‹ Notes sur le néologisme chez Victor HugoChapitre 55 sur 55 · L'Homme qui rit, I, 25; II · texte numérisé non relu

L'Homme qui rit, I, 25; II

[VHomme qui rit, I, 440) C'est aussi en parlant d'une servante anglaise, qu'il emploie dans les Misérables le mot scrobage : « L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et s'abrutir comme une servante anglaise, qui aie calus du scrobage aus genous. » (1, 244.) Ce n'est pas un mot anglais qu'il emprunte, c'est un dérivé formé avec un suffixe français.

Peut-être un des emprunts les moins justifiables estil remploi qu'il fait du mot street dans cette phrase : « Nous traversâmes plusieurs de ces rues hautes de Saint-Pierre-Port où l'herbe pousse et nous descendîmes une street^ assez large. » {Choses vues, 357.) Ce n'est pas sans doute seulement parce qu'il parle d'une rue de Guernesey qu'il se croit autorisé à employer ce mot ; il veut probablement surtout éviter de répéter le mot rue.

De l'italien il tire le verbe seburler (se moquer) qu'il emploie dans Le Rhin et dans Les Misérables : « Et ce niais se hurlait de moi ! » [Le Rhin, I, 356.) « Il s'en hurle de ta république. » {Les Misérables , III, 219.) Il faut convenir que le mot n'était pas très nécessaire. Encore moins indispensable était le mot pasticcio : (( Voici l'architecture mazarine, le mauvais pasticcio italien des Quatre-Nations. » (Notre-Dame de Paris, I, 287.) Le mot francisé pastiche est dans le Dictionnaire de l'Académie depuis 1762.

Victor Hugo fait un assez fréquent usage du mot trabucaire ou traboucaire :

Reybell le traboucaire Prend Foukl pour un curé dont Sibour est vi-

[caire.

{Châtimenta, 229.)

L'homme en ces monts naît trabucaire.

{Chansons des Rues et des Bois, 356.)

Cf. Année terrible, 74, 380.

Le mot paraît à première vue venir d'Espagne et en effet il est bien d'origine espagnole, mais à peu près comme scrobage es,t d'origine anglaise. Victor Hugo le tire du mot trabuco, espingole, fusil court à canon évasé. Mais le mot français n'a pas en espagnol d'équivalent exact.

Pour terminer ce rapide examen de quelques emprunts aus langues modernes^ il faut dire un mot du néologisme gamin. Ce n'est pas que Victor Hugo ait introduit ce mot dans la langue. Il n'a pas eu à l'emprunter à la langue allemande, d'où le mot nous est probablement venu. Il se vante seulement de l'avoir introduit dans la langue littéraire : « Ce mot, gamin, fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C'est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé. » {Les Misérables, III, 21.) Si le scandale fut vif, il ne dura pas longtemps, puisque, dès 1835, ce mot était admis dans le Dictionnaire de l'Académie. Mais Victor Hugo se fait tort à lui-même, et c'est près de quatre ans plus tôt qu'il avait employé le mot, dans Notre- Dame de Paris ^ : a Une troupe d'enfants, de ces petits sauvages va-nu-pieds qui ont de tout temps battu le pavé de Paris sous le nom éternel de gamins..., accourait vers le carrefour où gisait Gringoire. » (I, 117.) Victor Hugo se trompait en croyant le mot si ancien, mais il se trompait aussi en croyant l'avoir

1. A moins que le texte des premières éditions n'ait été différent.

imprimé le premier . Le mot se trouvait en 1801 dans un dictionnaire qui eut un grand succès, le Dictionnaire Universel de Bo'iste. (H.D.T.)

Nous avons le droit de demander que les néologismes littéraires remplissent deus conditions. L'une c'est d'être formés suivant les lois ordinaires de la langue, l'autre c'est d'être nécessaires ou tout au moins utiles.

