‹ Notes sur le Japon, la Chine et l'IndeChapitre 30 sur 31 · A M. LE V" DE LA GUÉRONNIÈRE · texte numérisé non relu

A M. LE V" DE LA GUÉRONNIÈRE

II y a vingt-deux ans, un Français, un prêtre des Missions Étrangères , M. Mabault, se faisait jeter par une jonque chinoise, seul et sans autres guides que sa foi et son énergie, sur une plage que n'avait pas encore abordée le catholicisme, mais qu'on savait, par ses relations avec la Chine et le Japon, être celle d'une contrée populeuse et riche ; cette plage était celle de la presqu'île de Korée. Plus tard, deux autres Missionnaires venaient l'y rejoindre, l'y aider dans ses efforts apostoliques et y former un noyau catholique qui aujourd'hui, malgré les persécutions , a atteint des proportions assez importantes pour que, déjà en 1847, 768

adultes reçussent le baptême et 469 cathécumenes se fissent inscrire.

Ces succès furent chèrement achetés, etle meurtre de ces trois premiers Missionnaires, suppliciés dans l'intérieur du pays, décida le Gouvernement français à envoyer sur ce point des Mers de la Chine, tout éloigné qu'il fût: d'abord, en 1846, le contreamiral Cécile; puis, l'année suivante, une frégate et une corvette, la Gloire et la Victorieuse, avec la mission d'y obtenir réparation du sang français versé et d'y conclure, sinon un traité, du moins des conventions de nature à garantir l'avenir des Missions. Vous vous rappelez, sans doute, le triste sort de ces deux bâtiments qui se perdirent sur cette côte, aujourd'hui encore inconnue pour nos Marines, et dont les épaves gardées, pendant deux années avec le respect de la crainte, par le Gouvernement koréen qui s'attendait à la réapparition annoncée et promise d'une nouvelle expédition française, disparurent le jour où il fut avéré pour lui qu'on avait renoncé à cette expédition. Il est certainement regrettable , selon moi , qu'à cette époque , des considérations dont je ne discuterai pas ici la valeur, inutiles en tous cas à rappeler aujourd'hui, aient fait sacrifier la religion d'un engagement pris et renoncer à l'occasion si naturelle, si légitime, qui s'offrait à la France de planter, en

Korée, un jalon qu'elle aurait pu conserver ou arracher, à son gré, selon les circonstances ; car ainsi on eût préservé bien des existences dans le présent comme dans l'avenir, et on aurait pu fonder, sur cette côte lointaine , l'influence du nom français.

Des questions d'un ordre à la fois moral et matériel semblent donc, dans de certaines limites, rapprocher la France de la Korée , du moins les empêcher de devenir jamais complètement étrangères l'une à l'autre.

La Korée est divisée en huit provinces, gouvernées comme celles de la Chine par des mandarins ou préfets. La forme de son gouvernement est despotique dans toute l'application du mot ; le Roi a cependant un conseil qui contre-signe tous ses décrets. La couronne est héréditaire. Le Roi n'a jamais qu'un seul enfant mâle reconnu , et si l'héritier vient à faire défaut, c'est aux Ministres qu'il appartient d'en trouver un et de le proclamer successeur légitime.

L'armée koréenne a une grande analogie avec l'armée chinoise, en ce sens que son organisation est aussi défectueuse ; c'est, en fait, une agglomération

d'individus de tout âge, de toutes tailles, à moitié nus, sans discipline et sans chefs, faisant tous les métiers, sauf celui de soldat, et dont l'effectif at-

teint, avec peine, le chiffre de dix mille, hommes; en Korée, la résistance et le danger ne seraient donc pas là. Le fusil à mèche est la seule arme des Koréens, et dans la capitale, an dire des Missionnaires, il existe un canon à poste fixe.

Comme en Chine, les mandarins y ont leurs sicaires, leurs familiers; race déguenillée, lâche et paresseuse, la lèpre de l'extrême Orient, qui sert à soutenir le maître par-dessous les épaules, quand il se lève ou qu'il marche; qui porte la peau de tigre, les chaînes et les verges, insignes de sa dignité; à l'occasion, fait le service d'archers, de bourreaux, etc. ;... et en fait de supplices, les Koréens ont des raffinements inouïs : ils savent taillader le corps des victimes sans' causer la mort immédiate ; ou bien ils les enterrent à mi-corps, la partie supérieure exposée à l'ardeur du soleil et aux piqûres des insectes; ou bien encore ils désarticulent les membres avec une hideuse habileté, cherchant avant tout à prolonger l'agonie du patient.

