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L'Enthousiasme. Leltre XIH

LA VIE MOn.VLE. 229

baaniere le mot de « democratic, » il considere en soi-meine qu'il est non pas mSme un fils de roi, mais un roi. Y a-t-il, en effet, rien de plus eloigne des tendances democratiques, qui vont a rabsorplion de I'individu par la collectivite, de tons dans I'Etat, que cet instinct de separatisme qui empfiche le Scandinave de I'ouest, de vivre en paix avec le Scandinave de Test, comme s'il y avait entre eux d'autres differences de races que celles qui distiiiguent, en tout pays, le montagnard de I'homme des plaines? Encore est-il que cet instinct feodal do separatisme ne borne pas ses exigences a des revendicalions elhnographiques ; il met en hostilite les gens de Bergen avec les gens de Christiania, les campagnards en rivalite avec les gens de ville ; il aboutit au mouvement individualiste le plus caracterise qui se soit dessine en Europe contre les tendances socialisles. Entre toutes les surprises qui atlendent, en i\orvege, le citoyen d'une Republique comme la notre, une des plus inattendues est certainement de voir le parti democralique hisser sur le pavois un homme comme Ibsen, dont la philosophic, farouchement occupee de la culture du « moi », est bien la plus aristocratique barriere de dedain qu'une haute intelligence puisse opposer a la mcdiocrite montante du socialisme.

Mais laissons la la politique. En aucun pays du

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monde, elle u'est une image sincere des mosurs . Les pratiques commerciales en apprennent surement da vantage sur la veritable moralite d'une nation.

J'ai eu la joie d'entendre louer, en Norv^ge, dans les termes d'une admiration vive, la probite des commerQants franQais.

— Je me souviens, me disait un des principaux negociants en vins de Bergen, que notre emotion fut tr6s vive quand eclata la guerre de 1870 et quand on vit comment elle lournait. Nous avions de grosses affaires pendantes avec la France. Nous ne doutions point que cet argent ne fut perdu. C'etait une erreur ; je n'ai pas un exemple a citer d'une maison frangaise qui ait profite du desarroi public pour manquer a ses engagements. On nous a demande du temps; on s'est acquitte.

C'est qu'en changeant, en 1789, la forme de son gouvernement et en basant la societe nouvellc sur I'argent, le Fran^ais n'a pas voulu renoncer pour cela a I'ideal chevaleresque qui lui avait ete si cher. 11 a bizarrement accouple I'idee de I'honneur et I'idee de I'argent. La France est encore le seul pays du monde oii un commergant qui n'a pu fairo honneur a sa signature se suicide. L'aventure est frequente, malgre la demoralisation que la speculation, acclimalee chez nous par des exotiques, apporte dans les habitudes commerciales, comme dans les

inceurs. Toutes les fois qu'un homme s'enrichit chez nous par une faillite, regardez bien a son nom, grattez-en le maquillage : il n'esl pas Frangais.

Cette probite ne va pas sans pusillanimite ni sans rigueur.

La France a presque perdu la fourniture du marche norvegien parce qu'elle trouvait le Scandinave mauvais payeur, parce qu'elle aime mieux renoncer a un profit possible qu'exposer son argent. Dans cette timidite, elle a laisse la place libre au concurrent allemand, qui, a Theure actuelle, s'est empare du marche norvegien et qui fait tout le credit qu'on lui demande.

— II specule, m'ont dit les gens de Bergen, sur notre gout d'independance. Le Norvegien n'ainie pas a etre aux gages d'un patron. II le quitte pour ouvrir a cote delui une boutique ou il sera mailre. II n'a pas besoin de capital. Dix commis voyageurs allemands lui feront des offres de marchandises. Nous savons bien que d'une fagon ou de 1 'autre nous payons ce credit, que Ton nous fournit de la camelote; mais il faut que ce fournisseur si hardi s'y retrouve ; le creancier qui tient ses engagements paye pour son voisin qui fait faillite.

On voit comment le desir de s'affranchir de loute autorite induit le Norvegien a accepter des avances qu'il remboursera seulement dans le cas du succ6s.

Sa moralite est exactement cclle d'un jouour : peu delicat dans la perte, prodigue dans la fortune.

