‹ Notes sur la NorvègeChapitre 3 sur 36 · CN · texte numérisé non relu

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Apres que I'on a admire celte legerete de poussiere, ce poids d'eau, cette grace et cette force, celte fureur d'6cume, on s'avise qu'un pent de fer les franchit, aerien comme un filigrane, qu'une citadelle de rocs eiiormes contient la cascade et la regie. L'homme a dompte cette fiirie. La stupeur d'ecrasement finit dans un acte d'orgueil pour cette puissance qui discipline les choses et patiemment retouche I'oeuvre de Dieu.

Des yilles.

Sejours a Christiania, a Hamar, a Trondhjem, a Aalesund, a Bergen, a Christiansand, a Arendal, a Skien.

Le caract^re commun de toutes ces villes norvcgienne, c'est leur nouveaute.

Un dicton court la-bas :

« Une \ille ne dure gufere plus qu'un navire. »

L'un est guette par le naufrage, I'aulre par le feu. Et il a beau jeu pendant les liivers oil les poeles de cesmaisons de bois rougissent. Trondhjem a brule quinze fois en trois cents ans. Christiania a ete ravagee en 1686, 1708, 1838, par des incendies immenses. Bergen, bati sur I'eau, n'a pas ete plus cpargne. C'est d'hier qu'un aqueduc, alimente par le Svartedik, met la ville a I'abri des grandes destructions. A Trondhjem, on avait pris le parti d'ecarter les

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vis-a-vis des maisons a des distances de place publif[ue. La largeiir moyenne des rues y est de trente a trente-six metres. Un marctiand de morue salee, a qui je demandais pourquoi I'on n'expropriait point les vieux quartiers, m'a repondu avec philosophic :

— Cela couterait trop cher a la ville. Or, d'ici trois ou qualre ans, un incendie fera place nette.

II y a maintenant une loi qui ordonne de rebutir les villes avec de Ja pierrc pour eviter ces totaies destructions. J'ai vu une de ces cites neuves, intrepidement relevees, dun seul jet, sur des cendres encore chaudes. Quand on a double le cap Lindesness, une clarte blanche apparait soudain au ras de la mer sombre. C'est Christiansand, la plus grande ville du Sud, une agglomeration de trcize mille habitants. En 1880, les quartiers de bois de Christiansand ont flambe corame une boite d'allumeltes. Aujourd'hui, la ville est rebsltie sur un plan regulier, avec des rues qui se coupent a angle droit. Une cath6drale en style gothique la domine do sa fleche toute neuve.

Un des inconvenients des villes modernes, construites par des architectes pratiques sur une table rase, est I'absence totale de caractere. On salt la monotonie de New-York. Les villes norvegiennes, meme relevees sur un plan d'ensemble, 6chappent a

NOTES SHR LA KORVEGE.

cette fastidieuse geometric par 1' extraordinaire variete des accidents du sol. Presque toujours ies maisons sont prises entre I'eau et la montagne. Des apparitions formidables de roc, en plein ccBur de ville, rappellent que la nature sauvage est ici souveraine maitresse. On peut la traquer, la cerner : elle ne se rend point. Et si ces accidents de terrain font la vie dure aux poneys, le coup d'oeil y gagne una variete infinie et pittoresque.

Ce regime du feu a ete nefaste aux monuments. Christiania en est tout a fait depourvu ; son Palais de la Dietc n'est qu'une grande maison commode et claire ; le Chateau Royal fait bon effet sur la hauteur d'ou il domine la ville et le fiord; mais ses lignes ioniques, heureusement tres simples, sont encore plus inaltendues et deplacees dans ce pays de brouillard que la colonnade de notre Madeleine au bout de la rue Royale. M6me remarque pour I'Universite. L'art grec est comme le nu; il fait pitie dans Ies pays de nuit froidc; il a Fair d'un mendiant qui frissonne. Aussi j'aime mieux dans leur masse carree, leur chaleur et leur solidite de terre rouge, des batisses comme I'eglise du Sauveur; j'aime mieux ces toits de cuivre, merveilieusemont patines par Ies pluies; j'aime mieux Ies briques jaunes de Saint- Hans-Kirke, Ies nefs anglo-normandes d'Aker, surtout Ies magnifiques maisons neuves de Victoria-

