‹ Notes sur le productivisme et le comptabilismeChapitre 4 sur 17 · SUR LE PROGRÈS ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

SUR LE PROGRÈS ÉCONOMIQUE

ET LA MORALE SOCIALE (i)

Recherche de formules théoriques du progrès économique et de la morale sociale pouvant correspondre aux nécessités de notre époque et aux besoins d'un « parti social ».

Quel est l'homme ayant la préoccupation de voir l'organisation sociale évoluer régulièrement vers son but, sans secousses et sans bouleversements, qui ne désire que l'on travaille à rechercher les formules positives, pratiques et théoriques, auxquelles il est permis de penser que peuvent et doivent obéir les sociétés humaines. Et cela parce que ces formules détermineraient évidemment ce que doit être, en principe, le progrès légitime dans l'organisation sociale, ce qu'est la légitimité ellemême — la légitimité positive — en fait de progrès social.

Cette préoccupation, je n'ai cessé de l'avoir au plus haut degré, tellement grande m'a paru l'importance de la question, et, dans la limite de mes moyens d'action, j'ai, en toutes circonstances, cherché à la faire partager par ceux qui pouvaient agir

(1) Annales de l'Institut des Sciences sociales, 18f)7.

Cette note, ainsi que celles que l'on trouvera plus loin sous les titres : Ptincipes de politique sociale et Productivisme social, ont été élaborées à l'époque où des tentatives furent faites pour réunir les fractions séparées du Parti libéral. Ces tentalives aboutirent à la fondation de « l'Alliance », groupement politique que je fus appelé à présider. L'union projetée ne pouvait être réalisée, et réalisée elle ne pouvait être durable et féconde, selon moi, qu'en se faisant sur un programme nouveau, programme montrant qu'à l'exclusion des théories socialistes et en restant fidèle aux principes fondamentaux du vieux libéralisme, il était possible d'atteindre aux plus extrêmes limites du progrès social.

C'est en vue de définir les grandes lignes d'un tel programme que ces notes ont été rédieées.

dans le sens voulu et notamment par le Gouvernement belge.

En effet, n'est-il pas effrayant de penser qu'au moment où, selon toutes prévisions, la conquête mécanique de l'atmosphère ne tardera pas être réalisée; où, par le fait, le pouvoir de destruction sera devenu presque sans limites, l'action répressive à peu près impossible et où, par conséquent, une heure de terreur pourrait avoir sonné pour la société si le mécontentement qui règne à l'état permanent dans les classes inférieures n'avait pas disparu; n'est-il paseffrayant dépenser, dis-je, que personne jusqu'ici ne semble avoir mis au jour un principe, une méthode qui puisse conduire assez directement à la détermination des facteurs positifs du progrès social, sans lesquels le cataclysme ne saurait être, évité !

La voie qui m'a semblé indiquée pour arriver à cette détermination est celle qui consisterait à prouver d'abord que, ainsi que déjà on l'admet généralement, les lois physico-chimiques régissent exclusivement les organismes, donc les hommes et les sociétés humaines; à montrer ensuite qu'au nombre des facteurs et des formules de la physico-chimie il en est qui ont nécessairement leur interprétation et leur représentation sur le terrain des phénomènes sociaux, interprétation et représentation sociales qui devraient enfin être mises pleinement en lumière.

C'est cette voie que je comptais suivre méthodiquement et c'est principalement dans cet ordre d'idées qu'a été créé un institut spécial de physiologie ayant pour objet de démontrer, dans la mesure du possible, que l'organisme humain est exclusivement régi par les lois physico-chimiques. Mais les circonstances, en m'obligeant contrairement à mon désir, àm'occuper de politique, m'ont contraint à m'écarter temporairement de la direction que je voulais suivre et à envisager quelque peu le côté pratique de la question avant d'avoir suffisamment travaillé, à mon sens, le côté théorique; de là, la fondation, à titre d'essai, d'un « Institut des Sciences sociales», de là également, ma note sur le « Comptabilisme social » et de là encore, celle que je publie aujourd'hui.

