M. Gjertz, U Enthousiasme, Lettre XVIII
seulement une occasion de rompre avec les vieilles traditions de respect humain et de belle tenue, un peu hypocrite, pour mettre cyniquement en liberté leur tempérament de bombanciers. « Il vaut mieux ne pas parler de cela, » est une phrase que j'ai entendue plus de cent fois dans la bouche de mes amis norvégiens quand ils s'étaient laissés aller à me découvrir quelques-unes de ces tares dont souffre leur patriotisme. Je me souviens de ce vœu respectable et je ne reproduirai pas ici les chroniques de la Bohème de Christiania. Je citerai un seul fait qui donnera la note des libertés que ces jeunes affranchis prirent avec le commun des hommes .
Un romancier norvégien a écrit un livre où il raconte l'histoire que je résume :
X... (mettez ici le nom d'une personne très connue à Christiania et sur le continent, que l'auteur nomme en toutes lettres) X... est mon meilleur ami. J'ai trouvé une femme dans sa maison, la sienne. Comment l'amitié que j'avais pour X... aurait-elle pu m'empécher d'avoir de l'amour pour sa femme? Ce sont là des sentiments parfaitement différents. La femme de X... a eu de l'amour pour moi; nous nous sommes entendus ; nous nous sommes rencontrés dans des rendez-vous, ici, là, ailleurs. (Les endroits sont désignés aussi clairement que les personnes). Au moment où la femme de X... a décidé de se don-
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lier à moi, j'ai dû lui faire deux aveux bien humiliants. Le premier, c'est que les excès de ma jeunesse me mettaient dans l'impossibilité d'aller au bout de notre aventure; le second, c'est que le hasard des roncontres de carrefour m'a si fort malmené, que l'obstacle que nous trouvons à nos satisfactions est peut-être une heureuse fortune pour ma partenaire. »
Et cet homme sans préjugés conclut en substance:
« Voilà la vérit^'î sur l'aventure d'X..., de sa femme et de moi-même. Il n'y avait dans tout cela qu'une chose condamnable, le mensonge. Il est à nu. La vérité que j'ai dite nous honore tous les trois. J'espère que X... sera de mon avis et que ce récit ne changera rien h nos relations de bonne amitié. »
Celle fois, la Norvège se révolta; elle brûla le livre; elle expulsa 1' « ucbermensch » ; elle fit la vie si dure aux « bohémiens de Christiania » qu'ils durent renoncer à se pos<3r publiquement en chefs de file. Il ne reste d'autres traces de ce mouvement que la mauvaise habitude qu'ont gardée quelques jeunes femmes artistes de boire plus que raison dans des caf('s, de fumer le cigare les jambes croisées, en signe d'indc'pcndance, et d'afficher des amitiés masculines avec un mépris exagéré du qu'en dira-t-on.
Mais dans le môme temps que la Norvège se débarrassait de ces faux poètes, elle a affirme son admiration tardive, aujourd'hui presque supersti-
lieuse, pour un homme en qui les générations nouvelles se plaisent à saluer un véritable « uebermensch » .
Ceci est la première vue que j'ai eue d'Henrick Ibsen, dans le salon de lecture d'un hôtel, à Christiania.
« Un monsieur, renversé dans un fauteuil, lit un journal allemand, grand ouvert. .Je n'aperçois que la semelle de ses bottes et le sommet de son chapeau . On m'avertit que c'est Ibsen. J'attendrai, pour entrer en relations avec lui, d'avoir fait porter à son appartement de Victoria-Terrasse les lettres d'introduction que George Brandès m'a données. »
Un homme est toujours un commentaire de son œuvre, un idéal ou une caricature de son effort. Avant d'aborder celui-ci, je voulais le voir.
Point n'est besoin que l'on vous pousse le coude dans la rue pour vous avertir que ce monsieur (|ui passe est Hcnrick Ibsen. Il n'y a guère dans Christiania une vitrine de librairie où le portrait du grand homme ne trône, entre les cascades et les glaciers norvégiens. Et il ressemble merveilleusement à ses photographies. La nuance vaut qu'on la note. Le philosophe semble s'être modelé sur ces images. Il leur a emprunté leur expression immobile, leurs gestes figés. Il n'y a dans cette face, encadrée par la coupe de la barbe, que deux traits vraiment vivants ; la bouche et les yeux.
