EMa (le Soemiind. Paris, Bergmann
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LA FEMME ET J.'aMOUR.
devineresses. EUes portaient une robe de lin, une ceinlure de cuivre, et marchaient les pieds nus. Quand on amenait des captifs au camp, dies se precipitaient sur eux. Elles les egorgeaient pour consulter leur sang ou leurs entrailles . Des magiciennes analogues, appelees alionimnes , accompagnaient Filimer, roi des Goths. Plus tard, Tacite nommera Aurinia et surtout Veleda. « On croyait qu'il y avait en elle quelque chose de saint et de jirevoyant. » Sous ]e r6gne de Domitien, Ja Germanie occidentale rendit un culte presque divin a une prophetesse appelee Ganna. Enfin les rois francs recouraient sans cesse aux magiciennes . Sous Charles le Chauve, une alrune allemande, appelee Thiota, vint a Mayence. Son sejour dans cette ville fit tant de bruit, que les annales de Fuide en ont fait mention.
Comme les Scandinaves etaienl de race gothique, ils eurent, eux aussi, leurs pretresses (aliorumnes). Tres vite elles sortirent du culte et de ses soins pour expliquer la destinee. Les trois Nornes, dont la redoutable puissance • domine toute la mythologie scandinave, ne sont que des aliorumnes divinisees. Un jour vint ou ces pretresses, tantot appelees « femmes de vision » (spdkonur), tantot « intelligentes de visions » (spad&sir), quitterent definitivement les temples pour errer par tout le pays. Avec
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elles se repandirent les pratiques magiques qui frappaient de terreur une race violente. Les chefs de bandes redoutaient dans ces femmes un pouvoir superieur a leur brutalite. lis commencerent de traiter les spakonur avec des egards que la faiblesse n'avait pas connus jusque-lk.
Les Sagas nous ont conserve le tableau de quelques-unes de ces entrevues, entre autres de lavisite que Thorbiorg, dilela « Petite-Vala », fit a Thorkill. Thdrkill voulait consulter la maglclennc sur la duree de la famine et des maladies qui desolaient la contree. II I'invita a le visiter.
« Elle vint sur le soir et fut regue avec distinction. Elle portait une robe bleuatre, couverte do haut en bas de petites pierres ; son collier etait de grains de verre ; sa coiffure, de peau d'agneau noir, doublee de peau de chat blanc. Elle tenait en main un baton a pomme de cuivre, incruste de pierreries. De sa ceinture pendait une gibeciere qui renfermait des instruments de magie. Elle alia occuper un siege qui etait place dans un endroit eleve. Elle predit que la famine et les maladies cesseraient au printemps. Les gens de la maison vinrent ensuite la consulter I'un apres I'autre. Et lorsqu'elle eut repondu a toutes leurs questions, ello se retira pour se rendre dans un autre logis oil on I'avait egalement invitee. »
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LA FEMME ET l'aMOUR. 177
Ces valas etaienl devenues des especes de fees
que Ton appelait dans les cas desesperes. Elles pre-
sidaient aux accouchements laborieux. Elles soi-
gnaient les blessures. Elles empoisonnaient aussi et
jetaient des malefices. Elles tenaient des Finnois une
puissance contre laquelle le christianisme naissant
brisa sos forces. Un jour que le grand promoteur
de la doctrine nouvelle, un certain Thangbrand, se
rendait a I'assemblee des neophytes, la terre s'ou-
vrit sous lui ; il n'echappa que par miracle et la
Kristnisaga conte que Ton sut bien a qui attribuer
ce malefice. Pour en finir avec ces sorciferes, qui, k
travers beaucoup de crimes, avaient du moins
enscigne aux Wikings le respect de la faiblesse
feminine, il fallut qu'Olaf lo Saint invitat a un grand
banquet les gens qui s'occupaient de magie, puis il
fit mettre le feu a la salle apres aYoir enivre ses
convives.
