‹ Notes sur la NorvègeChapitre 31 sur 32 · Brod\,K tut moral · texte numérisé non relu

Brod\,K tut moral

fleur, à Anvers, à Copenhague. Bien que ces demeures soient ouvertes aux matelots de toutes les nations, je n'y ai jamais vu que des Anglais, des Suédois et des Norvégiens. Par ci par là, un Américain s'y risque; jamais un Français n'en franchit le seuil. Ce n'est pas (lue l'homme de mer de chez nous ait pkis de goût que ses camarades pour la bouteille et pour la fille. Ce n'est pas non plus (ju'il ait le cœur plus égoïste et qu'il veuille dépenser dans une « bordée » tout l'argent de sa paye. Nos capitaines marchands m'ont raconté cent fois comment les choses se passent. Le jour de la paye, c'est d'ordinaire la veille du débarquement, ou au contraire la veille du départ, le matelot fait deux tas de l'argent qu'il reçoit comme ga^cs ou comme avances. 11 garde l'un pour s'amuser, il envoie l'autre au pays. C'est ce qu'on appelle la « délègue «. Le capitaine du bâtiment se charge paternellement de conserver tous ces magots.

— Point d'hommes, m'ont dit des capitaines, qui, au moment de s'embarquer, ne délègue quelque chose à quelqu'un. Si l'on n'a ni femme, ni enfants, ni vieux, on délègue à une vieille tante, à un ami. On regarderait de travers le camarade qui garderait tout pour soi-même et prouverait par là qu'il n'a personne dans le cœur.

C'est qu'en pays latin l'instinct familial est très fort,

2(j0 NOTES srn la Norvège.

si puissant qu'il met un frein, au moins un tempérament à celte fringale de jouissance qui s'empare comme une fièvre du matelot débarqué. Le Scandinave ne trouve point cette mesure en soi-même. Il sait qu'il ne sera pas maître de boire et de faire la débauche jusqu'à un certain point. Il y passera tout entier ou bien il s'abstiendra tout à fait.

Je conseille aux Parisiens qui n'ont pas le temps de pousser jusqu'en Norvège et qui tout de môme veulent jeter un regard sur le pays Scandinave, de traverser la Seine par le bateau de Trouville, un beau dimanche d'été; ils iront chercher dans les quartiers marins du vieux Havre le chemin de Sailor's Home. Ils trouveront cette auberge de matelots porte à porte avec ces maisons louches où déjeunes Irlandaises chantent sur des tables, au milieu des buveurs, où des inscriptions, éclairées de nuit par des lanternes troubles, avertissent le matelot en bordée qu'ici des femmes lui parleront la langue de son pays. La bonne auberge est ouverte comme un refuge dans une forêt pour recevoir ceux que tant d'yeux épient, que tant de mains dépouillent. Dès le seuil on exhorte les matelots à ne point gaspiller dans le plaisir tout le produit de leurs gages. On leur offre de recevoir leur argent en dépôt, de l'expédier en Norvège aux adresses qu'ils donneront. On les avertit que le règlement de la maison interdit

tout usage de spiritueux, qu'il faudra rentrer à une certaine heure, que l'on ne recevra pas les gens ivres. Et ces hommes, qui viennent, souvent pendant des mois, de souffrir des privations de la mer, acceptent cette discipline quasi monacale. Ils se contenteront de café, de sirops. Ils passeront leur dimanche à lire des journaux du pays, à jouer aux dames, parfois à danser entre eux, entre hommes, gravement, avec leurs hautes bottes, tandis qu'un compagnon chantera ou raclera le violon du pays. Ils se connaissent incapables de mesure, et pour ne pas devenir les esclaves de leur vice, ils se mettent en tutelle, volontairement, comme ces morphinomanes qui viennent prier le médecin de les enfermer dans une maison de santé.

Souvent le Sailor's Home va au-devant de ses clients. On m'a beaucoup parlé à Anvers d'un pasteur norvégien qui pratiquait cette pieuse chasse au matelot avec un zèle, une ignorance du ridicule dont personne ne serait capable chez nous. D'abord il I guctUit l'éciuipage à la descente de la passerelle. Au

passaj^e il glissait dans l'oreille des hommes :

— 11 y a ici de mauvaises maisons... de très mauvaises maisons (le pauvre homme donnait les adresses!), n'y allez pas. Songez à vos âmes ! Venez me trouver. Nous avons préparé une demeure pour vous

recevoir.

Dans bien des cas le matelot profitait du premier renseignement et ne se montrait pas au Sailor's Home. L'ecclésiastique ne se décourageait pas. N'a-t-il pas été écrit que le bon pasteur doit laisser là tout le troupeau pour aller au secours de la brebis qui est tombée dans les épines ? Donc, la nuit venue, le saint homme se coiffait d'une casquette cirée et endossait des vêtements de matelot. Il n'imaginait point que ses lunettes, rondes comme des roues de carrosse, auraient suffi pour le désigner aux violences des patrons de bouges et de leurs acolytes. Il supportait tout, injures, coups et rebuffades. Il entrait dans les pires repaires, il s'asseyait côte à côte avec les matelots et les filles. Il feignait de boire avec eux; puis, quand la conversation était liée, il commençait son apostolat:

— Mon frère, me reconnaissez-vous C'est moi

qui suis venu vous souhaiter la bienvenue, ce matin, au débarquement de votre navire... Je vous avais donné un bon conseil... vous ne m'avez pas écouté... N'importe, je ne me décourage pas... Je viens vous chercher jusqu'ici... Est-ce que vous n'allez pas me suivre ?

Souvent le matelot se répandait en invectives ; alors les garçons jetaient le trouble-fôle à la porte. Souvent aussi le marin était touché de honte. Il se levait, il accompagnait le pasteur jusque chez lui. Là

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l'excellent homme offrait le thé et, pour distraire son hôte, montrait la lanterne magique. Après qu'il s'était emparé de la curiosité, en faisant défiler sur l'écran les sites pittoresques du monde, soudain il -lissait dans son appareil une image inattendue. C'était, artistement coloriée et démesurément grossie, quelqu'une de ces planches de clinique qui montrent la chair humaine ravagée par toutes les lèpres de la débauche. Le matelot demeurait muet ; petit à petit au souvenir de ses orgies, la terreur lui entrait dans l'àmc; il ne voulait plus voir; il demandait grâce. C'était la minute attendue. Le bon pasteur lui commandait de se mettre à genoux et il le faisait prier. Arrêtons-nous un instant devant ce Norvégien qui baisse la tète et qui se frappe à grands coups lu poitrine. Sans doute cette heure de contrition sera courte,— une accalmie entre deux tempêtes. Mais elle est admirablement sincère. C'est comme une vague de fond qui découvre le sol du détroit, elle met à nu les abîmes du cœur. Oh ! comme il serait à souhaiter que les hommes de races différentes fussent un peu moins prompts à juger des voisins dont ils ignorent la vraie nature ! Comme la paix du monde gagnerait à celte sage réserve ! Bien des fois, dans le Nord, j'ai souffert de constater avec quelle ignorance, quelle injustice nous sommes jugés. Un homme comme Bjôrnson, qui est venu habiter parmi nous et qui