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Terrasse dont la haute allure et la for^t de clochetons ecrasent jusqu'au Palais Royal. II serait h souhailer que nos architectes, aprfes avoir vu Rome, prissent un peu plus souvent le chemin du Nord; ils auraient quelque chose a apprendre, apres Hamboiirg, k Christiania et a Stockholm. Ces gens du Nord out, et a juste titre, pour nos maisons parisiennes, si 6triquees, si monotones, le dedain que nous professons nous-mfimes pour le confortable italien ou espagnol.

— En France, vous avez si froid I'hiverl Voila une phrase que m'ont repetce a satiete nos visileurs scandinaves. Ils ne parlaient pas, bien entcndu, de la temperature de la rue, mais de I'air des maisons. Dans les hautes pieces bien ventilees de leurs constructions neuves, du coin de leurs poeles a proporlions monumentales, nos maigres cheminees, oil le vent souffle, leur font I'effet de braseros.

Bergen conserve avec precaution une curiosite ' historique dans la couleur du musee Plantin d'Anvers. C'est une file de magasins de bois, points de couleurs claires. Fenetres larges, presque carrees. Devant chaque maison on a laisse debout la grue de bois qui servait a decharger le poisson. Cette partie de la ville, dite Quai allemand, est I'ancien quartier de la Hanse. II a ete habite par les marchands de

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Lubeck et de Breme, auxquels les rois danois, maitres de la Norvege, avaient vendu le monopole du commerce des monies. Cette colonic allemande formait ime population d'environ trois mille personnes. Agglomeration exclusivement masculine : les reglemenl de la Hanse interdisaient le mariage de ses employes, et I'accumulation, dans I'une de ces demeures, de tous les documents, ustensiles et objets, recueillis dans les autres magasins, a permis de reconstiluer exactement I'existence de cede etrange franc-magonn erie commercial e .

Ghaque maison du quai allemand avait un patron, un magasinier ei sis. ou hrni appj^entis . Ces ruches etaient si nombreuses, que, dans telle cour que Ton nous nomme, plus de quinze marchands et de cent personnes etaient parvenus a se grouper. Le type des maisons ne variait pas. Le magasin occupait le rezde-chaussee. On y entassait le poisson que debarquaient les grues de bois, manoeuvrees a I'aide de cordages. Le Finnegaard, qui sert de musce, est certainement la plus andenne de ces constructions. Elle est decoree dans le style du xn" siecle. On entre, au premier etage dans la salle a manger du magasinier et des apprentis. Les poutres sont peintes de bleu et de vert, le mobilier et les portes d'armoire en rouge, le plafond en I'ouge et en blanc. La patine du temps a passe sur tout cela ; mais, meme dans

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I'UKMIEUS ASPECTS. 31

leur nouveaut6, ces couleurs disparates ont toujours da se fondre en un e(fet harmonieux, giice k la oire qui attenuait leur eclat.

On a accroelie dans cette piece d'enlree un bon specimen des armes de la Hanse : deux moities accol6es d'un aigie et d'une morue couronnee. Le comptoir du patron se trouve derriere cette premiere salJe. Un des angles est occupe par une sorte de cage en verre et en vitraux assembles par des plombs. C'etait ic bureau dans le bureau. Une porte d'armoire decouvre un escalier secret qui monte a la chambre privee du patron. Cette piece etait rigoureusement interdite aux apprentis. lis n'y entraient de leur vie. lis y passaient seulement les bras pour faire le lit, par un guichet menag6 au milieu de la muraille. Afin de faciliter la surveillance, la chambre des apprentis etait logce entre les chambresdu patron et du magasinier. Les lits se superposaient comme dans les cabines de navire. Des portes pleines les fermaient, dans le jour, en ta(;on d'arraoires. Les jeunes gens couchaient deux par deux dans ces cadres. Une derniere piece, tout a fait curieuse, etait la salle de reunion, oil, le soir, se groupaient tons les habitants de la maison, afin d'obeir au regiement de la Ligue, qui, dans le batiment principal, interdisait I'usage du feu et de la lumiere.

