‹ Notes sur la NorvègeChapitre 16 sur 32 · Uiant, UcnulUits des vrotuiks · texte numérisé non relu

Uiant, UcnulUits des vrotuiks

nom glorieux. Le sol était divisé à l'infini en petits fiefs (odels) qui appartenaient à des hommes libres et ce partage de la terre, entre d'innombrables propriétaires, donnait à la constitution une apparence toute républicaine. Cette organisation ne survécut pas aux expéditions orientales. Les compagnons des rois croisés absorbèrent l'un après l'autre ces privilèges isolés. Ils s'arrangèrent pour transformer en suzeraineté l'investiture administrative qu'ils tenaient du roi. Par l'argent ou par la violence, ils grossirent leurs domaines de tous les odels qui les entouraient. Par des concessions habiles faites aux rois et au clergé, ils obtinrent la consécration de leurs usurpalions. « Alors on vit des fils de Wikings, de marchands, de pécheurs, adopter les qualifications de miles (herra), d'armiger (skatilsveinn), qu'ils avaient vu employer aux croisades pour désigner les hommes nobles, tandis que les compatriotes qui étaient restés au pays demeuraient simples odelmen ou homme libres ».

Il faut mettre au premier rang des motifs qui portèrent les Scandinaves de l'Ouest à accueillir la Réforme avec une sorte d'enthousiasme, le mécon^ lentement politique créé par ces usurpations. Ce ne fut point ici par l'aristocratie intellectuelle, mais par les paysans, lentement dépouillés de tous leurs privilèges, par le petit peuple des villes, dédaigneu-

It><> NOTKS SUR I.A NOnVI':f:E,

sèment appelé Ihorpœr (gens de carrefour), que l'idée nouvelle fut propagée. Le Norvégien ne considéra pas que celle religion, toute spiritualiste, nue comme une philosophie, allait violemment châtier son goût encore barbare pour les plaisirs des sens ; il ne vit que l'égalité qu'elle imposait à tous ks hommes; le frein qu'elle mettait à un luxe blessant pour la vanité des pauvres; l'embarras qu'elle allail causer aux usurpateurs; la force qu'elle donnerait à toutes les revendications populaires, — cl il s'y jeta, tête baissée, comme dans une révolution.

Deux autres motifs, d'une valeur moins occasionnelle, recommandaient encore le luthérianisme au choix des Norvégiens. D'abord, la doctrine du libre examen était pour donner satisfaction à ce goût de discussion que l'instinct de chicane et des arguties de procédure avait éveillé dans la race, avant la conscience morale, avant l'idée, même élémentaire, du droit. Ce rapprochement n'est pas une induction plus ou moins ingénieuse. Il m'est arrivé d'entrer dans des maisons de paysans, perdues dans la solitude, et j'ai demandé à voir les livres. Le recueil annuel des jugements et des sentences rendues dans le pays formait, avec la Bible, le fond de la bibliothèque.

Simple question de latitude : le dogme est un produit naturel du pays latin, comme le vin et comme le pain blanc. L'esprit y réclame, après le

corps, une nourrilure substantielle. Le Liiliii veut voir clair au dedans de soi-même, comme il voir clair au dehors. Cette netteté est la condition du calme intime, qui permet de goûter les joies extérieures. Le Laffn aime mieux dépenser ses forces dans l'action du plaisir que dans la méditation qui ronge. Il accepte le dogme comme une grande commodité, et aussi Ijien c'est le premier fondement de sa bonne humeur. Il le reprend, il le dépose, il le porte allègrement. La conscience morale, avec ses scrupules, sa nuit de cave, ses profondeurs de puits, est presque remplacée, chez cet homme de plein air et de perpétuelle causerie, par le respect superstitieux du « qu'en dira-t-on ». Vivant toujours parmi les hommes, il tient à être bien accueilli d'eux. Il partage tous leurs préjugés; il se conforme autant qu'il peut aux bienséances de rigueur. Les moralistes austères affirment qu'il n'a pas l'heure sur lui; — il répond qu'il se laisse guider par le cadran de la place publique. Avant tout, il est un homme fail pour vivre avec d'autres hommes. Il sait gré au dogme de régler d'une façon définitive les questions irritantes. Il se réserve de le plaisanter à l'occasion, mais comme la gendarmerie, comme l'autorité, comme la loi, aimée en secret, parce qu'elle est la gardienne des plaisirs sociaux, que le Latin prise au-dessus de tous les autres.

Au contraire, le Norvégien, que l'atmosphère de son pays fait vivre parmi les fantômes et les perpétuels brouillards, est choqué par une netteté d'affirmation à laquelle son intelligence n'est pas plus habituée que ses sens. Le monde extérieur, constamment voilé, n'existe guère pour lui ; il se réfugie en soi-même. Il médite aussi naturellement qu'il respire. Le dogme supprimerait celte causerie intérieure par laquelle le Norvégien échappe à la sensation de sa solitude. Pour lui, la loi a péri avec la vie sociale. 11 veut à tout prix retrouver cette loi en soi-même. Ignorant les opinions des hommes, il travaille à découvrir la sienne. Il tient à l'indépendance des investigations morales comme au dernier lien qui le rattache à la pensée du monde .

Mais le luthérianismc ne flattait pas seulement l'amour-propre du peuple norvégien par un programme égalitaire et son inquiétude intellectuelle par la méthode du libre examen, il donnait un aliment à cette exaspération de la volonté qui est un des penchants caractéristiques des Normands. Nul doute que le programme de la réformation ait séduit les Norvégiens pour ce motif, après d'autres; il était nettement opposé aux instincts de la race. Encore une fois le goût de l'effort démesuré donna le vertige à un peuple qui semble ignorer l'existence ou l'opportunité dus solutions moyennes. On voulut effacer la

couleur des églises parce qu'on se sentait une passion orientale pour la décoration polychrome. On adopta la simplicité nue, parce qu'on avait pour l'ostentation et la pompe une tendresse de primitifs. On tenta de vivre d'une vie purement spirituelle, toute en âme, parce que les difficultés de la vie matérielle et les appétits du corps parlaient plus haut qu'ailleurs. Le dénouement de ces contraintes est facile à prévoir : un jour viendra où l'on se débarrassera brusquement d'un fardeau qui n'a pas été mesuré aux forces. Nous verrons si le mouvement ibsénien n'est pas tout justement cet acte d'affranchissement, cette éclatante rupture avec un idéal de vie morale dont la pratique a épuisé la race.

— Le luthérianisme, me disait naguère un Norvégien, nous coiffe comme la filasse dont Louis XIV s'était couvert le crâne. Tout le monde, et nousmêmes, avons fini par croire que vraiment c'étaient 1^ nos cheveux. On s'est trompé. C'est une perruque en équilibre sur des têtes rases.

On pourrait presque dire ([uc ce mouvement de réaction contre des doctrines morales trop rigoureuses a commencé dans les hôpitaux, dans les conseils de revision, à la lecture des attristantes slalistiques médicales où la race a touché du doigt ses tares héréditaires. Du coup, la doctrine morale qui

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prêchait l'immolation du corps à l'esprit est devenue suspecte. Ce n'est pas impunément que l'on accorde la liberté de l'examen à un peuple de génie logique qui rêve l'absolu. Les intelligences, affranchies des bandelettes du dogme, doivent nécessairement sortir du domaine religieux, et, au nom de la liberté d'investigation, elles entrent dans la philosophie. Le réveil des esprits en Norvège a coïncidé avec la minute où était scientifiquement formulée dans le monde la loi de la lutte pour la vie. Le mélancolique credo des sociétés nouvelles était assuré de trouver bon accueil auprès d'un peuple, accablé plus que tous les autres par les fatalités naturelles. En y adhérant, il retournait à la foi de ses aïeux, à ce culte de la force corporelle qui un instant avait fait des Scandinaves les maîtres de l'Europe.

Comme toujours on a regardé le péril en face. On l'a attaqué par la base avec une audace, une certitude du succès dont paraissent incapables les gens de foi moyenne que nous sommes. Comme il y a peu d'espoir de modifier les adultes dont la croissance est terminée et dont les habitudes sont élablies, on a résolu d'appliquer à la récréation des enfants tout l'effort d'une hygiène vraiment scientilique. Et d'abord, pour ne point s'égarer dans la théorie, on a commencé la revision médicale des générations nouvelles. Je me suis renseigné auprès

des médecins (|iii ont entrepris cette œuvre méritoire. Ils m'ont bien volontiers initié à leur méthode ri aux premiers résultats de l'enquête.

Bien qu'il soit dans l'intention du gouvernement d'ordonner cet examen des enfants dans toutes les .'•coles du royaume, l'enquête a été commencée dans les établissements publics et populaires, où elle était la plus facile et la plus nécessaire. On a fait imprimer des dossiers de papier blanc, un par élève. Les noms de l'enfant et de son école ont été inscrits sur la couverture avec la date de naissance, l'indication de la classe. A l'intérieur, des listes de questions ont été imprimées, avec des blancs pour les réponses '.

Au mois d'août dernier, deux mille enfants (un

Voici les points principaux de cet interrogatoire:

1. Questions : Quel est chaque jour le nombre des heures de classe, de récréation, de chant, de gymnastique?— Combien de temps les devoirs et les leçons donnés par les maîtres occuperont-ils l'écolier dans sa maison? — Ui taille de l'enfant en centimètres. — Son poids en grammes. — Est-il sain? — Cas de scrofule. — Anémie et clilorose. — Maladies nerveuses. — Palpitations de cœur. — Maux de tête. — Saignements de nez.

— Gastralgie et dyspepsie. — Affections des voies respiratoires.

— Scolioses. — État de la colonne vertébrale. — Autres maladies clironiques (maladie de peau, hernies, psoriasis, eczéma).

