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XVI II

PRODUCTIVISME

La société automate, formules d'automatisme et raison d'être des secousses sociales.

La liberté humaine réelle, dans le sens absolu qu'on y attache ordinairement, est un mythe; cela n'est aucunement douteux pour un esprit scientifique (i). Mais la fatalité des lois qui nous régissent et qui est si évidente chez la bête, chez le sauvage ou chez l'enfant, est tellement diluée chez l'homme instruit par l'immense quantité de faits et de pensées, d'idées et de sensations qu'il a emmagasinés et dont sa dernière pensée ou sa dernière action émane que nous découvrons difficilement ce qu'il peut y avoir de fatal dans la production ou l'accomplissement de celles-ci. Pourtant chacune de nos pensées a une cause et non seulement nous pouvons retrouver les causes de nos propres pensées, de celles des personnes avec qui nous sommes en communauté d'idées et constater ainsi que des lois certaines président à leur élaboration, mais encore la statistique nous prouve la constance et la fatalité de ces lois. Les suicides, les duels, les crimes, les mariages, etc., qui ont l'apparence d'actes commis volontairement, apportent tous les ans leur contingent déterminé au budget de la société. C'est ainsi que nous connaissons d'avance ce que feront, à cet égard, un certain nombre d'hommes pris en bloc et nous connaitrions tout aussi bien n'importe laquelle de leurs actions le jour où elle deviendrait l'objet des recherches de la statistique, car il n'y a aucune raison pour savoir déterminer les unes plutôt que les autres. Nous savons ce que penseraient un millier

(1) Voir mon discours sur le Rôle de l'électricité dans les phénomènes de la vie animale, page 58, Bruxelles, Hayez, 1894, et Science contre Rdigion, chap. V, Bruxelles, Mayolez, 1879.

d'hommes à qui nous laisserions la faculté de penser blanc ou noir, tout comme nous savons le chiÔ're que nous donnera un millier de coups de dés joués au hasard sur une table.

Les actes volontaires des hommes sont donc bien régis par des lois naturelles. Or, tous les faits qui ne sont pas sous la dépendance des hommes l'étant également, il en résulte que les sociétés, qui constituent de grandes agglomérations d'hommes, au milieu desquels se passent toute espèce de phénomènes, sont également régies par ces mêmes lois.

On peut donc dire que la société, comme les individus (i), agit aiitomatiqucnient. Les lois auxquelles elle obéit dans son ensemble et qui règlent le mouvement social sont précisément celles qui constituent ce que j'ai appelé 1' « énergétisme ou productivisme social », énergétisme ou productivisme se résumant en la loi humaine et physiologique de la ce recherche de la meilleure existence », qui n'est elle-même qu'une expression voilée de la loi physico-chimique du a travail maximum ».

Si donc on étudie la société au point de vue productiviste, on peut dire avec certitude qu'il doit être possible de déterminer ce que devraient être les formules de son développement pour que ce développement fût régulier et s'effectuât sans donner lieu à des secousses. Réciproquement, il faut conclure que si le développement de la société ne s'effectue pas selon ces formules, et c'est bien ce qui a lieu actuellement, il devra nécessairement se produire de temps à autre des secousses sociales, des révolutions économiques, par exemple, qui doivent évidemment être considérées comme des phénomènes d'automatisme et par conséquent comme fatales et légitimes.

Et il doit en être ainsi, non seulement })our une société considérée isolément à quelque degré de développement qu'elle soit actuellement arrivée, mais aussi pour la société des sociétés, c'est-à-dire pour la société universelle. A tel point que l'on peut dire que les secousses sociales dans l'humanité ne sont autre chose que la simple représentation du coefficient d'écart qui existe entre les formules productivistes exactes ou

(1) L'action même de ceux qui, ainsi que je le fais en ce moment, cherchent à influencer l'évolution de la société, n'est au fond q,u'un véritable automatisme physiologique.

théoriques de l'organisation mondiale applicables pour l'époque envisagée et les formules inexactes réellement en application à ce moment même.

Une organisation productiviste de chaque société et, par suite, de toutes les sociétés constituant un ensemble, permettrait d'atténuer considérablement les secousses et peut-être même de les éviter. Pour la réaliser, il suffirait d'une entente générale des pays civilisés sur la base que j'ai indiquée. Qu'on nous permette, afin de mieux fixer les idées à ce sujet, de prendre pour exemple un cas tout à fait actuel se présentant comme pouvant donner lieu, dans l'avenir, à la plus formidable des secousses que l'histoire puisse avoir à enregistrer. Nous voulons parler de la Chine et du péril jaune.

