‹ Notes sur la vieChapitre 6 sur 12 · RÊVES ET HALLUCINATIONS · texte numérisé non relu

RÊVES ET HALLUCINATIONS

Je consigne ici quelques rêves que j*ai faits (1868) et qui m'ont paru bizarres. Un jour, je les écrirai, si j'ai le temps.

J'en ai laissé perdre pas mal, on sait comment le rêve s'efface ; comme il vous frappe et comme il s'en va.

I. Le Calvaire dans les cerises. Une montagne noire, une aube blanche illuminant le haut; sur ce fond blanc, à la cime extrême du mont, un grand cerisier, un cerisier sauvage, chargé de milliers de cerises, de ces petites cerises noires, avec lesquelles on fait le kirsch. Et de ces cerises, il y en avait des millions, des mil-

liards de mille. Seulement les oiseaux en mangeaient beaucoup, etles paysans, pour leur faire peur, avaient mis dans le ccriler trois croix, et sur ces trois croix des mulacres du Christ et des deux larrons, raulacres faits de haillons avec de grosers visages en terre blanche.

Et les petiles cerises pendaient par grappes sur ces croix, le vent les faisait danser en agitant les haillons. Mais les oiseaux n'avaient pas peur, il en venait,il en venait... le ciel en était criblé; ils picoraient, et les cerises qu'ils becquetaient rendaient un suc d'un rouge noir, tellement que le Christ et les deux larrons étaient tout éclaboussés d'une lie, comme tachés de sang.

Et tout cela ilotlait, dansait sur le fond blafard du ciel, avec une horrible couleur vineuse qui me faisait peur. Et cela s'appelait : le Calvaire dans tes cerises.

Le jour, j'avais assiste à un enterrement

avec musique noire, procession, Christ au fond du chœur dans les cierges. Le soir, j'avais causé au café avec B... nous avions bu du kirsch; j'avais raconté mes voyages dans les Vosges, parlé des cerisiers sauvages, et des myrtilles.

II. Mes yeux, très affaiblis, ont peur de la lumière éblouissante, fermés surtout.

Le dessus des paupières est d'une sensibilité incroyable. Et Ton sait que dans le demi-sommeil, un coup de sonnette est <îomme un déchirement de Foreille oîi se ramifient tous les nerfs. La trop vive lumière me cause une impression ana-' logue, affectant les yeux de la même manière.

J'habitais un petit pavillon a la campagne : tous les matins, on m'ouvrait les volets du dehors; un jour cela fut fait

très bruyamment, le rayOn m 'arriva directement comme 'une flèche ardente; je restai un moment, toujours endormi, à . souffrir beaucoup, et voici de quelle façon: Je rêvais que j'étais à la campagne par un gros orage. Tout à coup le tonnerre éclata (le fracas des volets ouverts), puis un éclair déchira la nue, un éclair terrible qui fendit le ciel noir... et cet éclair s'immobilisant, l'horizon resta ouvert et d'une flamboyante clarté ; et les yeux me cuisaient, "brûlés par ce feu fixe sur ià plaque noire du ciel (fenêtres ouvertes, soleil qui entrait).

• III. L'Urubu.

J'avais lu Michelet; le mot d'Urubu m'était resté. Je rêvai que c'était à un dîner. J'avais dans ma poche un urubu empaillé, monté en jouet d'enfant sur un

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soufflet criard. Seulement mon urubu n était en rien semblable au véritable :

c'était un petit oiseau à tète carrée, long cou de cygne duveté de gris.

Au moment du dessert, je tire mon urubu, je le mets sur la table et je dis brusquement : — Voilà mon perroquet gris. — Gela était, paraît-il, très comique (pourquoi?) car tout le monde se mit à rire follement et d'un rire qui ne pouvait s'apaiser. Nous riions tous ainsi à grands éclats autour de l'oiseau empaillé posé sur la table, quand tout à coup le chat qui était entré dans la salle à manger se mit à miauler férocement en l'apercevant.

Ce que voyant, au milieu de la gaîté générale, je pris l'urubu et le soulevai au nez du chat pour l'exciter. . . le chat bondit, et alors, chose singulière, la bète empaillée, morte depuis des années, s'affaissa sur ma main, de terreur. Le chat miaulant, toujours, elle se remit à s'agiter ; je tenais

le petit soufflet quand l'urubu battit des ailes, tout prêt à s'échapper... on me criait: « Tiens le bec! » Mais j'avais beau le tenir, l'piseau s'envola avec son soufflet, passa au travers de la vitre et disparut.

Grande impression de terreur.

IV. La veille on avait beaucoup parlé de Maximilien, j'avais été frappé de la belle couleur romantique de son aventure; voici les rêves que j'en feus.

Nous cherchions des voitures place Saint-Sulpico, parmi beaucoup de monde dehors et d'animation. En arrivant à la station, la première voiture venait d'être prise, sorte de carrosse de gala aux rênes blanches. Vite à la seconde ; prise aussi, il y avait ainsi un las de voitures et de carrioles chargées de monde endimanché.