D'après le dénombrement présenté au Roi , il y a peu d'années, la population totale de la Korée était de sept millions trois cent quarante deux mille trois cent soixante et un habitants ; mais, vu l'état incomplet de l'état civil koréen, le chiffre réel peut être, affirment les Missions, évalué à huit ou neuf millions.

11 paraît qu'en fait d'arbitraire et de monopole, la noblesse koréenne laisse loin derrière elle cette même classe en Chine et au Japon. Qu'un homme noble soit riche ou pauvre, investi ou non de fonctions publiques, peu importe ; il est de race noble et tout plie devant lui : il peut emprunter et ne pas rendre, acheter et ne pas payer (c'est l'usage invariable); à toute réclamation il oppose ses titres de noblesse; il est au-dessus du peuple, en dehors des lois, investi de privilèges inviolables et exorbitants; il est défendu de fumer en sa présence; sur les routes on doit lui céder le pas; il faut descendre de cheval en passant devant sa maison ; de plus, il y a différents degrés de noblesse ; et si un noble épouse une femme du peuple, les enfants issus de ce mariage sont d'un degré inférieur.

r^e peuple est, en Korée, le seul élément sérieux, le seul sur lequel l'avenir puisse fonder quelque espoir. C'est d'ailleurs lui qui, comme partout, travaille à la terre, tisse, fabrique, fournit en un mot aux besoins de toutes les classes. lie Koréen est de taille moyenne, robuste, d'un caractère ouvert; et, quoique en général ami du repos, il se livre avec ardeur aux travaux les plus durs, dès l'instant qu'il les aborde. D'un tempérament très-vif, il a des colères terribles, et alors il devient cruel ; mais, livré à ses instincts naturels, et à l'abri de provocations,

il est susceptible d'attachement; comme qualités naturelles, il est donc infiniment supérieur au Chinois. Ses vêtements sont de toile de coton et de fil blanc pendant Tété ; doublés de fourrures pendant l'hiver; et, bien qu'il soit son propre fabricant, à peu de frais, il achète en assez grande quantité des étoffes de fabrique européenne , qu'il recherche beaucoup et qu'il tire de Pé-king> comme tous les autres produits dont il fait usage.

Quant aux esclaves (car l'esclavage fait partie de l'état social en Korée), ils sont la propriété exclusive de leurs maîtres, qui peuvent en disposer à leur gré, et ont sur eux droit de vie et de mort. Il paraît que, dans certains cas prévus par la loi, ces esclaves sont aptes à recouvrer la liberté; mais les détails font jusqu'à présent défaut sur cette classe de la société koréenne, emprisonnée , pour ainsi dire, chez les nobles où les Européens n'ont pu encore pénétrer.

En fait, les femmes sont aussi des esclaves, du moins chez les gens riches, qui en possèdent autant qu'ils peuvent en acheter et en nourrir. Gardées avec la plus rigoureuse surveillance dans des appartements séparés, où jamais ni étranger ni ami ne peut avoir accès, elles ne sortent que fort rarement, et encore n'est-ce qu'en chaise fermée, avec la permission du mari ou plutôt du maître, pour

aller visiter leurs parents ou prier sur les tombes des morts. Dans la basse classe, les femmes ont une plus grande liberté; mais, dans aucune famille, les filles ne font nombre, de même qu elles n'ont jamais aucun droit à l'héritage ; le père les marie ou plutôt les vend à son gré ; et, après sa mort, les mêmes droits passent au fils aîné ; après lui, à son héritier. Par contre les enfants mâles, au contraire, résument et absorbent toutes les tendresses de la

famille ; ils sont idolâtrés, et, chose incroyable , si elle n'était attestée par des bouches aussi pieuses que véridiques, les femmes nourrissent souvent leurs fils de leur lait jusqu'à Vâge de huit ou dix ans; aussi n'est-il pas rare de voir un grand et gros garçon renverser sa mère pour se jeter sur son sein et y étancher sa soif.