Le fondement du productivisme étant la capacité agissante ou productive qui permet de générer ce qui répond à la demande sociale, au fond, l'écart entre les civilisations se représente par un écart de la capacité productive. En conséquence, si l'on veut éviter que la Chine prenne le goût d'envahir un jour le monde par la force, il faut capacitarier convenablement la Chine et, en attendant, il faut continuer à la dominer. Cette règle est générale. Dans les sociétés ayant atteint un degré déterminé de civilisation, on peut dire que la paix se difiuse avec la capacité; la capacité, d'autre part, mène à l'unité d'organisation. Ce qu'il faut donc imposer à la Chine, c'est, je le répète, de se capacitarier. Si déjà le Japon est des nôtres, c'est parce qu'il s'instruit comme nous le faisons et la Chine suivra si nous l'obligeons à faire de même.

Il est logique de croire que le principe de la porte ouverte — appliqué ailleurs que chez elles d'abord, chez elles par la suite — ne tardera pas à être adopté par les nations civilisées réunies en concert permanent. Vraisemblablement la Chine leur ofi'rira la première grandiose occasion de l'appliquer, car il semble heureusement établi, à l'heure qu'il est, qu'elles renoncent à s'entre-déchirer à ce sujet. L'entente qui s'est faite à cette occasion ne pourra manquer de devenir générale, permanente et définitive aussitôt que la notion productiviste aura pénétré suffisamment dans les esprits.

Et si, comme on peut l'espérer, les choses en arrivent à se passer ainsi pour l'extérieur du monde civilisé, à plus forte

raison devra-t-il en être de même au sein de chaque nation prise en particulier. Les secousses intérieures pourront être rendues impossibles si l'on adopte des formules de progrès social correspondant aux nécessités de chacune d'elles et, à ce point de vue, il importe de constater que c'est la question économique qui partout est maintenant entièrement dominante. J'ai indiqué ces formules pour ce qui concerne les pays civilisés et j'ai désigné les plus fondamentales d'entre elles sous les noms de « Impôt successoral réitéré », « Chômage-Capacitariat » et a Libre socialisation ». C'est vers leur application qu'on doit se diriger. Dans ma pensée, ces formules donneraient leur plein effet si elles étaient en fonctionnement dans une société déjà perfectionnée par l'adoption préalable d'une loi entièrement productiviste sur les sociétés industrielles et commerciales, par l'application du comptabilisme, etc., etc. Je tiens pour justes et exactes ces trois formules fondamentales et je les considère comme devant mieux assurer le développement automatique de sociétés comme la nôtre dans toutes leurs parties essentielles, c'est-à-dire comme capables d'éviter les revendications économiques violentes dans l'avenir. C'est comme telles que je les livre à la critique des hommes compétents.

PRODUCTIVISME

Les bornes du progrès humain, l'égalité du point de départ W et la libre socialisation intégrale.

Le mouvement scientifique et industriel obéit à une loi de progression intense. Non seulement la population, mais li l'instruction par habitant s'accroît de plus en plus, de telle sorte que le nombre d'hommes aptes à participer à la production intégrale augmente sans cesse. Nous avons la conviction profonde que le monde se précipite, avec une rapidité qui nous donne le vertige moral, vers son état scientifique et industriel ultime, qui sera atteint bien avant son extrême population : la science ne tardera pas à avoir dit son dernier mot de valeur, l'industrie à avoir réalisé sa dernière application sérieuse. Telle est notre intime pensée.

Si incroyable que cela puisse paraître au moment même où les progrès déjà réalisés dans toutes les directions de l'activité humaine nous émerveillent et où les progrès à réaliser encore semblent constituer une mine inépuisable, on comprendra cependant qu'il puisse en être ainsi si l'on réfléchit que, depuis un siècle, en partant à peu près du néant, on en est arrivé au développement inouï d'aujourd'hui : il reste peut-être moins à faire qu'il n'a été fait déjà; la fatale et navrante échéance se laisse entrevoir et nos petits-fils ou arrière-petits-fils la subiront.

Si l'opinion courante est autre, c'est d'abord parce que, ainsi que nous venons de le dire, le champ de création est immense à l'heure actuelle, ce qui n'a rien d'étonnant s'il touche ou à peu près à ses dernières limites et doit, comme je le pense, se réduire bientôt; ensuite, parce que nous continuons à demeurer dans l'ignorance absolue en ce qui con-

cerne la nature intime des choses, l'essence des principes fondamentaux de l'univers : force, matière, éther, énergie, étant encore pour nous une énigme.

