‹ Notes sur le théatre contemporain (volume 3)Chapitre 1 sur 3 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

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Théâtre Libre. — La Puissance des ténèbres, drame en cinq actes, du comte Tolstoï, traduction Pavlovski et Méténier.

13 Février 1888.

Et d'abord je déclare, avec une loyauté qui est un strict devoir, que ce qui va suivre n'est que ce que Bossuet appelait avec horreur une « opinion particulière ». La Puissance des ténèbres a été très goûtée, plus que goûtée; elle a soulevé l'admiration. J'étais peut-être le seul à n'en pas comprendre ou sentir les beautés, et je ne rencontrais que gens qui me disaient : « Est-ce beau ! » et ce n'était pas une interrogation : cela n'admettait pas de réponse négative. Je vais peutêtre dire un peu de mal de cette œuvre dramatique ; mais qu'il soit bien entendu que je n'en conteste nullement le succès et que je crois très sincèrement,

quand je la désapprouve, être dans mon tort.

J'ai même songé, par grand respect du suffrage universel, à donner ici l'opinion que je n'ai pas, et qui est celle de tout le monde. En m'appliquant, j'aurais pu peut-être citer Eschyle et rappeler Shakespeare, et même parler avec agrément de cette âme d'oiseau de mer qui est l'âme russe. La chose n'eût pas été au-dessus de mes moyens. Mais il y aurait peut-être là une petite défaillance de conscience. D'autre part à exprimer mon jugement personnel, quand il est contraire au commun sentiment, il y a bien une pointe d'orgueil. Comme en ce monde on n'a presque jamais que le choix entre les vices, je me laisse aller à celui qui m'est le plus agréable, et c'est mon opinion, décidément, que je donne. C'est peut-être celle que vous me demandez.

Mon opinion est qu'en retranchant une vingtaine de mots qui ne sont peut-être pas du vocabulaire des collègues, on devrait donner la Puissance des ténèbres à l'Odéon, devant un public de lycéens, avec conférences de M. Petit de Julleville, pour leur faire connaître l'état du théâtre français au quatorzième siècle de notre ère. En effet, la Puissance des ténèbres n'est pas un drame moderne, ce n'est pas un drame romantique, ce n'est pas une comédie larmoyante, ce n'est pas une tragédie, ce n'est pas une tragi-comédie 1580 ; ce n'est pas un drame shakespearien ; il faut remonter plus haut ; c'est un mystère, ou plutôt un miracle, comme nous en lisons beaucoup dans le recueil des Miracles de Notre-Dame.

ce Un « miracle » était d'ordinaire une pièce où Fau-

st I teur accumulait une quantité extraordinaire de crimes monstrueux et effroyables , puis , brusquement , faisait intervenir une conversion inexpliquée et qui avait elle-même quelque chose de monstrueux. Entre ces deux tableaux opposés, rien du tout, pour plus de clarté. C'était l'affaire d'un tournemain. Vous présentez la paume : elle est sanglante ; vous présentez le dos de la dextre : c'est une feuille de lis. Voilà l'art dramatique au quatorzième siècle.

Les personnages de ces poèmes primitifs n'étaient pas des êtres humains à proprement parler ; c'étaient des disques de chemin de fer. Une ficelle tirée par le diable les tournait : face rouge ; une autre ficelle, généralement tirée par la bonne dame Marie, les retournait : face blanche. Eux étaient simples et grands , d'une inconscience admirable dans le mal et dans le bien , féroces dans le crime, pris d'une ardeur sans mélange et sans retenue , qui avait quelque chose de féroce, dans la vertu. Nos aïeux aimaient ce genre de dramaturgie et en étaient infiniment édifiés. Ce n'étaient point des psychologues ; ils n'étaient pas assez corrompus pour cela.

Il en va tout de même dans la Puissance des ténèbres. Quatre ou cinq criminels qui vivent dans les monstruosités morales comme les poissons dans une eau pure, entassent meurtre sur meurtre, infamie sur infamie... puis, tout à coup, il y en a un qui devient un saint, et les autres le regardent avec un étonne-

ment extrême; ou plutôt non , avec tranquillité. Lui , quelque chose a tiré sa ficelle , il n'y a rien à dire ; c'est tout naturel ; eux n'ont senti aucune impulsion ; c'est tout naturel aussi , ils restent calmes ; chacun a ses petites affaires. C'est le règne absolu de la fatalité:

Pour un moderne le drame serait dans le passage d'un état à un autre , et dans le comment et le pourquoi de ce passage ; pour le théâtre que nous avons' sous les yeux , il n'y a ni transition , ni de comment, ni de pourquoi. Les faits sont parce qu'ils sont , voilà tout.

Mais alors où sera-t-il le drame? Eh bien ! dans les faits, précisément. Pour vous, moderne et occidental, un fait est le point d'arrivée ou le point de départ d'une évolution de passions dont c'est l'office du dramatiste de décrire minutieusement les différentes phases ; pour le théâtre du xiv« siècle le fait n'est point intéressant comme représentatif d'une longue suite de sentiments qui y a aboutit. Il est intéressant par lui-même. Pourquoi je tue mon père, cela n'a aucun intérêt ; la mort de mon père, sa toux, ses vomissements, ses crachements de sang, voilà ce qui est le fond du spectacle et le tout du drame. Il n'est que de s'entendre sur les définitions.

Voici par exemple la famille Piotr. C'est une famille sur qui la fatalité s'est abattue. Le bonhomme Piotr est malade, sa femme et sa fille sont toutes deux maîtresses du beau valet de ferme Nikita. Ce Nikita est une puissance de la nature ; une femme, quelle qu'elle

soit, ne peut pas l'approcher sans lui appartenir. Il a séduit Marina, une fille du village, et Ta abandonnée. Il a séduit la femme et la fille de Piotr. 11 est tranquille et satisfait au milieu de ses conquêtes. Il rudoie Marina qui veut le ramener ; il rudoie Anicia la femme de son maître , il rudoie Akoulina la fille de de son maître. Rien ne le gêne dans sa prébende, si ce n'est , un peu , son père , qui lui fait de la morale évangéliste , et un peu Piotr lui-même , dont la vue lui est désagréable.

Pour celui-là on y pourvoiera. La mère de Nikita apporte à Anicia tout ce qu'il faut pour faire dormir un homme éternellement ; et voilà un premier acte qui fait prévoir un joli crime pour le second.

Au second le crime s'accomplit. Le vieux Piotr, agonise pendant tout un acte , on lui vole son argent on se lamente sur son corps , le village s'assemble. Anicia et Nikita apparaissent à tout le monde comme d'heureux fiancés ; et nous, nous sentons que voilà deux actes qui ne sont qu'une exposition. Qu'adviendra-t-il de cette situation dont un meurtre est le point de départ, voilà la question.

H en résulte, au troisième acte , un ménage à trois. Nikita est devenu le mari d' Anicia ; il est resté l'amant d'Akoulina ; il bat sa femme, il pare sa maîtresse, il envoie promener son père qui lui fait toujours de la morale (mais qui, généralement, va se coucher sur. le poêle quand on se bat dans la maison , ou qui profite de ces circonstances pour causer économie politique

avec un garçon de ferme) et il se grise abominablement. C'est à partir de ce moment que les griseries commencent. Où s'arrêteront-elles ? Elles ne s'arrêteront pas.

Mon Dieu ! c'est encore le meilleur , cet acte. Il ne s'y fait rien, le drame ne marche pas ; mais c'est un tableau, un tableau assez pittoresque. Mœurs de paysans subitement enrichis. Qu'en deviendra-t-il ? Nouvelle piste, troisième exposition. C'est le palais de l'Industrie, cette pièce-là.

Troisième acte. Tiens ! un nouveau drame , tout nouveau I Qu'est-ce qu'ils font ? Un nouveau crime , ce semble ; car ils écartent les témoins curieux , et semblent conspirer ensemble. Voici l'affaire : la petite Akoulina était enceinte des œuvres de Nikita. Nous n'en savions rien du tout, et notre intérêt n'avait nullement été dirigé de ce côté-là ; mais dans ce genre de théâtre, il ne faut pas compter sur l'art des préparations. Donc Akoulina va accoucher, on nous l'apprend ; et on nous apprend aussi qu'elle est fiancée avec un garçon du village, et qu'il faut, pour la marier,

faire disparaître l'enfant Et v'ian ! v'ian ! un acte

tout à l'heure où il n'y avait rien du tout et où on avait tout le temps de nous faire pressentir cette nouvelle tragédie, et c'est maintenant qu'on nous ingurgite tout cela, en mettant les morceaux doubles. Enfin, voyons.

Ce qu'on voit, ou à peu près, c'est Nikita enterrant l'enfant dans la cave... Et d'abord pourquoi Nikita ?

Ce bellâtre mou et veule, qui a tout laissé faire et n'a rien fait jusqu'à présent, qui est habitué à laisser travailler pour lui , comment se fait-il qu'il ne dise pas , comme il a toujours dit : « Arrangez-vous I Ça m'est bien égal ! » Rien ne lui serait plus facile. Soyez sûr que sa mère et sa femme, les deux affreuses mégères, suffiraient très bien à l'horrible besogne. Non, c'est la fatalité qui veut que ce soit lui, et il n'y a rien à faire contre la fatalité. On lui met la pioche à la main. C'est absurde de la part des femmes, qui le savent faible et peuvent craindre qu'il ne se trahisse plus tard, ce qu'elles n'auraient pas à craindre d'ellesmêmes. Non ! il faut que ce soit lui. Pourquoi ? Peutêtre pour qu'Anicia dise un mot à effet, bien trouvé, il est vrai, mais qui est tiré de loin et qui est le seul qui ne devait pas être dit : « Qu'il soit assassin ! Il saura ce que c'est ! »

Tant il y a qu'il prend la pioche, et ici, je ne sais, mais il m'a semblé qu'il y avait un parti-pris d'atrocité qui n'est plus d'un naïf, qui n'est plus d'un quatorzième siècle. Il m'a semblé que l'auteur voulait surenchérir sur l'horreur, la redoubler, la décupler, et qu'il lui paraissait qu'il n'y en avait jamais assez. Nikita (on l'entend de la scène travaillant dans sa cave), Nikita enterre l'enfant, l'écrase, s'assied dessus, « l'aplatit comme une galette » ; il revient, il raconte : « Il piaulait ! il piaulait ! » Et dix fois il répète : « Il piaulait ! il piaulait ! » et quand il l'a répété dix fois, il repreud : « Ses petits os craquaient ! » et dix

fois : « Ils craquaient ses petits os ! » Oui, il m'a semblé que l'auteur y mettait du défi et de la gageure, voulait absolument nous révolter et nous brutaliser pour prouver sa force. On me dit : « Non ! c'est sincère ! » Possible ; c'est alors une dipsomanie d'atrocité. Il y a de ces cas. J'aimerais mieux la gageure.

Enfin voici sans doute le drame comme nous l'entendons qui va commencer après quatre expositions. Après tant de crimes, quels sentiments vont avoir ces gens-là ? Que vont-ils devenir ? Il arrive tout simplement que les griseries recommencent. Voici la noce d'Akoulina. Le père du fiancé est ivre, le garçon de ferme est ivre, Anicia est ivre. Jusqu'ici on ne nous avait montré que des hommes ivres; on y ajoute maintenant les femmes. C'est la progression dramatique.

Sérieusement, je l'ai cru. J'ai cru un moment que le poète, cet homme d'une imagination sombre et violente, voulait nous donner la conclusion, assez naturelle, de ce drame de bêtes féroces : tous venant, tilubant, riant d'un rire affreux, s'injuriant, se bousculant, s'embrassant au hasard, tomber sur ce tas de foin, là à droite du théâtre, et s'affaler les uns sur les autres dans le paradis des brutes. Du sang, de l'eaude-vie, et le sommeil commun sur un fumier, voilà les hommes, et le rideau serait tombé sur cette vision du monde à la Candide. Il y aurait eu là une certaine grandeur sinistre et , en tout cas , c'était le dénouement le plus à prévoir.

Mais non ! c'est ailleurs que Fauteur veut nous conduire, et le voilà qui indique enfin un revirement. Nikita, parmi tous ces ivrognes, seul ne peut réussir à s'enivrer. Le remords commence. Il « s'ennuie » ; il refuse d'aller, là haut, donner la bénédiction aux époux. — « Tiens ! nous rentrons dans la formule du drame tel que nous l'entendons. Il va y avoir une analyse de sentiments, une évolution de caractère. Il est un peu tard, mais enfin, il faut voir. Et notre imagination prend une autre piste. Si Nikita est capable de remords, il finira par se livrer. Pour cela il fout qu'une circonstance, un mobile extérieur vienne peser sur lui et fasse passer son sentiment nouveau de la puissance à l'acte. Et précisément ! nous y voilà ! Son père, ce saint, ce mystique, qui n'a fait que des discours obscurs, et qui n'a servi à rien depuis le commencement, c'est, à cela qu'on le réservait ; il va venir, tout deviner, montrer du doigt la cave, dire « Dieu ! » comme il sait si bien le dire, et... Ah ! bien oui ! mais c'est du drame vulgaire, cela. Vous vous imaginez que, dans le drame nouvelle formule, un homme a été assommant pendant cinq actes pour se le faire pardonner au sixième, en servant à quelque chose ! Mais ce serait de l'art académique, laissez-moi donc tranquille ! vous êtes un pompier.

Non ! non I le père ne viendra pas. Nikita, touché d'un commencement de remords, ne rencontrera que son garçon de ferme abominablement ivre, qui lui tiendra des propos incohérents et lui fera entendre

des hoquets inintelligibles. Sur quoi, vous sentez bien que Nikita est converti, et ne peut plus faire autrement que de se livrer à la justice. Voilà le grand art.

Il le fait comme je le dis. Il assemble toute la société, convoque la gendarmerie, et demande pardon à tout le monde (excepté au cadavre de l'enfant, qui est pourtant là, à gauche) au nom du Christ rédempteur. Et c'est une scène belle en soi, si Ton veut, mais comme je ne sais pas ce que c'est au théâtre qu'une scène belle en soi, et qui n'est pas préparée par ce qui la précède, ou émouvante par ce qu'on prévoit qui doit la suivre, je demande pardon, au nom du Christ, d'être obligé de me récuser.

Voilà ce drame, le plus beau, si j'en crois l'applaudissement du public, le plus informe et le plus près de la non-existence que je connaisse, si je m'en crois moi-même. Il y a une tragédie célèbre qui contient un beau vers, comme chacun sait. Dans la Puissance des Ténèbres , j'ai trouvé un beau mot : « Qu'il soit assassin ! Il saura ce que c'est ! » et, en toute conscience, je n'ai trouvé absolument que cela qui valût. Pour moi, l'auteur de ce grand poème épique, très mêlé certes, mais où l'on trouve des scènes faites de génie, qui s'appelle la Guerre et la Paix y est complètement tombé, en écrivant Puissanee des Ténèbres, au niveau intellectuel d'un Eugène Sue, sans avoir la dextérité dans l'art de manier l'intérêt de curiosité, qu'un Eugène Sue savait montrer.

Quant aux traducteurs, ils me pardonneront de ne

pouvoir juger du mérite de leur travail. On me dit que leur traduction est d'une fidélité merveilleuse et absolument littérale, et ceux qui me le disent sont gens qui savent très bien le français et le russe. Je rapporte leur opinion comme étant de celles où l'on peut se fier.

On a fait un reproche à ces consciencieux et très méritants traducteurs. Oh leur a reproché d'avoir employé, pour rendre les crudités du texte , non pas des mots rustiques , mais des mots de l'argot des faubourgs parisiens. Je leur en ferai plutôt un mérite. Il s'agissait pour eux de bien faire remarquer à chacun, pour qu'il n'en ignorât, que la représentation de la Puissance des Ténèbres était une manifestation naturaliste. Or le naturalisme ne se reconnaît aisément qu'à l'emploi des locutions cyniques. C'en est la marque. Le langage rustique n'est pas naturaliste , il est naturel. Remarquez même qu'il prend tout naturellement une couleur épique. « T'es droite comme une gaule de bois vert » , voilà une locution rustique , et homérique. A employer la locution campagnarde, vous risquez que l'Ecole ne comprenne pas suffisamment que c'est du naturalisme. A dire : « Voilà mon crampon !» ou : « Pourquoi eng tu mon père? » ou

encore: « Ta femme, une g.... à forçats! » on est sûr de son affaire; on avertit les partisans d'applaudir, et l'on réchauffe leur enthousiasme.

Aussi je vous réponds que c'a été là comme l'élément excitateur, comme l'aiguillon du succès. Quand

ces locutions arrivaient , c'étaient des débordements de fanatisme. On manifestait. Quelques femmes ont timidement protesté d'abord. Elles n'ont fait que donner à la manifestation un élan invincible et un caractère de grandeur imposante. C'est bien fait.

Voilà donc qui est entendu , la Puissance des Ténèbres est une œuvre consacrée qui , sans doute , va encourager toutes les nobles audaces et faire naître une multitude de drames sans intérêt dramatique , mais , en revanche , sans sérieuse étude des mœurs. Cependant, il ne faudrait peut-être pas que les jeunes gens s'y fiassent trop. L'origine exotique est peut-être pour quelque chose dans l'engouement de vendredi dernier. Dans notre bon pays de France, le succès va à qui vient d'ailleurs, plus facilement qu'à ce qui naît de notre sol. Je crois qu'un jeune homme qui nous apporterait un dteme de la même valeur que la Puissance des Ténèbres , et qui s'appellerait Falempin , n'aurait de chances sérieuses qu'en se faisant nommer Falempof.

Les artistes du Théâtre libre sont des vaillants , comme on sait , et des héros de l'art dramatique. Ils l'ont « dans le sang » pour parler la langue des drames qu'ils jouent. Le talent n'est pas toujours à la mesure de la conviction ; mais il est bien vrai que cette passion pour l'art où ils se sont attachés donne à leur jeu un je ne sais quoi d'ardent et de concentré qui fait qu'ils ne ressemblent pas à tout le monde. Au milieu d'eux M. Antoine se distingue comme un véri-

table artiste qui a peut-être des parties naissantes de grand artiste.

Il compose avec un soin du détail, un art de subordonner toute inflexion et tout geste au trait principal, qui est la condition première de son art et qui est la marque distinctive de son talent. Ce béat de la sainte Russie , ce pauvre être borné , pur , sacré , cet abbé Constantin des steppes, on sent dans son regard fixe, dans son geste court et direct, sobre et entêté (un peu trop expansif encore , m'ont dit des Russes ; mais il faut pourtant n'être pas tout à fait figé dans une attitude hiératique pour être compris sur une scène française) , on sent dans toute sa personne que cette âme divine, mariée à une intelligence d'enfant , s'est toute arrêtée dans une formule définitive, inflexible comme une règle monastique et que la vie passe sur elle sans la ployer ni presque la toucher, ne faisant que la polir et la lustrer davantage comme l'eau sur la dalle d'un temple.

A côté de lui , M. Mévisto , bien mauvais , à mon avis, dans la première partie de son rôle, qu'il joue en Bel-Ami de barrière et non en paysan gavé par les femmes et alourdi par la paresse caressée et choyée , a montré des qualités mélodramatiques fort estimables dans l'horrible quatrième acte , et a secoué le public d'une émotion toute physique , mais assez puissante. Les autres , sauf M me Barny , doucereusement atroce dans le rôle de la mère de Nikita , ne sont que des écoliers qui s'appliquent bien. Et puis, et puis... vou-

lez-vous toute ma pensée? Les personnages de la Puissance des Ténèbres ne sont pas assez des hommes pour que les artistes puissent montrer des qualités de vrais comédiens, et je crois bien que ce drame élémentaire devrait être joué, — comme Faust, avant qu'il ne fût écrit par Gœthe, — par des marionnettes,

Comédie-Française : Reprise de ChamiUac. — Théâtre de Cluny : le Docteur Jojo, comédie-vaudeville en trois actes, de M. Albert Carré.

19 mars 1888.

ChamiUac a été écouté au Théâtre-Français avec plus de plaisir qu'il ne l'avait été en sa nouveauté. Vous vous rappelez assez quelle avait été l'impression générale le soir de la première. On avait été agacé, de cet agacement particulier que l'on éprouve aux petits jeux de devinette, qui consistent à vous faire chercher pendant un petit quart-d'heure le mot d'une énigme un peu enfantine. On se dit : « Je cherche, je cherche, et ils sont tous à se moquer de moi, et à me dire que c'est très simple. Quand je songe que je me tourmente pour une niaiserie ! Je suis sûr que je dois avoir l'air d'une bête ! Et ça ne m'est pas égal d'avoir l'air béte, puisque je ne suis pas tout seul ! »

De même à ce Chamillac. L'auteur jouait avec nous au petit jeu du sphinx. Il nous montrait un monsieur qui était arrêté dans toutes ses démarches et toutes ses plus légitimes aspirations par quelque

chose, quelque chose de hien grave ; et ce quelque chose nous l'ignorions. D'acte en acte on nous promettait de nous le dire ; d'acte en acte le mot suprême fuyait devant nous d'une fuite éternelle. C'était l'application la plus sévère de la fameuse règle de Boileau ;

L'esprit ne fut jamais si vivement frappé Que lorsqu'en un sujet d'intrigue enveloppé D'un secret tout à coup la vérité connue Change tout, donne à tout une face imprévue.

La face imprévue de Chamillac, nous l'attendions avec une impatience qui finissait par devenir fatigante, et quand elle se révélait, elle ne produisait plus son effet, pour l'avoir escompté trop longtemps. Le poète pouvait dire des spectateurs :

Et quand leur joie arrive ils en ont trop souffert.

C'est qu'il y a beaucoup à dire sur ce point, comme sur toutes choses du reste, et d'abord, que trop est trop, et cela suffirait. Il y a une limite. Jusqu'où fautil nous laisser dans l'incertitude pour que le plaisir de la découverte ne se soit pas épuisé avant de naître ? C'est une affaire que les règles n'enseignent point. En général je conseillerai fort d'user très modérément, et peut-être de n'user point du tout de ce procédé. Je vois que tous les drames conçus dans ce dessein produisent une sorte d'énervement bien gratuit et que rien ne compense. Songez à Raymonde, au Père, etc.

Ensuite songer à ceci, pour nous en tenir à l'effet de première représentation. Le jour de la première, il y a toujours une partie du public qui le connaît, le fameux secret, et une autre partie qui ne le connaît point. Dès lors, moi, l'ignorant, je suis tout à fait dans la situation du patient au petit jeu de société. J'ai le sentiment que mon voisin sait le fond des choses, et malicieusement, me les cache, et se moque joliment de moi. Dans les entr'actes je rencontre des gens qui me disent : « Eh bien ! le devinez-vous, le secret plein d'horreur ? — Non ! — Eh ! Eh ! — Vous le savez, vous ? — Heu ! Heu ! » Je suis profondément vexé, D'autres me disent : « Vous ne savez pas? — Non ! — Vous n'avez doive pas lu le roman ? » Quelquefois, il n'y a pas de roman du tout, comme précisément dans ChamiUac, mais nous avons tellement l'habitude, au théâtre, de pièces où l'on ne peut comprendre un traître mot sans « avoir lu le roman, » que nous nous disons : « C'est vrai, il y a peut-être un roman ; et dans ce cas je suis perdu, je ne saurai pas le secret même après la dernière chute de rideau. Vitu seul m'ouvrira les yeux. En attendant mon ami de tout à l'heure m'a fait danser. » Des haines de galériens naissent ce soir là dans les couloirs pacifiques.

Et enfin, pour parler en esthéticiens définitivement supérieurs, il faudrait s'entendre sur « le secret tout à coup connu». Connu de qui? Voilà la question. Est-ce le public qui doit être tardivement mis dans la

confidence d'un mystère infernal, ou est-ce un mystère infernal parfaitement connu du public, mais inconnu d'une partie des personnages, qui doit tout à coup, quand il se révèle à ceux des personnages qui ne le connaissaient point, faire un coup de théâtre? J'ai beaucoup de tendances à croire que c'est de cette dernière façon qu'il faut comprendre la fameuse règle. Lessing dit là-dessus de fort belles choses. Je ne songe qu'à vous inviter à les lire ; mais je ne vous dissimule pas qu'il est de mon avis. C'est une façon modeste de dire que je suis du sien.

Voilà les raisons peut-être pourquoi Chamillac avait un peu chatouillé désagréablement quand il se produisit sur le théâtre, et pourquoi, aussi, il n'est plus agaçant à cette heure. Le secret, maintenant, tout le monde le connaît, ou ce qui revient absolument au même au point de vue de l 'amour-propre , chacun est persuadé que son voisin croit qu'il le connaît, et tout le monde est en pleine sécurité et en pleine quiétude ; et rien n'empêche plus d'admirer la grâce, la finesse, quelquefois la profondeur de certains détails, surtout le jeu des artistes, qui est une chose pleinement digne d'admiration. Il n'y a pas, en effet, découplé comparable à M. Worms et àM lle Bartet. C'est la perfection même. C'est même plus, car les mots s'usent, hélas, au terrible emploi qu'on en fait, et perfection, maintenant, ne désigne plus qu'une admirable et précieuse et infaillible absence de défauts dont d'autres, plutôt que "Worms et Bartet, au

même théâtre, donnent l'idée. C'est originalité exquise qu'il faut dire en parlant de Bartet et de Worms ; c'est la science la plus sûre d'elle-même , avec un je sais quoi d'inné, de personnel , de profondément senti. Voilà les chefs de file sur qui la jeune troupe, un peu malmenée (en un seul mot) quelquefois par nous même , et qui ne doit voir là qu'une preuve du vif intérêt que nous portons à la grande maison, doit avoir les yeux constamment fixés.

Je parie que c'est la faute de Cluny, oui, du théâtre, de cet aimable et vaillant théâtre dont je ne pense que du bien, mais qui a naturellement son influence sur les pièces qui lui sont destinées. Il a eu son influence sur t le Docteur Jojo et le Docteur Jojo sur son auteur. Voici', j'imagine , comment les choses se sont passées :

M. Albert Carré a une idée de comédie. Il songe au Gendre de M. Poirier, à cette manie qu'ont certains beaux parents de vouloir que leur gendre travaille pour qu'il soit sage , et pour que la jeune femme soit « la préoccupation et non l'occupation de son mari » ; et il se dit que , n'y ayant rien au monde qui ne soit vrai et faux , selon la manière et le tour qu'on lui donne, le Gendre de M. Poirier retourné pourrait être une très jolie comédie. On veut faire travailler le gendre, qui se bornait à être un excellent mari et un bon gendre ; il s'y résigne ; mais il prend tous les défauts de sa profession, et tous les ridicules qu'elle

comporte, et toutes les. gênes qu'elle entraîne pour tout le monde , et il n'en rapporte à la maison que l'ennui qu'elle lui donne ; et il devient insupportable; et, à la fin , on le supplie en chœur de donner sa démission ; et il se fait prier, et il faut le forcer, etc., et il y a là la plus jolie comédie du monde.