— Formation des jeunes filles et conditions douloureuses de cette formation. — État hygiénique de l'école. — Aspect de l'élève. — Age du père et de la mère. — Santé des parents. —

tiers filles, deux tiers garçons) avaient été soumis à l'examen. Chacun d'eux avait passé trois fois devant les médecins inspecteurs avant que l'on arrêtât la rédaction définitive de la note. Bien entendu, cette nouveauté n'avait pu s'acclimater sans protestations ni polémiques. Beaucoup de gens déclaraient que, dans l'occasion, l'État empiétait sur la liberté individuelle, chère à l'homme norvégien. On donna cette satisfaction immédiate aux mécontents ; la note des inspecteurs fut toujours soumise au contrôle du médecin de famille ; même, sur demande formelle, elle fut pratiquée au domicile des enfants par ces médecins particuliers. Mais le tact et la décence avec lesquels l'enquête fut conduite, triomphèrent promptement des mauvais vouloirs. Dès le second examen, presque toutes les résistances s'évanouirent ; le pli est pris à l'heure qu'il est. Est-ce à dire que les médecins curent la possibilité de répondre à toutes les questions du programme? Il était bien

Sont-ils atteints de quelqu'une des tares inscrites dans ce questionnaire?— L'enfant était-il vigoureux ou délicat avant de fréquenter l'école ? — L'enfant a-t-il été atteint par la rougeole, la coqueluche, la diphtérie ou toute autre maladie infectieuse ? — A-t-il gagné la maladie dans l'école ou au dehors? — Quelles sont les conditions hygiéniques de la maison paternelle? (L'étage, l'exposition solaire.) — Les maladies ont-elles pour cause les parents, l'élève lui-même, la maison paternelle, ou l'école ?

malaisé d'interroger les enfants sur quelques-uns de cos chefs, particulièrement sur la santé des parents. Nombre de dossiers revinrent donc incomplètement annotés ; toutefois, le résultat de l'enquête fut assez net pour que l'on pût établir les responsabilités particulières de l'hérédité, du milieu et de l'école dans la sauté de la race.

La coupable la plus facile à démasquer était l'hygiène déplorable. Un touriste, qui de la Norvège n'aurait vu que les grands hôtels, les sanitoriums vernis chaque année, les façades des chalets lilas et roses, les percales claires de la rue d'été, aurait une fausse idée des vrais dessous de la propreté norvégienne. Sur ce point, comme sur tous les autres, le contraste violent est la règle; la propreté luxueuse, et, dans certaines maisons, presque agressive, est payée ailleurs par une saleté de primitifs. L'hydrothérapie, par laquelle lAnglo-Saxon s'est recréé dans des conditions de climat analogues, était, il y a quelques années, à peu près inconnue eu Norvège. Encore aujourd'hui, il n'y a pas de salle de bains dans le plus important hôtel de Trondhjem. Ixs bains publics ne sont presque point fréquentés par les femmes, dont la négligence est vivement critiquée par ceux de leurs compatriotes qui ont un peu couru lo monde. J'ai recueilli ce mot caractéristique d'un vieux don Juan de Christiania :

108 NOTES iîLill J,A NOUVÈGli.

— La galanterie même n'avait pas appris la j)ropreté aux Norvégiennes de ma jeunesse.

Et il ajoutait mélancoliquement :

— C'est un vice de pays *.

Ce vice a contribué, pour une bonne part, à entretenir en Norvège une maladie qui persiste seulement dans les milieux de grande saleté et de misère physique : la lèpre.

Il ne semble pas qu'on puisse voir dans ce fléau une forme cutanée de la tuberculose. L'une est inoculable aux animaux et n'affecte que les ganglions ; l'autre attaque l'individu tout entier et ne s'en prend qu'à l'espèce humaine ; mais des observations rigoureuses permettent de considérer l'ignorance de l'hygiène comme une des causes de la persistance du mal. C'est l'avis du docteur Amauer Hansen, de Bergen. Après avoir constaté que la maladie s'atténue et finit par disparaître dans les familles de lépreux qui passent dans le nouveau monde, il conclut son rapport par ces mots : « La première chose qu'apprennent les paysans norvégiens émigrés en Amérique, c'est à se laver et à se tenir propres ; or c'est là un point que je considère, dans la plupart des

1. 11 va sans dire que ce repruclie vise la moyenne et non cette catégorie de gens qui, dans tous les pays du monde, ont des habitudes pareilles.

cas, comme suffisant pour empêcher la contagion de la lèpre *. »

J'ai visité pour ma part la léproserie de Bergen et j'ai constaté avec mélancolie que la Norvège n'est point assez riche pour déraciner du jour au lendemain le mal dont elle souffre. Du moins faut-il admirer sans réserves rinlelligente organisation de la chasse aux lépreux et les tentatives d'isolement. i>[algré l'antisepsie insulTisante des hôpitaux de bois, le nombre des malades va toujours en décroissant. Pour une population d'environ deux millions d'habitants, il était de 2873 en 1856, de 2675 en 1866, de 2048 en 1876, de 1130 en 1886; il diminue chaque jour.

Même remarque pour la phtisie, elle entre dans une pr(^»portion de quinze pour cent des décès dont la cause est signalée. Broch estime « que ce rapport est plutôt plus grand pour les cas non enregistrés et que environ un quart pour cent de la population totale meurt annuellement de la phtisie ». Je ne parle point de la tuberculose des os qui fait tant de marches boiteuses ou sautillantes. Mais comment ne pas s'arrêter un instant sur ces fonnes variées, lamentables, de la scrofule qui sont la vraie blessure par où s'écoulent les forces de la race? Elle se

1. Cf. Dr Ehlers, LcUre de Danemark. — Semaine médicale du 27 seiilfinbre 1893.

montre ici à tous les détours de rue, dans les teints trop frais, dans les chairs d'une blancheur neigeuse et fondante, dans les cous gonflés, dans la saillie des joues, appesanties par le poids des ganglions. Elle jette sur les figures les plus charmantes le soupçon de sa tare, elle fait planer entre l'homme du soleil et la vierge du nord une inquiétude qui glace le désir. Le premier effort de réforme devait porter sur l'hygiène de la maison. Pendant les longs mois d'hiver où l'on ose à peine ouvrir la double fenêtre, pour économiser la chaleur difficilement soutenue par les poêles, l'air stagne dans les chambres des maisons de bois. Il se pourrit comme dans les cabines de navires quand la tempête oblige à fermer toutes les issues. L'organisation du drainage aggrave l'infection. 11 n'y a pas de touriste qui ne se soit diverti de l'installation de l'appartement que les Anglais appellent par un honnête euphémisme le cabinet à eau. Cette périphrase serait ici tout à fait déplacée. Comme, la plupart du temps, on a bâti sur le roc vif, on n'a pu songer à creuser sous la maison une fosse qui aurait trop coûté. La chaise d'iVrgon est à bascule; par un artifice ingénieux elle s'emplit d'un nuage de terre de bruyère qui tient lieu d'eau. C'est le système de l'enfouissement, instinctivement pratiqué par les chats. Je ne m'arrête pas à ses inconvénients. 11 contribue à erapoi-

LA hACË. 111

sonner des logis déjà contaminés par les odeurs de cuisine.

Celte cuisine même est en enfance. Il serait injuste d'accuser ici le goût des Norvégiens. En celte matière, comme dans les autres, ils se sont heurtés à des difficultés exceptionnelles. La viande norvégienne ne vaut guère mieux que la viande espagnole et pour les mêmes raisons : la prairie manque. La vache lâchée en montagne à la poursuite d'une rare nourriture se développe en muscle et sa maigreur est coriace. Les légumes, qui sont pour l'Allemand une si grande ressource, font presque complètement défaut, et les phosphates de chaux qu'ils apportent avec tant de richesse dans l'économie de la nutrition manqueront à l'ossature du Scandinave. Le pain est une misérable galette de seigle cuite au four, ou de la pâte d'orge et d'avoine non fermentée et souvent mélangée avec de la farine de pois. Le soulien ordinaire du plus grand nombre est un gruau d'orge ou d'avoine que l'on mélange avec du lait sur. Presque toute la viande, porc ou mouton, est salée ou fumée ; le poisson est à peu près la seule chair dont on use fraîche. Le gibier abonde sous l'espèce des élans, des rennes, du petit lièvre boréal, des coqs de bouleau et de bruyère, de la poule de neige et de la gelinotte. Mais le peuple s'en méfie et l'abandonne à la bourgeoisie des villes.

H2 NOTES SUil LA NORVÈGE.

En dehors des salaisons, lu vrai fond de celle nourriluro débililanle et malsaine est le beurre salé et le café. « Le peuple norvégien, dit Broch, consomme une quantité de beurre plus grande que tout autre peuple européen, le Danois excepté. » Quant au café, il est apprécié pour la torpeur qu'il répand dans l'estomac vide, pour les forces factices qu'il donne au travailleur. Mais si fâcheux que soit l'abus qu'on en fait, cela est presque insignifiant quand on constate quels ravages l'alcoolisme a exercés dans les pays Scandinaves. J'ai hâte de le dire : nulle part, de plus héroïques efforts n'ont été tentés par un peuple pour s'affranchir d'un vice qui l'acheminait au suicide. J'aurai l'occasion de parler avec détail de cette réforme morale qui fait honneur à la Norvège plus encore que la hardiesse de ses écrivains. Je constate seulement, dans cet examen de la race, que le mal était général et profond. Les chiffres fournis par les statistiques effrayent. En 1833, elles assignent à chaque Norvégien (y compris les femmes et les enfants) une consommation de seize litres d'eau-de-vie par tétc et par an. Cette moyenne fut sans doute la pire de toutes. Les chiffres ont singulièrement baissé (six litres et une fraction en 1875); mais le mal, aggravé par l'hérédité, a de profondes racines.

Il date des origines du la nation Scandinave. Dans

LA RACE. \iS

la Fascinaliun de Gul/i, quand ïhor est invite à donner une marque de sa puissance divine, il se pose tout d'abord en beau buveur. Les inscriptions runiques et la nécrologie de Rcichenau indiquent l'abus du vin comme une des causes qui décimèrent les Scandinaves au temps des croisades. Sigurd avait tout fait pour corriger ses compagnons de ce vice. Ciuillaume de Malmesbury conte qu'il usait au besoin de « Ifçons de choses » afin de frapper plus fortement les imaginations. Un jour il fit jeter le foie d'un porc dans un vase plein de vin où bientôt on le vit dissous :

— Ainsi, dit le roi à ses hommes, il en sera de vos entrailles.

