PREMIÈRE SÉANCE
27 septembre.
A deux heures, ouverture de la première séance dans la Bonzerie occupée par la Mission française. Dans la salle sont présents :
Le baron Gros, etc., etc.
Le marquis de Moges, faisant fonctions de secrétaire M. Eugène Menuet, interprète.
(ÎOMMISSAIRES JAPONAIS.
Midzouno-lkigoutio-Kami .
Nagaï-Hguembano-Kanu '.
Ynouïc-Schmammo-Kami .
Hori- Ovibeno-Kami.
louache'- Fmgouno-Kami .
Kamaï-S(ïkio~Karnt\
Ce dernier n'est arrivé qu'à deux heures et demie. Plusieurs secrétaires japonais, parmi lesquels :
Mon- A ma Ya-Noski, interprète.
Le premier commissaire revient sur la question du droit de sortie, contesté au personnel de la Mission avant la conclusion du Traité.
Mêmes arguments que la veille pendant la première visite des commissaires.
Prétentions ridicules.
Le baron Gros répond vivement qu'il n'entend pas être plus prisonnier que son personnel, qu'il préférerait mille fois quitter Yeddo et rendre compte à son Gouvernement de ce qui se serait passé, que de subir de pareilles exigences : Si les Japonais ne veulent pas d'un traité avec la France, qu'ils le disent; mais qu'ils n'opposent pas des procédés désagréables et ayant la prétention d'être humiliants à la bienveillance du Représentant de la France! Qu'il a cédé déjà à plusieurs de leurs demandes. Pourquoi cette différence d'accueil avec celui fait à lord Elgin, au comte Poutiatine et à M. Harris qui, dès le premier jour de leur débarquement, sont sortis, sans obstacles, dans la ville ? — Le deuil du Taïgoun est l'unique cause de la petite difficulté. — Mais ce deuil doit durer trente-six jours, dit le baron Gros , vous nous opposerez donc les mêmes arguments après la signature du Traité ? — Le deuil subsistera aussi , il est vrai, mais son terme sera plus rapproché.
Hier, quand nous avons touché le même point et demandé que l'on ne sortît pas dans la ville avant la signature du Traité, le baron Gros nous a répondu que cette demande lui était pénible ; mais nous avons compris qu'il y accédait, et nous en avons fait part au Gouvernement.
Cependant, aussitôt après notre visite, les secrétaires et officiers se sont promenés en grand nombre dans la ville sans en prévenir l'autorité. — Le baron Gros proteste contre une pareille insinuation : il n'a jamais pu lui venir dans l'esprit qu'il serait défendu à des étrangers, venant avec confiance chez un peuple ami pour y établir les relations les plus amicales, de sortir de chez eux, et qu'ils seraient condamnés à rester enfermés dans
leur habitation , comme des gens d'un contact à redouter. Une pareille pensée eût été injurieuse pour le caractère japonais, et il l'eût repoussée comme telle si on avait pu la lui suggérer. — Telle n'a jamais été notre intention; mais la mort de l'Empereur fait à l'Ambassade française à Yeddo une position exceptionnelle. — Le baron Gros répond, à son tour, qu'il n'est pas moins extraordinaire ni moins exceptionnel de voir le Représentant de la France arriver amicalement à Yeddo pour y négocier un traité de paix et de commerce , et que Ton devrait y avoir égard ; d'ailleurs , les Japonais ne sortent-ils pas pendant le deuil? — Il est vrai qu'ils sortent, mais ce sont des Japonais, non des étrangers. — Eh bien , ajoute le baron Gros, pourquoi nous opposer avec tant d'insistance une objection sans fondement ? Si le Gouvernement japonais ne veut pas traiter avec nous, il en a le droit; mais qu'il se prononce franchement, et je me rembarquerai immédiatement. La situation de la France vis^à-vis du Japon est toute pacifique ; je ne viens pas ici comme en Chine , par nécessité, pour punir une insulte et imposer un traité à coups de canons; ici, je viens en ami faire un traité de paix et de commerce au nom de l'Empereur des Français; si le Gouvernement japonais ne comprend pas cette différence, comme la loyauté des intentions de la France, je quitterai aussitôt le pays, me réservant de rendre compte à ma Cour de l'accueil que j'y ai reçu. — Le premier commissaire se récrie contre cette pensée et cette intention du baron, mais le deuxième commissaire lui passe une note qu'il venait de rédiger au crayon, qui résume la politique du Gouvernement japonais à l'égard de la Mission de France et de l'étendue des concessions qu'il veut lui faire. Elle est ainsi conçue : L'Am-
bassadeur aura toujours le droit de libre circulation dans la ville, mais il devra prévenir les autorités dès la veille. Quant aux secrétaires et aux officiers, ils ne peuvent sortir de la Bonzcrie qu'après la signature du traité. Le deuil est encore une question d'étiquette et de cérémonie. Cependant, par condescendance pour les personnes de la Mission, on leur permettra de sorti r. pour affaires, mais en aucun cas par pure curiosité'. — Le baron Gros demande à garder cette note qui formule des prétentions si étranges; il déclare vouloir la faire parvenir au premier Ministre , avec une dépêche renfermant ses observations sur son contenu , afin qu'elles soient mises immédiatement sous les yeux du Taï-goun . — Cette intention du baron Gros émeut vivement les commissaires; une conversation animée s'engage entre eux : les uns sont pour le droit de sortie, les autres insistent pour maintenir l'avis donné la veille aux autorités. — Le baron Gros revient sur l'étrangeté et l'inconvenance de tels procédés, et il répète qu'il partira plutôt que de se soumettre aux humiliations que, sans en comprendre probablement la portée, on semblerait vouloir lui faire subir.