II semble qu'en Norvege comme ailleurs, le mouvement Chretien des croisades ait ete favorable aux femmes. Les details ne manquent point pourtant qui les montrent encore brutalisees dans la vie de chaque jour. Une des causes qui amenferent la chute d'Olaf (an 1000) fut le peu de ceremonie avec laquelle il traitait sa femme, Sigrid la Fiere, reine de Suede. Dans une controverse religieuse, il I'insulta et lui jeta son gant a la face. On a vu Sigurd
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souffleter la reine parce qu'elle a vieilli; mais si Jes moeurs restaient rudes, rimagination idea]isalt la femme dans les circonstances poeliques. On la sacrifiait dans la \k quotidienne, on I'honorait dans les stances.
La Saga des Orcades offre un exemple interessant de ees exaltations chevaleresques. Elle conte comment un prince norvegien des iles, Rognvaldr III, sur la route des croisades (HS2), fut reeu a Amiens par Galerant de MeuJant, Yves de Nesles et leur jeune niece Ermengarde, qui dcscendait d'une princesse de la maison scandinave de Russie :
« Les oncles et la niece convinrent, dit la Saga, d'inviter Rognvaldr a un grand festin, Saus doute, si Ermengarde recevait avec honneur de nobles gens venus de si loin, sa reputation, porlee par eux dans tous les pays, ne pourrait que grandir. Le jarl accepta I'invitation d'Ermengarde. 11 vint avec ses barons a cette fSte, dont le luxe fut digne d'un jarl.
Le festin dura plusieurs jours. Or une fois que le jarl et les siens etaient assis et mangeaient, la princesse entra en habits precieux, les cheveux denoues sur les epaules a la fagon des vierges, le front ceint d'un bandeau d'or et une coupe d'or a la main. Elle offrit au jarl la coupe qu'elle avail remplie, elle s'assit a ses cotes; elle ordonna a
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LA FEMME ET l'amOUH. 179
ses femmes de danser devant lui. Le jarl, cliarme, improvisa en I'honneur d'Ermengarde une stance en langue norrainequ'il chanta en s'accompagnant de la harpe :
— Ainsi que sui- les autres ors,
L'ernporte Tor de Frodi,
Ainsi Bur les femmes, aux flottantes chevelures,
Tu Pemportes, 6 ma charmaiUe !
La viorge a laisse tomber
Sur ses epaules ses cbeveux
Couleur de soie d'or;
Pour moi, de I'aigle devorant,
J'ai ensanglant6 les serres !
Plus tard, sur la route de Jerusalem, Rognvaldr proposera a ses compagnons de chanter en concurrence la beaute d'Ermengarde, et ces pofemes sont demeures comme un bon specimen des chants des croises norvegiens au xii« siecle.
Rongvaldr dit :
Des paroles d'Ermengarde,
L'liomme sans peur se souviendra longtemps.
La viei'ge 6clatante veut que nous chevauchions,
A traYers le royaume de Ran jusqu'au Jourdain;
Mais quand nous quitterons le pays du midi,
Nous reYiendrons en automne
Troubler I'empire des baleines jusqu'a Verbon (Amiens) J
NOTES SUfi LA NORVEGE.
Le skalde du jarl Arnmodr dit :
Helas ! jamais, 6 Ermengarde,
A moins que men destin ne change,
Jamais je ne te reverrai ;
Mon coeur saigne en pensant k la vierge pure.
Et pourtant quel serait mon bonheur,
Ma fortune incomparable.
Si je pouvais contempler tont front eclatant
Un jour encore tout entier !
Un autre compagnon, plus modeste, Oddr, dit ;
Je ne suis pas, je le sais.
Digne d'Ermengarde.
Comment la nommerai-je, cetfe vierge vaillante?
La fee des parures? la souveraine des femmes?
Quel nom convient k la d^esse dont les bracelets flamboient?
Que, longtemps lieureuse,
EUe -viTe sous Tarche du soleil.
Quel que soil I'ecart entre les moeurs d'une nation et I'ideal quelle chante, la vie reelle gagne toujours quelque chose k I'ennoblissement de la vie intellectuelle. Les Normands rapporterent des croisades la loi du mariage religieux et des habitudes de hierarchie feodale qui, en reglant au profit des enfants legitimes la question de I'heritage, releverent, du m^me coup, la position de la femme dans la famille scandinave. Lc gout que les hommes du Nord temoignerent, d'autre part pour les institutions chevaleresques (Fordre Teutonique, I'ordre des Porleglaives, I'ordre de Saint-Jean-de-Jerusalem, et, plus
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LA I'EMME KT I.'aMOUU. ISl
lard, les Tcmpliers), continua d'eduquer le respect et la loyaute envers la faiblesse, qui avaient ele si ell-angers aux instincts de la race.