Les Norvégiens baissèrent la tête. Ils font de même aujourd'hui quand la statistique leur signale le bilan de leurs misères physiologiques, quand Ibsen ose apporter sur la scène le drame de l'alcoolisme héréditaire. Ils interdisent la représentation des Revenants. Ils fronceront le sourcil, je le sais, à la lecture de l'anecdote qui devait trouver ici sa place, parce qu'elle enchaîne le passé au présent et parce quelle éclaire d'une curieuse lumière tous les défauts et toutes les qualités fixes de la race.

L'an dernier, les matelots de Norvège ont eu la tentation de remettre à la mer le vaisseau des Wikings. Ils voulaient prouver au monde que les

Hi NOTES SUR LA NOflVKGE.

petits-fiIs de Sigurd n'ont pas dégénéré. Donc, des charpentiers de Christiania ont recopié avec une exactitude reUgieuse la barque normande du Sandefîord. On n'a pas élargi les bancs, pas allongé la quille d'un centimètre. On a érigé le mât unique avec sa voile carrée, on a percé dans les bordages seize trous pour la double rangée de rameurs, on a installé à tribord ce gouvernail que devait manœuvrer quelque géant à barbe rousse. Et quand le « coursier de la mer » a flotté sur le fiord, un immense hourrah a fêté son départ pour l'Amérique. Ils se sont embarqués pour Chicago, à la voile, à la rame, comme les ancêtres. Ils ont risqué cette belle partie de la gloire ou du naufrage. Ils ont traversé victorieusement l'ouragan et les lames. Ils ont stupéfait, par leur arrivée, New-York, habitué à l'extraordinaire; — puis, l'effort porté à son terme, les honneurs épuisés, ils se sont éparpillés dans les cabarets de la ville. L'équipage a fini sa soirée au poste, pour tapage nocturne et ivresse manifeste; — une fois de plus, l'Hercule du Nord, au bout de son entreprise héroïque, a fondu dans la jouissance et dans le vin.

« L'homme le plus puissant du monde, dit Ibsen, c'est celui qui est le plus seul » ; et, d'autre part, l'Écriture dans un élan d'angoisse et de menace : < Malheur à celui qui est seul! » La discipline qui façonne les habitudes intellectuelles, sentimentales et morales de l'homme norvégien, sa grandeur et sa faiblesse, sont, pour une bonne part, une conséquence de cet isolement, où le Scandinave de l'ouest est appelé à vivre. Qu'il prenne le chemin de la mer, qu'il reste dans son pays pour y subsister des ressources naturelles de la pèche, de la chasse,

de l'exploitation des forêts, ou de ces fonctions libérales et manuelles que crée la vie sociale, il doit s'appliquer à conquérir son individualité, ce qu'on appelle ici « son moi tout rond ». Dans ce but, après avoir entrepris la récréation physique de l'écolier, la jeune Norvège élève chaque enfant de sa race comme si, un jour, il devait être jeté par le naufrage dans l'ile de Robinson.

Avouerai-je que, trop éduqué par les représentations du Théâtre-Libre et par les controverses qu'elles ont soulevées parmi nos beaux esprits, j'aurais moi-même donné beaucoup pour entrer en Norvège par cette porte du naufrage? La situation du voyageur qu'une lame porte à terre , sans argent et sans bagages, est celle de Descartes dans son poêle de philosophe. C'est le départ de la « table rase » qui doit faire le sol de toute honnête expérience. Une si heureuse fortune m'ayanl été refusée, j'emprunte à un grand voyageur, au prince de Monaco, le récit de ces impressions vierges.

L'aventure date du mois de juillet 1884. Le prince montait jusqu'à Pélersbourg sur la goélette Y Hirondelle, que des pêches pélasgiques ont faite chère h tous les océanographes. La tempête était dans le détroit et l'on avançait en tirant des bordées, afin de reconnaître la côte. On se doutait que l'on devait croiser dans les environs de Karlskrona, une belle

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rade commandée par un îlot que les marins redoutent, le rocher d'Utklippome. Au début de la nuit, V Hirondelle, assaillie par un grain, perdue dans les ténèbres , dut fuir devant la tempête pour ne pas démâter. Brusquement elle talonna. D'un bond elle franchit une première banquette de rochers qui lui barrait la roule ; deux minutes après, elle montait sur le récif d'Utklippome. Ces rochers sont perpéluollement polis par les glaces de la Baltique. L'///romlelle, qui était arrivée sur le récif avec une vitesse de douze nœuds, rcglissa par l'arrière. Peutôtre elle se serait remise à flot, mais le saut du premier récif l'avait crevée. Elle coula en deux minutes. L'avant était accroché au récif, l'arrière resta suspendu sur un fond d'une trentaine de mètres ; seul un bout de pont émergeait encore jusqu'au panneau d'équipage.

Le prince et ses matelots se trouvèrent sur un rocher d'une centaine de mètres de long qui servait de piédestal à un phare. La violence du grain avait empêché d'apercevoir ce feu. De même les habitants de l'îlot n'avaient rien entendu, ni rien vu. Ils levèrent les bras quand, au seuil de leur maison de bois rouge, apparurent les naufragés.

— Eh quoi ! disaient-ils, vous n'avez pas reconnu le feu?... Vous n'avez pas été avertis par la cloche? Et vous voilà une vingtaine?... Comment vous

\iS NOTES SUR LA NOIWKGE.

nourrir? Nous n'avons qu'un peu de poisson salé et presque plus d'eau.

La nuit fut affreuse ; tous les hommes déliraient, plusieurs étaient blessés. Au jour, la mer était toujours grosse, mais le vent tomba. Le prince mit dans une embarcation six hommes choisis chargés d'un télégramme pour le roi. Ils parlaient, le ventre vide, avec une vingtaine de milles (37 kilomètres) à franchir, sur un geste du gardien de phare qui avait dit en montrant l'horizon de la main :

— Là-bas.

On imagine mal l'angoisse d'un homme de mer devant son bateau naufragé. C'est une personne qui a disparu sous vos yeux, une vie à laquelle la vôtre était liée ; on regrette de n'avoir point coulé avec son navire. Dans ce cas particulier, la douleur se doubla d'inquiétude. Dès le matin on avait aperçu des voiles qui se détachaient de la côte et qui décrivaient des cercles autour de l'épave. Vers le midi il y en eut une flottille et, toutes ensemble, elles cinglèrent vers le rocher. Celaient des pirogues très primitives, des troncs équarris à la hache, l'antique modèle des barques qui porlèrent les Normands sur les côtes d'Europe. Sous ces voiles des hommes aux cheveux presque blancs, d'autres d'un rouge ardent, avec des yeux bleus et des figures éclaboussées de rousseur. Ces gens semblaient affamés. Ils arri-

vaienl pour profiler du naufrage. Ils serraient de près les matelots qui travaillaient à dévcrguer la grande voile de misaine, dont une partie sortait de l'eau. Pour les empêcher de couper les agrès, il fallut l'intervention menaçante du gardien de pliare.

— Je ne crois pas, dit cet homme au prince, qu'ils usent de viohînce contre vous; mais ce sont dos gens très pauvres, ils ont faim.

En effet, ils ne pillèrent pas, mais, jusqu'au soir, ils continuèrent de tourner autour de l'Hirondelle avec une audace gênante, lis étaient encore là quand le jour commença de baisser ; ils ne disparurent qu'à la nuit.

Le retour de la lumière amena une autre catégorie d'oiseaux de proie. Les matelots avaient fini par toucher Karlskrona et la nouvelle du naufrage s'était répandue. Aussitôt tous les assureurs, courtiers, marchands d'épaves de la ville, avaient frété un vapeur à frais communs. Ils venaient apporter leurs offres en concurrence. L'un parlait d'acheter l'épave; l'autre proposait de renflouer le navire à forfait. On les remercia tous. Mais ils ne voulurent pas renoncer si vite à leur espoir et ils gardèrent les naufragés en observation pendant plusieurs heures. Us ne leur avaient pas offert de vivres. Us espéraient les prendre par la famine.

De son côté, le prince était sans inquiétude sur

la fin de Favenlure, puisque son canot avait pu joindre le port. Et, en etTet, en quatre heures de temps l'arsenal de Karlskrona fit ce prodige d'armer un bateau de réserve qui se porta au secours de y Hirondelle. L'opération du renflouement fut exécutée avec une promptitude et une habileté surprenantes. A minuit, par une lune superbe, on vit la goélette reparaître à la surface de la iner, entre les deux chalands qui la soulevaient. Le lendemain, les canons de Karlskrona rendaient les honneurs militaires. Et si, sur le récif d'Utklipporne, le prince avait rencontré le Normand irréductible, l'aïeul de la race, plus tard il apprit à connaître ce marin grand de science et de cœur que le pirate Scandinave est devenu avec les jours. On l'arracha presque de force à la contemplation de son navire.

— Ne regardez pas cela, lui disaient les officiers du port. Nous savons ce que c'est. Cela vous fait mal. Voyagez. Allez à Stockholm et revenez dans un mois. Nous vous raccommoderons votre bateau. Vous serez content.

Ils tinrent parole. On leur avait livré la goélette évenlréc, pleine de limon, de bêtes de mer. L'eau avait fait d'insurmontables barricades de meubles et de caisses dans les corridors; tout était déshonoré et souillé. Le prince retrouva un navire neuf. Et l'invent'iire constata que deux cents ouvriers

avaient travaillé à l'Hirondelle sans qu'on pût signaler, non pas un vol, mais une indélicatesse.

Ce récit me paraît merveilleusement caractéristique du tempérament Scandinave, car si, dans la vie (les villes, les différences dos natures norvégiennes et suédoises se sont marquées jusqu'il une exagération, des deux parts voulue, quand on parle du marin, (»n peut dire le « Scandinave », sans distinguer le monliignard de l'homme de plaine.