Et M. Albert Carré la commence en effet, et la prend bien par où il faut la prendre. M. Joséphin Bichard était médecin , aimable médecin , médecin moderne. Il avait la spécialité des maladies des dames , des névralgies attrayantes et des attendrissantes migraines ; et, mon Dieu, il n'était pas sans... enfin il était médecin pour dames. Mais il s'est rangé ; il est devenu sérieux ; il s'est consacré à l'oisiveté. Il s'est marié richement , et il aime sa femme , sans admettre , en quoi il a bien raison , qu'un honnête homme puisse avoir une autre ambition plus glorieuse. Ce n'est pas l'avis de son beau-père M. Courtelin , ni de sa bellemère, ni même de sa femme. Ceux-ci veulent que le docteur Bichard soit un homme affairé et illustre. Le papa Courtelin signale l'illustre docteur Bichard aux journaux, colle sur la porte une plaque de beau cuivre étincelant : « Consultations de midi à six heures trois quarts », répand les cartes du docteur jusque chez les marchands de marrons. Furieux d'abord , le docteur finit par s'écrier: « Ah! vous le voulez tous! Eh bien ! vous allez voir. Non ! mais vous allez voir ! Que les consultations commencent ! »

Et voici une ancienne cliente du docteur qui arrive.

« Sortez tous ! — Mais cette dame a un air ! — Suisje médecin ? ou ne le suis-je pas ? Sortez !» On le laisse avec l'intéressante malade : « C'est toi, mon petit docteur Jojo ! — C'est moi ! — Pas changé ! — Pourquoi changerais -je. — Toujours aussi drôle? — Bien plus ! — Te rappelles-tu comme tu dansais le pas du Kanguroo ? — Si je me rappelle ! Comme ça, tiens ! » Les voilà qui esquissent ce que l'Académie des inscriptions appelle le Cordace moderne, et au ' bruit qu'ils font, tout le monde rentre : « Comment je ne peux pas donner une consultation tranquillement! — Mais cette danse? — Eh bien, c'est la maladie de madame ; elle a la danse de Saint-Guy. — Et vous la traitez... — Par l'homéopathie. Je rhythme sa nervosité. Ça la soulage. Au lieu de m'ennuyer vous devriez m'aider. Dansez aussi ; vous allez voir. » Toute la famille reconduit en dansant la belle malade jusque sur le carré, mais commence à se dire que la médecine, c'est parfois gênant dans une maison. Sur quoi le docteur annonce qu'il a quinze visites de nuit à faire, et qu'il ne reviendra que le lendemain.

Eh bien ! la voilà la comédie, elle n'a qu'à se développer toute seule maintenant. Le docteur ne rentrera jamais ; quand il rentrera par hasard ce sera en ramenant sur des brancards des hommes atteints de delirium; il sera consulté par des gens qui voudront se faire enfermer réciproquement à Sainte- Anne ; la maison sera pleine de fous, d'éclopés et de mélancoliques; et sa femme sera jalouse de toutes ses clientes,

et la belle-mère fera de la charpie, et le beau-père devra maintenir en respect les fous furieux ; et la plaie que nous connaissons tous, Yinvasion de la profession dans le privé exercera tous ses ravages, jusqu'à ce que toute la famille, fourbue et désolée, se jette aux pieds du docteur pour le supplier de revenir à l'oisiveté. . .

Oui, mais voilà; la pièce est destinée à Cluny; Cluny veut dire vaudeville, vaudeville veut dire quiproquo, et chaque fois que l'auteur reprenait sa pièce, sur son bureau de travail, il trouvait avec étonnement qu'elle avait changé d'elle-même, obéissant à un obscur instinct, s'adaptant d'elle-même à sa destination, et que le quiproquo, qui n'y avait rien à faire, y poussait spontanément, comme il vous pousserait des nageoires, soit dit sans injure, si on vous maintenait seulement trente mille ans dans un milieu marécageux. Déjà dans le premier acte, le docteur Bichard avait dit à un petit jeune homme amoureux de sa belle-sœur: « Va donc, sous mon nom, chez M ma Cocherel qui me fait demander. » Pourquoi Bichard dit-il cela ? se demandait l'auteur. La pièce répondait : « Pour qu'il y ait un quiproquo au second acte. — Et pourquoi un quiproquo? — Parce que je suis pour Cluny. »

Et aux mains de l'auteur inquiet, la pièce se déformait ainsi, malgré tous ses efforts et ses desseins louables. Au second acte la pièce se transportait chez madame Gocherel, épouse séduisante d'un commis-

» i s&ire de police. Et madame Cocherel recevait le petit

g j jeune homme , beau-frère de Bichard , et l'enfermait dans un placard, puis madame Bichard et l'enfermait dans le même placard. Pourquoi ? Parce qu'il est de l'essence du vaudeville que deux personnes qui iie doivent pas être dans le même placard s'y trouvent face à face. Et M. Gourtelin arrivait avec sa femme à la poursuite de Bichard. Et la première chose que faisait M. Courtelin était de dire à sa femme : « Entre dans ce garde-manger ! — Pourquoi , mon ami ? — On ne sait pas ; pour qu'il y ait lieu d'y mettre utilement quelqu'un tout à l'heure , qui s'y recontrera avec toi , ce qui sera très drôle. Fais cela pour la pièce. y> Et elle le faisait. Et dans l'obscurité du placard de gauche des claques s'échangeaient entre gens surpris de s'y coudoyer ; et dans les ombres du gardemanger de droite, bientôt des horions se produisaient entre gens furieux de ne pas savoir pourquoi ils étaient ensemble. Et sur la scène , M. Gourtelin et M m « Cocherel étaient surpris par le mari , qui croyait à un flagrant délit d'adultère; et tout cela était péniblement bouffon et comique avec d'énormes efforts, quand il semble qu'il était si facile d'aller tout droit devant, soi, sans tant de chausses-trappes et de combinaisons violentes.

Que voulez-vous ? Ce n'est pas l'auteur qui avait ce plan et ce dessein ; il l'a assez prouvé par son premier acte. C'est la pièce qui n'a pas voulu entendre raison. Elle voulait être un vaudeville ; elle l'a été , contre

toute intention et toute attente* Il y a de ces fatalités. Je les regrette.

C'est au dénouement qu'on voit mieux que partout ailleurs qu'une pièce a dévié de son vrai chemin. L'auteur, malgré sa pièce, veut y rattraper sa donnée pour y rattacher sa conclusion , et il saule aux yeux qu'elle ne s'y rattache plus du tout. Le docteur Bichard finit par dire à ses beaux-parents : « Vous vouliez que je fusse médecin ; je le suis redevenu ; je ne l'ai jamais été autrement. » Le mot serait joli , si, Bichard avait été médecin en effet pendant le second acte ; mais il ne l'a pas été un instant. Il a été renfermé dans un petit local avec sa belle-mère. Ce n'est pas là de l'exercice de la médecine. C'est tout au plus, si l'on veut, une petite étude hydrophobique. Je ne saurais dire à quel point je regrette qu'une si jolie idée de comédie , et qui , c'est ce qui m'enrage , avait reçu un bon commencement d'exécution, se soit égarée aussi complètement.

Car M. Albert Carré a de l'esprit , il pose bien une scène, il trouve même de petits traits de mœurs assez plaisants , et son Courtelin du premier acte était bien esquissé. Il avait une bien jolie partie à gagner. Du reste , il ne l'a point perdue ; car ses quiproquos ont amusé , nonobstant , un public très indulgent et très facile à l'hilarité de confiance , et , de plus , il y a eu des interprètes qui l'ont bien servi. M. Véret a une bonne face béate qui fait merveille dans les rôles de bourgeois naïfs ; madame Aciana est une bonne comé-

dienne qui a le jeu juste et l'expérience de la scène ; madame Billy est une très bonne demi-duègne, excellente dans ces rôles de femmes de cinquante ans, moitié bonhomie, moitié brusquerie ; et le Raymond de Gluny, M. Numas, malgré une voix bêlante quelquefois désagréable, a de l'entrain et un gros comique assez joyeux. Et, surtout, cette petite troupe de Cluny, composée d'acteurs bien habitués à jouer ensemble, a de la cohésion et se sent les coudes. Tout compte fait, on passe chez le Docteur Jojo une soirée agréable.

ni

Théâtre Libre. — La Pelote, drame en trois actes, de MM. Paul Bonnetain et Lucien Descaves.

26 mars 1888.

J'ai écouté le drame réaliste de MM. Bonnetain et Descaves avec tristesse, avec angoisse, quelquefois avec fatigue, mais avec le plus vif intérêt. A la bonne heure, et ne vous y trompez pas ! Cette fois voilà une œuvre, une œuvre contestable sans doute et sur laquelle il y a beaucoup à dire ; à preuve que je vais probablement en dire très long; mais enfin une œuvre. Ce n'est plus là une de ces plaisanteries funèbres et fumisteries de croque-morts comme nos jeunes auteurs nous en présentent de temps en temps, par ci par là, et pas si loin, dans la même représentation du même théâtre peut-être. Ce n'est pas une de ces outrances faciles qui consistent à dire de très gros mots en public et qui ne sont rien autre que des incongruités littéraires et artistiques. A défaut d'autre signe, cela se vovait à l'attitude du « clan ». Ce n'était pas le « clan » qui applaudissait. Il ne savait à quoi accrocher son applaudissement de défi et son bravo

de bravade. Il attendait un mot sonore, un mot à rime riche de Vert- Vert, ou un mot sans rime, pour savoir que « c'était du naturalisme » , et pour nous imposer cette belle audace à grands coups de battoirs. Le mot ne venait pas. Le clan s'étonnait , se demandait si c'était vraiment du naturalisme , et restait perplexe.

Non , l'œuvre est sobre , sévère , d'une grave tristesse, qui convient quand on touche franchement aux misères humaines. Ce n'est pas du naturalisme, c'est tout simplement de la réalité.

Les auteurs ont voulu nous peindre les dégradations successives d'un être mou et neutre, sans vertu, sans vigueur , sans scélératesse aussi , mais non sans \ices, peu à peu amené à la lâcheté et à l'idiotisme, et mourant dans une épouvante et une ^horreur pour avoir mesuré brusquement, dans un éclair, tout le chemin qu'il a si vite parcouru dans l'ignominie. Figurez-vous quelque chose qui tient le milieu entre le Ménage de Garçon et le Baron Hulot (Cousine Bette) transporté crûment au théâtre. La tentative au moins est infiniment honorable , quand elle est faite, comme celle-ci, avec conscience, scrupule, sans concession à une fausse délicatesse , mais sans la moindre indécence voulue.

M. Lormeau est un riche bourgeois , timide, faible, paresseusement libertin et qui aime à sentir circuler autour de lui une jupe qu'il n'ait pas besoin de respecter. Sa gouvernante s'est peu à peu transformée en servante-maîtresse. Il s'est habitué à cela ; il a in-

sensiblement rompu toute relation , et s'est endormi dans une sorte de torpeur et de passivité satisfaite. Il a bien une nièce (veuve de son neveu) et une petite nièce très gentille, qu'il aime beaucoup. Mais elle est fière cette jeune femme, et discrète. Elle le gêne, et ne prend pas d'empire sur lui. Peu à peu elle en est venue à ne passer cbez lui qu'à la fin du mois, pour toucher sa petite pension , et l'embrasser vitej mal à l'aise sous le regard de la servante qui est toujours là. Cependant M. Lormeau a cinquante ans et sa servante en a quarante. L'éloquence des chiffres vous avertit qu'il va peut-être échapper à la domination ancillaire par l'effet des vices mêmes qui la lui ont fait subir jusqu'ici. Elle n'est plus belle, M m8 Elodie, et M. Lormeau se met à découcher sournoise-* ment. C'est juste à ce moment que la pièce commence, et c'est d'un grand sens dramatique de l'avoir fait commencer à ce moment là, à un point de crise. La fine commère sent le danger, et s'avise d'un coup de maître. En sa place elle « suppose » un gibier plus jeune, comme dit le fabuliste. Elle fait venir sa petite nièce, Marthe Friquet, et l'installe dans la maison « pour l'aider ». Le vieillard prend feu à la vue de cette jeunesse et de cette fraîcheur. Seconde chute, plus profonde que la première, et d'où il sera plus difficile de se relever. Dès lors Lormeau est en proie. Toute la famille (vous la connaissez la famille de la maîtresse , l'invasion de la maison par toute cette meute rongeante et famélique qu'amène avec elle ,

insensiblement, la femme qui a pris pied chez vous ; c'est une des plaies de notre bourgeoisie , la plus hideuse; et pourquoi ne pas la peindre?) toute la famille d'Elodie, mère acariâtre, cousin fainéant et pleurard, frère carotteur, s'incruste dans le fromage Lormeau. Les termites travaillent. Lormeau a des velléités de résistance. Un patelinage de Marthe le ramène à son devoir.

Voilà qu'un jour il se secoue enfin, violemment. Sa nièce et sa petite nièce sont là. Toute la tribu Friquet mène un vacarme d'enfer. Il chasse tout le monde et retient sa nièce à dîner. Elle est maladroite, la nièce. Elle n'aurait qu'à rester. Elle reprendrait Lormeau par les petits soins, la maison bien tenue, la chaleur honnête de la famille. Mais elle n'est pas assez intéressée pour être dévouée, et elle est trop indépendante pour s'astreindre à cette cure. Elle promet de revenir souvent, tous les jours ; et elle laisse Lormeau seul. Elle est perdue, et lui aussi. Lormeau seul, comprenez-vous tout ce qu'il y a là-dedans de lâchetés qui se réveillent ? Les auteurs l'ont bien compris. Ah ! l'heureuse scène ! Rien ! pas un mot ! Mais Lormeau se promène lentement, ouvre une porte, puis une autre, mesure le vide, chancelle comme un homme assommé, vient s'asseoir auprès du feu , tisonne, lugubrement , secoue un frisson. Il a froid. Il se relève. Il trouve, traînant sur un meuble, le fichu de Marthe, le porte à ses lèvres, à ses narines plutôt. Il éclate en larmes.

Vous entendez bien qu'elle n'était pas loin, la tribu.

Elle a guetté le départ de la nièce. Elle rentre. Elle frappe à la porte: « Qui est là? — C'est nous... Marthe ! — Ah ! » La porte s'ouvre, et la toile tombe» Voyez-vous, cela, c'est de premier ordre.

Le troisième acte est aussi vrai, aussi net, d'un dessin aussi sûr , mais il est un peu long. Inutile de vous dire que ce troisième acte c'est Y agonie. Je crois qu'il fallait la faire assez courte. Désormais Lormeau n'est qu'une guenille , un chiffon humain. Nous le savons, nous n'en doutons pas. Deux ou trois traits énergiques, pour nous le rappeler , nous en bien convaincre, suffisaient. Décrire minutieusement, avec je ne sais quelle traînerie de montre, comme dirait Montaigne, Lormeau saigné jusqu'au cœur , forcé de tout abandonner, de se laisser dévorer vivant, se débattant sous le couteau et sous la dent, ce n'est pas faux, ce n'est pas mauvais , ce n'est pas sans talent, c'est un peu excessif et fatigant. Vous savez la différence qu'il y a entre le rhumatisme et la goutte ? Vous mettez le doigt dans un manche à gigot , et vous serrez la vis jusqu'à ce que la douleur soit insupportable. C'est le rhumatisme. Vous donnez trois tours de vis de plus ; c'est la goutte. Dans ce troisième acte, MM. JBonnetain et Descaves ont donné trois tours de vis de trop.

Cela vient d'une certaine tendance à l'excès qui reste toujours, depuis Balzac, dans la littérature réaliste. Elle a toujours un penchant, pour user du joli mot de Weiss , à devenir « la littérature brutale. » Cela vient aussi, je crois, d'un certain mépris que ces

messieurs ont du public. Je m'explique, Ils ne nous croient pas très intelligents. Ils croient, par exemple ici, qu'après la troisième chute de Lormeau, après la porte rouverte à Marthe, nous n'avons pas compris que c'était la fin, l'agonie morale qui commençait; ils ont cru qu'il fallait nous étaler tout du long cette déliquescence. Non, c'était inutile. Une scène vigoureuse et ramassée, c'était tout ce qu'il fallait. Rappelez-vous la fin de Maître Guérin, — car, sachez bien, mes jeunes maîtres, que cet Augier si suranné, est l'aïeul et le créateur du théâtre réaliste, tout simplement, — rappelez-vous Guérin, abandonné de sa famille, venant s'asseoir à sa table solitaire en face de sa servante. C'était une scène de trois lignes.

Elle suffisait. Toute la vieillesse honteuse et misérable de Guérin nous apparaissait dans ce raccourci. J'aurais voulu quelque chose d'analogue dans ce troisième acte. Quoi qu'il en soit, Lormeau est piétiné jusqu'à l'aplatissement. Puis sentant la mort venir, entendant qu'on en parle autour de lui comme d'un événement prochain, il a un sursaut ; une nausée de honte et de remords lui monte à la gorge ; il cherche à réparer un peu. Quelques misérables billets de banque qui lui restent, il cherche à les faire parvenir, comme frauduleusement, à sa nièce, en les cachant dans un meuble qui doit revenir, par je ne sais quelle convention, à la pauvre femme. Il sent qu'il n'a plus que quelques instants, que la congestion pulmonaire le gagne... il tombe foudroyé pendant ces préparatifs.

La tribu rentre et se partage les billets bleus qu'elle arrache de dessous son cadavre. Cette fin d'acte est bien puissante encore et d'un effet poignant.

On voit que c'est là une œuvre très vigoureuse et où l'éclat sombre de la vérité remplace avantageuse-* ment le jeu adroit des combinaisons dramatiques. C'est du vrai réalisme, du réalisme, non sans violence^ mais sans grossièreté et sans sottise, ce qui est rare. Un moraliste y trouverait même une grande et sauvage leçon, une de ces leçons toutes pleines « d'affreuses vérités, » comme les satiriques les aiment et sont en droit de les donner.

Les défauts de ce drame sont les défauts mêmes du genre, et tels qu'il est impossible de les éviter. Le réalisme, dans l'acception un peu restreinte , à mon sens, mais enfin dans l'acception courante du mot, est la peinture des êtres vulgaires, des êtres que mène un seul instinct, une seule force rude et fatale, en un mot des êtres qui ne sont pas compliqués, et comme il y a quatre-vingt-dix-huit hommes et peut-être quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent qui ne sont pas compliqués, cet art a parfaitement le droit d'être. Seulement, il se refuse, par sa définition même, toutes les ressources d'une psychologie fine, pénétrante, déliée, et, par suite, variée et intéressante. Il dit, cet art, à l'ordinaire : « Je n'ai pas besoin de psychologie. » C'est une lourde erreur ; il use d'une psychologie très clairvoyante et très sûre, quand il est bon ; seulement c'est une psychologie volontairement bornée

et courte, une psychologie simpliste , juste mesurée à la nature des êtres qu'elle décrit. Par exemple, savezvous ce que c'est Lormeau ? C'est un homme timide et un peu sensuel qui a horreur de la solitude. L'impossihilité d'être seul, c'est le fond de sa complexion. Ce n'est ni plus ni moins qu'un vice, très malin, très pernicieux, qui conduit à tous les abîmes , quand il ne mène pas tout bonnement à se marier.

Il vous met à la merci à peu près du premier venu. Des commerces honteux et des liaisons inexplicables! n'ont pas d'autre cause. Le pauvre étudiant qui , après trois mois de quartier latin, se... ils ont un mot pour cela , disons s'aglutine , Dieu sait avec quel étrange et grotesque spectre féminin , c'est tout uniquement l'horreur de la chambre vide en rentrant le soir qui a conduit là si vite le pauvre ex-interne habitué aux dortoirs populeux, et qui n'a jamais dormi dans le silence. Le pauvre veuf qui, si vite aussi, laisse la gouvernante se glisser à la chambre de madame : le frisson de se sentir seul, pas autre chose. Le mari trompé qui chasse sa femme , puis la regrette , lui pardonne, la laisse revenir et quelquefois la rappelle : terreur de la solitude, rien autre. Le monsieur seul , qui sans raissn , sans profit , sans petit bénéfice sensuel, laisse sa maison se remplir d'une famille étrangère , qui vit à ses dépens , le ronge , le dépèce , et encore le malmène et le fait marcher haut la main... On s'étonne, on est ahuri. Quel philtre lui ont-ils fait boire ? Nul. S'ils s'en allaient, il serait seul, voilà ce qu'il sent, ce

qu'ils sentent, et voilà toute l'explication de cet empire.

Et voilà la psychologie de Lormeau. Elle est intéressante, elle est curieuse, elle est vraie , d'une vérité telle qu'elle fait passer dans le dos le petit frisson tout particulier que donnent les vérités cruelles. Rappelezvous ce vieil officier qui , au milieu d'un sermon de Bourdaloue, s'écriait d'une voix de Stentor : « Mordieu ! Il a raison ! » Seulement, c'est un psychologie très simple. C'est la description nette et sûre d'un pauvre être qui n'a pas deux mobiles dans son carac. tère, qui n'en a qu'un. Dès lors, savez-vous ce qui va arriver ? C'est que , dans un drame roulant sur un être de cette espèce , il n'y aura place ni pour des péripéties, ni pour une intrigue , ni pour un dialogue, ce qui ne laisse pas de dénuer quelque peu une œuvre dramatique. Ou bien il y aura des péripéties un peu forcées , une intrigue surajoutée et un dialogue factice, ce qui sera pire.

En effet , qu'est-ce qui fait une péripétie ? C'est la rencontre de deux sentiments contraires qui se heurtent et luttent l'un contre l'autre. Lequel triomphera? Voilà la péripétie. Lormeau, ou tout autre personnage selon la même formule , n'étant mû que par un seul ressort, comme ma montre , ira droit devant lui sans arrêt et sans bifurcation , en un mot sans la moindre péripétie. Comme il en faut bien , sous peine d'être trop ennuyeux , vous en mettez , et qui ne sont pas maladroites ; mais qui sont bien un peu forcées, entre

nous. Vous y mettez « le coup de pouce. » Dans votre beau second acte, Lormeau chasse les termites. On vous l'accorde par complaisance, parce qu'on sait que de cette convulsion de Lormeau vous tirerez une seconde ou troisième chute plus profonde que les autres. Mais si l'on voulait chicaner pourtant ? Lormeau cause avec sa nièce, et les termites chantent les Pompiers de Nanterre en s'accompagnant au piano. Et Lormeau se monte et les flanque à la porte. Pour si peu! Hum ! C'est un caprice, et en bonne psychologie, et en bon réalisme , il n'y a pas de caprice. Dominé comme il Test, ce qui serait naturel c'est que Lormeau d,it à sa nièce : « Allons, ma petite, à une autre fois ! Tu empêches Marthe de chanter sa romance qu'elle dit si bien ! »

De même au troisième acte, qu'est-ce qui ouvre les yeux à Lormeau, lui fait mesurer l'étendue de son infamie ? Une conversation sur l'espérance de sa mort prochaine, qu'il surprend. Voilà qui est tout factice. Car voilà bien longtemps qu'il sait que les termites n'attendent que sa mort ; voilà longtemps qu'on lui a fait rédiger, signer et parafer son testament. Tout à l'heure encore il disait à Elodie : « Mais attendez donc un peu ! Quelque patience ! Je n'en ai pas pour longtemps. Je ne peux pas vous dire le jour. Si je le dépassais, vous me reprocheriez de vous avoir trompés. » Cette scène à effet est donc tout artificielle, et c'est pour cela qu'elle porte beaucoup moins que vous ne croyez. Non ! pas de péripéties possibles avec des ca-

ractères si simples, avec des caractères qui ne sont que des instincts. On sait que le loup va tout droit, et que le lièvre revient toujours par un grand circuit. Les Lormeau font de même ; leur randonnée est connue d'avance. Point d'incertitude, point d'intérêt de curiosité.

Et par suite point d'intrigue. Vous n'y tenez pas. Ah ! moi non plus ! Cependant remarquez. L'intrigue, pour un vaudeviliste ou pour un mélodramaturge, est une combinaison de faits qui vaut par elle-même, par l'art ingénieux avec lequel elle est conçue, et cela constitue un art parfois très amusant, mais que je vous accorde qui est inférieur. Pour un grand dramatiste, croyez-vous qu'elle soit cela ? Pas le moins du monde. Elle n'est qu'un moyen de présenter un caractère successivement sous ses différentes faces, de le faire tourner sous ses yeux. Elle est un pivot. S'il y a une intrigue dans Phèdre, si Thésée est successivement cru mort, puis ressuscité, puis de retour ; et si Hippolyte est amoureux d'Aricie ; c'est pour que Phèdre puisse nous être montrée amoureuse sans crime, amoureuse coupable, amoureuse jalouse, amoureuse folle, finalement vitrioleuse, et au dernier terme repentante. Ce sont les différents aspects de son caractère qu'il s'agit de faire comme glisser, j'entends logiquement avec un ordre rationnel, sous notre regard. Mais quand il n'y a point de différents aspects de caractère ! Quand il n'y a point plusieurs sentiments, mais une seule force aveugle et fatale ! Quand

le personnage n*a aucune espèce de complication ! Ou il n'y aura aucune intrigue, ou l'intrigue sera tout artificielle et comme étrangère au sujet. Vous èfes trop consciencieux pour en plaquer une de cette sorte après coup. Reste qu'il n'y en aura pas. Voilà, au moins, une grande ressource qui va vous manquer.

Et je dis encore que, dans un art ainsi conçu, il ne peut guère y avoir de dialogue. Pourquoi parle-t-on ? Pour exprimer ou pour déguiser sa pensée. Mais des personnages qui ne sont pas compliqués n'ont aucune pensée ni à exprimer ni à déguiser. Pour exprimer ou pour déguiser ses sentiments ? Mais des êtres si simples n'ont qu'à exprimer une fois pour toutes le gros sentiment rude et fort qui meut toute leur machine. Si les bêtes parlent peu, c'est qu'elles n'ont pas de nuances ni de muances, du moins intérieures. Si les personnages de Racine, de Corneille, de Skakespeare sont si bavards, c'est qu'ils s'expliquent tout le temps, et s'il leur faut tant de paroles pour s'expliquer, c'est qu'ils sont extrêmement complexes, je dis chez Shakespeare comme chez Racine ou chez Marivaux ; car tous ces théâtres sont des œuvres de psychologie très compliquée, et il n'y a, de l'un à l'autre, que la rhéthorique qui soit différente. Dans le théâtre comme vous le concevez, le dialogue devient presque inutile, ce qui revient à dire qu'il est étrangement difficile d'en fabriquer un quand même. Mettez le baron Hulot sur la scène, et imaginez ce qu'il aura à dire. Mot. Puisqu'il n'a jamais qu'une idée, et que, tout d'abord,

je sais trop bien laquelle, il n'a nullement besoin d'ouvrir la bouche. Aussi, remarquez-vous que, dans votre drame, le personnage principal parle très peu ? Et remarquez-vous que les grandes scènes de votre drame, et les plus belles, sont des scènes muettes ? C'est une conséquence très naturelle. Point d'intrigue, point de péripétie, point de dialogue, voilà, je ne dis pas la condition nécessaire du théâtre réaliste pur, mais du moins le terme naturel où il tend. Et je ne dis pas pour cela que ce théâtre soit à proscrire a priori et condamné d'avance. Je dis qu'il contient en sa définition même et en son essence des difficultés effroyables d'où il faut du génie pour se tirer.

