‹ Notes sur la NorvègeChapitre 17 sur 32 · Orhn. Saijn., page 151. T. XC · texte numérisé non relu

Orhn. Saijn., page 151. T. XC

LR NORVl':(;iEN. 15»

Kall se vante de connaître les sciences, qui, en son temps aussi bien qu'aujourd'hui, apparaissent au jeune Norvégien comme le sceau d'une éducation parfaite ; mais, de tous ces savoirs, celui dont il est le plus lier, celui qu'il énonce tout d'abord, c'est son talent de joueur.

C'est la passion du jeu qui met tant de Norvégiens dans la barque, qui les détache du champ « où l'on ne trouve pas tant de choses que dans la mer ». Tout près de cent mille personnes vivent ici des risques de la pêche et de la chasse aux oiseaux de mer. Exactement quatre-vingt-treize mille quatre-vingt-cinq. Si l'on songe que la population totale de la Norvège est seulement de deux millions d'habitants, on constate qu'un être vivant, sur vingt, y vit du coup de fusil ou du coup de filet. Mais la mer est meilleure nourrice que les nuages. Intarissablement elle verse de deux cornes d'abondance ces inestimables joyaux : la morue et le hareng.

La dixième partie du monde civilisé vit de cette largesse.

Les statistiques qu'on feuillette terrifient.

La pêche des Loffotten occupe à elle seule, trente mille cinq cents hommes, montés sur sept mille bateaux. Les gens du Finmarken arrivent au second rang avec dix-neuf mille matelots d'équipage

160 NOTES SUn LA NORVÈGE.

et plus de cinq mille embarcations. Le Rcimsdal vient en dernière ligne avec une flotte de seize mille hommes et de deux mille cinq cents voiles. Ces gens ont péché, tous ensemble, dans la dernière année de recensement, soixante-trois millions de morues, neuf cent vingt et un mille hectolitres de harengs, quelque trois millions de maquereaux, six cent quinze mille kilogrammes de saumon, six cent vingt cinq mille homards; je saute les fractions de cent mille ; je vais au total d'argent : vingt-deux millions, deux cent onze mille huit cent quatre-vingtsept couronnes, soit trente et un millions de francs à peu près.

Mais que de risques sur le chejnin de cette fortune !

Non pas seulement risque d'argent, risque de souffrances, — risque de vies. En échange de ses richesses la mer exige annuellement un formidable tribut de vies humaines. Voilà les pécheurs des Loffotlen sur leurs fdels. Le poisson donne, l'argent sort vivant de la mer. La campagne sera splendide. Soudain l'horizon se rembrunit, la houle se dresse comme un mur, c'est le coup de vent de l'ouest. On laisse là les morues et les lilcts. On amène les voiles. Trop tard. Le retour vers les îles est coupé. Les hommes tentent la suprême chance de salut. Dans leurs bateaux découverts, par la mer démontée^

ils cherchent à traverser le Vestfiord, vingt-cinq kilomètres dans l'ouragan.

C'est alors que les barques chavirent. On tâche de regrimper sur la quille. On s'accroche à son couteau enfoncé dans le flanc de la barque. Inutile efîort, qui, d'ordinaire, retarde seulement l'agonie. Plus tard, le bateau échouera à la côte. On fera le compte de ces couteaux et le pasteur dira autant de prières qu'il trouvera de couteaux fichus dans l'épave. En 4848, cinq cents pécheurs sont morts ainsi, sur le banc, dans une seule bourrasque. Voilà les tributs que réclame le Minotaure. La même statistique, qui nous apprend combien de morues et de harengs la mer jette annuellement sur les marchés, constate qu'elle sert aussi de la chair de matelot à ses poissons. Donnant, donnant, lui 1880, sur mille deux cents morts violentes, il y a neuf cent seize cas de submersion. Le dernier recensement est un peu plus optimiste, sept cent soixantedix-sept noyés sur onze cents morts.

Qu'importe.

« Cela arrive souvent sur la mer, dit le phoque, comme il recevait un coup de feu dans l'œil. » (Proverbes cités par Sébillot.)

L'océan, le navire, l'inconnu des terres qui sont au delà de la « prairie d'eau o, toute la pensée du peuple norvégien est tendue de ce côté-là. Que l'on

soit marchand de bois, marchand de glace ou marchand de poisson salé, tout le monde est associé avec un armateur. On a un deux centième de part dans un bateau à voiles, qui quitte le port, tout parfumé par son chargement de sapin. Si les petites gens économisent, c'est afin de confier quelque argont à la mer.

