Préface de Cronucell, p
3. C'est ainsi que V. Hugo lui-même a commis trois erreurs dans cette phrase: « Plusieurs ont créé des mots dans la langue; Vaugelas a fait pudeur; Corneille, Incaincu; Richelieu, généralissime. » {Litt. et Phil. mêlées, 219.) Vaugelas lui-même attribue à Desportes le mot pudeur, qui se trouve aussi dans
ment en créant des mots, mais encore en accueillant et en contribuant à répandre les mots récemment créés par d'autres.
On trouvera aussi dans cette étude beaucoup de mots pour lesquels Victor Hugo n'aurait pas accepté le nom de néologisme. Ce sont des mots oubliés depuis plusieurs siècles, et qui, grâce à lui, reparaissent au jour. Pour le lecteur qui ne connaît pas Tancienne langue, ce sont bien des mots nouveaus. D'ailleurs, Victor Hugo n'est peut-être pas toujours bien sûr que tel ou tel mot employé par lui ait existé au moyen âge ou plus récemment. Comment pouvons-nous savoir s'il a pris creuseur dans les Grandes Chroniques de France, ou dans Voltaire, ou s'il Va tout simplement tiré lui-même du verbe creuser? Il est bien probable que dans plus d'un cas la coïncidence entre la vieille langue et la langue nouvelle ne fait qu'affirmer la légitimité de ces innovations.
Il me semble que ce ne sera pas non plus forcer trop le sens du mot néologisme que de citer des mots créés depuis longtemps, employés même par de grands écrivains, mais trop peu usités encore pour faire véritablement partie de la langue. Mercier fait entrer dans sa Néologie ' beaucoup de mots employés par Voltaire . Plusieurs de ces mots sont encore des néologismes chez Hugo. On peut au moins mentionner les mots qui, à l'époque où Victor Hugo les écrivait, n'avaient pas encore été admis dans \q Dictionnaire de l'Académie*.
Montaigne (L.). Invaincu, que Ton trouve dès le XIV siècle, a été employé par Ronsard. (H. D. T.) Enfin Agrippa d'Aubigné s'est servi avant Richelieu du mot géncralissime. (H. D. T.)
^. Paris, 1801.
' 2. Je laisserai de côté les mots ausquels Hugo donne un sens différent de leur sens habituel, ainsi que ceus qui appar-
Si ron restreignait, au contraire, le sens du mot néologisme, et si on ne l'appliquait qu'aus mots n'ayant aucun passé, on peut penser que celui qui dresserait une liste complète des néologismes de Victor Hugo n'arriverait pas à un nombre bien considérable. C'est du moins l'opinion qu'on peut avoir en rapprochant les uns des autres des passages écrits à diverses époques de la vie du poète .
En 1820, Victor Hugo venait délire \es Méditations, et l'un des défauts qu'il y trouvait, c'était le néologisme : « Je lus en entier ce livre singulier ; je le relus encore, et, malgré les négligences, le néologisme', les répétitions et l'obscurité que je pus quelquefois y remarquer... » {Litt. et Phil. mêlées ,9'^.) Il écrivait en 1826, dans la seconde préface des Odes et Ballades : (( Le néologisme n'est d'ailleurs qu'une triste ressource pour l'impuissance. Des fautes de langue ne rendront jamais une pensée, et le style est comme le cristal, sa pureté fait son éclat. » (P. 27.) En 1834^ dans la préface de Littérature et Philosophie mêlées (p. 21-22), il proteste contre ceus qui ont mal compris l'intention et l'œuvre de la nouvelle école. Il affirme la nécessité où Ton setrouvaitdedonnerau XlX^'siècle, après la langue philosophique du XVIIP, une langue poétique. Mais ce n'est pas en forgeant des mots qu'on y est arrivé, c'est en mélangeant la langue, « selon cer-
tiennent soit à l'argot, soit ans langues techniques, soit au langage très familier. V. Hugo, par exemple, parlant de la cathédrale de Châlons-sur-Marne {R/dn, I, 39), dit que les sculptures de François P'' sont n cinina/'gouillècs de badigeon jauneo, et que (f toutes les nervures des voûtes sont peinturlurées », Sauf deus ou trois exceptions, je n'examinerai pas les mots de cette catégorie.
1. Victor Hugo entent sans doute par là autre chose que le néologisme de mots.
taines doses^ avec la fange féconde des viens « mots du XVP siècle ». Il ajoute : « L'opération d'ailleurs s'est accomplie, on le voit bien maintenant, selon les lois grammaticales les plus rigoureuses. La langue a été retrempée à ses origines. Voilà tout. Seulement, et avec une réserve extrême, on a remis en circulation un certain nombre d'anciens mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaus. Or, ce sont les mots nouveaus, les mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies . D'autres, tombés en banalité et détournés de leur vraie signification, ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans le sens propre. » Ce passage montre que V. Hugo n'applique pas aus viens mots remis en usage ce qu'il dit du néologisme. La suite de cette étude montrera que beaucoup de mots, qu'on pourrait croire nouveaus, sont en réalité des mots delà vieille langue. Quelques-unSj certainement, n'ont pas été d'un usage général, mais Victor Hugo n'est pas cependant le premier à les employer. Le nombre des mots qui n'appartiennent qu'à lui restera peu considérable.
C'est en 1834 aussi que Victor Hugo disait du marquis de Mirabeau, père de l'orateur: «L'on ne peut se figurer sous quel style à la fois plat et bouffi, lourd et traînant en" longues queues de phrases interminables, chargé de néologismes au point de n'avoir plus nulle cohésion dans le tissu. . . se travestissait l'originalité naturelle de cet étrange écrivain. » [Litt. et PhiL mêlées, 418.)
