‹ Notes sur la vieChapitre 5 sur 12 · JULIA A. DAUDET · texte numérisé non relu

JULIA A. DAUDET

Homo duplex, Homo ilu/il'tx! la pn rnièn; foi^î (]ii(: je iin: suis «ijf;r(;ii <\\ jY;tais deux, â la morl «le mou fir'fc Jli-iir quand papacTÎait si draiiiMli'juiMiJONl : " *;sl mort! il (;sl mort! " .Mou jin-iiiii-r iii pleurait *:( 1(; second [i(fii--ait : '■ (Jmd c juste! Quf; co sfirail beau au tln^âtic !

J'avaifi quatorze ans.

Cette horrible dualité m'a souvent fait songer. Oh! ce terrible second moi toujours assis pendant que l'autre est debout, agit, vit, souffre, se démène! Ce second MOI que je n'ai jamais pu ni griser, ni faire pleurer, ni endormir!

Et comme il y voit! et comme il est moqueur!

A une femme. Vos yeux sentent bon :

violettes.

Quel ennui profond doivent éprouver les épithètes qui vivent depuis des siècles avec les mêmes substantifs. Les mauvais écrivains ne veulent pas comprendre cela : ils croient que le divorce des mots n'est pas permis. 11 y a des gens qui. ne

ir •

rougissent pas d'écrire : des arbres séculaires, des accents mélodieux. Séculaire n'est pas laid, mettez-le avec un autre substantif : mousses séculaires, jardins séculaires, etc.; voyez, il fait bon ménage.

Bref, l'épithète doit être la maîtresse du substantif, jamais sa femme légitime.

Entre les mots il faut des liaisons passagères, mais pas de mariage éternel. C'est ce qui différencie l'écrivain original des autres.

Je compare volontiers ce qu'on appelle la philosophie à un cabinet de ministère :

Chaque nouveau chef arrange le cabinet à sa façon, change les papiers et les étiquettes de [place, fait ce qu'on appelle un travail de classification. Rien de plus.

Celui qui s'en va n'a rien emporté; celui qui arrive n'apporte rien. On parle

d*améliorations, de réformes. N'y croyez pas. Classification différente, voilà tout.

Chaque nouveau grand philosophe qui nous pousse ne fait que classer nos idées, qu'étiqueter nos connaissances d'une autre façon que son prédécesseur. Classement, rangement, et même dérangement! Quelques-uns, comme Proudhon, déchirent tous les papiers, crèvent tous les cartons verts, jettent les meubles par la fenêtre... puis ils restent debout, au milieu du cabinet, n'ayant pas même de quoi s'asseoir.

Nous avons dans notre vie de singulières minutes d'absence ou de vision peut-être, pendant lesquelles tous les objets, idées, choses, personnes, se présentent à nous comme isolément, détachés du temps, de l'espace, des circon-

stances de la vie... A ces moments-là,, certains mots nous apparaissent avec des proportions monstrueuses; deux ou trois fois déjà le mot de mort m'est apj)aru ainsi, comme un grand trou noir, profond de mille lieues, au fond duquel j'aurais très bien vu. A ces mômcnts-là, les gens rencontrés dans la rue nous semblent indescpiptiblement comiques, des âmes folles vues à travers un brouillard. Nousmêmes perdons le sentiment de notre personnalité ; nous sortons de nous-mêmes, et nous regardons agir ce qui était nous. . . Une -fois, l'idée que je m'appelais Alphonse Daudet m'a fait beaucoup rire.

Les cuistres chargés d'instruire les enfants oublient toujours qu'apprendre n'est pas comprendre. Combien y a-l-il de professeurs qui sentent le latin? Beau-

coup le savent, peu le sentent. Je me souviens toujours du fameux : Quadrupedante putrem soniiu quatit,..

On nous, le citait comme exemple d'onomatopée et mon maître m'avait persuadé que c'était, à s'y méprendre, le galop, d'un cheval.

Un jour, voulant faire peur à ma petite sœur qui craignait beaucoup lesv chevaux, j'arrive derrière elle et je crie : « Quadrupédante putrem sonitu, etc. » Eh bien, la petite n'eut pas peur.

Les sens ont des portes de communication entre eux, les arts aussi.

Un enfant de quelques jours et un agonisant ont le même souffle, faible et précipité.

Entendu une chose bien comique :

Un comédien racontant la bénédiction de la* mer qu'il avait vue en Bretagne. « Ça vous faisait ça dans le dos, puis ça revenait par là, en vous faisant comme ça et comme ça; et puis on s'en allait dans un coin' pour pleurer. » (Tout cela pour indiquer qu'il était ému.)

Une jolie chose à écrire : Un communiqué sous le règne de Néron, communiqué plus féroce que ceux de ce temps-ci :

« Ordre de s'ouvrir les veines. » Voir Suétone et autres.

On me demande si je ne crois pas que la morale de La Fontaine soit pernicieuse ?

comme si vous me demandiez si la purée

de lis ou la fricassée de jasmin est bonne pour Festomac. La Fontaine est, comme le jasmin, fait pour être respiré; ça sent bon, ça ne se mange pas.

Que de gens à bibliothèques sur la bibliothèque desquels on pourrait écrire :

« Usage externe! » comme sur les fioles de pharmacie.

Vu une fois dans les Vosges un bois de hêtres au-dessus d'une forêt de sapins; bois merveilleux tout rose, la moitié des feuilles vert pâle, Tautre rouge, effet charmant.

— Eh bien, me dit l'inspecteur, c'est un bois qui est condamné, mangé par les charançons : chaque tache rouge, c'est une feuille perdue.

Tout à fait comme ces jeunes phtisiques dont de jolies rougeurs éclairent !eS visages quelques jours avant la mort.

D'un écrivain faisant son métier de journaliste tous les jours, régulièrement, sans qu'on en parle : Machine à coudre silencieuse.

Lu cette belle pensée dans Sénèque :

« L'ambitieux comparé à ces chiens à qui l'on jette des morceaux de viande et qui les happent au vol, la gueule ouverte, le cou tendu, attendant toujours le morceau qui va venir, et ne savourant pas, ne goûtant pas môme le morceau qui passe; insatiahlcs. »

Autre de Sénèque : « La gloire marche toujours avec le talent [virtits) dont elle est Tombre. »

Seulement, comme Tombre des corps, selon la position du soleil, tantôt elle marche devant, tantôt elle vient derrière.

Le serment du Jeu de paume ! Comme cela peint bien la nation française, accomplissant sa plus grande révolution dans une salle de jeu. J'aurais voulu que David les représentât tous, la main droite tendue, mais avecime raquette dedans.

De M..., jolie cervelle sans gouvernail.

D'A..., une âme bête à manifestations lyriques.

Comparer la langue française à un vieux salon, les meubles sont les vocables. De ces meubles, aux uns on a laissé leurs housses et ils se sont fanés sans avoir servi : les autres, au contraire, ont reçu tous les coups de soleil, tous les Blucher de la langue s'y sont essuyé les pieds (Vallès et autres) ; en somme on est fort embarrassé pour recevoir dans ce salon-là.

Nous avons le même âge puisque nous avons la même douleur.

Quand on veut que les rossignols chantent bien, on leur crève les yeux. Quand Dieu veut avoir de grands poètes, il en choisit deux ou trois auxquels il envoie de grandes douleurs.

* Visages de paysans couleur de terre.

Méfiez-vous des vins trop vieux : ils radotent.

Les seuls braves rois qu'ait eus la France sont, j'en jurerais, les rois faihéants. Nilul fecit, disent les biographes.

Si j'étais roi, je voudrais qu'on en pût dire autant de moi.

De mon ami X... : Il excelle à être médiocre.

On ne doit pas se battre pour n'importe quelle injure, mais on doit se battre avec n'importe quel homme.

Analogie : La race Valois terminée par trois frères, la race Bourbon aussi.

De V..., une âme ardente dans une enveloppe gommée.

Sur D... ; Il y a un singulier mélange de fanlaisie et de réalité dans cet écrivain.

Quand il fait un livre d'observation, une étude de mœurs bourgeoises, il s'y trouve toujours un côté fantastique, poétique. S'il fait au contraire une œuvre de pure fantaisie, les étoiles elles-mêmes parleront comme des personnes d'aujourd'hui. Toujours entre ciel et terre, sauterelle d'Afrique.

Un homme sortant d'une bagarre les yeux pochés, abîmés. On vise toujours à l'œil. C'est ce qu'il y a de plus vivant, de plus éloquent, de plus insolent dans la figure; ça vit d'une vie propre, ça brille, ça attire jusqu'aux tout petits qui veulent toujours y enfoncer leurs doigts.

Je pense en lisant les Lettres (rxin voya-

geur que les plus belles ont été écrites en quittant Musset, ça se voit : fantaisie exquise, ailée. Le papillon a passé par là!

Plus tard, quand la dame a fait de la poésie toute seule, elle a écrit le Diable aux champs. C'est épais.

Quand on est aimé, on ne < avoir autre chose à faire.

evrait pas

Vu par un jour d'été une chose touchante ; un papillon égaré en plein soleil sur la place de la Concorde. L'air brûlant, l'asphalte molle, la bestiole s'en allait dans ce Sahara, voletant au ras du sol, cherchant la fraîcheur au-dessus de quelques gouttes d'eau tombées d'un tonneau d'arrosage.

Quelques définitions d'une femme :

Les filles : trois mentons et Tair bête.

De Tœuvre de Sand : une grande soupe.

Des lundis de Sainte-Beuve : ça sent le renfermé. '

Opinion de Napoléon sur les membres, de ses soldats : des loques.

Je me permets de baptiser les irréconciliables (quel gros mot anti-humain, pré- ' tentieux, annoncier et bien fait pour cette fin du xix^ siècle) : je les appelle des indécousables.

Ces fameux indécousables, il n'y a que.

ceux-là qui se décousent.

Une ÂUemande méchante ; c'est le vergiss mein vicht enragé.

Tourgueneff, dans ses paysages, vous donne l'impression d'une Russie chaude, brûlée, toute bourdonnante d'abeilles lourdes et gavées. Je crois que dans toute son œuvre, il ne tombe pas deux fois de la neige.

Midi : c'est l'heure crilique du jour; trente ans, c'est l'âge crilique de la femme; avant midi vous ne pouvez affirmer que le jour sera beau, avant trente ans vous no pouvez dire" si la femme sera honnête.

Il disait : Je conçois très aisément, très vivement! Je compose moins vite, j'écris avec une lenteur désespérante. J'ai trop d'idées : un grand réservoir toujours trop plein, qui n'a, pour écoulement, qu'un robinet fin comme un cheveu. Je conçois grand, je rends gracieux; un aigle entre dans ma cervelle, puis, frrt... il en sort trois colibris.

De F . . . , un Provençal qui a eu les mains gelées.

Les cœurs les plus secs sont les plus inflammables.

Il est des jours où tout ce qui m'arrive, a l'air de m'ètre arrivé déjà, où tout ce que je fais, je me figure l'avoir fait il y a longtemps, dans une autre vie, dans un rêve, avec le même concours de circonstances différentes. Certaines intonations de certaines paroles mettent en moi l'idée du déjà entendu; certaines couleurs ou associations de couleurs, l'idée du déjà vu.

Que tout cela est difficile â dire comme je le sens!

Dans la vie, nous n'avons que deux ou trois sensations premières, sensations mères. Toutes les autres ne sont que des souvenirs de celles-là, des seconds tirages de la première impression. Ainsi le premier pin que j'ai vu, c'est-à-dire avec lequel j'ai vécu, c'est à Fontvieille : tous les pins maintenant me rappellent Font-

vieille ; toutes les brumes d^automne me rappellent' Bures, la vallée de Chevreuse.

(A développer.)

Pour les œuvres, il devrait y avoir des chambres mortuaires comme en Ailemagne. On y laisserait exposées pendant quelque temps les œuvres qu'on croit mortes... et comme cela on n'enterrerait pas d'œuvres vivantes.

Nous autres, nous aimons les choses; mais elles ne nous le rendent pas. Ce n'est pas juste. •

J'ai le sentiment du ridicule poussé loin. Le ridicule me fait mal, je ris, mais

je souffre; il me choqué sur moi dureste, comme sur les autres.

L'homme qui bat sa femme, puis, tout ëreinté de sa colère, s'écrie d'une voix pleurarde : « Monstre de femme! dans quel élat elle m'a mis. » Comme cette petile soupe aux herbes que se faisait préparer le grand-père, chaque fois qu'il avait fait une scène épouvantable. Le besoin d'être soigné, dorloté.

