A M. LE V" DE LA GUÉRONNIÈRE
J'arrive de Java ; et c'est avec un profond regret, je vous l'avoue, que je quitte cet admirable climat; ces Hollandais à la fois si droits et si solides, et cette vieille société javanaise si vierge encore quand on va la chercher dans l'intérieur de l'île, plus h l'abri que sur les côtes, du flot malais qui tend tous les jours à l'envahir et à l'absorber ; cette société qui a pu conserver ses religions, sa nationalité, ses coutumes, même ses armes, sous la main de maîtres assez habiles pour les lui avoir laissées; assez patients et assez forts aujourd'hui pour s'en servir en toute sécurité à l'avantage de leur domination.
Me voici à l'extrême frontière de l'Inde et de la
Chine , à Singapoor, ville anglo-hindoue qui , il y a dix ans, comptait à peine dix mille habitants et dont la population actuelle, grâce à l'envahissement croissant de la race jaune , se compose de : 75,000 Chinois, 12,000 Malais, 10,000 Bengalis, Hindous ou Malabars; d'à peu près 2,000 Portugais ou hommes de demi-caste ; d'Eurasians , mélange de sang européen et de sang asiatique ; de quelques Belges, Suisses, Hollandais, Allemands et Français et d'à peine 3oo Anglais; le tout fonctionnant régulièrement et placidement sous la garde d'un gouverneur plus civil que militaire qui n'a pour toutes forces que 5 à 600 Cipayes , gardant eux-mêmes trois cents galériens des Indes.
Mais avant de reprendre mon dernier vol vers la patrie , et encore endolori des agitations de toute nature que j'ai dû traverser depuis deux ans en Chine, j'avais besoin d'un peu de repos et j'ai espéré le trouver ici, grâce au tempérament anglais qui partout où il apporte sa politique et ses habitudes apporte aussi son calme et sa méthode; grâce aussi à cette merveilleuse nature des tropiques toujours verte, parfumée et pleine de quiétude, autant qu'à des rapports jeunes de date, mais attachants, mais pleins de sympathique intérêt, avec un vrai pasteur de l'Église catholique militante, le R. P. Beurel, des Missions Étrangères, provicaire apostolique
de la Malaisie, et depuis vingt ans dans l'Inde.
Il est pour moi l'exemple le plus frappant de ce que peuvent l'esprit de suite et la résolution réunis; de ce que peut une volonté patiente qui , son but une fois choisi, marche sans broncher dans la voie qui doit la conduire au succès ; de ce que peuvent surtout l'intelligence et la simplicité des moyens mises au service des doctrines libérales et consolantes du Catholicisme.
D'ailleurs, lorsque, il y a quelque temps, je vous adressais sur la Korée des données bien incomplètes, il est vrai, mais, en somme, tout ce que j'avais pu recueillir sur cette contrée si peu connue dans ses détails, je regrettais de n'avoir à vous parler que de Missions en détresse ; que des souffrances de leurs prêtres ; que de leurs luttes pleines d'abnégation et de courage , sans pouvoir vous citer encore d'heureux résultats obtenus. Ici, au contraire, à Singapoor> je ne vois que des Missions qui, elles aussi, ont eu leurs labeurs, mais des labeurs qu'un homme a seul entrepris ; que seul il a pris à sa charge, et qui, aujourd'hui , ont abouti à une pleine prospérité: à côté des ombres, la Providence a voulu la lumière; à côté des épreuves elle a mis la récompense.
Le R. P. Beurel est comme la personnification véritable et actuelle du Catholicisme tel qu'il se
trouve placé dans la presqu'île malaise, entre deux sociétés, Tune toute protestante, l'autre toute païenne. Né dans les côtes du Nord, d'une famille sans fortune, il arriva aux Indes en 1839. Dans le début, ses supérieurs le destinaient à Siam; mais en débarquant à Singapoor pour se rendre à son poste , il y fut retenu par le vicaire apostolique d'alors, M* 1 " Hilaire Courvezy, évêque de Bida, qui lui-même fut bientôt remplacé par M r Boucho, missionnaire à Pénang, sacré en i84"> évêque de Calcutta.
Dans le principe, le Vicariat de la Péninsule Malaise ou Malaïe comprenait trois grands districts : celui du Sud, composé de deux postes principaux, Singapoor et Malacca; celui du Centre, renfermant Pénang, Battu-Kramn et la province JVellesley; celui du Nord, s'étendant de Mergay à Martaban dans la Birmanie, jusqu'au seizième degré de latitude nord. Aujourd'hui, le district du Nord appartient à la Mission particulière de Birmanie, et ainsi, le Vicariat apostolique , ayant son siège à Pénang, ne se compose plus que des districts du Centre et du Sud , de tout l'ouest de la Péninsule et des îles du voisinage.
