TOUT OU RIEN
Gigantesque, montant aiix nuages, Le chateau s'elevait sui- la montagne.
II etait a moi ! Quelle joio de ces liauleurs U'apercevoii- I'espacc illiiiiite!
Moi-meme je I'avais ball selon mes reves, J'en etais fiere comine uiio reine !
C'etait un palais de liberie, L'n effort de jeuncsse et d'aiidace, Mais le del s'est obscurci;
Un eclair a jailli du nuage.
C'en est fait ! Le chateau triomphal
Est renverse a jamais !
Je cherche en vain a m'arracher de ces licux?
Est-ce que je reve !
One telle destruction !
Kuines de mon reve, vous etes belles encore I
J'avais ose batir plus haul que les autres,
J'ai goute des joles inconnues,
Et quolqu'il n'en reste que des ruines,
Tout repentir est loin de mui.
Les feuiUes commencent de toraber.
Le soleil d'automne est pale,
Et des voix, dans le vent du nord, chantent
Que la danse d'ete est finie.
Elles chantent a peu pres ceci :
« Toi, si lu voulais tupourrais,
Te servir de ces beaux debris
Pour batir une maisonnette.
Prepare-toi uu refuge
Et oublie tes songes impossibles.
Tu ne peux pas toute seule Resister a la tempete.
Laisso les verdures couvrir la ruine.
II fe faut un abri et la paix. »
Ce conseil n'^YeiUe que mon niepris.
Ces inquietudes m'humilient.
Que I'hiver soit froid et long!
Jc resterai ici toute frissonnante.
Les pierres qui ont servi a former des arcades
.\e sont point faites pour une cliaumiere.
Je les aime mieux ainsi, brisees, dechucs,
Car je vols en elles les restes d'une grandeur
Qui etait a moi seule.
Parfois, dans cet effort de la volonte vers I'inacccssible, le corps faiblit, la chair demande gr§,ce; la femme du Nord fait un retour sur soi-meme, elle songe avec envie a celles qui, en d'autres pays, n'ont point tent6 de s'elever au-dessus de la nature.
A UNK fran(;aise
Sais-tu ce que e'est de soupirer
Apres un grand bonheur qui ne vient pas,
Toi qui cs arrivce sans lutto
Au but de ton d&ir?
Sais-tu 00 que c'est de toujours rever, Et de s'eveiller au milieu de son reve, Toi qui dors en paix, Au bras de tes reves lieureux ?
A FEJIJIE KT l'aMOUR. 203
Toi qui vis d'uii grand amour.
Ton cQBur fond-il de gratitude?
Sais-tu ce que c'est : renoncer Et s'interdirc la tendresse?
S'interdiio de verser k pleines luaiiis L'or d'un coeur riche.
Mais posseder un trisor immeni^e Qu'on ne distribue pas?
Sais-tu ce que c'est gTelotter,
Toi qui es assise au soleil.
Et n'as-tu pas piti6 de celle qui cliaiiccile,
Seule et fatigu(5e a mort?
La perte de I'amoureuse dans les nuages, le desespoir de la voix, a qui nulls voix humaine nc repond, ne sont pas les seuls chatiments que la race norvegienne reQoive desonp6chede vanite. L'orgueii qui se developpe dans la solitude et dans le perpeluel effort jusqu'a une susceptibilite maladive aboulit a une reserve qui met les scelles sur Tame. L' expansion du sentiment le plus legitime est etouffee : — « II se gene, elle se gene » , sont des expressions qui reviennent sans cesse dans le dialogue des Norvegiens. lis s'en servent pour excuser chez leurs compatriotes des timidites inexplicables.
II serait injuste d'accuser ici la seule vanite. C'est bien plutot une maladie de I'ame que Bjornson a peinte dans cette poesie qui a sa place marquee
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"^0^ NOTES StR LA NORVEGE
dans les anthologies ou figurent seulement les
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03uvres parfaites. Et aussi bien ce drame conte en trois strophes est ii un document psychologique
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inestimable pour I'histoire des ames du Nord, de leurs souflfrances sans lumiere, de leurs contraintes
melancoliques, de leurs ardeurs etouffees qui incendient tout.
11 t'tait assis et il la I'egardait.
Elle lournail dans sa dansc.
CO —
EUe souriait de plaisir
A tout Ic iiionde.
Son coeui-, a lui, etait pret a so bi-isei-.
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Mais personne ne le savait.
Elle se cachait, le soir,
Ou il Vint laire ses adieux.
Elle se laiasa tomber a teire.
Amerement elle pleura
Son espoii' de vie perdu,
Mais personne ne le savait. '
Lentement les jours passerenl.
