L'Eullioiisiasme. Lettre XIII
bannière le mot de « démocratie, » il considère en soi-même qu'il est non pas même un fils de roi, mais un roi. Ya-l-il, en effet, rien de plus éloigné des tendances démocratiques, qui vont à l'absorption de l'individu par la collectivité, de tous dans l'État, que cet instinct de séparatisme qui empêche le Scandinave de l'ouest, de vivre en paix avec le Scandinave de l'est, comme s'il y avait entre eux d'autres différences de races que celles qui distinguent, en tout pays, le montagnard de l'homme des plaines? Encore est-il que cet instinct féodal de séparatisme ne borne pas ses exigences à des revendications ethnographiques; il met en hostilité les gens de Bergen avec les gens de Christiania, les campagnards en rivalité avec les gens de ville; il aboutit au mouvement individualiste le plus caractérisé qui se soit dessiné en Europe contre les tendances socialistes. Entre toutes les surprises qui attendent, en Norvège, le citoyen d'une République comme la nôtre, une des plus inattendues est certainement de voir le parti démocratique hisser sur le pavois un homme comme Ibsen, dont la philosophie, farouchement occupée de la culture du « moi », est bien la plus aristocratique barrière de dédain qu'une haute intelligence puisse opposer à la médiocrité montante du socialisme.
Mais laissons là la politique. En aucun pays du
monde, elle n'est une image sincère des mœurs. Les pratiques commerciales en apprennent sûrement davantage sur la véritable moralité d'une nation.
J'ai eu la joie d'entendre louer, en Norvège, dans les termes d'une admiration vive, la probité des commerçants français.
— Je me souviens, me disait un des principaux négociants en vins de Bergen, que notre émotion fut très vive quand éclata la guerre de 1870 et quand on vit comment elle tournait. Nous avions de grosses affaires pendantes avec la France. Nous ne doutions point que cet argent ne fût perdu. C'était une erreur ; je n'ai pas un exemple à citer d'une maison française qui ait profité du désarroi public pour manquer à ses engagements. On nous a demandé du temps ; on s'est acquitté.
C'est qu'en changeant, en 1789, la forme de son gouvernement et en basant la société nouvelle sur l'argent, le Français n'a pas voulu renoncer pour cela à l'idéal chevaleresque qui lui avait été si cher. Il a bizarrement accouplé l'idée de l'honneur et l'idée de l'argent. La France est encore le seul pays du monde où un commerçant qui n'a pu faire honneur à sa signature se suicide. L'aventure est fréquente, malgré la démoralisation que la spéculalion, acclimatée chez nous par des exotiques, apporte dans les habitudes commerciales, comme dans les
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mœurs. Toutes les fois qu'un homme s'enrichit chez nous par une failhle, regardez bien à son nom, graltez-en le maquillage : il n'est pas Français.
Celte probité ne va pas sans pusillanimité ni sans rigueur.
La France a presque perdu la fourniture du marché norvégien parce qu'elle trouvait le Scandinave mauvais payeur, parce qu'elle aime mieux renoncer à un profit possible qu'exposer son argent. Dans celte timidité, elle a laissé la place libre au concurrent allemand, qui, à l'heure actuelle, s'est emparé du marché norvégien et qui fait tout le crédit qu'on lui demande.
— II spécule, m'ont dit les gens de Bergen, sur notre goût d'indépendance. Le Norvégien n'aime pas à être aux gages d'un patron. Il le quitte pour ouvrir à côté de lui une boutique où il sera maître. 11 n'a pas besoin de capital. Dix commis voyageurs allemands lui feront des offres de marchandises. Nous savons bien que d'une façon ou de l'autre nous payons ce crédit, que l'on nous fournit de la camelote; mais il faut que ce fournisseur si hardi s'y retrouve ; le créancier qui tient ses engagements paye pour son voisin qui fait faillite.
On voit comment le désir de s'affranchir de toute autorité induit le Norvégien à accepter des avances qu'il remboursera seulement dans le cas du succès.