La disposition que j'ai adoptée dans la longue liste qui précède permet de voir que, chez Victor Hugo, la première condition est habituellement remplie. Je n'ai pas choisi de parti pris les mots qui m'ont paru les meilleurs : j'ai cherché, au contraire, en mêlant aus mots véritablement bons et utiles un assez grand nombre de mots douteus ou franchement mauvais, à donner une idée exacte de la question. Mais la plupart du temps les critiques peuvent porter sur l'utilité du néologisme, non sur les procédés de formation. Dans beaucoup de cas, la légitimité du mot employé se fonde non seulement sur le bon emploi du suffixe ou du préfixe, mais sur un rapprochement avec des mots de même racine ou de sens analogue. Si des werhes entraîner, agrandir, on a tiré les substantifs entraînement, agrandissement, pourquoi traîner, grandir ne donneraient-ils pas traînement, grandis^ement ? Pourquoi, à côté de survenir n'aurait-on pas survenue comme venue à côté de venir ? Voiturée n'est-il pas justifié ^diV charretée, singesse ipar tigresse, moustachu par barbu, eschylien, racinien par cicéronien ? Des mots comme a:^uré, éploré, n'appellent-ils pas des verbes comme s'azurer, s'éplorer ? Grâce à son instinct très sûr, à son respect pour la pureté de la langue.

Victor Hugo n'a jamais créé de ces mots monstrueus qu'onvoit apparaître en foule chez quelques écrivains médiocres.

Mais tous ces mots si bien formés étaient-ils nécessaires ou utiles? C'est ce qui apparaît moins clairement. D'abord il en est un certain nombre qu'on peut sacrifier sans scrupule, Victor Hugo ne les ayant probablement pas^ lui-même, pris au sérieus. Nous l'avons vu en passant, il cherche souvent à donner, dans Notre-Dame de Paris, une impression d'archaïsme par l'emploi de certains mots inusités, qui n'ont pas, sans doute, appartenu à l'ancienne langue plus qu'à la nôtre, mais qu'il n'a pas la prétention d'introduire dans la langue moderne. C'est à cette intention qu'il faut attribuer l'emploi de mots comme écolerie, neptunerie, rapinier, étqffêment.

Ailleurs, il plaisante évidemment^ et les mots qu'il forge sont de ceus qu'on prononce en souriant, en sachant bien qu'on fait un barbarisme. C'est ainsi qu'il fait employer par M. Gillenormand le mot tyranne et qu'il emploie lui-même dans une lettre, le mot vieil- Larde. Le mot savantasserie est appelé par le mot savantasse, et complète bien l'expression dédaigneuse que voulait trouver le poète. Dans une phrase de L'Homme qui rit, hippocratiser est attiré pa.r pindariser, et il entre dans les habitudes de langage que l'auteur prête à Ursus d'employer des mots comme j'ube ou ratiociner. Dans Le Rhin, enferrasse, vient s'opposer à enterré; dans Napoléon le Petite gobebaleines fait pendant à gobe-mouches. Des composés comme tenailles-tonnerres o\i pinces-éclairs ne sont pas formés avec plus de sérieus que perruque-soleil.

C'est bien souvent par l'antithèse que s'explique le

néologisme. Nous venons d'en voir deus exemples ; on pourrait en trouver bien d'autres. Un enchanté ne vient que pour s'opposer à un désespéré; l'entouré forme antithèse avec l'entourage, les extorqués avec \esextorqueurs, \qs foudroyés avec les foudroyants, la regardée avec la voyante. Croyeur s'oppose à croyant, achetable à vendable. Le mot demi-brute est formé sur le modèle de demi-dieu qui se trouve dans le même vers. En trois passages différents, le mot toute-puissance autorise l'emploi des mots toute-ignorance, toute-innocence., toute-tendresse. Souffre-joies se justifie par la nécessité de s'opposer à souffre-douleurs; trompe- l'oreille est employé à côté de trompel'œil . Et probablement Victor Hugo n'aurait pas emprunté au latin le mot asinal, s'il n'avait eu besoin d'opposer le personnage asinal au personnage équestre, Sancho Pança à Don Quichotte.

Il est certainement aussi beaucoup de mots dont Victor Hugo s'est servi parce qu'ils lui semblaient, dans un cas donné, convenir à l'idée qu'il voulait exprimer, mais qui, dans sa pensée, n'étaient nullement destinés à prendre place dans le lexique français. C'est le cas de la plupart des composés formés par apposition, comme constitution-gibet, lampe-étoile, palais-prison. C'est le cas de beaucoup d'autres composés. Il lui a plu de personnifier la peine de mort dans l' homme-guillotine et la guerre dans l'hommechassepot : il n'a évidemment jamais pensé à imposeices mots à la langue. Le verbe s'enti'escalader donne une fois l'expression exacte de l'idée du poète : il est peu probable que souvent une idée semblable doive appeler le même mot. Victor Hugo appelé l'homme le pâle choisisseur de redoutables routes ; ce mot

choisr'sseur conviendrait parfaitement à riiomme, sans cesse obligé de choisir; mais cet acte est devenu chez nous tellement habituel, inconscient même la plupart du temps, que jamais un mot ne paraîtra nécessaire pour désigner ceus qui choisissent, et c'est seulement en parlant d'un chois suprême que Victor Hugo s'est servi d'un mot inusité. En analysant d'autres néologismes on trouverait qu'ils convenaient au cas où Victor Hugo les a employés, qu'ils ne convenaient qu'à celui-là, et que ce serait en abuser que de les appliquer à d'autres idées.

