‹ Notes sur la NorvègeChapitre 3 sur 32 · A. Validai, En Karriole à travers la Suède el la Norvège · texte numérisé non relu

A. Validai, En Karriole à travers la Suède el la Norvège

PRKMIERS ASPECTS. 21

du Nordfiord. » C'est l'aventure d'un paysan qui abandonne sa fiancée pour courir les foires. Il vend son vieux cheval. 11 dépense tout son argent en débauches. Un jour, il retrouve son poney dans le service d'un autre. La pauvre bête est si misérable, si maltraitée, que la honte envahit le cœur de l'ancien maître. Ce mouvement de pitié est le commencement de sa conversion. Il se relève à ses propres yeux et dans l'estime de la jeune fille qui lui rendra sa foi. Cette histoire, délicatement contée, a fait le tour de la Norvège. Mais le paysan n'avait pas attendu ces gloires pour témoigner sa reconnaissance au poney national. L'homme et la bête ont des secrets ensemble. Le fermier sait bien que, plus d'une fois, au retour d'une noce ou d'un marché, il a laissé tomber ses guides; qui pis est, il tirait dessus à tort et à travers. Cependant, le brave poney l'a ramené sans encombre au gard. En échange de ces services, le paysan est plein d'égards pour son fidèle domestique. Il l'attelle sans gourmette, sans œillères et sans traits. Il le laisse libre de toutes les initiatives, entre les longs branards de la kariol, qui pose seulement sur le dos, à la place de la sellette. Au temps où l'on décorait les travaux de bois avec de la peinture, le collier en forme de lyre, où la bête encadre sa tête intelligente, était chargé de sculptures multicolores. Les

musées d'antiquités Scandinaves sont pleins de ces harnais. D'ailleurs, jamais le Norvégien ne frappe son cheval. Le fouet reste au logis. A la première montée, le cocher cueille une baguette. Il ne s'en sert presque pas. Quand il veut demander de la vi* tesse, il se contente de secouer le bout de ses longues guides. Il a un bruit de lèvres pour obtenir le galop, un autre pour commander l'arrêt. Et l'on exige que le voyageur observe envers le cheval tous ces rites de politesse. Cette inscription est fréquemment affichée dans les relais de poste : Vœr god mod hestcn (soyez bon pour le cheval). Au cœur de l'été, sur les routes passables, on peut rouler en ka?iol à une vitesse de huit ou neuf kilomètres à l'heure, pendant neuf ou dix heures par jour. J'ai voulu éprouver, d'autre part, la sûreté de pied de ces chevaux si résistants; j'en ai monté plusieurs en montagne. Je leur ai fait traverser des torrents. Ils avaient une adresse que j'ai connue pareille aux seuls chevaux sahariens pour trouver les gués et descendre les assises de pierre. Comme toujours, l'initiative hausse l'individu, et ces chevaux, dont l'instinct a été respecté, sont de véritables compagnons pour l'homme. Au bas de la dernière côte, que ses jambes nerveuses descendent à fond de train, le poney s'arrête court devant le lac. Vous n'avez point le choix des voies. La route meurt ici, et, pour une ou deux

journées, il vous faut continuer par bateau à vapeur votre promenade au cœur du pays.

Du sommet de la côte, la première découverte du paquebot a été une stupéfaction. Depuis des lieues, on na pas rencontré un toit; au pied de la montagne, nul village, rien qui annonce un groupement d'iiommes. Pourtant, là, tout au fond, un navire sous vapeur a l'air d'un insecte tombé dans un puits. On approche; la coque grossit, la mâture s'élance ; c'est un vrai steamer, presque aussi important que ceux qui font la traversée entre Douvres et Calais. A certains jours de la semaine ou du mois, ce paquebot vient renouer un instant le fil interrompu de la vie. Il apporte les lettres, les provisions, les marchandises. Il vient prendre quelques voyageurs. A Gudvangen, tout le transit se fait dans une baraque de cantonnier. Pas d'autre habitation en vue. Rien que la montagne abrupte réfléchie dans le lac.

