NAPE
Sur la route de Thakekh à Vinh, le plateau de Napé est situé à 13 kilomètres de la frontière d'Annam. La route la franchit sur la ligne de partage des eaux au col de Keo Neusa, après un parcours en corniche au-dessus du lit de la Nam-Phao qui bondit par cascades vers la plaine. Elle est assagie lorsqu'elle cerne du Nord-Est au Sud-Ouest, d’une large boucle vers l'Ouest le plateau qui lui offre une berge abrupte. A l’est, la montagne coule une nappe d’arbres et de lianes étalée jusqu’à la prairie où une mince ligne d’épineux la limite. La route traverse son grand axe entre l’ancien terrain de secours d’Air-France et une bande plus étroite dont l’herbe souligne à l'entrée du plateau la blancheur du cimetière militaire ; plus loin un bungalow de pierre. Au Nord, le plateau se termine par deux mammelons ; sur l’un les bâtiments de la Garde Indochinoise, sur l’autre l’ancien bureau du télégraphe. Entre eux, la route disparaît vers l’Annam. Devant la butte de la Poste, un banian soutient de dix troncs son feuillage à hauteur des cîimes des arbres de la butte, Quelques cases indigènes et l’ancienne station de météorologie paraissent minuscules à son ombre.
Ce plateau est au fond d’un cirque fermé par la pente de la montagne à l’est, d’où la vue s'étend à l’ouest par-dessus la rivière sur des cercles successifs de monts dont chacun domine entre deux autres une vallée où s’aggrippent des nuages et que relient presque continuellement des guirlandes d’éclairs rehaussant les verts, les marrons et les bistres des forêts et rocs aux tons délicatement différents.
Sur la rive droite de la Nam-Phao s'étale le village de Ban- Napé, à dix heures de marche à travers la forêt, en territoire de l’'Annam, le village de Nam Shot, mi-lao, mi-annamite, que la route retrouve. Vers l'Ouest et le Nord des villages très espacés puis le pays méo que l’on atteint d’une piste qui de Laksao traverse la plaine de Kam Keut pour gagner le confluent de la Nam- In-Boun et du Mékong. Au bout de la route, à deux cents kilomètres au Sud, Thakekh est à cinq jours de marche.
Le capitaine de l'Infanterie Coloniale qui avait repris le commando franco-laotien s’intéressait à la région de Vinh. Je n’ai jamais su quels développements il prévoyait à notre situation mais, en fonction de ceux-ci, il passait ses jours et une partie de ses nuits à en refaire la topographie et à classer les renseignements qu'il recueillait. Cela lui laissait peu de temps à donner aux poste et commando et nous restions dans le bungalow et la Garde Indo-
ET, Ce
chinoise sans autre protection qu’une barrière dont les pieux s’effondraient lorsqu'on s’y appuyait. Plusieurs de nos chasseurs qui s'étaient spontanément groupés autour des parachutistes désertèrent ; les autres, entre leurs tours de garde, regardaient travailler les coolies, jouaient leur solde et plusieurs fois sa valeur aux dés. Gette vie leur suffisait avec l’avantage d’être largement nourris et le plaisir d’aller périodiquement faire admirer leur uniforme dans leurs villages. Mais elle écœura notre section annamite et nos montagnards khas qui allèrent eux-mêmes demander leur mutation à Thakekh. Et le poste avait déjà été perdu trois fois par des hommes entraînés au combat. Des patrouilles parcouraient le pays en déplacements de plusieurs jours. Après avoir délogé trois fois les Annamites de la frontière et les avoir laissés trois fois s’y réinstaller, nous détruisimes leurs ouvrages en ce lieu. Un jour, en pleine saison des pluies, une marche devant durer trois heures entraîna tout l'effectif du poste sauf les malades et quelques hommes de garde, à quatorze heures de marche à travers les montagnes détruire un camp annamite par des pistes que nous ignorions. Le petit cimetière sur le plateau s’agrandissait. Longtemps après mon départ, peu de temps après que les ouvrages aient été enfin installés, les Annamites encadrés par des Japonais attaquèrent le poste, Grâce à ces ouvrages ils furent aisément repoussés. La chance est une qualité souvent nécessaire et largement supplétive. |
Le matin et le soir nous portions des tricots de laine ; à midi nous étions en short ou en sarong et la nuit nous dormions dans un parachute de coton plié en huit sous deux ou trois couvertures de laine. Dans la montagne, les pulvérisations de D. D. T. nous protégeaient des puces qui remplaçaient les moustiques.