La dernière était une espèce de grand .

chariot à deux chevaux, comme un camion très large, sur lequel était jetée une longue tente qui lui dotiiiait Tappa- ' rencp d'une x'oulotte de saltimbanque, bâtie en toile et sans fenêtre. On disait:

« C'est un chariot mexicain. » Je m'approche, j'entr'ouvre la toile et je vois un lit; dans ce lit, la tète appuyée sur un oreiller de dentelle, una femme avec, une grande coiffe de sœur grise, qui était pâle, eomme •de cire, les yeux fermés. Je ne la voyais pas bien... les deux mains étendues, exsangues, émaciées. A côté, sur une .

table, un goupillon et un vase d'argent en guiso de bénitier, plus une petite bougie qui éclairait tout cela. Le grand jour du dehors traversant un peu la toile, et la bougie qui flambait rouge pâle, formaient là dedans une singulière lumière, si douce... J'étais très frappé: cette morte, là, sur cette place, au milieu de cette vie,

de ce bruit, de ce soleil, à cette station de fiacres... attendant.

V. Où était-ce? A. Ajaccio, peut-être à Cassis, Paysage méridional, beaucoup de.

roches couvertes de lavandes, petits.sentiers à pic escaladant au milieu, grand soleil... nous étiops dans un char à bancs, grimpant un de ces sentiers... on allait lentement. Devantnous marchaient, têtes nues et rasées, trois moines mendiants, robes de bure. Nous les rejoignions. En passant, je me penchai pour les voir, mais ils allaient la tête basse, et je ne les distinguai pas bien. Pourtant j'entrevisqu'ils avaient des visages d'un rouge, d'un rouge sanglant. Ces moines m'avaient impressionné.

Au bout d'un moment, nous entendons deè voix qui nous crient : c< Gare ! gare ! »

puis un piétinement de chevaux, bruit de sonnettes, nous nous rangeons contre les rochers de droite, juste à temps. Un attelage au galop dégringolait la sente en faisant rouler des cailloux... Je vis confusément, ils allaient si vite ! trois chevaux à la suite attelés en flèche traînant une petite voiture napolitaine, frêle comme une armature de papillon. Là dedans, un homme enveloppé dans un immense manteau, tout jeune, très pâle, avec une crinière noire comme un casque de cuir noir, très beau, mais au profil dur, en marbre. Cela passa tout près de nous comme un tourbillon... Nous continuons à monter, voilà qu'au bout de ce chemin encaissé et au moment où il s'élargissait, débouchant sur une plaine, j'entends tout près de moi dans les rochers une voix qui me dit tout bas : « Monsieur Daudet, ne regardez pas à droite... Monsieur Daudet, no regarde/ pas à droite. »

Sans me demander d'od vient celte voix, mon premier mouvement machinal, instinctif, est de regarder à droite où l'on me disait de ne pas regarder... A l'angle du chemin, à l'endroit où il finissait, où il rejoignait la plaine, un homme était assis, nu jusqu'à la ceinture, sur une large pierre carrée. Ce qui me frappa d'abord dans cet homme, la couleur sanguine de son visage, cette même couleur entrevue sur le visage des moines... je fais arrêter le char à bancs, je m'approche... La tête de cet homme horriblement mutilée... les yeux crevés... le nez coupé, les oreilles aussi; tout cela saignant... Je m'éloigne, plein d'horreur; le char à bancs n'est plus là. Je suis seul dans l'immense plaine bornée à l'horizon par de petites collines bleues et une légère ligne d'arbres à frondaisons grêles. Le curieux de cette plaine, c'est qu'elle est toute dallée, de larges dalles blanches brûlées par le soleil... de

loin en loin une tache noire et miroitante. Je marche quelque temps, je me heurte, contre quelque chose.... c'est une .

jambe humaine mangée par les bêtes...

Quelques pas pJus loin, je trouve yin squelette humain... On en rencontrait ainsi, de place en place. Je marche jusqu'au bord d'un large fossé : au fond de ce fossé, sorte de réservoir, une grande mare de sang rouge-noir, coagulé; la plaine était coupée tous- les cent mètres de ces grands fossés d'écoulement. On • pense si j'étais effaré au milieu de cette grande cour d'abattoir.

C'est dans le rêve que j'ai le plus ressenti l'intense poésie du paysage. Une nuit, je vis une petite mare tout ombragée de feuillages, fins, légej's, chlorotiques. C'était grand comme un miroir à

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1 et luisant à travers les feuilles îm- [ées de lumière. Jamais visage aimé et baigné de larmes ne m'a attendri comme cette mare... Est-ce étrange!

Rêve singulier ; Des soldats prussiens dans une ferme : l'un chantait une admirable chanson, d'une belle voix. Gela disait : (1 Le soldat de Prusse, quand il-enti-e dans une ferme n'ose pas piller, ni rien, ni mettre le feu, parce qu'il est père el...

voit des petits berceaux partout, »

Eu face des Français chantaient :.En avant, Fanfdn la Tulipe! (Ecrit avant la guerre.)

Vers récités en rêve :

Elle lient sa main sur s Et les yeux en dedans regarde

1 cœur, m bonheur.

D'autres vers faits en rêvant :

A Julia.