Comment peut-on suppléer, dans cette entreprise, à toutes les ressources qu'on voit qui manquent presque nécessairement? Par l'invention de détails vrais et caractéristiques, par les petits incidents frappants qui font qu'on s'écrie : « Ah ! comme c'est cela ! » Ils sont très malaisés à trouver. Il y en a beaucoup, et d'excellents dans le drame de MM. Bonnetain et Descaves. L'arrivée de la famille des rongeurs dans la maison de Lormeau ; le pauvre dîner de Lormeau avec sa nièce, nappe trouée, verres sales, lampe disloquée ; le tableau du troisième acte, la vieille mère d'Elodie au coin du feu, le vieux Lormeau relégué à vingt pas du foyer, sa couverture qu'on lui ôte pour la mettre sur les genoux de la vieille ; tout cela est net, j tiste, frappant, d'un art très soigneux et très attentif. Voyez ce rien si vrai, si profond, si suggestif, qui en fait penser

si long sans une phrase, presque sans un mot. Lormeau a chassé les rongeurs ; il songe à se faire une vie nouvelle : « Je sortirai, j'irai au théâtre. Et puis j'ai encore des amis, de vieux amis... j'ai encore... » Il cherche un nom, seiait, s'arrête, baisse la tête et vide lentement son verre d'un geste las et désolé. Voilà de quoi vit cet art, qui se refuse tant de ressources. En peut-il vivre longtemps? J'en doute fort. C'est multiplier les difficultés comme à plaisir. C'est faire une sorte de gageure. Mais la tenir loyalement, comme ont fait MM. Bonnetain et Descaves, c'est très honorable et digne de tout éloge.

J'aurais bien quelque chicane à leur faire encore sur leurs mots d'esprit. Ils n'ont pas d'esprit ; et sentant combien leur sujet était triste, et qu'après tout ils étaient devant le public, qu'il ne faut jamais trop ennuyer, ils ont essayé de glisser quelques facéties de chroniqueurs dans leur œuvre sévère et dure. Elles sont déplorables en elles-mêmes, et détonnent d'une manière insupportable sur ce fond noir. Il n'y a que cela qui m'ait tout à fait désobligé et agacé dans leur affaire. Mais du reste je suis trop bien disposé pour leur consciencieuse tentative, si distinguée par ailleurs, pour insister sur ce point.

Odéon. — L'Aveu, drame en un acte, de M me Sarah

Bernhardt.

2 avril 1888.

Voilà précisément un article comme j'aime à en faire. Je n'ai rien à dire. Les théâtres n'ont rien donné, après avoir promis de donner une foule de merveilles, et nous avoir empêchés, par cette menace, de partir pour la campagne. Les théâtres ont de ces malices. Ce sont les grandes coquettes de la littérature, ils savent qu'ils nous retiennent plus sûrement quand ils se promettent que quand ils se donnent.

Tant y a qu'ils n'ont rien mis sous nos yeux, ou du moins ce qu'on appelle rien ; « car rien, comme vous le savez bien, veut dire rien, ou peu de chose. » Et voilà une de mes joies, la première. Je n'ai rien à dire. Je suis libre dans le sens honnête et modéré d'ailleurs, sans lequel ce mot est inquiétant et scandaleux. Ainsi je ne suis pas libre d'aller me promener, non ; je ne suis pas libre de me livrer à mes mauvais penchants, non certes ; je ne suis pas libre de ne pas écrire six cents lignes, oh ! non ; ma liberté a des

bornes comme toute la liberté qui n'est pas un pur dérèglement ; mais je suis libre d'écrire absolument ce que je voudrai. Le théâtre ne m'impose pas ma matière ; il ne me donne pas d'ordre ; il ne me prescrit point de raconter un vaudeville ou de comprendre un mélodrame, ou d'approfondir une opérette ; il ne me prescrit point une tâche ; la seule chose qu'il veuille de moi c'est que je m'occupe de lui. Je l'ai comparé à une jolie femme ; j'étais dans le vrai. Vous savez que j'y suis toujours.

Je suis donc libre, et j'ai dit que c'était ma première joie. Snr quoi vous vous doutez que j'en ai une autre. Oh ! que vous avez raison ! Ma seconde joie, la voici. Non-seulement je suis libre d'écrire aujourd'hui exactement ce que je voudrai ; mais j'ai la certitude qu'on ne lira pas un traître mot de ce que j'écrirai. L'attention est ailleurs qu'au feuilleton dramatique quand tout est plus dramatique que le feuilleton. Le public suit avec intérêt un autre drame que ceux que nous avons accoutumé de disséquer sous ses regards. Il se soucie des tréteaux comme de cela. Il est ailleurs. La voix éraillée du moindre camelot l'intéresse plus que la voix d'or de M lIe Lavigne. De ces lignes que je trace avec conscience, il ne parcourra pas une seule, même d'un œil distrait. Et cela ce n'est pas même une joie pour le chroniqueur, c'est un délice. Sa modestie s'en accommode et sa fantaisie s'en réjouit. Il lui semble, et c'est bien la pure vérité, qu'il écrit pour lui seul, pour sa propre satisfaction d'artiste. C'est de l'art dé-

sintéressé, c'est-à-dire du grand art. Tel un auteur qui écrit un drame pour ne pas être joué, Racine écrivant Athalie.

Au fait, y a-t-il rien de prétentieux comme d'écrire avec l'idée qu'on sera lu, de peindre avec le dessein d'exposer son tableau, de faire de la musique avec le dessein de la faire entendre ? Il y a là un amourpropre exorbitant, une crise singulière et condamnable de vanité. Mais écrire avec celle conviction^, qui est une quiétude, que notre littérature demeurera un secret entre notre plume et nous, qu'elle sera un simple phénomène de conscience, ce qui revient à dire qu'elle n'aura rien de phénoménal, quelle douceur ! Il me semble non point que je m'adresse à cent mille lecteurs, mais que j'écris mes mémoires. Je suis à mon aise, je suis entre nous, et encore, non, je suis entre moi. C'est délicieux.

Et que parlé-je de mémoires. Oh ! que ce n'est pas cela ! que c'est mieux ! L'auteur de mémoires ne songe pas au public immédiat et présent, cela est vrai ; mais il songe toujours un peu au public de l'avenir. Il voit les générations futures découvrant son petit papier, et le dépliant avec curiosité. Il jouit par avance de cette curiosité et de cet empressement posthumes. C'est un ténor à longue échéance, un cabotin d'outre-tombe. Cela est si vrai que l'homme réservé par excellence, l'homme si discret que son nom même est devenu le synonyme de silence prudent, oui, Conrart lui-même, Conrart a écrit des mémoires consi-

LE THÉÂTRE CONTEMFORAIN 43

dérables. Ce n'est pas là encore la. fidèle image de ce que je suis en ce moment.

Non, ce que je fais en cette heure douce, ce n'est pas même des mémoires ; car si on ne le lit pas demain, ce qui est certain, encore moins, si c'est possible, le lira-t-on après mon trépas. Ce que je fais ici c'est une manière de soliloque, de monologue intime, une rêverie sur la pelouse. Ah ! oui, c'est exquis ! Car remarquez que je ne suis pas oisif, avec cela, je ne donne ni l'exemple, ni le scandale d'une paresse qui est interdite par tous les moralistes au roseau pensant. Rappelez-vous Gavant et Minard, ce qui ne peut vous faire aucun mal : « Hein ? Minard ? Suis-je né pour la lutte ? Suis-je né pour l'action ? — Tu es né pour l'action, c'est vrai, mais tu ne fais rien. — Je ne fais rien, mais j'agis. » — Tel moi. (Pour un homme qui a à écrire six cents lignes sans avoir rien à dire, ceci est une tournure un peu concise). Tel moi. Je n'écris rien ; mais j'écris. Je noircis quelque chose. Je trace des caractères. Après tout La Bruyère ne faisait pas autre chose.

C'est un exercice salutaire. De ce qu'une chose n'est rien en soi, il ne faut nullement conclure qu'elle n'ait pas une immense valeur. J'ai toujours profondément admiré la philosophie de Frosine dans Y Avare, démontrant à Harpagon que Marianne a une dot de trente mille livres, non point par la fortune -qu'elle possède, mais par tous les défauts qu'elle n'a pas. Il n'y a rien au fond de plus juste. Les vrais mérites

sont les mérites négatifs. Ce sont au moins les seuls dont on soit sûr. On peut perdre sa fortune, on ne perd jamais sa pauvreté. La beauté passe ; mais la laideur reste. Le talent a ses éclipses, mais vous n'êtes pas sans avoir remarqué que la nullité n'en a pas. Frappé de cette vérité, qui est peut-être la seule vérité, tant elle éclate d'évidence, les sages indiens, qui sont nos maîtres, ont placé le souverain bien dans le néant absolu.

Rien n'est plus juste. A cette heure de nirvana littéraire et dramatique où je suis, je le sens profondément. Je suis coi, je suis doux, je suis neutre, je suis nul, et je jouis délicatement de mon néant. J'énumère, comme Frosine qui devrait s'appeler Sophie, tous les avantages négatifs de ma position, toutes les sottises que je ne pourrais faire en ce moment et que je ne fais point, uniquement parce que je suis occupé à ne rien faire ; et je ne me cache pas que le nombre en est incalculable. Sans aller plus loin, il est probable que si je n'étais pas assis à cette table, en conversation avec mon tapis vert (la rêverie sur la pelouse, vous dis-je), je ferais de la politique. Voyezvous où me conduirait la mère de tous les vices. Je tremble à y penser.

Au lieu de cela, je vois des lignes noires s'allonger sur le papier blanc d'un air honnête. Elles ont douce mine, ces lignes. Elles respirent la sérénité. On sent qu'elles savent qu'elles ne seront pas lues, qu'elles sont confidentielles, qu'elles sont inoffensives, qu'elles

vivent pour rien, comme les lichens, ou par ellesmêmes, mais sans gêner personne, dans un doux et discret égoïsme.

Oh ! bonnes lignes, enfants rêveuses, fumées dans l'air, lézards au soleil, lignes qui n'offenserez personne, qui n'égratignerez point un auteur, qui ne désespérerez point une comédienne en faisant l'éloge de sa meilleure amie, qui ne désobligerez point un directeur en constatant le succès du théâtre d'en face, qui ne rendrez pas furieux un mari en persuadant à sa femme de lui demander de la mener au théâtre, lignes qui ne porterez le trouble ni dans les coulisses, ni dans les cénacles, ni dans les familles, ni dans ma conscience, lignes infécondes comme les vierges sacrées, qui ne serez point fertiles en récriminations, en potins, ni en remerciements, qui ne m'attirerez point de lettres vengeresses à inquiéter mon sommeil, ou louangeuses à surexciter ma vanité, lignes innocentes, lignes naïves, lignes virginales, lignes pures comme un pur rien, soyez bénies comme toutes les choses primitives, ingénues et simples, comme les bêtes au bon Dieu, les petits enfants et les idiots.

Et remarquez que tout en n'ayant rien à dire et ne disant rien, je dois ici avoir encore l'air de dire quelque chose. Je ne fais rien ; mais je m'occupe. Pieuse fraude contre l'ennui, du moins contre le mien. Dans les familles sérieuses, quand la jeune fille ne fait rien, sous le prétexte qu'elle n'a rien à faire, la mère lui dit : « Prends ta tapisserie. » Je fais de la tapisserie.

Je feins le travail. Les personnes séparées de moi par une certaine distance peuvent et doivent croire que je me livre au labeur. Par exemple, aujourd'hui, mon canevas c'est Y Aveu de M me Sarah Bernhardt, qui, en effet, est un canevas de pièce. Il n'y manque que la laine ; c'est pour cela qu'il y manque la couleur. Un événement tout sec, sans que l'étude des caractères nous en donne la signification, la portée, par suite l'émotion, voilà la-pièce. Si je savais quel est le caractère du général, je pourrais comprendre pourquoi, après avoir pris de si haut l'outrage fait à son honneur conjugal, il est si facilement désarmé de toutes ses fureurs et de toutes ses soifs de vengeance, qui, certes, n'étaient pas de petites soifs. Mais si je n'en sais rien, rien du tout. Le fait, rien que le fait. « Monsieur, disait un doctrinaire (car il n'y a que les doctrinaires qui disent monsieur, les autres disent : cher monsieur), monsieur, il n'y a rien de bête comme un fait. » Ce n'est pas tout à fait juste. Un fait n'est pas bête précisément. Plutôt, il est nul. Il n'a de signification que par les idées ou les sentiments qu'il représente, ou par les idées et les sentiments qu'il fait naître. Il n'a d'intérêt qu'en ce qu'il sort de quelque chose, ou en ce qu'il produit quelque chose d'intellectuel. Ici rien de pareil. Je vois qu'un fait, l'existence d'un enfant dont il n'est pas le père, "met un revolver aux mains du général, qu'un autre fait, la mort de l'enfant, fait tomber le revolver des mains du général. Par quelle série de sentiments a passé ce guerrier, voilà

ce que je ne sais point, ce que je ne saurai jamais. C'est bien dur.

Une seule question s'est trouvée soulevée ou agitée à nouveau, par ce petit drame, ou plutôt à son propos ; car le général n'ayant pas donné ses raisons, nous ne pouvons pas savoir comment il comprend la question lui-même. Une femme plus ou moins violentée, car il ne me paraît pas qu'elle ait été, comme la Cunégonde de Candide, « violée autant qu'on peut l'être ici bas » une femme plus malheureuse que coupable; mais elles sont toutes ainsi, et cela ne la distingue pas infiniment de ses compagnes d'infortune ; enfin une femme qui a eu un malheur qui était un fils, devant le berceau de ce fils mourant avoue à son mari la cruelle vérité. Ce mari exige la mort du principal coupable tant que l'enfant vit. Dès que l'enfant est mort, il se relâche d'une si impitoyable rigueur. Qu'est-ce à dire? Que l'adultère plus ou moins consenti n'est grave que s'il met un enfant adultérin dans la maison du mari? Comme morale ce serait large, et comme vérité d'observation, il me semble que c'est furieusement faux.

Hélas! nous sommes des hommes; c'est même notre principal malheur, et ce qui nous navre dans l'adultère, c'est l'injure qu'on nous fait ; ce n'est même pas tant l'injure que le sentiment affreux qu'un autre que nous connaît le mystère de la femme qui est à nous. Ce sentiment-là, rien n'y fait ; rien n'y peut faire. Il nous bouleverse et nous ramène brus-

quement, d'un seul coup, à l'humanité primitive. Nous autres, beaux messieurs philosophes (quand je dis nous c'est une façon de parler), nous disions aux maris, une fois la loi du divorce votée : « Maintenant, vous entendez bien ; c'est fini de rire. Le droit au couteau, vous ne l'avez plus, du moment que vous avez le droit au divorce. Dès que vous pouvez vous séparer complètement de la femme qui vous trahit, vous n'avez plus d'excuse si vous vous attribuez sur elle le droit de peine de mort. » C'était si logique que ce devait être une niaiserie dans le domaine des faits. Il en est ainsi de toutes les vérités rationnelles. Les maris, depuis la loi du divorce, ont tué ni plus ni moins que devant. Ils ont tué, et remarquez, ce qui est bien plus significatif, que les jurys, de leur côté, qui font la loi, la vraie loi, par la jurisprudence pénale qu'ils établissent, ont acquitté aussi, ni plus ni moins qu'avant, les tueurs gratuits, les tueurs pour le plaisir. Cela veut dire que les hommes, qui du reste sont des sauvages, admettent encore, admettront toujours que la femme est la propriété de l'homme et que le mariage n'est pas un contrat révocable comme tous les contrats , mais une prise de possession perpétuelle. Le public ne comprend donc pas que le général raisonne ainsi : 4° Ma femme n'est pas coupable, ayant été violentée ; 2° l'adultère n'a pas eu de conséquence onéreuse puisque l'enfant est mort ; 3 Ù donc il n'y a plus rien. » Il se dit, le public, qu'un général qui raisonne ainsi est trop un raisonnement pour être un homme ,

et qu'il n'y a qu'un législateur impassible, célibataire et grand officier du sérail qui raisonne de la sorte.

Et pourtant le général a raison ; il a raison, in abstracto. Toutes les fois que la question se pose (on la posait encore ces jours-ci) de la différence entre l'adultère féminin et l'adultère viril, on voit intervenir cette grande raison de l'adultère féminin grave par les conséquences, et de l'adultère viril inoffensif, et qui n'est rien de plus qu'une injure. D'où il suivrait que, quand l'adultère féminin n'a pas de conséquence matérielle, ou quand ces conséquences ont disparu, l'adultère féminin est juste l'égal de l'adultère viril, et quand il a été involontaire, n'est rien. Voilà une déduction irréprochable. Eh ! oui ! mais que nous sentons bien que cette déduction, aucun de nous, au fait et au prendre, ne la fera jamais, et, par consé quent, comme ce général de Y Aveu nous étonne ! Ce général est une idée pure, ce général est une abstraction, ce général est une généralité. A moins que... ah ! sans doute ! ... A moins que, par toute une peinture infiniment forte, convaincante, contraignante, de son caractère, vous m'ayez donné cette idée que cet homme est bâti de telle façon, qu'au milieu des plus grandes désolations et des plus véhémentes colères, ce raisonnement calme, cette déduction froide, il est très capable de les faire. Et nous voilà revenu à notre première observation que Y Aveu n'est qu'un canevas, et qu'il y manque tout ce qui éclaire, tout ce qui brûle, et aussi tout ce qui soutient.

Gymnase. — Reprise de Dora. — Porte-Saint-Martin. — La Grande Marnière, drame en cinq actes de M. Georges Ohnet.

9 avril.

Nous avons assisté^ en écoulant la Dora, de M. Sardou, à la transformation d'une comédie en mélodrame, et cette expérience physiologique nous a infiniment intéressé.

On sait de quoi se compose M. Sardou : d'un journaliste, ou plutôt d'un chroniqueur, d'un actualiste merveilleux; et puis d'un vaudevilliste ou d'un mélodramatiste (car vous n'ignorez pas que c'est exactement la même chose) infiniment habile, ingénieux et adroit. D'où suit (car les choses humaines vont toujours avec une admirable logique, surtout vues de loin avec un certain regard qui les arrange un peu), d'où suit que, dans toutes les grandes productions de M. Sardou, il y a eu une comédie d'actualité analogue aux pièces de Dancourt, et un drame compliqué analogue aux créations de M. Dennery. Les partisans de « l'unité d'impression » en ont été quelquefois infiniment froissés

et scandalisés ; et les scènes à grands éclats de Maison-Neuve ou de la Famille Benoiton, n'étaient pas sans inquiéter l'attention, survenant brusquement après des actes tout entiers qui n'étaient que des chroniques parisiennes mises en dialogue. C'était le genre Sardou, il en fallait passer par là. Il avait du reste été inventé un bon demi-siècle avant la naissance de Victorien par un nommé Beaumarchais, qui est bien l'homme du monde le plus semblable à M. Sardou qui se puisse.

Que devait-il arriver de ces créations en partie double lorsqu'une dizaine d'années auraient passé dessus, voilà ce qu'il était curieux de voir, et voilà ce que nous avons vu vendredi dernier. Ce qui arrive, le voici ; c'est que la comédie disparaît complètement, s'efface, semble absorbée et comme bue par tout, ce qui l'entoure, et qu'il ne reste que le drame pur et simple. Vous ne sauriez croire combien l'espionnage mondain, le diplomate d'office, la princesse russe à intrigues parlementaires qui croit faire et défaire les ministères centre-gauche ou gauche-radicale, nous ont été indifférents. Le premier acte tout entier, ce joli premier acte, qui était resté dans nos souvenirs comme un si brillant tableau de mœurs, nous a tout simplement ennuyés. Que voulez-vous ? C'est un Paris au jour le jour d'il y a onze ans, une actualité du règne de Mac-Mahon, une chronique du temps de Charles IX, ou à peu près ; je ne sais pas ce qu'il faudrait pour que cela pût nous chatouiller. Vous lisez

quelquefois les vieux journaux quand vous êtes en province. Vous voyez ce qu'il en est. Ou, vous entendez parfois, dans une bonne vieille ville arriérée, l'anecdote que votre oncle conte si bien depuis vingt ans et qui se termine par une épigramme cruelle à l'adresse de M. Rouher ; vous avez tout à fait la notion de la chose.

Reste le drame. Il y a des pièces de M. Sardou où le drame est assez maladroitement conçu et n'intéresserait plus. Ce n'est pas le cas de Dora. Le drame en est vigoureux et merveilleusement bien mené. A partir du moment où nous nous sommes sentis engagés dans la trame dramatique, nous avons écouté, nous avons suivi avec attention, nous nous sommes sentis pris. Ce que c'est que le drame chez M. Sardou? C'est un drame écrit par un vaudevilliste plein de talent, c'est un vaudeville dramatique ; c'est une aventure cruelle et terrible amenée par des quiproquos et de menus incidents un peu artificiels, un peu invraisemblables, mais possibles après tout, et combinés et ménagés avec une adresse infinie. Faut-il condamner a priori ce genre de théâtre ? D'abord il ne faut jamais condamner rien ni personne a priori. Et puis, malgré les protestations de quelques-uns de mes confrères plus délicats, plus raffinés, plus « littéraires» ou plus « artistes » que je ne suis, je me creuse la tète pour comprendre pourquoi un théâtre ainsi conçu serait une insulte au bon sens et un crime de lèsevérité.

Il ne vous est jamais arrivé un vaudeville dans votre vie ? Une suite, une rencontre, un enchaînement de circonstances ne vous ont jamais mis dans une situation ridicule et ahurissante où vous pataugiez abominablement et grotesquement ? Non ? Avouez du moins que si vous étiez un peu moins spirituel, un peu moins pénétrant, et un peu moins habile à vous tirer d'affaire, la chose pouvait vous arriver. Eh bien ! supposez que cette situation embarrassante et ahurissante, elle ait pour vous des conséquences désastreuses et véritablement terribles, qu'au lieu de vous rendre ridicule, elle vous rende mal heureux, atrocement malheureux. La chose est impossible? Pas le moins du monde. Elle s'est produite plus d'une fois. Eh bien ! voilà un drame, un drame qui n'est pas fondé sur une ou plusieurs grandes passions, sur un conflit de sentiments puissants, qui ne part point d'un « état d'àmes », je l'accorde, qui ne part, comme un vaudeville , que d'jfrne combinaison de circonstances, qui par conséquent aura moins de profondeur, je l'accorde encore, mais un drame enfin, une histoire cruelle et tragique, qui m'intéressera parce que je sens que je pourrai très bien être demain mêlé à une histoire très analogue, sans supposer l'impossible, et que j'en souffrirai très cruellement.

Je suis un jeune homme bon, loyal, amoureux, très candide et même un peu bête. Cela est impossible? Non, n'est-ce pas? Poursuivons.

Je suis aimé d'une coquine capable de touf quand

elle est dans son naturel, et de bien d'autres choses quand elle en colère? C'est impossible? Je ne crois pas. J'aime une jeune fille qui appartient à un monde suspect, sans qu'on puisse rien dire de positif contre elle. Il y en a juste assez pour qu'amoureux, je n'en croie pas un mot, et pour que, sur un très fort commencement de preuves, je croie tout. C'est impossible ? J'épouse cette jeune fille. L'autre, la coquine, exaspérée, dans un billet de politesse, très innocent, que ma femme écrit à un personnage très suspect, glisse une pièce diplomatique qu'elle me vole, dételle manière que je m'aperçoive de la disparition de mon papier, que je coure après, que je le retrouve et que je croie que c'est ma femme qui me l'a dérobé, qui l'a envoyé, et qui est une coquine. C'est une machination très difficile à exécuter ; mais est-elle impossible ? est-elle même extraordinaire ? Il est arrivé des choses plus étonnantes que cela dans le monde.

Et moi, dans cette situation, qui est un vaudeville en son fond, et qui est une tragédie à cause de la portée de ses conséquences, qui est en un mot une tragédie d'intrigue, je suis furieux, désolé, enragé, j'aime ma femme et je la méprise (ça ne vous est jamais arrivé, à vous, heureux mortel !)je la voudrais innocente, et je la vois criminelle ; je lui suggère de tout mon cœur tous les arguments à se disculper que je puis trouver, et je suis renfoncé dans ma conviction atroce par toutes ses réponses; et je hurle, et je bondis; et puis — car ainsi vont les choses chez les hommes

qui ne sont pas tout raison, c'est-à-dire 'chez les hommes — je finis par l'aimer même coupable, et, comme elle est fière et honnête elle repousse cet amour injurieux comme le plus épouvantable outrage qu'elle puisse recevoir, et nous sommes plus séparés qu'avant, en nous adorant.

C'est impossible, tout cela, ça ne s'est jamais vu, c'est de la pure prestidigitation ?

Tâchons donc d'être un peu moins têtus et étroits, et tâchons donc, si c'est possible, de ne pas être si obstinément d'une école, à l'exclusion d'une autre. Tudieu ! avec nos barbes grises, il y a quelque temps que nous devrions n'être plus écoliers 1 Tâchons donc de voir qu'il y a du talent dans la Pelote, qui est un tableau réaliste, et beaucoup de talent, d'une toute autre sorte, dans Dora, qui est un mélodrame bien fait. Tâchons donc, toutes les fois que nous avons écouté quelque chose sans ennui, de le reconnaître, et de ne voir dans la critique qu'une façon de nous rendre compte des raisons pourquoi nous ne nous sommes pas ennuyés.

Car vous ne vous êtes pas ennuyés à Dora, ne me dites pas que vous vous êtes ennuyés. Vous avez été empoignés par la « scène des trois hommes », qui est d'un maître ouvrier dramatique ; vous avez été empoignés par la grande scène de l'interrogatoire de la femme crue coupable par le mari. Seulement vous avez réagi contre votre plaisir en vous disant : « Tout un drame si puissant fondé sur des moyens de vau-

deville, sur une sorte de quiproquo ! » Eh ! pourquoi non ! Si vous n'êtes pas ému par les drames ainsi faits (quand ils sont bien faits), je me demande pourquoi vous riez à un vaudeville, pourquoi une situation grotesque fondée sur un chapeau pris pour un autre, vous amuse, pourquoi vous ne vous dites point : « Rire d'une chose qui a pour point de départ une confusion de couvre-chefs ! » Certes je trouve je ne sais quelle force intime plus puissante et comme contraignante dans un dramç fondé uniquement sur un conflit naturel de grandes passions. J'aime mieux Athalie que Zaïre, c'est évident ; mais Zaïre qui est un mélodrame bien fait , Zaïre qui est fondée sur un quiproquo , Zaïre qui est un vaudeville , qui devient une tragédie , parce qu'on y tue , Zaïre ne me paraît pas méprisable. Je ferai du reste observer tout doucement qu'Othello aussi est fondé sur un quiproquo bien ménagé, bien combiné et bien filé.