On a vu quelles difficultés géographiques ont condamné le Norvégien à la lutte sans trêve contre les forces naturelles. Les traditions légendaires mettaient le meurtre à la base de la création. L'univers, d'après la Fascination de Gulfi, n'est que le résultat d'un égorgement : « Les fils de Bor prirent Ymir et le traînèrent au milieu du Bâillement des Mâchoires. Avec sa chair ils firent la terre ; avec ses os les rochers et les pierres ; les moraines, ils les firent avec ses dents qui avaient été brisées. Du sang qui s'échappa de ses blessures, ils firent la mer, avec laquelle ils ceignirent et continrent la terre. » Le même poème explique en ces termes l'origine des Normands : « Lorsque les gouttes de venin jaillirent des vagues démontées, — elles s'enffèrent jusqu'à ce qu'il en sorlît un lotne (géant). — A lui remontant ensemble toutes nos races ; — c'est pourquoi toutes sont toujours féroces. » Cette brutalité sommeillante

122 NOTES SUR LA NOnVKGE.

apparaît toutes les fois qu'on se trouve ici en contact avec une foule. Elle ne dépense pas son attention en paroles, en éclats de rire, en quolibets, comme la foule latine. Elle attend, immobile, muette, dans un silence qui a quelque chose de funèbre. Quand l'objet de sa curiosité vient à paraître, une poussée se produit, si soudaine qu'elle vous prend sans défense, si violente qu'elle fait peur. Même à cette seconde, aucune protestation ne se produit. Personne ne revendique le droit du premier occupant. On ne crie pas comme chez nous : « Prenez garde 1 il y a des enfants !» ou : « Vous écrasez des femmes ! » On ne conteste pas à son voisin le légitime emploi de la force pour arriver au premier rang. Selon qu'on peut, on imite sa poussée en avant ou l'on se cramponne dans la résistance. Cet instinct de struggle se rit des formalités de notre duel et de la prétention qu'il affiche de donner l'avantage à la vaillance du cœur sur le poids des poings. Il y a bien cent ans que des hommes ne se sont alignés sur le terrain en Norvège. Ceux qui y viendraient aujourd'hui se couvriraient de ridicule. Les querelles se règlent, selon l'éducation des parties, à coups de poing ou à coups de couteau. Dans le district de Vossevagnen, où ces rixes de lames sont fréquentes, les enquêtes de police n'aboutissent pas. Personne n'a jamais rien vu; le meurtrier s'éclipse,

le blessé demeure inliouvablc. L'indépendant brûlai qu'est le Norvégien n'admet pas qu'on l'empêche de régler ses affaires, comme il l'entend, avec ses poings et son couteau. Ce ne sont pas d'ailleurs les seuls marins et les gens de peuple qui ont facilement h la main ce couteau-poignard dont la lame est abritée d'un fourreau : les enfants qui vont à l'école, les jeunes filles elles-mêmes, les étudiantes, le portent en évidence autour de leur taille. 11 est devenu comme un emblème des idées nouvelles. On conte tout bas que, dans une des fâcheuses discussions sur la question de l'union avec la Suède qui passionnent le Storlhing, un député radical dit en pleine tribune :

— Si le gouvernement ne cède point, nous lui ferons... cela !

Et, d'un geste trop clair, il portait la main h sa ceinture, comme pour y chercher le couteau-poignard dont un bon Norvégien ne se sépare pas.

Dans tous les sports en honneur, la violence est un des éléments principaux du plaisir ; c'est pour ce motif que les ski ont remplacé le patin dans la faveur publique.

Le patin est encore cultivé à Hamar, d'où chaque année les champions de Norvège partent pour aller disputer des prix dans les clubs d'Angleterre et du continent. Mais avec ses figures, ses dessins sur la glace, ses ronds de valse, le patin est considéré

124 NOTES SUR LA NOUViaiP:.

à l'heure actuelle comme un exercice « purement esthétique ».

Tout le monde, filles et garçons de toutes les catégories sociales, lui préfèrent le ski. C'est une paire de patins de bois qui ont la longueur du patineur couché, avec son bras allongé au-dessus de sa tête. Au centre de chaque patin, une sorte de tirebotte en cuir emprisonne le talon. Une attache de sabot fait bride sur le pied. On entre dans ces entraves avec des chaussures laponnes, à la poulaine. Un bâton sert à gouverner la course et aussi à s'arrêter. La diflîculté n'est point de se tenir en équilibre, mais de se diriger, à cause de la grande vitesse que le patineur atteint dans les descentes. Sur ces patins, les gens de Telemarken font aisément une centaine de kilomètres en douze heures. Les paysans se servaient depuis longtemps des ski pour se rendre à la ville en hiver. On les a observés. On a fixé, d'après l'expérience, les règles du nouveau sport. La société pour le développement dos exercices physiques a constitué à Christiania des courses de ski. C'est la grande fête de l'hiver, car tout le monde s'est mis à ce jeu de force avec un enthousiasme dont notre indifférence, gâtée par trop de divertissements et par notre mollesse de méridionaux, n'a pas d'idée.

— De mémo, me disait une daniu norvégienne,

la danse, chez vous, n'est pas un exercice physique, mais bien plutôt un prétexte à causerie, une suite de balancements sur place, qui sont un jeu de volupté; chez nous, la danse est un exercice aussi violent, aussi brusque, aussi rapide que le patinage. Il réclame de la place, de grandes salles vides et sonores. Il remue notre sang; il nous réchaulTe; il augmente notre vie. C'est le Viking qui se réveille avec la sensation bouillonnante de sa force, l'espoir de conquérir le monde.

La danse ainsi pratiquée comme une gymnastique fortifiante et comme une ivresse est un besoin delà race. Dans les auberges, après la besogne du jour, les garçons et les servantes organisent des bals. Une charmante jeune fille que j'ai rencontrée à Voss m'a dit, sans détour, que chaque année, au moment des vacances, elle se fait amener par son grand-père dans cet hôtel, qui est sur une grande route pour avoir des occasions quotidiennes de danser avec des étrangers de passage. Le spectacle môme de cet exercice rapide excite l'enthousiasme. J'ai vu au Tivoli de Christiania une compagnie d'Irlandaises qui chantaient et dansaient dans le déguisement de l'Armée du Salut. L'irrévérence de celte caricature causait une certaine gène, au moment des couplets, d.ins l'assistance féminine; mais, dès que la musique faisait place à une gigue, dansée avec des audaces

de jambes que la pieuse livrée faisait plus hardies, l'excitation du plaisir triomphait de toutes les pruderies, éclatait en mouvements de foule, en applaudissements vifs.

Il faut répéter que ce fond de brutalité est tout à fait dissimulé, chez le Scandinave de l'ouest, par l'instinct social et par l'éducation. Si j'y insiste, c'est qu'il est un héritage atavique, la clef de contradictions inexplicables pour un passant qui observerait seulement la surface des mœurs. Et aussi bien, malgré le vertige de l'alcoolisme, la Norvège estelle un des pays du monde où l'homicide est le plus rare.

La douceur dont les gens du peuple usent envers les animaux est une surprise pour l'homme latin. Les ménagements à l'endroit des chevaux, conseillés aux touristes par des inscriptions le long des routes, sont ici pratiqués par quiconque prend en main des guides. Sous l'influence de ces bons traitements, l'intelligence des botes s'est affinée. Le cheval norvégien a toujours la tête tournée du côte de son conducteur. Il s'intéresse à la charge de la voiture; il cause avec les passants; il se détourne pour ne pas écraser les oiseaux, qui, en pleine rue, s'attardent sous ses pieds. La familiarité du moineau parisien n'est que do l'audace; ici, c'est delà confiance. Dans tout le Oord du Cin'islania, on touche les oiseaux

LE NOnVKGIEN,

du doiyt. Et, aussi bien, sont-ils traités comme des amis. Chaque maison norvégienne accroche à l'un de ses balcons une boîte pleine de chènevis où les oiseaux viennent se nourrir. Dans cette complaisance instinctive pour les betes, les Norvégiens parlent avec indignation de la boucherie des combats de taureaux et de notre indifîérence pour nos « serviteurs muets ». Ils disent (|ue l'éducation catholique est ici en cause, que l'Église a été si préoccupée d'ôter une âme aux animaux et de tracer, entre eux et l'homme, une ligne infranchissable, qu'elle a tout à fait oubliée de les recommander à notre pitié ; elle encourageait la doctrine philosophique qui voulait voir en eux des automates insensibles. Il se peut qu'il y ait de la yévhé dans ce reproche; mais j'aperçois une autre raison à la tendresse du Norvégien pour les bétcs : c'est toujours l'histoire de Robinson et de son perroquet.

Dans l'isolement où il vit, le Scandinave tire plus de joie que nous autres de la présence et de l'assistance des animaux, et si son amour pour le cheval peut s'expliquer par la reconnaissance, par le goût qu'il a de tout effort, il paye à l'oiseau, avec Une poignée de chènevis, le plaisir de sa visite, qui l'arlache, un moment à la contemplation de soi-mAme. De même, c'est la solitude qui me paraît avoir clé

l'éducalrice de celte surprenante probité que la Norvège prise comme son diamant royal.

Le brave Bsedeker dit dans son Guide de Norvège cà l'article nourriture :

« Il est bon de régler ses dépenses tous les jours pour éviter les erreurs dont maintenant les garçons des pays du Nord sont aussi capables que ceux du Midi. »

Il y a du pessimisme dans cette boutade. Sans partager toutes les illusions que les Norvégiens se font sur leur probité, — Bjornson, dans une Faillite, Ibsen, dans les Piliers de la Société et ailleurs, ont dit courageusement ce qu'ils pensaient des mœurs commerciales de leur pays, — on doit reconnaître que la probité Scandinave est d'une élégance archaïque. On conte ici que le prince de Galles voyagea un jour incognito sur les chemins de fer norvégiens pour constater de ses yeux que les employés refusaient tout pourboire. La légende affirme que son incrédulité fut édifiée.

Cette délicatesse éclate particulièrement dans la façon dont les lettres sont distribuées.