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D'ailleurs, pour juger ce visage, il faut dégager la tète de la foret de cheveux qui la coiffent comme une perruque à marteaux ; surtout il faut émonder cette mousse de favoris blancs qui semble quelque boa de plumes légères. Alors le masque s'affirme. La bouche mince apparaît, sans lèvre supérieure; si l'on aperçoit l'autre, c'est qu'une nuance de mépris la découvre. Les rides profondes qui, de chaque côté, descendent de l'aile du nez aux commissures, aggravent ce caractère de sécheresse aiguë. La tête tourne volontiers sur l'épaule, comme dans le portroit que Danois OErick a peint à Rome, en 1879.
Dans cette posture, les yeux abrités par les verres vous regardent de coin. Cela accentue l'expression de hautaine défiance qui est comme la résultante de cette physionomie. L'éclat des yeux est si vif, malgré l'âge et la fatigue générale du corps, qu'on a peine à noter leur nuance indécise. La lumière absorbe ici la couleur. La légère contraction des sourcils audessus des lunettes accroît encore l'expression de méconlentemeiU. Elle finit de donner à toute l'âme du visage quelque chose d'hostile, d'intransigeant, d'implacable. Au-dessus de cette froideur agressive, le front est beau. Il bombe, comme celui de Beethoven et d'Hugo, dans la sérénité des pensées libres.
Debout, Ibsen est de petite taille, un peu au-des-
îiOn NOTES SUR LA NORVÈGE.
SOUS de la moyenne. Le volume considérable de sa tôle élargie par la broussaille des favoris et des cheveux, la longueur des redingotes descendues jusqu'aux genoux et toujours hermétiquement boutonnées, qu'il porte avec la cravate blanche, par goût de la dignité doctorale, le rapetissent encore. Les pas d'enfant qu'il fait sous ce long buste achèvent de donner à sa démarche une surprenante raideur ; cela va jusqu'à l'ankylose d'une poupée ; mais pour peu qu'on s'approche et qu'on regarde, toute pensée caricaturale s'évanouit. On sent que cet homme qui passe s'est redressé sous le destin : il ne pliera plus.
Deux fois par jour, une au moins, il sort du magnifique pâté de maisons de Victoria-Terrasse d'oii ses fenêtres découvrent le fiord, toute la rade*. Une main dans le dos, l'autre appuyée sur son parapluie, luisant d'un coup de brosse soigneux, comme un astiquage militaire, la télc tantôt baissée, tantôt relevée, très haut, en l'air comme pour apercevoir les nuages sous les lunettes, Henrick Ibsen se dirige de .';a maison au Grand-Hotel, en ligne droite. Si des promeneurs se trouvent sur le passage du maître, ils s'écartent à la hâte. Si c'est une voiture, un tramway qui barre la route, Ibsen n'esquisse pas un mouvement â droite ou à gauche pour éviter l'obstacle en déviant de son chemin. Il s'arrête et il
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attend. Il a de la boue (fréquente en ce pays) une inquiétude d'hermine. Le souci de tenue qui, dans Je portrait d'OErick, lui a fait arborer ses décoralions ne l'abandonne jamais.
Toutes les fois que nous avons conversé, son premier soin, après quelques paroles courtoises, était pour l'ébourifTement de ses cheveux. D'un geste, toujours le même, il tirait de sa redingote un peigne formidable, et pan, pan, pan, pan, en quatre coups, il remettait à leur place liistorique les pointes de ses favoris, les ailes de ses cheveux. Une fois, comme il parlait du déterminisme avec une singulière élévation de pensée, je le vis s'arrêter soudain, et une terrible moue de mécontentement fit avancer sa lèvre inférieure; il venait de s'apercevoir qu'un des boulons de sa redingote pendait au bout du fd. Si je note ces détails infiniment petits, c'est qu'ils font un contraste caractéristique avec l'habitude de nos écrivains. I^ur fantaisie d'artiste les porte pour la plupart •à un certain laisser-aller de tenue, qui, à l'occasion, n'exclut pas la recherche. Surtout, ils évitent comme un déshonneur de ressembler à un notaire endiman ché, à un chef de bureau, ù un magister.