Et après tout cela, vous me direz que vous n'aimez ni le vaudeville, ni le mélodrame, ni les Pattes de Mouches en comédie, ni les Pattes de Mouches tournées au tragique, et ni Zaïre, ni Othello ; en conséquence de quoi je n'ai plus rien à dire et vais vous parler de la Grande Marniere, ce qui est une manière de parler de rien.

M. Georges Ohnet baisse. Quelques personnes me disent: « pas possible ». Ce sont évidemment ses partisans. Mais je suis pour ce que j'en dis ; M. Ohnet baisse sensiblement. Le Maître de Forges était un

chef-d'œuvre auprès de la Comtesse Sarah, et la Comtesse Sarah est un tableau de maître auprès de la Grande Marnière. Figurez- vous Vidée de Jean Téterol de Cherbuliez, sans esprit, ou Maître Guérin d'Augier, sans vigueur, sans puissance et sans esprit aussi, voilà la Grande Marnière. M. Ohnet est admirable pour démarquer les grandes œuvres et ensuite pour les user et les fatiguer jusqu'à ce qu'il n'y reste que des trous. La Grande Marnière donne à chaque instant la sensation d'une bonne matière qui n'est pas traitée, parce qu'elle n'est pas comprise, d'une bonne occasion à montrer du talent à laquelle manque le talent seul, et, en définitive, de quelque chose à quoi il manque tout. C'est décevant et déconcertant à miracle.

Ce n'est pas qu'on fût mal disposé pour le nouvel ouvrage de M. Ohnet. Je jure que non. Bien au contraire. Il y avait un sentiment général de complaisance , par réactions contre les crises de mépris trop violentes, trop répétées surtout, dont M. Ohnet a été l'objet, sinon la victime, en ces derniers temps. Autant la première attaque, si vigoureuse, si brillante et si juste, si juste à fond, contre M. Ohnet, avait été un soulagement pour tous les hommes soucieux de littérature, autant les récidives plates et grosses des esprits à la suite avaient fait souhaiter que M. Ohnet obtint un vrai et franc succès. On avait été un peu irrité que des hommes absolument incapables d'écrire Serge Panine, encore que ce ne soit pas excessive-

ment difficile, ou de mettre sur ses pieds un Maître de Forges, encore que ce ne soit pas le comble de l'art, se fussent aperçus, parce qu'on le leur avait dit, que M. Ohnet était un écrivain médiocre, et le répétassent toutes les fois qu'ils n'avaient rien à dire , c'est-à-dire toutes les fois qu'ils prenaient la parole. Oui, on était très bien disposé pour la Grande Marnière. On oubliait le roman, qui est cruellement plat, et l'on disait (je crois l'avoir dit moi-même) : « Faites attention ! Il est meilleur au théâtre que dans le livre. Il a un certain instinct de l'arrangement et du mouvement dramatique. Ces fins d'acte ont de la netteté et de la précision. C'est un faiseur assez habile. De son roman de la Grande Marnière, il peut très bien avoir tiré une pièce très supportable. »

Eh bien ! non ! La pièce est peut-être inférieure au roman. Je ne sais pas où la prendre. Elle échappe. C'est un pur rien. Il ne faut pas parler des caractères. Ils n'existent pas. Dans le roman, il y avait une jeune fille tirée moitié de Maître Guérin, moitié du Roman d'un jeune homme pauvre, qui avait une certaine allure, surtout à cheval. Dans la pièce, elle est comme un cavalier démonté. Elle ne sait que faire d'ellemême et elle n'en fait rien du tout. La scène où elle vient intercéder auprès du fils de l'ennemi de sa maison n'a aucun caractère. Elle devrait y montrer, ou sa fierté combattue par un commencement^d'amour, ou son orgueil aux prises avec la nécessité de s'humilier et de prier. Elle ne montre rien de cela ni

d'autre chose ; elle est insaisissable comme un profil perdu.

Le jeune homme est un peu moins un rien. Il existe à peu près, mais d'une singulière existence. Il est peint en héros, il se croit un héros, M. Ohnetle croit un héros. Quelle étrange idée M. Carvajan fils et M. Ohnet se font de l'héroïsme 1 Voilà un jeune homme qui est fils d'un coquin, qui voit que son père ruine et immole cette honnête famille de Clairefontaine. L'honnêteté seule lui ferait un devoir de contrarierles desseins de son père. Mais, de plus, il est amoureux de mademoiselle de Clairefontaine, il l'adore, et c'est parce qu'il l'adore qu'il se met à son service. Et il est tout le temps à s'écrier : « Voilà comme je me mets? Suis-je assez héroïque ! Suis-je assez désintéressé ! Remarquez, mademoiselle , comme je suis héroïque ! Hein ! en voilà un désintéressement ! J'aime éperdûment une jeune fillle et je fais des sacrifices d'argent pour elle ! Et je plaide la cause de son frère aux assises de la Seine-Inférieure ! Quel empire la loi du devoir a sur les grandes âmes ! Que c'est beau, la vertu pure ! Toi, vertu, pleure, si je meurs! » Evidemment, M. Ohnet imagine que faire des folies pour une femme qu'on aime, c'est où la vertu la plus haute, et invraisemblable au point d'en être cornélienne, puisse atteindre.

Il y a, à la vérité, un vieux coquin de père Carvajan, enragé contre les Clairefontaine, infâme usurier du reste, et ramené à la vertu, par respect pour la vertu

de son fils et orgueil paternel, qui est un personnage assez bien composé. C'est le père de toutes les comédies d'Emile Augier. Nous n'éprouvons aucun sentiment pénible à le revoir. Il fournit la scène capitale, celle qui a le plus porté l'autre jour, et qui est assez bien menée, celle où il cherche à retenir son fils par les menaces, par les prières, par un patelinage brusque et lourd qui sent bien le vieux maquignon, par un mélange de grossièreté, de violence et de tendresse. Bon cela. Mais vous entendez bien que le point important de l'évolution du caractère, celui qu'il s'agit de ne point manquer, c'est le moment du revirement; c'est le moment où le vieux scélérat, furieux de voir son fils plaider contre lui, est enchanté, en même temps, de le voir si bien plaider, se laisse peu à peu emporter à l'enthousiasme général, se laisse peu à peu dominer par la seule chose qu'il connaisse, la force, la salue naissant et éclatant tout à coup dans son fils, et quand on vient lui dire : « Vous avez perdu » s'écrie : « Oui, a-t-il assez bien plaidé, le gaillard ! Ah ! Ah ! Quel lapin ! C'est un Carvajan, vous savez ! » Voyez-vous la scène menée par un Augier ou un Dumas , oh ! tout simplement par un Sardou ! M. Ohnet l'a sentie, cette scène ; seulement elle était plus forte que lui. Il l'a esquivée, il l'a à peine essayée.

Il nous l'a laissée à penser. Nous sommes très intelligents; mais nous ne sommes pas fâchés qu'on nous aide. Vous ne sauriez croire comme cette grande

scène, je ne dirai pas est manquée, mais reste latente. Le pauvre Carvajan qui en devrait être le centre, qui en devrait être le tout, y joue le rôle d'un figurant. Il y circule. On l'y voit de dos, qui écoute à une porte, puis à une autre. Et quand, à l'acte suivant, nous le retrouvons converti, nous savons pourquoi, mais c'est de par les réflexions que nous avons faites, non par la faute de M. Ohnet. A vrai dire, le père Carvajan ne s'est pas converti, il s'est effondré, il s'est effacé, il gît. Il avait un caractère et — voilà tout — il n'en a plus. Ce n'est pas là tout à fait du théâtre.

Mais le drame au moins ! Car vous êtes étrange. Vous ne voulez point qu'on demande à une pièce ce qui n'y est point, et à un mélodrame de M. Ohnet, parce qu'il est de M. Ohnet, vous demandez des caractères curieusement étudiés et puissants ! — Oh ! s'il y avait un drame bien fait, n'ayez peur , je vous le raconterais, pour mon plaisir, et je me déclarerais très satisfait. Mais le drame est très mal fait ; mais l'intérêt de curiosité ne s'y soutient pas du tout. Le drame c'est l'histoire du fils de Glairefontaine accusé d'avoir assassiné une petite ouvrière qui a été étranglée par un idiot. Le fils Carvajan, parce qu'il trouve l'accusation stupide — ça suffirait — et parce qu'il aime M lle Clairefontaine, défend le jeune comte devant le jury de Rouen, et le fait acquitter. — Eh bien ! C'est fini ! Au point de vue de la curiosité, nous sommes satisfaits pleinement. Le reste, en dix minutes. Qu'on se marie par gratitude, et mêmement parce

qu'on s'aime, et prenons notre pardessus, d'autant qu'il faut une demi-heure pour que les ouvreuses le retrouvent. Ce n'est pas cela du tout. Nous en avons encore pour trois actes, ou, si vous voulez, trois longs tableaux. « Il ne suffît pas — nous dit M e Garvajan, — que j'aie fait acquitter Monsieur de Clairefontaine, il faut que je trouve l'assassin. »

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, ce que du reste, ma modestie m'empêche de souhaiter ; mais, à moi, cela m'est complètement égal, complètement. D'abord la chose me paraît inutile ; les deux familles ennemies sont réconciliées par un acte de dévouement de l'une à l'autre, un Montagut a sauvé la vie à un Capulet ; voilà une affaire faite. Ensuite je crains que cette nouvelle histoire ne soit un peu longue ; un assassin ne se trouve pas sous le pas d'un cheval. Ensuite j'ai une peur ; c'est de revoir l'idiot. L'idiot de la Grande Mamière est bien répugnant. M. Ohnet n'a pas compris que les idiots, au théâtre, doivent être personnages sympathiques, doivent être de simples ce innocents, » attendrissants, parce qu'ils sont bons et inoffensifs , mais que l'idiot féroce est très déplaisant, fait une impression de malaise insupportable. L'idiot de la Grande Mamière, je le connais par les premiers actes ; il ne paraît sur la scène que pour avoir une crise d'épilepsie. Ce n'est pas un régal. Surtout maintenant que tout, à vrai dire, est terminé, et que l'épilepsie n'est plus qu'un dessert, je m'en passerais.

Il m'a fallu pourtant la savourer, voir l'idiot revenir, contempler sa dernière crise, entendre les « ah ! ah î » gutturaux de M. Mévisto, etc., etc. Si la dernière scène, celle où le jeune Carvajan et mademoiselle de Clairefontaine en arrivent à reconnaître qu'ils s'adorent depuis un laps considérable, et à se mettre la main dans la main, scène toujours agréable au théâtre, même quand elle est mal faite, si cette scène a été très fraîche, dans un autre sens que dans celui qu'on pourrait croire, soyez sûrs que c'est parce qu'elle vient beaucoup trop tard, et après trois tableaux, où l'intérêt, qui n'avait jamais été très vif, s'était évanoui comme un simple épileptique.

La Grande Marnière m'a donc paru mal faite, découpée sans grand art dans un roman dont toute la seconde partie, déjà, était un peu languissante, et que l'auteur n'a pas su ramasser dans une action forte. Elle nous a valu une grande joie pourtant. C'est de revoir Paulin Ménier. Il a montré d'incomparables qualités de mimique expressive dans le rôle de père Carvajan. La voix n'est plus ni assez forte ni assez nette ; mais le jeu est infiniment remarquable. H y avait là un mélange de vulgarité et de passion, de finauderie d'usurier de village et de brusque et impérieuse affection, et encore d'orgueil paternel éclatant par bouffées, comme une grosse flamme... tout cela était bien intéressant, et d'un art savant et sûr. Il y a eu deux grands succès d'acteur cette semaine, celui de Paulin Ménier dans la Grande Marnière, et celui

de Marais dans Dora. Vous n'avez pas vu Dora, vous ne connaissez pas Marais.

Il y est tout nouveau, avec ses qualités anciennes comme dessous. Il a le même feu et la même force, et il a une sobriété, une netteté, une vigueur contenue, une passion profonde qu'on sent qui fait rage en dedans et qui s'exprime par un geste court ou un coup d'oeil ; c'est admirable. On dirait que Worms a passé par là. Ah ! quel bonheur c'est à nous, qui avons si souvent à dire des vérités fâcheuses, d'avoir l'occasion d'applaudir sans réserve et de tout notre cœur, surtout quand nous avons conscience que le public sait qu'il n'entre jamais dans nos jugements que la plus entière sincérité et la naïveté même la plus abandonnée.

Théâtre Libre. — Le Pain du péché , drame en quatre actes, d'Aubanel , mis en vers français , par M. Paul Arène.

90 Avril.

Cette histoire de la novice Saint-Hdefonse, abbé, voulut...

Cette histoire de l'Arlésienne, saint Ildefonse, abbé, voulut qu'afin de préserver du vice les Artésiennes mariées à des fermiers trop occupés, les grand'mères la racontassent aux veillées d'hiver, et qu'il y eût de quoi faire frissonner jusqu'aux intimes moelles, comme parlent les prophètes. Et certes elle est très suffisant ment rébarbative et horrifique, cette vieille légende. Sachez, arlésiennes de tous les pays, que toute mère adultère est punie dans ses enfants (cela c'est la loi, où l'on retrouve l'antique idée de la réversibilité des peines) et que, par exemple (ceci c'est l'idée prenant corps, forme vivante, et devenant poème populaire) si les enfants mangent du pain qu'ont partagé la mère adultère et son complice ils meurent dans l'année.

Voilà la légende du Pain du Péché.

Ce sont les maris qui l'ont inventée, cela ne peut faire de doute pour personne, et cependant elle a pour elle, cette légende, qu'on n'y a pas besoin du mari, ce qui est un grand avantage. Dans toutes ces vieilles histoires formidables de femmes coupables et affreusement punies, il y a toujours un personnage qui joue un rôle odieux, c'est celui dont la destinée est telle qu'il ne peut se sauver du ridicule que par l'atrocité. Vous connaissez assez ces époux patibulaires avec leurs grands couteaux de cuisine, et apportant le cœur du varlet ou de l'écuyer tranché dans un grand plat de cuivre rouge. Il n'y a rien de plus moral que ces histoires-là, mais le mari y joue un personnage un peu déplaisant. Avec la légende du Pain du Péché, on n'a pas besoin du mari, on n'a pas besoin d'un instrument terrible et intéressé de la justice éternelle. La justice éternelle y opère toute seule avec une pleine efficacité, comme la grâce. Elle punit le coupable dans les innocents, d'après le dogme antique, qui du reste n'est qu'une constatation pure et simple du tour que prennent les choses dans l'histoire universelle, et il y a châtiment sans qu'il soit besoin qu'il y ait bourreau. C'est une légende qui n'est pas gaie, mais qui a sa délicatesse et qui tourne heureusement le point périlleux et désobligeant.

Sur quoi Aubanel, grand poète, mais ouvrier un peu maladroit, à ce qu'il me semble, a donné de tout son cœur sur le point désobligeant et périlleux, que la légende dérobait et lui épargnait, et s'y est attaché

de tout son cœur, et en a fait le tout de son œuvre. Il n'avait pas besoin du mari, et il a concentré tout son effort et tout l'intérêt de son ouvrage sur le mari, et de cet époux inutile, qu'il pouvait si bien dissimuler, il a fait un personnage qui n'est point faux et qui, pardieu, au contraire, est trop vrai, mais qui est bien pénible à considérer.

Malaudreau, époux rude et négligent de l' Artésienne nervoso-sanguine, s'avise, un jour d'orage, que son épouse a suivi le beau valet de cœur et de ferme, Véranet.

Il court après, cela va sans dire, en jurant de tout massacrer, et les rattrape à l'auberge où ils sont en train de manger le pain du péché, sans métaphore. Malaudreau est robuste, Véranet est l'enfant frêle et joli dont se coiffent les femmes de trente ans. En conséquence, Malaudreau s'avance sur Véranet le poing levé. Véranet qui est un être abominable, puisqu'il est l'amant d'une femme mariée, mais qui, cependant, ne manque pas d'une certaine générosité qui va mettre le public de son côté, au lieu de prendre un couteau sur la table et de parer le coup de poing d'un coup de lame, en prend deux et en présente un à Malaudreau en lui disant : « Soit ! Défends-toi ! » — « Minute, dit l'époux outragé, cela ne me va pas du tout. Rentre ton dard. J'ai une autre idée. Je te laisse ma femme, c'est une malheureuse. Reste avec lui, vilaine. Ce sera ton châtiment. » Que voulez-vous que je pense, moi public, sinon que ce Malaudreau a peur

de recevoir quelque mauvais coup ? Cela a si bien Pair d'être vrai que... voyez la suite.

Le regard de Malaudreau tombe sur la table où étaient installés tout à l'heure les deux amants et y aperçoit le pain rompu entamé, le pain du péché. « Ah ! Ah ! voilà mon affaire ! Voilà précisément ma petite affaire ! » Il prend le pain. « Savez-vous ce que je vais faire, mes petits amis? Je vais me venger sur les enfants. C'est bien moins dangereux. Té ! » Ma foi, ce mari, vous me direz ce que vous voudrez, et que dès qu'on prend l'adultère au sérieux le mari devient, par déûnitions, personnage sympathique, mais ce mari a bien besoin d'être le mari pour n'être pas un odieux.

Il rentre au mas, le Malaudreau, avec son pain empoisonné dans sa poche, et le voilà distribuant onctueusement la nourriture meurtrière à ses enfants. « Mange, Marius, mange, mon petit Gabriel, mange mon chérubin. Allons ! mange donc ! Mangez donc, bâtards !» Oh ! bâtards ou non, cette férocité nous révolte absolument. Nous ne nous doutions pas que les mœurs provençales fussent à ce point des mœurs canaques. Cela nous jette à mille lieues et à six cents ans d'où nous sommes. La loi injuste, nous l'acceptions, mais qu'aux lois injustes, que nous sentons ou que nous supposons vaguement qui nous dominent, l'homme ajoute sa férocité insidieuse et traîtresse, unie à la plus belle lâcheté qui se soit jamais naïvement étalée sous le soleil, cela nous paraît de trop.

Et tout cela contre des enfants ! Et tout cela sans qu'il se trouve personne pour crier à ce mari qu'il est une brute, afin de nous soulager un peu et nous détendre !

Et la scène est longue, traînant affreusement sur l'accomplissement affreux d'un affreux crime ! Enfin la mère arrive, pour sauver ses enfants, pour leur crier : « Ne mangez pas ! » Et elle s'offre à la mort. Elle aussi tend au mari son couteau. Mais ce mari n'aime pas le couteau, décidément. Avec beaucoup de noblesse et un geste magnifique, il écarte l'instrument incisif. Il semble dire : « Non, je préférerais de beaucoup le petit empoisonnement des marmots. » Il faut que la pauvre femme, que nous avons fini, par comparaison, par aimer de tout notre cœur, se tue elle-même. Et l'amant revient. Malaudreau, devant l'amant, n'est jamais fier. Il lui dit quelque chose comme : « Va-t-en ! Ta présence est déplacée. » Mais quand Véranet est parti, et que le mari se retrouve, bien entouré de tous ses serviteurs, devant le cadavre de sa femme, il se redresse tout de son haut, dans une attitude superbe de justicier, et déclare magnifiquement... qu'il est suffisamment vengé, et qu'il pardonne? — Allons donc ! — que le cadavre de l'Arlésienne sera jeté à la voirie et que ce sera une grande leçon pour qui serait tentée de lui ressembler.

Ce rôle de Malaudreau qui est vrai, je le répète, mais qui n'en est pas moins une lourde faute de l'auteuf; car c'est sur les amants que l'auteur voulait

jeter tout l'odieux, et c'est sur le mari qu'il le ramasse tout entier, ce rôle de Malaudreau me gâte toute cette légende qui pouvait être dure et cruelle, sans doute, mais austère, grave, et aussi, prise autrement, touchante et pleine de larmes, et qui n'est presque que répugnante, se traînant douloureusement sur la peinture la plus naïve de ce que le cœur humain a de plus bassement sauvage et lâche.

Gomme poème proprement dit, c'est une belle œuvre. Les vers sont très beaux. Il y en a d'une largeur et d'une sonorité magnifiques, qui emplissent l'oreille délicieusement et qui vibrent longtemps dans la mémoire. Ce style est d'une facture large et aisée qui convient admirablement au poème épique porté à la scène. C'est un beau succès pour Aubanel, et pour son brillant traducteur, M. Paul Arène. Mais ce mari ! Ah ! quel mari ! Je ne digérerai jamais ce mari.

Palais-Royal. — « On le dit », comédie en trois actes de MM. Emile de Najac et Charles Raymond. — Renaissance : Une Gaffe, comédie- vaudeville en trois actes, de M. Fabrice Carré.

7 Mai.

« Tiens ! du Marivaux au Palais-Royal ? » c'est ce que nous nous sommes tous dit dès que la donnée de On le dit s'est présentée clairement à nos esprits.

On sait assez, en effet, que les surprises de l'amour sont le fond de tout le théâtre de Marivaux, et qu'il n'est guère de pièce de lui qui ne se pût intituler : les Surprises de l'amour. Or, une des surprises de l'amour les plus fréquentes, et qu'il a lui-même bien ingénieusement expliquée dans plusieurs de ses comédies consiste à en arriver à aimer par cela seul qu'on entend dire qu'on aime. Avant Marivaux, M. le duc de la Rochefoucauld-Marsillac (vous n'ignorez pas que tout est dans La Rochefoucauld) avait dit négligemment, ainsi qu'il disait les choses les plus profondes : « Il y a des gens qui n'auraient jamais aimé s'ils n'avaient jamais entendu parler d'amour. » Et

de fait, vous savez assez comment se font les mariages en province, à Paris et dans le reste de la France. Les marieuses, en tout cas, le savent bien. La marieuse au célibataire : « On dit que vous devenez un homme sérieux? — Je l'ai toujours été, madame. — Mais, là, sérieux, tout à fait? — Oh ! c'est beaucoup.

— Enfin que vous vous mariez ? — Ah ! avec qui ? — Mais avec mademoiselle X... — D'où croyez-vous cela? — Mais tout le monde le dit. » La marieuse à la mère de la jeune fille : « Eh bien ! cette chère enfant ? Est-ce vrai ce qu'on dit ? — Quoi donc ? — Qu'elle se marie? — Mais avec qui? — Avec M. Z...

— Mais qui dit cela? — Tout le monde. »

Trois mois après le mariage est fait, ou bien la jeune fille est compromise, et le Monsieur, traité de vilain monsieur, est obligé de demander son changement. C'est pour cela, précisément, que neuf fois sur dix, le mariage se fait. Ce n'est pas pour cela seulement, c'est encore parce que la suggestion, et l'obsession aussi, ne sont pas des mots vides de sens. Monsieur On, appuyé de monsieur Tout le Monde vous a donné une idée, et, à force d'y insister, a fini par vous la faire trouver raisonnable, que dis-je, impérative et obligatoire. On finit par se considérer comme un original et un mauvais caractère de résister ainsi au suffrage universel. « Allons ! puisque vous le voulez tous ! » dit la fiancée par décision du conseil de famille de François le Ghampi. Allons ! puisque tout Je inonde le dit ! Il y a charité à empêcher tout

le monde de mentir. Il y aurait conscience à tromper la rumeur publique. Une cause sans effet est une chose attristante. On se marie par une adhésion libre mais respectueuse à Tordre universel. C'est éminemment philosophique.

Et dans la bonne ville on va répétant : « C'est parfait. Ils sont publiés. — Ah ! oui ! Monsieur un tel et Mademoiselle une telle. Il y avait longtemps qu'on les mariait. — Oui, oui. Us ont un peu tardé. — Il y avait des empêchements. Le père avait fait des faux. La tante est folle. — Vraiment ? — Il faut bien , puisqu'ils ont lanterné. — D'ailleurs on le dit. — Mais tout est bien qui finit bien. Du reste ils sont adorables. »

Puisque nous sommes au Palais-Royal et non au Gymnase, vous entendez bien que ce n'est pas d'une union pour le bon motif qu'il s'agit. Les propos publics font des mariages , il arrive aussi qu'ils en défont. Il arrive que tout un département , on ne sait pourquoi, veut absolument que vous soyez l'amant d'une femme mariée, à laquelle vous ne souhaitez que sa tranquillité et la vôtre. Il n'est monsieur ayant passé quelques années de jeunesse dans une petite ville à qui l'on n'ait attribué des succès qu'il apprenait avec un fort ennui, mêlé d'un grain de fatuité, car nous sommes tous des imbéciles, par la voie publique indignée, moqueuse, ou complimenteuse, selon les personnes dont elle prenait leur organe. Il y a de quoi devenir mélancolique, ou de quoi se décider à donner raison à tout le monde pour avoir la paix, Il est doux de ne

pas contrarier les gens, quand la chose ne va pas sans certain bénéfice.

Et voilà la jolie idée de comédie sur laquelle le Palais-Royal avait mis la main. Traitée par Meilhac, c'eût été une chose charmante. Traitée par MM. de Najac et Charles Raymond, c'a été une chose fort agréable encore, et qu'on a écoutée avec plaisir. Monsieur Ernest Plantadoux, qui a la passion de la construction, comme Louis XIV, le sublime entrepreneur de bâtisses, monsieur Plantadoux a attaché à sa personne simili-royale un architecte du plus grand mérite, M. Edgard. Il ne peut pas se passer d'Edgard, et Edgard a pour lui une passion respectueuse, une passion à la Mansart : « Cet homme-là me comprend ! » Il ne peut pas souffrir, du reste, madame Plantadoux. Elle n'aime pas l'architecture. Il ne la connaît pas. Elle n'entre pas dans ses plans.

Vous voyez d'ici tout le voisinage, c'est à savoir l'ami Malivau , et la bonne , Victoire , et M. Fortuné Plantadoux, frère d'Ernest le bâtisseur, très vite persuadés qu'un mari n'aime point un célibataire à ce point seulement pour ses coupes et élévations , et qu'une passion si profonde ne peut s'expliquer que par la tendresse de cœur, mystérieuse et fatale, qu'on a toujours pour celui qui vous trompe. « Edgard est l'amant de Juliette. » Dès qu'un l'a dit, on le dit, et dès qu'on Ta dit, c'est une vérité historique. Et aux oreilles d'Edgard, et à celles de Juliette, et à celles d'Ernest Plantadoux, ce refrain ne cesse de retentir :

« Edgard est l'amant de Juliette. Juliette est la maîtresse d'Edgard. » — Et le mari finit par le croire, et, que voulez-vous ? On les force à penser l'un à l'autre, on les force trop à s'expliquer, on les force trop à se dire qu'ils ne s'aiment pas, pour qu'ils ne finissent pas par s'aimer, Edgard et Juliette ; et ma foi tant pis, ils sont trop à le dire, ils sont trop à le croire, ils sont trop à le vouloir, ils sont trop ! C'est un mot historique, c'est le mot du destin.

