai ete I'htile d'un philologue de la jeune ecole, B..., qui m'a paru un type tres caracteristique de I'individu norvegien. II est le huitieme enfant d'un marin. Au-dessus de sa table de travail, il a accroche le tableau du navire paternel el la pliotographie du cber fiord de Molde, oil il csl
1. Sigurd lo Hierosolymitaiii repond en groc aux cnvoyes de rompereur.
T.E NORVfiGIEN.
ne. II a etudie, sous le professeur Storm ; puis, a deux reprises, il a fait, en France, des sejours de six mois. II a frequente TEcole des Hautes Etudes, le cours de M. Gaston Paris. Une bourse de voyage lui a permis de resider plusieurs mois a Madrid. II a aclieve de s'y perfectionner dans la connaissance des langues romanes. Momentanement, il a quitte la science pour I'enseignemeut.
« II faut vivre, fonder un foyer. »
L'enseignement de I'anglais, dans unegrande ecole de province, lui rapporte annuellement trois mille couronnes. II y ajoule le revenu des livres scolaires qii'il ecrit.
J'assiste a sa classe. Les eleves finissent leur derniere annee; ils cntreront lout prochainement a rUniversite. Ce sont des jeunes gens dans les seize ans. lis out aux mains une sorte de Condones anglais, des discours de Johnson, de Hampden ou de Pitt. La logon est sur le Portrait de Guillaume (['Orange, par Macaulay. Le professeur fait lire quelqucs lignes; puis, en anglais, il pose des questions historiques, provoque un commcntaire qui prouve la richesse du vocabulaire.
Ces grands gargons nous quitteuL pour la legon de travaux manuels. Ce sont des enfants de bourgeoisie, des fils de fonctionnaires ; mais ils doivent etre aussi capables que n'importe quel enfant de
Hi NOTES SUR LA NORVEGE.
peuple de se batir et de se meubler la cabaiie de Robinson. Ces travaux no developpent pas sciilement le coup d'cBil et I'habiletc des doigts, ils creent entre toutcs les classes un ben de francmayonnerie.
« Rappelle-toi — dit un proverbc du pays a ceux quL sont tentes de dedaigner les humbles — quo, sur lerre et sur mer, tout Norvegien vit et raeurt entre quatre planches de pin. »
On m'avait ditd'autrc part :
— Si vous peignez une serie do portraits norvcgiens, n'oubliez pas d'y encadrer I'imagc du pin : c'est notre aieul a tous.
J'ai compris le vrai sens de cette parole en regardant par la fenetre de mon wagon dazis la inonlec de Christiania h Trondbjem.
La Norvege terrienne vil du sapin, comnie la cole vit de la vague. Ici, I'arbre noir est aussi monotone que le palmier dans I'oasis ; mais combicn plus courageux que son frere d'Orieiit. L'un ne veuL pousscr que la oil la vie est bonne. « Les pieds dans I'eau, dit I'Arabe, la tute dans le feu. » Le pin ne choisit pas ; c'est un pionnier qui bataille au service de la civilisation. Je ne puis m'babituer k le considerer comme un arbre; pour moi, c'est un Norvegien d'avant-gardc, eternellement occupe a escalader les rocs el les mont^gnes. 11 grimpc jusqu'aux
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neiges perpetuelles pour voir si ces rocs bouleverses encadrent quelque flaque de prairie oh pourrait paitre un troupeau. II descend jusqu'aux abimes pour goiiter I'eau des lacs noirs; il jette son corps au travers des precipices pour que Thomme passe ; il sera la barque qui permettra aux pensees et aux cceurs de se joindre ; il sera la maison qui abrilera le foyer contre I'hiver; il sera la flainme qui donnera une ame au logis. II cuira las aliments, il soutiendra la vie.
Le lieu ou s'accomplissent ces transformations feeriques, c'est la scierie. Je souhaitais en visiter une.
On m'avait dit k Trondhjem :
— Allez voir les etablissements de T..., c'est une scierie modele, et, aussi bien, un des fils de T... est agent consulaire de France.
Mais la scierie est eloignee de Trondhjem d'une quarantaine de kilometres. On ne pent la joindre que par eau, a cause de I'escarpement des montagnes, et je ne savais trop comment m'y rendre. Qu'a cela ne tienne. Cette ville, la plus septentrionale des grandes villes d'Europe, — Hammerfest n'est qu'un grand village — est plus avancee que nous dans son gout des progres materiels. EUe vient d'acquerir une cascade pour s'eclairer k I'electricite. A trois degres du Gercie Polaire, tout le monde ici a son telephone sur sa table.