A bord du steamer, l'étonnemcnt redouble. On comprend mal qu'un navire de cette importance ait pu se risquer jusque-là. Par où va-t-il sortir? Par où est-il entré dans ce cirque de rochers, qui semble hermétiquement clos?

Quelques tours d'hélice, et la passe se découvre. Entre deux éperons de montagne qui marchent l'un vers l'autre, sombres, comme pour s'aborder, s'ouvre

une encoche claire. La lumière entre par là ainsi que par un soupirail; elle se répand en éventail sur l'eau. Au-dessous de la clarté qui, à fleur de lac, réverbère les nuages, elle en allume une autre. Un besoin impérieux soulève les cœurs de fuir cette nuit, de s'évader par cette brèche de lumière.

Qu'y a-t-il au delà de l'écran pâle qui la ferme?

Un autre lac, d'autres escarpements, d'autres nuages réfléchis dans l'eau pure, d'autres tournants mystérieux qui soudain découvrent d'infinies perspectives. Et quelle sensation d'angoisse, quand, après les heures de soleil, le crépuscule vient à vous surprendre dans ces défilés d'eau. On songe aux ténèbres d'hiver, aux nuits de brouillard, aux naufrages imminents, plus aflfreux dans cette cave qu'en mer découverte.

On demande au capitaine :

— Comment vous guidez-vous dans cette obscurité? Il sourit, il répond :

— C'est un instinct qui nous vient. Nous sentons l'approche du rocher.

Ici l'homme est grand dans son combat avec les difficultés naturelles. C'est un victorieux, celui qui a creusé le canal de Skien, taillé cet escalier de roc par où un steamer descend, d'écluse en écluse, une pente de montagne, celui qui a osé fermer sur les eaux des lacs ces portes de fer.

I^REMIERS AS^ECTS. 25

On arrive à cet abîme par d'exquises douceurs. Pendant une lieue on ne saurait dire en quel sens l'eau coule. C'est un miroir dormant où l'étalement bleu et blanc du ciel, des pins, des verdures plus claires apparaît si nettement réverbéré que la sen sation de l'endroit et de l'envers s'efface tout à tait. Penché sur ces apparences, on est tenté de les préférer à la réalité des choses. On songe que tout en ce monde est réverbéré : les campagnes dans la paix des lacs, l'amour dans le souvenir. Et ainsi, entre la griserie du paysage et le bercement des songes, sans secousse, sans avertissement, on glisse au gouffre où tout finit.

Cela s'appelle Vrangfos.

Peut-on dire une cascade? Est-ce bien de l'eau qui s'écoule? Du sommet au pied de la première marche tournent des fuseaux enveloppés d'une soie merveilleuse, argentée, où se mêlent ces fils vert pâle que la tradition enroule aux quenouilles des néréides. Puis la cascade bondit et voici qu'elle est transformée en plumes. Plumes floconneuses, frissonnantes au vent. Encore un étage et ce n'est plus que de la fumée, une poussière d'eau où se jouent des arcsen-ciel. Les roches contemplent ce spectacle avec terreur. Du haut de la montagne les pins descendent attirés par le bruit formidable. Ils se penchent et le vertige les prend,

26 NOTES StIR LA NORVÈGE.

Après que l'on a admiré celte Iéfi;èretéde poussière, ce poids d'eau, celte grâce et celte force, celte fureur d'écume, on s'avise qu'un pont de fer les franchit, aérien comme un filigrane, qu'une citadelle de rocs énormes contient la cascade et la règle. L'homme a dompté celle furie. La stupeur d'écrasement finit dans un acte d'orgueil pour cette puissance qui discipline les choses et patiemment retouche l'œuvre de Dieu.

Des villes.

Séjours à Christiania, à Hamar, à Trondhjcm, à Aalesund, à Bergen, à Cliristiansand, à Arendal, à Skicn.