Généralement on aura considéré le comptabilisme social comme un système permettant purement et simplement la suppression de la monnaie, sans plus. En réalité, ainsi que

nous avons cherché déjà à le faire voir, sa portée est pkis grande.

Si, en effet, comme le veut le comptabiHsme intégral, chaque homme, depuis le jour de son entrée dans la vie pratique, avait son « compte social », véritable diagramme représentant toutes les phases de sa vie active; si, d'autre part, les lois sociales étaient devenues telles que le travail producteur social utile fût seul rémunéré, ne paraît-il pas logique de penser que, sous ce rapport, on serait entré dans la légitimité sociale positive, telle qu'elle devrait résulter, selon notre hypothèse, des lois physico-chimiques apphquées à la société? Il semble que la fortune acquise par ce travail, distincte de la fortune reçue et telle qu'elle résulterait d'un bilan établi à l'aide du compte social, serait positivement légitime, et que, dès lors, véritable représentation de la valeur sociale de l'homme, elle pourrait servir à déterminer le coefficient légitime positif d'après lequel serait fixé son pouvoir d'intervention dans les affaires de la société.

L'étude faite sur le comptabiHsme n'est donc pas en dehors de la direction générale que nous suivons.

Il en est de même du présent travail. Je pense que les formules du progrès économique et de la morale sociale qu'il a pour portée de présenter comme étant rationnelles, se montreront, comme celles du comptabilisme, en filiation avec celles de la « physico-chimie sociale », si l'on peut ainsi dire, que nous voudrions établir; et soit aujourd'hui, soit plus tard, il eût fallu nécessairement les rechercher.

Le côté économique des choses est entièrement dominant dans la société, et on peut dire qu'il constitue le fond même du mouvement social de notre époque ; à chaque pas que l'on fait, il s'impose à la pensée. Il n'est donc pas étonnant que, la politique aidant, je n'aie pu me dispenser de l'aborder, et c'est ainsi que j'ai été amené à publier ce qui va suivre, fruit de réflexions déjà bien anciennes mais n'ayant pas eu jusqu'ici un caractère entièrement défini dans mon esprit (i).

Que pourraient être les formules du progrès économique et

(1) Les considérations qui suivent ont fait également l'objet d'un article publié sous le titre i Un Parti social » dans la Reviie de Belgique (15 décembre 1697).

de la morale sociale pour correspondre aux nécessités de notre époque et aux besoins d'un p ai' ti social? Nous allons le rechercher en nous plaçant au point de vue théorique et sans examiner, pour le moment, le côté réalisable immédiat.

Si l'on examine l'homme au point de vue social, mais indépendamment de toute organisation existante, on doit à première vue constater que s'il voit le jour, si on le laisse naître, c'est pour qu'il vive ; que pour vivre, il doit se nourrir, se vêtir, se loger, se protéger; que pour se nourrir, se vêtir, se loger, se protéger, il doit travailler et que s'il travaille, il doit non seulement se reposer mais aussi se distraire : donc, que, théoriquement, tout hoinine normal est forcément obligé de prodîdre directement ou indirectement et sous peine de déchéance vitale, tout ce qui est indispensable à sa nourriture, à son vêtement, à son logement, à sa protection, à sa distraction en quantité et en qualité appropriées à son tempérament, à son état de santé, au lieu et à la contrée qxi'il habite et à son genre de travail.

Ceci paraît fondamental et si nous appelons production intégrale, aussi bien, comme on voit, ce qui peut être immatériel et nécessaire à la distraction normale de l'homme, que ce qui est matériel et directement ou indirectement nécessaire au fonctionnement de son organisme, l'un et l'autre indispensables à la conservation de la vie dans sa plénitude, il faut reconnaître que cette production intégrale est à la base même de toute société humaine. Elle y est tellement que, du moment où l'on range dans la production, comme il vient d'être fait et comme il paraît absolument logique de le faire, tout ce qui est relatif à la distraction normale de l'homme, on est en droit de se demander si réellement il existe autre chose que la production à envisager comme étant une nécessité dans la société; si, en un mot, le bien, au point de vue social, n'est pas tout ce qui favorise la production intégrale, le mal tout ce qui la contrarie.