— Alio! alio!
Du fond du fiord de Trondhjcm, la scierie d'OErkedalsoeren repond que M. le consul enverra un bateau a vapeur pour chercher son bote. Ce petit steamer est touts la journee sur le fiord. T... s'en sert comme d'une cliarrette angiaise pour se rendre quotidiennement a ses bureaux. La traversee dure quelques heures. Comme le fiord est fort ouvert, la houle y entre. Les sapins qui tapissent toutes ces montagnes trempent vraiment dans la vague.
Ce village d'OErkedalsceren est bati autour de la scierie T..., comme le bourg s'appuyait autrefois au chateau feodal. Tout le monde est I'ouvrier, le fournisseur, le retraile ou le client du grand tralasthandler (marchand dc bois), qui succede ici a son pere et a son grand-pere. La scierie, dans son entier, est assuree pour deux cent cinquante mille couronnes; mais elle a coute a ses proprietaires plus de quatorze cent mille francs. C'est une petite ville dont le pin fait tous les frais. On en a bati ces deux jet6es, qui viennent en mer joindre les vapeurs et les lourds chalands. Avec la sciure de bois et les fragments d'ecorce, on eieve des quais qui bientot permettront k la flottille d'aborder au flanc meme de I'usine. Sur les quais, deja solides, des piles de bois sechent . II y a la pour des centaines de mille francs de poutres posees les unes sur les autres, eii
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tours carrees, comme ces conslructions que les enfanls forment avec des dominos. II faut que Fair traverse longuement ces madriers pour qu'ils deviennent ouvrables. Une annee se passe en moyenne avant que le pin coupe dans la montagne soit debite en planches.
Mes botes ont achete ia coupe des forSts pour des duree de cinq a dix ans, dans vingt communes. C'est une premiere operation qui reclame une experience hereditaire. II faut prejuger de ia qualite des bois parl'aspect du terrain et la rapidite avec laquelle les arbres ont pousse. Quand ia forSt est acquise, on y met les bucherons. Us se batissent des demeures provisoires. Us travaillent depuis le debut de I'automne jusqu'a la fin de Fhiver. Les arbres abattus sent traines par des chevaux jusqu'a la riviere Orkla, qui les garde prisonniers dans ses glaces. Au printemps, la debacle emporte tout, jusqu'au fiord de Trondhjem.
Les T... ont achete la riviere avec le reste. D'importants travaux de barrage dirigent ce bois flotte jusqu'au pied de I'usine. Lk, il sufflt d'un homme qui engage chaque tronc dans le va-et-vient d'une cremaillere, pour que I'arbre soit hisse et directement amene sous la scie a vapeur. Elle le degrossit et fait de lui, en une seconde, le madrier que I'on enverra, pour une annee, aux sechoirs. Si mouille,
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le bois est tendre aux dents de Faciei' ; mais tout de mSme il gemit lamentablement. C'est bien una bfite a I'abattoir, de la vie qui se defend et puis se resigne. Trois cents ouvriers travailient jour et nuit dans cetle usine. En comptant le peuple dcs bucherons et des flotteurs de bois, cela fait une armee de huiL cents a mille homme, qui tournent autour de ce panache de fumee. Presque tous sont payes a la tiiche. Les gains quotidiens du bucheron oscillent entre deux francs dix centimes et quatre francs vingt centimes par jour; ceux des flotteurs de bois, entre trois francs cinquante centimes et quatre francs vingt centimes. Pour les ouvriers de scierie, la moyenne est de trois couronnes par jour (4 fr. 20). Les enfants, a partir de quinze ans, gagnent tout pres de deux francs. Non seulement aucune femmc ne travaille dans I'usine, mais I'entree leur en est interdite.
— II faut faire la part, m'a dit T..., de la brutalite du temperament chez nos ouvriers.
De meme, tout homme qui boit est immediatement congedie. Et ceci n'est pas une discipline imposee par les patrons, mais un acte libre des ouvriers. lis ont elu des repr^sentants communaux qui avaient mis dans leur programme :
« La vente de I'alcool sera completement interdite a OErkedalsocren. »
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Done on boit dii kit et du cafe. Labi^re elle-m6me est defendue par les reglements communaux. Cela n'empeche point ces hommes de soutenir leur travail pendant une journee de douze heures, commencee k six heures du matin, achevSe k six heures du soir.