Un soir il revint :
CO
Elle ne souffrait plus.
Dans le sommeil eterne],
Sa derniere pensoe avait ete pour lui ; Mais personne ne le savait.
I—' ^ en =
Si douloureuse, cette fin vaut mieux que le dedaiu
CO
del'homme et de I'amour, ou aboutit le mouvement
norvegien pour Tindependance dc la femmc. Le
CB
fl
LA FEMME ET l'amuUR. 203
vrai drame des fatalites scandinaves, c'est cetle angoisse de silence ou le cceur se brise. Pour les jeunes affranchies qui coudoient Thomme avec mepris, on s'arrete, reveur, devant leursyeux cercles de lilas, devant leurs regards de sensualite hostile. On se demande quel palladium les protege centre un attrait naturel. Une vertu ou un vice? II y a des stigmates qui ne trompent point un psychologuc un pen initie aux miseres de la clinique. Et aussi bien la litterature scandinave a-t-elle hardiment leve le voile sur ce peche, pour lequel I'apotre a jete son cri d'alarme : « Malheur a ceux qui sont seuls ! »
Je me souviens que, dans une conference que je donnais a Christiania au mois de septembre 1893, je dis a mon auditoire feminin :
— Vous vous obstinez a juger de la vertu des femmes fran^aises sur les denonciations de la chronique des tribunaux, sur les plaisanteries du vaudeville, sur les analyses duroman psychologique. Eh bien, apprenez qu'on vous paye en France de la mSmemonnaie. Mescompatriotes sont convaincus que vous etes toutes taillees sur le patron des heroines d'Ibsen. Je suis venu chez vous pour faire la connaissance d'Hedda Gabler.
On ne se facha pas ; on eclata de rire. L'idee que les Frangais se formaient d'une societe ou de telles
NOTES SUR LA. NORVEGfi,
femmes eussent ete, non point des exceptions, mais « des chefs de files, parut a ces Norvegiennes merveilleusement comique.
II n'est que juste de reconnaitre que j'ai depeint, dans les pages qui precedent, des mceurs assez nouvelles et auxquelles beaucoup de bons esprits resislent. Je leur ai donne toute I'importance qu'elles prennent aux yeux d'un etranger, parce qu'elles sont la nouveaute caracteristique, la tendance, el aussi parce que celles qui les professent donnent a entendre qu'elles seront la regie de toute societe, d une heure prochaine de revolution. Mais, aprcs avoir depeint ces initialives hardies avcc une inipartialite qui s'efforce de rester aussi etrangere k Tadmiration naive qu'au blame systematique, il reste a faire du mariage norvegien I'eloge qu'il merite.
« J'etais pour le moins aussi jolie que ma fille, dit une mere de famille dans I'ancien repertoire scandinave, cependant personne ne s'est jamais mis a genoux devant moi. G'6tait un autre temps; I'effronterie n'etait pas aussi commune qu'a present. Savezvous comment on faisait alors sa cour a une demoiselle ? On allait d'abord trouver sa mere ; on lui donnait a entendre que Ton avail, en tout Men tout honneur, des vues sur sa fille; ef, lorsqu'elle les approuvait, on parlait a la jeune personne. Celle-
LA FEMME ET l'aMOUR "207
CI se trouvait presque mal, pleurait, sanglotait, disait qu'elle ne voulait pas se marier et tenait mille discours de ce genre. Cela durait jusqu'au moment oii elle etait condiiite a I'aiitcl. Les demoiselles ne causaieul point tete a tote avec les jeunes gens, et s'il y en avail d'assez temeraires pour s'agenouiller devant elles, on les traitait do maniere a ne leur faire jamais oublier nne telli^ iuconvenance. Mais aujourd'hui ^ 1 »
Aujourd'hui, les jeunes fllles ont toute liberto de frequenter les jeunes gens comme elles I'entendent; elles ont pu les juger au travail et dans les jeux; elles s'occupent elles-niemes de choisir un mari qui leur plaise. « Mon pefe, dit Brigitte, rin§roine de VEnthousiasme, m'a conseille de causer un pen avec M. Hjalmar. II dil que c'est un jeunc homme de beaucoup de sens. Je voudrais bien ne pas affliger mon pere, mais mon devoir est de lui preferer la patrie. Les affections du sang au dernier degre. »
C'est ainsi que tout le monde en use. Dans I 'ordinaire, les parents ne donnent point de dot. et ils sont tout h fait desarmes pour la resistance. Madame A. H..., que j'ai rencontroe au milieu de son voyage de noces, m'a conte :
— Comme j'etais tres gaie, nion pere disait tou-