Cette sorte de fatalité moderne, à l'usage des Eschyles du Palais-Royal , est un ressort bien heureux, un très bon et solide soutien de comédie-vaudeville. Oui, sans doute, mais à la condition qu'on s'y tienne, qu'on tire de cela seul toute la pièce, qu'on la fasse tenir toute dans l'évolution des sentiments de ces deux personnages commençant par se dire : « Je veux être pendu si je vous aime ! » et finissant par se dire : « Après tout, c'est si vraisemblable ! Serait-ce point nous qui nous trompions, et étions-nous point malades sans le savoir ? » Marivaux n'y eut pas manqué, et lentement, avec un progrès insensible et précis, il eût amené ses deux bonshommes, à la conclusion involontaire et inévitable. Rappelez-vous le mot fameux : « Et voilà pourtant ce qui m'arrive. »

MM. de Najac et Charles Raymond ont compliqué inutilement leur affaire. Ce M. Edgard, qui n'aime pas M me Ernest Plantadoux, est l'amant de M" 10 Fortuné Plantadoux, et M m3 Fortuné Plantadoux est ce que je me permettrai d'appeler un « crampon » tant

que je serai dans l'enceinte du Palais-Royal ; et M. Fortuné Plantadoux, qui est un des membres distingués de la tribu des « On-le-dit toujours » est parfaitement aveugle à l'endroit des faits et même des gestes de sa coupable épouse. Je crois traduire l'impression du public en disant : « Qu'est-ce que tout cela nous fait ?» Et je donnerai la mienne en disant : « Cela me dérange. L'affaire Juliette -Edgard n'est intéressante que si Edgard n'est pas pris ailleurs, s'il est purement et simplement architecte et homme de pierre, jusqu'à ce qu'on lui fasse prendre feu à force de taper dessus. C'est dans ces conditions seules que sa petite évolution m'intéresse. Je veux voir un monsieur, non occupé ailleurs, mais inoccupé, sortir de l'indifférence et de la neutralité naturelle parce qu'il entend répéter qu'il est un gaillard. »

Et il m'a semblé, en effet, que les scènes qui ont le plus plu (plu davantage, on connaît sa langue) sont celles où seule l'affaire Edgard-Juliette était en jeu. Il y en a une, par exemple, qui a fait beaucoup de plaisir, c'est celle où Plantadoux (Ernest) au milieu de son conseil de famille, se refuse à croire qu'Edgard le trahit. « Mais on le dit. Prouve que ce n'est pas vrai ! — Mais ce n'est pas commode. Si je l'étais, je pourrais faire constater. Ce serait bien facile. Ah ! que ne le suis-je ! Mais prouver que je ne le suis pas, il n'y a pas moyen. Ça ne se voit pas. Je ne puis pas faire surprendre ma femme en flagrant délit de fidélité. »

Tout compte fait, cette comédie est agréable, et la

force d'un bon point de départ est telle qu'elle sauve toujours à moitié même une pièce insuffisante. On se dit dans les couloirs : « C'est égal , la situation est bien trouvée. L'idée est bien bonne. » Et plus tard, on s'en souvient. Qu'un maître du théâtre tire de la même idée un petit chef-d'œuvre , on dira : « Vous souvenez-vous ? C'est On le dit du Palais- Royal. Il y avait une si bonne idée dans cette machine-là I »

Les machinistes ont été à la hauteur de leur tâche et de leur talent ordinaire. Je rappelle les noms de MM. Milher, Calvin et Dailly et de M lle Lavigne. Mais j'insiste sur le débutant, M. Huguenet, qui joue les Dupuis (des Variétés) avec un peu d'hésitation encore, mais une certaine béatitude niaise qui est d'un très bon effet. M. Huguenet est pour le Palais-Royal une recrue très estimable.

La Renaissance a donné hier une comédie-vaudeville de M. Fabrice Carré, qu'on me dit qui avait été refusée par un ou deux théâtres exploitant le même genre. S'il est vrai, ce n'était pas très fort de la part de ces théâtres, car Une Gaffe, sans être un chefd'œuvre, est une très jolie pièce, qui est tout entière amusante, et qui renferme un acte, le second, tout à fait réussi. C'est depuis la Noce de P. L. M. ce qu'a fait de mieux M. Fabrice Carré. Une Gaffe, comme vous l'entendez bien, c'est... eh bien, non, ce n'est pas ce que vous entendez sans doute, et le mot est pris par l'auteur dans un sens un peu différent de

celui où il est employé à l'ordinaire. Ce qu'on appelle gaffe, c'est généralement ce que nos pères appelaient une impertinence (avant que le mot, perdant sa signification vraie, ne fût devenu tout simplement synonyme d'insolence), c'est à savoir une parole très mal à propos, un mot qui est celui juste qu'il ne fallait pas dire à telle personne, à tel moment, dans telle circonstance. Parler de corde dans la maison d'un pendu, de parvenu dans la maison d'un anobli d'hier, de rastaquouère dans le salon d'un prince albanais, de femme entretenue chez la petite baronne deX..., qui est si bégueule, de sganarelle un peu partout ; ce sont des gaffes.

Il y en a de célèbres dans la littérature et dans l'histoire anecdotique. Il me semble que c'est dans Turcaret qu'il y a les plus fortes et les plus nombreuses. Lesage aimait ce genre d'amusement qui est très fécond en effets comiques. Il y a des gaffes monumentales, comme celle de cet invité de Voltaire qui complimentait M me Denis de la manière admirable dont elle avait joué Zaïre : « Oh ! monsieur, répons dait l'excellente femme, un peu ridicule, mais excellente, il faut être jeune et belle pour bien jouer Zaïre ! — Oh ! madame, répliquait avec empressement l'aimable courtisan, le parfait homme du monde, vous êtes bien la preuve du contraire. » Pour une gaffe, voilà une gaffe : c'est la gaffe classique. — Il y a les gaffes discrètes, il y en a de charmantes, dont on n'est point mécontent quand on les a faites, surtout

quand on trouve un homme qui les relève avec agrément, et qui en fait des traits d'esprit. Monseigneur Sibour, dit-on, rencontrant Béranger quelque part, lui parla avec beaucoup de courtoisie, et dans l'entraînement du discours, s'échappa à lui dire : « J'ai lu toutes vos chansons, monsieur. » — « Non ! pas toutes, monseigneur », répondit le chansonnier. Voilà une gaffe exquise. Elle semble faite exprès pour provoquer une réponse délicate. C'est une gaffe académique.

Ce n'est pas dans ce sens que M. Fabrice Carré a pris ce vocable nouveau, qui sera peut-être un jour français, et qui remplacera le mot un peu démodé de pataquès. Il l'a pris tout simplement dans le sens d'erreur. La pièce pourrait s'intituler une erreur de greffe, ou Dubois pour Dubois, ou quelque chose d'approchant. Marco-Saint-Hilaire annoncé dans un salon sous la désignation de Marquis de Saint- Hilaire, se mit à rire et dit : « Ne faites pas attention, c'est un quiproquo. » Ceci n'est pas une gaffe, c'est une simple erreur. Un jour, à la Chambre, M. Schneider, somnolant un peu, M. Jules Simon qui était à la tribune, soit qu'il fût enrhumé comme un simple mortel, soit qu'il y mît de la malice, parlait très bas, et les députés à un moment donné, se mirent à crier comme au Château-d'Eau : « Plus haut ! plus haut ! » avec un vacarme infernal. M. Schneider croyant à une explosion d'indignation, et que M. Jules Simon venait de parler du Deux-Décembre avec des traits à la

Juvénal, se dressa en pied et menaça l'orateur d'un terrible rappel à Tordre : « Tiens ! Pourquoi? » diton à (droite. « C'est une iniquité ! » crie-t-onà gauche ; et M. Simon, paterne et discret : « Ne nous fâchons point ! M. le président, il n'y a ici qu'un malentendu. » Il y avait malentendu, erreur, mais non point gaffe au sens parisien du mot. Voilà des différences délicates et d'une importance infinie dont la critique littéraire doit s'occuper avec sollicitude.

Mais enfin le mot n'étant pas encore adopté par l'Académie française, le sens en est encore flottant et indécis, et M. Carré avait le droit de le prendre un peu comme il l'entendait. Il l'a pris parce qu'il faisait bien sur l'affiche. Une gaffe, cela a bon air à la porte d'un théâtre très parisien, à deux pas de la Porte- Saint-Martin. Va donc pour une gaffe; mais sachez donc qu'il n'y a pas dans une gaffe, de « parfait gaffeur » ; il n'y a que des gens qui sont pris les uns pour les autres, comme dans tous les vaudevilles du monde.

Il y a Dubois. Mais il y a Dubois et Dubois, comme il y a fagols et fagots. Il y a Dubois (Pierre) et Dubois (Paul). Dubois Pierre est séparé de sa femme et Dubois Paul également. Et tous deux ont leurs intérêts dans la même étude , chez maître Bonamy. Vous admettrez qu'il y a de quoi les confondre. Aussi sontils confondus parfaitement. M. Dubois Paul plaide en réconciliation, si je puis m'exprimer ainsi, c'est-àdire qu'il sollicite je ne sais (ni l'auteur non plus) je

ne sais quel acte rendant authentique et solennelle sa réconciliation avec sa femme. M. Dubois Pierre plaide en divorce ; il veut faire transformer sa séparation en irréparable. Et tous les deux sont très pressés. Car M. Dubois Paul a invité pour le soir même toute sa famille et toute celle de sa femme pour assister à son retour en grâce, et M. Dubois Pierre a invité pour le lendemain M Ue Hortensia, une femme qui porte un nom à figurer dans un bateau de fleurs, à venir déjeuner chez lui, à l'ancien domicile conjugal, ouvertement et publiquement. Inutile de vous dire que l'étude de maître Bonamy est une étude gaie, où la « gaffe » pousse en pleine terre comme l'aloès au sol africain. On n'y trouve que clercs qui étudient les intonations de M. Delaunay pour jouer le Caprice dans le monde. Et inutile aussi de vous dire qu'à la fin de l'acte, quand maître Bonamy revient triomphalement du Palais, Dubois Paul, le mari repentant, est parfaitement divorcé, et Dubois Pierre, le mari qui cultive l'Hortensia, authentiquement réconcilié avec sa femme, et que tous deux veulent étrangler maître Bonamy, et que tous deux se désespèrent de» porter si malheureusement le même nom : « Mon Dieu ! s'écrie Raymond, de la voix que vous savez, je ne croyais pas que Dubois fût un nom si répandu. » Il est légèrement difficultueux, ce premier acte. La donnée en est un peu invraisemblable, ce qui ne serait rien du tout, mais un peu tirée aussi, et demandant au spectateur un assez grand effort de complaisance.

Supposez que... et supposez encore... et supposez troisièmement... Ajoutez cette troisième supposition, et maintenant nous allons nous amuser. Il n'y a pas de vaudeville possible sans cet appareil préparatoire , je le sais bien, mais le tout est dans la mesure, et, ici, elle semblait un peu dépassée. N'importe. L'auteur, une fois son jeu de cartes préparé, nous a divertis ; il n'y a rien à dire. Paul Dubois revient chez lui, navré. Que faire ? Car M me Dubois, elle aussi, veut la réconciliation ; mais elle est pleine de dignité, M me Dubois. Il lui faut une réconciliation officielle et que les magistrats y aient mis la main. Il lui faut les pièces authentiques. Il les a, Dubois, les pièces authentiques, mais ce sont celles qui le proclament divorcé. Elles sont aimables, les pièces ! Ce qu'il a à faire, peut-être, le voici. Feindre l'assurance et la passion. « Les pièces, je les ai, elles sont là. Tiens I lis ! Non, tu ne veux pas les lire 1 Tu as confiance ! Ah ! chère petite femme, comme je t'aime ! Ah ! si tu savais quels regrets, quels désespoirs ! Et maintenant, quelle joie 1 »

Eh bien, cela réussit à peu près d'abord. On roucoule, on s'embrasse, on va dîner. Oui, mais il va venir le gêneur. Qui ? Mais Pierre Dubois, qui court après son sosie dont il a besoin pour protester devant la magistrature et faire établir l'erreur commise. Le voici. « Bonjour M. Paul. — Dites donc ! allez vous en, vous allez tout gâter. Ma femme ne sait rien. — Ça m'est égal. J'ai besoin de vous. Dînez, je vous

attends. J'attends aussi ma femme. — Hein ? — Oui, ma femme, je lui ai donné rendez-vous ici. — Pourquoi, Seigneur ! — Pour avoir des témoins donc, dont vous le premier et le plus important ; pour faire constater devant Dieu et devant les hommes que nous ne sommes pas réconciliés le moins du monde. — Mais pourquoi pas chez vous? — Chez moi, merci ! rapprochement, réconciliation, cohabitation, le contraire de ce que je veux. Ici, monsieur, ici ! Ah ! vous me volez mon divorce, et vous voulez que j'aie des ménagements pour vous ! Il est superbe I »

Et il reste. La famille Paul Dubois est inquiète. Que veut ce Monsieur ? Et madame Pierre Dubois arrive. Admirable, l'entrée de M me Pierre Dubois ! Femme volcanique et passionnée (c'est M 113 Leriche) madame Pierre Dubois a toujours désiré la réconciliation, ne fût-ce que pour faire enrager son mari qui n'en voulait pas. Elle arrive, comme chez elle, et en effet elle se croit chez son mari : « Ah ! enfin tu me rappelles ! Je savais bien ! Tu mets les pouces ! Maintenant que je suis chez toi, j'y reste ! — Mais tu n'es pas chez moi. — Elle est bien bonne ! J'arrive, je demande au portier : M. Dubois ?. . . On me répond : Au second à gauche. . . Et je ne suis pas chez toi, chez moi ! Mets moi un peu à la porte pour voir ! » Et il faut bien s'expliquer. Et dans l'explication générale, madame Paul Dubois apprend qu'elle est divorcée et madame Pierrç Dubois qu'elle est réconciliée. « Là ! qu'est-ce que je disais ? s'écrie madame Pierre. Faites voir cet acte I » Et elle l'em-

poche. « Et maintenant, dit-elle à Pierre, je ne te lâche pas ; je te suis chez toi. Marche ! — « Et Hortensia qui vient déjeuner chez moi demain matin » s'écrie le malheureux réconcilié sans le vouloir.

Cet acte est tout à fait hon, d'une verve et d'un mouvement sûr qui sont d'un très bon vaudevilliste. Au troisième acte, le lendemain, nous sommes chez Pierre Dubois, mais Pierre Dubois n'est plus furieux. Cette terrible madame Pierre a de bien bons moments. La réconciliation officielle est devenue réconciliation réelle entre onze heures du soir et minuit, et elle dure encore. Il n'y a qu'Hortensia qui gêne un peu M. Pierre. Car elle va venir déjeuner. Avant elle, survient M. Paul. « Qu'est-ce que ^us voulez encore?

— Ce que vous vouliez hier. Vous demander votre concours pour faire réparer cette gaffe. — Ah I oui, mais hier, je voulais changer de situation avec vous ; maintenant je suis très content de la mienne. Réconcilié je suis, réconcilié je reste. Ces magistrats ont un flair. Ils avaient vu mieux que moi ce que je désirais sans le savoir. — Oui, mais moi ! — Vous ! Eh bien, vous m'ennuyez. Allez-vous en. — Voyons ! Pierre !

— Vous m'attendrissez. Que puis-je pour vous ? — D'abord parler à ma femme, l'apaiser, lui expliquer.

— D'accord I Et puis? — Et puis faire destituer maître Bonamy. — Nous verrons. Mais vous, en attendant, rendez-moi donc un service, à charge de revanche. Recevez Hortensia, qui va venir. Pendant ce temps, j'irai déjeuner au restaurant avec ma

femme. — Je veux bien. » Et M. et madame Pierre Dubois s'éloignent, et Hortensia arrive, apprend tout, pleure ; Paul la console comme il peut, et pendant qu'il la console, madame Paul Dubois survient : « Le monstre! A peine divorcé malgré lui, il entretient des maîtresses au domicile conjugal d'un autre ! » Et patatras I le pauvre Paul est plus mal dans ses affaires que jamais.

Heureusement le couple Pierre Dubois revient. M me Pierre Dubois a une inspiration : « Dis-donc, Pierre ! Tire de là ton ami. Dis que cette petite dame était ta maîtresse. — Oh ! ma chère femme, je ne puis pas mentir à ce point-là. — Mais si ! allons donc ! — Madame, cette jeune personne était ma maîtresse, demandez plutôt à ma femme. — C'est vrai, tout le monde sait que c'était la maîtresse de mon mari. » Et tout s'arrange, ou à peu près ; car sur la manière dont le couple Paul Dubois fera casser son faux divorce, il reste encore une obscurité. Mais il en reste sur les plus hautes questions où sont enveloppées les destinées du genre humain.

En somme, nous avons passé une bonne soirée, avec d'excellents artistes. Je recommande M. Maugé au troisième acte. Jamais monsieur qui se lève après une nuit de réconciliation n'a été plus fidèlement rendu, mais là, dans toutes les nuances. C'est un croquis de Gavarni. Il est fâcheux que sa voix soit un peu sourde. C'est un bien agréable acteur de vaudeville et même de comédie moyenne.

Théâtre Libre. — Matapan, comédie en trois actes en

vers de M. Emile Moreau.

14 mai 1888.

C'est un des meilleurs essais de comédie burlesque qui aient été faits depuis assez longtemps, et la comédie burlesque a droit de cité, et d'être citée, au théâtre. Vous savez qu'elle a toute une histoire, ef qui ne laisse pas d'être illustre. Scarron... Mais remarquez-vous dans quelles circonstances, toujours très caractéristiques, la comédie burlesque, et le genre burlesque tout entier se produit au jour? C'est toujours après une explosion et un règne plus ou moins long du romantisme. Je m'étonnais, à l'âge où l'on s'étonne, de voir que les critiques très fortement entêtés de romantisme, comme notre regretté Paul Albert, eussent pour le burlesque des tendresses d'âme ou des indulgences très marquées. La chose était des plus simples. Le burlesque est toujours un fils, un fils naturel et non reconnu, mais un fils reconnaissable, du romantisme.

En son fond secret, vous n'êtes point sans savoir

que le romantisme n'est autre chose qu'un goût très prononcé pour la déclamation. Or la déclamation contient le burlesque en ses flancs creux comme le cheval de bois contenait les Dolopes. Elle n'est même qu'un burlesque qui s'ignore encore, comme le burlesque est une déclamation qui commence à s'aviser de ce qu'elle est. Quand vous déclamez sans vous en apercevoir, vous n'êtes encore qu'un burlesque pour les autres. Il arrive un moment où, vous apercevant que vous déclamez, vous vous arrêtez, ou au contraire, vous continuez en outrant encore, en mettant double charge, en vous moquant de vous-même, et, à ce moment-là, c'est le genre burlesque que vous venez d'inventer. La déclamation est du burlesque en fleur, le burlesque est de la déclamation en maturité, et arrivée à la lumière de la conscience. Le burlesque est de la déclamation qui n'est plus naïve. Vous commencez une déclaration ruisselante de toutes les flammes de l'Orient, puis, vous avisant que vous êtes ridicule, vous la terminez par un coq à l'âne. Vous vous êtes sauvé du ridicule dans le burlesque. C'est ce qu'Henri Heine faisait à peu près à toutes ses fins d'élégie, d'où vient qu'on ne sait jamais s'il est plus attendrissant que bouffon ou plus bouffon qu'attendrissant, et comme il est homme de génie, avec cela, c'est chose exquise, encore qu'agaçante.

Horace fait une belle profession de foi stoïcienne, et cela de bonne foi, car il est stoïque à ses heures, comme nous avons les nôtres pour être pessimistes

comme des diables, et il termine en remarquant qu'un stoïcien affligé d'un rhume de cerveau perd de son prestige. Et voilà précisément l'évolution de la déclamation au burlesque.

Ce qu'il n'est aucun de nous qui n'ait fait , (et par parenthèse, mes frères, nous le faisons un peu trop, et cela devient un procédé, tout doucement) la littérature le fait, elle, tout naturellement et comme d'instinct. Les époques romantiques s'achèvent en époques de littérature burlesque. Là bas, au dix-septième siècle, le bon Corneille et La Calprenède et le Scudéry étaient de braves romantiques, nonobstant perruques. Quand ils étaient grands, comme le grand Corneille, ils n'étaient pas que cela ; mais ils l'étaient, ils l'étaient souvent, ils l'étaient le plus souvent, et, ma foi, de tout leur cœur. Et eux-mêmes, déjà eux-mêmes, dans leurs moments de bonne humeur, ils dégageaient le burlesque qu'ils continuaient, ils retournaient leur masque, ils montraient l'envers de leur cape espagnole, comme Corneille dans V Illusion comique, avec son capitan, qui n'est qu'un Cid pour rire, un Cid qui n'a pas la foi, un Cid funambulesque. Mais, à plus forte raison, au déclin d'une littérature de ce genre, on conçoit que le burlesque naît de lui-même, ou plutôt naît d'elle, le plus facilement du monde. De cette littérature on n'a qu'à prendre la forme, chose toujours si facile à prendre, sans en avoir le fond, sans sentir comme elle sentait, et pousser un peu, outrer légèrement l'expression, de manière à ce que

le lecteur ne se méprenne point, et Ton est en plein burlesque du jour au lendemain. Cette opération si facile, il y a toujours quelqu'un qui s'en avise.

Voiture s'en avisait plus souvent qu'à son tour, et rien ne marque mieux la transition. Car le genre déclamatoire n'a pas qu'un fils, il en a au moins deux, dont le cadet est le burlesque et dont l'aîné est le précieux. Le précieux est la mièvrerie de la déclamation et le burlesque en est la grosse charge. Le précieux est la déclamation la bouche en cœur, le burlesque est la déclamation à joues gonflées. Précieux et burlesque ont étroit parentage, et Voiture n'a jamais su lequel de ces deux enfants il aimait de l'amour le plus cher. Certes, il les confondait, et M. Emile Moreau, dans Matapan justement, a conté son histoire quand il parle de ces deux jumeaux si pareils

Que leur père, chez eux, n'était jamais très sûr S'il embrassait Adolphe, ou s'il fessait Arthur ;

et en tous cas, entre les deux « chavirant jusqu'à s'y tromper, » il y avait quelque chose qu'il n'attrapait jamais, c'est à savoir le naturel.

Et de Voiture, naquit Le Pays, et de Le Pays, naquit Scarron. Et ce Scarron, c'est du romantisme de 1630 retourné, et non pas autre chose. Espagnol comme Corneille et gascon comme La Calprenède, il l'est éminemment, par tous les sujets qu'il choisit, ou à bien peu près, mais en se moquant de sa cape et en

faisant des nazardes à sa propre fraise. Il est la parodie vivante du style 1630, en cela d'abord qu'il commence par l'avoir, en cela ensuite qu'il le charge. Le même phénomène s'est reproduit de nos jours, à échéance, comme chose fatale et qu'on aurait pu prévoir. Ce sont les élèves d'Hugo qui ont poussé le genre, par amusement, jusqu'aux extrêmes limites où il devient son propre contraire, et, pour commencer, Hugo luimême a fait son Illusion comique dans Ruy Blas dont le quatrième acte est du plus pur et du plus savoureux burlesque. — Gautier, de très bonne heure, en pleine ferveur romantique et étonnant les amis de la première heure, dans ses Jeune-France, et, beaucoup plus tard, dans quelques essais de théâtre bouffe, a très bien marqué cette voie. — Puis c'a été, je ne dirai pas M. Vacquerie, esprit trop sérieux et rigoureux pour cela, et dont la fantaisie bouffe a toujours, ce me semble, quelque chose de voulu, de tendu et de compassé, qui est le contraire même du genre; mais Banville dans la partie joyeuse et « funambulesque » de son œuvre, d'ailleurs si variée, et puis Bergerat dans sa Nuit Bergamasque, et puis d'Hervilly, et puis M. Tiercelin dans sa Noce du Croque-Mort, et bien d'autres, et enfin M. Emile Moreau, qui n'est pas, et tant s'en faut, le dernier, pour être le dernier venu. M. Emile Moreau a bien les éléments mêmes du genre, qui sont d'une part la forme romantique, puisque romantisme il y a, et le génie de la parodie pour, du romantisme, faire du burlesque. Pour parodier quelque

chose il faut d'abord être capable de l'imiter fort bien, de l'imiter de telle sorte que les .experts puissent s'y tromper, en y mettant un peu d'indulgence, et l'auteur s'y tromper lui-même en y mettant une complaisance honnête. Or M. Emile Moreau fait le vers romantique très bien, ma foi, et le début de son poème mythique, Pallas-Athéné, très justement couronné par l'Académie française, figurerait dans une Légende des siècles jusqu'à y faire figure. Cela est gonflé fort à point, et d'une sonorité très congruente à la matière. Il n'y a pas à dire, cette Pallas a du casque. Et de même dans Matapan il y a des vers qui sont d'un très bon style romantique, d'un lyrisme qui pourrait paraître de bon aloi, des vers qui pourraient se prendre eux-mêmes au sérieux si on les isolait des autres. Eh ! c'est précisément ce qu'il faut dans l'espèce. Oubliez un moment votre Cid, et fredonnez-moi ceci :

Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille

Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants

et dites-moi si cela est du Cid ou de Y Illusion, du fanfaron ou du téméraire. Ce n'est que le lieu qui en décide. De même lisez ce petit couplet :

Arbres fleuris ! Rochers croulants ! Oiseaux témoins ! Ne pouvoir moi leur chef, moi Matapan Adolphe, Mettre en vers la chanson que dit la brise au golfe, Sans qu'un vacarme tel n'arrête en leur essor Ma rime aux doux échos, ma strophe aux ailes d'or !

Sauf « Matapan Adolphe » qui vous met un peu en défiance, ne vous croyez-vous point en plein beau lyrisme épanoui ? C'est précisément ce qu'il faut. Sûr de cette forme-là, M. Emile Moreau peut aller devant lui, et par l'exagération de certains détails, ou par le brusque contraste d'une chute voulue en basse prose ou en propos saugrenu, donner la sensation de la parodie. Il n'a pas à craindre l'échec ordinaire des parodistes, qui consiste à parodier un genre dans un style qui n'en donne pas du tout l'image, et qui par conséquent ne parodie rien, et ne donne que la mesure, non du défaut du parodié, mais de la médiocrité du parodiste. J'ai vu telle prétendue parodie du style romantique, vers 1830, qui était faite par un estimable élève de Lancival et devant laquelle je me demandais pendant cinq minutes si c'était une charge de la platitude néo-classique, tant l'auteur, en voulant s'approprier la nature d'autrui, était resté fidèle à la sienne.