Quoi que l'on puisse donc songer à ajouter ou à supprimer à ce qui existe dans une société telle que la nôtre, à quelque point de vue que ce soit, jamais il ne pourra être question de le faire en touchant, pour la réduire, à la production intégrale telle qu'elle vient d'être définie : ce serait toucher à la vie moyenne de l'homme; rigoureusement, ce serait supprimer à V homme moyen des années de sa vie normale.

Or, si l'on recherche de quelle façon s'est effectuée jusqu'ici la production intégrale, il apparaît aussitôt qu'en général et grâce aux avantages 3' attachés, elle a été obtenue par la volonté et le travail d'un certain nombre d'hommes possédant des capacités spéciales pour faire travailler mieux que par euxmêmes d'autres hommes de moindres capacités, ou pour faire travailler des machines ou appareils spéciaux qui peuvent s'y substituer.

Pour peu qu'on y réfléchisse, on trouve, en effet, que le bien-être général moyen de l'homme, c'est-à-dire le bien-être de l'homme moyen, d'où dépend sa vie moyenne, ne saurait être obtenu, surtout à notre époque, que par le travail de l'homme capable utilisant principalcincut sa force de volonté, son intelligence et sa puissance d'action sur d^autres hommes et sur des machines, associé, d'un côté, à celui de l'homme de moindre capacité agissant principalement comme moteur animé et, de Vautre, à celui de la machine.

Il en résulte que plus il y aura d'hommes capables et de machines et appareils spéciaux en activité dans la production, ceux-ci n'étant au surplus qu'un des produits de la science et de l'activité de ceux-là, et plus le même bien-être général sera obtenu facilement et avec économie plus grande du travail de l'homme moyen : travail intellectuel ou travail moteur.

La société, qui représente l'ensemble des hommes, a donc le plus puissant intérêt à accroître constamment, dans toutes les directions et à tous les degrés, sans jamais entraver la production existante, le nombre d'hommes capables et, comme conséquence, le nombre de machines et appareils spéciaux en usage dans la production intégrale.

Et la loi d'application sociale devrait être — c'est là que je veux en arriver — que pour chaque journée d'homme que l'on épargne dans la production intégrale du fait de l'intervention de l'homme capable ou de celle d'un appareil qu'il a imaginé ou perfectionné, il y ait une journée d'homme en plus consacrée à augmenter la capacité productrice intégrale dans la société.

Ce qui reviendrait à dire que, théoriquement, le temps économisé dans le .travail de la production intégrale, grâce à l'intervention de l'homme capable et à l'usage de machines, doit

être intégralement consacré à l'instruction capacitaire productrice intégrale, mais ne doit pas être perdu, dissipé : pour chaque homme qui devrait être supprimé pour cause d'amélioration réalisée dans le roulement courant de la production intégrale existante il faut qu'un autre homme qui devrait y entrer pour cause de son accroissement soit CAP ACiTARîÈ en vue d'une production quelconque ou serve à en capacitarier d'autres. La production intégrale se sera accrue ainsi sans que se soit accru le nombre d'hommes y consacrés, et, en plus, de nouvelles capacités susceptibles de l'améliorer encore et d'amener un nouveau résultat identique auront été créées. Et ainsi de suite jusqu'au moment où les capacités productrices ainsi créées étant devenues en véritable excès par rapport aux nécessités de la production ne pourraient plus être utilisées pour leur vraie destination et devraient logiquement faire retour à celle du travail moteur humain proprement dit.

Alors seulement viendrait le moment où le temps économisé dans la production intégrale ainsi qu'il vient d'être dit, pourrait être franchement et intégralement employé à accroître la dose du repos ou de la distraction normale de l'homme : ce serait alors de la distraction et du repos excédants par rapport aux nécessités de la production intégrale.

Ce qui précède constituerait un véritable cycle économique théorique progressiste, si l'on peut s'exprimer ainsi, sur lequel devrait s'appu3'er le parti du vrai progrès dans la société.