Nous expérimentions alors les modes d'éclairage de tous les âges. L'appareil de télégraphie était alimenté par des accumulateurs ; nous avions plusieurs modèles de dynamo pour les recharger. Nous possédions des torches électriques mais au diner et à la veillée nous recherchions des solutions vieilles de plusieu”s siècles : torche de résine saucissonnée dans des feuilles de latanier sèches qui perd sa flamme clair en un nuage noir retombant en suie gluante sur tous les objets, éclatant parfois en braises ardentes ; lampe à huile dont la mèche était de cordelette de parachute, le corps de terre cuite semblable aux lampes crêtoises ou fait d'objets les plus hétéroclites ; boîte à conserve percée de deux trous, au tiers emplie d'essence qui paraissait toujours prête à exploser ou à tout enflammer en se renvérsant ; simple morceau de bois enduit de résine. À chaque essai, nous retrouvions un peu de la joie et de l’excitation que dut donner la domestication du feu. Il nous arriva même, dans la forêt, alors que briquets et allumettes étaient noyés dans nos poches, d'admirer nous que des avions ravitaillaient, un soldat indigène tirant le feu de fines
poussières de bambou placées dans un trou fait sur une branche où la rotation vive d’un bâton pointu les échauffait jusqu’à y faire trembloter une minuscule flamme dont il approchaiït de fins copeaux, des feuilles, et arrivait à force de patience à faire flamber du bois saturé d’eau.
La nourriture fournie par l’Intendance eut dû poser peu de problèmes. Déjà pendant la traversée, beaucoup de nos hommes se plièrent difficilement au rythme et aux conceptions de la cuisine anglaise. Ne pouvant absorber le copieux « breakfast » au saut du hamac, les deux autres repas de la journée leur paraissaient insuffisants et les viandes bouillies et les puddings par trop fades. Pendant toute la campagne nous devions retrouver ces plats dans les boîtes de conserves et beaucoup ne s’y habituèrent jamais. Le système des « Rations Pacific » était pourtant parfaitement au point. Sept caisses de composition différente permettaient de prendre chaque jour breakfast, dîner thé et souper en variant le menu. Chacune contenait uniformément : biscuits secs, porridge, thé, lait en poudre, comprimés de sel, de vitamines, de quinacrine, de chloramine T et d’hyposulfite de soude, savon et papier hygiénique vert (en certaines circonstances, il faut savoir tout camoufler). Variaient, le plat du breakfast, les hors-d’œuvre, la viande, les légumes, le fromage ou le dessert du dîner et du souper. L'on arrivait à très bien se nourrir, sans se lasser trop vite avec ce jeu de sept boîtes. Malheureusement, la collection reçue ne contenait souvent que deux ou trois numéros et le menu devenait trop vite monotone. En outre,.ces caisses étaient conçues pour six hommes-un jour. Il en existait aussi d’individuelles que l’on voyait très rarement, aussi celui qui partait seul recevait le plus souvent une caisse pour six jours-un homme. La quantité de nourriture nécessaire reste évidemment la même, non sa répartition. J'avais trouvé la meilleure solution qui était de tirer une boîte au hasard au moment de l’emploi. Cela donnait une boîte de pudding prévue pour six hommes au déjeuner d’un seul et le lendemain une journée à ne manger que des confitures ou des pêches au jus. Je complétais alors d’une boulette du merveïilleux riz gluant 180, saupoudré de piment pilé. Malgré les vitamines et la citronnade en poudre, l’on se lasse vite de ce régime de boîtes de conserve. Nous l’abandonnions chaque fois qu'il était possible de vivre des produits de la région. Dans la montagne, nous ne trouvions que du riz, du buffle, une espèce de liseron aquatique et des pousses de bambou, Les fruits ne poussaient que plusieurs kilomètres plus loin dans les plaines. Aussi mangions-nous surtout de la viande dont la consommation journalière atteignait presque six cents grammes par européen. Quatre ou cinq fois par mois environ, nous avions des tomates, des bananes, des mangues ou des citrons. Chaque fois que nous descendions dans la plaine, nous dévalisions l’étal de la première marchande de fruits rencontrée.