L'argent qui ne va plus au cabaret est depense pour I'acquisition d'une maison. Les T... estiment que, dans un pareil isolement de vie, I'attachement de I'ouvrier a I'osuvre commune est la premiere garantie de la reussite. lis sont les ennemis de la caserne anonyme. lis prdtent gratuitemenl la terre a leurs ouvriers. L'argent de la construction est fourni par des banques sur la garantie des patrons. Le prix moyen de ces pelites maisons de bois (ordinairement cinq pieces) est de mille couronnes (1,400 francs). L'ouvrier met de cinq a dix ans pour s'acquitter de sa detle. Dans cette demeure, oil il entre avec plaisir il eleve une famille nombreuse : la rfegle, c'est sept ou huit enfants. lis seront ouvriers, comme leurs peres; ils emigreront en Amerique; ils se repandront dans les districts boises, dans le Canada, dans le Michigan; ils partent sans pensee de retour.
Le sentiment des patrons est celui d'un capitaine a son bord.
J'ai demande au jeune consul T... :
— Est-ce que monsieur votre pere ne songe point a se retirer?
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II m'a repoQdu :
— En Norvege, des industriels qui ont une affaire comme la notre ne se retirent jamais. Jusqu'au bout de la vie, nos efForts sent au service de ces ouvricrs, qui ont eu confiance en nous et qui sent venus batir leurs maisons a c6t6 de la notre. Voila mon pere, il soufFre de rhumatismes; il va prendre un conge cet hiver. II compte s'installer dans le Sud.
— Dans la Riviera?
— Non ; du cote du Cap de Bonne-Esperance. La temperature est douce par la et puis on y use volontiers de nos maisons de bois. 3Ion pere ne restera pas inactif : un Norvegien ne separe pas les affaires d'un voyage de plaisir.
Pour le jeune consul, il s'est marie avant vingt ans et je ne crois pas qu'il en ait aujourd'hui plus de vingt-cinq. II est, de fait, le chef de la scierie. Son frere s'occupe davantage des affaires exterieures et du bureau de Trondhjem. Lui, il est I'ingcnieur, il a fait en Suisse ses etudes d'architecte. II ne scie pas seulement, il batit. II est venu a Paris pour cdifier les chalets que Ton voit encore au pied de la Tour Eiffel. II rentrait, quand je I'ai vu, de I'Exposition de Chicago. C'est un homme d'action et ua homme d'affaires. II m'a mene dans la campagne ou il habite avec sa petite fille et sa charmante jeune femme. II batit pour elles une maison toute neuve et
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selon ses reves. II m'a conduit sur les fondations. II ne s'est servi que de madriers d'une epaisseur de trois pouces. Un carton bitume servira de revetement a Texterieur et, k I'interieur, les planclies reviendront encore une fois par-dessus; cela fera en tout une epaisseur de sept pouces, en comptant la couche d'air menagee cntre le carton de bitume et le madrier. Le drainage et la canalisation ont ete particulierement soignes, car il faut compter ici avec des diCQcultes de toutes sortes. La terre, gelee jusqu'a six pieds sous terre, bouscule tout ledifice en se soulevant si Ton n'a pas prevu ce mouvement dans les fondations . Les gros canaux doivent etre inclines en pentes hardies ; des petits robinets sont menages dans toutes les courbes. La maison est comme un navire a la mer : tons les soirs, elle doit etre minutieusement paree contre le froid pour la traversee de la nuit.
Mais le jeune consul T... n'a pas peur de cet ennemi. II est capable de construire un rempart assez solide pour abriter les deux chores vies, tendres comme ces plantcs exotiqucs qui font un jardin d'hiver de toute habitation norvegienne. II y avait, comme il me parlait, de la lumiere sur son energique figure. Et moi je songeais a cette parole qu'Ibsen a mise comme un symbole dans la bouche de son Constructeur :
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« J'ai reve de b^tir des demeures ou les hommes seraient bien pour vivre, »
Les marchands de bois ont toujours tenu le haut du pave en Norvege. J'ai decouvert, en effet, dans un recoin de la cathedrale de Trondhjem, une inscription etablissant qu'en 1767, un tralasthandler, Thomas Angel, pouvail laisser par testament a I'eglise un legs de cinq millions de couronnes.
