‹ Notes sur la NorvègeChapitre 27 sur 36 · iindegi-en, VAmanl aueugle, aete IF, sct^sne ii · texte numérisé non relu

iindegi-en, VAmanl aueugle, aete IF, sct^sne ii

jours : « Toi, je te marierai a iin pasteur du Telemarken. Un jour, en rentrant du theatre, je lui ai declare : « Papa, je suis fiancee. — Avec qui ?» J'ai dit le nom. Alorsmon pere s'est eerie : « Le jeune liomme est fort bien et c'est tant mieux, car, aujourd'iiui, les peres ne sont plus rien. »

J'ai demande a de nombreuses femmes scandinaves de me donner leur sentiment sur les avantages de cette liberie et sur les inconvenients du systeme fran^ais. Nous sommes severement traites par loutes mes correspondantes.

« En France, ^crit un personnage de VEiithousiasme, les esprits ayant perdu la vraie notion de I'amour, on decore d'un nom qui devrait etre sacr6 les seuls entrainements du sang. J'ai eu souvent I'occasion de causer sur ce sujet avec des Frangais et meme avec des Frangaises. Les premiers m'ont traits de primitif lorsque je leur ai dit qu'en Norvege un homme d'honneur ne se permettrait pas de parler d 'amour a une femme qu'il n'a pas I'intention d'epouser. Les dames, de leur cote, m'ont appris que I'amour est un sentiment en si mauvais renom qu'une femme vertueuse rougirait a la seule pensee de le ressentir. Aussi, vous le savez, une jeune fdle en France se marie-

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t-elle comme an automate, recevant de la main de ses parents, non pas I'homme dont le coeur s'accorde le mieux avec son coeur, mals rhomme dont la position s'accorde le mieux avec sa dot. Une dame frangaise me dit un jour, avec amertume : « Nous ne sommes plus des epouses, nous autres Frangaises, nous ne sommes que meres. » Je lui repondis : « Alors, madame, la societe frangaise met la femme sur la meme ligne que la brute qui est mere aussi, mais non pas epouse. »

Voila I'opinion classique.

Sa naivete sans nuances, et vraiment un pen primitive, se tempere singulierement chez les gens plus eclaires. Comment, par exemple, resister au charme profond de cette lettre qui exprime avec tant de moderation des idees si nobles? La jeune Norvegienne qui la ecrite a reside en France quelques annees ; elle parle le frangais — comme elle I'ecrit, elle salt done exactement de quelies differences elle discute. Je ne ferai pas a nos femmes latines I'injure de leur dire qu'il y a en Norvege beaucoup de jeunes filles de vingt-quatre ans capables de penser avec cette 61evation. Elle n'est pas seulement le fruit d'une parfaite culture, mais le parfum d'une ame haute. En tout pays du monde, ces dons sont rares. II reste que peut-6tre seule une jeune fllle du Nord

est capable a cette heure-ci de la mesure philosophique qui s'allie dans ces lignes a une melancolique resignation :

« J'ai bien hesito avant de vous donner mon opinion ou plutot mon sentiment. On est si mauvais juge quand le cher pays est en cause! Et puis il est difficile de d^couvrir une verite un peu generale. Je crois cependant que, I'education des jeunes filles, toute la vie etant chez nous tres differente de ce qu'elle est chez vous, cette diversite a dii avoir une influence sur les idees, sur la maniere de voirctde juger. II y a incontestablement un immense avantage dans la grande liberte dont nous jouissons avant le mariage. Je parle en g6neral, car il y a, bien entendu, des occasions ou cette liberte a etc plutot nuisible, ou une plus etroite surveillance eilt ete utile. Mais nous ne parlous point, n'est-ce pas, des exceptions?

» Pour ma part, je crois qu'ayant deja possedc comme jeune fille cetto liberte qu'on obtient en France seulement apres le mariage, nous avons, a un degre plus haut, le sentiment de la responsabilite. Nous apprcnons k juger par nous-memes, a decider par nous-m6mes de notro avenir. Je crois qu'il n'y a aucun peril a donner Loute son independance a une femme qui a des sentiments droits et

LA FEMME ET l'aMOUR.

des principes. Guidee par « cetle conscience robuste » dont parle notre Ibsen, une telle femme n'abusera point.