L'idéal correct du dramaturge norvégien est celui de toute sa race : la bonne tenue bourgeoise, cossue dans l'épaisseur du drap, cérémonieuse dans la cravate (le batiste. Ce n'ent pas « cher maître » qu'il
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veut qu'on l'appelle, ce n'est même pas « cher grand maître », c'est « monsieur le docteur «.Il a un litre, un diplôme, comme il a une cravate blanche, comme il a des décorations, et, alors que son génie le met hors des rangs, il se complaît dans ces conventions de garde-robe, dans ces vétilles de mandarinat. Singulier exemple, dira-t-on, des contradictions de l'homme ! Qui sait si ces contrastes n'ont point dans le caractère une utilité de contrepoids. « Comme un homme ne peut avoir qu'une hardiesse dans sa vie, disait M. Renan, j'ai été chaste », de même le destin a voulu qu'Ibsen, le grand alTranchi, épuisât dans l'estime du doctorat et des cravates de batiste sa courte provision de respect.
A l'issue de nos entretiens, j'ai demandé à Ibsen s'il désirait prendre connaissance des notes oîi j'avais résumé nos causeries. Il a bien voulu me dire qu'il me laissait toute liberté : un poète n'est pas un théoricien, il se réserve le droit d'évoluer au gré de sa pensée; il ne veut pas qu'on l'enferme dans des contradictions. Et, en effet, que penser des gens qui reprochèrent à notre Victor Hugo d'avoir varié dans ses convictions politiques, chanté successivement Louis XVII, Napoléon II et les misérables? Il fut un temps, voisin du nôtre, où les opinions politiques étaient, comme le nom et la terre, un héritage de famille.
A trois générations de distance, il était glorieux pour un homme de représenter dans un parlement des idées que son père et son grand-père avaient défendues. On estime aujourd'hui que celui à qui l'expérience personnelle n'a rien appris est un dangereux fanatique. On sait gré à un homme de bonne foi de modifier ses jugements avec les années, on estime (lue celte perpétuelle « muance » est un signe de perfectibilité.
C'est que nous sommes, volontairement ou non, des disciples de la philosophie évolutionisle ; nous mettons l'amour de la vérité au-dessus de l'amourl)ropre d'un individu, au-dessus des traditions d'une famille, au-dessus des intérêts d'une caste.
La crânerie avec laquelle, en plein cœur de production, Hcnrick Ibsen a changé son orientation littéraire est un bel exemple de probité philosophique. Si orgueilleux qu'il soit de sa personnaUté, il n'a jamais méconnu qu'il devait à un autre homme, à George Brandès, l'éveil de sa pensée aux réalités scientifiques. Du jour oîi il a senti un sol ferme sous ses pieds, il a marché devant soi à travers les systèmes, les préjugés, la haine, les enthousiasmes, avec cette décision de direction qui, encore aujourd'hui, fait s'écarter à sa vue les promeneurs de Karl-Johans-Gade. Il sent qu'il est une force et il veut l'aire jusqu'au bout son métier de force, sans
se préoccuper des réclamations et des applaudissements qu'il soulève.
Sa confiance dans l'évolution, ses convictions déterministes n'ont pas toujours été aussi solides.
Quand, tout d'abord, nous entendîmes prononcer son nom par les Allemands, par les Anglais et par c[uelques cosmopolites, nous venions de lire avec passion les romanciers russes. Us nous avaient captivés par l'audace de leurs analyses psychologi(iues, par leur inquiétude des problèmes moraux. Ils nous avaient déçus au moment de conclure. Nous les avions vus sombrer dans une pitié inactive, parfois sadique, voluptueuse comme la morphine et qui ne pouvait servir de base à l'idée moderne du devoir.
Au contraire, on nous parlait d'Ibsen comme d'un homme qui recherchait la vérité, avec une passion à laquelle aucun respect philosophique, politique ou rehgieux ne mettait de bornes. Il parlait souvent de la mission de Vécrivain, de ce devoir de franchise qui est le lot des esprits supérieurs. Tout de suite notre curiosité fut attirée, (ixée par la lecture de quelques traductions. Nous fîmes au nouvel apôtre tous les sacrifices qu'il demandait, pour l'amour de cette pierre philosophale que nous espérions trouver dans son creuset, parmi les cendres.