Le caractère commun de toutes ces villes norvégienne, c'est leur nouveauté.

Un dicton court là-bas :

« Une ville ne dure guère plus qu'un navire. »

L'un est guetté par le naufrage, l'autre par le feu. Et il a beau jeu pendant les hivers où les poêles de ces maisons de bois rougissent. Trondhjem a brûlé quinze fois en trois cents ans. Chrisliania a été ravagée en 1686, 1708, 18o8, par des incendies immenses. Bergen, bâti sur l'eau, n'a pas été plus épargné. C'est d'hier qu'un aqueduc, alimenté par le Svartedik, met la ville à l'abri des grandes destructions. A Trondhjem, on avait pris le parti d'écarter les

vis-à-vis des maisons à des distances do place publique. La largeur moyenne des rues y est de trente à trente-six mètres. Un marchand de morue salée, à qui je demandais pourquoi l'on n'expropriait point les vieux quartiers, m'a répondu avec philosophie :

— Cela coûterait trop cher à la ville. Or, d'ici trois ou quatre ans, un incendie fera place nette.

Il y a maintenant une loi qui ordonne de rebâtir les villes avec de la pierre pour éviter ces totales destructions. J'ai vu une de ces cités neuves, intrépidement relevées, d'un seul jet, sur des cendres encore chaudes. Quand on a doublé le cap Lindesness, une clarté blanche apparaît soudain au ras de la mer sombre. C'est Christiansand, la plus grande ville du Sud, une agglomération de treize mille liabitants. En 1880, les quartiers de bois de Christiansand ont flambé comme une boîte d'allumettes. Aujourd'hui, la ville est rebâtie sur un plan réguher, avec des rues qui se coupent à angle droit. Une cathédrale en style gothique la domine de sa flèche toute neuve.

Un des inconvénients des villes modernes, construites par des architectes pratiques sur une table rase, est l'absence totale de caractère. On sait la monotonie de New- York. Les villes norvégiennes, même relevées sur un plan d'ensemble, échappent à

celte fastidieuse géométrie par l'extraordinaire variété des accidents du sol. Presque toujours les maisons sont prises entre l'eau et la montagne. Des apparitions formidables de roc, en plein cœur de ville, rappellent que la nature sauvage est ici souveraine maîtresse. On peut la traquer, la cerner : elle ne se rend point. Et si ces accidents de terrain font la vie dure aux poneys, le coup d'oeil y gagne une variété infinie et pittoresque.

Ce régime du feu a été néfaste aux monuments. Christiania en est tout à fait dépourvu ; son Palais de la Diète n'est qu'une grande maison commode et claire; le Château Royal fait bon effet sur la hauteur d'où il domine la ville et le fiord; mais ses lignes ioniques, heureusement très simples, sont encore plus inattendues et déplacées dans ce pays de brouillard que la colonnade de notre Madeleine au bout de la rue Royale. Même remarque pour l'Université. L'art grec est comme le nu; il fait pitié dans les pays de nuit froide; il a l'air d'un mendiant qui frissonne. Aussi j'aime mieux dans leur masse carrée, leur chaleur et leur solidité de terre rouge, des bâtisses comme l'église du Sauveur; j'aime mieux ces toits de cuivre, merveilleusement patines par les pluies; j'aime mieux les briques jaunes de Saint- Hans-Kirke, les nefs anglo-normandes d'Aker, surtout les magnifiques maisons neuves de Victoria-

Terrasse dont la haute allure et la forêt de clochetons écrasent jusqu'au Palais Royal. Il serait à souhaiter que nos architectes, après avoir vu Rome, prissent un peu plus souvent le chemin du Nord; ils auraient quelque chose à apprendre, après Hambourg, à Christiania et à Stockholm. Ces gens du Nord ont, et à juste titre, pour nos maisons parisiennes, si étriquées, si monotones, le dédain que nous professons nous-mêmes pour le confortable italien ou espagnol.