A son arrivée à Singapoor, le P. Beurel se trouva en présence d'un schisme portugais et d'obstacles de tous genres : il avait n apprendre les différents
dialectes qui se parlent dans la presqu'île, et il n'en savait aucun ; il manquait de ressources pécuniaires, ne recevant que dix piastres par mois (60 francs) de la Propagande de la Foi ; rien d'une chrétienté insignifiante encore et composée d'ailleurs d'éléments pauvres et non attachés au pays; enfin, dans les journaux anglais de la localité, il était, tous les jours, au début, représenté comme un intrus ou un vagabond : sa situation était donc des plus difficiles et des plus précaires.
Néanmoins, et c'est là le côté le plus remarquable* de son œuvre, il parvint , dès i843 , à jeter les fondations d'une première église catholique, avec les seuls fonds que lui avait procurés une souscription ouverte en 1840, uniquement dans la société protestante dont il avait su se concilier l'estime et les sympathies par la moralité de sa vie, autant que par son habileté : comme appoint, sa communauté nelui avait envoyé d'Europe que la modique somme de deux mille francs.
Ces premiers résultats heureux faillirent un instant être compromis à tout jamais, l'autorité locale s'alarmant de voir une église rivale prendre des proportions plus importantes que la sienne propre ; aussi le P. Beurel, fidèle à son système de temporisation et de prudence, se décida-t-il à la détruire, mais pour la relever plus tard dans les conditions
architecturales vraiment belles et simples où elle se trouve aujourd'hui, à côté du temple protestant bâti dans le style gothique fleuri, généralement adopté par Fart anglais pour les grands édifices. Voulant enfin compléter son oeuvre , notre missionnaire vint en France, en i85o, pour y chercher des auxiliaires chez les Frères de la Doctrine Chrétienne; et, en i85a, il débarquait, une seconde et dernière fois, à Singapoor, avec 6 Frères, dont 3 pour Pénang, et 4 Sœurs de la Congrégation de •Saint-Maur.
Les écoles des Frères, mises sur un autre pied que celui où elles se trouvent aujourd'hui, pourraient, à mon avis, donner de meilleurs résultats. I<e caractère premier, comme la règle de ces établissements, devrait être la gratuité, prise du moins dans son application générale, et elle est loin d'y être comprise et pratiquée par le directeur actuel, malgré, il faut le dire, les conseils du P. Beurel ; d'où il résulte , vu la rareté et le peu d'aisance des catholiques anglais à Singapoor, que ces écoles ne font aucun progrès.
Il n'en est pas de même de l'établissement des Sœurs, dignes femmes qui, partout où elles se montrent, ne s'appellent que dévouement, bienfaisance et charité : cet établissement est à la fois une école et un asile pour les orphelines. Là, la gra-
tuité est à l'état de règle et de pratique, ce qui fait que, sous le rapport de l'orphelinat, par exemple, dont les Sœurs s'occupent spécialement, elles ont obtenu un véritable succès, ayant, à l'heure qu'il est, dans leur maison, 70 petites ou jeunes filles, qu'elles entretiennent de toutes choses; en total, 1 10 élèves, l'école comprise.
Les Frères ont environ 1 V) élèves, dont à peu près 00 seulement sont pensionnaires ou orphelins, c'est-à-dire entretenus par l'Œuvre, qui , chaque année, coûte au P. Beurel près de six mille francs, dont quatre mille francs pour le traitement des Frères : ce sont pour lui de coûteux auxiliaires.
Les Sœurs vivent, elles, de leur industrie et de ce qu'elles reçoivent de l'école payante.
Quant aux églises ou chapelles qui existent à Singapoor, il n'y en a proprement dit que 3. L'île renferme en outre 4>°°o catholiques, parmi lesquels 12 à i,5oo Portugais schématiques ou destendants de Portugais : du côté des catholiques, après les derniers recensements , assez exactement faits, l'on peut compter 1,200 Chinois, 3oo Malabars, et une minime fraction d'Européens ou descendants d'Européens. D'autre part, à Singapoor, il ne doit y avoir que 5 à Goo protestants de toutes les dénominations.
A Pénang, il y a 2 églises et 2 écoles , et, à
Battu-Kravan, comme à fV ellesley, le nombre des chrétiens peut s'élever à environ 3,ooo. Malacca a également son église, bâtie dans le style gothique ; mais d'école, point; et, dans l'intérieur du pays, une Mission, des plus intéressantes par la vie et les sacrifices des prêtres qui la composent, a déjà donné le baptême à plus de 4oo sauvages idolâtres. En somme, de toutes ces institutions religieuses, la plus importante est, sans contredit, le collège de Pénang , destiné au clergé indigène des diverses Missions : il est dirigé par 6 professeurs ,• et renferme en ce moment i5o à 160 élèves c/u'nois, coc/unvhinoisj tonquinois et koréens.