Les marchands de saumon et de poisson sale sont ici une autre puissance. J'ai fait la connaissance d'un de ces commerQants sur le steamer meme qui ■m'amenait du Havre. Johan H... a profile de la morte saison pour passer ses vacances en France, tout pres de Honfleur, k Pennedepie. II possedait deja I'allemand et I'anglais; il revient begayant le francais qu'il lit, d'autre part, assez facilement. II m'a invite a le visiter a Trondhjem et je n'y manque pas. II est garQon, aux approches de la quarantaine, ce qui est rare dans son pays. II vit avec ses sreurs, partage entre le gout des livres et le souci de son commerce .
Je le trouve installe dans un petit bureau de bois ou plusieurs jeunes filles font des 6critures. La comptabilite, la tenue des livres, la correspondance commerciale sont en Norvfege presque entierement reservees aux femmes. L'appartement est au-dessus, eblouissant de proprete, comme toutes ces petites
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maisons de bois oil la lumiere en Ire par de larges bales voilees de mousseline. Je m'approche de la bibliolheque et je demande la permission de noter le litre de quelques livres. Les romans historiques et les voyages dominent. L'imagination a le loisir, pendant les veillees d'hiver, de circuler longuement dans le temps et dans I'espace. Beaucoup d'ouvrages anglais : I'expedition de Nansen au Greenland, celles de Livingstone et de Stanley. La litterature fran- 5aise est representee par le Jocelyn de Lamartine, les Feuilles d'automne de Victor Hugo, un roman de Paul de Kock, un roman d'Ohnet, un volume sans nom d'auteur, Paris sous la Tour Eiffel. Sur la table, la Bible, un beau livre a tranches dorees qui raconte la vie de I'amiral de Tordenskiold, un enfant de Trondhjem, — a cote un journal illustre allemand — au mur une photographie representant une c( pauline » de I'Agence Cooke dans un decor parisien, et, sur une des banquettes men ami, JohanH... C'est un souvenir de 1 'Exposition universelle.
Les entrepots sont batis, le long du fiord, sur le modele du quai allemand a Bergen. La morue en ballots et le hareng en barils sont monies directement des navires avec des grues a vapeur. On coupe la gorge aux harengs pour que la saumure d'eau et de sel les penetre, puis on les cntasse dans des barils de cent kilos qui seront vendus seize
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NOTES SUR r,A NORVEGE.
couronnes. La morue, toute noire et raide, est liee en ballots ; on dirait de I'ecorce de bois ou de vieilles cornes. Johan H... me fait remarquer la difference des qualites et des genres. J'apprends a distinguer le fjordtorsk (la morue de golfe) du havtorsk (morue de mer), et le kepfisk (morue plate) du forfisk (poisson sec). Le kepfisk prendra le chemin de I'Espagne, qui absorbe a elle seule les trois quarts de I'exportation norvegienne. Le reste sera vendu dans la Russie Blanche, dans I'Allemagne du Nord, en Portugal, voire aux Antilles et au Brdsil. L'ltalie est le principal client du torfisk. Elle achefe la moitie de la recolte. La Hollande, la Suede, la Belgique, se partagent ce qu'elle laisse; la Chine ra^me commence a prendre gout a la morue seche. La vente du hareng est trof) soumise k I'irregularite des prises pour etre I'objet d'un commerce particulier. Les marchands de morue le vendent parallMement au kepfisk et au m^fi^k. De meme pour les maquereaux. Quant au saumon, Johan H... m'a explique comment la vente s'en pratique. Un riche marchand de bois a afferme a lui seul cette peche qui I'occupe trois mois par an. Depuis Bergen jusqu'aux Loffotten, il a installe des stations avec des bureaux et des entrepots de glaces. Chaque station commande k peu pres a cent districts. Dans chaque district, un contrat, qui est un monopole, a
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ete passe avec Ics pecheurs. Le concessionnaire s' engage a acheter toute la peche a un prix fixe par kilo et qui change selon la saison. Les saumons apportes dans les stations sont mis en glacieres jusqu'k Tarrivee des vapeurs qui viennent les recueillir. On les apporte rapidement h Trondhjem oil ils sont changes de glace, classes par qualite et par grandeur, puis enfin exportes en Allemagne et en Angleterre. La peche dure pendant les mois do mai, juin et juillet. En mai, le saumon vaut do deux h trois couronnes le kilo, en juillet seulement une couronne. II faut le revendre Ic double du prix d'achat sur le lieu de peche pour tirer du capital engagfe un benefice de cinq pour cent.