Mais parmi les mots inusités ou peu usités qu'emploie Victor Hugo, il en est un bon nombre dont la généralisation serait plus légitime et qui mériteraient de prendre plus solidement place dans notre lexique. D'abord, c'est une forte prévention en leur faveur que d'avoir existé dans l'ancienne langue. Le Dictionnaire de Godefroy nous révèle ainsi l'existence en viens français des mots achetable, blanchis sèment , boiteusement, dentu, dignifîer, s' entretrahir, s'éplorer, farouchement^ hideusement, jugeur, maudisseur, regardable, regardeur, rougeoyer, sauteler, survenue, tourmenteur, traînement , trahisseur , et de beaucoup d'autres. Le Dictionnaire de Littré et celui de MM. Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, nous en donnent encore beaucoup d'autres, comme armurerie, douteur, écheveler, s' entreheurter, ressayer, revouloir, etc. Beaucoup de ces mots se maintiennent au XVI*^ siècle, et ne doivent leur exclusion qu'au purisme exagéré des époques suivantes. Quelques-uns, sans être admis dans le Dictionnaire de l'Académie, traversent cependant assez honorablement les deus siècles d'épuration. Douteur arrive à Victor Hugo en

passant par Pascal et Voltaire. La langue si riche du Xyif,..siècle, . dans laquelle Victor Hugo se félicite d'avoir puisé, lui avait réellement fourni des mots expressifs et bien formés, comme égorgement, égorgeur, /latsseiir, regermei% enjiévrer, perverlisseur. Tous les écrivains du XVII* et du XVIII*^ siècle n'ont pas été des puristes : l'autorité deM'"'' de Sévigné peut bien nous faire accepter des mots tels que repétrir ou tambourinage. Dimi)aiant, emparadiser^ datent au moins de la même époque. Tallemant des Réaux a employé arrangeur. Voltaire a probablement créé cabalant, abrutisseur, racinien : il a créé bien d'autres mots, et pourtant, en théorie, ou dans les critiques qu'il adressait à autrui. Voltaire était puriste à l'excès. Beaumarchais a repris les vieusmots enfiéorer^jugeur. Enfin, mots anciens ou mots nouveaus, la Néologie de Mercier contient plus de vingt de ceus qui figurent dans notre liste.

Je ne fuis ici que rassembler quelques-unes des notes qui accompagnent cette liste. Je n'ai donc pas besoin de multiplier des exemples qu'on peut trouver facilement. II est bon de le faire reuiarciuer pourtant, Victor Hugo n'a t'ait que suivre, et même d'un peu loin, le mouvement qui, dans notre siècle, tendait à élargir le lexique, à y faire rentrer une partie de mots que nous avions perdus, à l'enrichir de créations nouvelles. Beaucoup de mots, archaïques ou nouveaus, apparaissent presque en même temps chez lui et chez d'autres écrivains. La question d'antériorité n'a pas ici grande importance. La comparaison des dates ne peut prouver que le dernier venu ait imité les autres. II est plus simple de penser que plusieurs ont trouvé le même mot pour exprimer la même idée. Ce qui le

prouve, ce sont quelques légères différences de forme. Sainte-Beuve dit dêdalien, Victor Hugo, dédaléen. Victor Hugo écrit madvigalesque, et pourtant M™^ de Staël avait employé madrigalique.