En 1838, Victor Hugo proteste contre les prétentions de la loi qui veut imposer à la langue les
appellations du système décimal : « De LorchàBingen, il y a deus milles d'Allemagne, en d'autres termes quatre lieues de France, ou seize kilomètres dans l'affreuse langue que la loi veut nous faire^ comme si c'était à la loi de faire la langueV » (Le Rhin, I, 278.) Il traite de barbarismes les mots nouveaus dont se servent les sciences politiques: « Voici qu'une quatrième époque climatérique semble se déclarer pour Cologne. L'esprit du positivisme eA de Y utilitarisme, comme parlent les barbares d'à présent, la pénètre et l'envahit. » {Le Rhin, \, 166.) Il souligne le moitouriste, qu'il lui arrive même d'écrire à la façon anglaise, tourist. Il l'écritquelquefoisentre guillemets. Il est vrai que le plus souvent il l'emploie tout naturellement. C'est un néologisme auquel il est résigné \ En 1846, il estscandali.se d'entendre un nouveau député employer le mot moderniser '; « L'un d'eus soutenait que Paris s'embellissait prodigieusement, grâce ans architectes de bon goût qui modernisaient {sic) les anciens édifices.)) [Choses vues, 160.)
Le livre cinquième de Napoléon le Petit est intitulé le Parlementarisme. Mais le mot n'est pas de Victor Hugo, et l'emploi de ce néologisme est une ironie : (c Qu'est-ce que c'est que ça, la tribune? s'écrie M.Bonaparte Louis ; c'est du «parlementarisme ! » Que
1. Francis Wey proteste aussi contre l'obligation légale d'employer ces mots, en effet bien mal formés: a Personne n'a le droit de changer tout un langage^ de supprimer et de créer de vive force des séries entières de mots. » {Remarques sur la langjie Jrançaise, II, 68.) La victoire, encore aujourd'hui, est loin d'être acquise aus termes officiels.
2, Le Rhin, \, WA; II, 27, etc.; Alpes et P;/rùnèes, 193. Le mot touriste a été admis par l'Académie en 1878.
TrXe mot avait été employé en 18:34 par Balzac dans la Recherche deV Absolu. (DelbouUe.) L'Académie l'a admis en 1878.
dites-vous de parlementarisme ? Parlementarisme me plaît. Parlementarisme est une perle. Voilà le dictionnaire enrichi. Cet académicien de coups d'État fait des mots. Au fait, on n'est pas un barbare pour ne pas semer de temps en temps un barbarisme. » [Napoléon le Petit, p. 213.) Et un peu plus loin : a Parlementarisme es tune trouvaille. Jedonnema vois àM. Louis Bonaparte pour le premier fauteuil vacant à l'Institut, Comment donc ! mais il faut encourager la néologie ! Cet homme sort du charnier, cet homme sort de la morgue, cet homme a les mains fumantes comme un boucher, il se gratte l'oreille, sourit et invente des vocables comme Julie d'Angennes. » On n'avait pas attendu le coup d'État du deus décembre pour créer des mots barbares : c'est de l'année 1832 qu'il est question dans cette phrase des Misérables (V, 69) : « Un autre signe de ce temps, c'était Tanarchie mêlée au gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). »
Ce souci de la pureté de la langue ne s'amoindrit jamais chez Victor Hugo. Il écrit encore en 1874 : (( On a de nos jours inventé un barbarisme curieus, les stylistes'. )) {Mes Fils, dans le quatrième volume d'Actes et Paroles, 378.)
Quand il emploie des mots qui lui semblent un peu risqués, il lui arrive plusieurs fois de s'en excuser d'une façon plus ou moins explicite. Il dira par exemple : « Ses formes qui avaient un développement pour ainsi dire herculéen'... » {Bur/ Jargal, 46.)
1. Littré attribue le mot à M. Desehanel, Phjisiologie des écrivains et des artistes.
2. On trouve au XVI» siècle herculèan (H. D.T). M. Delboulle cite une expression de Noël du Fail où se trouve la forme
Dans une note de la préface des Odes et Ballades (p. 19), il imprime en italique le mot hyper antique \ peut-être, il est vrai, plutôt par ironie que par hésitation à employer le mot : « Il sera sans doute permis de faire observer ici aus hypercritiques que le vrai talent regarde avec raison les règles comme la limite qu'il ne faut jamais franchir, et non comme le sentier qu'il faut toujours suivre. oDans la préface de Lucrèce Borgia (p. 5), il n'ose se permettre le mot bilogie : V Dans la pensée de l'auteur, si le mot bilogie n'était pas un mot barbare, ces deus pièces * ne feraient qu'une bilogie sui yeneris, qui pourrait avoir pour titre le Père et la Mère. » Dans une lettre du 6 juillet 1830, adressée à Eugène Pelletan, il emploie le mot réflêchisseur , mais sans doute en le soulignant, carie mot est imprimé en italique': « Comme tous les réjléchisseurs éminents, vous avez deus grands côtés; par un de ces côtés, vous êtes philosophe; par l'autre vous êtes poète. » [Correspondance, II, 18.) Il ne hasarde qu'avec précaution le mot circumparisien : « La ligure de ce qu'on pourrait appeler la vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle. >^ {Les Misérables, 1, 2223. j II s'excuse d'employer le mot inarrêtable : « Le progrès inarrêtable, qu'on nous passe le mot, le livre imperdable, tel est le résultat de l'imprimerie. » {^William Shakespeare, 173.) Il écrit dans les Travailleurs de la
herculien. Le mot herculéen a été admis par l'Académie en
1. H'/percritique avait été employé par Ménage, par Boileau, par Voltaire. (L.) L'Académie l'a admis en 1835.