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est trop Norvégien pour ne pas connaître jusque dans les moelles tous les vertiges de son peuple, a bien osé dire (dans une conférence sur la chasteté qu'il a promenée de ville en ville), « que nos auteurs français ont enfin découvert le gouffre de nos vices et que le monde a été empeste de ce qu'ils en retiraient ». Quand l'aveuglement — je ne veux pas supposer la mauvaise foi, ni cette faiblesse, si fréquente chez les grands orateurs, de flatter les foules à la place qui provoque l'applaudissement, — quand l'aveuglement est si fort chez un meneur d'hommes, comment espérer la justice des individus quelconques qui trouvent dans le mépris du prochain un plaisir de vanité trop facile ? Comment faire comprendre à des fanfarons de vertu que nous sommes, nous autres, des fanfarons de vice ? Ayant vu vivre la Norvège de près, l'ayant profondément aimée, je voudrais plaider pour ma part, avec une conviction passionnée, contre le jugement qu'un Latin portera infailliblement devant les contradiclions morales dont l'étude des mœurs Scandinaves nous donne le spectacle, contre l'accusation d'hypocrisie.

— Eh quoi! diront les gens de chez nous, vous voulez nous faire croire qu'il n'est pas un hypocrite, ce Norvégien, qui, dans le môme temps où il vole librement pour que nul débit d'alcool ne soit ouvert dans sa commune, cache sous son lit un petit fût

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d'aquavit et se grise avec ses volets fermés? Ce n'est pas une hypocrite cette vertueuse Norvège qui permet à ses garçons de fréquenter les filles sans aucun contrôle, alors que les statistiques de naissance affirment que la séduction est ici plus fréquente que peut être en aucun autre pays d'Europe ? Quand nous autres, Latins, nous roulons au dévergondage, c'est du moins avec une franchise qui nous absout, parce qu'elle ne cherche point à commander le respect au reste des hommes. Il n'y a pas de pharisaïsme dans notre cas. L'homme qui se débauche fait ouvertement son choix entre la vertu et le vice, entre l'estime des honnêtes gens et le vertige de son plaisir.

C'est là que gît tout le procès. Le Latin est au fond ixîrsuadé qu'en cédant à ses instincts, il reste 0 dans la bonne loi naturelle ». Il est heureux dans son péché. Il y jouit, il n'y sent point ce divorce profond de l'àino et du corps qui terrifie le Scandinave, parce qu'il ravale l'humanité à la brute. Il reste équilibré, maître de soi dans la volupté comme dans le reste. Il a inventé, pour nomiper son dérèglement, un mot qui n'a d'équivalent dans aucune langue. Cela s'appelle la « fétc », c'est-à-dire une réjouissance où l'esprit a sa part comme le reste, d'où l'intelligence exclut la cruauté. Dans l'abandon à ce plaisir, aussi intellectuel que

sensuel, le Latin n'a point de remords ; de là sa franchise .

Au contraire, l'homme du Nord, scrupuleux jusqu'à l'angoisse crucifiante, garde, au milieu même de sa débauche, le sentiment quil vaudrait mieux faire autrement. Il sait que l'alcoolisme est une tare de sa race ; il veut être avec ceux qui proposent un remède à cette misère. Il vote d'enthousiasme les mesures les plus absolues. Dans la pratique, il ne trouve pas en soi la force nécessaire pour Foutenir quotidiennement ces beaux élans, cet amour pour la sobriété et pour la chasteté, pour la probité, pour l'honneur, pour tout ce qui lui conciliera l'estime des autres et de soi-même; il succombe en secret, avec des remords qui empoisonnent toute sa joie, et qui sont un commencement d'absolution.

A qui dirait que je fais ici la théorie, non point du scrupule, mais de celle morale dont Port-Royal reprochait la pratique à ses adversaires, je répondrai par ces anecdotes qui jettent un rayon de lumière dans le fond de l'âme Scandinave sans distinction de nationalité suédoise, danoise ou norvégienne.

A Stockholm, un des officiers les plus distingués de l'armée suédoise, qui a donné sa démission pour se mettre à la tête des Salutistes, m'a conté cette histoire.

Un jour, un homme et une femme étaient entrés

dans une réunion de cantiques pour faire du tapage et pour railler. Tout d'abord ils interrompent le sermon par des quolibets, mais soudain la femme est touchée au cœur par les paroles qu'elle entend. Elle fond en larmes. Une jeune fille salutiste vient s'asseoir à côté d'elle, la questionne affectueusement, lui demande son adresse. On la visite. Elle avoue qu'elle descend dans les rues et que l'homme qui l'accompagne vit d'elle. Lui est un fils de bonne famille, — son père était docteur, — mais il est paresseux. Un jour, il a volé, on l'a chassé de sa place; il est tombé dans cette ignominie. L'un et l'autre, ils ont honte d'eux-mêmes, ils demandent qu'on les relève. L'homme est placé dans une comf agnie de chemin de fer, là même où il avait volé, afin que le souvenir de sa faute soit un élément de sa régénération ; la femme est installée dans un ouvroir. Une année passe. L'un comme l'autre, ces néophytes semblent sauvés ; comme ils s'aiment toujours, on les marie. Ils ont maintenant une maison, ils recomraencerit la vie. Un matin, l'officier salutiste voit l'homme se précipiter dans son cabinet. Il 86 jette sur une chaise, il sanglote.

— Je suis retombé... J'ai abandonné ma femme... J'ai rebu, j'ai revolé... Ma mère l'a su, elle s'est noyée... La police me cherche... Donnez-moi de l'argent pour que je me sauve en Amérique...

L'officier répondit:

— Il faut expier. . . Si vous voulez fuir, la porte est ouverte. Mais si vous voulez sauver votre âme, vous irez au-devant du châtiment. Voilà un téléphone. Avertissez la police que vous ne vous cachez plus et qu'elle peut venir vous chercher ici.

L'homme hésita une seconde, puis il dit :

— Je suis à bout.

Et lui-même il avertit le posle.

L'officier de qui je tiens ce récit a ajouté :

— Il a été condamné à deux ans de prison. 11 a dit: « C'est juste. » Et dans tout cela sa pauviv femme est admirable. Elle répète : « Quand il aura fini sa peine, je le reprendrai. »

La première fois que je visitai Copenhague, B..., qui me montrait la ville et qui connaissait ma curiosité pour les gens d'en bas, arriva brusquement le cocher qui nous menait :

— Tournez à droite, lui dit-il. Conduisez-nous dans le quartier des matelots.

Mais, au lieu d'obéir, l'homme se détourna sur son siège et il dit à B... d'un ton de reproche:

— Vraiment, vous n'allez pas faire passer monsieur, qui est étranger, par cette mauvaise rue!

Je me souviens que je rapportai ce trait de mœurs dans une chronique du Figaro. Ce fut à Copenhague une occasion de polémiques. Des jour-

naux dissertèrent philosophiquement sur l'étonnement de ce Français qui avait reçu d'un cocher danois une leçon de décence. A la fin de l'année, un vaudevilliste très spirituel fil, dans une revue, des couplets sur mon aventure. J'y suis nommé par mon nom. La chanson est devenue si populaire que, deux ans plus tard, George Brandès l'entendit chanter par une petite fille. Elle avait appris celle ritournelle à l'école.