Un livre qui s.'appelle : Origines de l'âme. C'est tout à fait l'histoire des sources du Nil, que tout le monde a découvertes et qui sont encore à découvrir :

les sources du Nihil.

Consoler quelqu'un, c'est prêter pour qu'on vous rende.

Rien d'ennuyeux comme les relations de voyage, rien de charmant comme les impressions. Le précis, le flottant.

Ah! ces gens qui disent tout... les piètres écrivains!

Le verbe, c'est l'os de la phrase. Michelet désosse ses phrases, les Concourt parfois aussi.

Nature expansive, sans regarder où tombent ses expansions. Ce n'est pas se donner, c'est s'abandonner.

II y a des âmes de garenne et des âmes î cboux.

Les Méridionaux ne disent pas ; " Je l'aime! » mais : « Il m'aime! Âh, comme

Après la mer, c'est la forêt de Fontainebleau qui m'a le plus impressionné.

Effet de grandeur presque identique.

Je l'ai vue par un jour d'automne, le Bas-Bréau élait tout en or sous un ciel

noir et bas à toucher avec là main. Mais la forêt s'éclairait elle-même de sa propre lumière, les fonds d'allées tout en feu.

Je sais maintenant ce qu'est la lumière du Nord, les objets y rayonnent comme d'eux-mêmes et d'une façon toute concentrée, le soleil n'y- est presque pas, les couleurs dansent distinctes, ce n'est plus notre grand éparpillement, l'effervescence du Midi. Tout ceci encore très vague dans ma tête, mais je sens que j'arrive à comprendre : dans le Midi, la lumière est sur les objets; dans, le Nord, elle est au dedans.

On me faisait remarquer un jour le côté provincial de Balzac découvrant le grand monde parisien ; il décrit, avec une imagination de provincial ébloui, un monde qu'il n'a jamais vu. Que ce monde

NOTES SljR LA VIE. 2S

soit réel à l'heure qu'il est, c'est possible, mais la vie alors a copié le roman : ces choses-là ne sont pas si rares que l'on croit.

.Pour le cas présent, voici ce qui s'est passé vraisemblablement : la Russie, où les romans de Balzac ont eu d'abord la plus de succès, a imité les mœurs parisiennes et higblifeuses de ses livres ; puis les mœurs appliquées là-bas, et qu'on croyait vraies, nous sont revenues ensuite (telles les comédies de Musset) et nous les avons, accueillies et adoptées; maintenant c'est de la circulation vivante.

D'un philosophe poncif et solennel :

Prudhomme au Cap Sunium.

Idée de comédie assez amusante, dont

j'ai donné le titre ailleurs : la Maison du voisin : des gens qui passent leur temps à critiquer ce qui se fait dans la maison voisine, et, tout en critiquant, font exactement la même chose.

Lu rhistoire de 48, par Louis Blanc.

Livre honnête, mais ce qui me frappe surtout, c'est la petite taille de Tauleur.

Il est toujours sur une table, sur une chaise, sur les épaules, passé de main en main; et quelle admiration pour les hommes de grande taille : on dirait une révolution à Brobdignac racontée par un Gulliver, chef de parti.

Que Tœuvre soit littéraire, et qu'on ne voie pas la main du littérateur.

Il y a un âge terrible et bête et vilain, c'est l'âge de la mue, de onze à treize ans; l'enfant dégingandé, gauche avec des tics, des aplombs, une voix fausse, criarde : l'âge ingrat! Dire qu'on a cet âge-là en littérature.

Dans la musique de Ghopin, tous les traits, rapides, contournés, ertjolivés, semblent des brandebourgs : jolie musique à brandebourgs noirs.

A joindre aux observations sur les comédiens, l'arrivée de celui-ci dans sa maison ruinée par la guerre. L'émotion était sincère, mais c'était joué comme une scène au théâtre : les bras croisés, la tête haute, le regard circulaire; puis.

demi-tour, la larme au coin de Toeil enlevée du bout du doigt, et reprise de la première position, tête en face, regard haut et ferme cette fois, avec piétinement .

du pied gauche et petit fredon contenu du bout des lèvres : « Tiens-toi, mon cœur. » Tout cela réglé, mis en scène avec une précision, un convenu... et pourtant , Témotion était réelle, mais comme c'était peu touchant!

Chose bizarre : toutes les fois que je me trouve à cOté d'un de ces sentiments mal exprimés, exagérés ou faux, je me sens rougir et je louche comme si je mentais.

Dans l'étude que je veux faire de l'homme du Midi, je rencontrerai bien

. des similitudes avec celle sur les comédiens : l'homme de Nîmes et l'homme de la Porte-Saint-Martin.

En avant des grand'gapdes, parmi les maraudeurs et les francs-tireurs, dans cet abandon complet de soi et des autres, ce grand lâchez tout, flairé je ne sais quelle odeur de débauche sanguinaire et cadavérique.

Le contact perpétuel de la mort, la vue du sang et des cadavres quand elle n'élève pas l'âme, la bestialise.

Le mot du zouave après Reichshoffen :

11 (1 y avait de la viande ! »

Le danger est une ivresse qui dégrise.

Comme tous les tableaux de bataille sont bêtes ! Les soldats ne devraient être que l'accessoire tant le paysage tient toute la place; une bataille, c'est un bois, un ravin, une rue, ou un champ de choux avec de la fumée.

Joli mot de Gambetlâ aux francs-tireurs qui se proposent pour une mission :

<< Vous êtes bien jeunes! » Un truc pour se donner à lui-même l'air vieux.

Un cas singulièrement romanesque s'est passé dans notre quartier. Une fa-

mille bavaroise habitait la France depuis quelques années; le fils s'étant fait naturaliser Français, pris par la mobile; le père obligé de quitter Paris comme Bavarois, enrôlé dans la landwehr, et revenant sur Paris dans l'armée ennemi^.

Observation sur les comédiens ; un d'eux enrôlé dans les francs-tireurs, moins par bravoure vraie que par amour du galon, car il est officier, et pour la joie de saluer et d'être salué militairement; s'en allant dans les cafés avec son sifflet de franc-tireur, dont il ne se sert jamais du reste, en campagne, mais pour terrifier des bourgeois, en leur montrant comment on fait là-bas, dans la tranchée.

Un beau poltron, c'est ce pauvre fou qui, sur là roule de Fontenay, crainte des obus, n'osait jamais parler à quelqu'un ni s'arrêter, de peur de faire un groupe! Les Prussiens tirent sur les groupes !

' On me parle d'un officier de la gaçde nationale qui a été décoré comme blessé à l'affaire de Montretout. Or, le drôle s'était blessé, au vu et au su de tout le bataillon, en défonçant un tonneau de lard.

Une chose bien touchante, c'est la rentrée du peintre L..., chez lui. Blessé à la Malmaison, puis fait prisonnier, il revient après deux mois, sans prévenir. Sa

femme pleurait, se désespérait. Un soir elle entend qu'on l'appelle dans l'escalier, une voix faible et lointaine : est-ce un rêve? Elle sort, son enfant sur les bras, se penche, regarde, et voit L... avec ses béquilles, assis sur l'escalier et qui affaibli par l'émotion et la fatigue ne peut aller plus loin, reste là à pleurer de joje... Quelle scène admirable! pendant plus d'un quart d'heure ils se sont regardés en pleurant, puis ce furent des baisers à s'étouffer, oii plutôt à étouffer le mioche qui, sans rien comprendre, reconnaissait vaguement ce grand monsieur qui revenait avec des bouts de bois sous les bras.

Mettre dans l'étude sur l'homme du Midi l'exagération des regards qui s'enllamment à propos de tout, de la parole qui accentue tout, donne une valeur à

tous les mots, à toutes les lettres; quand ces gens-là disent : « Mon estomac, c'est mon estomack! », ça ne fait plus Tefifet d'une chose humaine, mais d'un monstre de guerre, quelque chose comme le Merrimac.

Condamné à mort! Un nlonsieur entre au café : « J'arrive de la campagne », ditil, et il se mêle à la conversation ; on parlait du jugement du conseil de guerre sur les gens du 31 octobre. « Ah ! demande le monsieur, vous avez des nouvelles...

qu'est-ce qu'il y a? — H y a trois condamnés à mort, Blanqui, Flourens et un autre. — Son nom? — Un tel! » L'homme dit : « Bah ! mais c'est moi ! il reste un moment indécis, puis tapant sur la table :

« Garçou, un bock! » Pourtanfil n'acheva pas de boire, serra les mains de ses amis

avec des regards à droite et à gauche, puis disparut par le passage.

Le général, on l'appelait « ce vieil employé en retraite ; un des premiers fusillés quand les troupes sont entrées dans Paris.

Contre-coup du siège de Paris ; ces Parisiens déportés en province, loin de leurs petites rentes ou pensions, mourant de faim avec dignité, endurant des souffrances encore plus terribles au milieu de la population si bien nourrie. '

Tirer parti de ce mot d'un sous-préfet de l'Empire après Forbach et Rcichshof-

fën : (( J'ai un franc-tireur, sur quel corps faut-il que Je le dirige? »

Tambour qui passe dans le village : A vendre dimanche prochain un lot de guérites prussiennes dans la mairie de Draveil.

Joli type, rhomme qui était avec moi dans le wagon quand je me suis sauvé de Paris, après la Commune. A mesure qu'il s'éloignait des fortifications, il devenait insolent, provocant, terrible aux Communards, il les avait tous menacés dcles passer à la baïonnette. Bien curieux aussi ce wagon silencieux pendant un grand quart d'heure, puis le « ouf » de soulagement après Choisy-le-Roi.

La femme du général Eudes, gants à hiiit boutons, comme l'Impératrice.

ëctues de l'insurrection : entrée des Versaillais dans Paris. Un f(?déré, couché à l'ambulance, monte sur le toit, tire la première estafette qui passe dans la rue.

^taison cernée, femmes en face, derrière unepersienne, regardant. Quelque chose de blanc descendu par les soldais; c'est le fédéré en caleçon. Face blême, beau garçon frisé, fusillé au coin de la rue Blanche . Toutes les cocottes regardant ce beau cadavre.

Autre : un convoi de prisonniers, montant l'avenue de Clichy, mené par des chasseurs. Un gros homme, vrai Midi,

38 NOTES SIK L.i VJE.

suaoi, miïfihini, avait p^iae à suivre. Deux chasseurs s'approchent^ lui attachent des long(^s à chaque bras, autour du corps, et galopent. L'homme veut courir, tombe; on le traîne, masse de chair sanglante qui râle; murmures de pitié dans la foule :

« Fusillez-le plut<jtî >* Un des chasseurs arrête son cheval, s'approche et allonge un coup de carabine dans le paquet de viande qui grogne et gigote. Il n'est pas mort... L'autre chasseur saute de cheval, lui envoie une nouvelle balle. Cette fois, ça y est. Le malheureux reste là, énorme, épaté.

Histoire racontée par le gardien du P^re-Lacliaise : le mari disparu pendant la (>onimuue, la IVmnie qui croit le reconnaître à la Morgue, achète un terrain, met une grille, un entourage. Puib le

mari, le vrai, revient : il faisait la noce, depuis quinze jour's en. bordée. Le voilà furieux de la dépense faite, et surtout de ce qu'il ne pouvait déménager l'autre de son terrain. Défendu d'y toucher.

Monselet assiégé : Jolie physionomie de Monselet pendant le siè^^e de Paris : tcës sensuel^ très gourmand et très héroïque, voulant bien donner sa peau pour la patrie, mais sans souffrance et surtout sans ridicule. Or, Monselet a du ventre, apprendre l'exercice, c'était dur! 11 se faisait donner des leçons h part, « portez armes », avec des bras trop courts. 11 ne se décida à venir à la compagnie qu'une fois qu'il connut bien la mécanique, et il faisait l'admiration des hommes par sa bonne tenue sous les armes et son formidable coup de fourchette.

Flourens à la gare de Montgeron, un Horace à la main ; échange de politesses avec le chef de gare : il venait de passer quelques jours auprès de sa mère. Le train le remporte dans son tourbillon loin du petit jardin de la station, les yeux pleins des prés embrumés, si calmes au soleil levant.

Je ne Tai plus, revu que là-bas, dans cette salle, exposé, son coup de sabre du capitaine de gendarmerie en travers de la tête.

Le désordre et la peur sur les champs de bataille. Silhouette qui me hante d'un officier d'artillerie, une nuit de combat à Nan terre.

C'est une chose terrible quand on a connu les gens et puis qu'on vous dit : « Un tel a. été fusillé ! ■> On voit la grimace, le geste de guignol de l'homnie frappé qui tombe, on entend sa voix.