Dans les postes, nous buvions du thé et du café. A chaque ‘parachutage, nous recevions quelques bouteilles de rhum du pays, des bidons d’un vin qui avait trop souffert des voyages et des heurts et aussi une magnifique bière américaine en bouteilles métalliques qui supportait fort bien d’être bue sans glace à la température ambiante. Qu'eut dit ce commandant anglais qui, interrogé sur la campagne de Birmanie répondait : « Ce fut atroce, je suis resté huit jours sans whisky ». Sur la piste, la provision de thé emportée s’épuisait vite ; les tablettes de chloramine avaient été oubliées et, lorsque l’on en possède, la chloramine est longue à faire fondre. Il faut la laisser agir vingt minutes. L’hyposulfite à son tour fond très lentement. A cause de cela, l’eau était bue le plus souvent telle qu’elle avait été puisée au bidon ou directement au quart dans un creux de roc empli par la dernière pluie, ou dans une mare de la piste bien mêlée de terre rouge par les pieds des coolies ; sur la rivière, nous avions l'impression que l’eau était plus saine, puisée au milieu du courant. Il est vrai que dans les cases, la même eau puisée près de la rive était bue après avoir croupi dans des récipients jamais nettoyés et il n’était pas toujours possible de !la faire bouillir pour le thé ou de la remplacer par du lait de coco ou des mangues. Les « Sterilizing tablets » étaient pour le Corps Expéditionnaire -en raison de l’emploi qu’il en faisait généralement, une protection semblable à celle que donnait le peintre de Khong : « Vous pou-. vez boire l’eau du Mékong, disait-il, je l’ai stérilisée. Et pour que cela dure plus longtemps, je n’ai pas ouvert les boîtes avant de les y jeter ». ‘al
Les comprimés de sel des rations étaient une efficace prophylaxie de la déchloruration. Absorbés comme les Anglais le recommandent à la dose de six à sept grammes avant une longue étape, ils réduisent notablement la fatigue et aussi les courbatures au réveil du lendemain (1). Il est bon de posséder aussi des comprimés d’ortédrine qui semblent agir d'autant mieux que l’on est plus épuisé. J’en fis l'expérience alors qu’allongé sur la piste, je n’arrivais plus à me redresser et ne pensais qu’à dormir.
Les indigènes du commando étaient Laotiens, sauf une section de montagnards khas et une d'Annamites. Tous ces hommes étaient très résistants à la fatigue sans qu'aucun fut capable de porter une charge dépassant quinze à vingt kilogrammes. Les Annamites paraissaient s'être acclimatés à la forêt et à la montagne, ce qui permet d'admettre la possibilité de les y transplanter dans certaines conditions. Pendant l'entraînement du commando, un grand nombre d’indigènes ne pouvaient supporter les efforts qui leur étaient demandés en culture physique ou en sport:
(1) Cette méthode provoquerait fréquemment l’apparition de néphrites.
DS
De la même manière, quelques garçons entraînés sur les stades ne purent supporter les fatigues de la piste. Ces faits semblent souligner la nécessité d’une adaptation très progressive à une activité, nécessaire même aux individus les mieux doués et Surtout à ceux qui ont une spécialisation sportive assez poussée.
Les moustiques, si fréquents dans les régions d’altitude moyenne disparaissaient à peu près complètement dans la montagne au-dessus de mille mètres. Dans certaines régions du Cammon, leur nombre relativement faible suffit à entretenir une forte endémicité palustre et des points comme Kam-Keut ou Napé, malgré des situations très différentes, sont connus pour la fréquence des accès pernicieux que l’on y observe. A la saison des pluies, l’eau stagne partout. L'on ne peut que débroussailler par le feu à la fin de la saison sèche ; pratiquement aucune des collections d’eau ne peut être supprimée, les hommes d’un poste ne peuvent être efficacement protégés par des mesures collectives. Seuls servent la moustiquaire, les « Insects Repellent », les aérosols de D. D. T. et la prise prophylactique d’antipaludiques.