A Copenhague, j'ai eu une autre surprise, — tou- I jours dans le quartier des matelots. On m'avait conseillé de m'y rendre, après souper, pour voir fonctionner de mes yeux la « mission de minuit». C'est une association qui s'est formée entre gens du monde « afin de protéger le peuple contre ses vices ». Elle a pour président un homme qui porte un nom célèbre en Danemark et en Europe, le comlo de M... Toutes les nuils,à tour de rôle, ces messieurs vont monter une garde nocturne dans les pires carrefours de la ville. Comme les patrons des établissements suspects payent redevance pour exercer leur commerce, les missionnaires de minuit ne doivent pas arrêter par le bras les clients qui se présentent aux portes des maisons de plaisir. Du moins peuvent- ils opposer leur corps à la volonté du visiteur, lui barrer le chemin. Tout cela ne va pas sans bagarre.

Peu de jours avant ma visite, le comte de M... avait surpris dans la rue un ouvrier qui suivait une jeune femme. Au détour d'une rue, il la saisit par la taille et l'embrassse dans le cou. Le missionnaire accourt à la rescousse. Il harangue l'ouvrier.

— Mes amis... ne continuez pas... ce que vous faites là est très mal... vous perdez vos âmes...

L'ouvrier, d'abord ahuri, proteste. Des injures on passe aux coups. Le comte de M... riposte. L'homme de police emmène tout le monde à son commissariat. Là, on s'explique : l'ouvrier et la jeune femme étaient mariés depuis quinze jours. La mission de minuit fut condamnée à cinq couronnes d'amende.

Elle n'a pas toujours la main si malheureuse. A force de monter la garde devant les auberges du péché, elle a fait faire faillite à plusieurs établissements louches. Ne croyez point qu'elle les ait fermés. Elle a pris l'immeuble à bail, elle s'est installée dedans. Afin de mieux confondre les anciens clients que l'habitude ramène, elle a conservé à la maison son aspect connu ; tous les soirs, elle allume sa lanterne trouble, elle ferme à demi ses volets sous lesquels filtre un rais de lumière. Le paysan en visite à la ville, le matelot dél)arqué du matin, se présentent à la porte hospitalière. Ils la poussent, ils trouvent le comte de M... et ses associés assis

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autour d'une lable couverte de brochures; sur toutes les murailles, des versets de l'Écriture, des transparents lumineux représentant le Nazaréen crucifié, et M. de M... dit à son visiteur abasourdi :

— Mon frère, réjouissez-vous. Vous veniez cherclier le péché, vous trouvez Christ.

Tandis que l'on m'exposait le système et que j'écoutais ces explications avec la politesse secrètement ironique d'un Latin qui juge d'un peuple par son peuple et qui songe tout bas à la façon dont un ouvrier français accueillerait cette pieuse supercherie, quelqu'un frappa à la porte. On lui ouvrit. C'était un maçon d'aspect misérable. Il dit avec un ton de mélancolie qui me résonne encore dans l'oreille :

— Je viens vous trouver, car une bonne parole, cela fait quelquefois du bien quand on a le cœur vide.

Voilà la note que vous recueillez du haut en bas du monde Scandinave. On m'a dit, en Norvège, que toutes les surprises qui, de temps h autre, montrent le vrai fond de la nature, derrière la décence ofTicielle des mœurs, sont le fait de personnes mystiques qui passent brusquement des paroles édifiantes au plus fâcheux cynisme. Dans cet ordre d'idées, on n'est point encore remis du scandale que causa dernièrement le pasteur L. 0... L'opinion publique le

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tenait pour un saint homme ; il avait ce don d'éloquence qui, là-bas, galvanise les enthousiasmes. « On aurait voulu, me dit une de ses ouailles, se laisser porter sur ses bras jusqu'au ciel. » Un jour, ce malheureux monte en chaire et, au lieu de prêcher, à la stupeur de toute la Norvège, il se confesse :

— Je ne peux pas vivre un jour de plus sous l'oppression de mes péchés...

Il dit tout, tant de jeunes femmes, tant de jeunes filles détournées de leurs devoirs; pis encore, l'argent des bonnes œuvres, les sommes énormes qu'il a reçues, gaspillées dans le plaisir, volées à l'église et aux pauvres gens. L'auditoire s'épouvante ; on se voile la face, on se détourne avec horreur. Lui s'enivre de celte réprobation et de ces haines; il continue à se frapper le cœur comme un homme qui se poignarde.

Ce sont ces excès de vertus et de vices qu'il faut toujours avoir sous les yeux quand on veut parler de la Norvège avec justice.

11 semble que l'humanité soit vraiment parvenue h la fin d'un cycle et qu'au seuil de temps nouveaux, elle hésite sur la route où elle s'engagera. La Norvège, si mystique, si brutale, si scrupuleuse, souffre, plus cruellement que tout autre peuple, des contradictions de sa nature, du divorce entre les hautes

tendances de l'âme et la fatalité des instincts. Tous ceux qui sont curieux de vie morale suivent ce débat avec un intérêt passionné, car ce petit peuple est décidé à marcher en éclaireur sur la route inconnue.

TEiSbAKCES

Observons les mouvements d'une bête domestique qu'un paysan sort de l'étable pour la conduire à la pâture verte. Tout de suite, l'animal va brouter au bout de sa corde. Il tond l'herbe dans un cercle régulier dont le piquet de fer est le centre. Pour étendre, aussi loin qu'il peut, son droit de pâture, il incline sa tète, il allonge sa langue. Quand il est convaincu de l'inutilité de son effort, il revient à l'herbe qu'il a tout d'abord foulée. D'une dent régulière, il la rase, aussi près qu'un faucheur; puis, lorsque enfin la place est nette, il se couche, il ramène

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dans sou palais pour une mastication lente, pour une digestion plus profitable, cette nourriture qu'il avait avalée avec une voracité où Ton flairait de l'inquiétude. L'herbe, cette fois, donnera tous ses sucs; l'àme végétale va monter d'un degré dans l'échelle de la vie.

L'esprit humain n'a pas procédé autrement que (vtte bêle à l'attache. Impatient des liens de matière qui l'empêchaient de prendre son essor, il a tout de suite couru au bout de sa liberté; tout de suite, il a atteint les limites du cercle où l'entrave du corps le tient prisonnier. Après cela, il a vécu de vérités foulées; à cette heure, nous ne faisons que ruminer, dans de savantes et minutieuses analyses, les problèmes où la voracité des curiosités primitives a laissé l'empreinte de sa dent.

Avant les sages de la Grèce et leurs enquêtes cosmogoniques, les Hébreux (pour ne parler que des aïeux de pensée dont chacun connaît l'histoire), avaient noté, dans leurs livres sacrés, le combat du bien contre le mal, des bons anges contre les démons. Déjà, ils avaient symbolisé la lutte éternelle des deux principes de nuit et de lumière, qui, commencée sur le champ de bataille de l'Univers, se continue, en épisodes, dans l'âme de tout individu conscient. Déjà ils avaient senti que ces escarmouches éparses ont pour l'hmnanité un intérêt plus profond que l'aven-

ture totale du Monde. Si supérieurs dans la spéculation, si fragiles dans la conduite, les Hébreux avaient figuré leur tendance spirituelle dans l'image de ce coup de lance que l'archange Michel enfonce au flanc du révolté.