Pas d'appel banal à la pitié, mais au nom même de notre égoïsme, de notre repos à venir, ne soyons pas implacables, c'est ainsi qu'on éternise tout... Si vous pouviez écraser jusqu'à la troisième génération de ces gens-là; mais non, vous ne le pouvez pas. Les Marat, les'Maroteau de l'ordre sont plus terribles encore...

ils parlent de tuer, de fusiller au nom de la morale, etc. Travaillons tous pour que ces choses-là ne recommencent pas.

Même dans les plus terribles batailles^ à la guerre, la mort est une éventualité, un accident.

Ceux qui àont morts pendant ces journées tumultueuses de la Commune, sont morts comme on s'en va des salons :

à l'anglaise.

C'a été la guerre des nègres, Saint- Domingue avec ses cruai^tés, les orgies du Cap, Dessalines, Toussaint-Louverture, singes en généraux, bals burlesques d'orangs-outangs atteints de satyriasis, etc.

Vis-à-vis de cela je suis comme un planteur honnête, enfermé dans sa plantation, et qui verrait brûler ses cannes à sucre, etc. Des envies de leur fiche des coups

de fusil, et en même temps: Pauvres nègres! Pauvres diables!...

Ils ont la naïveté, l'ignorance des nègres; ils seront plus malheureux émancipés, crèveront de faim, si les blancs ne s'en mêlent pas. II faut que le blanc s'en mêle, fasse la part du feu, montre au nègre qu'il n'est plus esclave, et qu'il ne doit plus se laisser aller aux suggestions des métis.

Ceux-là sont les plus féroces. Le nègre, lui, avec ses lèvres lippues, tue et brûle, mais il a quelquefois des mouvements de bonté: dans la terrible guerre des nègres au Cap, à Saint-Domingue, on a vu des noirs sauvant leur maître, jamais un métis. Le métis a du sang blanc dans les veines, et on dirait qu'il puise là dedans une nouvelle rage.

Dans cette terrible guerre qui a bien des analogies avec les révoltes d'esclaves, mêmes procédés, mêmes folies, ce sont

les métis, les A..., les V..., demi-ouvriers, demi-boi^rgeois, qui ont commis le plus d'atrocités.

Devant le Bourget un fossé de grand'garde; Pujol du Gymnase, sergent aux francs- tireurs. Et tout à coup, près de moi, un franc-tireur cocasse, hirsute, qui me dit : « Je suis Gorski. Vous rappelezvous un bal d'enfants à Lyon?. . . les Mouillard... » Plus jamais rçvu, plus jamais pensé à lui, et l'autre nuit, dans une fièvre d'aegrisomnie, cette pâlotte silhouette debout devant moi : « Je suis Gorski. »

L'ivresse d'être dans le rang, simple unité de l'opération; c'est ainsi que j'ai senti battre le cœur du peuple de Paris, que j'ignorais absolument.

NOTES SUR LA VIE. iS

Le pays : ce qu'il pense. Tant de peines pour aller jusqu'au fond, pour agiter ices couches ultimes. Le vent est tombé, la tempête calmée de longtemps, que tout frémit encore au-dessous.

L'obus dans les fossés du fortde.Gravelle. La peur basse, minute inoubliable.

Danger nouveau, peur nouvelle.

Debout, couché. Ces deux façons si différentes de voir la bataille; Tolstoï a indiqué superbement cela, mais je voudrais l'exprimer aussi dans la vie comparée à une bataille, vision différente, ou bravoure ou timorité.

Faire un portrait de Bazaine ^n prenant r Algérie comme point de départ. Débraillé moral, contact de TOrient, mœurs primitives, bureaux arabes, bride sur le cou.

L'Espagne aussi a joué un grand rôle dans sa vie.

Un beau mensonge! Quelque chose à faire avec cette situation très dramatique d'un honnête homme à qui la vie impose l'obligation de mentir, et qui, en ne mentant pas, se déshonore.

Conte pour Noël : histoire d'une petite pauvresse qui a pour souliers de vieux souliers de grande personne ; elle les pose devant la cheminée, Noël s'y trompe et,

NOTES SUH LA VIE. il

croyant que c'est à une femme, ne met rien dedans.

— Pourquoi tes chansons sont-elles si courtes? disait-on à l'oiseau... tu n'as donc pas beaucoup de soufile?

— J'ai surtout beaucoup de chansons et je voudrais les dire toutes.

Comme tout se tient 1 par quel SI mys^ térieux nos âmes sont liées aux choses :

une lecture faite dans un coin de ta forêt et en voilà pour toute la vie. Chaque fois que vous penserez à La forêt, vous reverrez le livre; chaque fois que vous relirez le livre, vous reverrez la forât. Pour moi qui vis beaucbup aux champs, il y a des titres d'ouvi^cs, des noms d'auteurs qui

m'arrivent dans un enveloppement de parfums, de sons, de silences, de fonds d'allées. Je ne, sais plus quelle nouvelle de TourguenefF est restée dans mon souvenir sous la forme d'un petit îlot de bruyère rose, un peu fanée déjà par l'automne.

En somme, les belles heures de» notre vie, rinstant fugitif où Ton se dit, les larmes aux yeux : « Oh ! que je suis bien », ces moments-là nous frappent tellement que les moindres circonstances environnantes, le paysage, Theure, tout se trouve pris dans le souvenir de notre bonheur, comme un filet que nous ramènerions plein de varechs, de lotus brisés, de ro^ seaux rompus et le petit poisson d'argent

au milieu qui frétille.

Champfleury aura beau faire des ro-

mans, il restera toujours un auteur de pantomime; ses personnages n'ont que de» gestes.

J'ai vu des poissons qui, en mourant, changeaient de couleur cinq ou six fois de suite. Une agonie rich'e de tons nues, comme un ci'épuscule. d'Orient.

Il disait : J'ai passé ma vie à étouffer mon père au dedans de moi, je le sentais se réveiller à chaque instant avec ses manies, ses colères. Et, très préoccupé de cette crainte des ressemblances, il avait reïnarqué que lorsqu'il se laissait aller à ces mouvements héréditaires, le masque s'en ressentait et sa flgure prenait toutes les expressions de la figure paternelle.

Race de grillons, toujours sur la porte et toujours chantant : méridionaux.

Pourquoi cette musique folle et amoureuse de Rossini a-t-elle pour moi une saveur de volupté et de mort? C'est tout au fond, tout au fond de moi, mais toujours ces airs trop voluptueux mç laissent cette impression si vibrante et si fugitive !

Faisant suite aux observations de ma femme sur la lumière et à mes- notes sur la forêt de Fontainebleau.

Etude de lumière sur les fleurs de mon petit jardin; visage des roses qui pâlit ou qui flambe selon Télat du ciel. Quand le temps devient noir, quand le crépus-

cule arrive, le genflt s'allume et éclaire tout le jardin : on pourrait lire à sa lumière; les nappes blanches des thlaspis étincellent, le jardin s'illumÎDe lui-même, fait feu de toutes ses couleurs, vit de sa propre lumière.

En jouant du Weber, fenêtres ouvertes à sept heures du soir, en juin, J... disait que la musique de Weber agrandissait le paysage et que cette nature familière devenait solennelle. Encore d'elle : Comme ça va bien ensemble, l'eau et les fleurs :

comme les fleurs aiment l'eau !

Vanité qui se localise : tel grand homme ou puissant parvenu sera moins sensible à un grand triomphe qu'à une

petite satisfaction de vanité en tel endroit, dans tel petit coin de rue de son village.

Prenez garde, à force d'être artistique, de n'être plus original.

Quelque chose à faire avec l'employé de ministère qui envoie à son ami un « Que je m'embête! », timbre, met grande enveloppe, confie à un lancier qui part au grand galop avec son pli, le défend contre les insurgés avec un courage héroïque, et tombe en le défendant.

L'auréole ! un dieu qui perd son auréole!

Trois rétameurs s'en allant sur la route, casseroles luisant au soleil; ils crient à tour de rôle : " A rétamer! » le premier bas, l'autre un peu plus haut, le dernier, . un tout'petit, avec une voix glapissante.

Chaleur lourde, route poussiéreuse et silencieuse, pas de maisons, des arbres, des buissons ; c'était touchant !

11 y a des'rieuses sans gaieté.

Encre sympathique, qui n'est visible qu'à la chaleur d'un foyer. Ma femme

disait qu'elle voudrait écrire ses livres de cette encre-là, ils ne seraient lisibles qu'à la flamme, compris que par les natures lumineuses.

Une belle comparaison à tirer de ces étoiles qui sont peut-être mortes, éteintes depuis des ipilliers d'années et dont la lumière dure et durera encore pendant des siècles. Image du génie défunt et de l'immortalité de Tœuvre. Il semble qu'Homère chante encore.

Télémaque. Un jeune homme envoyé par sa mère auprès d'un vieil ami pour que celui-ci devienne son Mentor; mais le vieux est moins raisonnable que le jeune, et ici c'est Télémaque qui mène

lout, qui tire Mentor d'un tas de mauvaises aifaires, bien que l'autre se croie

rempli d'expérience.

Quelle Aima parens que la terre! On l'écorche, on la troue, on la fend, on la meurtiif, on la bouleverse; ce soDt les grands coups de sabre de la charrue, les ongles cruels des herses, les mèches, les pioches, les pétards, les mines : un égratignement, un écartèlement continuels. Et plus on la torture, plus elle est généreuse, et par toutes ces blessures ouvertes, elle nous donne à Ilots la vie, la chaleur, la richesse.

Une belle page à écrire : la bataille de Rosbach racontée par un garde-française

OU par le perruquier du maréchal de Soubise. Le camp des femmes, actrices, courtisanes, parasols, perroquets, chiens. ,

La mère de R. . . essayant sur ses enfants des champignons douteux, attendant au lendemain pour en manger, quand elle voit que, depuis les plus grands jusqu'aux plus petits, personne n'a été malade.

Même famille. Tous, frères et sœurs, profitant de la vente de R... pour vendre un tasdehardes, de meubles hors d'usage qu'on fait passer sous le couvert de la grande actrice.

Même famille. De toute la succession ils n'ont gardé qu'un fauteuil, et pour prouver qu'il est authentique, venant bien de la vente, ils lui ont laissé l'écriteau de l'expertise.

NOTES SUR Li VIE. 57

A mettre dans les Femmes d'artistes :

Y... le grand porteur de lyre, l'Apollon ceintdu vert laurier, chargé de parapluies, de soCques et de fourrures, attendant sa femme à la sortie du théâtre.

Des nerfs : ni convictions, ni opinions, ni idées, des nerfs. G'est avec cela qu'il juge. 11 y a des jours où ses nerfs ont du bon sens.

Quelquefois un nuage passait sur le soleil, et l'on voyait cette grande ombre filer sur la plaine en courant, comme un troupeau serré.

Une nuit d'été. Brise tiède. Les étoiles comme des larmes tremblaient à la face

du ciel. Tout à coup un soupir d'une mélancolie profonde traversa la nuit : quelque chose comme une corde de guitare brisée. Cela passa roulé dans une odeur mourante de citronnier. C'était lé dernier souffle, le dernier soupir de la race latine.

Quelle chose singulière que l'atmosphère des foules : comme cela vous prend, vous emporte, vous transporte, vous soulève. Nul moyen de rester froid, nul moyen de résister, à moins de le faire avec violence.

Certains poètes quand ils veulent écrire en prose ressemblent à ces Arabes qui, à cheval, sont grands, élégants, beaux, agiles : une fois à pied, vous voyez à

peine des hommes, empaquetés, veules, flasques.

La bêtise est une fissure du crâne par où le vice entre quelquefois.

II y a, de Mencjeissohn, des romances sans paroles qui vibrent comme des voix sur l'eau.

II faudra que je revienne à ce beau sujet du suicide héréditaire. Deux frères.

Lepères'esttaé, le grand-père s'était tué.

La mémo mélancolie insurmontable s'empare des fils à peu près vers le même âge.

Ils- s'aiment tous les deux beaucoup : c'est

cet amour qui les sauve. La mère leur a dit à chacun les craintes qu'elle a pour l'autre. En écoutant les confidences maternelles, chacun se dit : « Pauvre femme, elle ne se doute pas que c'est aussi ce que j'éprouve- »

Mais ils se mettent à se surveiller mutuellement, à essayer dç se distraire, à se garder contre la Mort, si bien que sans y prendre garde, Tun voulant préserver l'autre, tous deux arrivent à se guérir. Je vois cela dans un paysage sauvage, vieux domaine, familial ëi romantique.