M. Moreau n'a rien de ce défaut là. Tl a naturellement, ou d'un art très achevé et très sûr, le vers sonore et un peu vide qui, des Orientales à Sully Prudhomme (exclusivement) a tellement pris possession de nos oreilles qu'il nous est difficile désormais de nous en passer et de concevoir qu'un vers puisse être autre chose. A cela il ajoute sournoisement, ici un pli plus prononcé, ici une bouffissure, ici le ricanement d'une rime décidément trop « riche et inattendue », c'est-à-dire trop belle pour être sérieuse, et

le lecteur averti a l'impression pleine et entière du burlesque, c'est-à-dire de la parodie. Scarron connaissait déjà tous ces tours. Tel couplet de Don Japhet côtoie, serre de si près le beau style amoureux du temps précédent qu'on peut se demander, à une lecture anonyme, si c'est du Scarron ou du Théophile, du Scarron, c'est-à-dire du Théophile averti, ou du Théophile, c'est-à-dire du Scarron sans le savoir :

Je l'adore, elle m'aime et m'a donné sa main : Que n'exécutes-tu ton arrêt inhumain ?

Sa bouche d'un soupir rendra ma mort heureuse : C'est là l'ambition de mon âme amoureuse.

Si mon trépas lui coûte une larme, un soupir Je mourrai de l'amour le glorieux martyr.

Pas si mal pour un Scarron ; et la suite (V, 4) est du Corneille de tout aller, du Corneille des jours ouvrables des plus honnêtes. De même M. Moreau, et c'est là que je le trouve le meilleur, à savoir quand la parodie est comme insensible, circulant et se jouant à fleur d'eau, avec une grâce légère et fuyante, quand elle est [comme le sourire seulement de la parodie. Est-ce que Victor Hugo lui-même ne sourirait pas, ne dirait pas : « Eh ! eh ! pas si mal pour quelqu'un qui le fait en amateur » — au couplet suivant :

Allez ! vous êtes libre Grâce au très humble Arthur Matapan. L'équilibre Rompu se rétablit : des deux frères jumeaux, L'ouvrier de malheur, le redresseur de maux, L'un redescend dans l'ombre, et l'autre au jour remonte.

De ce danger, princesse , oubliez le frisson : J'ai vaincu ce bandit doublé d'un polisson ; Philanthrope de cœur, pirate de costume, C'est pour pacifier la mer que je l'écume !...

Est-ce assez cela ! Et avec juste ce qu'il faut pour qu'on soit averti de sourire. — Ceci c'est du demi burlesque, d'un ton très fin et d'un goût très délicat, un vrai régal de lettrés qui s'amusent et qui veulent rire sans cruauté. A côté il y a, et il le faut bien, la parodie un peu plus grosse, celle qui amène tout simplement un vers célèbre pour le tourner en charge.

Ne faisons point les dégoûtés sur cette affaire. C'est l'essence du genre, et à la condition qu'on n'en abuse point, c'est très savoureux encore. Si nous savions mieux notre littérature Louis XIII, nous en trouverions sans doute beaucoup dans Don Japhet. En voici une au moins qui me saute aux yeux et qui est fort plaisante :

Ah ! je la punirai ; je le dois... je le puis !

Pensez si des gens qui savaient le Cid littéralement par cœur saluaient ce vers, dit avec l'intonation qu'il fallait, d'une joie attendrie ! De même, dans les Plaideurs, Racine disait gaiement d'un huissier :

Les rides sur son front gravaient tous ses exploits ;

ce qui est du meilleur burlesque, du burlesque facile, imprévu, joyeux et sans méchanceté. M. Moreau n'a pas dédaigné cette ressource un peu facile, mais trèsj

permise et d'un effet sûr. Il a eu de bien bonnes trouvailles en ce genre :

Soit. Alors partageons ! Parta...

— Bon appétit ,

Messieurs !...

Et ailleurs, Mata pan se laissant tomber sur son trône, après un aimable entretien avec Mirette :

Elle est exquise ! Elle est exquise ! Elle est exquise !

Et voyez comme le plaisir qu'on prend à la comédie burlesque est bien un plaisir de lettrés raffinés ! A peine ce vers a-t-il été lancé par dessus la rampe, que mon voisin n'a pu se tenir de me dire qu'il était... de Y Aventurière. Il m'a appris quelque chose. Il a fixé mes souvenirs. Je saurai désormais que ce vers est de l'Aventurière, et il est certain que je ne l'en croyais pas auparavant.

Mais c'est surtout dans le jeu des coupes et des rimes qu'est la grande ressource de ce genre, dont décidément, avec d'affreux remords secrets, je raffole. Scarron est le maître en ce genre, et immédiatement à côté de lui l'étonnant Racine des Plaideurs. Le vers désarticulé fait merveille ici, parce qu'il nous secoue en quelque sorte hors du rythme conventionnel auquel nous associons naturellement l'idée du beau, du noble et du sérieux. Quand Racine, au milieu de la période pompeuse de l'Intimé, introduit brusquement la coupe incohérente et folle onze-un :

Je veux dire la brigue et l'éloquence. Car

il nous prévient soudainement que l'éloquence de l'Intimé ne doit pas être prise plus au sérieux que celle de Petit-Jean. C'est comme un procureur général qui ferait brusquement une cabriole de clown, puis se remettrait en position. Rappelez-vous Noblet, dans Dégommé, en un personnage de procureur général, allumant une cigarette dans sa toque à galons d'or. Voyez encore ce joli vers de Scarron :

Maudit amour ! Maudit Orgas ! Maudit voyage f

N'est-il pas curieux que le vers alexandrin trimètre, devenu, de nos jours, très sérieux et éminemment élégiaque , fût , à cette époque, destiné à produire un effet de burlesque? C'est qu'alors il était plus qu'une exception ; il était une infraction, et c'est l'infraction au rythme consacré qui produit l'effet de désarticulé, l'effet funambulesque, comme il appert du suave alexandrin de Banville :

Ça se nettoie avec de la gomme élastique.

M. Moreau connaît ces petits secrets et en use à merveille. Il serait trop long de citer. Et ses trouvailles de rimes m'appellent encore. En ce genre, c'est la perfection de la rime qui en est la parodie et la charge. La rime « riche et inattendue » est une belle chose. La rime épouvantablement riche et formidablement inattendue est une récréation de haut

goût. Elle est la bouffonnerie même, parce qu'elle tire à soi toute l'attention, et par cela seul avertit suffisamment qu'il ne faut pas prendre le fond au sérieux ef que le rimeur n'est qu'un jongleur. C'est pour cela qu'il n'y a pas, qu'il ne doit pas y avoir de règle absolue pour ce qui est de la rime, et que, selon les genres, ce n'est pas du tout la même rime qu'il nous faut. Il s'en faut que, dans un poème sérieux, la rime riche et inattendue soit une beauté, et Hugo le sait bien, et, dans un poème léger, la rime riche et inattendue est de rigueur, et enfin, dans la farce, la rime très riche et très imprévue, le « caprice des rimes », comme disait Boileau, est la plus essentielle ressource. Scarron en use déjà en ouvrier consommé. Sans compter les rimes par noms propres étranges, qui ne sont nullement une invention de notre âge ingénieux, il a des sons de rappel imprévus et puissants qui sont d'une vertu très chatouillante.

par un ordre préfix

Qu'avant sa mort laissa ce fameux patriarche, Parce qu'en Arménie un mont reçut son arche.

Don Japhet, le fantasque,

Jusques ici d'Orgas a couru comme un Basque.

Je crois que ce voleur nous appelle assassins ! Qu'on le tue. — Ah ! messieurs, je disais spadassins ; Etconsensdebon cœur, messieurs, qu'on m'assassine Si j'ai cru votre troupe autre que spadassine.

Quelle souplesse déjà de tour et de retour et quelle clownerie divertissante chez le vieux queue-rouge de

Tâge classique ! M. Emile Moreau n'est pas indigne du maître.

Ah ! mon vieux Compagnon !

Vivant ?... on t'a pourtant pendu. — Je te raccorde. Mais j'ai tant gigoté que j'ai cassé la corde.

Nous vivions entre deux azurs, gonflant nos rates, Le matin en bandits et le soir en pirates.

Il passera, messieurs, beaucoup d'eau sous les ponts Avant que votre histoire offre en son catalogue Un roi, je ne dis pas pareil, mais analogue !

Etc., etc. ; car c'est un crépitement de feu d'artifice. Je me suis bien amusé au Théâtre-Libre à entendre l'excellent Karaval débiter ces gentillesses étourdissantes, et j'ai pris à les lire et à en transcrire ici quelques-unes un bien grand plaisir. Et maintenant Matapan est-il un petit chef-d'œuvre? Non pas. C'est une précieuse promesse, ce n'est pas un très bon ouvrage. Cela vient de ce qu'il faut, pour soutenir ces folles fantaisies et ces capricieuses arabesques, tin fond assez solide, une contexture de pièce ferme et précise. Ne vous y trompez point. Don Japhet est une bonne comédie, bien conduite, lente en son commencement, c'est vrai, mais dont la marche se raffermit et se hâte de plus en plus, au quatrième, au cinquième acte. Et il y a un caractère, un caractère bouffe, bien entendu , mais un caractère, celui du vantard peureux et du capitan pleutre, qui se soutient, qui se continue, qui est très clair au regard du spectateur,

et où nous nous retrouvons. Matapan est une pièce mal faite. On ne sait pas du tout où elle va. Elle devient confuse et semble s'égarer vers le milieu du second acte. Le héros lui-même est obscur. Je déclare ne pas savoir si c'est un ambitieux qui se dégoûte du pouvoir juste au moment où il semble s'y cramponner, ou un artiste en plaisanteries vastes qui joue une bonne farce à tout un peuple. C'est ainsi que j'aime à le voir, parce qu'il me plaît mieux ainsi, mais je ne sais pas du tout si je vois juste, et je crois bien que je me trompe avec complaisance.

La comédie burlesque n'est pas chose si facile qu'on pourrait croire au premier regard. Il y faut un peu de fond comme à toute chose. Il y en a un dans les Plaideurs. Il y en avait un dans cette jolie plaisanterie, promesse aussi d'un grand talent, le Marquis Papillon, que l'Odéon donnait l'année dernière. Seulement, là, il se trouvait un autre défaut très grave. L'auteur n'avait pas pris parti. Il y avait une moitié environ de sa pièce qui était de comédie fine, à la Marivaux, et une autre qui était de comédie burlesque. C'est en pareille affaire qu'il faut être très tranché, pour que le public ne se méprenne point. Cette fois, il s'était mépris. Nous n'avons pas pu le faire revenir de son erreur, dont, naturellement, il ne voulait ni revenir, ni convenir. C'est égal, voilà des jeunes gens qui ont du talent. Le romantisme disparu derrière le coteau nous a laissé sa progéniture ordinaire, d'une part les raffinés, les tourmentés, les entortillés, les précieux,

dont nous sommes assiégés à cette heure, d'autre part • les burlesques et funambulesques. J'ai des goûts vulgaires, je ne suis pas d'une haute spiritualité. J'en ai honte; mais j'aime mieux les burlesques conscients que les burlesques sans le savoir.

Comédie-Française. — Le Flibustier, comédie en trois actes, en vers, de Jean Richepm.

21 mai 1 188g.

H y a là certainement de notre faute, oui, de notre faute, à nous critiques, à nous « insectes, moustiques, ' cousins, maringouins, envieux, feuillistès et censeurs », qui « nous attachons à là peau des malheureux gens de lettres » et vivons de leur précieuse substance. Les auteurs nous méprisent, soit, ils nous accablent de ridicule, sans doute, ils nous traitent même « d'eunuques », ce qui ne laisse pas de nous faire quelque tort, ou de nous* forcer à des démonstrations laborieuses, dans le monde des théâtres ; ils nous disent : « Faites-en donc autant », ce qui est un argument qui a toutes les grâces aimables de l'enfance ; ils nous conspuent comme si nous étions 1 des hommes politiques, d'accord, mais ils noué craignent horriblement sûr cette idée, absolument fausse, que nous sommes pour quelque chose dans leurs succèè ou leurs revers ; et, de ce qu'ils nous redoutent, ils en viennent à s'occuper de nous quand ils écrivent, à f|

102 m THÉÂTRE CONTEMPORAIN

nous faire des concessions préalables ou propitiatoires et à tâcher d'ajuster leur tempérament à nos façons de voir et à nos petites théories.

Par exemple, nous allons criant, chacun selon la puissance de son organe : « Il faut qu'il y ait une pièce, il faut que la pièce soit faite, il faut qu'il y ait une intrigue, petite ou grosse; il faut qu'il y ait du métier. C'est un métier que de faire du théâtre, comme de faire une horloge, comme disait Labruyère, ou à peu près... » Nous allons vaticinant ces choses, et M. Richepin, qui revient de Douarnenez avec La Mer en manuscrit et un projet de pièce à matelots dans la tête, M. Richepin, se mettant à sa table de travail, se dit parlant à sa personne... Que voulezvous que se dise M. Richepin ? Il me semble qu'il se dit ceci ou approchant :

« Elle est jolie, mon idée de pièce. Le personnage principal en sera la mer, la mer elle-même, comme il appert des critiques les plus autorisées que le personnage principal i'Athalie, c'est Dieu. La mer qui fait des veuves, des orphelins, des vieux grands pères sans enfants, la mer qui sépare les époux si longtemps, et leur met au cœur ces amours tenaces et indestructibles nées de longues rêveries de l'absence, car il n'est pour s'aimer d'une amour éternelle que de passer sa vie sans se voir, et Y Odyssée n'est pas autre chose qu'un petit apologue sur ce thème ; — la mer qui fait les vieilles fiancées, les anciennes promises aux yeux pensifs, aux longs regards toujours attachés à l'ho-

rizon , — et la mer aussi qui fait des surprises , des quiproquos, d'énormes vaudevilles et de gigantesques farces italiennes, qui fait que les absents le plus souvent ont raison, mais ont tort aussi quelquefois, et trouvent la fiancée mariée, ce qui est dur, ou amoureuse d'un autre, ce qui est plus rude, parce qu'il n'y a pas de remède ; — la mer, voilà mon personnage principal, et on ne me dira pas que ce n'est pas là un grand personnage et que je m'occupe de minuties.

« C'est la mer qui fera tout dans mon petit drame. Elle donnera par exemple à mon vieux grand père, que je vois d'ici, tout son caractère. Loup de mer il sera, et rien que loup de mer. Amour du flot bleu ou sombre, mépris de la terre, chauvinisme maritime, adoration du matelot, et de tout ce qui va sur l'eau, mépris du terrien, du laboureur, du ver de terre, de tout ce qui vit dans la boue, voilà mon type. Il est un peu conventionnel, mon type, et j'ai un vague souvenir de l'avoir puisé jadis dans la lecture de Robert' Robert ; mais avec de beaux vers comme je sais les faire... Quoi encore? Une fiancée qui attend le mathurin éloigné, parti mousse et qu'on attend toujours. Cela va sans dire. Mais que voulez-vous ? Il ne vient pas ; il se fait attendre trop ; il y met de l'indiscrétion. Un autre débarque, ah ! combien beau et fort, et bon, et brave ! « A trois brins » celui-là ! Le cœur de la fillette se prend. Celui du grand père s'émeut. Il est si parfait marin, le débarqué ! Il est si bien tout ce que Ton a rêvé que l'autre serait ! On se fiance. Et

l'attendu, le promis, l'ancien fiancé revient. Il est trop tard aussi. « Qui part trop tôt revient trop tard ! » Que voulez-vous ? la fillette aimé. Elle pleuré, elle se sent un peu coupable, mais elle aime. C'est la mer, après tout, qui a tout fait.

« Mais le vieux, le vieux, probe et austère, gardien l

des vieilles coutumes, et qui sait qu'une promesse à' un embarqué, c'est sacré, c'est une promesse faite à ' la mer ? Comment faire le revirement du vieillard ? Eh bien, nous supposons que le garçon aimé séduira le vieux matelot par ses qualités de solide et vrai marin, tandis que l'autre lui déplaira par les raisons contraires. Il sera devenu terrien pendant son absence , planteur au Mexique , propriétaire de terres noires et d'hommes noirs. Dès lors, il n'est plus de la confrérie. Les promesses à lui faites ne valent plus. La petite fille du vieux Legoëz n'épouse qu'un travailleur de la mer. — Et voilà. Quand ily aura de la musique là-dessus, c'est-à-dire de beaux vers, nous verrons, messieurs de la critique, si je ne sais ce que je dis. » Mais à cç mot de critique, M. Richepin a tressailli, lia eu des scrupules. Il s'est dit que peut-être, il n'y avait pas une pièce dans sa petite histoire, et qu'il fallait la renforcer d'une intrigue plus solide et plus compliquée. Il a eu tort. Sa petite anecdote, telle qu'elle était, dans sa simplicité gracieuse, et aussi dans sa grandeur, car elle n'allait pas sans une certaine majesté de poëme primitif et patriarcal, sa petite anecdote, relevée de beaux vers, aurait pu être quelque

chose de très délicat et de très savoureux. C'eût été une agréable légende bretonne. Il n'en a pas voulu. Il a tenu à la compliquer. Il s'est dit (je le suppose du moins ; car, bien entendu, tout ceci n'est qu'une hypothèse) il s'est dit :

c Montrons que nous savons, nous aussi, mêler et débrouiller l'écheveau dramatique, que nous sommes implexes, comme disait Corneille, quand nous vou- Ions être implexes. Soyons implexes. On prétend que la poésie dramatique, c'est du quiproquo. Faisons du quiproquo. *

— Je veux bien, moi, car vous savez qu'en art dramatique je veux tout ce qu'on veut. Il suffit qu'on y réussisse. J'accepte Eschyle et Scribe, et Çakountala et Fédora. Je ne repousse nullement le quiproquo a priori, parce que je n'ignore point qu'il y a des quiproquos dans les drames les plus tragiques de Shakespeare. Seulement si vous machinez votre drame, il faut qu'il soit machiné adroitement. Si vous faites du Sardou, il faut faire du bon Sardou. Voyons si vous en avez fait : voici ce qu'est devenue la pièce de M. Richepin, à partir du moment où le souci de la « pièce bien faite » l'a empêché de dormir.

Janik, la petite fille du vieux Legoêz, attend son fiancé Pierre, qu'elle n'a pour ainsi dire jamais vu ; car elle n'avait que quatre ans quand il est parti, et elle en a vingt et un. Pourquoi cette bizarrerie première, qui va nous empêcher de nous intéresser à des amours qui n'ont jamais commencé d'être? car

m LE THÉÂTRE CONTEMPORAIN*

enfin à quatre ans... Vous verrez plus tard ; c'est nécessaire pour le quiproquo. Poursuivons.

Pendant que le bonhomme Legoëz a été faire un petit tour, et pareillement Janick, un jeune marin survient. « Qui êtes-vous ? demande la mère de Janick. — Je suis Jacquemin, j'apporte des nouvelles de Pierre... Il est mort. — Mort !. — J'en suis aussi sûr qu'on peut l'être. A moins d'un miracle... J'apporte sa valise. La voilà. — Comment annoncer cela au grand-père? Il en mourra. — Faites pour le mieux... »

Le grand-père rentre, avec Janick. « Mon ami, dit la maman, j'ai des nouvelles de Pierre. II... » et elle baisse les yeux, et la voix lui manque, et elle est pâle comme une morte. Sur quoi le vieillard s'écrie : « Il est vivant ! Il revient ! » Nous avons tous reçu un coup. C'est peut-être une convention qui fait que dans la vie réelle quand on nous aborde avec une figure convulsée et une voix entrecoupée en nous disant : « Votre père... » nous nous écrions : « Il est mort ! » mais enfin c'est une convention singulièrement répandue et qui est passée en usage. Le père Legoëz nous étonne beaucoup. Que voulez-vous ? Il fallait cela pour le quiproquo.

Mais passe encore pour le vieillard, qui a de mauvais yeux, de mauvaises oreilles et une mauvaise judiciaire. Mais Janick ! Janick n'a pas compris l'attitude et le ton de sa mère ! C'est bien étrange. Mais il le fallait pour le quiproquo.

Et le vieux Legoëz trouve la valise de Pierre traînant sur une table : « Je disais bien qu'il revient, qu'il est revenu. Voilà son paquet. Mais où se cachet— il? » Un peu enfantin, le moyen de la valise trouvée. Enfin, passons. Et Jacquemin rentre : « Mais, le voilà ! mon Pierre ! s'écrie Legoëz. Je le reconnais. » « Dites comme lui », souffle la vieille à Jacquemin. Pourquoi ? Elle s'embarque là dans une bien grosse affaire dont mille pensées devraient la détourner aussitôt. Sera-t-il possible de faire passer Jacquemin pour Pierre bien longtemps, dans un pays où il est connu ; car les Legoëz sont de Saint-Malo et Jacquemin de Saint-Servan, ce qui est bien maladroit de sa part ou de la part de l'auteur. Jacquemin pourra-t-il soutenir longtemps son personnage de Pierre, et ne se contredira-t-il point dès qu'il causera cinq minutes avec Legoëz des souvenirs d'enfance ? Si Jacquemin est un honnête garçon ne va-t-il pas refuser immédiatement ce rôle qu'on lui impose, et s'il l'accepte n'est-il pas un homme de moralité très douteuse, auquel cas c'est une fière folie que de le lui donner ?

Ces objections, ou plutôt la vision rapide de l'impossibilité de cette ressource ne se présente pas à la pensée de la vieille. Elle a cette inspiration : « Dites comme lui ! » C'est une inspiration tout à fait bizarre, et qu'il n'y a certes qu'elle au monde qui, en pareille circonstance, ait jamais eue. Enfin, c'est le quiproquo qui voulait cela.

Et Jacquemin, sentant bien que quand un quipro-

quo veut quelque chose il n'y a pas à lui résister, dit comme lui, entendez comme le quiproquo, ou comme Legoêz. Et voilà le faux Pierre installé dans cette famille patriarcale.

Mais au moins la mère a prévenu Janik? Elle lui a dit : « Entendons-nous bien ! Ce n'est pas ton fiancé. Tout ceci n'est qu'une fable que j'ai improvisée, peutêtre imprudemment, parce que je craignais pour le grand père un coup de sang. » Eh bien ! Non ! Vous ne m'en croirez pas si je vous le dis ; mais non, la mère n'a pas prévenu Janik 1 Le quiproquo voulait cela encore. Il voulait que cette mère fût folle à lier. Car enfin, voilà un homme que nous ne connaissons pas, un homme de Saint-Servan, c'est vrai , mais qui a roulé et tangué seize ans sur toutes les mers, une espèce de forban, un flibustier enfin, qui peut être un Scapin de mer, un Sbrigani transatlantique, qui l'est probablement, à en croire ce que, si aisément, il vient de faire ; et on ne prévient pas la jeune fille ! C'est à n'y pas croire.

Il le fallait sans doute pour la suite de l'intrigue ? Mais non pas même, il me semble. Non-seulement c'est extraordinaire de la paît de la mère, mais c'est assez inexplicable de la part de l'auteur. Car supposons : la mère a prévenu Janik, Janik se tient sur la réserve à l'égard du pseudo-Pierre. Mais le pseudo- Pierre est aimable, sans le vouloir, ce qui est la meilleure façon d'être aimable ; il se fait aimer, sans y songer, ce qui est la vraie manière de se faire aimer ;

la pauvre Janik lutte contre son cœur, tant qu'elle peut, et elle finit par laisser échapper l'aveu de son penchant ; et Jacquemin lui aussi l'aime, et craignant d'être indélicat, biaise aussi, lutte aussi, et les deux jeunes gens en arrivent à s'adorer et à se le dire y « après beaucoup de mystères » selon l'admirable définition de l'amour par La Rochefoucauld, et en cédant tous les. deux à une force plus puissante qu'eux ; et voilà des scènes fièrement dignes d'être écrites.

Mais ce n'est pas celles-là que voulait écrire M. Richepin. Il avait dans la tête une scène de provocation innocente et naïve de la part de la jeune fille, de résistance douloureuse et enfin vaincue de la part du jeune homme, et c'est à cette scène là qu'à toute force il voulait arriver. Pour y arriver il fallait que la jeune fille ignorât tout ; il fallait cette incroyable invraisemblance du silence sans raison et contre toute raison, de la mère. A ce prix on l'a, cette fameuse scène ; mais quel prix !

Il est juste de dire aussi que cette scène, si elle est chèrement achetée, est absolument adorable, absolument. La jeune fille regarde son beau cousin, son beau promis, puisque pour elle il est cela ; et elle le trouve bien timide. Eh ! tant mieux ! ce sont ceux-là qui aiment. Il n'est femme, ni jeune fille au monde qui ne sache cela, qui ne le sente, qui n'en soit sûre. Eh bien ! allons ! La timidité est un hommage qui vaut un encouragement. Encourageons-le ! « Venez m'aider, cousin, à ranger, à mettre en ordre. Un marin s'y

entend, à ces choses... Qu'est-ce donc que vous disiez, tantôt, en vidant votre verre, que le cidre avait la couleur des cheveux des jeunes filles de Bretagne. C'était très joli. Les marins sont beaux diseurs... À propos pourquoi ne dites-vous rien ? A quoi pensiézvous, là-bas, dans les grandes mers, quand vous faisiez votre quart?... A cela, oui, et puis, encore, à quoi ?. . . à qui ? » Vous n'avez pas idée comme tout cela est facile, simple, gracieux, élégant sans mignardise, réel sans réalisme, vrai et charmant, et en vers exquis, en vers qui semblent faits de rien, moins écrits que rêvés ; c'est un régal.

Et la scène est faite. Elle est admirablement faite I Le jeune homme est poussé à l'aveu, insensiblement, sans heurt, sans hâte, sans raccourci maladroit, tout naturellement, et se trouve l'avoir fait, nettement, sans se douter qu'il l'ait commencé. Et comme la scène tourne sur elle-même facilement et toute seule! Car sitôt qu'il s'est déclaré, il est désolé, le jeune homme, et furieux contre lui-même, et il n'a qu'un moyen de n'être pas un vilain homme, c'est de dire la vérité, et la dire c'est ruiner son pauvre bonheur et désoler celle qui l'aime. — Et il la dit, il le faut bien, et la voilà qui pleure, et les voilà qui pleurent tous deux, et je n'ai pas besoin de dire ce qui arrive quand on pleure ensemble de s'aimer. C'est de ce moment que vraiment on s'aime. Cette scène centrale est absolument délicieuse.