Il faut le répéter, ces considérations sont émises à un point de vue absolument général et indépendant de l'état de choses existant dans la société; elles visent, si l'on veut, une société qui serait à créer plutôt qu'une société existante ; elles mènent à la conception d'une formule dynamique de la société; elles sont une recherche de principe ou de point d'appui primordial du progrès social et rien d'autre, la question ' de la possibilité d'application étant entièrement réservée.

Si, au contraire, on considère la société telle qu'elle est, on aperçoit aussitôt combien les lois économiques que je me suis permis d'émettre sont troublées. Pour ce qui concerne la première, on constate de prime abord que chaque homme vahde est très loin de fournir, directement ou indirectement,

son quantum à la production intégrale, c'est-à-dire ce qui est indispensable à sa nourriture, à son vêtement, à son logement, à sa protection et à sa distraction : les uns travaillent trop et se distraient trop peu, les autres travaillent trop peu et se distraient trop. Cet état de choses nuit à la production intégrale, donc au bien-être général et à l'accroissement de la vie moyenne de l'homme, et devra par suite être graduellement amélioré. Quant à la seconde, on s'aperçoit bien vite que malheureusement il n'y a pas que les capacités productrices qui aient le pouvoir de s'occuper de la production intégrale; il y a aussi des incapacités réelles, parce que ces incapacités sont capitalistes et que le capital a pouvoir d'action dans la société, pouvoir d'action qui domine même celui des vraies capacités productrices et qui, en outre, se transmet souvent d'incapables à incapables pendant une série de générations.

Il en résulte que l'hérédité capitaliste, si elle n'a cessé d'être utilement légitime pour notre époque, apparaît comme un mal économique qui trouble la seconde loi en conférant souvent un pouvoir d'action productrice à ceux qui n'ont pas la capacité voulue pour l'exercer : la direction du progrès dans la société doit être telle que ce mal puisse se réduire progressivement. Et si l'on pouvait décréter le progrès économique à grands coups, si l'on ne devait pas tenir compte des situations existantes, ce qui précède montre que ce serait uniquement sur les transmissions de fortunes que devrait s'effectuer la perception de l'impôt nécessaire au fonctionnement de l'organisme social, et cela en rendant cet impôt progressif par génération, de façon à amener graduellement l'extinction du capital héréditairement transmis.

D'autre part, il est encore naturel et logique de reconnaître que ce n'est pas la fortune que laborieusement on acquiert et dont légitimement on jouit qui doit être frappée par l'impôt, mais seulement la fortune transmise : la première représente un bien aussi intégralement respectable que noblement obtenu, la seconde, au contraire, est un bien délaissé par son édificateur et par conséquent éminemment taxable ; c'est donc lui que doit viser l'impôt.

On arriverait, grâce à ce véritable impôt à longue échéance sur le désœuvrement, a ce double résultat : d'un côté, le capital serait

finalement possédé par ceux qui sont capables de le gagner en concourant par leur travail à l'accroissement et à l'amélioration de la production intégrale et par conséquent à celle du bien-être général; de l'autre, l'homme privilégié lui-même serait obligé de se capacitarier sous peine de déchéance.

On verrait la sécurité vitale et le bien-être s'irradier de plus en plus, d'hommes à hommes, voire même de pays à pays, des foyers de la possession héréditaire vers les régions déshéritées.

Si l'on accepte cette manière de voir, il paraît essentiel que le parti du vrai progrès social adopte pour principe et introduise dans son programme d'abord l'accroissement général du capacitariat producteur utile, ensuite l'élimination graduée de tout ce qui est contraire à la loi de la production normale de l'homme, enfin la réforme des impôts dans le sens de leur plus juste proportionnalisation possible à la fortune réelle et avec objectif final l'impôt unique sur les transmissions de fortunes, tout autre impôt devant être alors supprimé.

Pareil programme me paraîtrait acceptable à la fois par ceux qui se réclament du socialisme et par ceux qui se rattachent à l'école libérale; car, en y acquiesçant, ils agiraient libéralement autant que librement et surtout ils agiraient d'une façon scientifiquement pratique, à mon sens. Le vrai parti social doit être celui de la liberté pratique.