(c Rejouissons-nous, nous mourrons demain! »

Cette devise paicnne, pratiquec par toute la race, a ses aspects d'elegance et de grandeur. Tandis que nous vivons si serres, avec la perpetuelle pensee de I'epargne, ceux-ci tiennent table ouverte pour leurs amis et pour leurs botes. Comment ne point parler avec reconnaissance de cct accueil qui fait tout d'un coup tomber le masque de froideur et gonfic doucement le coeur de I'hote, a la sensation de la joie qu'il semble apporter dans la maison ? A cette minute on oublie que c'est devoir de pliilosophe dc rechercher les causes derriere les effets, afin de ne point SB reformer d'enthousiasme et sans mure reflexion. On se laisse aller k la douceur des impressions dc I'heure, au charme d' amities dontla franchise est evidente. Surtout on est louche au coeur par le luxe des attentions ingenieuses, par une abondance de generosite, dont les pauvres ont tous seuls le secret. Surement a cette minute d'expansion et de causerie, cc n'est pas seulement le gout de bien vivre qui pousse le Norvegien k epuiser sa bourse pour trailer magniflquement I'hote qui lui vient d'Europe. II a souci du bon renom de la Norv6ge, il veut qu'on emporte d'elle et de ses habitants un souvenir unique. Cette pensee, qui ne

quitte jamais rhomme du Nord, eclatedans I'atlendrissement des « skolls ». Vous decevriez tout le mondc si, apres avoir bu a la sante de vos botes, vous ne leviez pas votre verre pour porter un toast a la chere Norvege. doiit le drapeau est la, sur la table, parmi les fleurs. Demain il faudra payer la note de cette f6te ou Ton a depense sans compter. Demain on se prendra la tete dans les mains ; demain on se demandera s'il n'y a pas quelque artifice de legalite qui protege efficacement un pauvre homme contre rimpalience legitime de ses creanciers. Et pour n'avoir pas su resister au plaisir de faire plaisir, le Norvegien sera oblige de sacrifier un peu de cette probite normande, legerement casuiste, qui ne s'approprierait point sans payer la bouteille du depot de vivres, mais qui perd ses scrupules quand elle se fournit cliez I'epicier.

Les dettes, les dettcs! Voila la tare morale de la Norvege, comme la tuberculose est sa tare physiologique. Quand nous apprenons que les jeunes gens norvegicns enlrent sitot en menage, qu'ils «pousent des filles sans dot, par inclination et jugement desinteresse, nous les envions d'abord et puis tout de suite nous demandons :

— Sans doufe la situation economiquc est la-bas tres prospere, puisque, sans disposer d'un capital, par le seul effort de ses bras ou de son intelligence.

NOTES suit LA NORVEGE.

un jeune homme gagne si vite de quoi soutenir uiie maison ?

Les jeunes maries norvegiens peuvent vivre a meilleur compte que nous. Us ignorent les exigences de ce luxe dont notre bourgeoisie paye la possession de son bonheur. Us ne songent point a amasser pour doter leurs enfants, ni mSme pour assurer I'oisivete de leurs vieux jours. Le rentier est un fruit des climats temperes. L'homme du Nord consent a travailler jusqu'au terme de sa vie et aussi bien il ne saurait comment employer son loisir. Mais en meme temps qu'il accepte la necessite du travail, le Normand pretend faireune part a la joie de vivre; il est « grand bombancieri) disaitle vieux chroniqueur, et cela I'induira presque fatalement dans les depenses inextricables. Tons ceuxqui ont peintsans complaisance les mceurs norvegiennes ont insisle sur ces difficuUes oii aboutit I'insouciance des gens du Nord et qui empoisonnent leur vie. Rappelez-vous les pieces de Bjornson et d'Ibsen que vous avez lues : il n'y est question que d'emprunts, de billets protestes, de creanciers et de defies. Le romancier Suedois Auguste Strindberg a peint avec une grS,ce melancolique, dans une de ses meilleures nouvelles, V Amour et le pria; des grains, ce drame du mariage d'amour iniprudemment conclu et brutalement brise par les dettes.

lis avaient cru pourlant agir avec la plus grande prevoyance, ces deux jeunes gens qui entraient en menage, riches de tendresse et d'espoir :