Ces deux raisons, jointes à la fièvre de l'entrainement général vers l'actuel, vers l'immédiat, obscurcissent vraiment nos facultés de haute conception.

Mais si, faisant appel à toute la puissance de sa volonté, on parvient à quitter le milieu des questions actuelles et immédiates et à dominer le courant contemporain pour faire une pause de philosophie, il n'est pas difficile d'apercevoir, nous le répétons, que l'on marche de toutes parts vers les solutions ultimes aussi bien pour ce qui concerne la s^mthèse des phénomènes de l'univers que pour tout ce qui concerne la science et l'industrie humaines.

Pour n'envisager que ces dernières, qui, au point de vue social économique, sont les seules qui doivent nous préoccuper ici, il apparaît avec évidence que tout ce qui se découvre chaque jour en science nous fait voir de plus en plus l'éther comme un agent passif obéissant correctement aux injonctions de l'énergie, tandis que, au contraire, l'énergie ou la force qui constitue notre unique moyen d'action sur la matière, se montre comme seule active, et par conséquent comme étant seule coûteuse. Or, si nous nous imposons comme but d'arriver à la gratuité ou presque gratuité de l'énergie, on se demande si le pas à faire est vraiment encore si grand par rapport à ce qui a été fait en ce sens depuis un siècle?

Et pour ce qui est de la matière elle-même, sachant que c'est sur ses différentes formes ou corps simples que nous opérons, que c'est grâce à leur diversité, aux multiples combinaisons qui en résultent et à leur heureuse complexité que nous sommes et que l'univers est, que c'est grâce à elle que l'homme vit et peut se procurer et produire tout ce qui concourt au maintien et à l'amélioration de son existence, n'y a-t-il pas lieu de se demander combien vraiment parmi les 80 ou 100 corps simples qui existent, il y en a que l'on puisse espérer voir jouer un rôle important, c'est-à-dire donner lieu à des combinaisons ayant un caractère de réelle et sérieuse utilité?

En y réfléchissant, on n'en trouve que quelques-uns.

Et dans quelles limites existe l'affinité qui génère ces combi-

naisons et les fait subsister? Dans des limites extrêmement restreintes par rapport à l'échelle énorme des températures. Notre champ d'action n'est donc pas si vaste, le nombre des combinaisons à la fois possibles et réellement utiles à l'homme est donc bien petit.

Sommes-nous en conséquence si loni d'avoir atteint la limite extrême de notre pouvoir en science et en industrie?

Et après les améliorations de notre existence qui résulteront des progrès que nous pourrons encore réaliser en chimie minérale et dans le domaine de l'utilisation de l'énergie, après la conquête mécanique de l'atmosphère et après la grandiose réalisation de la S3'nthèse des principes organiques alimentaires et autres que nous entrevo3'ons très nettement et vers laquelle nous avançons allègrement, que restera-t-il à créer qui ait quelque valeur?

Rien.

Sans nous abandonner à la pénible et déprimante impression, à la sensation de néant, à la décourageante prévision d'une période de régression finale par lesquelles on passe successivement en songeant qu'après avoir atteint le summum de connaissance et de pouvoir, on sera fatalement arrivé en même temps à la disparition définitive, irrévocable de tout mystère et de tout idéal, en un mot, à l'anéantissement de tout ce qui constitue la source que nous croyons si supérieure et si pure de nos sentiments ; sans nous attarder à ce côté de la question qui n'a que faire ici, reprenons son côté social qui est le vrai et le seul à considérer. Car l'effectif doit faire taire le spéculatif; le moyen doit dominer ce qui l'excède, l'homme social doit ignorer l'homme d'élite et l'énergétisme du tout refouler celui de l'individu : ainsi le veut la loi du travail maximum appliquée à l'humanité entière que nous envisageons et non à l'homme pris en particulier.

Supposons donc que la société mondiale, ayant atteint son apogée en science et en industrie, soit au plein fonctionnement de l'état de régime qui correspond à cette situation et au degré d'évolution de l'homme mo3^en de l'époque considérée : l'ère de la recherche et de l'investigation a pris fin, il n'y a plus rien à découvrir ni à inventer, l'état stable qui précède l'état régressif est atteint et il ne reste plus qu'à répandre ou à développer

davantage ce qui a été déjà préalablement découvert ou inventé. D'autre part, le nombre de capacités productives devant servir à effectuer cette extension ou ce développement est devenu maximum par le fait de l'application prolongée de la formule du chômage-capacitariat, et, par suite, l'offre de ces capacités dépasse considérablementleur demande : il en résulte que leur rémunération a considérablement baissé. Enfin, Tapplication également longtemps prolongée de la formule de « l'impôt successoral réitéré » a fait que les fortunes exceptionnelles ont cessé d'exister. Dans ces conditions, on peut admettre que l'intégralité ou la presque intégralité de ce dont les fortunes dépassent le minimum exonéré sert à constituer l'impôt, et il est évident que l'on sera arrivé à l'égalité ou à la presque égalité du point de départ.