Ce dernier mot veut-il dire que l'on doive en principe être opposé à l'introduction de l'organisation dans la société là ou elle n'existe pas encore?

Ce serait aussi contraire aux lois du vrai progrès social qu'à la devise de l'école libérale qui signifie progrès incessant dans toutes les directions de l'activité humaine en faveur du bien-être général, c'est-à-dire aussi bien dans ce qui est relatif à l'organisation de cette activité que dans ce qui est directement relatif à la valeur de cette activité même. Partout où l'introduction de règles organisatrices pourra faire que la production, envisagée dans son intégralité, comme nous l'avons fait jusqu'ici, s'obtienne plus économiquement qu'autrement, le parti du vrai progrès social ne peut hésiter à agir. Là même où une exploitation par la commune, par la

province, par l'Etat, par corporation, par groupement ou autrement sera reconnue nécessaire ou désirable, pratiquement réalisable et sûrement économique, la devise libcralitaire que nous préconisons veut que l'on agisse; elle veut même que l'on fasse des efforts pour qu'elle devienne possible là où elle paraîtrait ne pas encore l'être, car la vie mo3'enne de l'homme, que l'on a avant tout pour mission de protéger et d'améliorer sans cesse, en dépend, ainsi que nous l'avons vu.

Mais si cette manière de faire libéralitaire est conforme à la devise et à la mission essentielle du vrai parti social, elle ne l'est au principe de liberté que s'il y a des raisons sérieuses ou une incontestable économie à agir de la sorte. Et encore, dans ce cas, la plus grande liberté possible d'action — en même temps qu'une responsabilité correspondante, bien entendu — doit-elle être hiérarchiquement laissée aux chefs d'exploitation obligés en principe de posséder les capacités productrices spéciales à leurs fonctions.

Le parti du vrai progrès social a et doit garder pour principe de n'intervenir dans la production intégrale qu'en cas de nécessité, ce qui est très loin de vouloir dire qu'il ne doit jamais le faire. Son rôle essentiel est de créer en grand nombre et partout des capacités toujours prêtes à se jeter dans la production intégrale; il doit le remplir avec la conviction que c'est ce qui fait le plus défaut dans la société.

Il laisse à ces capacités la liberté de s'utiliser, de se classer, mais il crée les organisations nécessaires pour que cette utilisation et ce classement puissent s'effectuer avec la plus grande facilité. Il ne décrète pas le progrès, l'économie dans la production intégrale, ce n'est pas son rôle et jusqu'ici il n'en a pas la capacité, mais il s'ingénie à les favoriser de toutes façons, par tous les moyens appropriés, persuadé que c'est la meilleure manière d'y arriver, — même à notre époque toujours en pénurie de vraies capacités productrices, quoi qu'en pensent des hommes de sentiment prêchant une égalité irréalisable avec un sûr mais inhumain succès — si l'on tient compte, comme il faut le faire, du champ immense d'application largement ouvert sur toute la terre à notre activité civilisatrice.

Car il n'y a pas que nos pays à envisager. Autant qu'on

peut le prévoir, l'accroissement de la production intégrale, du bien-être général et de la vie moyenne ira maintenant plus rapidement que jamais en se diffusant dans le monde entier, au grand profit des pays qui s'en occuperont le plus, autant qu'à celui de l'humanité entière qui a toute raison de bénéficier du progrès moderne. Ce serait une pensée étroite, égoïste, antihumanitaire que d'envisager seulement le progrès au point de vue national, et le \Tai parti social doit, par principe, avoir en vue sa diffusion universelle de manière à ce qu'aucune entrave ne soit ainsi apportée d'autre part à l'utilisation des capacités productrices qu'il créerait et qui, libres de disposer de leur sort, trouveront pendant toute une période plus facilement et bien plus fructueusement que chez nous leur emploi à l'étranger. En présence du monde entier que les nations civilisées se partagent et qui s'ouvre avec une vive intensité aux longues et rapides communications, le temps n'est pas encore venu où il soit possible de songer à avoir en mains nationales le nombre de capacités productrices voulues pour socialiser la production, ces capacités devant inévitablement se diffuser d'abord par toute la terre. Qu'il y ait toutefois un parti spécial, une fraction de parti qui dès maintenant guette le moment où cette éventualité pourra se produire partiellement, graduellement, et s'occupe de corporiser la production, de faire de la coopération, etc., c'est évidemment une excellente chose et il n'y a que du bien à en attendre ; le vrai parti social doit favoriser sans restriction, en ce sens comme en d'autres, tout ce qui est de nature à améliorer le bien-être général de l'homme.