« Pour commencer, deux chambres seulement, car il fallait 6tre sage. Mais du moment ou Ton se contentait de deux chambres, on pouvait bien les rendre confortables. »

Et voila tout de suite le temperament scandinave qui prend le dessus, qui fait des rcves de luxe :

« La chambreacoucheretaitcomme un petit temple. Les deux iits jumeaux ressemblaient a un equipage de Paphos, Et le soleil luisait sur la couverture bleue, et les draps elaient d'unc blancheur eclatante, et les petits oreillers portaient leurs noms brodes par une tante cehbataire. C'etaient de grandes lettres fleuronnees s'enlrelaQant les unes dans les autres, et se baisant, Qk et la, quand elles se rencontraient. La jeune dame avait sa petite alcove h elle, avec un ecran japonais. »

Le lendemain meme du mariage les innocentes folies commencent. Pourquoi se priverait-il, ce mari amoureux, de gater sa femme par ces petites gourmandises qui font si bon cortege a la joie?

« Un coq des bois roti parut avec des airelles rouges et des concombres de Vesteras, en guise de salade. Madame est quelque pen etonnSe ; mais c'est si amusant !

— Mon cher petit Loulou. avons-nous le moyen de nous payer toutes ces bonnes choses?

— Bah! une fois n'est pas la regie. Nous mangerons ensuite du hareng et des ponimes de terre?

— Manges-tu vraiment du hareng et des pommes de terre?

— Parbleu ! Et les arlichauts?

— Non, mais cs-lu fou, Ludvig? Des articbauts dans cettesaison! lis vont couter bien cher.

— Coilter?Ne sont-ils pas bons? Eh bien, c'est le principal. Et du vin ! Encore du vin ! Ne trouves-tu pas que la vie est belle? Oh! elle est delicieuse, delicicuse. »

Cela dure des mois cntiers ; des bals, des visites, des diners, des theatres, des soupers; mais soudain le jeune mari s'inquiete. II y a deux messieurs qui reviennent obstinement pour le voir, qui ne le rencontrent jamais et quise fachcnt. Sans doute « des professeurs d'Upsal ». Ce ne sont point des professeurs d'Upsal, mais des hiiissiers. Le jeune homme n'a pas paye, on va tout vcndre. Au nieme moment, uno petite fdle lui nalt. Que fairc? II faut aller trouver Ic bcau-pere, un vicux troupier, pas commode, qui recoit mal son gendre. Le Ijonhomme consent a reprendre chez lui sa fdle et son petit enfant, mais il met le mari a la porte.

— Mainlenant, le mieux est que jusqu'a nouvel

cm

ordre tu ne te procures pas un plus grand nombre d'enfants.

L'imprudent qui a ose vivre son reve reste seul dans sa maison demeublee et vide. II faut qu'il releve le foyer par de Jongs efforts, heureux si, dans des annees on lui rend le bonheur qu'il a perdu.

« Enfin on lui permit d'aller visiter sa femme et sa fillc une fois par semaine, mais toujours sous surveillance. La nuit du samedi an dimanche il la passa dans une chambrette, a cote de son beau-pere. Le dimanche soir, il lui faut retourner regulierement a la ville. Quand il prend conge de sa femme et de sa fiUe qui Faccompagnent jusqu'a la premiere barriere, et que, de la derniere coUine, il agite son mouchoir, il se sent si miserable, si humilie. »

Auguste Strindberg a ecrit cette histoire pour I'edification de la jeunesse scandinave qui croit que ramour leve les difficultes d'argcnt. Je la repete apres lui pour la consolation de noire jeunesse fran- Qaise, qui, entendant parler sans critique des liberies dont la tendresse jouit ailleurs, aurait le droit de se juger trop sacrifiee.