» Autrefois, on considerait ici la femme qui ne se consacrait point uniquement aux occupations du menage comme une emancipee. II n'ea est plus ainsi lieureusement. Une femme ecrivain, madaine Collett, a combattu avec bravoure ce prejuge des moeurs. Aujourd'hui la femme pent se frayer un chemin, vivre par les ressources de son travail. Beaucoup de jeunes iilles sont acceptees dans les differentes branches du commerce, dans les bureaux, dans les ministeres. Partout elles se conduisent si bien qu'on ne saurait les accuser d'une seule aventuro ou d'une coquetterie.

» Voila les avantages de la confiance et d'une honnete liberie.

» Dans le Nord, le mariage n'est done jamais considere comme un moyen d'arriver a I'independance. Ne pensez pas que je suppose qu'il en va toujours ainsi dans vos mariages de France. Je crois et je sais que vous avez dans votre patrie des unions bien lieureuses, oil la vie de famille cxiste, autant, et peut-Gtre plus, que chez nous. 11 y a aussi Chez vous des gens qui regardent le mariage par son aspect serieux, du cote des devoirs, enfin tout ce qui est doux et profond dans I'existence. Decou-

vrir une lime que noire ame comprenne, en qui et pour qui Ton puisse vivre, en tout pays du nionde, c'est le bonheur. Mors la vie A deux semble riche quand tout, illusions et sentiments, est ^galement partage.

» Peut-etre vous dites que c'est trop de romanesque, et que Ton rencontre rarement ce bonheur-Ia, aussi bien dans les mariages du Nord que dans les manages du Midi. II se peut que vous ayez raison. Je crois pourtant que dans le Nord nous nous formons une idee presqne sublime du bonheur conjugal. On se fiance parfois tresjeune; la dot, vous le savez, joue rarement un role; on s'aime fidelement; on attend de longues annees que le mariage soit possible. Le jeune homme travaille pour se creer une position qui le fasse independant. La jeune fille se prepare serieusement a son role defemme. Nous Savons que c'est en soi et non Iwrs de soi que I'on Irouve le fondement d'une vie heureuse.

» HelasI les natures du Nord, si courageuses, si loyales, ont aussi leurs defauts. La tendresse, I'affection existent; elles sent la, point de doule; mais tout cela reste le plus souvent enseveli dans la reserve, sous le froid des apparences. Ei la vie est si courte et Ton aurait tant besoin de soleil ! On voudrait tant sentir — surtout lorsque Ton a vdcu en France — un peu plus de chaleur, de ces elans

LA FEMME ET l'aMOUR.

spontanes qui partent du coeur, qui vont droit a I'ame! Sans doute, cette crainte de montrer notre fond, cette concentration des esprits en eux -m^mes tient a la nature de notre pays, si sou vent ecrasant et sombre . C'est I'angoisse du fiord etroit, le poids de nos hautes montagnes. Du moins la vie interieure est plus profonde chez nous que chez vous. II y a un besoin dans nos elres de la sentir se deve- Jopper, grandir, pour atteindre k quelque chose de meilleur, de plus eleve, des ici-bas. Oui, oui, ce sentiment est plus intense que partout ailleurs, dans notre Nord, oil la vie exterieure, la vie mondaine offrent si peu de ressources et oil 11 faut toujours revenir a ce qui est sincere et vrai . »

La jcune fiUe qui m'a adresse ces lignes d'une sincerite si emouvante n'ecrit point de livres, n'affiche point de tendances, ne porte pointde couteau au cote, lie considere point riiomme comrae un accuse en comparution devant les femmes, ses juges. Un jour ou I'autre, elle entrera dans un de ces manages, comme j'en ai taut vu dans le Nord, et qui vraiment donnent « du bonheur conjugal une idee sublime ». Elle demeure pour moi le type accompli des beautes dont la nature norvegienne pent donner le spectacle, quand une heureuse mesure la garde des exces vers lesquels tant de fataliles la poussent. Si

NOTES sua LA NOllVEGE.