Le parti du vrai progrès social doit-il intervenir dans les questions qui ont pour objet de limiter et de taxer officiellement l'activité de l'homme?

Il doit tout faire pour éviter l'abus et l'oppression; il doit protéger l'enfance, la vieillesse, l'incapable, le malade et le vrai sans-travail s'ils sont indigents; il doit aller franchement jusqu'à reconnaître dès à présent à ces derniers le droit à la vie tel qu'il existe pour tout autre homme et il doit chercher le plus vite qu'il pourra à leur assurer l'existence; mais il ne peut d'une façon générale intervenir officiellement dans des questions relatives à la production intégrale (^ui est libre et contrairement

aux lois qui déri\'ent de cette liberté même. Son principe doit être de rendre la production la plus économique possible et c'est dans ce but qu'il crée au maximum des capacités spéciales intellectuelles et matérielles dans toutes les directions et à tous les degrés de l'activité productrice. Son principe doit être ainsi d'avantager le travailleur, quel qu'il soit, non pas en le payant cher en tout et en produisant par suite à haut prix toutes choses qu'il emploie, ce qui ne peut l'avancer, mais bien en faisant intervenir de plus en plus des machines et des capacités dans la production, de façon à lui offrir toutes choses sans cesse meilleur marché et à réduire de plus en plus son temps de travail en accroissant celui de sa distraction et de son repos; et cela, en le payant ce qu'il vaut au cours du jour et en s'arrangeant, grâce à l'instruction capacitaire, mais seulement par elle, de manière à maintenir ce cours.

Quant à l'accaparement capitaliste, à l'entente illicite des producteurs et à la hausse factice du prix des produits qui peuvent en résulter et rendre illusoire le bon marché des consommations, quant à l'avantage illégitime que pourrait éventuellement tirer le désœuvré de l'abaissement du prix des choses, ils doivent être combattus fondamentalement, ainsi que nous l'avons vu, et par l'impôt progressif sur la fortune héréditaire et par la création correspondante de capacités productrices.

En dehors des pouvoirs temporaires que peut donner la loi pour les cas d'oppression ou d'abus, l'impôt progressif sur la fortune héréditaire et la création progressive de capacités productrices sont les vrais et sûrs moyens de diminuer définitivement le capitalisme dans ses exagérations tant actives que passives. Ils permettront d'arriver dans le temps légitime voulu, par l'accroissement du savoir humain, par le vrai progrès et la graduation scientifique qui doivent en dériver, au maximum de bien-être général et d'égalité que l'homme puisse espérer atteindre. La société évoluera ainsi universellement vers son but, qu'on l'appelle comme on veut, collectivisme ou autrement, et sans qu'il faille recourir à des moyens illogiques, sans base positive, moyens antiprogressistes, antipratiques.

On peut être certain, et l'on commence d'ailleurs à s'en rendre très bien compte, que l'avenir est aux nations qui

s'appuieront sur ces principes; par contre, la déchéance est en vue pour celles chez lesquelles existera la préoccupation de limiter ou de taxer purement et simplement les conditions relatives à l'activité de l'homme et à le pousser ainsi vers un désœuvrement ou un repos qui seraient illégitimes par le fait qu'ils ne correspondraient pas encore à l'état de situation de notre époque et mèneraient à la réduction et non à l'accroissement de la progression régulière du bien-être universel. En ce moment même des preuves se font jour : il n'est que trop visible, en effet, que les pays de race anglaise, qui sont inconsidérément entrés dans cette voie, ont à réfléchir en contemplant la prospérité de l'Allemagne qui, comme chacun peut le constater, en général ne veut pas de cette voie et plus ou moins conformément à notre pensée, est entrée par tous côtés à la fois dans celle d'une large diffusion de l'instruction capacitaire utile. Vraisemblablement on verra bientôt les pays retardataires, préoccupés de leur état d'infériorité, s'ingénier à se protéger par toutes espèces de mo3'ens ; mais ils reconnaîtront assez vite qu'il n'y a d'autre remède pour eux que de revenir à la ligne logique, scientifiquement pratique et sûrement humanitaire que nous préconisons : la réalisation du capacitariat intégral.

