VENISE
Arrivée à Venise : les gondoles; c'est la nuit, grands cygnes noirs qui se pressent contre les marches du port. L'eau captive flaque contre les vieilles pierres; le cri des gondoliers, un peu la sensation du cri piémontais de nos ramoneurs « ho... ho... » mais avec la vibration de l'eau en plus. A noter cette sensation continuelle de son répercuté, un peu comme pour les yeux l'efTet de blancheur et de scintillement d'un pays de neiges et de glaces.
J'ai, dans les yeux et Tesprit, la lettre de l'Arétin au Titien, racontant les spec-
taclcs dont il jouit sur le Grand Cana]. J'ai pris uQO gondole et me suis fait conduire avec mon Léon, ce prolongement, cet agrandissement de moi-même, à la place d'où je pouvais voir le pont du Riallo, le palais dos Camerlingue, etc.
Que c'est loin, que ces pierres ont vieilli ! J'essaie vainement de faire revivre tout ce passé de luxe, de royale et artistique débauche : tout cela est mort, mort.
Les Baux, les Baux, c'est ce que Venise évoque en moi ; mais le vent est plus destructeur que l'eau, plus corrosif, et les Baux sont plus morts que Venise.
J'ai la clé de toutes les musiques : je sais ce que l'eau de l'Adriatique chuchote à la pierre des vieux palais vénitiens; oh!
la mélancolique chanson ! Toutes les nuits, dans le silence de la vieille ville et de ses
canaux, je Técoute, cette simple musique.
Le jour, les cris des bateliers, les appels, le train de la vie, m'empêchent de distinguer le sens des paroles, le rythme de ce perpétuel lamento : Venezia la bella:
Rencontré le père Saturne, sa grande faux sur Tépaule, sous le bras une boîte mystérieuse qu'il appelle sa boîte à outils.
En route, pour faucher la vie des rois et des peuples, les racés d'hommes et de fauves, le fer de son instrument lui suffit; mais pour venir à bout de la pierre, du bois, du métal, des fortes œuvres des hommes, il lui faut des engins plus solides, et m'ouvrant sa boîte, il m'a montré des rayons de soleil prêts à s'enflammer, une outre gonflée d'ouragan, et un récipient rempli d'eau salée, de cette eau de la mer si corrosive qu'il semble que chacune de SCS vagues soit armée de petites dents de sel.
La musique d'un lemps : un bateau qui s'en va... ■
<i La Fcnice », me dit mon gondolier de l'avant, au tournant d'un canâletto. Ce nom, ainsi jeté, remue dans un coin do ma mémoire tout un passé romantique de fêtes et de noms glorieux : romans de George Sand et de Balzac, vers de Musset, histoires d'amour, lord Byron, la Malibran, Lablache, Rossini... et j'ai devant moi, battues par un Qot gras, huileux, moiré, lourd, noir, visqueux, trois marches de pierre conduisant à une haute grille de fer qui précède des portes vitrées hermétiquement closes, à travers lesquelles se devine l'amorce de grands corridors déserts, d'escaliers noirs menant aux loges ; et le contrôle vide apparu comme au fond de l'eau. Sur le fronton à lignes rectangulaires, entre deux énormes lanternes dont la fcri-ure est élégante et ancienne, ce nom
pompeux, emphatique, « LaFenice » — le Phénix, — incruste ses lettres dans la pierre sombre du palais.
« J'avais huit ans, quand j'ai vu tout le théâtre en feu, — me raconte mon vieux gondolier, tôte fine et bronzée, barbe blanche en collier, boucles d'or aux oreilles, — Tincendie a duré trois jours et trois nuits. » Et succède à ma vision romantico-amoureuse l'apothéose de ces longues flammes rouges reflétées dans Teau morte, léchant les palais en face, à gauche, à droite.
Venise! tant de peintures, tant de musées, et nulle part la représentation de cette ville sur pilotis, de cette existence extraordinaire, canaux, gondoles, fêtes sur l'eau. Nous sommes obligés tout le temps d'interroger les pierres, d'évoquer, sur le perron des palais, l'apparition de belles Vénitiennes se rendant à un bal, à un
souper, montant dans leurs gondoles à la lueur des torches doublée par l'eau profonde comme par un miroir de métal noirci.
Et quand on pense à ces peintres du Nord qui nous ont si magiquement et minutieusement raconté l'intime de leur home, dans les coins les plus secrets, les plus discrets, — voir la Femme hydropique .
Ici l'allégorie et la religion absorbent tout; le peintre ne travaille que pour l'Eglise et pour les rois. Ce serait pourtant curieux de voir un procurateur allant au travail le matin, dans sa gondole, ou la pâle figure d'un condamné derrière le treillis de barreaux de fer de la mystérieuse gondole des prisons.
Longuement discuté là-dessus tout un soir. Ma femme et Lucien sont pour les peintres italiens, s'exaltant au-dessus et en dehors de la vie et de ses platitudes; moi et Léon tenons pour les peintres du
Nord qui magnifient Texistence, rendent leur temps vainqueur de la mort et de l'oubli.
Par certaines heures que j'appelle les heures mortes, heures décolorées et sèches, où la Vénus de Milo elle-même .
ne vous parle pas, où ce qui reste de Thèbes et de Memphis, où la pierre des plus beaux palais vénitiens vous laisse aveugle et sourd, sans aucune évocation d'firt, je comprends comment la vie apparaît à beaucoup, j'ai la notion de ce sinistre Sahara qu'on dénomme la vie plate.
A noter la ligne svelte et noire, en papier découpé d'ombres chinoises, du gondolier qui rame à l'arrière. C'est un mouvement on deux temps et demi, cassé par le milieu : silhouette de Scaramouche. Le gondolier de l'avant est en général le chef de
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)a barque. C'est lui qui jette le cri mélancolique en Q et en ai qui prévient les chocs et rencontres, au tournant des petits canaux, lui aussi qui cause avec le voyageur face à l'avant; et les jours de fêtes, les grands dimanches, quand la gondole s'embellit, j'ai remarqué que c'est le matelot de l'avant qui porte le col marin le plus fraîcheme'nt blanchi, les rubans de chapeau les plus propres. Le camarade ■ de l'arrière ne fait aucun frais ; il ne parle pas, on ne le voit pas, mais en route, tout en ramant, par-dessus la tête du voyageur, il fait à l'autre gondolier et à tous ceux qui le croisent, toutes les grimaces, toutes les polichinelleries de son œrl en coin, et de son nez emphatique et fortement courbé.
Le matin s'annonce par les angélus de Saint-Georges et de la Sainte, deux grandes chapelles sur l'eau, à l'horizon de nos
20i NOTES SUR LA VIE.
croisées. Dans mon lit, les yeux encore lourds et scellés, je crois voir les deux îles s'agitant et tintinnabulant, éclaboussant le ciel et Teau de leurs claires sonneries de réveil. D'autres angélus leur répondent, mêlés au clapotis du flot contre les marches de Tancien palais Giustiniani, aux voix rauques encore assoupies des gondoliers amarrant leurs barques au pied de Thôtel, au bruit des chaînes qui s'étirent, des barques heurtées contre les hauts palis. Jamais un aboiement, jamais un cri d'oiseau.
En face du Lido, au bord d'un vaste espace d'eau salée et déserte, Tabattoir, la boucherie.
Avec sa proue en clef de fa\ sa poupe en col de cygne, et son felze assez semblable à l'àme d'un instrument à cordes, la gondole tient du bateau, de l'oiseau et