Platon, plus esthétique, plus indulgent envers la chair, qui a pour soi la beauté visible, ne demande pas un si grand effort à l'esprit. « 11 suffit, dit-il à son philosophe, que tu fasses vivre dans une paix harmonieuse ces deux puissances qui te mènent. Figures-toi que tu es monté sur un char, où sont attelés deux coursiers disparates. L'un, ailé et blanc, qui veut t'emporter dans les espaces; l'autre, noir et cramponné à la terre, qui, si tu ne le domptes pas, te traînera aux abîmes. Oblige ces deux bêtes ennemies à supporter le même joug; combats la fougue de l'un par la fougue de l'autre; mets dans ta main leurs deux résistances. »

La solution de Platon est raisonnable, équilibrée, esthétique comme toute la pensée de celte Grèce, qui rêva la parfaite harmonie du moral et du physique pour ce « héros » qu'elle voulait produire. Il restait à proposer une troisième solution au problème du dualisme : le triomphe de Satan sur Michel, du coursier noir sur le coursier blanc; il restait à démontrer la nécessité de celte victoire. La philosophie moderne, interprétant dans un sens pessimiste des lois de vie

nouvellement formulées par la science, a donné toute SCS préférences à cette dernière hypothèse. Après les philosophes, la doctrine du désespoir a conquis les artistes, les politiciens. Toutes les questions s'effacent devant cette hésitation primordiale. A cette heure, l'humanité civilisée se demande si elle va conserver son idéal de bonté ou s'orienter définitivement du C(Mé de la violence.

Nous avons vu quelles fatalités de climat et de race disposaient le peuple norvégien à accueillir plus facilement que les races méridionales ces doctrines mélancoliques. Le proverbe : « le chagrin est comme la mer, il n'a point de bornes », est ici presque aussi ancien que le symbole de ce serpent à la gueule ouverte, image d'un dieu méchant, qui dévore le monde. La contemplation de ces nécessités sombres pesait sur des hommes comme Sigurd jusqu'à déséquilibrer leur raison. A mesure que la vie intérieure a grandi aux dépens de l'autre, ces angoisses ont augmenté. Elles aboutissent aujourd'hui à ces nombreux suicides qui sont une des maladies mentales de la race. L n Scandinave se tue presque aussi facilement qu'il part en voyage. 11 quitte son pays pour émigrer de la nuit vers le soleil ; il sort de ce monde, pour voir si vraiment une lumière brille derrière la porte d'ombre.

Ici, comme ailleurs, le christianisme a pour un

temps détourné les esprits de la contemplation du mal universel. Il apportait dans le monde une idée qui manque au splendide égoïsme platonicien : la notion définie du « prochain ». En effet, pour que ce « héros » rêvé par la Grèce comme le produit idéal de sa civilisation, pût s'adonner à la parfaite culture de son corps et de son âme, il fallait lui épargner toutes les besognes serviles. Il y en a de matérielles et de morales. Il y en a qui déforment le dos de l'ouvrier, dans un mouvement quotidien et douloureux; il y en a qui ont prise sur les qualités les plus précieuses de l'âme : l'indépendanco, la générosité. Besognes utiles tout de même, nécessaires à l'État, et qui paient, par l'humble soutTrance d'une foule, la belle santé intellectuelle du héros.

Bien que nous ayons peu de renseignements sur la façon dont les Vikings traitaient les prisonniers, hommes, femmes, enfants qu'ils ramenaient dans leur pays, à juger sur les effrayantes cruautés par lesquelles ils terrorisèrent l'Europe, le sort de ces conquis fut plus affreux que celui d'un esclave grec dans la cité d'Athènes. A défaut de pitié, la raison cultivée n'intervenait pas ici pour interdire au barbare les excès de la force. Jusqu'au jour où le christianisme eut non seulement conquis les esprits, mais réformé les mœurs, le Scandinave demeura toujours prêt « à faire pleurer le sang » aux vaincus.

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Aux excès de l'orgueil grec, aux férocités de la robustesse barbare, le christianisme apportait cette règle qui allait mettre une limite à tous les excès d'égoïsme: « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit à toi-même » ; et, dans ces « autres », il enveloppait, les esclaves, les vaincus, les femmes, les enfants, les faibles, tous les humbles, tous ceux « qui portent le poids du jour ». Il no créait pas dans l'être humain une vertu nouvelle ; mais il éveillait un instinct dormant, qui ne s'était manifesté qu'occasionnellement, par hasard : l'instinct de solidarité dans la souffrance. C'était un sentiment merveilleusement social, car il donnait pour fondement aux mœurs nouvelles l'égoïsme bien entendu, une habitude de Tàme qui est un raisonnement et une secrète volupté. Partout, l'idée du prochain faisait faire un immense progrès à la vie sociale. Elle la créait dans le Nord. Elle rassurait ces millions d'âmes serviles, que la vie païenne avait broyées ; elle les tirait de cette angoisse quotidienne où nulle vertu ne peut s'épanouir; elle les intéressait à la conservation de l'édifice social, dont jusque-là elles n'avaient jamais rêvé que la destruction. Pour ceux qui étaient la tète de la nation, elles les arrachait à l'isolement de l'égoïsme aûn de les faire vivre d'une existence plus largement humaine. Elle montrait la sécurité non plus dans les lois féroces, dans

les supplices, mais dans des mesures de douceur, dans la volonté de travailler à l'allégement de la souffrance de tous. C'est parce que le christianisme était merveilleusement social, qu'il a conquis le monde ; c'est dans sa vertu sociale qu'il se retranche aujourd'hui, comme dans une acropole, pour repousser le suprême assaut.

Malheureusement, le christianisme, si intelligent des nécessités sociales, n'a pas tenu, au point de vue moral, les espérances qu'il avait fait concevoir. Sa doctrine enfermait sans doute des éléments caducs; surtout les castes sacerdotales qui se réservèrent le droit de commenter celte doctrine, se sont particulièrement attachées, ainsi qu'il fallait s'y attendre, à ce qu'il y avait dans la nouvelle formule religieuse de plus fragile, de plus accidentel et humain.

Le citoyen de la société nouvelle qui, par le respect du prochain et de ses droits, contribue à faire régner la paix sur la terre, ne s'élève pas au-dessus de l'utilité bien entendue. 11 n'y a rien de moral dans son action ; il ne fait qu'acquiescer, par un raisonnement probe, à un pacte dont il a reconnu les avantages. Où commence l'effort moral? Le christianisme répond : A l'aniour de Dieu. « Jésus, dit l'Évangéliste, entra dans un bourg, et une femme, nommée Marthe, le reçut dans sa maison. Elle avait une sœur, nommée Marie, ([ui, se tenant aux pieds de

Jésus, écoutait sa parole. Mais Marthe était fort occupée à préparer tout ce quMl fallait, et, s'arretant devant Jésus, elle lui dit : « Seigneur, ne considérez-vous » point que ma sœur me laisse servir toute seule? » Dites-lui donc qu'elle m'aide. » Et le Seigneur lui répondit : « Marthe, Marthe, vous vous inquiétez cl ï vous vous embarrassez du soin de beaucoup do B choses, cependant une seule est nécessaire. Mari(> » a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point » ôtée. »

C'était sur le balcon d'une petite maison de bois, au fond d'un fiord, tout noir de sapins, au pied d'une montagne couronnée de neiges éternelles, qu'une de ces femmes norvégiennes dont Ibsen a peint l'état d'àme dans les Revenants, une madame Alving, me relut ce passage de l'Écriture.