Si vous montez sur l'un des petits vapeurs qui font le service entre les nombreuses îles dont le fiord de Christiania est émaillé, vous trouvez sur le pont une boîte ouverte, où la poste et les gens de la ville viennent enfouir les correspondances et les

tE NORVÉGIEN. 1"^'^

journaux. L'im après l'aiilrc lo bateau louche les îlots. 11 aborde une jetée de bois à laciuelle est suspendue une autre boite postale également ouverte. On y jette toutes les correspondances des habitants de nie. Chaque passant lève le couvercle, sort le courrier, regarde s'il y a quelque enveloppe à son adresse, retient ce qu'il veut, rend à la boîte ce qui

lui plaît.

Je me souviens qu'étant à table chez le consul général de France qui passait l'été dans l'un de ces îlots, je vis un gamin d'une douzaine d'années apporter une dépèche.

11 dit en ôtant sa casquette :

— J'étais venu voir s'il y avait dans la boîte des timbres étrangers. J'ai trouvé ce télégramme à votre nom. J'ai pensé qu'il avait de lintérèt pour vous. Je vous l'apporte.

Le service est tout aussi primitif dans les districts montagneux. On ne peut pas [wrler les lettres à domicile. La posle jette tout le courrier dans une boîte de grande route. Les gens du voisinage viennent voir, quand il leur plaît, s'il n'est rien arrivé pour eux. Et, malgré la facilité de ces mœurs patriarcales, il n'y a jamais de détournements.

Dans le môme sentiment de confiance, lorsqu'on est en excursion dans les montagnes, loin de tout chalet où l'on pourrait se ravitailler, il arrive que

l'on trouve de petites armoires taillées dans le rocher. Elles contiennent du soda, du biscuit. Un tronc est fixé à l'intérieur avec une pancarte qui indique le prix de ces provisions. Un avis prie le passant de mettre dans le tronc une somme équivalente à l'emprunt qu'il a fait. Or non seulement armoire et tronc ne sont jamais dévalisés, mais tout le monde tient à cœur de reconnaître une telle confiance par un luxe de probité.

Celte honnêteté, pratiquée d'autre part par les marins, qui, dans les mers polaires, recourent aux dépôts de vivres, est, pour les Norvégiens, une occasion de vif amour -propre. J'admire autant qu'elles le méritent ces belles délicatesses ; je demande, toutefois, la permission de constater qu'elles ne sont point uniques.

J'ai eu l'occasion de traverser une partie du Sahara pendant la canicule. C'est la saison où le désert est fréquenté par les plus fâcheux coquins. Tous les gens qui ont fait un coup, tous les Chaâmba en rupture de prestations, tous les contrebandiers d'armes et de poudre, tous les voleurs et tous les pillards, profitent de la solitude de l'été pour vaquer à leurs affaires. Quoique l'étendue soit immense, tout le monde suit le même chemin, assez étroit, la route des puits. Comme les nappes d'eau sont profondes, il arrive que les bouches de puits sont gar-

nies d'une longue corde et d'un sac de cuir que l'on appelle là-bas un delou. Les boutiques manquent au Sahara: un delou, une corde en poil de chameau sont, pour beaucoup de gens, des objets de convoitise. Cependant, il n'y a pas d'exemple que quelque brigand, profitant de l'impunité certaine, se soit approprié ce,s objets d'utilité publique.

On sait qu'un voyageur égaré mourra de soif

devant le puits où il n'aura pu boire. C'est un péril

qui menace tout le monde. Devant la nécessite

commune, la férocité de l'égoïsme individuel abdique.

Les pires gens renoncent à leurs habitudes de rapine,

non point par moralité, mais par raisonnement, par

reconnaissance d'une utilité supérieure à l'immédiat

désir. On se demande si la bouteille du dépôt de

vivres et la boile ouverte ne sont point pour le

Norvégien quelque chose comme le delou pour le

Chaâmba. Par le refus de souscrire à celte nécessité,

l'un renoncerait à la possibilité de circuler dans le

désert, l'autre à la joie de participer à la pensée du

monde. Ne touche-t-on point là un de ces contrats

d'utilité bien entendue qui furent signés aux débuts

de l'Histoire et qui ont permis à l'humanité de

s'élever de l'existence familiale à la vie sociale ?

Il faut dire que le goût de la solidarité — si faible chez nous — a toujours été curieusement amalgamé dans la nature Scandinave avec l'instinct individuel*

13i2 NOTES SUR LA NORVÈGE.

Au temps des gardes byzantines, un des principaux attraits du voyage de Constanlinople était l'accueil que le Norvégien nouveau venu s'attendait à trouver près de ses compatriotes. Uiant dit que les pèlerins normands sur la route de la Ïerre-Sainte « paraissaient avoir adopté certains ports où les appelait la présence de garnisons vœringues ». Un publiciste norvégien fort érudit et bon philosophe, dont la conversation m'a été singulièrement profitable, K. H..., a résumé devant moi cette tendance dans une formule :

« Chez nous, le lien social est très fort, et le lien familial très faible. »

La vérité de cet aphorisme éclate dans l'éducation de l'enfant norvégien.

Jusqu'à la fin des Croisades, tant que le contact avec les Latins n'eut pas adouci les mœurs, le respect du mariage, l'instinct de famille fut si rudimentaire que l'on vit dans les héritages les bâtards traités par la loi Scandinave sur le môme pied que les descendants légitimes. La nécessité de peupler le pays, de faire des hommes pour la conquête, dominait toutes considérations de moralité ou de justice. La persistance du même besoin, en face des difficultés naturelles qui n'ont point changé, a entretenu chez les Norvégiens le goût des postérités nombreuses. Une statistique de Brocli, qui porte sur une période de dix années, indique trois cent onze naissances

d'enfaiils sur mille femmes mariées de vingt à quarante-cinq ans. Dans le même temps, mille femmes françaises ne mettaient au monde que cent soixante-quatorze enfants. Evidemment, si l'on cherchait combien de ces enfants d'un côté et de l'autre sont arrivés à l'âge dhomme, les plus fortes proportions seraient en notre faveur. La grande pauvreté de la Norvège est une des causes de son prolifisme : « Quand il n'y en a pas pour deux, dit chez nous un proverbe populaire, il y en a bien pour trois. » La Norvège, moins ironique, moins gaie, plus tournée vers les espoirs mystiques, a exprimé avec une grâce touchante cette vérité de pauvres gens :

« Plus on est de bouches pour manger, plus on est de bouches pour prier. »

Elle dit aussi :

« Manger le pain des enfants 1 »

Et c'est un proverbe que l'on cite pour caractériser la pire misère. L'indépendance dans laquelle l'enfant a grandi, a développé son individualité, ses facultés de résistance, sa condîativité; elle n'a pas fait de lui un tendre.

J'avais été frappé, sur le bateau qui m'amenait en Norvège, de voir une de nos passagères — la femme d'un peintre de Christiania — qui, par un roulis assez fort, laissait un enfant de trois ans jouer libre-

i'3i KOTES SUR LA NORVKGE.

ment sur le pont. Il eut suffi qu'il glissât pour tomber à l'eau entre les barres de fer de la passerelle. Vous voyez une mère française en pareil cas! Je n'avais pu m'empêcher d'en dire mot au capitaine. Il me répondit :

— Chacun ici vit pour soi, et cet enfant, qu'on laisse libre, apprendra plus vite qu'un autre à se tirer d'affaires. C'est déjà un homme. Avez-vous remarqué qu'il n'embrasse jamais sa mère? Les enfants français arrivent toujours en tendant la joue. Ici ils donnent la main.

Parlout,j'ai recueilli la même note. Madame A. II.., me conte cette histoire de son petit frère :

— Quand Henrik avait quatre ans, comme je suis Écossaise par ma mère, je le prenais tendrement sur mes genoux et je le câlinais. Un jour que j'avais été chez une voisine pour voir un enfant qui venait de naître, Henrik me demanda : « L'as-lu embrassé, ce bébé? » Je répondis que je l'avais fait. Alors Henrik déclara ; « Eh bien, maintenant je ne veux plus que tu m'embrasses. »

A. H..., qui, lui, est un pur Norvégien, m'en dit autant de son côté :

— Je crois bien que j'ai embrassé ma sœur une seule fois dans ma vie, le jour de mon mariage.

Enfin mon expérience personnelle m'a éclairé. La première fois que je suis venu rendre visite à mon

ami K. H..., j'ai trouvé sur la porte un petit bonhomme de cinq ans, et je l'ai embrassé.

— Éric, me disait le lendemain le père, nous a conté cela comme une chose extraordinaire. D'ailleurs, il était courroucé contre sa mère qui l'a mené au bain et qui ne l'a pas envoyé dans les cabines des hommes. A table, il m'a demandé :

— Trouves-tu convenable que l'on me fasse baigner du côté des femmes ?

On professe pour celte indépendance un tel respect que les parents du petit Éric ne le reprennent

jamais.

— Nous relevons librement, nous ne voulons pas contrarier la nature. Nous désirons que la politesse soit chez lui un résultat d'observation, une imitation volontaire de nos habitudes.

Et ce respect de la nature n'est pas seulement une théorie personnelle à un écrivain qui exagère une tendance philosophique, c'est le credo de la génération nouvelle. J'ai été reçu à Hamar chez un philologue très distingué, qui enseigne les langues vivantes dans les écoles de celte ville universitaire. B... est un père de famille modèle, un homme de réflexion et d'expérience.

Il m'a déclaré :

— .le ne regarde presque jamais les devoirs de mes enfants. On n'aime pas cela à l'école. Les notes

ne sont fournies qu'une fois par mois. On a aboli le système quotidien. L'enfant risquait de travailler pour obtenir de bonnes notes, ce qui lui faussait l'esprit, et le père, de devenir un pédant avec ses observations perpétuelles.

B... a un garçon do huit ans et une fille. Ces enfants sont évidemment moins « civilisés » que ceux de notre pays. On demande à la fdlelte de me saluer en anglais. Elle refuse. Elle aime mieux jouer avec son petit chat. On n'insiste pas : elle est libre. Le garçon, avec de beaux traits décidés, a moins de physionomie que les nôtres. Il est passionné pour les exercices physiques.

— Souvent, me dit le père, je m'assois à l'arrière d'une barque avec mon livre, et lui rame. C'est sa fierté. Môme je le laisse naviguer seul, avec des recommandations. Il faut bien qu'un homme norvégien apprenne à conduire un bateau.

