‹ Notes sur le Laos pendant la campagne de 1945 au CammonChapitre 19 sur 21 · BAN NAVA · texte numérisé non relu

BAN NAVA

Le lendemain, un camion me conduisit au kilomètre 95 de Thakhet, au bord d’une prairie. De là, je m’enfonçais dans la forêt avec trois chasseurs laotiens. La piste fait d'innombrables détours pour franchir une colline, trouver un passage à une rivière ou, le plus souvent, parce que des génies se sont manifestés en un endroit que chacun évite depuis. On croirait que chaque arbre chaque rocher a son génie malfaisant. Beaucoup doivent être oubliés avec le temps mais les trajets sont toujours au moins trois fois plus longs qu’il ne serait nécessaire. Leur durée ne peut-être prévue, les Laotiens indiquant des heures là où il faudra des journées et réciproquement. Après une étape de quarante kilomètres environ, nous arrivions à Ban Nava, un peu au-dessus de mille mètres d’altitude.

Une partie du commando parachutiste était cantonné là et attendait avec impatience de pouvoir terminer sa mission pour rentrer en France. D’autres groupes étaient installés de façon semblable dans des villages. Quelques officiers patrouillaient dans la brousse ou tenaient de petits postes de guet avec quatre ou cinq chasseurs laos. La présence de ces hommes ne troublait guère la vie du village. Des constructions sur le modèle des cases servaient, l’une de mess, l’autre de dortoir. C'était là un magnifique lieu de repos que mes camarades ne goûtaient plus. Après être restés trois mois à errer dans la forêt sans recevoir aucun ravitaillement, menant cette vie harassante que nos visiteurs de Séno nous avaient décrite, puis avoir attendu presque aussi longtemps là où ils s'étaient retranchés, tous étaient fatigués, la plupart souffraient de dysenterie et de paludisme, et avaient hâte de pouvoir se soigner dans un endroit plus confortable. L'arrivée d’un médecin leur paraissait bien tardive et ils le dirent. Non trop, car je trouvais immédiatement une large hospitalité dans ce groupe où l’on rencontrait sous le commandement d’un capitaine noble d’'Empire, un étudiant en droit, un en pharmacie, un radio-télégraphiste de métier, un marchand de cycles, un fils de gendarme sans autre profession, un vigneron algérien et un notaire.

Le temps passait à entraîner les hommes. Les questions médicales, banales, se réglaient en un quart d'heure le matin. ‘l'ous les jours à cinq heures nous faisions une distribution de bonbons aux enfants du village. Les parachutistes les avaient prévenus qu’elle n’aurait lieu que s’ils étaient bien lavés. Longtemps avant l'heure ils arrivaient, depuis les touts petits, leur gros ventre en avant des pans de leur manteau en cotonnade en forme de lévite,

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le crâne rasé sauf le toupet protégeant la grande fontanelle, jusqu'aux fillettes portant déjà le dernier-né de la famille amarré au dos par une écharpe de soie nouée en bandoulière. Nous passions l'inspection et après avoir constaté que personne ne s'était tant graité la peau dans la montagne depuis des générations, nous lancions par poignées des bonbons dont nous possédions de pleines touques. Cela déclenchait une bataille comme autrefois aux sorties de baptême à la porte de nos églises. Parfois un bébé basculait par dessus l’épaule de sa sœur qui le tirait à grand peine hors dé la mêlée, Cette distraction était interrompue par le retour des buffles dont la course dispersait les enfants et nous plus vite encore. C’était là le principal fait de la journée avec les trois repas. Le journal pris à la radio nous intéressait beaucoup moins. Nous nous trouvions chez nous dans ce village dont les habitants n'avaient vu aucune invention moderne avant notre arrivée. La femme laotienne d’un camarade se faisait une gloire pour être allée une fois au cinéma à Hanoï. Depuis dix ans, elle le racontait mais s’effrayait la nuit de la phosphorescence des éléments d’un panneau de signalisation que son époux gardait dans leur chambre. Avant de se coucher, elle les voilait d’une écharpe.