— En France, vous avez si froid l'hiver!

Voilà une phrase que m'ont répétée à satiété nos visiteurs Scandinaves. Ils ne parlaient pas, bien entendu, de la température de la rue, mais de l'air des maisons. Dans les hautes pièces bien ventilées de leurs constructions neuves, du coin de leurs poêles à proportions monumentales, nos maigres cheminées, où le vent souffle, leur font l'effet de braseros,

Bergen conserve avec précaution une curiosité historique dans la couleur du musée Plantin d'Anvers. C'est une file de magasins de bois, peints de couleurs claires. Fenêtres larges, presque carrées. Devant chaque maison on a laissé debout la grue do bois qui servait à décharger le poisson. Cette partie de la ville, dite Quai allemand, est l'ancien quartier de la Hanse. Il a été habité par les marchands de

Lubeck et de Brème, auxquels les rois danois, maîtres de la Norvège, avaient vendu le monopole du commerce des morues. Celle colonie allemande formail une population d'environ trois mille personnes. Agglomération exclusivement masculine : les règlemcnl de la Hanse interdisaient le mariage de ses employés, et l'accumulation, dans l'une de ces demeures, de tous les documents, ustensiles et objets, recueillis dans les autres magasins, a permis de reconstituer exactement l'existence de celle étrange franc-maçonnerie commerciale.

Chaque maison du quai allemand avait un jmtron, un magasinier et six ou huit apprentis. Ces ruches étaient si nombreuses, que, dans telle cour que l'on nous nomme, plus de quinze marchands et de cent personnes étaient parvenus à se grouper. Le type des maisons ne variait pas. Le magasin occupait le rezde-chaussée. On y entassait le poisson que débarquaient les grues de bois, manœuvrées à l'aide de cordages. Le Finnegaard, qui sert de musée, est certainement la plus ancienne de ces constructions. Elle est décorée dans le style du xn" siècle. On enlre, au premier étage dans la salle à manger du magasinier et des apprentis . Les poulres sont peintes de bleu et de verl, le mobilier et les portes d'armoire en rouge, le plafond en rouge et en blanc. La patine du temps a passé sur tout cela; mais, même dans

leur nouveauté, ces couleurs disparates ont toujours dû se fondre en un effet harmonieux, grâce à la cire qui atténuait leur éclat.

On a accroché dans celte pièce d'entrée un bon spécimen des armes de la Hanse : deux moitiés accolées d'un aigle et d'une morue couronnée. Le comptoir du patron se trouve derrière cette première salle. Un des angles est occupé par une sorte de cage en verre et en vitraux assemblés par des plombs. C'était le bureau dans le bureau. Une porte d'armoire découvre un escalier secret qui monte à la chambre privée du patron. Cette pièce était rigoureusement interdite aux apprentis. Ils n'y entraient de leur vie. Us y passaient seulement les bras pour faire le lit, par un guichet ménagé au milieu de la muraille. Afin de faciliter la surveillance, la chambre des apprentis était logée entre les chambres du patron et du magasinier. Les lits se superposaient comme dans les cabines de navire. Des portes pleines les fermaient, dans le jour, en façon d'armoires. Les jeunes gens couchaient deux par deux dans ces cadres. Une dernière pièce, tout à fait curieuse, était la salle de réunion, où, le soir, se groupaient tous les habitants de la maison, afin d'obéir au règlement de la Ligue, qui, dans le bâtiment principal, interdisait l'usage du feu et de la lumière.