Le vrai parti social en cherchant à réaliser ce capacitariat intégral devrait ne se considérer que comme étant purement et simplement le parti de la science positive, du travail et du progrès incessant de la civilisation toujours approprié à chaque époque; il n'a aucune raison de chercher à se désigner par d'autres appellations. Il doit sans hésiter rejeter la formule sentimentale, antiprogressiste, soi-disant égalitaire mais en réalité contre-humanitaire : « à chacun selon ses besoins », en adoptant pour de\'ise cette formule économique, scientifiquement progressiste, humanitaire et absolument altruiste : à chacun selon sa productivité utile au bien-être universel.

Si du domaine économique, nous passons au domaine intellectuel, la considération première et supérieure sur laquelle doit s'appuyer le vrai parti social, c'est le principe du libre examen : ne rechercher que la vérité positive et rejeter l'arbitraire.

Par conséquent, si l'on envisage l'univers dans son ensemble, il est conforme à ce principe d'admettre qu'il est régi par des lois immuables et que la matière et l'éther qui le constituent — (juels que puissent être d'ailleurs les phénomènes qui en dérivent et se manifestent à nos sens, tels, par exemple, que ceux relatifs à la vie et à la conscience animales, végétales et cellulaires — obéissent rigoureusement à ces lois qui doivent être regardées comme inhérentes à l'essence même de ces deux éléments ; sortir de là serait tomber dans l'arbitraire préscientifique. Il est par suite conforme à l'idée libérale, aussi bien qu'à celle du vrai parti social, d'aider de toutes façons la science à chercher et à formuler ces lois et à découvrir cette essence en accroissant sans cesse le domaine positif. Les progrès dans les sciences positives doivent permettre d'arriver un jour à la synthèse de l'univers et, chemin faisant, ont le résultat imm.édiat aussi considérable que nécessaire de procurer au travailleur supérieur l'outil moderne le plus précieux et le plus indispensable à la production intégrale; ils paraissent donc devoir être l'objectif intellectuel le plus élevé du parti du vrai progrès social.

Mais quelle manière de voir doit-on adopter en ce qui concerne la religion et la morale ?

Puisque le vrai parti social aurait pour mission la recherche de la vérité en s'appuyant sur les lois immuables de l'univers et le rejet de l'arbitraire, son cadre sera nécessairement la science positive qui en découle; ses garants, les savants qui universellement la professent ou l'admettent; son but immédiat, l'extension graduelle de cette science à tout homme selon son degré de réceptivité et en raison du temps progressivement économisé dans la production intégrale.

En dehors de l'enseignement de ces vérités universellement reconnues par l'élite des hommes constituant les sociétés civilisées, le vrai parti social doit désirer que l'on établisse, pour l'époque que nous traversons, un enseignement abrégé des « vérités de légende », si l'on peut ainsi dire, qui sont admises seulement par les adeptes des divers systèmes religieux correspondants. Mais il doit tenir essentiellement à ce qu'on les présente à la fois comparativement et pour ce qu'elles sont; c'est-à-dire qu'il doit vouloir que l'on enseigne qu'elles sont

révoquées en doute et qu'elles ne sont pas universelles, et que l'on indique le nombre approximatif et la valeur intellectuelle de leurs partisans.

Le parti qui se donne pour mission la recherche de la vérité immuable ne peut vouloir que l'on trompe la jeunesse, que l'on fausse ou dénature son plastique cerveau en ne lui disant pas loyalement, honnêtement tout ce qui est vérité universelle et rien que ce qui est vérité universelle pour constituer son fonds intellectuel d'entrée dans la vie pratique ; il doit vouloir, en un mot, que l'on crée des hommes vrais dans leur plus grand intérêt comme dans celui du pays.