— Voilà, dis-je ù, Ibsen, comment vous êtes goûté
à Paris. 11 y a du fanatisme dans le culte que vos dévots vous rendent. Que vous y consentiez ou non, ils ont fait de vous un oracle ; encore qu'ils ne se lassent pas de retourner les énigmes que vous leur proposez, ils espèrent tout bas que, un jour, vous vous expliquerez plus clairement. S'ils l'osaient ils vous diraient que c'est votre devoir.
Ibsen sourit :
— Personne, dit-il, n'a de mission dans ce monde et si ce m'est une joie de voir que beaucoup de gens viennent à ma pensée, je n'ai vraiment jamais songé qu'à moi-même. Chacun de nous est la résultante nécessaire de ses hérédités, du milieu où il a vécu, de l'éducation qu'il a reçue, et la vérité dont cet (Hre si individuel est capable demeure une vérité toute particulière. Nul ne peut songer sans déraison à imposer à son voisin une solution qui ne vaut que pour lui-même.
Cette profession de foi déterministe ne cadre pas avec tout ce que le poète a écrit, mais elle donne, à riieurc qu'il est, l'exact diapason de sa pensée. Certes, quand il composa les Revenants, Ibsen croyait que l'éclat de la vérité est irrésistible, qu'il attire les hommes comme un phare rallie les oiseaux. Mais l'aventure de cette pièce, le scandale de la représentation, les polémiques, la persistance de rancunes qui, encore à l'heure où j'écris, rendent
une reprise des Revenants impossible sur le théâtre de Christiania, tout ce concert d'injures violentes et mesquines écœura le poète. Il songea que « peut-être les hommes n'aiment pas la vérité, mais seulement ses apparences », et il écrivit le Canard sauvage, c'est-à-dire la satire de tout ce qu'il a rêvé, un éclat de rire sur lui-même et sur son optimisme, un douloureux égorgement de ses illusions. Dans ce drame il n'y a pas un personnage qui ne mente aux autres et, qui pis est, à soi-même. Le cynique lui-même n'est pas sincère, il se fait plus mauvais qu'il n'est. Il tire de ses vices plus de fierté fanfaronne que de jouissance.
Le Canarcf 5aui;a^e a brillamment réussi auprès du public; mais un instant il a désorienté ceux qui, comparant cette pièce aux œuvres précédentes du poète, cherchaient à en dégager sinon un enseignement, au moins une philosophie. Ils se sont demandé si, une fois de plus, Ibsen ne brûlait pas ce qu'il avait adoré ; l'ironie du maître Scandinave n'a rien d'extérieur et qui avertisse. Un moment, elle a fait si étroitement corps avec sa pensée que les disciples ont pu la confondre avec cette pensée même. C'est seulement des mélancoliques sommets de Solness que l'on juge ce passé avec justice.
— Si peu doués, disais-je à Ibsen, si peu doués
que nous soyons pour déchiffrer des symboles, nous avons bien senti que c'était vous-même ce constructeur qui élève des tours sur les maisons qu'il édifie ; et quand notre rêverie s'arrête sur des phrases comme celles que vous placez dans la bouche de Solness : « J'ai rêvé de construire des demeures claires où les hommes seraient bien pour vivre, où père, mère et enfants passeraient leur existence dans l'heureuse certitude qu'il est doux d'être sur la terre et de s'appartenir les uns aux autres dans les petites choses comme dans les grandes », alors nous songeons que peut-être vous n'avez point toujours eu le même sourire d'ironie devant cette question : « L'homme de pensée a-t-il une mission? » Nous nous demandons si vous aussi, jadis, vous n'avez pas rêvé de bâtir de beaux systèmes où la vie serait moins dure pour vos frères les hommes. Qui sait si la mélancolie de Solness, si cette certitude déterministe où nous vous trouvons aujourd'hui n'est pas le regret d'un écrivain qui, sur la fin de sa carrière, regrette de voir que l'effort d'une pensée, même géniale, a si peu d'action sur une génération d'hommes?