A en juger par des traits de moeurs qui persistent encore et dont les Norvegiens feignent de ne pas apercevoir le vrai sens, les fenimes ont du conserver longtemps en face de I'iiomme une attitude humiliee. On se mefiait d'elles. On les considerait comme des enfants. Un des sujets les plus frequents des tapisseries fabriquees en Norvege par les fenimes scandinaves est i'aventure des Vierges folles. D'autre part, la splendeur des broderies indique qu'on faisait peu de cas de leur culture d'esprit. La magnificence de ces travaux d'aiguille est un signe presque certain de la condition inferieure des fenimes qui les executent. U faJlut ici un tel effort de patience une telle consomiiiation de temps que la peine de I'ouvriere dut 6tre estimee a peu de prix. G'est la paresse du harem et la polygamic qui ont permis de pousser la broderie orientale au degre de perfection ou elle est montee. En meme temps que Ton admire les specimens de broderie exposes au musee des Arts Industrials de Christiania, on ne pent se defendre de la pensee que les fenimes qui produisirent ces merveilles conflerent a ces CBuvres de longue patience plus d'un chagrin secret. Elles furent ouvrieres et servantes.
182 NOTES Sril LA NOUVEGE.
C'est encore une regie dans les provinces que les filles de bourgeoisie ne se mettent point a table, niais restent debout, afin de surveiller le service. Lh oil cet usage est abandonne, les places d'honneur, dans un repas, demeurent la droite et la gauche du maitre de maison. La femme est au bas de la table, prete a se lever. On ne lui donne point le bras pour la conduire dans la salle a manger. II est vrai qu'aujourd'hui elle veut voir dans cette negligence de politesse une marque de son independance.
— Le bras? vous donnez Je bras a vos femmes?
Pourquoi pas la main, comme a des enfants?
La Scandinave fut longtemps confin6e dans les travaux du menage et dans I'office.
(c A dix-sept ans, dit une mere de famille, la brave madame Jernberg, dans une comedie de Lindegren, j'aurais defie la plus habile cuisiniere; je savais faire vingt plats differents. A present, une demoiselle rougit a la seule idee d'entrer dans une cuisine. (S'adressant a sa fille.) Une poupee comme cela est bien capable d' aider dans un menage 1 Non, certes, avec I'educalion que votre pere vous a donnee ! .fouer du clavecin , chanter, sauter, danser, voila ce que vous savez et vous etes incapable de soins domestiques 1. L'Amant aveugle, aotc I", sc&ne In.
LA PEMME ET l'AMOCR.
La bonne madame Jembera
'8 a raison sur un point : I'ignorance des soins domestiques. J'ai deja note que la Norv6gienne ne s'embarrassait point autrement de ses enfants. EUe etait devenue, meme dans le peuple, si ignorante des plus simples pratiques menageres, que I'on a du installer dans presque toutes les ecoles des classes de cuisine. En cette occasion, comme dans toutes ses reformes sociales, I'Etat norvegien a fait preuve dun grand sens pratique.