Mais, tenez, le voilà l'avantage et le désavantage, en

même temps, bien entendu, car jamais Pun ne va sans l'autre, de ceux qui, par profession, vont beaucoup au théâtre. Ils sont plus frappés des défauts, et aussi des qualités. Je bouillais d'impatience pendant tout le premier acte , à mon avis si maladroit. Arrivé à cette scène du second acte, j'avais oublié tout le reste radicalement. Je la prenais en soi, cette scène, ou plutôt je la supposais amenée autrement, quelque chose me disant que ce n'eût pas été très difficile, et j'en jouissais de tout mon cœur. Mais le public, ce me semble, sent d'une manière un peu différente. Peut-être moins frappé des défauts, les démêlant moins, il en souffre cependant, et ils ont pour lui cet inconvénient qu'ils étendent leur influence aux scènes les plus belles qui les avoisinent. Cette belle scène de l'aveu , elle ne m'a pas semblé être suffisamment goûtée par le public, parce qu'il ne faisait pas, lui abstraction, pour un moment, de tout le reste, parce que l'âpreté des chemins qu'on lui avait fait prendre pour l'y amener, il la sentait encore confusément. Ce n'est qu'une vague intuition que j'ai là ; mais il me semble que je ne me trompe pas beaucoup.

Cependant, comment sortirons-non s de tout ceci? Car cela ne peut durer. Ou le vrai fiancé reviendra, ou, sans qu'il revienne, Jacquemin sera forcé d'avouer la fourbe. La supercherie de la mère n'a servi, comme elle aurait pu s'en douter, qu'à créer un drame inextricable, qui, dans tous les cas, portera au vieux grandpère un coup terrible. Pierre reparaît. Il reconnaît

Jacquemin, lui, du premier coup, le dénonce comme faussaire en état civil. Jacquemin avoue, et est chassé de la maison. Inutile de vous dire que, puisqu'il est aimé, il reviendra.

Il revient, en effet, au troisième acte, et il faut trouver un dénouement. Sans le quiproquo, sans l'intrigue, sans le vaudeville, il serait bien simple. Mon Dieu ! les jeunes filles qui aiment et qni sont aimées ont bien aisément bataille gagnée. Mais la fourberie est là, qui donne des avantages à tous ceux qui s'opposent au bonheur de Jacquemin. Le vieux Legoëz va lui dire : « Vous êtes un voleur ! » et Pierre : « Tu es un coquin ! » A quoi il y aura bien quelques apparences. L'auteur a trouvé... il n'a rien trouvé, à parler franc; car changer les sentiments des personnages sans qu'ait changé la situation, c'est abandonner le drame, ce n'est pas le dénouer. Le vieux Legoëz a causé avec Pierre, et ne l'a pas trouvé aimable, parce que pendant que Jacquemin est resté marin , lui Pierre , naufragé, puis sauvé est devenu « terrien » planteur au Mexique. Bon cela , mais sa colère , très légitime , contre Jacquemin , qu'en fait- il ? Pour les besoins du dénouement, il l'oublie, traite la fourberie d'espièglerie innocente. C'est un peu difficile à accepter.

Et Pierre , qui a des droits , d'après les coutumes bretonnes dont on a assez parlé, que fait-il ? Il s'emporte furieusement contre Jacquemin , le traite de scélérat et lui propose la bataille.... puis, subitement,

sa colère tombe, et il dit : « Tope-là ! » — Après une scène de larmes et d'attendrissement ? Après que le malheur de sa petite cousine Ta touché , après qu'elle lui a. dit : Je t'aime bien tout de même. Tu seras mon frère, etc. », comme on en use en ces circonstances ? — Nullement ! — Après une scène de vieux frères d'armes avec Jacquemin ? Après les souvenirs rappelés de services rendus , de vieille camaraderie , après un : « N'es-tu donc plus mon frère ?» — Pas le moins du monde ; brusquement , sans rien qui explique , et simplement pour que la pièce finisse. Tout cela est bien peu solide, bien peu vrai, bien peu humain.

Et voilà, il me semble, comment une pièce qui aurait pu être très belle et touchante en sa simplicité primitive, est devenue assez pénible et maladroite par un surcroît de péripéties de vaudeville qu'on a voulu lui donner. Non pas que je dise qu'on ne pouvait pas la faire de cette manière , et avec des roueries à la Sardou, Dieu m'en garde! Mais quand on fait du théâtre par les petits moyens , il faut avoir la science et l'adresse des petits moyens ; il faut avoir la dextérité infinie qui fait croire, au moins pour la durée du spectacle, à la vérité de l'invraisemblable , et à la nécessité , à la fatalité des engrenages bizarres de petits faits. Scribe était passé maître en cela. Mais il n'était ni poète ni écrivain. A chacun sa petite affaire.

Et est-ce à dire que de la pièce primitive telle que je la supposais en commençant, il n'est rien resté dans ce que nous avons entendu à la Gomédie-Fran-

çaise ? Non certes, et il y a du poème épique, ça et là, dans ce vaudeville mal fait. Tout le commencement du premier acte est d'une largeur magnifique. Ce bonhomme Legoëz, qui, dans mon analyse , n'a paru, et n'a pu paraître qu'un peu faible du cerveau, est admirable de grandeur , un peu déclamatoire , mais , somme toute fort imposante , quand il parle de cette mer qu'il adore , qu'il contemple avec ravissement comme une sorte de divinité charmante , terrible , toujours aimée. Invinciblement, pendant qu'il parlait, me revenaient à la mémoire , avec leurs belles sonorités graves et pleines , les admirables vers de Lamartine :

Tel un pilote octogénaire. . .

et certes ce n'est pas un mince mérite aux vers d'un jeune contemporain de rappeler les Méditations.

De même , quand Pierre vient vanter au vieux Legoëz les plaines fécondes et millionnaires du Mexique, le vieux marin , pour exprimer son mépris pour les fleuves — cette eau esclave qui va toujours dans le même chemin — son adoration pour le flot qui chante, qui berce, qui se fâche , qui est un être animé , puissant , capricieux et souverain , a des paroles vigoureuses , sonores et souples aussi , des cadences enlaçantes et fortes qui peignent merveilleusement ce qu'elles célèbrent et ce qu'elles chantent.

Loin de moi donc la pensée de protester contre le beau succès que le public n'a point marchandé à

M. Richepin. Dans l'applaudissement chaleureux dont il a été salué , il faut voir le goût passionné de la poésie et de l'éloquence , et une sorte de reconnaissance exprimée par des lettres à un homme qui peut se tromper sur l'agencement d'un drame , mais qui a le feu sacré, l'enthousiasme entêté pour les belles sonorités et les beaux rhythmes, et qui manie la langue poétique comme personne , à ma connaissance , ne sait faire en ce moment. Je voudrais y voir aussi, une petite amende honorable du public qui n'a pas fait aux beaux poèmes de La Mer, très mêlés, je sais bien, mais où l'on trouve des choses exquises, de véritables petits chefs-d'œuvre , un accueil aussi empressé qu'ils le méritaient. M. Richepin , très jeune encore , a tout un beau passé poétique , et il est une magnifique espérance. Parbleu , ce n'est pas une affaire : il a ce qui ne s'acquiert pas ; il liera mieux sa charpente dramatique une autre fois.

Les interprètes du Flibustier ont été très remarquables. Dans la partie épique du rôle, Got a été ce qu'aucun autre artiste de Paris ne saurait être. Faites attention à cette transformation de M. Got en sa vigoureuse maturité. Il devient un merveilleux diseur de vers grandioses. Déjà dans le petit poème de Vincenette , il avait trouvé des accents de trompette homériques superbes. Et maintenant, sans cesser d'être simple, quoi qu'on en ait dit, il nous donne une sorte de barde celtique de la plus fière allure. Je l'aime moins dans la scène du souper, où il encourage les

timidités de Jacquemin. Il y joue « comme c'est écrit » ou à peu près, je l'accorde. C'est égal, il y a là je ne sais quelle vague odeur de vieillard en goguette et un peu lascif qui m'indispose un peu. Il faudrait atténuer cela. — M. Worms est bien distingué. Sa passion contenue et triste a quelque chose d'infiniment pénétrant. Enfin M 1Ie Baretta est délicieuse. Sa voix chantante, sa grâce pudique, ses petites audaces craintives, ses coquetteries innocentes et naïves forment des tableaux de genre absolument exquis. C'est là un des plus beaux succès de sa brillante carrière dramatique.

Comédie-Française. — Le Baiser, comédie en un acte en vers de Théodore de Banville.

28 mai 1888.

Et ce n'est pas ma faute ; c'est celle de M. de Banville. Pourquoi a-t-il appelé sa féeUrgèle? Urgèle ! Est-ce que j'y puis tenir, et dès que ce nom m'arrive à l'oreille, puis-je m'empêcher de rouvrir mon Voltaire au bon endroit, et de relire pieusement Ce qui plaît aux Dames. C'est un péché, sans doute, et double : péché contre le goût contemporain, péché contre autre chose encore peut-être. Mais il est un âge qui dispose trop à l'un comme à l'autre pour qu'on y résiste, un âge où l'on commence, quoi qu'on fasse, à être d'un autre siècle littéraire , et un âge où on relit Ce qui plaît aux Dames avec la complaisance des regards en arrière...

Et par ainsi de l'Urgèle de Banville je suis remonté tout doucement à l'Urgèle de Voltaire ; car vous n'ignorez point qu'elles sont cousines germaines, et même qu'elles sont bien la même personne, ayant

eu, seulement, deux fois la même aventure, ce qui peut arriver aux simples mortelles.

Oui, mes amis, c'est bien la fée Urgèle Qui dans son temps protégea les guerriers Et fit du bien aux pauvres chevaliers.

comme la bonne fille de La Fontaine « faisait plaisir aux gentils bacheliers ». Cette Urgèle a périodiquement, et de siècle en siècle, un petit accident qui serait déplorable si elle n'avait une méthode assez attrayante pour s'en tirer toujours. Elle devient vieille, mais vieille horriblement , caduque d'une manière invraisemblable. Les expressions manquent aux plus grands écrivains pour exprimer suffisamment cette caducité. Quand c'est Voltaire il se borne à dire :

Une vieille édentée

Au teint de suie, à la taille écourtée, Pliée en deux, s'appuyant d'un bâton ; Son nez pointu touche à son court menton ; D'un rouge brun sa paupière est bordée...

et il s'arrête, ou plutôt je m'arrête un peu avant lui, je ne sais pour quelle cause. — Quand c'est M. de Banville, qui trouve que le laid est beau, mais que le beau est plus beau encore, et qui ne peut peindre les choses déplaisantes qu'avec une gaieté brillante qui les sauve, c'est beaucoup plus adouci, mais c'est la même chose tout de même :

Son nez vient taquiner son menton

Pauvre dame ! aile marche à peine. Elle titube

Hirsute comme un cep et mince comme un tube.

Bien sûr elle n'a pas l'âge d'une colombe.

Faite ainsi, ou ainsi défaite, la fée Urgèle ne peut recouvrer sa splendeur et sa fleur première que si elle obtient un baiser d'amour, ou au moins de dévouement, car il ne faut pas trop demander, d'un jeune homme charmant et beau, et vertueux, innocent même, selon M. de Banville, mais Voltaire a une interprétation des textes peut-être légèrement différente. Et ce jeune homme se trouve, car la jeunesse est bonne, et il ne faut pas oublier qu'elle est courageuse, et elle est chose telle « que meilleure ne peut être »; et elle fait des miracles, celui-là singulièrement de répandre et de créer et de faire fleurir la jeunesse partout où elle passe ; — et c'est la seule moralité de cette petite histoire, qui est édifiante, comme toutes les histoires, quand on sait les prendre.

Mais on ne saurait croire comme la même histoire est chose infiniment différente racontée par un siècle ou par un autre, et à quel point, pour si peu d'années, change le tour d'imagination d'un petit peuple. Ils sont charmants tous les deux, ces deux contes de Voltaire et de M. de Banville. Et ils n'ont guère de commun que le sujet. Et non pas que l'un soit tourné au sérieux et l'autre au plaisant ; cette différence là n'est pas une vraie différence, et d'une comédie faire un drame, et d'un drame un vaudeville, c'est l'affaire d'un tour de main pour les experts. Non ; tous les deux sont plaisants, tous les deux sont gais, tous les

deux sont légers, tous les deux sont spirituels, car si M. de Banville a beaucoup d'esprit, j'affirme, avec la violence qu'on met aux opinions hasardées, que Voltaire n'en manquait pas ; et avec tout cela, de l'un à l'autre, c'est mille lieues, de compte fait.

Le conte de Voltaire est délicieux. Il est preste, prompt, court, d'un geste vif et gai, et, notez-le, d'un très joli et très aimable abandon. M. de Voltaire a oublié, ce jour-là, de se surveiller ; il n'a pas le rire pincé et à lèvres mordantes ; il n'a pas , non plus le parti pris de libertinage froid, qui est sa manie la plus désobligeante. Son petit poème est franc d'allures, et a même, chose rare, du copieux. Le sourire en est presque gras et à bon menton reposé. Vous vous rappelez la fin qui est dans tous les mémoires :

Oh ! l'heureux temps que celui de ces fables, Des bons démons, des esprits familiers, Des farfadets aux mortels secourables !

On écoutait tous ces faits admirables.

Dans son château, près du large foyer.

Le père et Fonde, et la femme et la fille Et les voisins et toute la famille Ouvraient l'oreille à monsieur l'aumônier Qui leur faisait ces contes de sorcier...

Est-il d'un ton franc et doux, et d'une composition aisée, le tableau hollandais ! Eh bien ! le commencement est de même nuance et de même art :

Or, maintenant que le beau Dieu du jour Des Africains va brûlant la contrée Qu'un cercle étroit chez nous borne son tour, Et que l'hiver annonce la soirée,

Après souper, pour vous désennuyer, Mes ches amis, écoutez une histoire Touchant un pauvre et noble chevalier Dont l'aventure est digne de mémoire Son nom était Mèssire Jean Robert, Lequel vivait sous le roi Dagobert.

C'est entre ces deux couplets d'une si bonne allure gauloise, d'un air si aisé et accueillant, d'une gaieté hospitalière qui ferait honneur à La Fontaine, que s'encadre à souhait le petit poème de Voltaire.

Eh bien ! malgré tout, c'est du Voltaire tout de même, c'est du dix-huitième siècle nonobstant. C'est d'une aimable fantaisie, assurément, mais dans la fantaisie du dix-huitième siècle, il faut qu'il y ait du raisonnement et du didactique, peu ou prou, et du sermon laïque ; et du raisonnement et du didactique, en pleine fantaisie, il y en aura. La fatalité existe, voyez-vous ; la preuve, c'est qu'elle s'appelle Ananké.

Voltaire a beau se mettre à conter avec le ferme propos de ne point prêcher, il arrivera un moment où il prêchera, quoi qu'il en ait, et alignera en vers presque graves une petite déduction de morale courante. Lorsque la vieille Urgèle vient réclamer, en s'appuyant sur la foi des serments, la main de Robert au tribunal de la reine Berthe, elle ne se contente pas d'invoquer la parole donnée, elle plaide, elle argumente, elle développe ; elle fait un petit traité qui est un mélange de fortunatos et de Pro Senectute, et qui, du reste, est bien joli, mais c'est un traité.

J'avoue avec franchise

Que je commence à perdre mes appas ;

Mais jen serai plus tendre et plus fidèle :

On en vaut mieux, on orne son esprit,

On sait penser ; et Salomon a dit

Que femme sage est mieux que femme belle...

Voilà l'éloge de la vieillesse. Et voici le petit excursus sur le bonheur de la vie rustique et l'or pur de la médiocrité :

Je suis bien pauvre ; est-ce un si grand malheur? La pauvreté n'est point un déshonneur.

N'est-on content que sur un lit d'ivoire ?... Les noirs chagrins enfants de la vieillesse N'habitent point sous nos rustiques toits ; Le vice fuit où n'est point la mollesse...

Etc., etc. Elle s'amuse sans doute, la vieille fée malicieuse ; mais elle a une façon particulière de s'amuser qui est tout à fait dans la mode de son temps et dans la formule littéraire de sa génération. Remarquez que le conte lui-même, considéré en son fond, a encore ce petit caractère didactique. Il prouve quelque chose, pas grand chose si vous voulez, mais quelque chose encore. J'ai supposé tout à l'heure que le fond du conte est le même chez M. de Banville et chez Voltaire. Ce n'est pas tout à fait exact. Chez Voltaire, si Urgèle est une vieille édentée c'est volontairement, c'est pour faire l'expérience de la bonté et de la loyauté et des diverses vertus chevaleresques du brave Roger. C'est une épreuve, dont Roger se tire à son honneur, et quand il s'en est tiré, la fée ne manque pas de lui servir une petite morale de distribution de prix :

Vous n'avez pas dédaigné la laideur :

Vous méritez que la beauté vous aime.

En dernière analyse, c'est un « conte moral » que Ce qui plaît aux Dames, un conte moral, hum ï enfin, à un certain point de vue, c'est un conte moral.

Comme nous sommes loin de tout cela avec M. de Banville ! Comme nous sommes bien en pleine fantaisie libre et parfaitement dégagée de toute considération, quelle qu'elle puisse être. Du caprice, du caprice et rien que du caprice ! S'il y a propos formé par le poète, ce n'est que celui de n'avoir pas le sens commun. Ne rien prouver, ne rien enseigner, ne rien à dire à l'entendement humain, voilà l'essentiel, le premier mérite à atteindre. De morale, même de cette morale de degré très inférieur à l'usage des conteurs, pas un mot, ni une idée, ni un pressentiment. Ni Pierrot n'est un Roger, dévoué, et se sacrifiant pour obéir à la parole donnée (il donne son baiser à Urgèle sans savoir pourquoi, par pure bonté d'âme, par caprice, par un sentiment absolument indéterminé) ; ni Urgèle n'est fidèle observatrice de l'éternelle justice et de la très sainte équité ; et c'est très lestement qu'elle lâche Pierrot sauveur quand il lui a rendu la jeunesse. — Alors c'est un conte sensiblement pessimiste et misanthropique , où éclate la perfidie et l'inconstance naturelles aux cœurs féminins. — Ah ! pas le moins du monde, non plus ! Car Pierrot ne souffre aucunement de la déloyauté et de l'abandonnement d' Urgèle.

— Alors quoi ? — Alors rien du tout. Est-ce que nous sommes, nous poètes, devant notre papier, pour laisser dans les esprits , ou y confirmer, une grosse idée générale synthétique et indigeste? C'est bon pour les journalistes. Nous y sommes, nous, pour nous amuser de nos fantaisies et prendre à la pipée des formes chimériques, incongrues et charmantes au gré du vent qui souffle dans les frondaisons de notre cervelle. Nous allons au hasard du sentier qui nous mène ; et non pas même, car un sentier est quelque chose de tracé qui mène quelque part, mais nous allons en pleine aventure par les chemins de l'oiseau dans Pair, ces chemins qui n'ont ni traces, ni bornes, ni but, et qui ne sont marqués que par des bruits d'aile.

Contons, mais contons bien, c'est le point principal, dit le bon La Fontaine. — Non point encore. Bien conter, c'est disposer adroitement son conte d'après certaines règles ou certain instinct de distribution juste et d'heureuse répartition ; c'est avoir un commencement, un milieu et une fin, comme dit l'école ; c'est encore , savez-vous bien , satisfaire dans les esprits un certain besoin de logique et d'ordonnance ; c'est encore , ah ! misère ! satisfaire aux lois de l'entendement. Non! Non! Affranchissement! liberté! anarchie, divine sur les sommets du Parnasse. Nous aurons un commencement , sans doute , parée qu'il est vraiment difficile de ne pas commencer par un bout; si on prenait par l'autre, ce serait encore un commencement ; mais ce pénible sacrifice une fois

fait à la force des choses, nous irons sans plus nous soucier des étapes et des relais qu'un écureuil sautant de branche en branche.

L'histoire de Roger, tout à l'heure, dans M. de Voltaire, elle avait été très dictinctement, très nettement, son point central ; c'était le moment où Roger, sommé de s'acquitter envers Urgèle, hésite, et s'interroge

avec une angoisse bien naturelle, et à laquelle tout honnête lecteur s'associe. C'était le nœud de la comédie, et l'auteur y insistait avec beaucoup de force pour le mieux marquer à tous les yeux. Nous autres, oh ! mon Dieu, nous pourrions tout aussi bien y insister aussi, si le vent soufflait de ce côté-là, car nous n'avons de répugnance à rien , et non pas même à être raisonnables ; mais cela ne nous dit pas, pour le moment, la fantaisie ne regarde pas de ce côté là, et nous brusquons très vivement le point central.

Là-bas, Urgèle faisait tout un plaidoyer pour décider Roger, et le plaidoyer était assez long et fort chaleureux. Notre Urgèle à nous, qui a beaucoup plus d'intérêt que celle de VoMaire à décider Pierrot, puisque de la décision de Pierrot dépend, pour elle, le rajeunissement et le salut, tandis que celle de Voltaire n'avait, dans l'affaire, qu'un intérêt de curiosité psychologique, notre Urgèle ne plaidera point, ne discutera point, n'argumentera nullement ; elle ne dira presque pas un mot ; elle aura infiniment de délicatesse.

..... Pierrot ! — Je crois que le ciel se voila !

Pierrot ! — Quoi? — Le baiser ! — Je — Le baiser ! — Voilà l

Voilà ! Le baiser n'a pas été très difficile à extirper. Le nœud de la comédie a été dénoué presque aussitôt que formé. Nous ne sommes point, nous autres, des conteurs qui surveillent et ménagent leurs effets et le développement ingénieux de leur récit.

Et, de même, quand cette petite méchante d'Urgèle a faussé compagnie à Pierrot, le conte est fini, d'après les lois et us consacrés. Et pourquoi donc ? Et que nous font les lois, les us et autres choses en us ? Il est gentil Pierrot. Êtes-vous si pressés dç le voir partir ? Pourquoi ne resterait-il pas là, à nous dire d'aimables calembredaines ? — Oui , mais quand partira-t-il ? Car il n'y a plus de raison pour qu'il parte. — Eh ! non, il n'y a pas de raison. Il partira quand il aura envie de partir. Nous causons, n'est-ce pas ? Où une causerie a-t-elle son point central, son déclin et sa fin nécessaire? Elle va, voilà tout, et quand elle s'arrête, c'est qu'elle s'arrête , sans qu'il y ait à cela d'autre raison.

Et il en va de même des caractères. Réfléchissez un peu, et dites-moi si ce n'est pas une chose affligeante et humiliante d'avoir un caractère ! Des bornes, encore des bornes, des limites, des barreaux de cage. Un caractère est une prison, ou un carcan, ou encore un pal. On y est enfermé comme dans un cachot, avec défense, au nom de la raison raisonnante et de la vraisemblance et de la logique, d'en sortir jamais. On y est serré et empaqueté, avec une étiquette à l'endroit le plus apparent pour que nul n'ignore ce que

vous êtes, ce que vous continuerez d'être, ce qu'il vous est interdit de n'être point. Et Ton y est fixé à jamais et retenu comme par un clou qui vous traverse de part en part, comme Prométhée sur son Caucase, ou un coléoptère épingle dans la boîte du naturaliste. Oh ! liberté, liberté chérie, comme disent également Eschyle et Scribe, ce qui prouve suffisamment que c'est le cri de l'humanité tout entière, ne sortironsnous jamais de notre caractère, n'en aurons-nous jamais un autre, pour voir au moins la différence ; ne serons-nous jamais ce monsieur qui passe ? Qui a dit cela ? C'est Mtisset, parce qu'il était poète. Et c'est en effet le rêve de tout poète de supprimer cette dernière limite, et cette dernière gêne, de s'évader en dehors de sa complexion et de son tempérament, de s'affranchir de sa personne.

C'est au moins, ce que nous, poètes fantaisistes, nous allons faire pour nos personnages, si nous ne pouvons pas , dont nous gémissons , le faire pour nous mêmes. Des caractères à nos charmants petits bonshommes de théâtre libre î Ah ! les pauvres ! Cela les gênerait trop ; cela leur ferait de la peine. Ils ne se sentiraient plus à l'aise et planant en plein air pur. Ils en seraient tout gauches et comme paralysés. Mais leur essence même est d'avoir toute la quantité de conscience que contient un parfum, et la suite dans les idées qui caractérise un papillon !

Voyez-les, je vous prie. liberté divine et vraiment souveraine ! Ils ne sont pas même esclaves de leur

manière d'être ; car ils n'ont pas de manière d'être du tout. Ils semblent à chaque instant se dire : « Ceci posé, si j'étais exactement le contraire de ce que je suis ? Bien ! m'y voilà ! Et maintenant si je devenais essentiellement différent de ce que je suis devenu ? C'est fait. A la bonne heure ! » Ou plutôt, non ! Ceci indique délibération et eifort, ce n'est pas liberté pure. La liberté consiste à se réaliser autre du moment même qu'on se conçoit autrement, et après s'être à peine aperçu qu'on se concevait d'une nouvelle manière. C'est ainsi qu'ils font. Voyez cette Urgèle. C'est une petite fée très fière de sa féerie. Fée elle est, et fée elle veut être, habitant, loin des laideurs humaines.

Des palais merveilleux, bâtis de chrysoprases Où Ton vit parmi les chansons et les extases

Sur quoi Pierrot lui dit : « Sois ma femme ! > — « Sans doute, répond Urgèle. Ta femme I oui ce serait charmant » Et tout de suite, elle se voit très bien la femme de Pierrot. Elle l'est déjà, le vent a tourné. Elle vit ce nouveau rêve. Elle se suit elle-même dans cette nouvelle existence avec ravissement :

Nous aurions avec nous, dans nos fainéantises

Des chevreaux qui mordraient les branches des cytises..

Sur quoi ses sœurs, les fées des tilleuls et les fées des églantines, l'appellent à travers la forêt, et prst, un coup d'aile, et la voilà dans les ramures. Cette

petite personne n'a pas une grande unité dans la vie. Elle n'est évidemment pas faite pour les grands devoirs. C'est en quoi elle est charmante. Sa grand'mère, l'Urgèle de Voltaire, prend auprès d'elle, des airs d'institutrice anglaise.

Et Pierrot? Pierrot a un caractère exactement aussi rigide. Au premier regard, on le croirait plus décidé et énergique dans ses sentiments. Il sait très bien faire remarquer avec chaleur à Urgèle qu'elle est liée à lui par les obligations sacrées de la reconnaissance. Et il propose le mariage, tout de suite, ou à peu près; preuve que c'est un homme sérieux. C'est un être doué d'un caractère, comme vous et moi. Ne vous fiez pas trop. Ses résolutions ont pour effet ordinaire de lui en inspirer immédiatement d'autres absolument opposés. C'est sa logique à lui, qui en vaut une autre. Quand Urgèle l'abandonne, il songe d'abord à se pendre, comme il est bien naturel en telle circonstance. Et c'est précisément pour cela qu'il conclut à vivre éternellement parmi les hommes. — Ça, c'est pour faire enrager Urgèle ! Ah ! vous croyez, madame, qu'on se tue pour vous ! Vous n'en aurez pas la gloire. — Oh ! pas du tout ! Il n'y songe point, ne le dit nullement. Ce serait encore de la logique humaine à la portée des classes moyennes. L'esprit de Pierrot ne va pas ainsi. Il va comme va la brise dans les feuilles, et le feu follet dans les herbes. « Pendu ! oui ! pendu ! non!... Je veux mourir exactement... Je veux effroyablement vivre. » Et prirouit , et pipirili ! Ses petits

discours ont tout l'enchaînement de la chanson des oiseaux d'Aristophane.