sage, si vraiment inslruite, d'un savoir qui ne I'ecrase point comme des munitions trop lourdes, mais qui semble etre entr6 dans le mouvement de sa pensee, dans la circulation de sa vie, elle sera une compagne liarmonieuse pour quelqu'un de ces hommes, robustes de corps et d'ame, qui ont grandi en meditant I'antique pensee de la sagesse scandinave : « Celui-la seul est digne de commander aux autres qui a su se sufflre a lui-meme'. » Un tel amour, fonde sur la parfaite connaissance que les deux jeunes gens auront acquise I'un de I'autre avant de s'engager, assurera celte fortune presque divine : la perpetuite d'un amour unique.

L'honnete libcrte que les mo:>urs du Nord accordcnt aux fiances Icur aura permis d'user I'un envers I'autre de ces ruses spirituelles qui decouyrent le vrai fond de la nature. Ne conte-t-on pas que la femme du grand Ibsen lui joua, dans le temps passe, ce tour d'espiegle :

Elle lui donna rendez-vous, dans la maison de sa mere, pour avoir avec lui, avant rengagement defmitif, une derniere causerie. Le fiance vint a I'heure dile. II se trouva seul dans le petit salon; un quart d'heure, une demi-heure passerent, la

1. Texte uitd par Riant d'apres le recucil d'Eii'iksson ; De velerum seplentrionaliitm peregrinationibus.

LA FEMME 1£T l'amoUR.

jeune fille ne paraissait point. Ibseii, qui n'a jamais ete patient, commencait a marcher de long en large, a faire craquer ses boltes. II allait kisser echapper, quelque exclamation facheuse, quand un rire frais jailht de dessous le canape. Le jeune homme se pencha. II aper^ut sa fiancee qui s'etait cachee la et qui s'ecria :

— Prenez garde, je voulais savoir si vous etes patient !

CelJe qui epouse un homme, sans crainte de surprise, par un eJan i'efle§chi, ou la raison, aussi bien que le sentiment, a sa part, hatit sur ce sol dur raais inebranlable de Norvege uue demeure que les vents n'ebranleront point. Le mariage ne sera pas pour elle une revolution brusque, une totale rupture avec le passe. L'usage lui permetlra de conserver ses amis personnels, de les visiter, de les recevoir, hommes et femmes, aussi librement que dans le temps ou elle etait jeune fille. Elle fera'dans sa vie une part pour ses enfants, une part pour son mari, une part pour elle-meme.

Je me souviens d'avoir enfendu dire chez nous k un seducteur professionnel :

— Quand j'entre dans une maison, quand je vois que les enfants y ont tout envahi, je me dis : Id il y a une femme k consoler.

II est siir que dans beaucoup de mariages latins,

216 NOTES SUil LA NORVEGE.

oil la femme est degue, I'amour de I'enfant tient lieu de tous les autres amours et masque un vide. C'est parce que I'liidividu, I'bomme comme la femme, est si souvent sacrifie au contrat, que nous aimons nos enfants d'un amour immense, demesure, qui frappe d'etonnement le reste de la terre. Cependant chaque generation d'hommes et de femmes a droit a une part de bonheur egoiste, et il va de I'interet de la societe, comme de I'individu, que ce bonheur soit garanti par une union durable.

C'est dans cette pensee que I'homme et Ja femme norvegiens se marient, sans preoccupation d'argent, sans prevoyance pour les enfants qui naitront d'eux, avec la conviction qu'ils out le droit de chercher Fun dans I'autre, I'un par I'autre, leur fin heureuse. Tant de liberies donnees a la femme, avant comme apres le mariage, lui imposeut envers I'homme volontairement accepte de grands devoirs. Si elle le Irompe, elle ne doit compter sur nulle indulgence. Elle n'est pas, comme souvent chez nous, une prisonniere qui s'echappe de son cachot, ni son mari un geolier trompe et ridicule. Elle a mis son nom de jeune fille a cote d'un nom d'homme, au bas d'un contrat d'honneur. L'opinion publique se fait la gardienne de leur mutuelle fidelite.