Il y a environ cinq siècles, le coton fut importé de Chine en Korée, et il est aujourd'hui, avec le riz, la culture première et la richesse du pays. Le froment et autres céréales , comme les légumes d'Europe, y sont connus ; mais ils sont dégénérés et mal cultivés. Dans la partie méridionale de la presqu'île, où le froid n'est jamais excessif, la moyenne thermométrique y étant de 1 5 à 20 degrés Réaumur au-dessous de zéro pendant les hivers les plus durs, .les poires, les pommes, les pêches, même les raisins, sont abondants, mais sans

saveur; le vin de la vigne y est inconnu, et les habitants le remplacent par un composé de graines fermentées, comme cela se pratique, du reste, dans d'autres parties de l'extrême Orient. En revanche, le tabac y croît à merveille, et se vend à vil prix : la Korée n'en fait cependant un objet de consommation qu'avec la Chine et le Japon, et encore à des époques fixes et sur certains points déterminés du territoire. Nos animaux domestiques existent également en Korée, mais avec des applications différentes : ainsi le bœuf, par exemple, n'y sert qu'à labourer ou à porter des fardeaux, et n'est jamais bête d'alimentation (il en est de même en Chine et au Japon) ; c'est ainsi également que le cheval, bien qu'assez fort, malgré sa petite taille, pour rendre de bons services à l'agriculture et à l'industrie, y est tenu complètement étranger : il n'est qu'un objet de luxe ou une marque de noblesse.

On dit l'intérieur de la Korée très-riche en mines d'or et d'argent, de fer, de cuivre, de houille; mais le Gouvernement ne permet l'exploitation que de celles de fer et de cuivre , se servant des superstitions populaires, très-vivaces en Korée, pour mettre les mines des métaux plus précieux, dont il prétend conserver le monopole, sous la garde de Génies malfaisants ; et il paraît que ce moyen,

tout naïf qu'il soit, lui a jusqu'à présent réussi.

Chaque année, au nouvel an du calendrier chinois, le Roi de Korée envoie une ambassade avec des présents à Pé-king; mais aujourd'hui que la presqu'île koréenne est, en fait , indépendante de la Chine, c'est un hommage de forme à titre de précaution politique plutôt qu'un tribut réel, comme par le passé, qu'elle paye ainsi à un voisin devenu dangereux par son importance.

Au point de vue des arts, il serait assez vrai de dire que la Korée est à la Chine, ce que la Chine est à l'Europe. Toute la science du Koréen instruit se borne à apprendre quelques lettres chinoises; et cette étude fournit un aliment inépuisable aux plus avides. I*i langue koréenne a une écriture alphabétique qui, même dans sa rudesse et sa simplicité, serait de beaucoup préférable aux quatrevingt mille caractères de l'alphabet chinois ; mais elle est entièrement négligée, et, tous les ans, le Gouvernement envoie une seconde ambassade à Pé-king, afin d'y prendre le calendrier pour l'année suivante : c'est un voyage de trois mois.

Quelques mots encore sur la propagande catholique, et sur l'état actuel des choses en Korée.

Ijes Missions étrangères qui, jusqu'ici, ont été les sources presque uniques auxquelles aient pu être puisées les quelques données un peu complètes que

nous ayons sur l'intérieur de la presqu'île Koréenne, assurent qu'au point de vue catholique, le terrain y est bon et bien préparé; mais d'autre part, selon eux, la crainte de persécutions nouvelles après celle qui a eu lieu il y a dix ans, a, depuis quelques années, suspendu l'effet des premiers succès obtenus, en intimidant les consciences les mieux disposées , ou en décourageant celles qui étaient acquises ; surtout depuis que l'intolérance du Gouvernement koréen ne croit plus avoir à redouter l'intervention des puissances chrétiennes.

Les calculs des Missions portent à quinze mille le chiffre des chrétiens en Korée; ce chiffre, on le voit, serait important en raison de sa population.

Le Roi régnant est jeune , et bien qu'issu d'une souche royale, mais depuis longtemps tombée dans l'obscurité et dans la pauvreté, il avait contracté, au milieu de la classe où il vivait, des habitudes de débauche et de paresse qu'il n'a pu corriger depuis que des nécessités politiques l'ont fait rechercher et porter sur le trône : aussi laisse-t-il ses ministres gouverner en son lieu et place, se bornant à demander pour ses plaisirs sa part des fonctions publiques qui se vendent à l'encan : par tempérament, il est capricieux et cruel ; bref, les Missionnaires en font un portrait fort laid et fort inquiétant pour leur avenir. D'ailleurs, hommage doit être rendu à