Une fois par mois, la radio annonçait la date du parachutage. Nous préparions les feux de balisage du terrain. Les Laotiens entendaient le bruit des moteurs longtemps avant nous et tout le commando et le village étaient sur le terrain lorsque l’appareil surgissait dans la vallée. Le Pho Ban de Ban Nava avait acquis une connaissance très sûre de l'opération et hurlait de rage lorsque l'équipage avait mal jugé du vent ou approuvait avec enthousiasme lorsqu'il prévoyait la chute des « Containers » sur la rizière. Les Européens portaient là, comme à l'habitude, le sarong indigène, les Laotiens étaient en uniforme complét. Un jour où l'appareil tournait sans rien lâcher, le capitaine nous hurla de nous montrer pour le rassurer sur notre présence. L’apparition de sauvages à moitié nus au milieu des soldats dut produire l'effet voulu car, aussitôt, les colis descendirent. L'appareil faisait un dernier passage en rase-mottes, balançait des ‘ailes et sur cet adieu, remontant d’une chandelle la pente de la môntagne, disparaissait derrière la cime. Sur le sol les vastes coroïlles blanches recouvraient le. courrier, les vivres et les médicaments du mois. Pendant tout mon séjour dans cette région — et mainr tenant il doit en être de même — ce fut le seul moyen possible de ravitaillement, Au début, les Annamites oommandaient ska route ; plus tard, après le passage de quelques convois, nos ponts de fortune furent emportés par les crues des rivières. Il arriva qu’une erreur nous valut un parachutage uniquement composé de graisse végétale. Les vivres de réserve étaient presque épuisés - &u parachutage suivant que nous atténdions avec impatience. Une deuxième erreur le fit uniquement de tabac. Un envoi supplé:

mentaire arriva heureusement avant que nous soyons trop las du riz, des pousses de bambou et du buffle.

Nous étions là au centre de la province du Cammon, une des. régions du Laos les plus cruellement marquées par la domination siamoise. Là, cette marque n’est pas dans la destruction de monu- . ments comme à Vientiane ou Luang-Prabang dont on juge la. splendeur de naguère à l'importance des ruines ; elle perdure sur l'homme. S'il existe de beaux villages dans la montagne ou sur les plateaux, entourés de rizières généreuses, d'immenses espaces. sont vides ou bien l’on n’y rencontre que des hameaux dont les quelques habitants sont couverts de gale et mortellement impaludés. L’indolence laotienne perd là son aspect charmant et au fond se perd simplement n’étant peut-être plus que le fatalismeapeuré d’un peuple vaincu. Pourtant l’on sait encore rire dans. ces cases croulantes et accueillir le passant. Mais déjà nul n’y sait plus danser, ni tisser, que des cotonnades ét l’on n’y fabrique plus que les objets indispensables sans les orner. L’exis— tence est très dure de ce « kénoc », paysan enfermé dans la forêt le terrorisant de ses innombrables génies auxquels il arrache péniblement un coin de pente pour faire son « rai » (1) dont une récolte de riz ou de maïs épuisera la fécondité pour deux ans. La viande est pour lui un luxe rare et il se préoccupe plus de se protéger du tigre ou des troupeaux d’éléphants que de chasser, la forêt le menace sans le nourrir. C’est là presque l’exception pour le- Laotien, cela a toujours été l'existence du Kha ; mais, le long de la piste déserte, n’y a-t-il pas place pour d’autres villages prospères ; n’y en eut-il pas dont la brousse a dévoré les ruines plus. vite qu’elle ne l’a fait pour les temples de la Voie Royale ? Reste l’espoir qu’un jour les minerais de la montagne et les essences. de la forêt fassent renaître le Cammon. Mais il faudra alors protéger le village où se maintient le vieux Laos dans les grandes cases. autour de la pagode qui garde peut-être le secret de l’ancienne: splendeur thaïs et celui de sa renaissance possible.

Dernier arrivé au commando et médiocrement, à pied, j’em connus bientôt toute l’histoire et toutes les histoires que l’on répétait après la brusque disparition du soleil, pendant le dîner et tard dans la nuit du dortoir où des tiges de bambous fichées. en terre au travers du plancher soutenaient les toiles de tente qui étaient nos lits.

J'écoutais leur histoire ; à eux de la conter qui la regrettent. maintenant ou sont repartis la poursuivre, quête vaine de toute

() Terrain situé sur une pente naturellement irriguée où l’on incendie la brousse à la fin de la saison sèche pour semer le riz d’une saison, Cerai ne peut être réutilisé avant deux ans, temps nécessaire à la réapparition de l’humus. | :

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une vie et réalisant assez pour donner la substance de plusieurs. Nous ne nous étions rencontrés que pour parcourir ensemble la piste de Ban-Nava à Ban-Phala, puis la route de Lacsao à Napé, peut-être même uniquement pour nouer une amitié d’une nuit avec Viguier. Toute une nuit je marchais à côté de lui et il ne se tut qu’au voisinage des villages où il ne fallait pas donner l'éveil. Il me raconta sa campagne et ses projets. Au matin, il fut le premier camarade que j’enveloppais dans une moitié de parachute avant que le commando le couche dans le cimetière de Napé. Et avec lui ce jour-là, trois de nos chasseurs laotiens ; puis les corps des Français massacrés là le 9 mars et ceux que nous retrouvions longtemps après, épars dans la forêt, des premiers hommes parachutés là. Le plateau avait été pris et perdu trois fois avant notre retour. |

Des sous-officiers de la Coloniale et un capitaine relevèrent le commando. Le détachement du 2° Corps Léger d’Intervention qui l’avait aidé à Napé v fut maintenu. Je restais avec eux.

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