— Vous le voyez, dit-elle, la supériorité de la vie contemplative sur la vie d'action, de l'amour oisif de Dieu sur les tracas que le chrétien peut se donner pour améliorer par son effort la condition matérielle du prochain, est ici clairement affirmée. Comment ne pas penser que le Christ, qui a prononcé tant de paroles éternelles, fut, ce jour-là, l'homme d'un seul temps et d'un seul pays? Il songea à son peuple oriental de Jérusalem, facilement rassasié, rafraîchi, protégé contre les rigueurs du climat par la clémence du ciel. 11 nous a oubliés, nous autres

qui devions venir à lui des autres bouts de la terre. Voyez ces neiges, là-haut. Dans quelques mois elles vont redescendre, elles noieront ces sapins, le fiord gèlera. Que deviendraient à ce moment-là mon mari, mes fils, nos domestiques, si je suivais ce conseil de langueur orientale; si, au lieu de veiller aux soins absorbants de ma maison, je m'oubliais à écouter la parole ; si, quand les miens rentrent transis de la scierie, je leur répondais: « Des vêtements chauds ne vous sont point préparés, le feu est éteint, le repas n'est point prêt. . . Je ne puis m'inquiéter de beaucoup de choses.. . une seule est nécessaire. »

Il se peut que, pendant la barbarie du moyen âge, la contemplation ait été nécessaire pour faire contrepoids à la sensualité énorme. Celui qui, dans la paix d'un cloître, écrivait le livre de Ylmitation, bâtissait le radeau sur lequel l'humanité entendait placer son plus précieux bagage, les bijoux spirituels qu'elle voulait sauver de la tourmente. Le développement mystique du christianisme à cette époque eut son explication et son excuse dans la barbarie des temps. Par malheur, les hommes qui s'étaient constitués gardiens de l'idée chrétienne ne devaient jamais se défaire des habitudes qu'ils avaient prises dans cette longue séparation du monde. Sortis du cloître, ils devaient glisser à transporter dans la vie pratique leur idéal monastique.

L'erreur capitale, pour le moine et pour le prôlre, ce n'est point le péché contre la morale, c'est le péché contre le dogme. La vie religieuse imposait de longs noviciats qui permettaient d'éprouver les âmes et la sincérité des vocations. Plus tard, l'exacte discipline de la vie claustrale diminuait la fréquence du péché par la rareté des occasions. A supposer que Ion glissât à l'intempérance, ce n'était que l'homme qui se souillait dans ces excès. Mais c'était le prêtre qui était en cause dans les questions de doctrine. L'épopée de la débauche monacale est un argument au service des fanatiques qui triomphent sans philosophie des fatalités de la chair. Ceux qui, dans un esprit moins prévenu, ont étudié l'histoire de la vie claustrale, savent que le péché qui la révolutionna, qui mit tout à feu et à sang, ne fut ni la luxure ni la gourmandise, mais le péché d'orgueil, qui aboutit à l'hérésie. La défense du dogme, de son intégrité, de son orthodoxie domine hautement chez le moine les préoccupations morales. Et c'est sur les communautés qu'il faut avoir les yeux quand on parle de l'évolution historique de la pensée chrétienne ; le prêtre séculier qui disait la messe, administrait les sacrements, soulageait les malades, pouvait bien édifier son diocèse par sa sainteté; son influence ne s'étendait pas plus loin que sa bénédiction. Cette erreur fondamentale des défenseurs du chris-

tianisme (le pasteur luthérien, dans son église Scandinave, a toujours été bien plus préoccupé de défendre ses ouailles contre l'erreur calviniste ou roumaine que d'adapter la morale aux mœurs d'une société nouvelle), cette erreur fondamentale dos défenseurs du christianisme n'était qu'a demi fâcheuse quand elle opposait la digue du dogme au torrent de la brutalité. Elle s'est révélée déplorable lorsque la citadelle du christianisme a été battue en brèche, non plus par les passions furieuses, mais par les méthodes de la science moderne. Devant ces ennemis nouveaux, dont les armes avaient une puissance de perforation inconnue, l'Église chrétienne n'a rien changé à sa lactique, rien modifié dans ses procédés de polémique. Elle a refusé de venir engager le combat dans la plaine ouverte où on lui proposait la bataille. Elle a déclaré qu'elle restait dans sa bastide et qu'elle y attendait avec confiance le dernier assaut. Elle se souvenait du temps où il lui sulïïsait de produire sur le rempart d'une ville un évéque avcr' des paroles d'interdit dans la bouche pour qu'un barbare victorieux reculât avec son armée. Elle se rappelait que les empereurs et les rois, dont nulle puissance humaine ne pouvait arrêter l'elTort ambitieux, étaient rentrés dans les frontières de leurs États par la crainte de l'excommunication. Elle ne pouvait admettre que le dogme dont elle vivait.

TENDANCES. 28j

auquel elle avait tout sacrifié, eût perdu sa vertu sur les âmes. Elle avait la foi qu'il ferait pour elle les miracles nécessaires, comme au temps où une fanfare de trompettes faisait crouler l'enceinte d'une ville forte, où le soleil s'arrêtait pour éclairer plus lonlemps la vicloirc du peuple de Dieu.

Dans celte certitude, au lieu de fournir des arguments moraux à ceux qui la suppliaient de les aider à sauver de l'universel naufrage l'idée du bien, l'idée de la justice, l'idée du sacrifice méritoire, elle a répondu aux attaques du rationalisme, du pessimisme, du nihilisme final où nous aboutissons, par l'affirmation intransigeante du dogme. Elle s'est imaginé qu'elle avait affaire à une hérésie quand c'était, devant elle, les fondements mêmes de la conscience morale qui s'écroulaient. Il s'agit bien de savoir h cette heure si l'orthodoxie habite le camp des romains ou celui des réformés; si tel évangile est inspiré ou apocryphe, si un clergé a le droit d'aflieher des préférences polilifiucs. Ce qui est en question, ce n'est même plus l'idée morale, le bien et le mal, c'est le principe de toute société, le contrat d'utilité bien entendue qui empêche l'humanité de retomber dans la vie sauvage.

C'est le critique danois George Brandès qui a fait entrer le monde Scandinave dans le mouvement de la pensée moderne. Quand il commença d'enseigner

par la parole et par le livre les principes de la philosophie nouvelle, Ibsen et iîjôrnson s'attardaient dans le romantisme et dans la paraphrase des Sagas. Le désarroi qui avait suivi la défaite du Danemark avait amené une réaction piétiste. Toutes les issues étaient fermées à la pensée libre.