Sa moralité est exactement celle d'un joueur : peu délicat dans la perte, prodigue dans la fortune.
ft Réjouissons-nous, nous mourrons demain ! » Cette devise païenne, pratiquée par toute la race, a ses aspects d'élégance et de grandeur. Tandis que nous vivons si serrés, avec la perpétuelle pensée de l'épargne, ceux-ci tiennent table ouverte pour leurs amis et pour leurs hôtes. Comment ne point parler avec reconnaissance de cet accueil qui fait tout d'un coup tomber le masque de froideur et gonfle doucement le cœur de l'hôte, à la sensation de la joie qu'il semble apporter dans la maison? A cette minute on oublie que c'est devoir de philosophe de rechercher les causes derrière les effets, afin de ne point se réformer d'enthousiasme et sans mûre réflexion. On se laisse aller à la douceur des impressions de l'heure, au charme d'amitiés dont la franchise est évidente. Surtout on est touché au cœur par le luxe des attentions ingénieuses, par une abondance de générosité, dont les pauvres ont tous seuls le secret. Sûrement à cette minute d'expansion et de causerie, ce n'est pas seulement le goût de bien vivre qui pousse le Norvégien à épuiser sa bourse pour traiter magnifiquement l'hôte qui lui vient d'Europe. Il a souci du bon renom de la Norvège, il veut qu'on emporte d'elle et de ses habitants un souvenir unique. Cette pensée, qui ne
quitte jamais l'iiomme du Nord, éclate dans l'attendrissement des « skolls ». Vous décevriez tout le monde si, après avoir bu à la santé de vos hôtes, vous ne leviez pas votre verre pour porter un toast à la chère Norvège, dont le drapejïii est là, sur la table, parmi les fleurs. Demain il faudra payer la note de cette fête où l'on a dépensé sans compter. Demain on se prendra la tête dans les mains ; demain on se demandera s'il n'y a pas quelque artifice de légalité qui protège efficacement un pauvre homme contre l'impalience légitime de ses créanciers. Et pour n'avoir pas su résister au plaisir de faire plaisir, le Norvégien sera obligé de sacrifier un peu de cette probité normande, légèrement casuiste, qui ne s'approprierait point sans payer la bouteille du dépôt de vivres, mais qui perd ses scrupules (juand elle se fournit chez l'épicier.
Les dettes, les dettes 1 Voilà la tare morale de la Norvège, comme la tuberculose est sa lare physiologique. Quand nous apprenons que les jeunes gens norvégiens entrent sitôt en ménage, qu'ils épousent des filles sans dot, par inclination et jugement désintéressé, nous les envions d'abord et puis tout de suite nous demandons :
— Sans doute la situation économique est là-bas très prospère, puisque, sans disposer d'un capital, par le seul eflbrt de ses bras ou de son intelligence,
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un jeune homme gagne si vite de quoi soutenir une maison ?
Les jeunes mariés norvégiens peuvent vivre à meilleur compte que nous. Ils ignorent les exigences de ce luxe dont notre bourgeoisie paye la possession de son bonheur. Ils ne songent point à amasser pour doter leurs enfants, ni même pour assurer l'oisiveté de leurs vieux jours. Le rentier est un fruit des climats tempérés. L'homme du Nord consent à travailler jusqu'au terme de sa vie et aussi bien il ne saurait comment employer son loisir. Mais en môme temps qu'il accepte la nécessité du travail, le Normand prétend faire une part à la joie de vivre ; il est « grand bombancier» disait le vieux chroniqueur, et cela l'induira presque fatalement dans les dépenses inextricables. Tous ceux qui ont peint sans complaisance les mœurs norvégiennes ont insisté sur ces difficultés où aboutit l'insouciance des gens du Nord et qui empoisonnent leur vie. Rappelez-vous les pièces de Bjôrnson et d'Ibsen que vous avez lues : il n'y est question que d'emprunts, de billets protestés, de créanciers et de dettes. Le romancier Suédois Auguste Strindbcrg a peint avec une grâce mélancolique, dans une de ses meilleures nouvelles, V Amour et le prix des grains, ce drame du mariage d'amour imprudemment conclu et brutalement brisé par les dettes.