A Singapoor, comme à Pénang, l'esprit de la population catholique est généralement bon , tout en se ressentant fatalement , à certains égards , du voisinage du protestantisme. Les Malais sont les plus résistants à la propagation chrétienne, tandis que les Chinois et les Malabars , qui , en fait , dominent par le nombre , lui donnent le plus d'adeptes. A ce propos, justice doit être rendue à l'autorité anglaise, qui laisse aux Missionnaires catholiques toute leur liberté de pensées et d'action , tout en se refusant , d'autre part , il est vrai, a les assister, à prendre même connaissance de leurs travaux : c'est de l'abstention impartiale, mais absolue. Le Catholicisme travaille donc seul à la
civilisation des populations païennes de l'intérieur ; seul il bâtit des églises et des chapelles pour y attirer ces mêmes populations ; seul il cherche à les attacher au sol par le mariage, les Chinois, entre autres, en les aidant à faire venir de leur patrie lointaine leurs femmes et leurs enfants ; moyen à peu près unique d'apporter quelque moralité chez des racés qui sont arrivées aux derniers degrés de la démoralisation.
Enfin, pour clore ce rapfde aperçu de l'état des
Missions Etrangères dans la partie orientale des Indes : en Birmanie, nous avons i évêque et près de 2 5 missionnaires; en Malaisie, 19, y compris les professeurs du collège de Pénang; à Siam, 12a i/J; au Camboge, 6 seulement; au Laos, 3; en Coc/iinchine, fort peu en ce moment, bien que l'état constitutif de cette Mission soit de 7 à 8 évèques, chacun à la tête d'un gros personnel de prêtres. Mais, quant à présent, il n'y a sur les lieux que 5 évêques, ayant autour d'eux, disent les derniers rapports, plusieurs centaines de missionnaires fort zélés.
Un pareil ensemble de résultats est incontestablement aussi remarquable en lui-même que satisfaisant pour la Religion; toutefois les meilleures comme les plus hautes causes ayant toujours, plus ou moins, leur côté faible, pourquoi, après avoir
cherché à rendre aux institutions, aux hommes et à leurs actes, les éloges allant parfois jusqu'à l'admiration qui leur sont légitimement dus, ma conscience , comme mes observations , comme mes susceptibilités nationales, se croient - elles le droit d'adresser un reproche sérieux aux Missions en général, composées d'éléments français, Missions Étrangères ou Compagnie de Jésus ( les Lazaristes exceptés), et de leur demander, en me fondant sur des faits notoires qui ne sont que trop fréquents , pourquoi, dans l'extrême Orient surtout, où leur rôle est plus large, plus militant que sur tout autre terrain, plus fatalement lié à celui de notre politique , elles persisteraient à sembler craindre , en général, dans la pratique, de se montrer françaises, tout en ne cessant pas pour cela de rester catholiques, deux qualités cependant essentiellement compatibles entre elles ?
Partout, et dans l'extrême Orient particulièrement, la France n'a-t-elle pas été, n'est-elle pas, ne sera-t-elle pas toujours la protectrice née du Catholicisme, la gardienne de ses intérêts temporels? C'est même là une de ses forces et une de ses gloires : tous les jours, les Missions ne sont-elles pas, de sa part, l'objet de sacrifices moraux et matériels, en influences, en hommes, en argent? Tous les jours, les Missions n'ont-elles pas, avec raison,
recours à cette même France, pour la conservation de leurs droits ou pour la sécurité et le développement de leurs établissements ; et ne la trouventelles pas toujours prête? Pourquoi, d'ailleurs, ne s'inspiréraient-elles pas du sain exemple des grandes politiques de l'Europe, dont la sagesse et l'habileté consistent, plus que jamais aujourd'hui,* à fuir l'isolement et à chercher leur force dans la cohésion des intérêts, dans les alliances assorties? Et celle du Catholicisme et de la France n'est-elle pas essentiellement de ce nombre, traditionnelle, indi-
quée? Enfin, dans mon vif désir de trouver un remède à un mal réel, j'irai plus loin, et je dirai aux Missions : Vous avez votre politique personnelle , vous voulez la conserver, soit; mais, du moins, faites -la l'auxiliaire loyale et hautement avouée d'une puissance dont, constamment, je le répète, vous pouvez avoir besoin , et dont , constamment aussi , vous invoquez avec succès l'assistance. La % Religion , qui est aussi la Civilisation , ne saurait que gagner à une pareille union , qui , en même temps qu'elle sauvegarderait les principes les plus respectables, viendrait doubler l'influence et les moyens d'action des causes qui l'auraient franchement contractée.
Que les Missions me pardonnent la franchise, peut-être même l'audace de mon langage : c'est
parce que je suis convaincu, et que je me prétends catholique, que j'ose le leur tenir; car je crois fermement que, plus que tout autre, aujourd'hui, il parle directement à leur intérêt véritable et bien compris , autant qu'à celui du Catholicisme , nonseulement dans l'extrême Orient, mais dans le Monde entier.
FIN