Chez nous, on parie sur un cheval de course par l'intermédiaire du bureau de tabac. A Christiania, ou ponte sur le navire. K. H... me conte que sa servante place tout l'argent de ses gages dans des spéculations de bateaux.

Ce goût pour les gains de hasard, qui permettent les espoirs illimités et les bombances fortuites, est aussi indispensable à l'âme du Norvégien que l'alcool à sa circulation. C'est une hérédité fatale du milieu et du sang. Nous aurons l'occasion de constater que les qualités et les défauts exceptionnels du Scandinave ont leur fondement dans cet instinct de joueur qui a engendré en ce pays tout ce qui est déplorable et tout ce qui est grand.

Et aussi bien, pour ne noter ici que les avantages que la race a tirés de son penchant au fatalisme, que furent-ils, les aïeux wikings, que furent Guillaume le Conquérant et Robert Guiscard, et, hier, ces marins qui passaient l'Océan sur la barque des aïeux, sinon des aventuriers qui jouaient à pile ou face la

LE NORVÉGIKN. *^»3

mort ou la gloire ^ ? Il se peut que ce dernier exploit fasse hausser les épaules, qu'on le considère comme une jactance, comme une partie de plaisir. De quel nom baptisera-t-on ce haut fait héroïque :

A la fm de l'hiver de 4893, un Norvégien a quitté Christiania avec le rêve d'exécuter un des projels les plus hardis qui aient germé dans une cervelle

humaine.

Les inventions des romanciers sont dépassées, et il est clair que ce n'est pas la foi scientifique seule qui soutient le docteur Fridlof Nansen dans son

1. Au moment où paraissent ces lignes le New-York Herald publie rinformation suivante :

Un Norvégien, Adolphe Freitch, vient de traverser l'AHanti.|uo seul, à bord du sloop Nina. La Nina est un baleau ponlé de 13 tonneaux. Le 5 août 1894, Freitch parlait de New- \ori; pour Quecnslown. Quatre jours après la Nina commença à faire de l'eau. Le niveau monta jusqu'à ce que Freitch eut (..nstruit et installé une seconde pompe. 11 se blessa à la jambe pendant ce travail. Le 14 et le 15 août il subit une tempête qui lui brisa son gouvernail. En se suspendant à la poupe dans une <itualion dangereuse, il parvint h réparer partiellement les .légAts. Il avait encore douze milles à faire dans ces conditions. La" Nina fut balottce pendant plusieurs jours au point de perdre sa direction. Heureusement Freitch rencontra le vapeur Ménanlic qui lui donna le point et il finit par atteindre sans .■ncombre la côte d'Irlande. Freitch a si peu souffert pendant cette traversée de trente-huit jours que son poids a augmenté de douze livres.

164 NOTES SUR LA NORVKfiE,

expédition; le péril l'attire commj un sport. Le pôle est pour lui la roulette de rouge et noir.

Dans un premier voyage, Nansen avait constaté que les débris de l'infortunée Jeannette, naufragée au nord des terres sibériennes de Wyssolkji, avaient été charriés jusque sur les côtes du Groenland. Ils avaient lentement traversé la région polaire; — c'est du moins l'hypothèse du docteur Nansen.

Il a décidé qu'il suivrait la route de ces épaves. Il a fait construire un étrange bateau, presque rond. Il veut remonter avec lui jusqu'à celte place où la Jeannette a fait naufrage. Il se laissera prendre dans les glaces. Il attendra que la débâcle l'entraîne. Il est persuadé qu'elle le charriera à travers la mer libre du pôle jusqu'à la côte groënlandaise. Toutes les librairies de Christiania sont pavoisées de la carte sur laquelle le Docteur a marqué hardiment, d'un pointillé rouge, le trajet idéal de son voyage. Il a emmené avec lui douze compagnons et des vivres pour trois ans. Avant de ]e\cr lancre, un de ses officiers s'est fiancé à l'une des plus charmantes filles de Christiania. Il n'osait demander une parole à celle qui a tant de chances de rester veuve sans les noces. Mais la jeune fille a exigé l'engagement. Ainsi le marin s'en est allé plus sûr de la victoire.

Et vraiment, en ce pays où les symboles, enfants

LE NORVÉGIEN. 16o

du brouillard, naissent, comme ailleurs les roses, ne serable-t-il pas que ce départ des compagnons de Nansen pour la route d'abîmes, soit un très exact emblème de ce peuple norvégien, qui s'embarque, si téméraire, si amoureux de gloire, pour découvrir, après tant de naufragés, la route libre.

Page 1