Ils avaient cru pourtant agir avec la plus grande prévoyance, ces deux jeunes gens qui entraient en ménage, riches de tendresse et d'espoir :
« Pour commencer, deux chambres seulement, car il fallait être sage. Mais du moment oii l'on se contentait de deux chambres, on pouvait bien les rendre confortables. »
Et voilà tout de suite le tempérament Scandinave qui prend le dessus, qui fait des rêves de luxe :
« La chambreàcoucher était comme un petit temple. Les deux lits jumeaux ressemblaient à un équipage de Paphos. Et le soleil luisait sur la couverture bleue, et les draps étaient d'une blancheur éclatante, et les petits oreillers portaient leurs noms brodés par une tante célibataire. C'étaient de grandes lettres fleuronnées s'enlrelaçant les unes dans les autres, et se baisant, çà et là, quand elles se rencontraient. La jeune dame avait sa petite alcôve à elle, avec an écran japonais. »
Le lendemain même du mariage les innocentes folies commencent. Pounjuoi se priverait-il, ce mari amoureux, de gâter sa femme par ces petites gourmandises qui font si bon cortège à la joie?
« Un coq des bois rôti parut avec des airelles rouges et des concombres de Vesleras, en guise de salade. Madame est quelque peu étonnée ; mais c'est si amusant!
— Mon cher petit Loulou, avons-nous le moyen do nous payer toutes ces bonnes choses?
— Bah! une fois n'est pas la règle. Nous mangerons ensuite du hareng et des pommes de terre?
— Manges-tu vraiment du hareng et des pommes de terre?
— Parbleu ! Et les artichauts?
— Non, mais es-tu fou, Ludvig? Des artichauts dans cette saison! Ils vont coûter bien cher.
— Coûter? Ne sont-ils pas bons? Eh bien, c'est le principal. Et du vin! Encore du vin! Ne trouves-tu pas que la vie est belle? Oh! elle est délicieuse, délicieuse. »
Cela dure des mois entiers ; des bals, des visites, des dîners, des théâtres, des soupers ; mais soudain le jeune mari s'inquiète. Il y a deux messieurs (jui reviennent obstinément pour le voir, qui ne le rencontrent jamais et qui se fâchent. Sans doute a des professeurs d'Upsal ». Ce ne sont point di>s professeurs d'Upsal, mais des huissiers. Le jeune Iiomme n'a pas payé, on va tout vendre. Au même moment, une petite fille lui naît. Que faire? Il faut aller trouver le beau-père, un vieux troupier, pas commode, qui reçoit mal son gendre. Le bonhomme consent à reprendre chez lui sa fille et son petit enfant, mais il met le mari à la porte,
— Maintenant, le mieux est que jusqu'à nouvel
ordre tu ne te procures pas un plus grand nombre d'enfants.
L'imprudent qui a ose vivre son rêve reste seul dans sa maison dcmeublée et vide. Il faut qu'il relève le foyer par de longs efforts, heureux si, dans des années on lui rend le bonheur qu'il a perdu.
« Enfin on lui permit d'aller visiter sa femme et sa fille une fois par semaine, mais toujours sous surveillance. La nuit du samedi au dimanche il la passa dans une chambrettc, à côté de son beau-père. Le dimanche soir, il lui faut retourner régulièrement à la ville. Quand il prend congé de sa femme et dosa fille qui l'accompagnent jusqu'à la première barrière, et que, de la dernière colline, il agite son mouchoir, il se sent si misérable, si humilié. »
Auguste Strindberg a écrit cette histoire pour l'édification de la jeunesse Scandinave qui croit que l'amour lève les difiicullés d'argent. Je la rép(Hc après lui pour la consolation de notre jeunesse française, qui, entendant parler sans critique des libertés dont la tendresse jouit ailleurs, aurait le droit de se juger trop sacrifiée.