Ce système ne va pas sans accidents. L'autre jour, ce petit rameur blond est tombé sous une voiture de brasseur. Les roues lui ont passé sur le corps, c'est miracle qu'il n'ait pas été écrasé. Dans le cercle étroit de mes connaissances, je connais une foule d'accidents mortels. La statistique des noyades est particulièrement douloureuse : « Quand l'eau entre dans la bouche, dit un proverbe norvégien, on apprend i nager. » Vax vertu de ce dicton, j'ai vu

LF. NORVÉGIEN. 137

un bon père de famille, chez qui j'étais venu dîner, me proposer d'aller finir la soirée au Tivoli, malgré un orage d'été, des éclairs et des coups de tormerre qui ébranlaient toute la maison. La mère, de son côté, visitait des amis. Les deux servantes étaient sorties pour leur plaisir. Je savais qu'il y avait quelque part deux enfants endormis dans des berceaux. Ma pitié de Latin, pour les petits, souffrait à l'idée que ces marmots pourraient être réveillés en pleine nuit par l'orage, dans une maison abandonnée. Je déclarai que je ne voulais pas sortir, je dis mes raisons. Elles parurent surprenantes. Je ne suis point persuadé qu'on ne les ai pas considérées comme une faiblesse un peu sénile.

Quand les gens affinés se sentent si libres visà-vis de leurs enfants, il est fiicile de deviner comment en use le peuple.

Ixs rues sont pleines d'enfants vagabonds qui passent leur été sans bas ni souliers: les garçons coiffés d'une casquette de jockey, les fillettes enveloppées, plutôt que vêtues, d'une percale claire et sale. Ces gamins, libres comme des oiseaux, sont d'une prodigieuse hardiesse. Quand un steamer entre dans le port, ils se jettent bien vite dans des bateaux qui ont l'air de jouets, pour se faire secouer dans le remous, au risque de chavirer. Ils accourent jusque sous les jambes des chevaux pour ramasser le fumier avec

leurs pelles. Voici, dans la rue de Christiania, un petit wagon qui arrive au grand trot d'un poney. La voiture est conduite par un enfant de huit ans. Il y a dedans des petits de quatre ou cinq ans, tous plus jeunes que le conducteur. Le cheval, trop poussé, bute et tombe. Le wagon verse. En une seconde, tous ces marmots sont debout. Ils détellent leur bête, ils la relèvent, ils raccommodent le trait avec un bout de corde. Ils remontent dans le véhicule, et fouette, cocher ! on repart. Personne ne s'arrête pour porter secours, et ces enfants ne se sont pas altardés à geindre. lisse suffisent à eux-mêmes.

« Ne t'attends qu'à toi seul » est la devise que l'on pourrait écrire sur la porte de l'école norvégienne. J'ai noté dans les remarques sur la race la courageuse probité avec laquelle l'État norvégien a passé la revision médicale de ces enfants systématiquement livrés à eux-mêmes. L'effort qu'il tente pour les régénérer physiquement et moralement est admirable. Il semble que l'on ait sous les yeux celte république platonicienne où les parents se contentent d'être des géniteurs et s'en remettent à l'État de tout le souci de l'éducation.

Comme je voulais voir les choses de près, j'ai fréquenté les écoles de Christiania, de Bergen, de Trondhjem et de Ilamar, les établissements d'instruction primaire et secondaire, privés et publics

J'ai visité les immeubles de fond en comble, j'ai assisté à des classes.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est le luxe dont on entoure la récréation arlificielle de l'animal humain. Le mahométan ne distingue pas les préceptes de riiygiôiie des principes de la religion. Sous un climat dont les tyrannies très différentes sont également impérieuses, le Norvégien ne sépare plus la culture physique de la culture intellectuelle. La réaction contre l'idéal qui sacrifiait la matière à l'esprit est violente. L'axiome païen de l'harmonieux équilibre qui doit s'établir entre le corps et l'àme triomphe dans les programmes d'enseignement. Les écoles, toujours bâties sur les points élevés des villes, en vue des fiords, sont des palais de lumière. On fait ce qu'on peut pour obtenir des enfants qui les fréquentent la propreté dans le vêtement. On leur impose l'hygiène. Deux fois par mois le bain est obligatoire. A Trondhjem, où le principal hôtel fréquenté par la clientèle anglaise n'a pas de baignoire, la nouvelle école communale est pourvue d'une salle de douches. On apporte aux enfants des bassins d'eau savonneuse; on leur donne pour se frotter des bouchons de foin. Quand ils sont lavés, la douche ruisselle sur eux, d'abord tiède, puis de plus en plus froide. L'aération des classes est l'objet de toute la sollicitude. Il s'agit d'y entretenir une

NOTES SUR LA NORVKOlî.

température qui oscille constamment entre treize degrés et quinze degrés Réaumur. L'air froid qui arrive par une large prise est filtré à travers une soie très fine. 11 est débarrassé de toute poussière quand il arrive dans les chambres de chauffe. L'homme qui entretient les fourneaux a sous les yeux un tableau électrique qui correspond avec les salles d'éludé. Le maître n'a qu'à presser un boulon pour faire connaître s'il veut du chaud ou du froid.

La pratique quotidienne de la gymnastique complète ces soins hygiéniques. L'abondance et le bon marché du bois ont permis d'installer les gymnases avec un luxe inconnu. ailleurs. On en a profité. La vue de ces salles en sapin verni est une jouissance pour les yeux. Les quatre murs sont tapissés de larges échelles sur lesquelles les enfants se crucifient pour redresser les dos en croissance.

Les travaux manuels sont en singulier honneur dans l'enseignement norvégien, et ce ne sont pas seulement les enfants du peuple, mais les élèves des écoles secondaires qui s'y livrent avec ardeur. On part toujours de ce principe que l'individu peut se suffire à lui-même. L'homme doit être indépendant de tous les autres hommes, voire d(* la femme. Dans ce but, on met l'aiguille dans la main des petits garçons. A la fin de leurs classes ils seront en état de tricoter des bas, de coudre et de raccommoder leurs

v»Mements. On ne leur permet de toucher au rabot que le jour où ils ont été capables d'ourler euxmômes le tablier de grosse toile qui les protégera dans les travaux manuels.

Ils ont été préparés à ces besognes par la construction d'objets en carton qui ont servi d'application aux leçons élémentaires de géométrie. Dans l'atelior de menuiserie, Técolicr apprend à fabriquer tous les objets usuels, chaises, tables, meubles, outils. Il s'élève du maniement du couteau à la pratique du rabot, des ciseaux à froid et du tour. S'il prolonge son séjour à l'école, on lui enseignera même h travailler les métaux.

Si bien armé pour la vie pratique, le monde lui est ouvert. Il le sait et il apporte à l'élude des langues i un goût merveilleux. Je me vois d'ici, un dimanche, on pleine Telemarkon, tandis que mon poney soufllait, donnant une leçon de français à l'aubergiste. Kn une minute tous les buveurs s'étaient levés de leurs tables et ils étaient venus faire cercle autour de nous. On répétait les mots à la ronde avec une altention comique, une gravité qui écartait toute idée de divertissement : on profitait d'une occasion de s'instruire. Un des principaux lil)raires de Christiania, qui parle le français sans aucun accent et avec une connaissance de l'argot parisien dont il est justement fier, m'a conté comment il avait conquis

la langue. De sa vie il n'est venu en France; mais tout enfant, il allait trouver des matelots français sur le port ; il essayait de causer avec eux. Il leur servait d'interprète dans les questions de douane. Ces braves gens l'invitaient à manger à leur Lord :

— Quelles admirables ratatouilles ils fabriquaient avec un verre de vin blanc !

Il a achevé son instruction en fréquentant des Français :

— On apprend plus en une heure devant des bocks qu'en un mois avec un livre.

Ce goût des langues vivantes est général. Au club des étudiants, j'ai parlé devant trois ou quatre cents personnes, des hommes, des femmes, des jeunes filles, tout le monde comprenait, le sens avec les nuances. Il y avait là des philologues qui faisaient de la statistique. L'un notait mes « liaisons » l'autre les emplois du subjonctif ^

A Hamar, j'ai été l'hôte d'un philologue de la jeune école, B..., qui m'a paru un type très caractéristique de l'individu norvégien. Il est le huitième enfant d'un marin. Au-dessus de sa table de travail, il a accroché le tableau du navire paternel et la photographie du cher fiord de Molde, où il est

1. Siguril le Hiérosolyniitain iT|tond en grec aux envoyas (l> roinpcreur.

LE NORVÉGIEN. l-i3

né. Il a étudié, .<ous le professeur Storm ; puis, à deux reprises, il a fait, en France, des séjours de six mois. Il a fréquenté l'École des Hautes Études, le cours de M. Gaston Paris. Une bourse de voyage lui a permis de résider plusieurs mois à Madrid. Il a achevé de s'y perfectionner dans la connaissance des langues romanes. Momentanément, il a quitté la science pour l'enseignement.

« Il faut vivre, fonder un foyer. »

L'enseignement de l'anglais, dans une grande école de province, lui rapporte annuellement trois mille couronnes. Il y ajoute le revenu des livres scolaires qu'il écrit.

J'assiste à sa classe. Les élèves finissent leur dernière année; ils entreront tout prochainement à l'Université. Ce sont des jeunes gens dans les seize ans. Ils ont aux mains une sorte de Concioiies anglais, des discours de Johnson, de Hampden ou de l'ilt. U leçon est sur le VovlraU de Guillaume d'Orange, par Macaulay. Le professeur fait lire quelques lignes; puis, en anglais, il pose des questions historiques, [)rovoquc un commentaire qui prouve la richesse du vocabulaire.

Ces grands garçons nous quittent pour la leçon de travaux manuels. Ce sont des enfants de bourgeoisie, des fils de fonctionnaires; mais ils doivent être aussi capables que n'importe quel enfant de

lii NOTES SliK LA NUKVÉGE.

peuple de se bàlir et de se meubler la cabane de Robinson. Ces travaux ne développent pas seulement le coup d'œil et l'habileté des doigts, ils créent entre toutes les classes un lien de francma^'onnerie.