Les persécutions dont Brandès fut l'objet à cette époque tournèrent au triomphe de sa cause. Nous commençons seulement de connaître, en France, le rôle que cet écrivain philosophe a joué dans l'évolution de la pensée Scandinave ; du moins ne devonsnous pas ignorer qu'après la guerre de 1870, ce grand avocat de toutes les libertés intellectuelles prit, dans son pays, contre l'opinion publique, la défense de la France, qui s'écroulait. Il fouailla jusqu'au sang cette hypocrisie luthérienne qui s'obstinait à voir dans l'abaissement momentané de la F'rance un châtiment des vices latins. Il accepta tous les déboires, les plus scandaleuses injustices, l'exil, plutôt que de renoncer sur un seul point à la liberté de sa pensée.

Cette noblesse d'âme eut la récompense qu'elle méritait. Ce petit peuple danois qui, au lendemain de sa défaite, avait décidé d'expulser de sa langue tous les mots d'origine germanique, ne put supporter l'idée que Brandès, retiré en Allemagne, « ne penserait plus dans la langue de son pays ». Quels que

soient ses sentiments de loyalisme pour une famille royale qui lui a fait, en Europe, une place glorieuse, il se sépara nettement de ses souverains dans cette occasion morale. Des commerçants, des négociants, des marchands de poisson ouvrirent une souscription nationale pour que Braudès, à qui le droit d'enseiguor avait été refusé par l'Université, revînt s'installer à Copenhague, et pour qu'il continuât d'écrire en danois son histoire littéraire des Grands Courants européens •.

Quand un homme exerce une pareille fascination sur ses compatriotes, c'est sans doute que l'on admire en lui des dons exceptionnels de pensée et de st)le, mais c'est aussi qu'il apporte une vérité attendue. Le monde Scandinave devait trouver dans la doctrine de l'évolution, dans la théorie de l'in- Ouence des milieux, une explication à toutes les inquiétudes qui le travaillent. Plus que tout le reste, le déterminisme, conséquence de ces croyances scientifiques, calmait comme un baume celte plaie cuisante du scrupule qui ronge les âmes du Nord comme le scrofule s'attache à la chair.

Le Norvégien reconnaît en soi-même la vérité des

1. Aw sujet de l'influence exercée par Brandès sur l'art et sur la pensée du Nord, voir la Littérature Scandinave^ de L. Bernardin!. (Pion 189^) le livre de JœK^r sur Ibsen.

lois de la sélection et il ne permet pas que les autres prétendent s'en affranchir.

Vingt fois on m'a dit dans le Nord :

— Admettons que nous soyons particulièrement déshérités, que nous payions cher l'audace de nous être installés sur ce sol de rochers et de glaces malgré Dieu. Le spectacle que nous donne, du haut de nos montagnes, le reste de l'Europe, les nouvelles du continent qui nous arrivent dans notre solitude d'hiver, ne sont pas faits pour modifier notre foi dans le dogme moderne de la lutte des espèces. Ici, nous combattons les fatalités naturelles; mais, vous autres, vous vous détruisez entre vous. L'espèce germanique marche contre l'espèce latine ; le vainqueur n'est pas celui qui a le droit, mais celui qui a la force. En dedans des frontières, les classes sociales se déchirent. L'incendie de la Commune continue de couver sous vos institutions républicaines. Qu'il ait le vent pour lui, il se rallumera, il consumera tout. Vraiment, vous nous faites sourire quand vous dites que l'humanité moderne adore un autre Dieu que la force violente. C'est le seul culte qui met tout le monde d'accord, démocrates, rois, socialistes et empereurs. L'Europe est divisée en deux camps et les nations couchent sur leurs lignes de bataille. A l'intérieur des États, les querelles de races et d'argent troublent la paix, menacent des

ÎENDANCES. 289

unités que d'immenses massacres ont déjà payées. La politique est réduite à des expédients d'occasion ; leur opportunité varie d'année en année, d'heure en heure. Quand elle sera acculée aux difficultés inextricables, elle se tirera d'affaire par la conflagration générale. Cette tuerie retardera la bataille sociale, elle ne la supprimera pas. On le sait. Entre deux sangs, on aime mieux verser celui de l'étranger. On voudrait laisser aux générations à venir la répugnante besogne do la guerre civile: n'est-ce pas le théoricien de votre socialisme, M. Benoît Malon, qui dit dans son livre, le Nouveau Parti :

« On n'arrivera jamais à, convaincre la bourgeoisie qu'elle doit se prêter à la socialisation des capitaux. C'est la force qui décidera de cette question en dernière analyse; la force, l'accoucheuse des sociétés modernes, dit Marx. »

Cette force, invoquée par les hommes du Nouveau Parti comme une déesse favorable, n'a pas attendu le xix" siècle pour aspirer au gouvernement du inonde. Je relisais nîiguère le Prwice, de Machiavel, et je m'arrêtais sur ce septième chapitre qui a pour titre: Di quelli che per scelleralezze sono pervenuti al principato. La théorie de l'opportunité occasionnelle de regorgement pour l'usurpation du pouvoir y est exposée avec un sang-froid qui est pour plaire

290 NOTES SUl\ LA NÛUVÈ(;E.

aux struggleforlifeurs *. Mais il reste que Macliiavel écrivait pour Laurent le Magnifique et quelques dilettantes de son entourage. Sous sa froideur cynique perce un mépris évident de la foule, chair à plaisir pour les princes. Les prêtres d'Egypte estimaient que certaines vérités religieuses ne doivent point sortir de la caste sacerdotale. Pareillement, Machiavel jugeait in petto que les axiomes de sa politique n'étaient point de ceux que l'on doit divulguer aux foules. Il les eût moins choyés s'ils fussent tombés dans rintelligencc publique. Au contraire, le danger de la doctrine du struggle, c'est qu'on l'a mise à la portée des foules. Elle ne représente plus seulement l'emploi de la violence comme un instrument nécessaire des progrès, elle affirme que c'est un droit, un acte moral, si l'on peut user de ces mots pour caractériser les entreprises d'hommes qui nient l'existence de la moralité et du droit. Le darwinisme politique formule, comme une vérité de raison, un procédé d'action que l'on dissimulait jadis sous des idées de patriotisme, sous des nécessités publiques. 11 est plus pernicieux que l'hypocrisie et que le cynisme, en ce qu'il ne laisse d'espoir ni à la faiblesse, ni à l'amour.

1. Le mot est de M. Alpliunse DjhkIcI qui IVcrivil |iuur la première fois dans son drame, la Lttlte pour la Vie.

TENDANCES. 2*jl

Tel quel, ce principe de la concurrence vitale semble si solidement assis sur les ruines des morales et des sociologies que sa légitimité n'est plus en discussion. On se préoccupe seulement de la forme qu'il donnera aux futurs groupements d'hommes.

Mous verrons tout à l'heure que si la Norvège a été jusqu'ici indemne de l'anarchie politique — ce cauchemar qui pèse sur le troupeau des civilisés — elle a connu l'anarchie morale. L'une mène à l'autre. Et vraiment, lorsqu'une fois les philosophes ont proclamé que la force est le commencement et la fin de tout, de quel droit interdire aux individus, décidés à l'action, les entreprises que la collectivité se permettait jadis au nom des idées sociales de race et de patrie? Dans cette fiction, les deux malfaiteurs qui s'associent pour étrangler une vieille femme et qui ensuite vont dépenser dans un bouge l'argent qu'ils ont volé sur leur victime, n'agissent pas autrement que les soldats qui se portent sur une frontière pour fusiller leurs voisins, et leur imposer, après regorgement, une rançon de milliards.

