LONDRES
voir les dessous, les horreurs de Londres :
ces curiosités sont tout près de vous, sous votre main, ces mœurs si différentes des nôtres.
Intérieur du doyen de Westminster; le thé pris dans la grande pièce gothique à vitraux, larges murs, puis visite dans l'abbaye, corridors, poterne. Promenaded'un taret entre les lourdes pages de pierre d'un énorme livre d'histoire : ombres de Glocester, de Charles I", de Cromwell.
La basilique. Ici, les rois et les reines sont sacrés; ici, on enterre les grands hommes de tontes sortes. Spectacle admirable, gâté par la vue des comédiens inhumés là, pèle-raêle. Aussi un peu de désordre comme dans les monuments de la ville. Le génie latin et sa rectitude sont absents ici.
Les fils de Dickens. L'ainé secrétaire
d'un théâtre. Conte pour les enfants à faire avec le petit-fils de Dickens, qui veut passer une nuit dans ce qu'il appelle la chambre de son grand-père ; la nuit dans Westminster : terreurs de l'enfant.
Passion du moyen âge dans l'architec- .
ture anglaise; elle semble n'avoir plus rien inventé depuis, ce qui monotonise un peu le décor londonien.
Dans la campagne, Box-Hill, petite gare à lourdes colonnes, chapiteaux, cintre, comme une église du xu*^ ou du xiii° siècle.
Arrivée sur le quai de la gare, de Georges Meredith; pas très grand, mais le paraissant, casquette anglaise à deux visières, qu'il porte à la française, négligemment; figure fine, nez droit, enflammé, barbe blanche très courte; il s'appuie au bras d'un ami, marche mal, et c'est une sensation de fraternelle ironie, ces deux ro-
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manciers qui trament l'aile comme deux goélands blessés, estropiés, ces oiseaux de tempête, punis pour avoir affronté les dieux. Un conte à la Swift. Chantonnement de Meredith en marchant. C'est un moDologuiste très distingué, un érudit des langues gréco-latines, il connaît tous les Proven(;aux, tous les jeunes des petites revues.
Cottage dans la verdure, dont il n'est pas sorti depuis plus de vingt ans; petites allées de buis menant par une pente assez raide au chalet rustique où le romancier travaille, oii il couche même quelquefois, vie de cénobite et d'artiste. Idéaliste, Meredith, se forçant à ne rien regarder autour de lui, auprès de lui; pourtant quelle belle pièce de vers à la France, en 1870!
Ecrivain subtil, trop même pour la plupart. Sa surdité, comme un pont-ievis à tout jamais relevé, le gêne dans sa communication avec les humains, et il soli-
loque perpétuellement, comme il fredonne en marchant, d'une voix automatique, d'une rauque voix anglaise. Sa parole plus lente en français, la bouche plus ouverte, comme si nos vocables étaient de plus petite dimension que ceux de la langue anglaise. Inoubliable, cette visite à Box- HiU.
En route récit par H. J... de la vie de Stevenson à Samoa : retour à l'existence primitive, sa femme, sa belle-mère vivant en gandouras, sorte de chemise de nuit, lés cheveux répandus sur lés épaules. Il est mort d'apoplexie. Un jeune midship à qui il avait donné une lettre de recommandation pour H. J. . . arrivait chez celui-ci quatre ou cinq mois après la mort de Stevenson : « De sorte, nous disait Técrivain délicat, qu'un matin dé dimanche, j'avais à ma table, à déjeuner, un beau jeune garçon au teint liàlé, qui m'apportait les nouvelles les plus récentes de
l'ami très cher, déjà pleure? depuis bien
des jours. »
En l'ace de chez noys, dans Dover street, vieille maison type de la maison anglaise, toute noire, fenêtres en guillotine hermétiquement closes, stores roses, vitres claires. Devant la porte un grand carrosse à cochers fleuris de gros bouquets et dana lequel monte une vieille lady à coiffure et robe très anciennes, emmenant, au drawing-room de Sa Majesté, une petite miss en robe blanche, épaules maigres et pointues, dans un décoUetage étonnant en plein jour. Deux frères venant avec leurs vélocipèdes rej^arder la première toilette de leur jeune sœur partant pour la Cour.