On a consid6re qu'une des causes de ralcoolisme etait la tristesse de la maison sans foyer, qu'il y avail interet a allumer un feu, sur lequel la in6re de famille pr6parerait elle-mSme la nourriture. Cela vakil mieux que les salaisons ou les portions de poisson tout cuit que les menageres du peuple avaient pris I'habitude d'acheter dans des etablissements comme cette grande cuisine h vapeur (Damp-Kjdkken), batie dans la Torvgade de Christiania, ou pres de deux mille personnes viennent chaque jour s'attabler et chercher leur nourriture. Pour atteindre ce but, on a recouru aux moyens les plus directs. Dans les ecoles primaires, chaque flllette, a lour de role, regoit une somme d'argent de la maitresse. Elle va aclieter au dehors ce qui est n^cessaire pour preparer un repas. Une fois, on prepare la cuisine au beurre ; le lende main, le meme menu est execute avec la graisse. Les
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comples de la petite cuisiniere, alignes au tableau, servent de legon de calcul. On apprend par experience ce qu'une bonne m6nagere pent economiser sur la depense de cliaque jour avec un peu de soin et d'art. D'ailleurs, depuis que Ton a fait comprendre aux femmes quel role la saine nourriture joue dans la recreation d'une race, las jeunes Scandinavcs, nieme les emancipees, ne dedaignent plus de s'instruire dans la science des casseroles. Cc n'est pas seulement dans la democrate Norvege, c'cst on pleine tradition aristocratique, on Suede, k Upsal, quejai vu des jeunes fillcs de bonne bourgeoisie, voire des Jieritiercs titrees, venir suivre Jes Jegons des ecoles de cuisine. Et il ne s'agit pas ici d'un jeu. On quitle sa famille. On vient habiter dans unc ville scolaire un restaurant oil les etudiants prennent pension. On couche dans ie dortoir des servantes ct vetues comme elles. L'apprentissage dure au inoins une annee. Toujours a Upsal, j'ai trouvc trois jeunes gens de bonne famille — deux etudiants et la soeur de I'un d'eux — qui vivaiont en menage. Tout le monde suivait des cours. Au logis, on faisait sa cuisine soi-meme ; mais cliacun, a tour de role, allait aux provisions et preparait le repas. La jeune fille elle avait seize ans - n'eut pas voulu accepter, sous couleur de vertu feminine, le role de bonne menag^re.
LA FEMME ET L'amOUR. 18S
Cost la cc qu'il faut ajouter a I'cnumeralion des connaissances feminines que madame Jernberg 6grene dans son apostrophe. La jeune fille inoderne ne se contente plus « de jouer du clayecin, de chanter et de sauler », elle veut etudier et penser comme un homme, elle pretend a I'egalite intellectuelle.
Du moins etudie-t-elle a cote de I'homme, dans les ecoles primaires, dans les ecoles secondaires, a rUniversite, les elements de tous les savoirs. Les cours de I'UniversittJ sont ourerts aux femmes ; un grand nombre d'ecoles secondaires sont mixtes. La confusion des sexes est la regie dans I'ecole campagnarde.
La premiere question qu'un Latin pose en pareille occasion est ce point d'interrogation et de surprise :
— Se peut-il que des enfants et des jeunes gens se frequententavec tant de liberie sans inconvenient?
Partout on m'a repondu :
— La presence des fdles dans nos ecoles a beaucoup contribue h civiliser notre garc^on norvegien qui etait un peu rustre. La crainte d'offenser le prochain a mis un temperament a sa langue. Elle lui a enseigne, sinon la galanterie, du moins les menagements, dont la brutalite doit user envers celui qui est plus faible que soi.
Je ne m'en suis pas tenu a ces declarations et encore une fois j'ai visito des maisons scolaires.
Voici mi etablissement fameiix k Christiania, une ecole secondaire, dirigee par une femme tout a fait superieure, qui a ete un des apotres de I'education mixte ; j'assiste a une Ie?on de dessin.
Les eleves ne sont point places ici selon les hasards do I'ordre alphabetique, en vogue dans les ecoles communales et qui pent, a roccasion, isoler une flUe entre cinq ousix gai-gons. Chacun choisit « par inclination » son voisin ou sa voisine.
— • Cela fait de la bonne camaraderie. On s'aide.
Dans la cour de recreation il y a une salle couverte. On s'y reunit pour des Jeux, pour des danses, pour des discussions, oil filles et gar^ons prennent tour a tour la parole. II n'y a pas d'exemple que ces meetings aient fini dans le desordre. Les gargons n'abusent pas plus de leurs poings que les filles de leur langue.
Ailleurs, a Hamar, j'ecoute une leQon donnee a trois jeunes gens de seize ans et a une jeune fiUe du m^me age. C'est le type, frequent ici, de la grassouillette : le nez un peu en I'air et la figure a fossettes du xvm" siecle, des cheveux releves sur le front et simplement attaches derriere la tete, des levres trop fortes, des joues lymphatiques, une gravite masculine qui reside dans I'expression plutot que dans les traits. Pas un regard a la derobee, ni du cole de ses camarades, ni du c6te de I'etranger