Ibsen répondit:
— Uappelez-vous que Solness ne prononce pas seulement les paroles que vous avez rapportées, mais celles-ci encore : « Peut-être que les hommes ne désirent plus qu'on leur bâtisse des foyers. »
Là-dessus, il y eut un silence, puis le poète dit:
— Vraiment, je suis heureux d'être si bien compris en France.
Et une seconde, il s'attendrit.
Je dois à cette minute d'émotion, rare chez Ibsen, les franches explications qu'il a bien voulu me donner sur le sens caché de Solness.
C'est bien lui-môme le constructeur qui a osé élever des tours dans les airs, à des hauteurs où ks autres architectes n'avaient pas monté. Mais le scepticisme est entré dîins le cœur de cet honnne que la foi avait fait si audacieux. Voici qu'il n'ose plus attacher le drapeau au faîte de ces charpentes que l'on édifie d'après ses plans. Et c'est dans cet étal d'àme, douloureux entre tous, où l'homme s'écroule par le dedans, sur soi-même, que Solness reçoit la visite de Hilde.
Sous les traits d'une jeune Norvégienne à qui le grand constructeur a promis, quand elle était fillette, de lui bâtir un jour un château en Espagne, Hilde est la Jeunesse. Solness a assigné une date à l'exécution de ses promesses et à ce rendez- vous-là Hilde vient.
— Est-il vrai, dit-elle, que tu n'oses plus monter au faîte des maisons que tu construis?
— Non, dit Solness, mainlenant j"ai le vertige. Autrefois, les monuments que j'édifiais n'étaient que
des tours déglise. Quand la tour était finie, je montais en haut, je rendais grâces à Dieu. Aujourd'hui, si je m'élevais au sommet des édifices que je bàlis, ce serait pour dire à Dieu : « Je me passe de toi. Tu m'as dupé. Tu no m'as pas donné le bonheur. Désormais, je veux vivre comme un païen. »
Alors la Jeunesse regarde le vieux maître dans les yeux et elle murmure, la bouche tout près de sa bouche :
— Ose monter encore une fois au sommet de la tour; dis cela à Dieu et moi je t'aimerai !
Solness a promis et il veut être aimé de la Jeunesse. 11 monte; mais comme la foi lui manque, le vertige le prend; il tombe, il meurt aux pieds de Hilde.
— Peu importe, dit-elle hors d'elle-m(*me. Peu importe. Il a atteint le sommet.
Le sens do l'allégorie ainsi filtrée et précisée est assez clair. Toutefois, je demandai des explications sur cette parole du Constructeur: « Je veux vivre comme un païen. » Je m'informai si ce mot était à cette heure la conclusion de la pensée ibsénienne, le testament de Solness à Hilde.
,fe résume, avec autant de précision que je le puis, la réponse d'Ibsen et toute notre dernière causerie.
L'humanité civilisée apparaît à Ibsen divisée en
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deux camps: d'un côlé les chrétiens, de l'autre ceux qu'il appelle du vieux nom des rois de la baie : des Vikings. a Dans les Sagas, dit Solness, il est question de ces Vikings qui faisaient voile vers les pays lointains où ils allaient piller, incendier, tuer les hommes et enlever les femmes... C'étaient là des gaillards à la conscience robuste! Quand ils rentraient chez eux, ils pouvaient manger et boire. Et ils étaient avec cela gais comme des enfants. Et les femmes donc ! Souvent elles ne voulaient plus les quitter. » Otez à ce Yiking sa cotte de mailles et sa gaffe normande, il est là, vivant, debout à nos côtés. 11 s'appelle le struggleforlifeur.
Tel quel, le poète l'admire parce que c'est un « homme complet », un « moi tout rond », un être qui a osé, ayant choisi la route de l'instinct, aller au bout de son instinct. Nulle part Ibsen ne dit que celui-ci soit meilleur que le chrétien ; mais le fond de sa pensée, c'est que le franc Viking vaut mieux que le demi-chrétien, qu'un Solness qui a la conscience malade, qui ne peut s'affranchir de l'idée du devoir et qui, tout de même, n'obéit pas aux commandements du devoir. Cet homme moyen, cet lionune qui s'appelle foule est le pire de tous. Faux Vikings que les remords visitent, ou chrétiens chancelants qui, au milieu de leur sacrifice, louchent du côté des joies de l'instinct, le poète les hait et les
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méprise également, parce que le mensonge les habite et que, si on les laisse faire, ils éterniseront les doutes où nous nous débattons.