D’autres bêtes, de moindre importance pathologique, nécessitent une protection presque aussi vigilante : les taons, partout, viennent piquer dès que l’on stationne quelques minutes ; les cafards, de tous lés coins d’une maison, viennent se perdre dans la soupe où l’on finit par les ignorer, dans les lits qu’il faut refaire avant de fermer la moustiquaire, dans les armoires où ils font plus de ravages que les termites ; ceux-ci contre lesquels le seul ciment armé est une protection ; les araignées, les charançons apparaissent dès qu’existe une réserve de grains ; les sangsues, du sol, arrivent à pénétrer entre guêtres, chaussurés, chaussettes, pantalons serrés à la cheville ou, des arbres, se laissent tomber dans le col de la chemise ; et encore les rats, les souris.
Comme l'alimentation, les trousses médicales avaient été standardisées par les services américains, anglais et australiens. De grands « Containers », « Medical Sets », renfermaient les produits nécessaires à une unité restreinte. Un petit opuscule bleu, « Tropical Diseases » donnait le diagnostic et le traitement des principales affections. La petite trousse « Chirurgical Sets » permettait toutes les opérations d'urgence et de petite chirurgie. Toutes les indications étaient rédigées en anglais ; il se trouvait le plus souvent quelqu'un pour les traduire. Quelques fois pourtant, les parachutistes furent dans la situation où nous étions devant un autre colis dont'toute la notice avait été traduite à l’exception du titre. Nous avions placé un des engins mystérieux qu'il contenait au milieu du terrain de parachutage, en ordre de fonctionnement, une cordelette de plus de cinquante mètres attachée. au déclic. Bien abrités dans un trou, nous avions tiré sur l’autreextrémité de la cordelette. Après plusieurs secondes d'attente,
NET: pren
comme il ne se passait rien, nous avions risqué un œil. Une magnifique flamme rouge nous apprit qu’il s'agissait de feux de signaliSation, Pour eux, ce fut à peu près la même histoire avec la teinture d’iode à diluer dans trois fois son volume d’alcoo!l et qui, appliquée sans cette précaution brûla fort le patient, avec la pénicilline conservée à la température ambiante, et à laquelle un camarade ajoutait un broyat de comprimés de sulfamides. Il ne connaissait heureusement que les injections intra-musculaires, A mon arrivée au commando, une cinquantaine de pots et de fioles non authentifiés étaient écartés des drogues connues. Je ne sais plus qui avait bu le liniment oléo-calcaire. A leur départ, chaque groupe m'apporta ses médicaments. En les rangeant, je trouvais trois cents syrettes de morphine à un grain et demi chacune, un kilogramme de quinine en poudre, le double en comprimés et plusieurs kilogrammes de sulfamides. Il y avait d’honnêtes gens en ce pays où les Chinois échangeaient ce que l’on demandait contre de la quinine et payaient cinq piastres (quatre vingt cinq francs) le comprimé de sulfamides. Ils rendirent aussi une fortune en barres d’argent et en billets de cent piastres dont le commandant qui en avait perdu l’origine se montra fort embarrassé.
Leur richesse en médicaments et le petit opuscule leur avaient semblé des éléments suffisants pour baptiser la caseinfirmerie « Faculté de Médecine de Ban-Nava » et cela masquait un peu leur embarras ; mais ils y fignolaient leurs diagnostics et leurs traitements. Chabou et Sicman firent là le tour de la médecine de troupe, depuis la visite d’incorporation jusqu’à l’exemption de chaussures. Je crois qu’ils y acquirent assez de conscience professionnelle pour se désoler de soigner dans les villages le paludisme avec des comprimés de sel, lorsqu'il ne leur restait rien d’autre à distribuer et pour s'étonner que cela agit comme ils me le racontèrent. Ils virent arriver un médecin avec plaisir. CGhabou paraît s'être lassé des choses médicales au point de n'avoir terminé à son retour ses études de pharmacie qu’il avait abandonnées pour s'engager.
Le livre disait : Dysenterie — sulfaguanidine + émétine, Paludisme — trois jours de quinine, deux jours sans rien, cinq jours de mépacrine, deux jours de plasmoquine. Cela était presque suffisant en complétant par un pansement rapide sur une plaie nettoyée à l’acriflavine et saupoudrée de sulfamides. Quant aux blessures de la tête ou de l’abdomen, n’étais-je pas aussi désarmé qu'eux ?