Derrifere ces importants commerces, on aper^oit
Thomme de mer et le navire si cher aux creurs
des Norvegiens. On peut dire qu'il entre ici dans la
maison comme un animal familier. Nous sommes
habitues, nous autres, a le voir parque dans les bas-
sins, attache le long des quais de granit. Une des
plus pittoresques surprises que le fiord cause, a la
premiere decouverte, c'est la vue de trois-mats qui
accostent, comme un quai, des rives de gazon. Les
pres, les jardins qui viennent se reflechir, sans
greves, dans I'eau salee, descendent parfois a pic
jusqu'a des profondeurs d'abime. Les navires en
profitent. Ils mouillent au pied d'un chemin, devant
I'escalier d'une maison de bois. Dans Finterieur des terres, en montagne, ou la chere silhouette de la voile decoupee sur rhorizon n'est qu'un reve dont la pensee s'amuse, on erige de grands mats de sapin, on fait Hotter le drapeau de Norvege qui donne au chalet de planches vernies I'aspect d'un yacht pavoise. Sa flamme rouge, sa croix bleue et blanche partout deployees dans I'air, semblent a la floraison naturelle de ces sombres forets.
Les Norvegiens sont bien les fils de ces Normands qui faisaient de leurs snekkjur de luxueux monstres flottants, qui employaient la sole et la pourpre pour les voiles, qui bariolaient le bordage de couleurs rutilantes, qui ornaient les pointes de leurs mats avec de I'ambre et de I'or, qui surchargeaient la poupe et la proue de figures, sculptees dans des matieres precieuses. Certes, iis connaissaient la traitrise des vagues. Les proverbes abondent ou la gloutonnerie de la mer est accusee.
« L'enfer, lamer et I'avare n'en ont jamais assez. » — « Un petit ecueil brise un grand navire. » — « Le chemin est plus uni par la montagne que par la mer. » — « Quand le brouillard s'en va, le navire est sur le banc. » - « u fait bon etre au gouvernail quand le vent est doux. „> « Mieux vaut un sou sur terre que dix en mer. »
Ce sont des aphorismes, pris au hasard, dans les
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interminables listes que M. Sebillot a dressees. Mais il y a la contre-parlie d'eloges, aussi touffus que les maledictions . — « Riche coinme la mer » est une epitheto de nature qui revient a tout bout de champ dans les po^mes scandinaves. — « La fortune est comme la mer, elle descend et elle monte. » — « Navigue, pendant que la brise souffle. » — « Le bon vent ne souffle pas tons les jours. — « Pais voile oil le vent souffle. » Et ce proverbe de tentation oil le Norveg'ien a confesse tous ses secrets espoirs :
« II y a bien des choses au champ, mais il y en a davantage dans la mer. »
11 semble qu'ils aient raison, car si « la merprend tout, elle rend tout » . S. M. le Roi de Sufede etde Norvege possede parmi ses merveilleuses collections d'objets d'art, une curiosite a laquelle il est parliculierement attache. Je tiens de sa bouche le roman veridique de cette trouvaille. II y a quelques annees, un pecheur du Spitzberg ramena dans son filet une pendule de cuivre que surmontait un grand lion , tenu en laisse par un petit Nubien. L'explorateur Nordenskjold acquit cette horloge au retour de son voyage au p61e. II en fit hommage au Roi. II se trouva que c'etait un chef-d'ceuvre d'Augsbourg, une piece unique, que le riche convent russe d'Arkhangel avait commandee, au xvi* siecle pour orner son refectoire. Le navire qui apportait la pendule fit
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naufrage dans les mers polaires. Sa cargaison, dispers6e, resta trois cent cinquante ans sous I'eau, jusqu'a ce coup de filet qui fait songer aux surprises des feeries. Et aujourd'hui le lion d'or roule ses yeux, la pendule sonne les heures dans une des galeries du chateau royal, a Stockholm.
Le risque de la mer, les gains miraculeux dont elle enrichit parfois ceux qui lui confient leur chance, avaient deja fait des joueurs avec les a'leux de la race. Montelius conte qu'en Norvege on trouve souvent des des a jouer dans les tombeaux de I'age de pierre. L'auteur de ia Voluska dit des dieux :
« lis jouent aux tables de I'enceinte, rien ne leur manque et tout est en or » (vers 31).
On a conserve un poeme que le flls du celebre baron Kolr, le petit Kali, composa vers I'an 1130 k I'age de treize ans .
L'enfant disait :
Je suis habile a jouer aux des, Je sais neuf arts :
D'abord dechiffrer les runes.
Puis lire et forger ; Je glisse sur les patins de bois, Je manie le javelot et la ram Et je sais egalement Chanter et scander les ver