leur patience comme à leur courage, car depuis vingt-deux ans qu'ils se sont jetés en Korée , ils ne s'y sont maintenus qu'au prix de sacrifices et de souffrances de tous les moments ; et ils poursuivent leur tâche sans se lasser. La Mission actuelle se compose d'un évêque , de son coadjuteur et de sept missionnaires, dont un prêtre indigène. Depuis ces dernières années, la position de ces pauvres ecclésiastiques, loin de s'améliorer, a même été parfois assez critique pour qu'en présence de signes menaçants pour la religion et les personnes, ils aient été réduits à vivre loin des villes, dans les montagnes, ou cachés sous terre et nourris par quelques chrétiens isolés plus courageux que la masse.

Voilà les faits ; et quelles que soient les pratiques ou les croyances d'un chacun, c'est une bonne et vraie religion que celle qui se traduit en abnégation, en dévouement à une cause grande et juste, et en efforts persévérants pour la faire triompher.

Depuis que j'envoyai cette lettre en France, peu de changements se sont produits dans la Mission de Korée.

Au printemps de i856 , M 8 * Berneux, évêque de Capse, s'était embarqué à Shang-hài^ avec deux missionnaires, pour la Korée, dont il vient d'être nommé vicaire apostolique. Son coadjuteur, M** Daveluy, a été consacré sous le nom d'Evêque à'Aconès; ce dernier est l'auteur d'un travail historique sur les martyrs de la fin du dix-huitième siècle, travail dans lequel il fait ressortir l'énergie de caractère bien supérieure à celle des autres habitants de cette portion de l'extrême Orient , dont est doué l'indigène koréen. M** Daveluy a fait en Korée un long noviciat, passant par les épreuves les plus dures; il y est connu des populations, et en est estimé jusqu'à la vénération par la fraction chrétienne; aussi son crédit, chez elle, est-il grand.

L'on avait craint un moment que les persécutions de i845 ne vinssent à se renouveler; car, depuis

cette époque, en raison de l'abandon complet où la politique française a cru devoir laisser la Mission de Korée, des symptômes menaçants s'étaient renouvelés à plusieurs reprises ; ils se sont heureusement effacés, grâce à l'habile humilité de nos prêtres, humilité qui leur a permis de ne pas abandonner le terrain et d'y espérer encore un appui catholique qui les mettra en mesure de contrebalancer, s'ils étaient aidés, les envahissements avoués aujourd'hui de la politique religieuse de la Russie.

Huit chrétientés nouvelles ont été créées en Korée depuis dix ans ; une des plus nobles familles d'un des districts importants s'est convertie ostensiblement au Christianisme ; dans la capitale même, des conversions assez nombreuses ont eu lieu, et un catéchiste habile et zélé est actuellement établi dans la ville où les Japonais ont leur comptoir commercial.

En un mot, la situation catholique s'est soutenue , en Korée , dans des conditions que je crois faites pour appeler l'attention du Gouvernement de l'Empereur. Je ne me dissimule cependant pas qu'au point de vue des intérêts et politiques et religieux , l'état des choses , dans l'extrême Orient , réclame en ce moment sa sollicitude la plus pressante sur un autre point plus menacé et plus important, sur la Cochinchine; car c'est là qu'en ce

moment aussi les choses ont pris les proportions les plus graves. Toutefois, n'y aurait-il pas opportunité à une démonstration, à une indication quelconque, toute passagère qu'elle puisse être, sur une côte où, en prêchant la doctrine catholique, le nom français persiste , sans se décourager, à militer en faveur de la civilisation?

Pour ma part, je voudrais cet appui moral possible, et je le croirais utile, au moment surtout où nos derniers succès à Pé-king ont exercé déjà une influence incontestable, favorable à la France, sur les peuples voisins de la Chine. Cela est si vrai qu'en Korée, malgré les errements du passé et les sentiments du Gouvernement local, de tous temps hostiles aux idées chrétiennes, les Mandarins semblent, d'après les derniers rapports des Missions, vouloir faire trêve à la persécution ; ferment l'oreille aux dénonciations contre les Chrétiens , et même , fait qui n'a pas de précédent dans le royaume, amnistient des confesseurs indigènes sans exiger l'apostasie.

La politique française jugera-t-elle qu'il y a utilité et opportunité à user de cette situation : c'est une question que je n'oserais trancher, mais que mes convictions me font un devoir d'indiquer.

Indes anglaises y 1860.

Page 1