Dans la rue silencieuse, au milieu de la chaussée, un orgue de Barbarie accompagnant des chants et des gigues que piaulent et dansent en perfection deux ou trois minstrcls, faux nègres hideux en
habit noir, les pieds nus, d'une bouffonnerie cocasse américaine. Contraste saisissant de la vieille et jeune Angleterre.
Et pour achever ce coin de tableau à la Hogarth, dont j'avais feuilleté la veille au soir l'œuvre photographiée çn deux volumes, tout en haut de l'antique maison, m'apparaissait, dans le cadre étroit d'une des fenêtres des mansardes, une jeune bonne, en robe claire à rayures, esquissant sur place, avec son buste et ses hanches, le mouvement de gigue endiablée que chantaient et dansaient les miristrels.
La demeure muette et mystérieuse que je regardais avec curiosité, de ma fenêtre d'hôtel, m'a livré ce jour-là en cinq minutes toute sa vie claustrale; et voici qu'une invitation de la vieille comtesse, notre voisine, propriétaire de ladite maison, nous convie h y luncher sans façon, en famille. Refusé! Bon pour des acteurs en tournée.
Holland-house, une maison unique à Londres. Dans Kensington, en pleine ville grouillante, une haute grille seigneuriale, devant laquelle stationne un suisse en livrée, s'ouvre sur un parc grandiose, aux verdures féodales; des allées sablées et lournanles conduisent ,à un château du xvi= siècle, tourelles, poternes, grands corridors coupés de marches inégales.
Nous sommes accueillis par la comtesse de H... dans une grande pi&ce aux hauts plafonds, aux mure tapissés d'une bîblio- Ihf'que à quatre ou cinq étages de livres.
Par ce jour humide .et noir, extraordinaire en cette fin d'avril, un grand feu brûle dans une cheminée aux deux côtés de laquelle sont des portraits de famille du
XVUl'",
De hautes vitres claires ouvrent sur des pelouses à perte de vue, de vastes pâturages oîi paissent des troupeaux de bœufs et de moutons, et cola en plein Londres,
dans un quartier où le terrain vaut je ne sais combien le mètre.
Le thé servi sur une table volante qu'apportent deux domestiques, la comtesse de H... à qui lady Holland, une parente éloignée, a légué cette demeure extraordinaire, nous sert gracieusement avec sa jeune fille ; puis on visite la maison historique, l'admirable bibliothèque, une salle de portraits de famille, tous peints par Josuah Reynolds. Je remarque un portrait de Talleyrand, hôte assidu de la maison, qui possède trente ou quarante lettres de lui, adressées à lady Holland, l'amie de Napoléon P''.
Windsor : vieilles architectures royales entrevues dans les grands arbres sur la gauche du wagon. A la station, voitures menant à la résidence, par une petite ville de fournisseurs, d'hôteliers, qui s'est formée autour du château et de sa
vieille abbaye; première impression de Mennecy, en Seine-et-Oise.
Sur une place, la statue de la reine, son sceptre à la main, qu'elle tient du geste autoritaire semblable à celui d'Elisabeth et de toutes les souveraines de la Grande- Bretagne. Puis la poterne avec un horseguard rouge au lourd bonnet à poil, dans l'angle du vieux rempart crénelé.
Le château féodal a des parties d'époques différentes : la vieille église de style gothique comme à Oxford, Westminster dont les abbayes se brouillent dans les visions du souvenir. En face de l'église, de petits logements, environ une douzaine, sont bâtis dans la vieille muraille, ornés de jardinets grands comme des tiroirs ouverts, oîi fleurissent des tournesols jaunes comme les pierres. C'est là qu'habitent de vieux officiers retraités à qui la reine offre des abris. On est en train de relever la garde ; et par les allées-
étroites et cailloutées, nous montons le chemin de ronde jusqu'au Palais. On nous .
permet de visiter, quoique la reine soit attendue pour le dîner : salles admirables, tableaux de maîtres, à côté de toute une ferblanterie Louis-Philippe, et de garnitures de Sèvres.
Puis, c'est le parc, la ferme modèle, les daims au milieu des pelouses, et la sortie en pleine campagne par une porte moyenâgeuse que nous ouvre un vieux, vieux garde à barbe blanche, chapeau haut de forme galonné et livrée bleue et argent, dans laquelle flotte son corps amaigri.