« Rappelle-toi — dit un proverbe du pays à ceux qui sont tentés de dédaigner les humbles — que, sur terre et sur mer, tout Norvégien vit et meurt entre quatre planches de pin. »

On m'avait dit d'autre part :

— Si vous peignez une série de portraits norvégiens, n'oubliez pas d'y encadrer l'image du pin : c'est notre aïeul à tous.

J'ai compris le vrai sens de cette parole en regardant par la fenêtre de mon wagon dans la montée de Christiania à ïrondhjem.

La Norvège terrienne vit du sapin, comme la côte vit de la vague. Ici, l'arbre noir est aussi monotone que le palmier dans l'oasis ; mais combien plus courageux que son frère d'Orient. L'un ne veut pousser que là où la vie est bomie. « Les pieds dans l'eau, dit l'Arabe, la lèlo dans le feu. » Lu pin ne choisit pas; c'est un pionnier «jui bataille au service de la civilisation. Je ne puis m'habituer à le considérer comme un arbre; pour moi, c'est un Norvégien d'avant-garde, éternellement occupé à escalader les rocs cl les luonlagnca. 11 grimpe jusqu'aux

LE NOHVKGIEN. 145

neiges perpétuelles pour voir si ces rocs bouleversés encadrent quelque flaque de prairie où pourrait paître un troupeau. Il descend jusqu'aux abîmes pour goûter l'eau des lacs noirs; il jette son corps au travers des précipices pour que l'homme passe ; il sera la barque qui permettra aux pensées et aux cœurs de se joindre; il sera la maison qui abritera le foyer contre l'hiver; il sera la flamme qui donnera une àme au logis. Il cuira les aliments, il soutiendra la vie.

Le lieu où s'accomplissent ces transformations féeriques, c'est la scierie. Je souhaitais en visiter une.

On m'avait dit à Trondhjem :

— Allez voir les établissements de T..., c'est une scierie modèle, et, aussi bien, un des flls de T... est agent consulaire de France.

Mais la scierie est éloignée de Trondhjem d'une quarantaine de kilomètres. On ne peut la joindre que par eau, à cause de l'escarpement des montagnes, et je ne savais trop comment m'y rendre. Qu'à cela ne tienne. Cette ville, la plus septentrionale des grandes villes d'Europe, — Ilamraerfest n'est qu'un grand village — est plus avancée que nous dans son goût des progrès matériels. Elle vient d'acquérir une cascade pour s'éclairer h l'électricité. A trois degrés du Cercle Polaire, tout le monde ici a son téléphone sur sa table.

i46 NOIES SUK LA NOliVÈGE.

— Allol allol

Du fond du fiord de Trondhjcm, la scierie d'OErkedalsœren répond que M. le consul enverra un bateau à vapeur pour chercher son hôte. Ce petit steamer est toute la journée sur le fiord. T... s'en sert comme d'une charrette anglaise pour se rendre quotidiennement à ses bureaux. La traversée dure quelques heures. Comme le fiord est fort ouvert, la houle y entre. Les sapins qui tapissent toutes ces montagnes trempent vraiment dans la vague.

Ce village d'OErkedalsœren est bâti autour de la scierie T..., comme le bourg s'appuyait autrefois au château féodal. Tout le monde est l'ouvrier, le fournisseur, le retraité ou le client du grand tralasthandler (marchand de bois), qui succède ici à son père et à son grand-père. La scierie, dans son entier, est assurée pour deux cent cinquante mille couronnes; mais elle a coûté à ses propriétaires plus de quatorze cent mille francs. C'est une petite ville dont le pin fait tous les frais. On en a bâti ces deux jetées, qui viennent en mer joindre les vapeurs et les lourds chalands. Avec la sciure de bois et les fragments d'écorce, on élève des quais qui bientôt permettront à la flottille d'aborder au flanc même de l'usine. Sur les quais, déjà solides, des piles de bois sèchent. Il y a là jjour des centaines de mille francs de poutres posées les unes sur les autres, en

tours carrées, comme ces constructions que les enfants forment avec des dominos. 11 faut que l'air traverse longuement ces madriers pour qu'ils deviennent ouvrables. Une année se passe en moyenne avant que le pin coupé dans la montagne soit débité en planches.

Mes hôtes ont acheté la coupe des forets pour des durée de cinq à dix ans, dans vingt communes. C'est une première opération qui réclame une expérience héréditaire. Il faut préjuger de la qualité des bois par l'aspect du terrain et la rapidité avec laquelle les arbres ont poussé. Quand la forêt est acquise, on y met les bûcherons. Ils se bâtissent des demeures provisoires. Ils travaillent depuis le début de l'automne jusqu'à la fin de l'hiver. Les arbres abattus sont traînés par des chevaux jusqu'à la rivière Orkla, qui les garde prisonniers dans ses glaces. Au printemps, la débâcle emporte tout, jusqu'au fiord de Trondhjem.

Les T... ont acheté la rivière avec le reste. D'importants travaux de barrage dirigent ce bois flotté jusqu'au pied de l'usine. Là, il suffit d'un homme (jui engage chaque tronc dans le va-et-vient d'une crémaillère, pour que l'arbre soit hissé et directement amené sous la scie à vapeur. Elle le dégrossit et fait de lui, en une seconde, le madrier que l'on enverra, pour une année, aux séchoirs. Si mouillé,

le bois est tendre aux dents de l'acier; mais tout de même il gémit lamentablement. C'est bien une bote à l'abattoir, de la vie qui se défend et puis se résigne. Trois cents ouvriers travaillent jour et nuit dans cette usine. En comptant le peuple des bûcherons et des flotteurs de bois, cela fait une armée de huit cents à mille homme, qui tournent autour de ce panache de fumée. Presque tous sont payés à la tâche. Les gains quotidiens du bûcheron oscillent entre deux francs dix centimes et quatre francs vingt centimes par jour; ceux des flotteurs de bois, entre trois francs cinquante centimes et quatre francs vingt centimes. Pour les ouvriers de scierie, la moyenne est de trois couronnes par jour (4 fr. 20). Les enfants, à partir de quinze ans, gagnent tout près de deux francs. Non seulement aucune femme ne travaille dans l'usine, mais l'entrée leur en est interdite.

— Il faut faire la part, m'a dit T..., de la brutalité du tempérament chez nos ouvriers.

De même, tout homme qui boit est immédiatement congédié. Et ceci n'est pas une discipline imposée par les patrons, mais un acte libre des ouvriers. Ils ont élu des représentants comnmnaux qui avaient mis dans leur programme :

a La vente de l'alcool sera complètement interdite h OErkedalsœren. »

Donc on boit du lait et du café. La bière elle-même est défendue par les règlements communaux. Cela n'empêche point ces hommes de soutenir leur travail pendant une journée de douze heures, commencée à six heures du matin, achevée à six heures du soir. L'argent qui ne va plus au cabaret est dépensé pour l'acquisition d'une maison. Les T... estiment que, dans un pareil isolement de vie, l'altachcment de l'ouvrier à l'œuvre commune est la première garantie de la réussite. Ils sont les ennemis de la caserne anonyme. Ils prêtent gratuitement la terre à leurs ouvriers. L'argent de la construction est fourni par des banques sur la garantie des patrons. Le prix moyen de ces petites maisons de bois (ordinairement cinq pièces) est de mille couronnes (1,400 francs). L'ouvrier met de cinq à dix ans pour s'acquitter do sa dette. Dans cette demeure, où il entre avec plaisir il élève une famille nombreuse : la règle, c'est sept ou huit enfants. Ils seront ouvriers, comme leurs pères; ils émigreront en Amérique; ils se répandront dans les districts boisés, dans le Canada, dans le Michigan ; ils partent sans pensée de retour.

Le sentiment des patrons est celui d'un capitaine à son bord.

J'ai demandé au jeune consul T... :

— Est-ce que monsieur votre père ne songe point à se retirer?

150 NOTES SUR LA NORVÈOr:.

11 m'a répondu :

— En Norvège, des industriels qui ont une affaire comme la nôtre ne se retirent jamais. Jusqu'au bout de la vie, nos efforts sont au service de ces ouvriers, qui ont eu confiance en nous et qui sont venus bâtir leurs maisons à côté de la nôtre. Voilà mon père, il souffre de rhumatismes; il va prendre un congé cet hiver. Il compte s'installer dans le Sud.

— Dans la Riviera?

— Non; du côté du Cap de Bonne-Espérance. La température est douce par là et puis on y use volontiers de nos maisons de bois. Mon père ne restera pas inactif : un Norvégien ne sépare pas les affaires d'un voyage de plaisir.

Pour le jeune consul, il s'est marié avant vingt ans et je ne crois pas qu'il en ait aujourd'hui plus de vingt-cinq. Il est, de fait, le chef de la scierie. Son frère s'occupe davantage des affaires extérieures et du bureau de Trondhjem. Lui, il est l'ingénieur, il a fait en Suisse ses études d'architecte. Il ne scie pas seulement, il bâtit. Il est venu à Paris pour édilier les chalets que l'on voit encore au pied de la Tour Eiffel. Il rentrait, quand je l'ai vu, de l'Exposition de Chicago. C'est un homme d'action et un homme d'affaires. Il m'a mené dans la campagne où il habite avec sa petite fille et sa charmante jeune fciiimc. Il liAlit pour elles une maison toute neuve et

LE NORYKGIEN. ^^^

selon ses rêves. Il m'a conduit sur les fondations. Il ne s'est servi que de madriers d'une épaisseur de trois pouces. Un carton bitumé servira de revêtement à l'extérieur et, ;\ l'intérieur, les planches reviendront encore une fois par-dessus; cela fera on tout une épaisseur de sept pouces, en comptant la couche d'air ménagée entre le carton de bitume et le madrier. Le drainage et la canalisation ont été particulièrement soignés, car il faut compter ici avec des ditTicullés de toutes sortes. La terre, gelée jusqu'à six pieds sous terre, bouscule tout l'édifice en se soulevant si l'on n'a pas prévu ce mouvement dans les fondations. Les gros canaux doivent être inclinés en pentes hardies; des petits robinets sont ménagés dans toutes les courbes. La maison est comme un navire à la mer : tous les soirs, elle doit être minutieusement parée contre le froid pour la traversée de la nuit.