Quel doit être, dans ces circonstances morales, l'acte d'un écrivain dont une génération attend un signe?
Ibsen est trop profondément attaché à cette pensée : « Il n'y a que des vérités individuelles», pour prendre un parti dans le débat. Il ne sait pas si l'humanité voudra être chrétienne ou viking; il ne sait pas si l'humanité a intérêt à être ceci ou cela. Mais il est sûr qu'il est urgent d'obliger tout homme à conquérir la vérité pour soi-même. Le jour où chacun aura fait son examen de conscience et reconnu la voie qui est la sienne, on se comptera ; il se fera une résultante de toutes ces forces et l'humanité civilisée qui, à cette heure, piétine sur place, se remettra en route. Qu'elle s'oriente dans le sens de l'instinct ou dans le sens du devoir, peu importe. Elle ne fera son salut que si elle a été sincère avec soi-même.
On voit donc à quoi se borne le rôle du poète.
Il ne sera pas un prédicateur; il sera un excitateur de cette indifférence où sont les hommes pour les pensées qui les intéressent le plus. Il ne leur apportera pas une solution générale à des problèmes qui sont particuliers. Il prendra grand soin, au con-
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traire, d'éviter toute conclusion dogmatique. Son but sera atteint si, une fois le livre fermé, le lecteur entre en rêverie et si, tandis qu'il se demande : « Qu'estce donc que cet homme a voulu dire? )),il découvre la vérité pour lui-même.
Tel est le profit que je souhaiterais qu'un lecteur latin tirât de ces notes de voyage.
Quelques heures avant mon départ de Christiania, Je m'attardais dans une dernière causerie avec deux amis qui m'ont affectueusement assisté dans mon enquête. L'un d'eux m'avait accompagné aux rendez-vous d'Ibsen. Ensemble nous revivions les impressions do ces entretiens : nous discutions la conclusion de Solness.
On dit:
— Au fond, la morale du « vieil homme » demeure purement esthétique. La science lui a dit à l'oreille une parole qu'il n'ose pas répéter. Nous serons plus courageux. Ce mot d'affranchissement que le monde attend pour se remettre en route, un jour prochain, la Norvège le prononcera.
J'avais le cœur touché de la tristesse du dépari ; je sentais remonter en moi, k cette minute, le souvenir de tout ce que j'ai vu de grand dans ce pays et dans ce peuple. J'oubliais les disparates, les con-
Iradictions, les misères. Je n'apercevais plus que la bonne volonté immense, l'audace héroïque de CCS fatalistes hommes d'action et je dis avec mélancolie:
— Prenez garde qu'Ibsen n'ait pas écrit Solness seulement pour lui-même, mais pour vous tous, pour cette chère Norvège que vous m'avez appris à aimer. Imprudemment, elle a promis à la génération nouvelle qu'elle lui bâtirait un château en Espagne. A cette heure, les yeux son fixés sur elle; elle veut tenir sa promesse, coûte que coûte. Elle croit que son honneur est engagé. Je le sais, elle montera au faite de la tour. Mais elle n'a pas, nul peuple au monde n'a le cœur assez pur, la conscience assez robuste, pour prononcer les paroles qui affranchiront l'humanité des affres du devoir et des angoisses du divin. Si, pour l'amour des générations, si, par passion de la gloire, la Norvège prononce la suprême parole, le verlige la saisira comme l'autre, elle finira dans l'abîme.
Ceux qui, au moment de ces adieux, m'avaionl parlé de mon pays de façon à m'arracher des larmes, savaient bien que moi-même je me sentais, pour une heure, citoyen de leur patrie.
Il y eut un silence; puis, un de mes compagnons conclut:
— Si tel est le destin du peuple norvégien, il
s'accomplira malgré nous. Espérons seulement que, le jour où il aura fait son sacrifice, ceux de chez vous, ceux du monde se souviendront pour le louer de la parole de Hilde: « N'importe! Il avait atteint le sommet. »