LES FRANÇAIS
51 bâtiments gros ou légers.
Troupes de débarquement 8,000
Voici pour les moyens d'action.
Indemnité de guerre des Anglais 60,000,000 fr.
d tt des Français 60,000,000
27 Anglais victimes de Toung-Tchaou.
Indemnité anglaise 2,250,000
14 Français victimes de Toung-Tchaou.
Indemnité française 4,530,000
Soit : par individu anglais 83,000
par individu français 109,285
Voici pour les résultats.
lia balance et les proportions de ces chiffres officiels sous les yeux, n'ai- je pas raison de dire qu'ils répondent à tout; qu'ils peuvent se dispenser de commentaires, et que, sous le double rapport moral et matériel, un grand résultat a été obtenu à Pé'kuig?
Mais, d'autre part, si j'ai tenu à faire ressortir dans leur vérité des faits favorables ou consacrés par le succès, je ne saurais m'empêcher de dire également mon opinion sur un acte fâcheux de cette dernière expédition; et je me crois d'autant plus le droit de le faire, je nie sens d'autant plus à l'aise dans mon appréciation individuelle, que cet acte est déjà chose jugée ; que d'ailleurs, à- mes yeux, pensant de la Chine ce que j'en pense, il ne serait pas , selon moi , de nature à laisser de traces profondes dans le sol où il s'est produit, et que sa gra-
vite, il l'a empruntée à la nature des circonstances au moins autant qu'au principe lui-même.
Ainsi Tincendie de Youéne-Mynn-Youéne, le palais d'été de l'Empereur, est, à mes yeux, un acte que je n'hésite pas à qualifier de barbare, parce que nous sommes au dix-neuvième siècle et que , malgré moi, rapprochement fatal, il me ramène brusquement à ces Normands du neuvième, dé- « barquant sur les rives de la Seine pour y brûler, saccager et se jeter ensuite dans leurs barques, chargés de butin.
De plus , dans la circonstance et politiquement parlant, un acte de ce genre était inutile; il était dangereux; parce que, prémédité et commis de sang -froid, bien que sous le coup d'un forfait odieux, mais d'un forfait déjà à moitié puni et expié, il était de nature à compromettre sinon à empêcher la conclusion de Traités devenus nécessaires , en effrayant le frère de l'Empereur, le prince Kong, seul trait d'union possible dans le moment, et en le faisant s'enfuir de Pé-king où les représentants des Puissances alliées se seraient alors trouvés en présence d'une population sans gouvernement et d'un hiver qui les condamnait à la retraite. Notre Ambassadeur a si bien pensé ainsi, qu'il est de notoriété publique que , lorsque son collègue d'Angleterre lui a communiqué ses intentions de des-
truction par le feu, comme moyen de vengeance dans le présent et de menace pour l'avenir , il s'est empressé de décliner toute intervention et toute solidarité dans un acte « qu'il réprouvait à plusieurs «titres: comme inutile, comme barbare, comme «contraire à nos idées françaises et civilisées, en « même temps que comme dangereux, vu l'état des « choses , pour le succès des futures négociations. »
Quant au pillage de ce même palais d'été dont les riches dépouilles ont depuis quelque temps défrayé la curiosité publique, pour mon compte, je le dis très-haut, j'aurais voulu qu'il n'eût pas lieu, surtout dans les conditions déplorables que les Anglais lui ont faites : N car si, tout comme un autre, en temps de guerre, en présence de l'ennemi, j'admets un moment le pillage comme une nécessité violente, même comme une satisfaction ayant son côté légitime, laissée aux souffrances ou aux vengeances de la portion inférieure d'une armée ; toujours je le regretterai, quand la rumeur publique me le dira, dépassant certaines limites exceptionnellement acceptées , pratiqué ou même toléré dans la fraction supérieure de cette même armée; comme le 12 octobre, à Youéne- Min- Youéne , en face d'une population qui déjà nous traite de barbares, de vagabonds sans feu ni lieu, et à laquelle nous prétendons venir apporter les principes de notre mo*
raie civilisée; à côté d'alliés tels que les Anglais chez qui le pillage, en pays orientaux, the plunder, ainsi qu'ils le nomment , est passé , dans la région militaire élevée, à l'état de système avoué et prévu, à l'état de corvée de campagne.
Non ; ces mœurs ne sont pas les nôtres, et jamais le sentiment vrai du pays ne les acceptera.
En somme, notre situation en Chine est certainement meilleure en ce moment qu'elle ne l'a jamais été; nous venons de conquérir la restitution de tous nos sanctuaires et de toutes nos anciennes concessions catholiques ; nous venons de conquérir pour le représentant de la France le droit de résidence dans Pé-king, autrement dit nous venons d'asseoir avec honneur, en Chine, notre influence morale trop longtemps dédaignée.
Mais devons-nous en conclure qu'ainsi l'avenir est suffisamment garanti et que nous pouvons compter avec lui; que cette restitution des sanctuaires aura une durée sincère ; que ce droit de séjour de notre diplomatie dans la capitale de l'Empire ne sera pas quelque jour violemment ou traîtreusement repris ; qu'en un mot la politique chinoise tiendra cette fois ses engagements plus fidèlement qu'elle ne l'a fait dans le passé? Il est bon de l'espérer ; mais , quant à moi , je confesse mes craintes, voire même mes doutes à cet égard,
car je ne crois ni à la Chine ni aux Chinois.