La majorité des consultants venaient pour des accès de paludisme. Le diagnostic pouvait se faire en voyant le malade qui n’avait plus la force de se présenter au garde-à-vous — nos Laotiens ne perdaient jamais une occasion de S’y mettre — mais restait accroupi frileusement sous une couverture de laine jetée
LES x TS
‘en cape sur ses épaules. La dysenterie amibienne était beaucoup plus rare et je n’en vis jamais chez les soldats de la Goloniale ‘alors que presque tous les parachutistes en souffraient et que beaucoup continuèrent longtemps à en souffrir. La contamination ne venait pas de l'eau — nous bûmes tous des plus infectes — mais plutôt de l'alimentation dans les cases. Pendant la période où ils parcoururent la forêt en vivant sur le pays, ils n’eurent ni le temps ni les moyens de contrôler ni de stériliser la nourriture que les paysans leur offraient, Lorsqu'ils furent installés sur des positions fixes, le mal était fait. Les conditions où nous nous trouvions étaient infiniment meilleures ; nous avions le loisir de faire laver et cuire ce que nous achetions, notre installation, encore ‘que fort primitive, nous assurait un confort relatif, et surtout nous n'avons jamais eu à fournir les efforts épuisants qui leur furent imposés. Par contre, nous souffrions à peu près tous de diarrhée. Très peu d'hommes avaient moins de cinq selles par Jour, les selles classiques de la « sprue » à la période de début. Cette diarrhée n'eut jamais plus d'importance que l’incommodité ‘qu’elle était. J'essayais contre elle de fortes doses de vitamines, du ganidan, le mieux était le sulfate de soude qui, après une forte débâcle, apportait une amélioration passagère. Cette gêne disparaissait en quittant la région montagneuse.
Le capitaine m'avait demandé d'apprendre les éléments du métier d’infirmier à une petite équipe de chasseurs. Je surveillais les cours que leur faisait un infirmier laotien placé là par l’Assistance Médicale. Ge fut un désastre, Mes chasseurs s'étaient d’emblée spécialisés dans le traitement des ulcères de jambe. Ils retiraient avec les doigts l’emplâtre de terre et de tabac que le patient s'était appliqué, inondaient la plaie d'alcool et y versaient ‘un flacon de poudre de sulfamide, Rapidement j'avais mis celleci hors de leur portée. Ils employèrent alors toutes les poudres blanches qu'ils trouvaient. J'avais beau les cacher toutes, ils en découvraient une nouvelle chaque matin, de la quinine à la poudre dentifrice. Il y passa aussi des kilomètres de bandes.
Restait encore le drame de l’herpès. Je n’ai jamais vu tant ‘d’herpès génital et chacun le prenait pour un chancre et n’était qu’à moitié rassuré par le diagnostic. Le moins inquiet de ces consultants fut ce sergent-chef de la Coloniale qui vint m’exhiber un triple chancre syphilitique, heureux d’avoir entendu dire qu’un tel accident est toujours unique. C'est le seul que je vis au Laos et le contage en venait de Saïgon. Malheureusement il n’en est pas ainsi partout et les hôpitaux spécialisés furent toujours et $ont encore largement fréquentés.
En hésitant à dire le nom du mal — on hésite toujours lorsque la seule clinique ne peut demander un peu d'autorité au laboratoire pour prononcer une condamnation —— je revoyais les petits bals de Saïgon dont les entraineuses augmentent leur gain
de la soirée en accompagnant le dernier client et ces deux rues prés du marché où les filles accroupies, serrées épaule contre épaule, ont un groupe blanc au pas des portes, contre le mur noir. J'étais allé là avec un camarade après avoir visité la cabine prophylactique qui distribuait les tubes d'onguent mercuriel qu’elle possédait. Nous avions monté l'escalier aux marches gluantes ; en haut, dans le noir, nous avions trouvé dans des cellules nues un bas-flanc, une table avec une cuvette et une veilleuse à huile, Nous n'avons pas eu la curiosité de chercher si le même broc que nous n'avions pas vu donnait l’eau à tout l'établissement, la puanteur nous chassa avant, à l’étonnement de deux filles timides qui nous suivaient. La même visite à Paksé avait trouvé une maison mieux tenue avec l'avantage d’une maitresse souriante — un sourire tout en or. Dans un coin, deux infirmiers maniaient sans conviction une solution de permanganate et un pot de pommade, Chaque fille venait prendre sa ration du liquide rose dans son broc personnel. Les manœuvres prophylactiques allaient-elles plus loin ? Quant aux hommes, il échappaient chaque fois qu’ils pouvaient au badigeonnage fait avec un petit pnceau. Il faut bien conclure après cela ; non leur suppression, inefficace. Nous torturant en brousse pour trouver comment dire le nom de son mal au petit sous-officier qui attendait avec un peu d'angoisse, plusieurs d’entre nous ont pensé qu'ils n'auraient pas perdu leur temps et ne seraient absolument sortis de leur rôle si on leur avait demandé d'organiser et de surveïller ce que l’on appelle ayec un faux mépris « une maison de tolérance ». Et quelques-uns en furent chargés — heureusement.