Si l'on reconnaît qu'il y a lieu d'enseigner en abrégé à l'homme en formation les préceptes des divers systèmes religieux tout en le laissant libre de pratiquer celui qui lui plaît ou de ne rien pratiquer, à plus forte raison doit-on constituer son fonds à l'aide des notions élémentaires exactes et fondamentales d'où dérivent nos connaissances sur l'univers, la nature, la vie, la pensée : on enseignera donc ce qui est acquis et accepté partout; on pourra enseigner aussi ce que des savants autorisés prévoient déductivement devoir être par la suite, mais en indiquant alors ce qui serait controversé.

Si les divers systèmes religieux ont leurs éléments que l'on peut réunir en quelques petites pages et faire apprendre à l'enfance, le déterminisme universel qui constitue la science positive actuellement acquise, aura les siens. Et, instruit de cette façon sincère et vraie, l'homme entrera dans la grande vie armé comme il convient pour la traverser, sachant déjà tout jeune avec exactitude, ne préjugeant pas et vraisemblablement étant ainsi intéressé à vouloir toujours connaître davantage.

En présence des progrès incessants de la science positive et malgré la réaction plus apparente que réelle du moment, le jour n'est pas éloigné où l'homme sincère, courageux et bon, reconnaîtra avec franchise ce qu'il y a de malhonnête, de destructif de l'avenir de l'homme psychologique, à lui enseigner comme étant de suprêmes vérités, des choses qui n'en ont pas le moindre caractère, et cela mécaniquement, malgré lui, alors qu'il est incapable de protester, de comprendre et de juger. Il reconnaîtra aussi ce qu'il y a de pusillanime et d'enfantin pour l'homme qui arrive à douter, à ne pas s'éclairer entièrement et

ce qu'il y a de peu digne et de mauvais pour celui qui ne croit plus à conserver et transmettre à ses descendants des cro3'ances abandonnées.

Le jour viendra, plus proche qu'on ne pense généralement, où l'on s'apercevra que l'idée religieuse, si elle pouvait être envisagée en dehors de l'évolution fatale qu'a dû subir là société humaine primitive d'où nous tirons notre origine, devrait être considérée comme le plus grand des fléaux qui l'aient jamais assaillie et cela rien que par le nombre de vies et de siècles immobilisés dans la pratique de tout ce qui la concerne et perdus ainsi pour l'amélioration du bien-être de l'homme et l'accroissement de sa vie moyenne qui en dépend.

Et si, au delà de ce qui vient d'être dit, le vrai parti social pouvait, à l'exemple de ce que l'on voit dans des pays voisins où deux religions différentes se pratiquent couramment l'une après l'autre dans le même temple, faire qu'il en fût de même chez nous, un jour prochain, pour le catholicisme et le déterminisme universel, il aurait rendu au pays un service qui devrait être considéré comme le plus grand des bienfaits.

Enfin, est-il nécessaire encore d'insister longuement sur la morale après ce qui vient d'être dit?

La morale, que l'on a dénaturée et outragée en la faisant abstraite, non effective, non sociale, ne consiste-t-elle pas tout entière à vouloir pour autrui, en général, ce que l'on veut pour soi, à vouloir le bien, à ne pas vouloir le mal?

Or, nous avons eu pour but de chercher à établir les formules du bien social et du mal social et les principes dont l'application permettrait à la société d'arriver le plus sûrement, le plus pratiquement et endéans le moins de temps possible, à cette situation finale : la plus grande égalité matérielle et intellectuelle possible entre les hommes, — la plus petite inégalité, si l'on veut — et, comme conséquence, l'accroissement universel (le la vie moyenne de l'homme en lequel se résume pour nous toute la morale sociale.

Ces formules sont-elles exactes? Si oui, adoptons-les, prati- (|uons-les, enseignons-les ; ainsi nous serons moraux et peu à peu la société tout entière deviendra morale.

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