J'ai vu dans un petit village qu'on appelle Saint-Clair une chose assez sai^ sissante. L'église, le presbytère, l'école, le cimetière, tout se tenait. Et je pensais à une existence qui aurait pu se passer

là dedans tout entière, depuis le baptême jusqu'à la mort, au même lieu.

Les journées si longues, et les années si courtes !

II y a des gens' qui ne voient rien, qui peuvent aller partout impunément. Le mot channant de C... arrivant d'Australie, et qui, interrogé sur l'aspect du pays, ' les mœurs, etc., en revenait toujours à vous dire : « Devinez combien les pommes de terre? »

A mettre quelque part l'intonation de ï. d'A... payant, dans sa petite chambre

meublée, un billet de vingt-cinq francs, et demandant d'une voix emphatique :

« Ordre de qui? — Ordre Nivière, répondait le petit vieux encaisseur. — Très bien! » On se serait cru dans un grand Comptoir, à Calcutta.

C'est quelque chose de très touchant à voir sur le pont des navires, les Arabes en guenilles partant pour Alexandrie; ils ont tout quitté, ils font leurs dévotions sans rien dire, sont malades silencieusement, reçoivent la pluie, le vent, des coups de mer... puis ils débarquent, s'en vont par bandes, prient cinquante jours afin de se purifier. Tout bon musulman doit faire une fois en sa vie l'effort de ce voyage.

Quelques-uns l'entreprennent en grands seigneurs, mais la plupart en pauvres,

s'embarquent sans le sou, sèment leurs cadavres tout le loQg de la route. Mais au retour que d'histoires à raconter, les yeux encore éblouis des lampes de vermeil dans la fraîcheur des mosquées ; beaucoup en restent ravis pour toute leur existence.

J'en connais, moi, qui tentent aussi ce voyage à la Mecque, toujours beau et glorieux: en tous cas, même lorsque l'on tombe en route ; et ceux qui n'ont pas fait dans l'Art cet effort-là, qui ne se sont jamais embarqués pour le chanceux et long voyage, ceux-là n'étaient pas de vrais artistes.

Quelque chose à trouver dans ce proverbe de chez nous : " Gau de carriero, doulou d'oustau. [Joie de rue, douleur de maison.) » Et comme c'était bien le Midi qui devait trouver ce proverbe-là!

Pauvre paysl La France joue un singulier rôle en Europe, Dans les nuits obscures, des hommes s'en vont avec un falot, et c'est celui qui porte la lumière qui y voit le moins; la France joue en Europe ce rôle périlleux : elle montre le chemin aux autres nations, les éclaire, mais éblouie par son propre feu, roule dans les fondrières, marche dans les flaques.

Remarqué une chose bien comique *:

dans les petites existences, étroites, besogneuses, où se joue un aeul et continuel drame, le drame du pain, il y a toujours un nom qu'on entend revenir fréquemment, celui de l'homme à argent, du monsieur bien placé do qui tout dépend, qui, s'il voulait, pourrait tout changer; ce nom va, vient, circule dans la

NOTES SIJR LA ViE. 63

maison, prononcé par toutes les bouches avec des intonations différentes. La femme et jusqu'aux enfants le répètent familièrement, sans même y ajouter le mot de Monsieur; ils ne l'ont jamais vu, ça ne fait rien, c As-tu demandé à Dupont? — Ah! si Dupoqt nous avançait cet argent ! — Je vais chez Dupont », dit le mari quand il sort, et la femme en s' éveillant : « Tiens, j'ai rêvé de Dupont, cette nuit. <> Le tout petit, qui sait à peine parler, prononce le nom : « Du. ..pont, »

On ne se moque parfaitement bien que des ridicules qu'on a un peu.

Abus que l'on fait dans les discussions parlementaires du mot mépris, depuis la

fameuse parole de Guizot. Ah ! que de choses comiques dans ces mœurs de la Chambre ; quel joli roman à la manière anglaise on ferait avec les Scènes de la vie parlementaire.

Dire la pitié que m'inspirent les petits marchands qui ne vendent jamais.

11 disait qu'il ne manquait pas de volonté, seulement il la quittait quelquefois comme une cuirasse lourde et gênante, bonne seulement pour les jours de bataille.

Une fantaisie héroïque racontant ceci :

Le roi de Bohême, aveugle, est venu

mettre son épée au service de la France; attaqué par les Anglais, il fait attacher son cheval entre ceux de ses fils, et frappe à tâtons d'estoc et de taille. « Menez-moi au milieu des ennemis, dit-il à ses hls. Y sommes-nous? — Oui, Monseigneur. » Il frappe, puis il parle à ses enfants ; rien ne répond, morts tous deux.

En vieillissant, les grands artistes, les conquérants de peuples et de cœurs, les femmes très belles, tous les triomphateurs son' atteints d'un ennui, d'une mélancolie du déclin que je raconterai un jour.

Ceux qu'il plaint souffrent moins que lui, et il se meurt des peines des autres.

L'idée fixe. Prenez un homme droit, naïf, inculte, à qui Ton fait une injustice, et qui veut obtenir réparation : il s'entête, se ruine, perd le sentiment de la famille, de rhumanité^ tue, ihcendie. En révolte contre la société tout entière.

Dans les derniers temps de sa vie, le vieux Livingstone, pris d'une sorte de délire ambulant, errait au hasard, campait çà et là, puis se remettait en route sans projet ni boussole : c'était le somnambule du voyage. Dans le domaine de l'idée, la vieillesse de notre grand Hugo me fait songer à cela.

Cette publicité qui gêne et qui outrage, et on meurt quand on ne l'a plus.

Je prends note en passant de l'aveu si navrant, si comique, de Madame Roland à son vieux mari, de sa passion tout idéale pour Buzot. La douleur du vieux, le cruel malentendu, la vie gâtée pour toujours.

Et la conclusion de Sainte-BeUve :

" N'aurait-il pas mieux valu tromper son mari el ne pas le lui dire? » Moi, j'y sens autre chose, la vengeance inconsciente de la femme qui fait un lourd sacrifice en restant honnête, et veut que le vieux mari, obstacle à son bonheur, souffre avec elle.

L'Histoire : la vie des peuples.

Le Ftoman : la vie des hommes.

Trouvé à N... un ancfitre artiste char-

mant, droite! vert sous ses quatre-vingts ans. Je lui fais feuilleter sa vie passée, remuer les antiques poussières de sa mémoire. Souvenirs admirables : David avec sa joue gonflée tout de travers, la bouche pleine de bouillie, exigeant de ses élèves qu'il tutoie et brutalise, la correction du dessin, Tanatomie d un doigt, d'un ongle.

Puis des visites à la Malmaison, chez Joséphine, drapée à la Romaine dans ses tissus créoles, entourée d'oiseaux des colonies et des fleurs merveilleuses venues du bout du monde à travers les flottes ennemies qui s'écartaient et laissaient passer les fleurs de l'Impératrice. Talma traverse aussi ses discours, Talma à la campagne, ayec des fantaisies renouvelées du duc d'Antin, bouleversantsonparc, et toujours s'endettant et faisant payer ses dettes par l'Empereur. Tout cela très simplement conté en de courtes haltes dans le jardin en pente, parcouru à petits pas, et toujours

à la fin du récit un hochement de tête, le regard au loin, un : « J'ai vu cela, moi », comme une signature d'authenticité au bas du tableau.

Causeries à table sur les premières demeures de l'humanité : forme ronde donnée à toutes les cabanes, par le monde entier, à la mode du castor qui lui-même bâtit de cette façon; Je pense que l'arbre a donné la forme circulaire des cabanes, avec l'ombre de ses feuilles, comme il a fourni l'idée de la première colonne et de ses chapiteaux, de l'ogive, etc.

Beau trait de Gall, parlant, dans un cours de phrénologie, de l'amativité de la Femme, citant une maîtresse qui l'ado-

rait et que lui-même aimait passionnément. Oh! la bonne, Texquise créature^ si dévouée, si tendre. « J'ai son crâne là. Messieurs, et, si vous voulez, nous allons Tétudier. » Puis à Tappariteur : « A gauche sur le rayon... numéro huit. »

Joli type de femme atteinte d'une névrose de timidité telle que ses intimes seuls la connaissent au vrai sens du mot, savent qu'elle est belle, musicienne, exquise; regardée, entendue, elle est une autre, une contraction de tout Têtre. N'a jamais pu faire faire son portrait, armée d'un anneau de Gygès qui la rend invisible à tout ce qui l'intimide. Le mari intelligent, jaloux, très heureux d'avoir sa femme toute à lui, sourit de pitié en regardant les autres femmes. A mettre en face

une « femme pour les autres vaniteux, passion de galerie.

Les Romans de Concourt, d'admirables cartons sur le Modèle au dix-neuvième siècle, la Servante, la Bourgeoise, etc.

Banville ennuyé des banalités de la conversation, les supprimant, les remplaçant par UD petit escamotage de parole, sorte dV* cxlera, pourarrîver à la phrase essentielle.

Belle image à tirer, dans le monde des idées, de cette récente découverte de la science, que la lumière n'est que le mouvement. Est-ce assez le Midi, cela?

La colère. Entre deux êtres unis de cœur, de sang, d'habitude^ de père à fils, de frère à frère, elle passe et brise tout, regards de haine, bouches de haine, à mille lieues Fun de Tautre. « Je ne te connais plus, je te voudrais mort, déchiré par moi! » Après, oh! que de larmes, quelle étreinte pour réparer cela. C'est possible quand les deux sont violents, mais s'il n'y en a qu'un, comme l'autre se lasse à la longue.

Ne pas perdre l'impression de ce trio de violon, de flûte et de voix de tête montant tout à coup sous ma fenêtre au bord du lac de Lucerne, dans la sonorité de l'air et de l'eau. Cet air italien, d'ifne facilité divine, cette douceur du jour et de l'horizon, toute mon âme vibrait et montait en chantant. Et comme c'est loin; à

mettre quelque part en écho d'amourâ

Croyant par tradition, convenance, respect hiérarchique. L'ordre social : Dieu là-baut, eu bas le cantonnier.

Atteint de ce goût des pierres pré- ■ cieuses, que les physiologistes signalent comme une fêlure du cerveau, il passait des heures aux devantures, amoureux d'une opale, noyé, roulé dans ses feux.

Puis il écrivit, et les mots lui causèrent une sensation analogue, il les faisait jouer, tinter, miroiter sous ses doigts, s'abimait en eux !

Silhouette de ce X... qui vient de mourir. Ancien viveur, diplomate, boursier.

kJfiÉksy...

vieil africain de la conquête, mangeur de haschich, catholique fervent, disciple de Dupanloup. Une grande pâleur, les yeux déteints, et tout à coup dedans un éclair fou quand il parlait de religion. Se vantant d'avoir eu tous les vices. Je retrouvais en lui le père, le vieux maréchal détraqué.

Ah! rérudition du sentiment, comme elle, gêne pour sentir.

On aveugle une source, on aveugle une voie d'eau, c'est que Teau avec son luisant, son mouvement, a bien la vie d'un

regard.

Plus je regarde, plus je vois et compare, plus je sens combien les impressions initiales de la vie, de la toute enfance sont à peu près les seules qui nous frappent irrévocablement. A quinze ans, vingt ans tout au plus, on est achevé d'imprimer. Le reste n'est que des tirages de la première impression. La lecture d'une ■observation de Charcol me confirme là-

Ni gai, ni triste, impressionnable; reflet du temps et de la vie.

Brave et poltron dans la même journée, selon la disposition de ses nerfs.

Pour certaines femmes en vue, mondanité, vanité, sport; la charité même est un sport.

En remontant vers le Nord, les yeux s'affinent et s'éteignent.

L'autorité : un Saint-Sacrement qu'il faut laisser au fond du tabernacle et n'exposer que très rarement.

Il me disait, littérateur et sincère :

« Tout ce que j'ai de bon sens, de clairvoyance, de conduite de vie, je le mets dans mes livres; je lejdonne à tous mes bonnes gens, et je ne l'ai plus. » A la lettre.

Ça un poète : tout au plus de terie montée.

Un type, ce C..., avec ses imaginations forcenées sur les gens, ses inventions de crimes épouvantables. Et il dit des noms, répète et grossit tout : commère tragique et fabuleuse.

A noter : La tristesse, l'effarement de mon grand garçon qui vient d'entrer en pbilosopbie et de lire les livres de Schopenhauer, de Hartmann, Stuart Mill, Spencer. Terreur et dégoût de vivre; la doctrine est morne, le ^professeur désespéré, les conversations en cour, désolantes. L'inutilité de tout apparaît à ces gamins et les dévore. J'ai passé la soirée

à ranimer, à frictionner le mien; et sans le vouloir, je me suis réchauffé moimême.'