On imagine aisément quels pouvaient être, sous couleur de célibat, les mœurs des Hanséates. Leur hypocrisie, curieusement mélangée de naïveté, a laissé des traces de leurs débauches. D'abord les habitants de Bergen se souviennent d'une certaine Rue Haute, dans le voisinage du quai allemand, où les Hanséates n'entretenaient pas moins de deux cents filles publiques. S'il advenait que quelque compagnon mît une de ces créatures à mal, il devait payer à sa communauté une amende de cinq écus. Ils étaient immédiatement dépensés dans l'achat d'un tonneau de bière que l'on vidait en une soirée. Les livres du Finnegaard ont gardé la trace de ces beuveries. J'y ai relevé la note suivante :

« Aujourd'hui nous avons bu un tonneau aux dépens d'un tel, qui avait eu un enfant de sa maîtresse. Dieu veuille que pareille aventure se renouvelle. »

L'entrée de la maison était sévèrement interdite aux femmes. Il arrivait pourtant qu'une malheureuse se glissât par l'escalier secret jusque dans la chambre du patron. En ce cas, les commis guettaient et, forts du règlement hanséalique, ils tuaient la femme à sa descente. Plusieurs hommes et plusieurs femmes périrent ainsi. C'était alors le patron qui devait payer l'amende h ses apprentis; elle ne variait point: cinq écus pour la vie d'une femme. El la bière recommençait de couler.

Les mœurs commerciales n'étaient pas meilleures que les mœurs morales. Il entrait dans la politique de la Hanse d'user par écrit d'une grande courtoisie envers ses clients. On trouve dans la correspondance conservée au Finnegaardde nombreuses lettres avec cette adresse en français: A monsieur, monsieur Un Tel, marchand renommé à Bergen. Mais là s'arrêtaient les égards. Sûre de sa puissance, la Hanse vendait à faux poids. On a retrouvé les poids d'achat et les foids de vente. Hs sont loin de se faire équilibre dans la balance. Et, encore une fois, les livres de commerce contiennent le récit surprenant de ces escroqueries. Je copie au hasard un de ces aveux naïfs :

« J'ai gagné aujourd'hui tant de wogs de morue (un \\og de morue vaut trente-six livres) grâce ti nos faux poids. Dieu soit béni pour ce petit bénéfice! »

La sensation de tout cela est effroyable. L'instinct de rapacité et de brigandage se complique d'une affreuse hypocrisie. A tant d'années de distance entre ces inscriptions pieuses, qui décorent chaque objet usuel, ces anges gardiens suspendus à chaque plafond par des fils, les portes secrètes pour la débauche et les confessions commerciales des livres, on se sent enveloppé d'une atmosphère d'espionnage, de dénonciation, toute l'angoisse d'une société

crête.

34 NOTES Slin LA NORVÈGE.

Je me suis informé si quelque souvenir de ces persécutions subsistait dans le souvenir des habitants de Bergen, Ils ont pardonné. L'Allemand est aujourd'hui un bon client pour la ville, un fournisseur toujours prêt au crédit. Puis, quand fut brisé le pouvoir de la Hanse, les derniers habitants du quai allemand se marièrent à des Norvégiennes. On retrouve à Bergen un grand nombre de familles sorties de ce métissage dont la race a profité sur la côte de l'ouest.

Le réveil d'esprit qui, depuis une cinquantaine d'années, a fait passer de l'enfance à l'adolescence la conscience norvégienne ne pouvait pas rester indifférent aux questions d'art. D'ailleurs, l'amour-propre national l'a emporté ici sur les traditions de froideur luthérienne. Toute la Norvège, dans un bel élan de générosité, s'est attelée au rétablissement de la cathédrale de Trondhjem sur les plans primitifs. L'Étal, la caisse d'épargne de la ville et la largesse des particuliers s'associent dans cet effort. Le chantier de construction est plein d'activité. On y reçoit une impression très forte de recul dans le temps. Il semble que l'on soit en plein âge ogival, aux jours où la foi faisait si facilement sortir du sol ces poèmes de pierre. Et les ouvriers norvégiens qui travaillent sous ces voiltcs h demi édifiées, silencieux, patients, avec quelque monstre de pierre entre leurs genoux,

fREMIERS ASPECTS. 35

ont eux-mêmes les visages simples de lignes, les gestes sobres des « maçons » moyenâgeux. La cathédrale de Trondhjem sera sans doute, après son achèvement, une merveille de l'architecture religieuse internationale. Mais son style, qui mélange heureusement le roman au gothique anglais, n'a rien de particulier au sol ni de personnel à la race.