Quelque importance que lui donne l'inquiétude jiublique, l'anarchie n'est qu'un épouvantail auquel nulle réalité immédiate ne correspond. 11 reste encore à la collectivité assez de force morale, d'instinct de ses intérêt généraux pour écraser ces rébellions et pour convaincre l'individu de son

impuissance. Le péril pour la morale n'est poinl de ce côté-là, mais bien plutôt dans le triomphe imminent du socialisme.

Dans sa forme militante — les périodes d'utopies sentimentales sont depuis longtemps traversées — il ne s'attarde pas à démontrer que ses revendications sont conformes à la justice : il affirme qu'il est la majorité. Il annonce qu'en vertu du droit du plus fort, il oppressera la minorité le jour où il aura fini de compter ses partisans. Le socialiste est tout à fait brouillé avec l'idée chrétienne du prochain. Il ne vise point à établir entre les classes différentes des rapports harmonieux ; il ne veut qu'écraser sous son nombre. Il nous ramène aux conflits d'il y a vingt siècles où une classe écrasait toutes les autres classes à son profit. Mais combien sa domination de majorité béotienne sera-t-elle inférieure à la tyrannie de la cité antique ! C'était une aristocratie qui menait les destinées du peuple athénien pour le profit de l'humanité. Dans la fiction du socialisme moderne, toutes les élites seront écrasées par une démocratie qui se cantonne dans les égoïsmes de l'heure.

— Il faut reconnaître, me disait un homme d'État norvégien, que vos Chambres sont responsables des progrès inquiétants du socialisme. Vous pensez que les prêtres auraient dû sortir du dogme

pour défendre la morale contre les théoriciens de la force? Vos hommes politiques n'auraient- ils pas dû s'arracher aux polémiques locales, à leur dilettantisme, pour se mettre an courant des problèmes dont les socialistes prétendent connaître seuls la solution? Il est chimérique de croire que le socialisme soit une panacée à tous les maux, dont les sociétés modernes souffrent ; mais il est exact qu'en France, depuis tantôt cinquante ans, les socialistes ont cherché plus obstinément que leurs contradicteurs un remède à ces misères.

Et on raillait l'ignorance de tant de politiciens français qui se déclarent socialistes en politique et évolutionistes en philosophie sans expliquer comment ils concilient ces contradictions radicales. La Norvège, plus logique, mieux renseignée, a jusqu'ici victorieusement résisté à l'invasion du socialisme, parce qu'elle ne veut faire le sacrifice, ni ;"» l'Ktat, ni à personne, de cette individualité dont la culture est le but même de l'évolution.

Un Scandinave qui a longtemps servi dans la marine chinoise me rappelait à ce propos comment les Fils du Ciel ont tranché cette difficulté avec bien d'autres. — Ils sont, disait-il, définitivement ennemis des aristocraties intellectuelles. Lorsqu'un jeune homme montre de l'intelligence, simplement de l'activité cérébrale, on se hâte de le soumettre à un régime

2ni NOTES SUR LA NORVÈGE.

d'examens qui l'occupera sa vie durant et l'empêchera de troubler l'État. On est persuadé que les progrès s'accomplissent à leur heure par l'élévation lente — combien lente ! — du niveau social. Les individus qui les hâteraient pour trouver un emploi à leur génie risqueraient, par égoïsme ou impatience, de les faire avorter. On les considère donc comme un danger public. Si la Chine se découvrait demain un Richelieu ou un Bismarck, elle se hâterait de l'envoyer à l'école des trente mille caractères; elle le mettrait dans une cage (c'est ainsi que l'on en use à l'endroit des candidats au titre de mandarin) sous prétexte d'isoler son travail. Elle lui prodiguerait les bourses, elle le gorgerait d'argent, et, dans cette pensée que l'inaction de l'individu intelligent n'est jamais payée assez cher par l'Etat, elle lui proposerait avec Confucius, l'idéal de l'obésité, « qui dispose à l'optimisme ». Le résultat du système est connu: c'est la parfaite stabilité politique, c'est-à-dire l'engourdissement de toute pensée, le statu quo, l'arrêt dans le développement d'une race, car ce n'est pas de la majorité anonyme et médiocre, mais de la minorité intelligente que l'évolution se soucie; il faut porter toute noire attention sur les individus de choix qui, sans souci de la famille, de la patrie, ni de l'Imnianité, partent à la conquête de « leur moi tout rond ».

Ce n'c?t pas la preinièiv fois (juo nous voyons paraître dans ces pages cette expression si norvégienne. Dans le désir oîi j'étais d'avoir la théorie complète « du moi tout rond » et de ses droits, j'ai prié un littérateur Scandinave, « qui pense et qui écrit pour son plaisir », de me décrire cette catégorie supérieure du « moi ». Voici ce qu'on m'a répondu :

— Vous avez tort de déclarer que l'égoïsme du « moi tout rond » est antisocial, immoral et le reste. Nous sommes les enfants gâtés de l'espèce, les seuls sujets dont elle ait cure; car, c'est par nous qu'elle espère accomplir un progrès. Le bélier que Darwin veut sauver de la dent des loups, c'est celui dont la toison plus épaisse brave les rigueurs de l'hiver. Si, pour subsister, celui-là a besoin de voler à quatre brebis leur part de prairie, qu'il la prenne, et si elles résistent, qu'il les tue de ses cornes plus robustes. La sélection — c'est-à-dire le progrès — se désintéresse du troupeau. L'espèce vit pour produire de temps en temps ce sujet d'élite, ce chef de file auquel tout doit être sacrifié.

» Dans l'ordre humain, celte qualité exceptionnelle varie d'un chef de file h l'autre. Il pourra se faire que ce soit seulement la beauté plastique, la belle proportion du corps, l'harmonie des lignes. Le devoir particulier de cet être beau, son droit pour

296 NOTES StR I,A NORVKOE.

mieux dire, sera do se procurer tout ce qui peut porter sa qualité distinctive à son plus beau relief. « En se parant, disait votre sage Renan, une femme accomplit un devoir, en un sens le premier de tous. » Et des sereines hauteurs où l'avait élevé sa méditation, il n'hésitait point à déclarer « que la beauté vaut la « vertu ». De même un sujet souverainement intelligent aura le droit de se cantonner dans son intelligence, de lui sacrifier les tendresses convenues, les préjugés soi-disant respectables. Aucune tradition de famille, aucun lien de reconnaissance, aucun égard pour les convictions dos autres, ne devra mettre une limite à son désir d'analyser, de comprendre, de scruter, de juger, de percer d'outre en outre. La nature l'a armé d'un outil perforant ; il faut qu'il l'exerce ; le cri de la souffrance humaine ne l'arrêtera pas plus dans l'exercice de son acuité intellectuelle que le gémissement du sapin sous les scies n'inquiète nos ouvriers. Enfin, si le chef de file n'est ni un prototype de beauté, ni une intelligence d'exception, mais seulement une force de volonté, une énergie, une puissance d'action accumulée, c'est perdre son temps que de lui apprendre ce qu'il sait en naissant : à savoir qu'il est au-dessus de la loi, de toutes les lois, que le monde a été créé pour lui servir de champ d'exercice, qu'il est le type merveilleux de ce que

Nietzsche a appelé 1' « uebermensch », c'est-à-dire le héros de l'espèce, l'attendu de la sélection, celui qui a le droit.