Toute la nuit, ruminé là-dessus. *Est-ce un bien de les initier aussi brusquement?

Ne^ vaudrait-il [pas| mieux [continuer à mentir, laisser[;à la^vie le soin^de* les désillusionner, d'enlever le décor pi^ce à pièce?

J'indique en passant le manque t[u'a fait dans mon éducation Tabsolue absence d'algèbre et de géométrie^ mon année de philosophie tronquée et sans direction.

De là ma répugnance aux idées générales, aux abstractions, l'impossibilité où je me trouve d'avoir une formule quelconque sur toute question philosophique.

Je ne sais qu'une chose, crier à mes enfants : « Vive la vie! » Déchiré de maux

comme je le suis, c'est dur. Quant au tout petit, six ans, il a passé le déjeuner à interroger sa mère, car celui-là ne croit qu'à la mère et se tourne toujours vers elle, à demander ce que c'était que la mort, et l'âme, et !e ciel; comment, on pouvait être à la fois sous la terre et dans le bleu. Des éternelles délices pro- ^ mises, une seule chose l'a touché, l'idée de revivre pour ne plus mourir jamais. — « Ça, c'est mignon », et il a . mangé sa côtelette avec inliniment d'appétit.

Le masque, oui, le masque de la femme grosse, visible sur la face absorbée de l'homme qui porte un livre ; identité de tous les phénomènes de création.

Quelle pierre de touche qu'un de ces actes décisifs, imprévus et brusques, comme ma lettre de l'autre jour à l'Académie; il fallait voir les physionomies des gens, le double et contraire courant d'impressions.

Se voir, se connaître : deux haines mises en présence et qui s'efifondrent quelquefois.

Les indifférents : il n'y en a pas.

Je hais les bouddhas.

Son premier amant. S'est donnée à un ■ thé d'étudiants, donnée bêtement, tristement, pour ne pas faire la prude, sans oser dire qu'elle était vierge.

A écrire drame ou roman : l'effort d'un homme marié avec sa maîtresse, qui veut faire accepter sa femme dans le monde.

Facilité avec laquelle la femme ouhlie ce qu'elle a été.

J... prétend que ce qui se passe loin ne l'intéresse pas. Ça lui fait l'efTet d'être vieux de mille ans; elle confond la distance et la durée, l'éloignement en hauteur au lieu d'être en largeur, mais toujours l'éloignement.

Le grand hanap d'A. R... « Buvons, humons le piot! » il en est mort, pauvre géant, mort de sa grande taille, et de sa fausse vigueur.

Je suis frappé de voir la transformation de certains êtres, les modifications que la / vie leur fait subir par les contacts divers, la bonne ou la mauvaise fortune. Tel, que j'ai cru toujours très .droit, m'apparaît foncièrement fourbe, Tavarice monstrueuse de celle-ci me frappe tout à coup. Est-ce moi qui ai changé? Est-ce Tamitié brusquement finie qui me débrouille les yeux? Non, tout change, se transforme. Mais alors que devient mon fameux « achevé d'imprimer »? Mon Dieu! que toute formule est donc dange-, reuse à manier.

NOTES suit LA VIE. 8&

Importance d'un bon aiguillage au moment où les vies prennent leur direction. Nos carrières d'art sont pleines de dévoyée, d'affolés, d'existences en déroute. L'aplomb de celui qui passe, panaché au vent, sûrde sa voie et ferme sur ses rails, comme on l'étonnerait en lui disant qu'il ne va pas à sa destination.

Des musiciens qui font de la peinture, des littérateurs qui sont peintres exclusivement.

Un beau titre de livre : En pour raconter une de ces crises de la vie où tout vous manque à i^ fois.

Comme tout se précipite à cette fin de iècle : transformations d'une société,

ombres chinoises. Se tenir au vrai, au fonds.

Marque des mauvais ménagés malgré la grimace mondaine et cordiale : toujours un ami à table, quelqu 'un, n'importe lequel, qui les espace.

L'homme et la femme, duellisme. Et l'amour dure tant qu'il n'y a pas de vaincu, tant que l'autre n'a pas donné son mot, tant que le livre garde une page intéressante et haute, tant que la femme ou l'homme se réserve, chair ou esprit.

Jusqu'où peut aller l'autorité d'un père?quel est sondevoir?Je vois la fêlure

du vieux monde , la famille atteinte comme les gouvernements; la longue fissure de la maison Usher, je l'aperçois du haut en bas de la société française.

Quel antiseptique, l'ironje!

Où est-il, l'homme dont la voix, l'allure ne changent pas dès qu'il n'est plus dans le tête-à-tête d'une camaraderie? Ah!

vanités de papier... suis-je donc seul de mon espèce à aimer le vrai, et à régler ma parole sur les battements de mon cœur?

H... perd son fils unique, sept ans, un amour. Huit joursaprès, revient à la salle

-SSf NOTES SUR LA VIE.

d'armes; voiture drapée de deuil, costume de tir tout noir, crispins noirs, un vrai personnage de la comédie italienne.

Je disais Tautre jour combien il y avait peu d'hommes braves. Ce n'est pas braves -qu'il faut dire et Dostoïevski me fournit le vrai mot : Déterminés !

Toute vérité, dès qu'on la formule, perd de son intégrité, glisse vers le mensonge. ■

Curieuse confidence d'un comédien, le dernier maquillage. C'est la rentrée ?dans la vie réelle, et une épouvante le saisit, à

voir la distance des deux mondes. Il était si heureux à l'avant-scène !

Un titre de livre : Sanp phrases!

J'ai peur des installations! La table rêvée, la maison à soi : maladie, mort.

Colère du Midi, ivresse de violence.

Le père F... rentre de la chasse, harassé, bredouille, affamé, furieux! Tempête dans la cuisine dii mas; il injurie les servantes qui s'activent silencieuses, se courbent devant la flamme où bout la marmite en retard. Pendant que l'énergumène gronde et pérore, un petit poulet

ÉÉÉàik

entré de la basse-cour fait a piou, piou », gaiement, effrontément. Fureur du bonhomme qui envoie d'un coup de pied le petit poulet rouler sur la pierre du seuil, à moitié mort. Le chat qui passe, se jette sur le poulet. Le père F... de plus en plus exaspéré s'élance : « Chat, chat! veux-tu bien... » et voyant que le chat se sauve sans Tentendre, le poulet aux dents, il prend son fusil laissé dans un coin, tire sur le chat, le boule et reste anéanti, dégrisé, devant les restes de ses deux bêtes favorites tuées en une minute, parce que la soupe est en retard. De Témotion qu'il en a, le sang retourné, il ne mange pas, et va se coucher avec une infusion de verveine.

Bois, flamme et cendre; démonstration de l'âme et du corps.

Hypocondrie, lisez : ignorance des médecins.

— Nous avons, à la pension Laveur, un garçon très fort, nommé « Chose » .

— « Chose », qu'est-ce qu'il a fait?

— Rien... mais le jour où il voudra...

n'est-ce pas, vous autres?

Les autres : « Chose »... Ah! je crois bien ! et on rit glorieusement de l'homme fort du groupe. Il y a cet homme-là dans .tous les restaurants, cafés, cercles, ateliers de Paris. C'est l'histoire de ce malheureux qu'il faudrait écrire, passant homme fort malgré lui, naïvement. Puis tout ce qu'il fait pour soutenir sa réputation, se travaillant, se courbaturant le cerveau, changeant son langage et ses allures.

Je pense à la fin du monde. Logiquement, selon la loi humaine, elle ressemblera à son commencement. Refroidissement, le feu perdu, plus de <;ombustible ; les quelques survivants du ^rand radeau, hommes et bêtes, serrés dans des cavernes, à tâtons.

Le miel nouveau.

Je travaillais, la porte ouverte sur le jardin en pente, embaumé jusqu'au fleuve, dans la fumée chaude d'une matinée de Juin. L'abeille entra, pivotant ^t vibrant comme une balle, fit le tour, se posa surTencrier, sur le cendrier plein de bouts de cigarettes.

« Il n'y a rien pour toi ici, petite abeille. Va voir au jardin, sur les fleurs et les herbes à miel !

— Zut au vieux miel ! zut à l'Hymette !

je fais le miel nouveau, mon miel à moi. ■> Et l'ambitieuse vola vers les cuisines et tous les fumiers de la basse-cour.

En wagon, un moustique voulant sortir, battant le carreau furieusement, sans relâche, fénétique. Volonté de ce petit, tous les dards dehors, le corps tendu, érigé, coups de reins, coups de tête, frémissements d'un bout à l'autre de l'armature. Et je pense : la vie, toute la vie, . dosée à parts égales, pour les grands comme les petits. Ceux-ci consumés tout de suite, toujours en mouvement, en rage nerveuse, besoins d'amour, de reproduction, de bataille, vivent en une journée les cent ans du lourd pachyderme avec ses puts h longs intervalles, sa vie lenle, au large dans un énorme récipient.

ombres chinoises. Se tenir au vrai, au fonds.

Marque des mauvais ménagés malgré la grimace mondaine et cordiale : toujours un ami à table, quelqu'un, n'importe lequel, qui les espace.

L'homme et la femme, duellisme. Et l'amour dure tant qu'il n'y a pas de vaincu, tant que l'autre n'a pas donné son mot, tant que le livre garde une page intéressante et haute, tant que la femme ou l'homme se réserve, chair ou esprit.

Jusqu'où peut aller l'autorité d'un père?qucl est sondevoir?Je vois la fêlure

du vieux monde , la famille atteinte comme les gouvernements ; la longue fissure de la maison Usher, je l'aperçois du haut en bas de la société française.

Quel antiseptique, l'ironie!

Où est-il, l'homme do^t la voix, l'allure ne changent pas dès qu'il n'est plus dans le tète-à-tète d'une camaraderie? Ah!

vanités de papier... suis-je donc seul de mon espèce à aimer le vrai, et à régler ma parole sur les battements de mon cœur?

H... perd son fils unique, sept ans, un amour. Huit joursaprès, revient à la salle

dans Jérusalem ; ils ont laissé un enfant, ils retrouvent un Dieu. Passé ces trois jours chez son père, qui lui a confié sa mission. Robe de lin, d'un blanc, d'une finesse idéal s, et des yeux, des yeux où ce qu'il doit soufifrir est écrit. Une Jérusalem ressemblant à Alger, à Arles, Rham^dan et foire de Beaucaire. Odeurs de friture. Au retour, c'est lui qui est sur Tâne, le père et la mère à pied.

Exagérations mondaines : tout malade va mourir ; tout homme qu'on ne connaît pas, est un scélérat.

J'y retrouve le Midi dans ce Talleyrand; et si Napoléen m'échappe, c'est celui-là que je voudrais peindre. Pied bot, Méri-

dional , corruption du dix- huitième , prêtre.

Ah ! les gens du même bateau : .Stendhal, l'auteur du Rouge et le Noir, de la Chartreuse, qui ne trouve pas Madame Cottin ridicule; et moi, il m'arrive de défendre G. 0...

Belle chose, la politique! Thiers laissant fusiller Monseigneur Darboy : " Il faut qu'ils tuent un archevêque », il pensait à 48, à Monseigneur Affre, et au mal que cette mort avait fait à l'insurrection.

fier, il accepte le bienfait

98 xNOTES SUR LA VIE.

sans dire merci, il vous en garde même un peu rancune, une dent.

L'accompagneur , acolyte , demande quel côté il doit prendre pour marcher auprès de vous.

Le mal de Boche en deux parties.

Première partie. Boche pas méchant, naît les yeux crevés, fait ce qu'il voit faire, mais ne sent rien, ne voit rien, devient homme de lettres; initiation. Son enfance très heureuse, il la raconte dans un livre menteur, abominable. Tout se déforme dans sa tête ; c'est bien pis quand il prend la note, il regarde, regarde, ne voit toujours rien malgré ses grands efforts et jette les phrases la tête en bas.

»^t. bi

Une chute dans un escalier rend Boche très malade, mais il s'en tire, et sort de là, homme de génie.

Deuxième r-»rtie. Après la chute. Un livre bo'-'jversant, l'école nouvelle, le vérisme ou le nébulisrae, Botjhe, chef d'école, distribue des bons points; puis vient la solitude, l'aigreur, les journaux qui ne parlent plus de lui : « Rien n'arrive 1), dit-il. Il y a des choléras, des guerres, la vieille Europe s'entre-dévore, et Boche : « 11 n'y a rien dans les journaux. » La femme, les enfants, rien ne compte.