Mais le jeune consul T... n'a pas peur de cet ennemi. Il est capable de construire un rempart assez solide pour abriter les deux chères vies, tendres comme ces plantes exotiques qui font un jardin d'hiver de toute habitation norvégienne. Il y avait, comme il me parlait, de la lumière sur son énergique figure. ¥à moi je songeais à celte parole qu'Ibsen a mise comme un symbole dans la bouche de son Constructeur :

« J'ai rêvé de bâtir des demeures où les hommes seraient bien pour vivre, »

Les marchands de bois ont toujours tenu le haut du pavé en Norvège. J'ai découvert, en effet, dans un recoin de la cathédrale de Trondhjem, une inscription établissant qu'en 1767, un tralastliandler, Thomas Angel, pouvait laisser par testament à l'église un legs de cinq millions de couronnes.

Les marchands de saumon et de poisson salé sont ici une autre puissance. J'ai fait la connaissance d'un de ces commerçants sur le steamer même qui m'amenait du Havre. Johan H... a profité de la morte saison pour passer ses vacances en France, tout près de Honfleur, à Pennedepie. Il possédait déjà l'allemand et l'anglais; il revient bégayant le français qu'il lit, d'autre part, assez facilement. Il m'a invité à le visiter à Trondhjem et je n'y manque pas. Il est garçon, aux approches de la quarantaine, ce qui est rare dans son pays. Il vit avec ses sœui*s, partagé entre le goût des livres et le souci de son commerce .

Je le trouve installé dans un petit bureau de bois où plusieurs jeunes filles font des écritures. La comptabilité, la tenue des livres, la correspondance commerciale sont en Norvège presque entièrement réservées aux femmes. L'appartement est au-dessus, éblouissant de propreté, comme toutes ces petites

maisons de bois où la lumière entre par de larges baies voilées de mousseline. Je m'approche de la bibliothèque et je demande la permission de noter le litre de quelques livres. Les romans historiques et les voyages dominent. L'imagination a le loisir, pendant les veillées d'hiver, de circuler longuement dans le temps et dans l'espace. Beaucoup d'ouvrages anglais : l'expédilion de Nansen au Groenland, celles de\ivingstoce et de Stanley. La littérature française est représentée par le Jocelyii de Lamartine, les Feuilles d'automne de Victor Hugo, un roman de Paul de Kock, un roman d'Ohnet, un volume sans nom d'auteur, Paris sovs la Tour Eiffel. Sur la table, la Bible, un beau livre à tranches dorées qui raconte la vie de l'amiral de Tordenskiold, un enfant de Trondhjem,— à côté un journal illustré allemand — au mur une photographie représentant une « paulirie » de l'Agence Cooke dans un décor parisien, et, sur une des banquettes mon ami, JohanH... C'est un souvenir de l'Exposition universelle.

Les entrepôts sont bâtis, le long du fiord, sur le modèle du quai allemand à Bergen. La morue en ballots et le hareng en barils sont montés directement des navires avec des grues à vapeur. On coupe la gorge aux harengs pour que la saumure d'eau et de sel les pénètre, puis on les entasse dans des barils de cent kilos qui seront vendus seize

15i NOTES SUR LA NORVÈGE.

couronnes. La morue, toute noire et raide, est liée en ballots ; on dirait de l'écorce de bois ou de vieilles cornes. Jolian H... me fait remarquer la différence des qualités et des genres. J'apprends à distinguer le fjordtorsk (la morue de golfe) du havtorsk (morue de mer), et le kepfisk (morue plate) du t'orfuk (poisson sec). Le kepfisk prendra le chemin de l'Espagne, qui absorbe à elle seule les trois quarts de l'exportation norvégienne. Le reste sera vendu dans la Russie Blanche, dans l'Allemagne du Nord, en Portugal, voire aux Antilles et au Brésil. L'Italie est le principal client du torfisk. Elle achète la moitié de la récolte. La Hollande, la Suède, la Belgique, se partagent ce qu'elle laisse; la Chine même commence à prendre goût à la morue sèche. La vente du hareng est trop soumise à l'irrégularité des prises pour être l'objet d'un commerce particulier. Les marchands de morue le vendent parallèlement au kepfisk et au torfisk. De même pour les maquereaux. Quant au saumon, Johan H... m'a expliqué comment la vente s'en pratique. Un riche marchand de bois a affermé à lui seul cette pêche qui l'occupe trois mois par an. Depuis Bergen jusqu'aux Loffotten, il a installé des stations avec des bureaux et des entrepôts de glaces. Chaque station commande k peu près à cent districts. Dans chaque district, un contrat, qui est un monopole, a

LK NORVÉGIRN. ^^^

été passé avec les pêcheurs. Le concessionnaire s'engage à acheter toute la pôche à un prix fixé par kilo et qui change selon la saison. Les saumons apportés dans les stations sont mis en glacières jusqu'à l'arrivée des vapeurs qui viennent les recueillir On les apporte rapidement îi Trondhjem où ils sont changés de glace, classés par qualité et par grandeur, puis enfin exportes en Allemagne et en An-leterre. La pèche dure pendant les mois de mal juin et juillet. En mai, le saumon vaut de deux à trois couronnes le kilo, en juillet seulement une couronne. Il faut le revendre le double du prix d'achat sur le lieu de pèche pour tirer du capital engagé un bénéfice de cinq pour cent.

Derrière ces importants commerces, on aperçoit l'homme de mer et le navire si cher aux cœurs des Norvégiens. On peut dire qu'il entre ici dans la maison comme un animal familier. Nous sommes habitués, nous autres, à le voir parqué dans les bassins, attaché le long des quais de granit. Une des plus pittoresques surprises que le fiord cause, à la première découverte, c'est la vue de trois-màts qui accostent, comme un quai, des rives de gazon. Les prés, les jardins qui viennent se réfléchir, sans grèves, dans l'eau salée, descendent parfois à pic j'usqu'à des profondeurs d'abîme. Les navires en profilent. Us mouillent au pied d'un chemin, devant

l'escalier d'une maison de bois. Dans l'intérieur des terres, en montagne, où la chère silhouette de la voile découpée sur l'horizon n'est qu'un rêve dont la pensée s'amuse, on érige de grands mâts de sapin, on fait flotter le drapeau de Norvège qui donne au chalet de planches vernies l'aspect d'un yacht pavoisé. Sa flamme rouge, sa croix bleue et blanche partout déployées dans l'air, semblent à la floraison naturelle de ces sombres forets.

Les Norvégiens sont bien les fils de ces Normands qui faisaient de leurs snekkjiir de luxueux monstres flottants, qui employaient la soie et la pourpre pour les voiles, qui bariolaient le bordage de couleurs rutilantes, qui ornaient les pointes de leurs mâts avec de l'ambre et de l'or, qui surchargeaient la poupe et la proue de figures, sculptées dans des matières précieuses. Certes, ils connaissaient la traîtrise des vagues. Les proverbes abondent où la gloutonnerie de la mer est accusée.

« L'enfer, la mer et l'avare n'en ont jamais assez. » — « Un petit écueil brise un grand navire. » — « Le chemin est plus uni par la montagne que par la mer. » — « Quand le brouillard s'en va, le navire est sur le banc. » — « Il fait bon être au gouvernail quand le vent est doux. » — « Mieux vaut un sou sur terre que dix en mer. w

Ce sont des aphorismcs, pris au hasard, dans les

interminables listes que M. Sébillot a dressées. Mais il y a la contre-partie d'éloges, aussi touffus que les malédictions. — «Riche comme la mer » est une épithète de nature qui revient à tout bout de champ dans les poèmes Scandinaves. — « La fortune est comme la mer, elle descend et elle monte. » — « Navigue, pendant que la brise souffle. » — « Le bon vent ne souffle pas tous les jours. — « Fais voile où le vent souffle. » Et ce proverbe de tentation oîi le Norvégien a confessé tous ses secrets espoirs :

« Il y a bien des choses au champ, mais il y en a davantage dans la mer. »

11 semble qu'ils aient raison, car si « la mer prend tout, elle rend tout ». S. M. le Roi de Suède et de Norvège possède parmi ses merveilleuses collections d'objets d'art, une curiosité à laquelle il est particulièrement attaché. Je tiens de sa bouche le roman véridique de celte trouvaille. 11 y a quelques années, un pécheur du Spitzbcrg ramena dans son filet une pendule de cuivre que surmontait un grand lion, tenu en laisse par un petit Nubien. L'explorateur Nordenskjôld acquit celte horloge au retour de son voyage au pôle. Il en fit hommage au Roi. Il se trouva que c'était un chef-d'œuvre d'Augsbourg, une pièce unique, que le riche couvent russe d'Arkhangel avait commandée, au xvi*^ siècle pour orner son réfectoire. Le navire qui apportait la pendule fit

158 NOTES SIR LA NORVÈOr:.

naufrage dans les mers polairrs. Sa cargaison, dispersée, resta trois cent cinquante ans sous l'eau, jusqu'à ce coup de filet qui fait songer aux surprises des féeries. Et aujourd'hui le lion d'or roule ses yeux, la pendule sonne les heures dans une des galeries du château royal, à Stockholm.

Le risque de la mer, les gains miraculeux dont elle enrichit parfois ceux qui lui confient leur chance, avaient déjà fait des joueurs avec les aïeux de la race. Montelius conte qu'en Norvège on trouve souvent des dés à jouer dans les tombeaux de rage de pierre. L'auteur de la Voluska dit des dieux :

« Ils jouent aux tables de l'enceinte, rien ne leur manque et tout est en or » (vers 31).

On a conservé un poème que le fds du célèbre baron Kolr, le petit Rali, composa vers l'an 1130 à l'âge de treize ans.

L'enfant disait :

Je suis habile à jouer aux dés,

Je sais neuf arts :

D'abord déchiffrer les runes,

l'uis lire et forger ;

Je glisse sur les patins de buis,

Je manie le javelot et la rame

i;t je sais également

Chanter et scander les vers '.

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