Pour les mêmes raisons, on sera arrivé aussi à la libre socialisation intégrale ou presque intégrale, c'est-à-dire que les entreprises quelconques ayant cessé d'avoir rien d'extraordinaire qui puisse donner lieu à des chances de grands bénéfices et les emprunts sociaux ayant vraisemblablement depuis longtemps cessé d'exister, chacun placera entièrement ou presque entièrement la fortune qu'il aura acquise par sa productivité au fonds de libre socialisation.

Tel on peut concevoir Vétat économique supérieur de la société, état vers lequel nous nous précipitons, je le répète, et qui, s'il doit paraître décevant au delà de toute expression pour quelques-uns, sera néanmoins considéré comme un idéal par la masse, parce qu'il apportera largement la sécurité vitale à tous. Nous n'avons pas à envisager l'au delà, c'est-à-dire la régression.

Après cet exposé, est-il nécessaire d'insister beaucoup sur le jeu des trois formules progressives et limitatrices devant servir à assurer l'automatisme du fonctionnement de la société et\eYeàvQsse\\\ent soc\2i\ préalablement à V avènement de cet état supérieur : « Chômage-Capacitariat », « Libre socialisation » et « Impôt successoral réitéré »? Faut-il examiner en détail leur application dans une société déjà perfectionnée par la rélorme productiviste de la loi sur les sociétés industrielles et commerciales et par l'adoption d'autres mesures productivistes et sociales telles que celle relative au « quoi-vivre », etc., qui

doivent les devancer? Il ne semble pas, car ce jeu se comprend de lui-même.

Il va de soi, en eft'et, que tant qu'il y aura demande de bras, nécessité de main-d'œuvre pour assurer la production intégrale, la formule du chômage-capacitariat restera d'une application relativement restreinte. Au contraire, au fur et à mesure que le machinisme se substituant à de la main-d'œuvre existante s'accroîtra et chaque fois que le nombre d'affaires à créer diminuera, son application prendra du développement.

En ce qui concerne le fonds de libre socialisation, il ressort naturellement de ce que nous en avons dit qu'il s'accroîtra en raison inverse du nombre d'affaires lucratives à créer et en raison directe du capacitariat.

Et quant à l'impôt successoral réitéré, il est évident qu'il devra être toujours fixé de telle sorte qu'il puisse, non seulement faire face aux nécessités d'ordre courant, dans lesquelles nous n'entrons pas, mais encore permettre l'application régulière des formules du « chômage-capacitariat » et du « quoi-vivre ».

Les indications générales données précédemment doivent sufhre pour permettre de voir clairement en tout temps le jeu des fonnules d'avancement social libre que nous préconisons, et il nous semble que chacun se rendra compte de la façon précise dont elles peuvent opérer le redressement et assurer l'automatisme de fonctionnement de la société.

C'est l'homme moyen qui représente la société ; c'est lui qui lutte pour l'amélioration de son existence : il lutte inconsciemment, il lutte parce que la loi énergétique qui régit l'humanité le veut ainsi. Il sufht que démonstration en ait été faite une fois pour que nous soyons obligés de cesser de nous opposer à son ascension sociale sous peine de subir fatalement les révolutions ou les secousses qui en dépendent. Celles-ci sont coûteuses, elles nuisent à la production intégrale et au bien-être général, il faut les éviter. Vouloir pour les autres ce que nous voudrions pour 7ious-mêmes est en ceci une maxime productiviste autant que sentimentale : c'est elle qui doit guider notre action sociale.

Je pense avoir exposé dans l'ensemble des notes qui précèdent les principes généraux sur lesquels doit s'appuyer le

Comptabilisme social et avoir montré clairement les grandes lignes directrices du Productivisme. Tous les points que je considère comme essentiels ont été touchés et ma tâche doit se borner à cet exposé de principe. J'ai la confiance que si mes vues ont quelque valeur et peuvent, ainsi que j'en ai la conviction, apporter des éléments de solution aux problèmes sociaux, l'étude et l'application en seront poursuivies par ceux qui ont le souci élevé d'assurer l'évolution régulière de l'humanité.

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