Durée et destruction : deux forces.

Objets aimés : instruments de torture.

Poë.a écrit le Corbeau, plus tard la genèse de ce Corbeau, Ceci l'après-coup, fumisterie américaine très probablement,

mais ce que notre jeune école admire et pastiche. Le diable, c'était de trouver le €orbeau, le sanglot noir, le fatidique never more.

Napoléon à Sainte-Hélène explique très bien tous les actes de sa vie, l'annote.

Qu'il est fort, qu'il est jaisonnaJ:)le et volontaire, lui le génie de la spontanéité!

Pas un quart de vérité, pas même dans toutes ses annotations.

La chambre noire (dispensaire de Wecker) oii se raconteraient, de lit à lit, à tâtons, des histoires d'un genre confidentiel ou fantastique.

NOTES SUR LA VIE. loi

Je pense tout à coup au bien moral que n'a fait la guerre.

Le Midi : l'agitation dans la paresse.

Hésitation d'un charretier à un tournant de rue : Que c'est long; l'homme, le cheval, tout hésite, et aussi le lourd haquet qui oscille de droite à gauche.

Que d'êtres inhabités! on croit voir fumer un toit, une vitre allumée, on s'approche : personne, le désert.

Un chant rauque de grenouille, dur, en bois, c'est ce -que devient la voix du rossignol en Juin, quand les nids sont éclos. Au jour tombant, j'écoute dans le parc le ramage des oiseaux sous la feuillée.

Désordre apparent, mais tout cela organisé comme un rouage d'horloge de cathédrale. Avec un peu d'attention on arriverait à distinguer les espèces, les jeux, querelles, repas de ménage, préparation au sommeil. Les frileux, comme les hirondelles, se taisent les premiers; le coucou, au lointain, veille très tard, noctambule; à Paris, mon merle s'éveille à l'aube ; au soleil couchant, alouettes, bergeronnettes, chardonnerets, moineaux. Silence. Puis l'engoulevent, les crapauds, la chouette, la nuit, les arbres plus noirs semblent massés plus hauts. Rentrons, il fait frais.

Les hommes vieillissent, mais ne mûrissent pas.

Retrouvé des pages de notes, voyages, courses, paysages, d'il y a trente ans !

Absolue sensation de rêve tous ces morceaux de ma vie. Rêvé, pas vécu.

Le dos n'est si expressif que parc qu'il ne se méfie pas, ne se croit pas sur veillé.

Voir tirer un homme, c'est le connaître .

Et quand on s'est tout dit... on recommence.

Je prends note en passant de l'aveu si navrant, si comique de X...

Il avait trompé sa femme, puis, lâché à son tour' par la maîtresse, pris d'un* remords désespéré, il éprouvait le besoin .

de tout conter à la trahie, de se confesser. Je l'en détournai : (c Fais un trou dans

la terre plutôt et dis ta faute si ça te soulage. Mais pourquoi causer un chagrin ? .

On le pardonnera maintenant, mais la confession creusera toujours plus avant, tu la retrouveras toujours. » A ce propos je pensais à ces maris qui racontent à leurs femmes, toutes jeunes, leurs anciennes bonnes fortunes. La femme ne dit rien, elle s'^ouvre à la vie, écoute, curieuse et troublée. Imprudent, tu verras plus tard!

Pour mon timide : Marié, tl se grise pour dser parlera sa femme, ou du moins pour avoir l'air d'un' homme devant elle.

■U y a dans tontes les familles, surtout dans celles dont les types sont les plus accusés et similaires, toujours quelque brutale exception qui semble une revanche, une protestation violente de la nature et de ses lois de pondération, d'équilibre. Ainsi C... au milieu de sa tribu de banquiers juifs, tiiésauriseurs et rapaces, lui le prodigue fantaisiste, désordonné bohème, aventureux voyageur, désespoir de tous les siens. Le curieux, c'est que, physiquement, il était plus Juif que tous les autres, les yeux bridés, la bouche difforme.

Moi, dans monmilieu si d bourgeois, j'ai été un peu ça.

En wagon. On passe, la femme de Taiguilleur vient d'être tamponnée; elle gî à terre sur l'autre voie, jeune, dans sa lourde chevelure noire. Le soir, au train de retour, le mari sur la porte tient le drapeau, un mouchoir aux yeux, sanglotant. Deux petits enfants jouent devant la maisonnette, dont les lumières funè bres trouent le jour tombant.

Le mot de S... le docteur : « Combien la visite? — Pas de visites, c'est à l'année. »

Lu le journal d'un poète : le grand de Vigny, prisonnier de l'expression, a des visions géniales, une formule lourde, pénible; la tête est éloquente, la main bégaie.

NOTES SLR LA VIE. ifil

La maternité à Paris : plus de mères.

Dans la société, de la plupart des jeunes filles, le médecin dit ; « Ne la mariez pas, ou gare le premier enfant! »

Je note ce trait significatif des lettres de Jacquemont : En quelques jours il est devenu l'intime de tous ces froids Anglais, et leur arrache mille choses confidentielles dont ils ne parient jamais entre eux. Que de joies dont CCS gens so privent, en supprimant l'expression des sentiments de tendresse.

En bas, la route, le canal de la Durance, des moulins, des petits ponts de pierre à dos d'âne, un cours bordé de platanes à troncs blancs comme crépis [à la chaux.

des cafés de bourgade riche, THôtel du Nord, THôtel de Londres, les murs neufs de Técole que Ton construit. Plus. haut, l'ancien village*, grimpant à pic, vieilles masures, balcons de fer ouvré, une poi'te renaissance, fronton, colqnnettes effritées avec des panonceaux de notaire. Plus haut encore, le village tout à fait primitif, ruelles étroites, murs en ruines, fumiers, ordures; tous les dix pas, un arc, une poterne, des vieilles, couleur de l-a pierre, assises sur les marches éboulées. Au^ dessus, le donjon qui croule, ouvrant ses fenêtres sur le vide. Puis la montagne avec ses reliquaires au bord de la route rocheuse, en lacets; et tout en haut, neuf comme Fécole, le couvent qu'on relève sur les ruines de Fancien château féodal mort à ses pieds, TEglise jouant seule la partie contre le monde moderne.

C'est Orgon. L'histoire est là, écrite dans ces pierres^ une histoire qui ne

ment pas, qui ne phrase pas, la vraie.

Retrouvé la saveur provençale à ce dernier voyage à Cavaillon. Décaméron devant la ferme, capelines de femmes à l'ombre du grand paîllis. Le fermier, la fermière écoutant gravement la discussion sur les origines de la Provence, Massilie, Carthage, Rome, les Gaules.

A Saint-Rémy, les Antiques. Cïel gris, pierres grises, paysage divin dans un cirque de montagnettes avec une ouverture d'horizons superbes. Des coups de soleil au loin sur les clochers visibles à des distances fantastiques. Une allée de pins mène à une vieille maison close, mystérieux domaine, dont la porte char-

retière hermétiquement fermée, les volets jaunes, les hautes murailles, s'encadrent de verdure légère, au tournant d'un chemin blanc. « Allons voir. » Des éclats de voix, d'une voix du Nord, point du pays, montent à intervalles de derrière ces grands murs. Aussitôt je songe que c'est l'asile, la maison des fous! On s'informe à un paysan, c'est bien cela; et le paysan passé, nous nous regardons silencieux, effrayés, lugubres dans ce paysage brusquement transformé et qui me restera toujours teinté de rêve, traversé de ce cri monotone, presque animal. La première fois que j'ai entendu le lion au Matmatas, dans le jour qui tombait, j'ai eu une sensation de ce genre, j'ai assisté à un de ces subits changements de décor.

Et encore et toujours, tout est dans nous!

Familier, à l'aise tout le temps de sa visite, puis à la sortie un : « Bonjour, Monsieur », qui remet les choses en place, les mains à distance, rien de fait. Correction.

Duel dans les prés du haras. Grands vallonnements verts bordés de barrages en bois qu'il fallait enjamber. Chevaux en liberté, bondissants, qui viennent voir et qu'on écarte. Et l'écurie toute petite au milieu du pâturage, et tout autour la terre battue, jaune; là qu'on s'est escrimé, sur une lar^eurde pont de bateau. Souvenir des deux silhouettes : un moderne aux prises avec un chevalier du moyen âge ; corps à corps marchant, tournant autour de la petite maison; cris effarés des médecins, et nous, suivant cette houle, cette bataille de chiens enragés. Ciel pur,

admirable, «t tout à coup le sentiment d'une agitation imbécile, de la petitesse et de la grimace de nos gestes et de nos cris; toute la méchanceté humaine m'apparaît basse, laide, inutile. Enfantillage, enfantillage ! J'eus plus qiie jamais la persuasion que rhomme se ride, se fane, blanchit, perd ses dents, mais reste

enfant.

Quel joli geste montrant la brassière qu'elle est en train de coudre !

L'inconscience de l'être aux minutes décisives d'action véhémente. Courageux, poltron? On aurait pu être l'un ou l'autre.

Et quelle buée autour de tout ça.

NdTES SUR LA VIE. 113

Les avatars de P. D... Pas de personnalité, joue toujours un rôle à la ville.

Toutes les professions vagues que je lui ai connues étaient pour lui de véritables emplois, comme on dit au théâtre. Je lui ai vu jouer le commerçant, à l'américaine, pressé, brutal, time is motiey, implacable; le sportsman eji phaéton, qui vfersc à tous les tournants, casse les têtes de ses amis; le bohème cynique, en chapeau de fort de la halle, pantalon à ponE, faisant tourner une trique énorme en moulinet; jamais l'emploi n'était venu comme cela. Puis, vieux monsieur, petit rentier, en longue redingote à la propriétaire, avec une canne à pomme de vieil ivoire, une large tabatière en platine. Pas de nature propre, cabotin ; il ne vit pas, il tient l'emploi.

La beauté! toujours la beauté! Mais remportement du désir chez une femme, la force de la caresse passionnée, des yeux qui vous veulent, c'est plus prenant que la beauté.

Ce qu'on dit, ce qu'on pense, et ce qu'on écrit : Trois états de la même planche, trois aspects du même fait.

Je dis : Madame... est une fille. Tout Paris lui a passé dessus.

— Je pense : Où est la preuve de ce que j'avance, par ce temps de potinage, de médisance universelle et répercutée?

— J'écris, ayant à parler de cette même personne dans une lettre ou un article :

Femme charmante, intelligente et bonne, la plus honnête créature du monde.

Et je ne me crois pas un menteur !

Bizarrerie : Un officier de marine, trompé, divorcé, vient trouver la directrice d'un pénitencier de femmes et prend là une de ces malheureuses filles pour forçats, la plus criminelle, empoisonneuse, jolie et sournoise; il l'épouse, s'installe avec elle dans la brousse, d'où il la fait évader. Il a élevé une colombe à venin de vipère. Maintenant curieux d'élever une vipère, pour voir.

Oui, Goethe a raison, Othello n'est pas le Jaloux; c'est un naïf, un primitif passionné. Il a une'attaque de jalousie, mais pas une âme de jalousie; sans quoi, et ceci c'est moi qui le trouve, lago serait inutile. Toutes les machinations scélérates, calomnieuses de lago, Othello jaloux les trouverait en soi-même. Il serait son propre empoisonneur, méchant, suif-

•til, compliqué, infernal, tout en conti- .

nuant à être un très brave homme, un héros.

Un homme et son tirant d'eau, le mot est de Napoléon. Mais a-t-il dit combien ce tirant d'eau se modifie, change avec les années, les circonstances?

Je ne crois pas qu'il y ait dans Thistoire quelque chose de plus extraordinaire que Tépisode de cet évêque d'Agra, qui suivait Tarmée vendéenne, bénissant les étendards, les pièces d'artillerie, chantant le Te Deum, Tout à coup, on apprend par une mystérieuse lettre du Pape que Févêque est un imposteur, inconnu au bataillon de TEglise. Comment faire? un

éclat? les chefs n'osent pas, qu'auraient dit les paysans? puis se priver de cette influence? Et l'évêque a continué à suivre l'armée, à 'bénir, à pontifier, confirmer, un peu triste mais résigné, sentant bien qu'il était découvert, car les généraux et les prêtres lui parlaient à peine, obligés toutefois à lui rendre les honneurs publiquement.

Qu'était cet homme? On a dit espion de Robespierre, mais il fut guillotiné par les Jacobins. Je crois plutôt un ambitieux sans étoile, un aventurier de l'Eglise, un clerc d'imagination!