Pour I'emancipee qui se reclame des idees nouvelles et qui a failli compromettre les utiles liberies

LA FEMME ET L'aMOUR,

conquises par les femmes norvegieiines, uae reaction se dessine contre I'abus qu'elle a fait de son independance. Le propre His d'Ibsen, qui a pris en Ilalie le titre de docteur et qui a epouse la fdle de Bjornson, a loue dcvant moi ie manage latin, la retenue exteneure que nos moeurs imposent a la femme.

D'autres Norvegiens m'ont dit ■;

— Maintenant que la femme est devenue notre egale et qu'elle exerce beaucoup de professions masculines, il arrive souvent qu'un liomme et une femme se presentent en concurrence pour obtenir une place.

Sur le seuil de la porte la femme dit :

— Laissez-moi passer la premiere .

— Parce que?

— Je suis une femme.

— Je croyais qu'il n'y avait plus ni liommes ni femmes?

— C"est-a-dire que vous oubliez la galanterie!

— Pardon! Si la femme exige I'egalite, plus la galanterie, elle retablit a son profit le privilege dont I'homme s'est depouille. Nous ne pouvons plus etre galants sans devenir dupes. Done je profite de la superiorite de ma force, je joue des coudes, je passe devant vous.

Ainsi la pretendue revolution morale qui a fait de la femme I'egale de I'liomme aboutitades conflits

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de Struggle ou la plus faible a necessairement Ic dessous.

K, H... qui aime son pays avec claii'voyance, a

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reconuu devant moi ce vice du systeine et 11 a conclu melancoliquement :

— Chez nous, la femme a la loi pour elle; clicz vous elle a les mceurs.

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Si Ton voulait depouiller le grand livrc des vertus et des vices de la Norvege afin d'on publier le bilan, on s'apercevrait que son doit balance mathematiqucment son avoir. Nulle part, ces contradictions, dont le dosage donne aux races et aux individus leur physionomie morale, n'ont des reliefs si violents. De la, cette expression de sphinx que le lion de Norvege a dans ses yeux pers, de la cette curiosite qui arrete la vieille Europe devant I'enigme scandinave.

Pour moi qui ne suis qu'un touriste de grande route, plein de bonne volonte pour les idees e( de

gout pour le genre humain, je viens dc battre une fois de plus les fiches sur lesquelles, au jour le jour, j'ai note mes impressions de promeneur, sans souci des dementis que je me donnerais a moi-meme, uniquement preoccupe de ma sincerite intime et de I'exactitude de mon observation. A celte minute oil, de ces nombreux renseignements , puises a des sources si diverses, je m'efForce de tirer une conclusion un pen generale, il me faut reconnailre que les disparates prodigieuses qui m'apparurent tout d'abord dans I'aspect pittoresque de la Norvege, dans rantifhese de ses saisons, revivent dans la structure physique et morale de la race, dans I'habitude de cliaque individu, avec une neltete qui interdit le jugement total et aboutit a cette seuie certitude precise : ces gens sont meilleurs et pires que nous. Point de vertu chez eux qui ne soit tout de suite payee d'une d6cheance. La montagne s'est construite aux depens de Fabime. Le peuple le plus democrate dans sa politique est profondement aristocratique dans ses moelles ; sa surprenante purete a un triste envers de corruption ; sa sobriete unique n'est qu'une reaction contre une lamentable ivrognerie ; sa probite inouie paye pour des habiletes louches ; sa gaiete fait equilibre h son pcssimisme, sa franchise a sa profonde dissimulation, sa douceur a sa brutalite, son mysticisme a son paganismc. On

pourrait prolonger indefmiment cette double litanie; les nuances mdme s'y opposeraient apres les couleurs franches ; les details apres les ensembles. J'entends Men que ces oscillalions de pendule du bien vers le mal, avec retour du mal vers le bien, sont le necessaire effet des incertitudes de notre raison. Ce ne sont done point ces antitheses queje signalo comme une caracteristique de la nature norvegienne, mais I'exces prodigieux, le desequilibre de ces sursauts. Si, au soir, quand vous travaillez a la lampe, vous vous retournez pour voir sur le mur la silhouette de votre ombre, vous demeurez stupefait. Cette image eloignee de la lumiere (qui, elle, donne a toutes les choses vivantes leurs proportions de verite), a pris une taille gigantesque. Le plus leger de vos mouvements devient une cabriole brusque, un effort violent, presque caricatural. Oserai-je dire qu'il en va de meme des gestes de perversite et de vertu que le Norvegien fait, loin du foyer de la chaleur et de la lumiere, sur I'ecran des septentrionales penombres ?