D'ailleurs, il ne faut pas se le dissimuler, c'est toujours le parti rétrograde qui , même depuis la mort de Hicn-Fong, est resté en Chine maître de la position. Qui nous dit alors que le maintien aux affaires du Prince Kong, par exemple, quelque rassurant qu'il soit dans la forme, n'est pas un paravent destiné à gagner du temps et à masquer aux puissances occidentales le travail de quelque nouvelle félonie ! Et déjà, d'après les derniers rapports de Pc-king, se produisent de la part du Gouvernement chinois des oscillations peu rassurantes, tout au moins des difficultés de détail dans l'application de la lettre de nos derniers traités : c'est là un motif de plus à mes préoccupations pour l'avenir.
D'autre part, ainsi que je viens de le déclarer, je ne crois pas au Chinois pris comme individualité sociale ou politique ; parce qu'aujourd'hui le Chinois n'a plus ni foi ni croyance d'aucune sorte ; qu'il n'est plus qu'un négociant rusé ou qu'un ouvrier adroit; que tous ses respects publics et privés, réels autrefois, dit- on, se réduisent, dans le présent, à de simples formules, et que surtout l'autorité qui le gouverne est aussi incapable de le • guider dans la saine voie que de l'y maintenir; autorité personnelle et vénale qui sacrifie l'intérêt des masses à celui d'une classe privilégiée n'ayant
pas même le mérite ou l'énergie comme excuse de ses abus.
C'est , en somme , un état de choses misérable , décrépit, sur lequel il y aurait danger à fonder aujourd'hui le moindre crédit ou le moindre espoir d'avenir ; telle est du moins mon opinion personnelle et bien ferme qui m'amène directement à ce raisonnement: c'est que plus la France, obéissant à ses intérêts bien compris, sentira le besoin de rationaliser en Chine ses moyens d'influence, c'est-àdire de les limiter, partant de les réduire , et plus elle arrivera à distendre, à certains égards , la solidarité matérielle et morale si étroite, que jusqu'à présent sa prudence ou sa dignité ont pu lui conseiller d'y maintenir entre elle et l'Angleterre; autrement dit, sur le terrain spécial de la Chine, il existe, à mes yeux, pour la première, de telles inégalités de concurrence commerciale avec la seconde, quoique puissent en prétendre certains systèmes, et comme conséquence forcée, une telle discordance de politique locale que, par la force des choses comme par la force de la raison, le Gouvernement français, j'en ai la conviction et l'espoir, arrivera , dans un temps assez court , à porter ses ressources ailleurs. Si l'on me pardonne en passant l'imagé, presque la vulgarité de ma comparaison , je dirai que le Français ri est ni mar-
chand d opium, ni buveur de thé; qu'il ri a pas plus de sang tartare dans les veines, et qu'il doit se tourner du côté où l'appellent actuellement de véritables avantages , du côté de la Cochinchine.
Là, du moins, c'est, je crois, la pensée pleine de sages prévisions de l'Empereur et de son Gouvernement, la France, continuant et parachevant l'idée politique de Louis XVJ, peut fonder quelque chose de considérable comme portée et comme durée coloniale. L'Empire Anamite se débat encore contre les progrès de la civilisation, mais, comme celui de la plupart des sociétés orientales anciennes , son règne est fini , et depuis vingt ans, sur cette terre des persécutions, le Catholicisme a versé et verse encore son sang au profit d'une cause en fait toute française : notre devoir et notre intérêt sont donc d'utiliser sérieusement et promptement une conquête très -chèrement achetée déjà par les pertes de nos Missions et de notre armée , autant que par les sacrifices de nos budgets. Je dis notre intérêt, car la Cochinchine offre, dès à présent, des ressources certaines à une colonie quelle qu'elle soit, militaire ou civile, dont le moment n'est pas venu d'apprécier les véritables proportions à venir.
Déjà de grands cours d'eau y assurent aux produits de l'intérieur des débouchés faciles sur le littoral ; le port de Saigon, la clef du sud de l'Em-
pire Ananiite, s'ouvre à la fois sur la mer des Indes et sur celles de la Chine ; dans ces conditions il est appelé à devenir un point à la fois commercial et politique, desservi par un fleuve qui, à son embouchure, a environ deux mille mètres de largeur et quinze de profondeur; en face de la ville même, un fond de six à sept mètres, tirant d'eau suffisant pour les plus gros navires. De plus, Saigon est si-tué dans les terres, à une distance qui lui permet de servir, en même temps, d'abri pour notre marine et de docks pour ses approvisionnements et ses charbons ; considération importante quand l'on songe que depuis Adcn jusqu'au Japon, c'està-dire sur un parcours de plus de deux mille lieues, la France n'a pour toute échelle maritime et pour tout dépôt de ravitaillement que Singapoor, port anglais où, sur un terrain loué en vertu d'un contrat de quatre-vingt-dix-neuf ans, mais contrat révocable au premier bruit de guerre, elle est réduite à déposer, à ses risques et périls, le combustible de sa marine militaire ; quand elle n'est pas forcée d'aller le chercher à Manille ou à Hong-Kong, à des prix variables et généralement excessifs.
Enfin, Saigon, commandant par sa position l'Inde et la Chine anglaises, est politiquement un point d'observation des plus nécessaires à conserver.
Sous tous les rapports, c'est donc vers la Cochin-
chine que doivent, à mon avis, converger aujourd'hui les projets du Gouvernement français; car c'est là, je le répète, que peut se fonder une colonie qui me paraît aussi foncièrement utile dans le présent que destinée à devenir, à un moment donné , indispensable à l'attitude de la France dans l'extrême Orient»
DOCUMENTS OFFICIELS