Faire un drame à la Lorehzaccio avec Maximilien,

Crispi, déguisé en touriste, visile Palerme, Catane, etc. Pour dépister la police, et dans les musées, cathédrales, il prend des notes; en même temps des observations sur les casernes, les bombes.

Curieux, le double récit à faire : la page et son verso.

C'est bien un sujet de comédie que Tiberge : A force de conseiller, de prêcher Tami, se laissant prendre, lui aussi.

II y a feu! je pense à la passion et à son côté dévorateur. Je suis assuré, dit le monsieur paisible et rond. Pas d'assurance contre la passion, la fatale, la vraie; ogresse à qui l'être se donne en pâture, et tout ce qu'il aime, mère.

femme, enfants. Et une joie à donner tout ça et à en souffrir mille cruelles morts. Mystère de la passion, pathologie très difflcile.

Baudelaire, quintessence de Musset; Verlaine, extrait de Baudelaire.

Je suis frappé du peu de variété, d'originalité qu'il y a dans ces dessous de la société, ces bas-fonds du vice et du crime.

Rien de personnel, un résidu, un agglutinement que l'être va rejoindre, où il se perd, se confond, n'ayant plus forme humaine.

Les héros du mal. Quelquefois le crime demande pour son accomplissement la même dose d'énergie, de courage, d'intelligence, de volonté, que Faction d'éclat, l'acte héroïque. Dépôt de force vitale, étal de coutelier où la nature a pris des armes d'égale trempe pour le crime ou pour le devoir.

Depuis quelques mois, en froid avec Montaigne : c'est Diderot qui Ta remplacé. Bien curieuses ces infidélités de Tesprit, petits drames de bibliothèques, de harems intellectuels. Mon cerveau, pacha passionné, mais bien capricieux.

Étant né grcdin, il devint anarchiste.

Il faut aux littérateurs d'avant-garde un tempérament particulier, des audaces et des chapardages, un débraillé d'allures, d'arme à volonté, que ne se permettent pas le gros des troupes et les chefs à ■ cheval.

L'idée me venait cette nuit d'une pièce qui serait une succession de tableaux donnant l'histoire d'une famille, avec l'héritage des maladies, des infirmités, violences, tics, ou encore un prologue en costumes Louis XIV avec un type accentué se retrouvant à cent ans de distance, et reproduisant en costumes de maintenant un autre lui avec la même destinée:

La pièce s'intitulerait : c Les Un tel, ou l'Héritage. » Peut-être parallèlement un fils cadet qu'on appellerait dans la maison le Chevalier, qui n'aurait plus voulu

ensuite du nom ni du titre paternels et qui, à la fin, fonderait une dynastie bourgeoise s'appelant simplement : Chevalier.

La famille reflète TÉtat. Elle est démocratisée en France à Theure qu'il est; elle fut monarchique, constitutionnelle, après avoir été despotique et Louis-quatorzienne.

Debout devant la bibliothèque, tendre la main au hasard d'un bon rayon et grappiller quelques pages çà et là, c'est pour Tesprit ce délicieux goûter que tout petit on vous envoyait faire au jardin, avec un morceau de pain, et permission de picorer à même la treille ou Tespalier.

Singulières apparitions que rien ne semble évoquer de certains êtres, figurants de votre vie passée, et aussi de certains épisodes ou endroits absolument oubliés et qui passent devant vous en vol fuyant si rapide. Ceux qui, comme moi, souffrent d'insomnies longues, connaissent cela. Il faudrait n'être jamais pris au dépourvu, noter ces choses qu'on ne reverra probablement plus.

Que toutes ces théories et discussions sont vaines ! Que veulent-ils dire avec leur suppression des sc&nes du roman?

Des scènes, il y en a toujours, et partout où il y a des êtres et rencontres d'êtres. Scènes dans la Bible et dans le roman historique, l'Iliade, et le roman de mœurs, l'Odyssée. 11 n'y en a pas dans l'Imitation qui n'est que dissertations philosophiques.

Eh, mon Dieu! plus de scènes, plus de scènes! C'est le goût du roman qui se perd ou va se perdre.

L... me racontait qu'un jeune homme demandant sa sœur en mariage, il avait fait faire des» démarches pour avoir le casier judiciaire du garçon. L'ami qu'il avait au Palais lui répondit : « S'il n'y a rien, si le dossier est blanc, on pourra vous le communiquer; s'il y a quelque chose, le secret professionnel nous oblige à vous le refuser. » Plusieurs jours d'attente, puis Je greffier disant : « Je ne peux rien vous montrer, mon ami. » Je trouve que ce mystère a quelque chose de dramatique et d'angoissant.

Je pense encore à Othello : en avoir fait

un noir, un mulâtre, enfin un inférieur, est le coup de génie, car la rraie jalousie, la douloureuse, s'accompagne S'une laideur, d'une infirmité, d'une infériorité.

Douille mystère de la femme étrangère : mystère de la femme, n\ystère du langage. Deux inconnus!

Je pense au peintre Legros ne sachant pas l'anglais, la langue de sa femme et de ses enfants.

Épisode d'amour pour comédie shakspearienne : Le jeune homme sans esprit ni attentions avec celle qu'il aime, déli-

cieux pour l'autre qui se méprend, se croit aimée.

Écrivain ne pouvant supporter ni la citation, ni la lecture à haute voix. Il en reste, le livre fermé, ce qui reste d'une conversation.

« Rarement un esprit ose être ce qu'il est », vers et vérité admirables. Devinez de qui : Boileau.

Remarque que j 'ai faite plusieurs fois :

des êtres que j'ai connus, rencontrés dans la vie, puis perdus, oubliés, avant de mourir viennent me revoir, se mon-

trer. Ainsi, tout dernièrement encore, le petit V. D... avec qui j'avais depuis longtemps rompu tonte relations et qui s'est rapproché de nous cette année; ainsi de M. R..., un des derniers ministres de Napoléon 111. Et que d'autres!

Quelquefois, peu sûr de la vérité, de l'originalité d'une idée, je la fais porter, essayer par un autre. Nous n'en manquons pas en littérature de ce type d'essayeurs semblables à ces « mannequins »

de couturiers, pleins de morgue et de grands airs, se figurant que le vêtement de luxe qu'elles portent est à elles.

Les mal-astrés. Ce de Long qui commande la Jeannelte, le contraire de

Stanley, déveine effroyable dans les grandes comme les plus petites choses; un mystique, un volontaire, mais aucune des qualités de Thomme d'action. Pardessus tout, sans étoile!

A côté des mal-astrés, il y a aussi ceux que j'appelle les bâtards de chance; toujours une barre en travers des armes, cette barre qui ternit le blason.

Relu cette nuit la Forêt de Stanley;

beaucoup philosophé là-dessus. Lui y

voit rimage banale et petite de la vie;

pour moi, c'est au contraire une admi- 1 rable vision du monde désorganisé, le

1 chaos, attendant Tordre, la lumière :

Fiat lux!

Quelle belle étude rien que daus ces quelques dernières lettres de Balzac : Un mariage riche! Quel drame entre chaque ligne, entre chaque mot, quelle leçon! •

Quelle merveilleuse machine à sentir j'ai été, surtout dans mon enfance. A tant d'années de distance, certaines rues de Nîmes, où j'ai passé à peine quelquefois, noires, fraîches, étroites, sentant lea épices : la droguerie, la maison de l'oncle David, me reviennent dans une lointaine concordance si vague d'heure, de couleur de ciel, de sons de cloches, d'exhalaisons de boutiques.

Falhiit-il que je fusse poreux et pénétrablc; des impressions,.des sensations à remplir des tas de livres et toutes d'une intensité de rêve.

ii'.i. .

Le talent, le talent c'est la vie, de la vie intense accumulée. Et à mesure que la vie baisse, le talent diminue, l'aptitude à sentir, la force d'exprimer.

Une ville fumiste, un peuple de mystificateurs, Paris est devenu cela.

gi-r ^ Un mot de Boche après la chute : « Je

j. suis heureux de manquer de mémoire

parce qu« je me relis avec un plaisir toujours nouveau. »

(( Un tout petit enfant s'en allait à Técole.., » Gesjolis versdcM™® Desbordes- Valmore me viennent toujours à l'esprit,

NOTES SUR LA VIE. 13t

quand je vois trimer un de ces néo-naturalistes, néo-symbolistes, etc., faisant une dure besogne à l'envers de ses goûts, de son tempérament, allant à l'école,

enfin !

Lecture de la correspondance des Ampère; je suis frappij de la différence des âmes de ce temps-là avec celles du nôtre :

douceur, bonté. Ettoujours l'intrigaillerie

académique.

Un faux ménage, charmant. L'ami vient là, choyé, dorloté; un jour il se marie lui-même, mais bourgeoisement, régulièrement. Gomment vont-ils faire pour se voir? C'est la jeune légitime qui dit à son mari : « Je ne veux pas te pri-

ver d'un ami, cette femme est honnête, me dis-tu, l 'histoire qne tu m'as contée est touchante, voyons-les. Gêne du mari.

Un peu peur de la dame, bon camarade, mais qui en a beaucoup fait, beaucoup vu. « Pas mariés, dit-il, c'est un prétexte »... ils se voient pourtant en cachette. ^ Puis un beau jour l'ami épouse sa maîtresse : méchants bruits du monde; les deux femmes dans le même sac, passent pour deux déclassées, et je vois confusément de jolies scènes et une foule de figures de femmes amusantes.

Quelle échappée que l'imagination ^ pour les cervelles inventives. Dans un précis d'histoire enfantine, trois lignes sur Philippe le Bel que je faisais réciter à mon petit, de quoi rêver, inventer, construire. Tout cela me traverse l'es-

prît en galopade en songeant à Shak- 'speare et à ce que deux lignes de Plutarque devenaient dans la chambre magique de son cerveau. Je pense aussi à mes gardiens de phares, à ce Plutarque, livre unique, et à ce qu'il leur représentait.

P... me disait une bien jolie chose sur la façon dont le noir s'étale en peinture, comme en littérature. On en met gros comme ça, et la toile, le livre fout entier, en sont pleins, ça gicle, qa. gagne, huile et encre.

Le Napoléon moderne, Stanley-:

touriste.

Mystère des races ! Je pense à ce Russe que je n'avais jamais vu, ce K... qui, à la fin d'un déjeuner, me raconte la vie cynique de sa femme, puis sa mort violente en partie fine. Et à mesure qu'il parlait, je sentais qu'il m'en voudrait beaucoup de sa confidence comme involontaire. Plus revu depuis.

Et cet autre, ce cousin d'un grand homme, qui nous a entretenus tout un soir de lui-même, des siens, livré son âme ouverte jusque dans les coins les plus fermés, amour, foi, une confession complète; puis bonsoir, jamais un mot, un rappel de son nom, que j'ai complètement oublié. A côté de ces Slaves, nous sommes, nous du Midi de France, hermétiques, à l'émeri, de vrais Saxons.

Une jolie fin de roman : deux frères que leur mariage a séparés, les enfants établis, l'un malheureux dans son ménage, l'aulre ayant perdu sa femme, recommencentleurvied'enfance, habitent ensemble, remâchant leurs souvenirs de tout petits.

Quelle horreur pourtant de songer qu'il n'est pas une joie si pure, si délicate, qui n'ait sa lie, pas un bonheur qu'on puisse regarder à l'envers sans épouvante.

Relu Lorenzaccio, frappé par le désintéressement d'une œuvre pareille. Le théâtre parle à la foule, le livre à l'individu; la différence de leure deux esthétiques est là.

Je suis frappé, en lisant, relisant ces lettres et mémoires du dix- huitième iMé- , moires de Vigée-Lebnm^ lettres à Mademoiselle Volland combien toute cette

vieille France je Tai vue chez moi, en

> province, o\x l'évolution des mœurs a été

plus lente; mille détails, chansons de table, etc., et jusqu'à Tabsence de toute barbe. Souvenir de cette tête de coinmis aux écritures, teneur de livres pour les vignerons de Camargue, vu à Fontvieille il y a seulement trois ans : c'était un personnage d*avant 89.

Vauvenargues, du Midi, pleine Provence. Corrobore mes observations sur le style* sans couleur de l'homme du Midi,

.HOTES SUn LA VIE. !37

'Napoléon ignore la jalousie du passé, nulle. Mais l'autre, les autres, il les a toutes !