Entrons, pour preciser, dans I'analyse de quelques contradictions flagrantes ; elles donneront la clef des autres mysteres et peut-etre le secret de I'ame norvegienne.

Ce n'est pas seulement dans le monde litteraire, mais dans les milieux politiques que, dans ces

NOTES sua LA. NORVECE.

dernieres annees, ]a Norvege a fait beaucoup parler de soi. EUe entend se separer de la Suede pour 6lre directement representee aupres des puissances etrangeres par des diplomates norvegiens. Je retiens un seul des arguments que la Norv6ge apporte a I'appul de sa revendication :

— La Suede, dit-elle, est un pays de tradition? nobiliaires ; nous sommes, nous autres, des republicains. Les int6rets d'une democratie sent tr6s diff6rents des interfits d'une aristocratie ; Jes uns et les autres ne peuvcnt Hre servis par les inemes agents, sans prejudice pour le plus faible des associes.

Je suppose que vous vous transportiez de Stockolm a Christiania par un train direct. Avant de quitter la capitale suedoise, vous avez admire sa Maison de la iNoblesse, cette superposition des ecussons qui habille les quatre murs du palais; de la contemplation de ces reliques vous passez brusquement a la visite du Storthing-Bygning de Christiania. Le contraste est violent. Ici tout raconte une democratie nouveau-nee, I'eclat un peu criard des dorures, I'absence de style, la parfaite installation hygienique, — sans parler des bottes Directoire et des habits a la frangaise des representanls de 1814, peints par Vergeland, qui, a cote du lion couronn6 de Norvege, portant la hache, en ecu, sur fond de

pourpre, mettent ici une note, un peu provocante, de revolution.

Ce que Ton aperQoit des moeurs superficielles fortifie cette impression premiere. Le cocher qui est venu vous chercher au chemin de fer ou au bateau, afin de vous conduire a I'hotel, vous offre spontan6ment une poignee de main, s'il est satisfait de son pourboire. Le petit dialogue de poche ou vous avez appris, pour vous tirer d'afTaire, des elements de causeries familiSres vous avertit qu'il ne vous faudra jamais commander directement et par voie imperative si vous voulez qu'on vienne a votre secours. Un monsieur qui ordonnerait a un gar?on d'hotel : « Montez ma malle » , courrait le risque de Tester au bas des marches, en tSte a tete avec son colis. II faut dire :

— Youlez-vous avoir labonte de monter ma malle.

Vceer saa god, voila la formule qui , en une scconde, fait du Norvegien irreductible un homme obligeant. Ici personne ne sert personne : on s'aide. Le patron de I'hotel lui-meme ne donnera point raison a ses clients contre le garcon qu'on n'aura pas traite avec tons les egards qui lui sont dus. J'ai assiste a cette petite scene, un dimanche soir, dans un des hotels principaux de Christiania. Des voyageurs un pen gais demandent du Champagne.

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Le gargoQ repond :

— Non, messieurs, vous avez assez bu comma cela pour un dimanche.

Les soupeurs regimbent. L'un d'eux dit :

— Qu'est-ce qui vous prend, vous ! Vous etes ivre? Le gargon devient pourpre, mais il se contient et

repond avec dignite :

— Messieurs, c'est une chose desagreable que d'etre servi par un homme ivre. Je ne vous servirai pas, ni personne ici.

II poussa les (rois soupeurs dehors et le patron n'osa point intervenir. II savait par experience qu'on I'eut mis en quarantaine s'il avait donne tort a son employe.

Partout vous retrouvez cette note d'independance. J'ai deja parle des bals que les serviteurs organisent pour leur plaisir, apres la journee de travail. lis se reQoivent les uns les aulres, ils sortent sans consulter leurs maitres. Une Frangaise installee h. Chrisliania me disait que derni^rement elle a trouve sa servante, en robe decolletee et bras nus dans la cuisine. Elle lui a demands :

— Oil allez-vous?