KOTIiS SUR L\ NORVEGE.

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On imagine aisement quels pouvaient etre, sous couleur de celibal, les moeurs des Hanseates. Leur hypocrisie, curieusement melangee de naivete, a laisse des traces de leurs debauches. D'abord les habitants de Bergen se souviennent d'une certaine Rue Haute, dans le voisinagc du quai allemand, oil les Hanseates n'cntretenaient pas moins de deux cents fillespubliques. S'il advenait que quelque compagnon mit une de ces creatures a mal, il devait payer a sa communaute une amende de cinq ecus. lis etaient immediatement ddpenses dans J 'achat d'un tonneau de biere que Ton vidait en une soiree. Les livres du Finnegaard ont garde la trace de ces beuveries. J'y ai releve la note suivante :

« Aujourd'hui nous avons bu un tonneau aux depens d'un tel, qui avaiteu un enfant de samaitresse. Dieu veuille que jMreille aventure se renouvelle. »

L' entree de la maison etait severement inlerdite aux femmes. II arrivait pourlant qu'une malheureuse se glissat par Tescalier secret jusque dans lachambre du patron. En ce cas, les commis guettaient et, forts du reglement hanseatique, ils tuaient la femme a sa descente. Plusieurs liommes ct plusieurs femmes perirent ainsi. C'etait alors le patron qui devait payer I'amende h ses apprentis; elle ne variait point : cinq ecus pour la vie d'une femme. Et la bifere rccommengait de couler.

PUEMIERS ASPECTS. 33

Les mcEurs commerciales n'6taient pas meilleures que les moeurs morales. II entrait dans la poliUque de la Hanse d'user par ecrit d'uae grande courtoisie envers ses clients. On trouve dans la correspondance conservee au Finnegaard de nombreiises lettres avec cette adresse en frangais: A monsieur, monsieur Un Tel, marchand renomme a Bergen. Mais Ik s'arr(5taientles egards. Siirede sa puissance, la Hanse vendait a faux poids. On a retrouve les poids d'achat et les poids de vente. Us sont loin de se fairo equilibre dans la balance. Et, encore une fois, Jes livres de commerce contiennent le recit surprenant de ces escroqueries. Je copie au hasard un de ces aveux na'ifs :

« J'ai gagne aujourd'hui tant dc wogs de morue (un wog de morue vaut Lrente-six livres) grace a nos faux poids. Dieu soil bini pour ce petit Mnefice! »

La sensation de tout cela est effroyable. L'instinct de rapacite et de brigandage se complique d'une affreuse hypocrisie. A tant d'ann6es de distance entre ces inscriptions pieuses, qui decorenl chaque objet usuel, ces anges gardiens suspendus a chaque plafond par des fils, les portes secretes pour la debauche et les confessions commerciales des livres, on se sent enveloppe d'une atmosphere d'espionnage, de denonciation, toute I'angoisse d'une societe secrete.

.Te me suis informe si quelque souvenir de ces persecutions subsistait dans le souvenir des liabitants de Bergen. lis ont pardonne. L'AUemand est aujourd'hui un bon client pour la ville, un fournisseur toujours pret au credit. Puis, quand fut brise le pouvoir de la Hanse, les derniers habitants du quai allemand se marierent a des Norvegiennes. On retrouve a Bergen un grand nombre de families sorties de ce metissage dont la race a profile sur la cote de I'ouest.