Talleyrand , réputation d'astuce, comme ces gens à qui on fait une réputation de gaieté parce qu'on mène du train autour d'eux quand ils arrivent. La gaieté de Monselet : 'Ah! ah! ah! voilà Monsclet!

oui, oui, faux, astucieux, Talleyrand, avec un cô^é de méchanceté d'infirme. ■

A propos des instantanés : erreur de fixer te qui passe, le fugitif, un geste, une chute. De même au moral, ces éclairs d'idées dont la fuite vous traverse et que vous voulez soumettre au microscope, à l'analyse. Mais une pensée criminelle peut

effleurer un cerveau honnête, sans Thabiter; ça ne compté pas.

Je remarque que la nation française a perdu son amabilité ; cela date de la fin de Louis-Philippe, même de la fin de la Restauration. Je Tattribue à Tentrée du dollar, [de l'argent en France, dureté, âpreté. Peut-être aussi Timmixtion du vrai, de la vérité dans les œuvres.

« Comme vous ^vivez vile ! me disait H. J. . . , les plus actives nations de l'Europe sont intellectuellement à quarante ans en arrière de Paris. »

L'Anglo- Américain, mon ami, ne me disait pas toute sa pensée. Oui, nous vivons vite, très vite, les choses effleurées sans

jamais aller au fond de rien, le livre lu d'une goulée,tous les sujets traités, toutes les questions abordées, élucidées. Combien, avant tout, l'attention nous manque.

Mirage : Pour moi, le reflet porté à des milliers de lieues dans les flancs d'un

Le dîner où ce proviocial nous raconte comment ses frères et lui ont fait fortune en exploitant l'idée de Balzac, les scories d'argent des mines de Sardaigne. Je pensais au martyre de Balzac en quête, en chasse de fortune, à ses lettres passionnées, brûlées, à ses déceptions.

La jeunesse moins prise par les poètes, les romanciers, que par les critiques, les^ historiens doctrinaires, dogmatiques qui continuent Técole!

Le grand antagonisme de Paris et de la province je le trouve partout depuis 1870. Trochu provincial haïssait Paris, et maintenant encore L..., de Montélimart, chargé de la sûreté de Paris, ne m'inspire qu'une demi-confiance.

Dire un jour de quoi est fait Paris, ce que nous lui devons.

Pitié russe. J'y reviens encore. Non, Sonia n'est pas toute la misère humaine, et ce n'est pas sur elle que j'aurais pleuré, moi!

Servons-nous à quelque chose? sommesnous les passagers quelconques, l'indifTé- . rent arrimage d'un paquebot qui va vers un but, ou si c'est le contraire?

En lisant Eug<^nie de Guérin, je m'écrie : '< Pourquoi n'avoir pas tous vécu chez nous, dans nos coins? » Comme nos esprits y auraient gagné au point de vue de l'originalité au sens étymologique du mot, c'est-à-dire vertu d'origine.

Brave soldat, qui vas mourir sur le grabat sanglant de l'ambulance, rouvre les yeux et dresse-toi, voici ce que le grand Empereur t'envoie : c'est un bout de ruban rouge découpé dans notre drapeau; attache-le sur ta poitrine, tu vas cesser de souffrir.

Mais voilà le soldat qui pleure, et si Ton vous dit que c'est de joie, n'en croyez rien ; il n'est pas de désespoir pareil au sien.

La vache à lait, pour apologue. Vous Tavez vue? où est-elle? A quelle heiire la trait-on? et les gens les plus austères, rôdent sans avoir Tair, du côté où elle pâture, demandent d'un air indifférent :

« L'avez- vous vue de ce côté? »

Silhouette d'homme politique, ancien vaudevilliste et petit journaliste, devenu homme d'Etat, essayant de se donner du lest, marche à tout petits pas, les mains derrière le dos, haut-de-forme gris académique et Journal des Débats^ mimique

doctrinaire, hochements de tête, bouche en rond, aspiration d'air... mettant des pierres dans ses poches de peur que le vent ne l'emporte.

Des doigts furieux qui n'attendaient pas d'être sortis de ma main pour tàter la pièce que je leur glissais, et s'étonner, marquer leur allégresse ou leur mécontentement ; (1 Que ça! »

Il y avait une fois un vieux chat très malin qui prétendait connaître toutes les formes de souricières et la façon d 'attacher le lard pour prendre les petites bétes. Mais il y avait un fabricant de souricières plus malin que lui et qui lui faisait de bien désagréables surprises. Et ce fabricant s'appelait : La vie.

Des êtres qui ne subissent jamais* le coup, mais le contre-coup des choses, joie ou peine, ils ne sont frappés qu'en retour. Observation sur moi-même et mon peu de présence dans ce que j'étais.

D'une femme : je compte ses visites, chez moi par les chagrins qu'elle m a faits.

L'histoire, la vie des collectivités; le roman, -la vie des individualités. ',

Brusque vision originale de la vie quand le brigand se met carrément hors la loi, considère le vol comme la chasse,

les devantures comme le gibier, les sergols, juges, etc., comme des garde forestiers. Et le côté Robinson et enfantin, le "vin bu à la barrique avec un chalumeau, l'alerte perpétuelle et mouvementée.

Le rire de VoUaire, oublié par lui à Berlin, durci, alourdi <lans la mâchoire allemande, se retrouve dans quelques auteurs : Henri Heine, musique d'Offenbach.

J'essaie d'analyser l'impression de froid au cœur, le frisson de peur ou dé peine qui me prend à certains matins d'hiver en me mettant à ma table de travail : un jour jaune et bas, le feu qui ronde, pas de oiel.

Cette angoisse très particulière qui me

donne l'envie de me blottir, de me tasser, me vient sans doute de la coutume d'être joué rhiver, publié l'hiver, surtout critiqué l'hiver. C'est par des matins semblables, qu'on a l'habitude de se souvenir peut-être simplement que c'est l'heure de lire les journaux, tant de journaux dont le fiel vous barbouille, l'heure oii l'on se met devant son ouvrage, l'heure habituelle de la bataille.

Nos colères, confuses comme des batailles, où les aides de camp sont censés porter des ordres qu'ils ne donnent pas, par lâcheté ou cause accidentelle; tous nos mouvements passionnels comparables à cela. Ce n'est qu'après coup que nous prétendons avoir agi pour tel ou tel motif.

NOTES SUR LA VIE. iil

B... en face de cette jeune femme, préoccupés tous deux d'eux-mêmes, et uniquement d'eux-mêmes, de l'effet qu'ils font l'un sur l'autre. Ils sont à l'abri de toute surprise, et ce singulier flirt peut durer longtemps.

Bruit mystérieux aux Invalides, dans le tombeau de Napoléon, à certaines dates contemporaines.

Utiliser en épisode la mort de ce navire anglais, coupé en deuxet coulé avec quin;£e cents hommes par son contre-amiral. Suicide enragé ou folie intermittente; admirable affaire dans le cadre inexorable de la discipline, et le paysage exotique d'un golfe bengalais.

Comment il faut lire les romans de Concourt? la question me fut très sérieusement adressée par un homme très naïf, • très simple.

Post-scriptiim d'une lettre de Bonaparte, qui parle de « son sang de Méridional » coulant dans ses veines ayec la fougue du côur^ du Rhône : A mettre en épitaphe à mon Napoléon, Empereur du Midi.

Quand j'arrive- à Champrosay, où je laisse mon Sainte-Beuve en villégiature tout le temps de rnon séjour à Paris, j'ai toujours en arrivant la sensation de retrouver un vieux monsieur isn bonnet de soie, érudit et glabre, dont la causerie

très substantielle et variée me change des" potins niais de tout l'hiver. Forcément, pendant qu'il m'interroge cf que je lui réponds, je ne peux m'empêcher de différencier les deux époques et de trou- , ver qu'au temps de Sainte-Beuve, si l'on n'était pas plus sérieux que maintenant, on faisait du moins semblant de le pa- ■ raître.

Renan, péripatéticien de la- vie.

Les ponts de Paris ; personnes qui colportent les potins d'une société à l'aulre.

Tout à l'épilepsie : on ne rit plusj on e tord.

Des belles anecdotes sur Tamour, chastes et bien contées, valent-elles pas un livre de philosophie amoureuse? Ah!

jeunesse pédante, vaguement imitatrice tout de même !

Goethe, dans ses Affinités électives, a subi l'influence des romans méchants du xviii® siècle français.

Deux ou trois fois déjà, senti la terreur du gâchis humain à propos de Napoléon.

Dire un jour l'attendrissement que m'a causé, à un tournant de route, l'apparition de la cime rose et blanche de la

Jungfrau, sensation délicatement voluptueuse, sans que la littérature y fût pour rien. Je comprends ce nom de vierge, de jeune fille, donné à cette neige effleurée d'un rayon... une jeune fille endormie et que le sommeil découvre, roses et lis.

Les communications rompues entre cette génération et la nôtre; incompréhension qui va jusqu'à la haine.

L'action, l'action! plutôt que de rêver, scier du bois pour que le sang circule.

Est-ce bizarre ces amours de Byron et le la Guiccioli! Elle s'exaltait à l'idée

que le monde avait les yeux sur elle, sur leur couple, et lui, plus las, plus excédé de jour en jour! Et je pense à tous les byroniens que j'ai connus^ tous sur le même patron, identiques. Pourquoi?

Le seul détail topographique pittoresque que nous ayons du Paradis terrestre, c'est qu'un ange au glaive de flamme en gardait l'entrée, et que l'arbre de la science y fleurissait. L'arbre de la science! La . science a donc précédé l'amour? C'est sous' cet arbre que tout advint.

La chance! Quand Napoléon, celui au-, quel il faut toujours revenir lorsqu'on pense au coup de fortune, à l'astre, à la

destinée féerique d'un homme ; donc quand Napoléon commence à décliner, il est saisissant de voir tomber d'abord ses meilleurs appuis : c'est par Lannes que le sort l'entame, puis Duroc, craquements qui précèdent le tremblement de terre, plusieurs échecs avertisseurs du désastre tinal.

Je crois qu'il en va ainsi de. toutes les fortunes; elles ne se sont pas faites d'un coup, elles ne tombent pas subitement en une fois. Je soiige à cela en voyant mourir autour de moi, mes amis, mes défenseurs, les meilleurs, les plus vaillants. Coup au cœur, glas égoïste !" C'est pour cela sans doute que je me suis senti si ému de ces départs.

On n'a pas assez remarqué que c'est de Taine et de ses théories que sont tirés les

principes des deux grandes écoles romancières : le naturalisme et le roman psy chologique. Balzac et Stendhal.

La Vanité se porte au dehors, encombrante comme un sac d'écus; Torgueil, au contraire, se porte en dedans, invisible.

Ce qui me ferait croire aux superstitions hindoues et aux migrations des âmes à travers différentes espèces, pour arriver à Fétat d'homme, c'est que nous voyons tolis les hommes avoir, au fond d'eux-mêmes, comme le souvenir d'une bète qu'ils ont été, et qu'ils sont toujours prêts à redevenir.

Qu'y a-t-il de plus effrayant dans la vie? Le grand bonheur.

Conversation de Jésus en croix avec les deux larrons, en croix aussi, sur la douleur.

Lutter contre les volontés mauvaises, pareilles à ces épaves sous-marines, écueils mouvants et traîtres, qui crèvent le navire sous la flottaison.

Et retenir cette formule : Tâchons de guérir, avec la littérature, le mal que la littérature a fait.

Quelque chose à trouver d'éloquent avec

la « guerre ». L'état d'esprit d'un jeune homme du second Empire, dont la vie, au jour le jour, ne comportait encore aucune pensée haute, aucun sentiment fixe du devoir. Eclairé tout à coup, il comprit la vie, une nuit de grand'garde, pendant qu'une grande flamme silencieuse montait sur les bois de la Malmaison.

Alors un soliloque : « Si j'étais tué, que r<3sterait-il de moi? Quelles traces de mon orgueil.... Rien fait... » Farouche examen de conscience.

Comme il serait joli à écrire, le roman de la poitrinaire honnête jusque-là, puis dans la maladie, inaction, exaltation, se toquant d'un jeune auteur. Ils s'écrivent poste restante : le mari découvre ça et, pris de pitié, s'explique ce besoin sentimental qu'il ne pouvait peut-être pas satisfaire.

La mort! j'appelle, ainsi le mauvais pitôsage et son angoisse, non pas le néant d'être qui précède et qui suit la vie.

Je lis dans les mémoires de Constant que le mécanicien Maelzél avait construit un appareil de jambes mfcaniques, pouvant remplacer les jambes emportées par un boulet, \faquetle d'un beau dialogue entre, le conquérant et le mécanicien.

Acteurs inconscients et obscurs d'une pièce, dont nous ne connaissons que le dénouement.

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