— Au bal.

— Dans ce costume-la? Je vous le deifends.

— Cela ne vous regarde pas.

Quand les serviteurs sont si libres, il est aise de

deviner comment en usent les ouvriers ou les

paysans. Nous avons vu I'allumeur de cierges Ottar faire la lecon a Sigurd et lui reprocher sa grossierete. Le paysan norvegien est restebien a False avec les personnes souveraines. L'annee derniere, I'empereur d'Allemagne voyageait dans le Telemarken. II a desire visiter uii chalet dc paysan. Dans la maison il n'y avait qu'une vieille femme, presque incapable de se remuer. Guillaume II etait entrc seul dans la chambre. II se nomma. La vieille repondit sans s'emouvoir :

— Ah ! tu es I'empereur?... Assieds-toi la... Je suis contente de voir un empereur avant de mourir.

Ce tutoiement est de regie. II etablissait entre le souverain et son peuple un lien famihal :

« Vous diles, s'ecrie un campagnard dans une histoire noTvegienne, que le Roi va nous visiter dans notre maison? Eh bien, qu'il vienne, il se contentera de ce qu'on lui offre. Ce n'est pas un gouverneur! »

Get instinct primitif d'independance halt chez le voisin toute pretention au commandement. On m'a conte, toute chaude, cette anecdote qui a fait le tour de Chrisliania et souleve de grands eclats de rire. Un representant d'une des deux dernieres families qui ont garde des pretentions nobiliaires (il est offlcier dans I'armee norvegienne) venait de dire a son ordonnance :

— Ne m'appelle pas nion lieutenant, appelle-moi : « Monsieur le baron.... »

Le Storthing norvegien a aboli la noblesse, mais il ne s'en tient pas la. II rdve de faire passer una loi scolaire qui causerait I'etonnement au reste du monde.

On ne se conteate pas d'avoir dej&, mSle dans les classes enfantines les gargons avec lesfilles. On veut rendre I'ecole primaire obligatoire pour tous les gargons et toutes les filles de toutes les classes de la sociele.

De cette fagon, disent les democrates norv6giens, il y aura eu, au moins une fois, au debut de la vie, contact entre tous les hommes .

En theorie on ne peut nier que ce projet ait de la grandeur. Reste a savoir si sa gfenerosite n'est point chimerique. En tout cas, nulle part Tepreuve de ce nouveau systeme d'education ne pourrait utre tentee dans des conditions plus favorables pour I'observateur que dans cette Norvege, oti la nettet6 radicale des solutions, et le petit nombre des habitants, donnent a tout essai la rigueur d'une experience de laboratoire.

Voila le c6t(5 deraocratique du caractere norvegien, celui qu'on etale. II a un envers — si pareil a I'endroit qu'on peut hesiter avant de faire son choix : c'est un instinct profondement aristocratique.

Je lis dans V Enthousiasme, dans une lettre ou r heroine du livre se confie a son amie :

« Vous savez que je descends par ma mere des aaciens rois de Norvege. Lorsque, par la mort d'Olaf, fils du roi Hakon de Norvege et de la reine Marguerite de Danemark, la Norvege passa sous la domination danoise, mes ancetres resterent puissants dans leur patrie. Chaque fois que, dans la suite des temps, les rois de Danemark essayerent d'empieter sur les droits de la Norvege, ces descendants de notre race royale se trouverent toujours au premier rang pour leur resister. Ce fut cette resistance qui inspira au roi Christian II le cruel dessein de livrer au supplice la plus grande partie de la noblesse norvegienne et suedoise. 11 craignail que les deux pays, las de ses oppressions, ne se reunissent autour des rejetons de leurs anciens rois. L'histoire nous a dit de quelle maniere indigne el barbare ce roi aveugle fit perir par la hache ce que la Norvege possedait de plus illustre en nom et en valeur K

Et plus loin :

« Abruti par une oppression de plusieurs si^cles, le i\orv6gien a confondu la hierarchie et la tyrannie. Ayant toujours vu la tyrannie liabiter les degres

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