Chez nous, le danger était moindre, la prostitution au Laos n'étant entretenue que par des Siamoises, des Chinoises ou des Annamites et uniquement dans les villes. Quelques-uns de nos hommes avaient épousé des filles des villages voisins. Deux Laotiénnes épouses de sous-officier du poste avant la guerre, -avaient rejoint le commando où elles trouvèrent chacune un nouveau mari. Au départ des parachutistes, elles les accompagnèrenrt et revinrent. Elles hésitèrent quelque temps avant d’être re- Cueillies, l’une par un sous-officier, l’autre, qui avait vieilli un peu trop vite, par un soldat. De leurs confidences, je sais qu’elles avaient chacune des enfants que leurs parents élevaient au village et que souvent elles voyaient nos hommes en l'absence de leurs protecteurs. Cette situation rendait la surveillance médicale plus aisée.
J'avais projeté une magnifique tournée de vaccination jusqu’au pays Méo et je profitais du passage du Commissaire Provincial de Thakhek pour l’entreprendre. Malheureusement, un accès de paludisme m’empêcha de dépasser la première étape <t je dus laisser mon infirmier laotien continuer seul, lui deman-
AO
dant d'établir la liste des vaccinés et de la faire signer par les chefs des villages. A l’arrivée à Kam Keut, les bonzes de la pagode prièrent pour nous ; derrière eux, toutes les filles du village en toilettes de fête étaient accroupies le long de la route, nous tendant des fleurs et des bougies de cire sur des plateaux et des coupes d’argent — enfin les fonctionnaires du Muong en veste d’apparat qui n'avait pas dû servir depuis des années. Je passais devant tous la tête bloquée par un torticolis qui me torturait depuis plusieurs heures. J’avalais quelques bouchées de ce que nous offraient les fonctionnaires, quelques gorgées de leurs jarres et m'’enfuyais pour vomir. Pendant quatre jours je restais en proie à un délire presque continu. Chaque matin le Pho-Ban de Kam Keut me faisait porter un poulet cuit à la braise et du riz — chaque matin rien que de woir ces plats je recommençais à vomir. Je repartais à cheval, un coolie me soutenant de chaque côté. Au soir, je n’avais parcouru que la moitié du chemin que nous avions fait à pied en une journée. Je me couchais encore avec l'impression de sentir mon foie sous ma langue. Le lendemain je dévorais une dizaine de mangues et du coup les faisais suivre d’un poulet et de riz avec l’inévitable piment. Par la suite, j’eus l’occasion de vacciner tout mon saoul, mais je ne retrouvais jamais le magnifique itinéraire manqué.
À la fin du mois d'août, je quittais le plateau. Les pluies étaient apparues tardivement mais en quelques jours avaient emporté tous les ponts de la route. Comme tous les camarades qui étaient partis avant moi en s’en disant très heureux, je tournais en rond toute la matinée, Enfin, une heure avant le déjeuner, je regardais une dernière fois vers la frontière et, lui tournant le dos, je passais devant le cimetière dont j'avais enveloppé presque tous les hommes dans un parachute, dernier soin que donne le médecin en brousse. Beaucoup de ceux à qui je venais de dire adieu devaient aller encore les rejoindre.
Les deux cents kilomètres de marche jusqu’à Thakekh, suivi de huït coolies portant mon bagage, deux cents kilomètres sur lesquels j'avais tant craint de devoir faire brancarder les blessés, une demi-journée de camion, une demi-journée d’avion, me ramenèrent en huit jours à Saïgon.
ER Eve