Le reveil d'esprit qui, depuis une cinquantaine d'annees, a fait passer de I'enfance a I'adolescence la conscience norvegienne ne pouvait pas rester indifferent aux questions d'art. D'ailleurs, I'amour-propre national I'a emporteici sur les traditions de froideur luiberienne. Toute la Norvege, dans un bel 61an de generosite, s'est attelec au retablissement de la cathedrale de Trondhjem sur les plans primitifs. L'Etat, la caisse d'epargne de la ville et la largesse des particuliers s'associent dans cet effort. Le chantier de construction est plein d'activite. On y regoit une impression tres forte de recul dans le temps. II semble que Ton soit en plein age ogival, aux jours oil la foi faisait si facileraent sortir du sol ces poemes de pierre. Et les ouvriers norvegiens qui travaillent sous ces voutes a demi odifiees, silencieux, patients, avec quelque monslre de pierre entre leurs genoux,

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ont eux-memes les visages simples de lignes, les 1 : ' 1

gestes sobres des « masons » moyenageux. La cathc- v: ) ' J 1

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drale de Trondhjem sera sans doute, apres son ache- < 1

\ement, une merveille de rarcliifecture religieuse ^ 1

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internationale. Mais son style, qui melange heureu- 1 i! 1

sementle roman au gotliique anglais, n'a rien de ; ' H

particulier au sol ni de personnel a la race. i ' H

Au contraire, les petites eglises de bois, dites ^ H

Stavekirke, vestiges d'un art disparu, dont quelques fl

specimens restent debout au milieu de solitudes ou H

dans des pares amenages pour les faire valoir et pour H

les proteger, evoquent subitement les aieux, la ^M

generation surhumaine des Vikings, des temps qui \\ '1 i H

se perdent dans I'histoire. On m'a montre trois de H

ces joyaux: I'eglise d'Hitterdal en Telemarken; ' H

I'eglise de Fortun, aujourd'hui transportee a Fan toft, ^^H

pres de Bergen ; I'eglise de Bugde dans le fiord de H

ChrisUania. L'eglise de Fortun est plus caracteristi- ^M

quement marquee que toutes les autres d'un souvenir ^|

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oriental, lion point I'Orient russe, tout en domes et ,, ,. jH

en clochetons. Cette influence se fait peut-etre sentir j'i; ':\ , '^|

dans I'eglise de bois d'Hitterdal, mais a Fantoft ou |jiiii-^|

est devant I'Orient asiatiqae. Uri court cloclieton ^|

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porte un mat surmonte d'un coq. Ccla forme une ^M

premiere petite pagode de Bouddha, qui pose sur ^M

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une autre, plus haute, plus large, une fantaisie d'eu- ^M fant jouant a I'archifecture. Ce premier et ce second ' ^|

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toit chevauche a califourclion une troisieme toiture, qui en chevauche une quatrieme, qui en chevauche une derniere. Celle-la s'appuio sur un petit cloitre de colonnettes romanes — mais un cloltre bati pour des pygmees. 11 faut se baisser bien fort pour passer sous I'arche. On pent se relever seulement sous la declivite du toit.

Le cri de tous ceux a qui Ton monti'e la photographie de-l'eglise de Fortun est le m&ne:

— C'est une pagode hindou(3 !

Devant I'eglise, cctte ressemblance s'accentue. Le goudron, profondement entre dans le bois, pousse tout I'edifice au ton uni du bronze ; les dragons qui finissent si curieusement les echines du premier et du second toit, les petites ardoises de bois pressees comme une cotte de mailles de Ta'iping, tout cela, c'est de TOrient. Le porche par devant, I'abside derriere, semblent des prolongements a coulisse et momentanement sortis du corps du vaisseau. II n'y a pas jusqu'a I'enceinte de bois, decoupee en colonnettes romanes et planlce en pare a brebis, qui n'acheve de donner a la vieille eglise un aspect de bibelot exotique. L' eglise de Bugde, religieusement restauree dans le style primiLif, moulre I'interieurde ces chapelles de bois, Les piliers qui soulenaient la grande nef n'6taient que des pins formidables, equarris comme des mats de navire. D'un pin k

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