On trouve donc chez Victor Hugo peu de mots qui ne soient pas justifiés historiquement. Cependant ce ne serait pas encore une preuve suffisante de leur utilité. Un reproche qu'on serait tenté de faire à beaucoup, ce serait de coexister avec des mots tirés du même radical à l'aide d'un suffixe de même valeur, et par conséquent de faire double emploi. Ainsi, pourquoi acclimatement auprès di acclimatation ; blanchissement auprès de blanchiment, sans parler, naturellement, de blanchissage; soudage à côté de soudure; rougeoyer auprès de j'ougir; sauvagisme auprès de sauvagerie; réacteur auprès de réactionnaire? D'abord, on pourrait répondre qu'à l'époque où Victor Hugo a employé tel ou tel mot, la forme qu'on a préférée depuis n'avait pas plus que l'autre pris place dans la langue. Acclimatation n'a été admis par l'Académie qu'en 1878. Angliciser n'est pas admis encore, et n'a d'autre titre pour être préféré à anglaiser que l'analogie avec d'autres mots de sens correspondant'. Imputréfiable n'est pas français^ mais si imputrescible a été employé au XIV* siècle, l'Académie ne l'a admis que dans la dernière édition du Dictionnaire. Réacteur est plus ancien que réactionnaire, et la fortune de ce dernier mot est relativement récente. Mais surtout, même avec des suffixes logiquement équivalents, Tusage peut établir des différences arbitraires, sans doute, mais très réelles. Acclimatation ne désigne que l'action d'acclimater, et

1. Il faut ajouter pourtant que le mot anglaiser a pris un sens tecfinique qui devait nuire au sens général.

Victor Hugo voulait exprimer celle de s'acclimater. Le mot blanchiment désigne particulièrement l'action de blanchir un mur, une étoffe, de nettoyer l'argenterie. Il était difficile de se passer du mot blanchissement, et de dire le blanchiment des ombres. Le mot soudure désigne d'ordinaire l'alliage qui sert à souder, ou l'endroit auquel deus objets se trouvent réunis par cet alliage. Il est plus rare qu'il exprime l'action de souder, et surtout on ne peut guère le faire passer du sens propre au sens figuré. Victor Hugo a employé fractionnel quand nous avons depuis longtemps fractionnaire. Wza^ fractionnaire a été accaparé par l'arithmétique. Quant au mot sauvagerie, l'abus qu'on en a fait, l'idée nouvelle qu'on y a introduite, rendaient un mot nouveau presque nécessaire pour exprimer l'état sauvage. Le verbe rougeoyer éveille l'idée d'un objet qui prent une teinte rougeâtre plutôt qu'une teinte rouge. Nous donnons un double sens au mot compagnon : le mot compagne ne pouvait se prêter à cette double acception, et le barbarisme compagnonne était indispensable. Enfin, le mot bergerade est un mot si naturel pour exprimer un poème, un tableau pastoral, qu'on peut se demander si vraiment Victor Hugo est bien le premier à l'employer, et si berger^ie a toujours été seul usité dans ce sens.

Quand un mot est réellement l'expression d'une idée, la meilleure preuve de son utilité, c'est la difficulté de le remplacer par un synonyme. Que pourrions-nous substituer à moustachu ? Quel équivalent, même approximatif, pourrions-nous trouver aus mots coudoiement, douteur, embellisseur, jugeur ? Un adverbe comme béatement n'est-il pas aussi utile que l'adjectif qui y correspont ? On en pourrait dire autant de plu-

sieurs autres adverbes, qui valent mieus, évidemment, que les locutions par lesquelles on les remplace. Je n'ai pas osé mettre dans une liste qui ne devait contenir que des mots nouveaus ou peu usités le mot coquettement. Pourtant, quoique Jean-Jacques Rousseau et plusieurs autres l'aient employé avant Victor Hugo, l'Académie ne l'a pas encore admis. L'Académie française montre à l'égard des néologismes une prudence qu'on ne saurait blâmer, puisqu'elle évite souvent ainsi d'avoir à rayer un mot trop facilement accueilli. Mais comme elle finit toujours par admettre les mots décidément reconnus utiles et viables, on peut penser que plusieurs mots créés ou répandus par Victor Hugo prendront place dans la prochaine édition du Dictionnaire. Mon intention, en commençant cette étude, était de chercher si Victor Hugo était ou non néologue, et comment la pratique s'accordait chez lui avec la théorie. Je crois que rien ne nous autorise à lui reprocher la moindre contradiction. Si nous laissons de côté les mots créés pour une seule fois, destinés à ne pas sortir de la phrase dans laquelle ils apparaissent (et ces mots sont en somme peu nombreus), la plupart des mots employés par Victor Hugo ont une existence antérieure. A peu près tous sont logiquement et régulièrement formés, de façon à ne jamais donner l'impression d'un barbarisme. Victor Hugo a été, dans la pratique comme dans la théorie, hostile aus mots forgés, et s'est gardé le plus possible d'altérer la pureté du lexique. Ce n'est pas dans la création des mots, c'est uniquement dans l'art de les associer que consistent la richesse et l'originalité de sa langue.

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