La France considère le Japon comme la nation la plus civilisée de l'extrême Orient ; les Français ont beaucoup d'estime et de sympathie pour les Japonais. C'est en raison de ce sentiment, plus que par tout autre mobile, que, lui, le baron Gros a été envoyé à Yrddopdv l'empereur Napoléon pour traiter avec le Japon. Mais ce dernier ne peut se dissimuler que de mauvais procédés altéreraient sensiblement cette sympathie, et tendraient à effacer les sentiments bienveillants delà France, s'ils devaient se continuer. — A bout d'arguments, les commissaires déclarent tout accorder, se bornant à quelques difficultés de détails
fans valeur : ne pas sortir en trop grand nombre, ne pas se séparer dans la ville, ne pas envoyer au dehors les domestiques ; on leur fait ces concessions, qu'ils reçoivent avec une satisfaction marquée.
Alors le baron Gros promet de ne point entretenir son Gouvernement de ce pétiible et long incident , et consent à rendre la note au crayon qui avait été remise pour le premier Ministre. — Le sixième commissaire une fois rassuré, le point essentiel est enfin posé. Auparavant , le deuxième commissaire demande à présenter encore une observation , et se plaint d'avoir été réprimandé , lui et ses collègues , au sujet de la livrée des porteurs de la chaise du baron Gros le jour du débarquement, aussi bien que de l'usage de cette chaise, contraire aux coutumes japonaises. — Le baron Gros répond qu'il n'y tient nullement; que s'il a agi ainsi, ç'a été pour donner au Gouvernement japonais une marque de déférence en arrivant le plus dignement possible; il s'engage à ne plus en faire usage.
On procède ensuite à l'échange des pleins pouvoirs. Le baron Gros, ayant déjà envoyéau premier Ministre une copie des siens, n'a rien à produire. Les six commissaires présentent une copie des leurs. Le baron Gros leur montre l'original des siens et la signature même de l'empereur Napoléon. Les commissaires déroulent leurs documents et font remarquer le cachet rouge du nouveau Taï-goun, il a la forme carrée et est couvert de caractères. Le baron Gros fait remettre son projet de traité traduit en japonais, afin de faciliter les négociations. Les commissaires devront l'examiner et présenter leurs objections, peu importantes sans doute, presque toutes les stipulations comprises dans ceTraité existant .dans les deux Traités anglais et américain, à de légères différences près.
La clause concernant l'opium est passée sous silence dans le Traité français, ce commerce étant complètement étranger à la France. Cependant, si les Japonais le désirent, l'Ambassadeur leur assure qu'il n'a aucune difficulté à l'insérer également dans le Traité français. Les plénipotentiaires déclarent y tenir : le point est accordé.
Le baron Gros avait d'abord annoncé trois traductions, française, japonaise et hollandaise pour le Traité français ; il déclare avoir changé d'avis , vu l'absence d'un interprète hollandais qu'il pensait trouver à Yeddo. Il serait long d'envoyer à Sinioda chercher l'interprète hollandais du consulat général des États-Unis (M. Hewskin). Il 'est plus simple que le Traité soit en français et en japonais ; il en résultera sans doute que, pour les Japonais, le texte japonais sera l'original, comme pour nous le texte français, et que, dans ce texte, l'empereur Napoléon III et son ambassadeur seront nommés les premiers, comme le Tàï-goun et les commissaires dans le texte japonais. Il y aura deux exemplaires pour chaque Gouvernement.
On est d'accord.
La conférence est fixée au lendemain.