Ces contradictions triomphent sur un autre point capital : les tendances tout ensemble rationalistes et mystiques de la race. Voici un proverbe de marin qui précise bien ces nuances: « Celui qui ne sait
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pas prier doit aller en mer, celui qui ne peut pas dormir doit aller à l'église. » Il semble, en effet, qu'elle ait été particulièrement écrite pour ce peuple condamné à une vie d'isolement , de brouillards et de ténèbres la phrase fameuse : « C'est la peur qui la première a créé les dieux. » Le Normand, que rien n'efîraye, capitule devant le surnaturel. L'idée du divin n'est nullement liée pour lui à l'idéal de la bonté et de la justice. Ce n'est que l'incarnation des forces mauvaises. Le monde est livré aux jeux féroces des enfants de Loki, le Loup, le Serpent et Hel. « Le Père Universel jeta Hel dans le séjour brumeux, afin qu'elle distribuât tous les logis entre ceux qui lui seraient envoyés. Là, elle possède de grands manoirs. Sa salle se nomme Espace-des-Tempêtes ; son écuelle, Faim ; son couteau, Inanition ; sa serve, Marche-Lente; sa grille, Calamité; son seuil, Fatigue-de-Souffrance ; sa couche Grabat-de-Maladie, et son rideau, Mal-Cuisant. » Il fallut beaucoup de temps pour que la raison triomphât de ces dieux que la peur avait forgés. « Crois-tu, dit Piétonneur dans la Fascination de Oul/i, qu'il soit Dieu , celui dont tu viens de parler? » Sublime répond : « En aucune façon je n'affirme qu'il soit Dieu. Il était méchant comme tous les individus de sa race. » Du moment que cet esprit critique est éveillé, ainsi que l'esprit d'ironie, le Scandinave traversera sans s'y fixer le
christianisme romaiu. H accueillera passionDément la Réforme parce qu'elle met en liberté son goût du libre examen, et satisfait cet instinct d'ergotage qui, d'autre part, trouve sa pâture dans la discussion juridique. Mais le Norvégien est trop logique dans sa passion de l'absolu pour s'arrêter dans les bornes d'une formule religieuse sur le chemin du rationalisme. Voilà déjà longtemps qu'il a commencé de plaisanter son pasteur luthérien avec le sans-façon dont le réformé usait envers le moine. On remarque que le caractère du pasteur « est trop privé de grandeur ». On met dans sa bouche des dialogues qui rappellent les conversations de l'abbé Jeuffrain avec Bouvard et Pécuchet :
— J'ai rencontré, hier, au cercle, le Pasteur- Docteur Stein. 11 m'a demandé de vos nouvelles. Je lui ai dit que vous étiez amoureux.
— Tant mieux m'a-t-il répondu ; le mariage lui rangera les idées.
— Vous no lui trouvez donc pas les idées rangées, très cher pasteur?
— Certainement non I C'est un jeune homme accompli, mais ses idées sur la religion sont scandaleuses.
— C'est vous qui le dites, mon cher pasteur. Lui, il prétend avoir plus de religion que vous.
— Hélas ! hélas ! c'est la grande plaie des temps
présents. Tout le monde veut être plus sage que les sages. Je vous le demande, docteur, où voulez-vous que nous allions avec de pareilles doctrines ?
— Il y en a qui disent que tout ce mal est uniquement causé par vous autres, réactionnaires, qui voulez empêcher l'humanité d'être libre.
— Je sais bien qu'ils le disent, ces forcenés; je sais aussi qu'ils nous entraîneront tous dans l'abîme de leur folie si Dieu ne nous en retire par des miracles.
« Les voilà donc, ces fiers disciples de Luther et de Calvin, les voilà réduits à demander des miracles, ni plus ni moins que s'ils étaient papistes ! Ces pieuses inutilités du saint Évangile devraient bien comprendre que leur tour est venu de déguerpir ^ »
La doctrine n'est pas plus ménagée que les hommes qui la défendent. A cette minute où la destinée physiologique de la race préoccupe si fort les esprits norvégiens, le luthérianisme paye son mépris de la chair, les défiances qu'il a eues pour la beauté :
«Jcrespecteinfinimcntlarcligion.quicstlacroyance en Dieu ; je ne respecte nullement le luthérianisme, qui est la croyance en Luther. Je puise le droit de ma protestation (c'est une jeune fille qui écrit ces lignes) dans l'exemple môme de cet excellent docteur,