» On rit, quand on voit de vieilles bonnes femmes d'historiens demander compte à votre Napoléon du sang qu'il a fait verser. Si pour des motifs de sensibilité, cet '< uebermensch p se fût arrêté dans le développement de son ambition, il n'eût pas donné à l'humanité le type idéal de l'homme d'action. La France aurait probablement vu périr une unité lentement conquise par ses rois ; elle aurait perdu le loisir de penser, de travailler pour l'humanité entière. Qu'importent la souffrance de millions et de millions d'hommes, l'immense égorgement, l'épuisement de générations, si, de ce cimetière, un homme se dresse, qui montre la route à l'espèce, et fait, une lieure, sur l'horizon, le geste des conducteurs de races. »

Il reste peut-être que beaucoup d'hommes dont le triomphe ne servira point l'espèce auront une fâcheuse disposition à se considérer comme des « uebermensch ». Je me souviens d'avoir lu dans la Chronique des ordres de chevalerie de Schulze, lieutenant royal prussien (Berlin, 185o), cette anecdote caractéristique. Quand l'impératrice Éléonore fonda, en 1668, pour les grandes dames autrichiennes l'ordre de la Croix-Étoilée, elle déclara dans ses

298 NOTES SUR l,.\ NORVi:r. E.

statuts que cet insigne serait accordé aux personnes qui auraient reçu du ciel l'avis pieux d'en faire la demande. Or il arriva que toutes les dames furent divinement avisées, et il y eut nécessité de faire un tri. A présent que Nietzsche a fondé la catégorie des « uebermensch » à laquelle tant de privilèges sont attachés, tout le monde va reconnaître en soi les signes précieux dont la sélection a marqué ses élus. Si les Etats veulent éviter de tomber dans l'immédiate anarchie, il leur faudra charger le gendarme, au besoin le bourreau, de couper court aux entreprises de ces nouveaux prétendants. Aussi bien n'est-ce pas l'histoire d'un de ces « uebermensch » apocryphes que Stendhal, le grand "patron de tous les dilettantes, a dépeinte avec la prescience du génie dans ce Julien Sorcl du Rouge et noir, que le souvenir de Napoléon hante depuis le berceau, qui règle sa vie de petit secrétaire, presque de domestique, sur la vie du demi-dieu; dont tout l'cfForL aboutit à la séduction d'une jeune fdle romanesque, d'une femme mal mariée ; qui assassine une de ses maîtresses et qui meurt sur l'échafaud ? N'est-ce pas l'histoire d'un « uebermensch » de l'espèce inactive, merveilleusement intelligent, et tout contemporain, que M. Maurice Barrés nous comptait naguère dans son livre l'Ennemi des lois ?

La Norvège, qui a cette probité de faire passer

dans le domaine de la pratique toutes les vérités dont son intelligence est impressionnée, a vu dernièrement s'élever au-dessus du niveau de l'égalité démocratique toute une caste de ces « moi tout ronds ». Je ne crois pas que nos psychologues et nos sociologues modernes puissent trouver un sujet de méditations plus contemporaines que l'étude de cette génération spontanée d' « ucbermensch » norvégiens, dont l'histoire et les aspirations ont été notées dans un livre qui fit du tapage en Scandinavie, la Bohème de Christiania.

Une nation démocrate qui a fait son credo des idées évolutionistes, se trouve dans un singulier embarras quand il lui faut concilier ses convictions politiques avec ses convictions scientifiques. La Norvège, qui avait anéanti son aristocratie, ne pouvait songer à la rétablir, ni, d'autre part, empêcher des citoyens, marqués d'un don exceptionnel, de se mettre à part et au-dessus du troupeau. Elle concilia ses scrupules en traitant ses artistes, particulièrement ses peintres, comme des enfants gâlés.

Dans le goût passionné que la foule professe chez nous pour le comédien, cet artiste inférieur aux antres, puisqu'il ne crée rien, nous avons un averlissemcnt de la tendance que manifestent toutes les démocraties à considérer les arlislcs comme les héros (le la sélection. I^ foule ne peut pas pénétrer le rêve

300 NOTES SUR F,A NORVKGE.

d'un mathématicien, d'un philosophe, voire d'un écrivain qui pense hardiment. L'effort de tous ceuxlà est enfoui dans les livres; il est aussi inaccessible au grand nombre que la lecture d'une partition d'opéra. Au contraire, l'art du comédien, l'œuvre plastique du sculpteur et du peintre apparaissent sans effort. Un coup d'oeil suffit pour en prendre connaissance. Ils ont cette réalité sensible qui se manifeste aux foules comme l'unique réalité.

Le goût de lecture, l'investigalion du libre examen étant plus répandus en Norvège que chez nous, les littérateurs furent associés là-bas au triomphe des peintres. (Il ne pouvait être question des sculpteurs ; la sculpture est une plante de terres méridionales et de climats modérés.) Tous ces privilégiés de l'espèce se groupèrent. Ils formèrent une petite société qui entendait, sans souci des lois morales ni du scandale, vivre cette libre vie des instincts, à laquelle les « uebermensch » ont droit. Ces jeunes gens étaient persuadés d'ailleurs de l'élévation de leur mission. Je me demande si le mot de théocratie ne conviendrait pas mieux que celui d'aristocratie aux naïfs apcMres qui se crurent chargés d'enseigner au monde une religion nouvelle :

« Appuyer la beauté sur la raison, remplacer les sectes religieuses par le culte de l'art, voilà l'œuvre du présent et de l'avenir. Le cœur bat de fierté et

TENDANCF.S. ^^^

(leiilliousiasine à la pensée que la première application de ce principe de lumière sera faite par la Norvège. L'orgueil de ces pays qui se disent le flambeau (lu monde et qui n'ont produit que révoltes, bassosses, confusions, sera écrasé sous les pieds de celui pour lequel ils n'ont eu que moquerie et indifférence. Sachant que tous les hommes sont frères, ce petit j)ays ira vers vous, il pansera vos plaies, il redressera vos erreurs, il vous conduira par la main vers ces hauteurs où naît la lumière, où la beauté, et la raison, l'esprit et la matière s'unissent et se combinent pour produire l'harmonie. Salut au temps nouveau ! Salut au règne de l'art • ! »

Dans l'indulgence que la démocratie norvégienne témoignait alors à ses artistes, il y avait encore la satisfaction de voir en eux des révolutionnaires. Gens de lettres, ils s'affranchissaient une fois pour toutes des imitations danoises ou suédoises des Tegner ou des OEhlenschlager; peintres, ils secouaient le joug des écoles classiques pour se faire les disciples de Bastien I^page et du plein air français; enfin ils élaient les ouvriers actifs du « mouvement national. » Il arriva, comme toujours, que les suiveurs compromirent les porte-bannières. On vit se grouper autour des vrais « uebermensch » des gens qui cherchaient

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