La séance est levée à trois heures et demie. Les plénipotentiaires respectifs se sont séparés en se donnant réciproquement des marques de cordialité et en se félicitant de l'heureux résultat de cette première conférence.
Le fait est que l'ensemble des rapports a été froid et peu facile du coté des Japonais. Le baron Gros a dû user de réciprocité.
l>Kl \IKMK SKAXCK.
*28 septembre.
Tous les membres qui composent la conférence sont réunis :
A deux heures et demie, ouverture de la séance. Les commissaires japonais s'excusent de ne pas être arrivés à l'heure convenue. Le temps , et l'étude attentive du projet de traité, sont les seuls motifs de leur retard. Ils assurent avoir tout examiné, tout compris ; ils demandent à présenter leurs observations pendant la conférence. Le préambule et les trois premiers articles sont acceptés, comme dans les Traités anglais et américain. Mais à propos de l'art. 3, les plénipotentiaires japonais font remarquer que l'ouverture des ports et villes de Ycddoelà O-saka, ne doit pas être considérée commeaussi entière et aussi absolue que celle des autres villes et ports nommés dans le Traité; sans aucun doute, les étrangers pourront résider dans ces deux, villes , mais seulement pour y faire le commerce ; laissant ainsi à entendre que, lorsqu'ils auront cessé leur négoce, ils devront quitter ces villes sans pouvoir s'y établir. Ils invoquent les deux textes des Traités anglais et américain, traduits en hollandais, où le caractère dont on s'est servi en japonais pour désigner la résidence des étrangers à Yeddo et à Osa An, n'est pas le même que celui qui a été employé pour Nag/ia-sakt\ Hako-iladi et les autres villes nommées dans le Traité. Les textes consultés ayant confirmé l'assertion des plénipotentiaires, et cette question, purement théorique, ne devant pas trouver place dans l'application, puisque l'étranger sera toujours libre de faire le commerce, et par conséquent de rester dans le
pays, le baron Gros a consenti à laisser insérer le caractère, résidence, au lieu du caractère, résidence fixe, ainsi qu'il se trouve dans les deux Traités anglais et américain.
La discussion roule ensuite uniquement sur des questions déforme et de style. Les plénipotentiaires ont trouvé tel caractère trop énergique, tel autre trop faible. Ils ont cherché surtout la clarté jusqu'à l'exagération, et ils n'ont pas craint de reproduire inutilement la même idée sous plusieurs formes différentes; d'autres fois ils se sont attachés à des délicatesses de langage, dont la portée a échappé au plénipotentiaire français : ainsi, ils demandent que le commerce général avec le Japon soit désigné par une expression particulière ; celui de telle ou telle ville aussi par une autre moins noble. Le plénipotentiaire français s'est rendu à ces observations si fortement empreintes du caractère japonais, et sans importance réelle pour le fond même du Traité ; elles étaient d'ailleurs conformes au texte japonais du Traité avec l'Angleterre, qui était sur la table des conférences et que l'on a souvent consulté.
Les commissaires japonais demandent si, le Traité une fois conclu, leur Gouvernement sera obligé d'envoyer des agents diplomatiques à Paris.
Le baron Gros a répondu que le Japon aurait la faculté de le faire, ce qui, nécessairement, serait trèsagréable au Gouvernement français, mais que l'Empereur du Japon demeurerait parfaitement libre de ne pas user de son droit.
Les commissaires se sont informés alors du motif qui avait fait choisir la date du 1 5 août, pour le jour de la mise à exécution du Traité français, tandis que le Traité anglais devait être en vigueur à partir du i er juillet 1859,
et le Traité américain à partir du 4 du même mois de la même année.
Le plénipotentiaire français a répondu que la date fixée par lord Elgin était sans importance, et n'avait été choisie que pour ne pas mentionner une date qui pourrait rappeler une époque pénible pour l'Angleterre, mais que le 4 juillet est, dans l'histoire des Américains, l'anniversaire du jour où ils se sont affranchis de la domination anglaise dont ils étaient autrefois une des colonies. Le baron Gros ajoute qu'il a demandé de reculer de quelques jours la date de la mise à exécution du Traité conclu avec la France, afin de la faire coïncider avec la fête de S. M. l'Empereur Napoléon III.
Les plénipotentiaires japonais déclarent comprendre fort bien ce motif et n'avoir aucune objection à y faire.
Après quelques nouvelles difficultés de détail et l'heure avancée ne permettant pas d'aborder l'art. 4 dont l'examen a été remis à la séance suivante, on est convenu de se réunir, demain ag, pour poursuivre de concert l'examen des articles qui n'ont pas encore été