Ces contradictions tiiomphent sur un autre point capital : les tendances tout ensemble ralionalistes et mystiques de la race. Voici un proverbe de mario qui precise bien ces nuances: « Celui qui ne sail

pas prier doit aller en mer, celui qui ne peut pas dormir doit aller a I'eglise. » II scmble, en effet, qu'elle ait ete particulierement ecrite pour ce peuple condamnea una vie d'isolemenl , de brouillards et de tenebres la phrase fameuse : « C'est la peur qui la premiere a cree les dieux. ,, Lc Normand, que nen n'effraye, capitule devant le surnaturel. L'idee du divin n'est nullement liee pour lui h I'ideal de la bonte et de la justice. Ce n'est que I'incarnation des forces mauvaises. Le monde est livreaux jeuxferocos des enfants de Loki, le Loup, le Serpent et Hel. « Le Pere Universel jeta Hel dans le sejour brumeux, afin qu'elle distribudt tons les logis entre ceu.v qui lui seraient envoyes. U, elle possede de grands raanoirs. Sa sajle se nomme Espace-des-Tempetes • son ecuelle, Faim ; son couteau, Inanition ; sa serve' Marche-Lente; sa grille, Calamite ; son seuil, Faligue-de-SoulTrance ; sa couche Grabat-de-Maladie, et son rideau, Mai-Cuisant. » If fallut beaucoup de temps pour que la raison triomphat de ces dieux que Ja peur avail forges. « Crois-tu, dit Pielonneur dans l^Faseinalionde Gulfi, qu'il soit Dieu, celui dont tu viens de parler? ,> Sublime repond : « En aucune tacon je n'affirme qu'il soit Dieu. 11 6tait mechaut comme tons les individus de sa race. >, Du mo.nenl que cet esprit critique est eveille, ainsi que I'espril clironie, le Scandinave traversera sans s'y fixer le

christianisme romaiu. 11 accueillera passionnement la Reforme parce qu'elle met en liberie son gout du libre examen, et satisfait cet instinct d'ergotage qui, d'autre part, Irouve sa pature dans la discussion juridique. Mais le Norvegien est trop logique dans sa passion de I'absolu pour s'arreter dans les homes d'une formule religieuse sur le cheinin du rationalisme. Voila deja longtemps qu'il a commence de plaisanter son pasteur lutlierien avec le sans-fa?on dont le reforme usait envers le moine. On remarquc que le caractere du pasteur « est trop prive de grandeur 9. On met dans sa bouche des dialogues qui rappellent les conversations de I'abbe JeufFrain avec Bouvard el. Pecuchet :

— J'ai rencontre, bier, au cercle, le Pasteur- Docteur Stein. II m'a demande de vos nouvelles. Je lui ai dit que vous etiez amoureux.

— Tant mieux m'a-t-il repondu ; le mariage lui rangera les idees.

— Vous ne lui trouvez done pas les idees rangees, tres cher pasteur?

— Certainement non ! C'est un jeune hommc accompli, mais ses idees sur la religion sont scandaleuses.

— C'est vous qui le dites, mon cher pasteur. Lui, il pretend avoir plus de j-eligion que vous.

— Helas ! helas ! c'est la grande plaie des temps

^*0 KOTES sun LA .NOIIVEGE.

presents. Tout Je monde veut Stre plus sage que les sages. Je vous le demande, docteur, ou voulez-vous que nous allions avec de pareilles doctrines ?

— II y en a qui disent que tout ce mat est uniquement cause par vous aulres, reaclionnaires, qui voulez empecher Ihumanite d'etre libre.

— Jesais bien qu'ils le disent, ces forccnes; je sais aussi qu'ils nous entraineront lous dans Tablme de leur folie si Dieu ne nous en retire par dcs miracles.

« Les voila done, ces fiers disciples de Luther el de Calvin, les voila rcduits a demander des miracles, ni plus ni moins que s'ils etaient papistes 1 Ces pieuses inutilit^s du saint Evangile devraient bien comprendre que leur tour est venu de deguerpir '. «

La doctrine n'est pas plus menagee que les hommes qui la defendenl. A cette minute oil la dcstinee physiologique de la race preoccupe si fort les esprits norvegiens, le lulherianisme paye son mepris de la chair, les defiances qu'il a cues pour la beaute :

« Je respecte inhniment la religion , qui est la croyance en Dieu; je ne respecte nullement le lutherianisme, qui est la croyance en Lulher. Je puise le droit de ma protestation (c'est uue jeune fille qui ecrit cos ligncs) dans I'exemplc m6me de cet excellent docteur.

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