Au contraire, les petites églises de bois, dites Stavekirke, vestiges d'un art disparu, dont quelques spécimens restent debout au milieu de solitudes ou dans des parcs aménagés pour les faire valoir et pour les protéger, évoquent subitement les aïeux, la génération surhumaine des Vikings, des temps qui se perdent dans l'histoire. On m'a montré trois de ces joyaux: l'église d'Hitterdal en Telemarken; l'église de Fortun, aujourd'hui transportée à Fantoft, près de Bergen ; l'égUse de Bugde dans le fiord de Christiania. L'église de Fortun est plus caractéristiquement marquée que toutes les autres d'un souvenir oriental, non point l'Orient russe, tout en dômes et en clochetons. Cette influence se fait peut-être sentir dans l'église de bois d'Hitterdal, mais à Fantoft ou est devant l'Orient asiatique. U:i court clocheton porte un mât surmonté d'un coq. Cela forme une première petite pagode de Bouddha, qui pose sur une autre, plus haute, plus large, une fantaisie d'enfant jouant ù l'architecture. Ce premier et ce second

toit chevauche à caUfourchon une troisième toiture, qui en chevauche une quatrième, qui en chevauclie une dernière. Celle-là s'appuie sur un petit cloître de colonnettes romanes — mais un cloître bâti pour des pygmées. Il faut se baisser bien fort pour passer sous l'arche. On peut se relever seulement sous la déclivité du toit.

Le cri de tous ceux à qui l'on montre la photographie de l'église de Fortun est le même :

— C'est une pagode hindoue 1

Devant l'église, celte ressemblance s'accentue. Le goudron, profondément entré dans le bois, pousse tout l'édifice au ton uni du bronze ; les dragons qui finissent si curieusement les échines du premier et du second toit, les petites ardoises de bois pressées comme une cotte de mailles de ïaïping, tout cela, c'est de l'Orient. Le porche par devant, l'abside derrière, semblent des prolongements à coulisse et momentanément sortis du corps du vaisseau. Il n'y a pas jusqu'à l'enceinte de bois, découpée en colonnettes romanes et plantée en parc à brebis, qui n'achève de donner à la vieille église un aspect de bibelot exotique. L'église de Bugde, religieusement restaurée dans le style primitif, montre l'intérieur de ces chapelles de bois. Les piliers qui soutenaient la grande nef n'étaient que des pins formidables, équarris comme ues mais de navire. D'un pin à

ttlEMtERS ASPECTS. 37

Tautrc, une arche romane s'appuyait sur des ornements de cliapileaux. Deux, trois et jusqu'à quatre galeries superposaient des arceaux romans. Les pins fondamentaux traversaient leurs assises comme des vergues. Et de microscopiques prises de jour versaient dans ces chapelles mystérieuses une lumière de hublot.

J'ai plaisir à rapprocher de ces notes relevées au hasard de mes promenades les impressions qu'une Parisienne reçut de la Norvège vers le milieu du siècle *. C'est un bon repère pour juger du chemin parcouru en si peu d'années par un petit peuple qui s'est réveillé d'une longue léthargie. « Sous la domination danoise, me disait dernièrement un ministre norvégien, nous avons dormi comme des pommes de terre. » Une meilleure atmosphère politique est venue réchauffer ces germes sommeillants et, de toutes les façons, la vie s'est manifestée. L'ingéniosité pratique de l'esprit moderne se montre ici dès le premier coup d'œil ; mais en même temps l'absence de toute tradition donne à la civilisation un aspect de nouveauté un peu artificielle. C'est une impression que l'on recueille à chaque tournant de rue, rieu qu'en regardant les boutiques.

Il y a des années que l'art d'accrocher l'œil du

Page 1