Belle route, verdures, gras pâturages, ponts étroits sur la Tamise, yoles et skiff, au bord de l'eau.
Eton et son collège aux vieilles briques rouges, aux arcades sur Timmense cour, aux hautes fenêtres éclairant les classes; course dans le parc à la
recherche du professeur ami de H. J,..; il a chez lui des élèves qui mangent, couchent, répètent à domicile et viennent suivre les cours du collège. Les écoliers apparaissent en leur courte veste noire, leur grand col blanc autour de leurs joues de santé. Petite maison exquise du professeur, grands arbustes, glycines, lierres jusqu'au faite. La petite ville d'Eton est tout employée pour les professeurs et fournisseurs du collège; les enfants s'y promènent librement en petits hommes, c'est pour l'instruction de douze à dixhuit ans; ensuite, Cambridge ou Oxford.
Rien de ce que nous avons en France ne nous donnerait l'idée d'Oxford : ce fut d'abord une ville de couvents, au moyen âge, douze, quinze, vingt couvents que la Réforme changea en collèges.
Trinity Collège, où nous sommes attendus, a toute une partie ancienne de trois
OU quatre cents ans, le reste reconstruit sur les vieux types d'architecture anglaise, mais le raccord entre les deux époques reste presque invisible, à cause de la couleur sombre de la pierre. Cours de cloître, murs tendus de lierres aux énormes racines; les chambres des étudiants s'ouvrent sur un long corridor :
nous entrons dans Tune d'elles, précédée d'un petit salon aux tentures claires, à la légère bibliothèque, aux artistiques gravures. Nous descendons ensuite aux vastes jardins, tout installés pour la vie physique, crocket, foot-ball ; mais à cette heure, les jeunes gens assis sur les bancs ou les fauteuils rustiques lisent, causent, sous les arbres, tandis que d'autres rament sur les bateaux.
Visite à la chapelle, au réfectoire, vaste hall à vitraux, à vieilles peintures, qui me rappellent Westminster. Parcouru plusieurs collèges, le plus ancien, New-
Collège, le plus grand, le plus riche. Christ Collège. Plus ou moins grands et beaux, ils se ressemblent tous. Minute exquise dans l'un d'eux : j'arrive, au bras de mon fils, dans un jardin splendide : des biches couraient sur l'herbe, un iilas géant m'encensait de son odeur suave mêlée aux parfums des bois. L'heure a sonné, à une vieille cloche fôlée, mais au timbre clair, parmi ces collèges presque vides, les étudiants étant aux courses sur la Tamise.
On y arrive par une allée de vieux arbres, chaque collège a son ponton de couleur différente, amarré le long du fleuve, brûlant par cette après-midi de mai, et pas large. Courses à la rame, rumeurs, cris, dépit du vaincu, sortie de la yole déjeunes gens en maillot rayé, hàlés, suants et maigres pour la plupart, lévriers au poil ras, aux eûtes en saillie.
Retour par la grande allée ombreuse, le piétinement silencieux dans la pous-
sière de la foule anglaise, où mon fauteuil . roulant est le seul bruit de voiture qu'on entende. Repassé par Christ Collège^ par son admirable escalier dont une rosace géante de pierre couronne la voussure; menus illustrés sur les tables du réfectoire immense, et. ce qui me frappe en sortant, c'est une vieille chaire branlante et démolie, vestige du passé, dans un coin de cour.
Dans un autre, au fond, sur la terrasse, représentation sculpturale et monstrueuse de tous les crimes, les péchés qui tentent * rhomme. C'est là que fit ses études O.W...
et je suppose que dans sa prison il pul être hanté de ces images hideuses et burlesques.
Journée splendide, cette après-midi d'Oxford, qui me reste sous la forme synthétique d'un chatoyant tableau de folles courses sur la Tamise, toute papillotante de couleurs vives, reflétées au miroitement
■ de l'eau et des mouvements trempés des avirons; sous la forme de parties de crocket, de foot-ball sur des pelouses d'un vert intense; tout le sport luxueux de la vie anglaise moderne vu par les fenêtres gothiques d'un vieux cloître fleuronné du xv° siècle. '