• Ains ne faut-il quand oyrrez Theur' suprême, Vous despiter, ni plorer, ni crier, Mais ramenant vos pensers en un même. Ne faire qu'un de tout ce qui vous aime.

Regarder ce, joindre mains et prier.

Encore un rêve. Toujours la Nature, le paysage entrant pour une grande part dans l'impression de terreur.

Nous étions en Camargue, Camargue un peu de fantaisie, plus triste que la vraie.

Le Rhône coulait tout près, mais un Rhône lourd, lent, épais. Nous étions dans une cabane de roseaux... la porte entr 'ouverte... derniers rayons d'un soleil couchant; on mangeait, on était bien; puis, subitement un immense malaise, un vague effroi dans Tair : nous nous regardions tristement, sans parler, serrés Tun contre

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l'autre. Le soir venait, on le sentait rôJer mystérieusement autour de la cabane.

Tout à coup, dans J'ombre, de l'autre côté du Rhône, on entend un train qui passe.

Il arrive lourdement, essoufflé, puis il s'arrête. Un choc. On commence à appeler la station rapidement, d'une voix grêle.

Puis un cri, un cri immense, déchirant.

Nous nous jetons hors de la cabane et là, en face de nous, dans une aurore sanglante, nous voyons le train qui s'en allait à reculons en sifflant, hurlant, bondissant; les locomotives, les wagons faisaient des sauts en l'air, d'une hauteur!

Et tous ces wagons étaient rouges, chauffés à blanc, et dans ce rouge un tas d'ombres noires se tordaient, gesticulaient, avec des cris, des prières, des piaillements, des jurons de machinistes... et toutes ces clameurs et tout ce flamboiement remplissaient l'horizon. Un écervellement horrible auquel nous assistâmes

pendant cinq minutes. Puis cela se perdit dans le loin avec un bruit de tonnerre.

J'en ai tremblé tout éveillé pendant plus d'ane heure. (Là réalité, c/est qu'un train

passait à trois heures du matin aux environs, toutes les nuits.)

A joindre à mes études sur les rêvôs :

ce qui me frappe surtout, c'est l'intensité de vie qui s'y dépense. La réalité y est impressionnante, tout vous frappe, vous entre plus profondément que dans la veille. C'est là qu'on sent comme le corps, les. sens sont des embarras pour la finesse de nos organes, puisque l'esprit dégagé de ses liens sent plus à fond, voit mieux, souffre ou jouit davantage. Oh!

les paysages vus dans le rêve, si simples qu'ils soient, comme ils vous restent, comme on l(*s voit !

Dans un rêve : un œil sans cils, immense, démesuré, couvert d'une buée bleuâtre, vague, sans regard. Je disais :

« Regardez-le! il a l'air de quelqu'un qui crie, qui appelle dans la nuit. »

Un des phénomènes les plus étranges du rêve, c'est la participation qu'y a souvent la réalité; les bruits extérieurs très réels se mêlent souvent à l'action rêvée, y jouent un rôle, etc.

J'ai eu cette nuit un de ces rêves de nature comme j'en ai fait de si beaux autrefois. Mais je ne l'ai pas écrit tout de suite, et je le sens bien refroidi, disparu.

C'était un village, au bord d'un abîme, sur une montagne qui s'pffritait, entrai-

nant chaque jour un pan de mur, un coin de rue, de maison. Les habitants avaient fui. Un drapeau rouge fiché en terre défendait l'entrée de ce village, et des guides, avec de grandes précautions, nous faisaient visiter les parties les moins dangereuses.

A chaque instant un coup sourd, une dégringolade de pierres dans le gouffre, et des rires d'enfants en maraude, se sauvant des maisons à mesure qu'elles partaient, s'abîmaient dans le trou.

Rêve. Je faisais un cours, et pour expliquer d'une image par quelle série de tâtonnements l'idée arrive à sa vraie formule, je faisais l'histoire de l'allumette : depuis le morceau de bois qu'on trempait dans des boîtes de soufre, jusqu'à Fallumette phosphorique, bougie, suédoise, l'allumette anglaise. Et que de pas en avant

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pour rétrograder ensuite, que de perfectionnements qui n'en sont pas.

Il y a lin pays magique que je n'ai jamais vu que dans mes rêves mais qui me revient souvent, et toujours le même.

Ce sont des villes, ou plutôt des îles avec des maisons blanches dans des roches et des toulTes d'absinthe, tout cela descendant au bord de la mer, vers de grands quais pleins de soleil, avec des fontaines, des filles en costumes éclatants, portant des cruches sur la tête, ou assises sur de grandes marches de pierre. Odeur de goudron au soleil, de fleurs brûlées, et des agrès se balancent dans la chaleur.

Toutes ces îles sont sur la gauche. Le bateau sur lequel je suis les rase de ses voiles; la mer est unie, d'un bleu profond, et je côtoie ces pays féeriques (mais d'une

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féerie réaliste), tout ému de ces cris de joie, de cette vi^, de cette gaieté au soleil... Dans mon rêve, cela s'appelle la Corse, et on y parle le grec des îles, de TAsie Mineure. Je passe toujours, je ne m'arrête jamais.

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