Nous sommes à l'extrême limite de l'extrême fan-* taisie. La liberté absolue. Liberté de composition, liberté de style, liberté de rhythme, liberté psychologique. « Comme il vous plaira », ou plutôt comme il nous plaira ; et le vrai titre serait quelque chose comme : n'importe quoi.

Ce qu'il faut pour soutenir ces jolies gageures d'artiste en gaieté, c'est d'abord cette aimable imagination fantasque et rare et toujours imprévue de M. de Banville, qui a le don inestimable et infiniment peu commun du « sans peser, sans rester »; c'est encore son style éclatant, bariolé, drôle, libre et souple comme un serpenteau de feu d'artifice. C'est surtout... ah ! je dis cela pour les jeunes gens qui sont affolés et quelquefois un peu assotés de ce genre séduisant, par où ils sont induits souvent à mésaventures... c'est surtout une rouerie profonde, que je vais traîtreusement dévoiler.

Cette rouerie consiste tout bonnement à être très court. Malgré tout le talent de M. de Banville, et malgré toute la considération qui s'attache à son nom, on ne l'aurait pas écouté bien longtemps, et il le sait parfaitement. Déjà, je crois devoir le dire, pour tout dire, déjà dans ce petit poème si court, arrivés au monologue final de Pierrot, j'affirme qu'il y avait parmi nous, çà et là, des traces, ne disons point de lassitude, non, mais d'un commencement de légère indifférence.

Un poème de ce genre c'est quelque chose comme le babil gentil d'un enfant gai et espiègle. On l'adore pendant un petit quart d'heure, l'enfant espiègle. Il ne faudrait pas qu'il s'avisât de nous faire compagnie pendant une après-midi tout entière. Quand je vois de jeunes auteurs pousser jusqu'à trois actes une fantaisie qui est loin, d'ailleurs, d'avoir pour elle le talent si original de M. de Banville, je songe à l'espièglerie prolongée de l'enfant prodigue de lui-même, et je sais très bien qu'il en est l'effet prévu et inévitable.

-Et voilà aussi l'effet des mauvais exemples. Capricieusement, moi aussi, et à bâtons rompus, de fée en en fée, et de conte en conte, j'ai bavardé de ce qui plaît aux dames et de ce qui plaît aux Pierrots de tous les temps. Qu'on me pardonne, et à mon âge, et et en considération du sujet. Il n'en est point qui donne autant la tentation et peut-être l'exemple du bavardage.

Et de ce sexe enfin tel est l'attrait.

Qu'en relisant ou Banville ou Voltaire, On se console à voir Ce qui leur plaît De n'avoir plus ce qui pouvait leur plaire.

ambigu : La Mission de Jeanne d'Arc, drame en cinq actes

en vers de M. Daliières.

4 Juin 1888.

La Mission de Jeanne d'Arc est une pièce qui est fort loin d'être un chef-d'œuvre, mais qui est loin d'être méprisable, et qui révèle chez son auteur, lequel malheureusement n'est plus là pour nous lire, un sens dramatique assez délicat. Les futurs auteurs des futures « Jeanne-d'Arc » (car c'est l'honneur de la France que ce sujet qui n'a jamais porté bonheur à personne sera mille fois traité et repris mille fois avec amour) les futurs auteurs de « Jeanne d'Arc » diverses feront bien de s'inquiéter de la pièce de^M. Daliières, de la bien lire, de la méditer, de réfléchir sur les indications très précieuses qu'elle contient. Et d'abord M. Daliières me semble avoir compris une chose dont il ne me parait pas qu'on se soit douté jusqu'à lui ; c'est qu'il y a dans l'histoire de Jeanne « la bonne Lorraine » un poème épique (à cela ne songeons plus, pour mille causes) mais qu'il n'y a pas, ou que bien difficilement il y a une seule tragédie, un seul

drame, qu'il y en a au moins deux, qui sont, comme dit très bien Molière, le premier et le second. Le second, qui est celui auquel naturellement on court d'abord comme donnant un beau cinquième acte, c'est le Procès de Jeanne ; le premier dont on s'avise moins, dont on ne fait d'ordinaire qu'une manière de prologue, c'est la Mission de Jeanne ; et c'est celuilà qu'a voulu faire uniquement M. Dallières, comme il nous en prévient par son titre.

Jeanne d'Arc démontrant par sa haute raison et par l'empire qu'elle exerce autour d'elle, par son éloquence enflammée et par son intelligence fine et ferme, par son bon sens et par ses miracles et enfin par ses exploits qu'elle a une mission , disant au premier acte que Dieu lui commande de mener le « gentil Dauphin » à Reims, et au dernier acte l'y menant en effet, de façon que tout le monde pense : « Elle l'avait bien dit. Elle l'a fait. Elle avait une mission. C'est une sainte ! » ; voilà un drame complet, ayant son entière évolution, son commencement menant à sa fin, sa fin répondant au début, son point central qui est à Chinon quand le roi, persuadé, lui dit : « C'est vrai ! va !» ; ses péripéties diverses, faites des différents personnages, son oncle, Baudricourt, les docteurs, le roi, qu'elle a successivement à convaincre, etc. Oui, voilà un drame complet, un organisme entier et qui se suffit ; M. Dallières l'avait très bien compris.

Il avait senti aussi une chose plus délicate et plus

13i LE THÉÂTRE CONTEMPORAIN

importante encore, c'est-à-dire de quel ton il fallait •traiter un pareil sujet. Il fallait se garder de l'embellir. II y a des choses qu'on n'embellit pas. Voyez si Michelet a songé à embellir Jeanne d'Arc. Il a fait violence à tous ses instincts propres, au contraire, imagination, puissance de vision, tour d'esprit mystique, pour s'en tenir à une absolue simplicité. Il savait bien que la « seule simplicité d'un récit fidèle pouvait soutenir la gloire » de Jeanne. 11 s'est effacé , lui qui ne s'effaçait guère , il a mis tout son art (et immense, incroyable) à laisser Jeanne elle-même et Jeanne toute seule comme de plain pied face à face avec nous. Et M. Dallières, Michelet en main et le suivant pas à pas, a fait tout de même. Il est entré comme dans l'intimité et la familiarité douce et sacrée de la légende. Jeanne, c'est une bergère comme une autre, extérieurement. Rien ne la distingue de ses compagnes, si ce n'est qu'elle a des visions et qu'on la prend pour une bonne petite fille un peu folle. Elle a un père, une mère, un oncle, bonnes gens qui la rudoient un peu ; elle s'adresse au gouverneur de la ville voisine, soldat simple et droit, qui conseille à ses parents de rabattre son caquet avec un ou deux soufflets. Voilà la réalité, voilà ce qu'il faut peindre, tranquillement, sobrement, ingénument. La naïveté en un pareil sujet est l'art même. Ce n'est pas à dire que le sujet en soit plus facile.

Il faut rapporter tous ces petits faits et les gros aussi, les miracles avec les entretiens de paysans, les

arguties des docteurs avec les attendrissements de la foule, les hallucinations de Jeanne à côté de ses propos de bon sens fin et un peu railleur qui sentent « la bonne lorraine », tout cela clairement, précisément, mais avec une parfaite sincérité, simplicité, ingénuité, corîîme si Ton y croyait absolument, et pour beaucoup mieux dire, en y croyant. Il faut se faire une foi de quinzième siècle, une foi d'avant la réforme, et raconter comme peignaient les peintres de légendes sur leur vitrail. — En d'autres termes , c'est un mystère (ou un mistere pour orthographier congrument, et faire plaisir à 'M. Petit de Julleville) qu'il faut écrire? — Eh ! nous y voilà ; oui , c'est un mistère qu'il faut composer (avec la clarté et la sobriété que l'art moderne vous a enseigné), lorsqu'on a à faire une œuvre du temps des mystères, comme c'est un drame espagnol qu'il faut savoir écrire quand on fait le Cid.

Eh bien, M. Dallières y a réussi, à peu près, et notez bien que ce sont les passages où il a suivi du plus près le texte exact qui ont le plus captivé l'attention du public. La scène de son ouvrage qui a fait le plus d'effet, c'est l'interrogatoire de Jeanne par les docteurs, et cette scène n'est que l'interrogatoire même de Jeanne mis en vers. Maintenant, il faut bien dire que M. Dallières a eu l'instinct de la vérité propre au sujet qu'il traitait ; mais qu'il n'a pas eu la force de se maintenir constamment dans le ton qu'il avait choisi. Quand il est soutenu par le texte de Michelet, il va fort bien ; mais l'on sent qu'il faut des soudures,

des joints, entre ces différents morceaux fournis par les textes originaux eux-mêmes, et que c'est là que l'auteur, quoi qu'il en ait, et malgré toute sa judicieuse modestie, a la parole. C'est là aussi que M. Dallières faiblit, pour vouloir trop se hausser. Il prend alors le ton et le style des tragédies pseudo-classiques. Des alexandrins de Voltaire traînent entre deux mots simples et naïfs de la bonne Jeanne. Cela fait de désagréables dissonnances.

Il y a un point aussi où M. Dallières me semble avoir un peu échoué. Il a rapporté les miracles de Jeanne, c'est-à-dire ces avertissements secrets qui faisaient qu'elle connaissait un événement heureux ou malheureux arrivé sur le sol de la France avant que la nouvelle en fût parvenue dans son pays.

Il a très bien fait. Le côté merveilleux de Jeanne fait partie de sa légende, de sa personne même, de sa complexion. Il ne faut pas songer à le dissimuler, tant pis pour nous si nous sommes sceptiques ! Mais quand on emploie le merveilleux au théâtre, il faut s'arranger de manière à nous y plonger, nous public, à faire dans le théâtre une atmosphère de merveilleux dont nous soyons de prime abord comme pénétrés. A cette condition seule les manifestations diverses du miraculeux ne nous étonneront point, ne nous sembleront pas froides et nous y entrerons aisément. Le moyen ? Le moyen, c'est de nous peindre, en raccourci, un monde qui y croyait, à ce merveilleux, un monde qui en était pénétré lui-même, qui le sentait,

JJE THÉÂTRE CONTEMPORAIN 137

l'attendait, le voulait. Le côté miraculeux de Jeanne d'Arc est vrai en ce sens que les hommes de son temps le croyaient vrai. Elle est une sainte, dans l'acception propre du mot, en ce sens que tous les bons Français l'ont crue sainte et capable de miracle ; elle est sorcière en ce sens que tout bon Anglais ou Bourguignon l'a crue telle et, à ce titre, en avait une peur atroce. Pour nous mettre dans cette atmosphère de légendes et nous séduire à ces prestiges, il faut donc nous montrer, tout d'abord, et avec insistance la foule qui en est comme possédée, et dont les croyances ont précisément fait toute l'immense et inexplicable force de Jeanne. Tout drame sur Jeanne d'Arc où la foule n'aura pas un grand rôle, et attirant fortement l'attention, sera à moitié manqué.

C'est ici que M. Dallières s'est vraiment trompé. Il ne nous montre pas le peuple du temps, qui a une importance prépondérante dans.le sujet. — Si! il nous le montre, au quatrième acte. Il nous met « l'armée devant Orléans » sur la scène. Propos de soldats, de chevaliers, etc. D'abord c'est un peu tard, et puis, c'est bien là qu'on voit que l'auteur n'a pas songé à cette grande affaire. Ce n'est pas de miracles, de légendes, de la mission de Jeanne en un mot que parlent ces militaires. C'est de tactique et de stratégie, et c'est sur la tactique et stratégie que Jeanne, qui survient, les morigène. Voilà juste le contraire de ce qu'il fallait pour l'intérêt dramatique. Dès que Jeanne fait du Jomini avec de vieux généraux, c'est elle, à nos yenx,

qui a tort. Nous sommes prêts à lui dire : « Tu n'es qu'une bergère et Dunois et La Trémouille sont des capitaines ! » Au lieu de cela, supposez le camp en prières ; on raconte les premiers exploits de Jeanne, on parle de ses prédictions, on se rappelle Judith et Deborah. Grande scène biblique. Les cœurs s'élèvent et les têtes s'exaltent. Jeanne paraît. Elle a dix pieds de haut tout de suite. Elle dit : « Marchons ! Quand ma bannière touchera le rempart, Orléans sera à nous. » Et l'on marche, et ÎJrléans est pris. Je vois d'ici Shakespeare faisant la scène, lui, le seul homme qui ait su faire parler les foules sur le théâtre. « Pour chanter ces combats l'Achéron nous devrait rendre Will! Ah! s'il le rendait!... »

Ambigu : La Forge de Saint-Clair, drame en six tableaui

de M. Louis Figuier.

41 juin 4888.

M. Figuier se prodigue. Il nous donnait il y a trois mois un vaudeville qu'on n'avait pas très bien compris, ce me semble, et dont le comique, très particulier, avait échappé à la très grande majorité des spectateurs. Il nous revient, à présent, avec un sombre drame, extrêmement lugubre et quelque peu invraisemblable, à ne lui rien cacher, que nombre de critiques ont trouvé très mai fait et maladroit, mais que, pour mon compte, je ne trouve pas sensiblement plus ridicule que les mélodrames ordinaires des auteurs en vogue. Entre l'histoire biscornue que M. Figuier m'a contée avant-hier et la grande pièce à grand suc* ces à laquelle toute la France, capitale et province, court depuis quatre mois, je vois quelques différences sans doute, mais qui ne vont pas extrêmement loin, et il ne faudrait pas me presser beaucoup pour me

faire dire que, du reste, elles sont à l'awintage de M. Figuier.

Voici, en gros, l'invention de M. Louis Figuier. Une jeune fille qui aime un officier de marin j, est amenée par une machination ténébreuse, et croyant sur la parole de ses parents que l'officier l'a oubiîée et s'est marié, à épouser, elle-même, sans l'aimer, un maître de forges ; car vous savez parfaitement, par des exemples restés célèbres qu'on n'aime pas un maître de forges, du moins de prime abord. Le mariage consommé, la jeune femme apprend, comme vous pensez bien, que le marin ne s'est nullement engagé ailleurs et n'a jamais cessé de penser à elle en faisant son quart. S'il s'est marié, ce qui est possible après tout, ce n'a été qu'un de ces mariages essentiellement morganatiques qui s'appellent en droit canon « mariages de Loti. » Cela ne tire pas à conséquence. Donc madame Fabron, femme de maître de forges, comme son nom lui-même l'indique assez et le lui rappelle sans cesse, Madame Fabron est très désolée, pleure comme une Niobé, qui est une pleureuse fameuse de l'antiquité, et ne rêve que de la Niobé qui est le vaisseau où navigue le favori de son cœur. C'est dans cette situation que nous la trouvons entre son mari et sa petite fille, prenant le frais pour sa santé à Castellamare.

Du moment que Castellamare est un port de mer vous entendez bien que la Niobé n'est pas loin. On l'annonce en effet, qui entre dans le port, et que vou-

lez-vous, sur cette nouvelle, que disent un mari et une femme de mélodrame si ce n'est, la femme : « Il y a une sottise à faire. Je la ferai » ; le mari : « il y a un crime à commettre. Je le commettrai ; » inutile d'ajouter qu'ils le font comme ils le disent. M mo Fabron se décide à revoir son ancien fiancé pour rompre à jamais avec lui. Cette façon de raisonner prête, je le sais, à la critique; mais dites-moi si jamais femme mariée, dans un drame ou dans un roman, a jamais raisonné d'une autre façon. Donc, rendez-vous de Mm* Fabron et de M. de Troène au « pavillon isolé » qui est encore, n'est-ce pas? une de vos connaissances. Et, bien entendu, intervention brusque du mari, qui, sans explication, envoie deux balles de son excellent revolver conjugal dans la poitrine, vertueuse pourtant, de son épouse.

Voilà le prologue de cette douloureuse histoire.

Douze ans se sont passés. La petite fille du prologue, M ,,c Fabron, est devenue une grande belle jeune fille de dix-huit ans qui aime (à son tour, c'est l'ordre éternel des choses) , un jeune homme charmant, Pierre Charrier, fils du contre-maître de son père. Celle-là aime dans la métallurgie ; l'auteur n'a pas voulu désespérer à tout jamais les maîtres de forges. Elle aime donc Pierre Charrier, et respecte filialement Charrier père, tout en adorant son père, M. Fabron, dont elle est adorée elle-même ; et tout ce monde se promène à Castellamare. Pourquoi à Castellamare, alors que la forge de M. Fabron est dans le départe-

ment de l'Aube ? Vous verrez tout à l'heure pourquoi; Nous sommes dans la même villa où jadis M me Fabron a été si prestement assassinée. Son tombeau est là, dans un coin du parc, rongé par les lichens injurieux-. Mais M Uo Fabron, ayant eu une légère indisposition, voici une sœur du couvent de l'Annonciade qui vient la soigner et qui la guérit en un tour de îmift, Quelle est cette soeur? C'est une mère, c'est la mère de M Uo Fabron, c'est M mo Fabron elle-même. Elle avait été très mal assassinée ; elle a survécu à ses blessures et s'est faite religieuse pour dissimuler ^on existence. — Mais alors, ce tombeau ? Quel mannequin a-t-on pu mettre dedans lors de la cérémonie des obsèques? Cela reste un mystère dont vous n'aurez pas, s'il vous plaît, la curiosité de demander le mot.

Cependant M. Fabron et la sœur Angélique, c'està-dire M ine Fabron posthume, finissent par se rencontrer, et malgré le caractère posthume de l'un des deux, qui devrait inspirer du respect, recommencent à se disputer comme s'ils étaient tous les deux officiellement en vie.

« Vous êtes aussi cruel pour votre fille que vous l'avez été pour moi. Vous ne voulez pas lui donner Pierre Charrier. Je ressuscite, à mon corps défendant, pour vous dire : Donnez-lui Pierre Charrier.

— Je ne vous reconnais pas le droit de me donner des conseils, car vous êtes une femme coupable.

— Non, et en voici la preuve, cette lettre que j'adressais, cinq minutes avant d'être tuée par vous à

M. de Troènes et d'où il appert que je ne voulais que lui dire un éternel adieu.

— Cette lettre, vous auriez pu me la faire parvenir plus tôt, puisque vous n'étiez morte que d'une manière relative. Mais enfin je ne suis pas fâché de la lire. Elle me rafraîchit. Il est incontestable que j'ai eu tort. Pardonnez^moi un mouvement de vivacité, peut-être excusable.

— Non ! je ne vous pardonne pas. Ce serait le moyen de tout terminer en cinq minutes. Mais cette pièce n'a pas -.assez duré, et il n'est que onze heures et quart.

. - - C'est juste! s'écrie M. Fabron; aussi, il faut que je meure !

Il tombe en effet, tout de son long sur le théâtre, congestionné par la logique de son épouse, et il y aura encore un acte.

Au dernier acte nous retrouvons M. Fabron vivant, puisqu'il était mort. Dans la vie quand on est mort, c'est pour longtemps ; mais dans cette pièce, quand on est mort, ce n'est jamais que pour un entr'acte. M. Fabron était mort, donc il se promène par le monde. On lui a sans doute élevé un tombeau à Castellamare et les lichens commencent à y ramper insidieusement. Mais lui erre en France le long des routes conduit par deux petits Italiens qui chantent : c Evviva laliberta! » et il est devenu fou. Ceci n'est point de la pure fantaisie. Ceci ne manque pas de logique. Un homme qui a tué sa femme et qui l'a re-

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trouvée vivante, et qui est mort, et qui est. ressuscité, ne peut pas avoir la tête dans un état excellent. Donc il erre. Il mendie. Il prononce quelquefois dans son égarement des mots expressifs : « Niobé 1 Castellamare ! Hauts Fourneaux ! Ànnonciade ! » Et tant il a erré qu'il se retrouve à la porte de la forge de Sainte Clair (Aube). C'est là qu'il retrouve sa femme, sa fille, son contre-maître, et la raison. Je crois que sa fille épousera Pierre Charrier, si vous y tenez beaucoup. Une certaine obscurité, à ce qu'il m'a semblé, est restée sur ce point.

Tout cela vous paraît sans doute un peu bizarre. Eh bien ! il ne faut pas croire que ce ne soit pas intéressant. L'intérêt dans cette pièce est, au contraire, d'un genre tout nouveau et particulier. Il consiste précisément en ce que rien n'est expliqué, et l'auteur fait travailler délicieusement nos imaginations en les attirant avec adresse sur certains points obscurs qu'il se garde bien d'éclairer, pour que nous puissions y rêver indéfiniment en toute liberté. Nous nous disons : « Comment se fait-il qu'après avoir tué sa femme, Fabron ne se soit pas assuré qu'elle était morte, ne se soit inquiété de rien, ait fui sans regarder en arrière, ait emmené sa petite fille, ait déménagé, toutes choses qui ont demandé du temps sans s'apercevoir ou sans apprendre que sa femme respirait encore? » Et ces questions mêmes nous amusent, exercent notre propre invention, sollicitent notre ingéniosité, mettent en branle nos facultés créatrices. Nous devenons col-

loborateurs, dramatistes, romanciers ; nous nous sentons devenir artistes, et c'est aux adresses de Fauteur que nous le devons.

Et, de même pour la mort (la fausse mort, bien entendu, car dans ce drame, ô mort, où est ta victoire?) pour la mort de Fabron, notre enquête et toutes nos curiosités se tournant en inventions, recommencent. Il est tombé congestionné dans le salon de sa fille, et les petits italiens chanteurs l'ont retrouvé dans la campagne, errant au hasard et tenant des propos. Gomment est-il arrivé là ? Sa femme et sa fille l'avaient donc abandonné aux suites de l'apoplexie ? Pourquoi l'avaient-elles abandonné ? Si l'auteur nous expliquait tout cela, nous ne nous le demanderions pas ; et nous Saurions pas le plaisir exquis de nous le demander et celui de nous répondre. Nous bâtissons là-dessus tout un roman, tout un drame dans le drame lui-même. Nous remplissons les lacunes, laissées par l'auteur dans son œuvre, de nos propres imaginations et de nos combinaisons particulières. L'auteur a écrit les actes et nous a laissé l'agrément de mettre tout notre talent dans les entr'actes ; et si nous trouvons les entr'actes ainsi remplis par nous plus intéressants que la pièce même, c'est encore à l'auteur que nous le devons. Il a donc droit à toute notre gratitude. Il nous donne l'idée d'un art supérieur, plus intéressant par ce qu'il inspire que par ce qu'il donne. A le bien prendre, un art n'est véritablement suggestif qu'à la condition d'être un peu incohérent. Il ne faudrait pas

abuser de ce genre de perfections, peut-être un peu raffinées ; mais dans une juste mesure , c'est une chose bien agréable. — Voilà une critique bien raffinée elle-même, me direz-vous, et bien peu directe. C'est de la haute critique, vous répondrai-je. Quand les maîtres de l'histoire littéraire veulent vous démontrer les beautés mystérieuses et supérieures d'Hamlet, je vous assure qu'ils ne s'y prennent pas autrement.

Folies-Dramatiques : Coquin de Printemps, vaudeville en trois actes de MM. Jaime et Georges Duval. — Théâtre- Libre : Monsieur Lamblin, comédie en un acte, en prose de M. Georges Ancey. La Prose, pièce en trois actes de M. Gaston Salandri. La Fin de Lucie Pellegrin, pièce en un acte, en prose, de M. Paul Alexis.

18 juin 1888.

Nous nous sommes amusés aux Folies-Dramatiques jeudi dernier. Ce n'était pas prétentieux, ce n'était pas très travaillé même peut-être, mais cela partait d'une idée juste, c'était fait avec bonne humeur, et cela n'a pas eu le temps de devenir mauvais, parce qu'il n'y avait que quatre actes. S'il y avait eu cinq actes je n'aurais répondu de rien.

J'ai dans mes plus lointains souvenirs une petite pièce de je ne sais qui, intitulée : le Dégel. Mais de qui donc est le Dégel? Je bouleverse ma bibliothèque dramatique pour retrouver le Dégel, que du reste je n'ai peut-être jamais possédé. Enfin il y a un Dégel et cela me suffît parfaitement pour faire l'article érudit , celui qui rattache Ruy Blas aux Préçieweç Ridicules et la, Glu à Bérénice. Le Coquin

de Printemps dérive du Dégel , comme Renée de YHippolyte d'Euripide , et me voilà posé en critique sérieux. Dans le Dégel il s'agissait d'un serment de fidélité et de chasteté fait par un froid de quinze degrés, et tenu jusqu'au moment « où les tièdes zéphyrs ont l'herbe rajeunie » ; dans le Coquin de Printemps il s'agit à peu près de la même chose. M. Landurin est un avoué marié qui n'est pas plus mauvais mari ni plus mauvais avoué qu'un autre. Il n'a qu'un défaut, mais un défaut ponctuel et régulier, comme il sied à tout ce qui appartient à un officier ministériel. Admirablement fidèle et attaché à sa femme, du 4 fcr juillet au 1 0P avril, à partir du l ôp avril il devient méconnaissable, même à lui-même. Monsieur l'avoué se dérange. M. l'avoué a des caprices. Que voulez-vous? Ce coquin de printemps !

Madame Landurin expose cette loi historique à son excellente mère. L'excellente mère lui répond en lui montrant son propre époux : « Tu vois ton père, M. Montcornet ; il est lamentable. Il tousse, il tremble, il vacille, il s'écroule à chaque pas. Regarde le. C'est mon œuvre. Il avait le même défaut que ton mari. Je l'ai soumis à un régime purgatif et débilitant qui l'a calmé au point que tu vois. Laisse-moi diriger ton époux. Je le rends oomme le mien en quelques mois. — Ah ! pas jusqu'à ce point, petite-mère! »

Or ce début de la pièce est en plein hiver. On gèle dans l'étude Landurin ; les clercs soufflent dans leurs doigts, le maître clerc s'enfouit dans le collet de son

pardessus, et M. Landurin est sage et digne, et dans les procès de séparation prend les intérêts du mari ; « Cette étude, Monsieur est un temple !... N'insistez pas, Madame, celte étude n'est pas une étude, c'est un temple ! »

Au second acte le premier Avril est venu. L'étude est encore peut-être encore un temple , mais c'est un temple en pleine Cythère. M. Landurin plaide désormais pour la femme au lieu de plaider pour le mari ; il a pris les intérêts de l'aimable séparatiste, madame la baronne de Pellafeu. Les clercs font des vers badins ou mélancoliques , selon les tendances individuelles, et le maître clerc trouve charmante Rosalie, la nouvelle bonne, débarquée de Gastelnaudary. Il n'y a que Montcornet qui geint toujours dans son coin, victime de la continuité des laxatifs. Et voilà que lui-même, tout à coup, agacé par les railleries de Rosalie, se redresse comme un ressort qui se détend, et se livre, devant la bonne stupéfaite, à une gigue désordonnée. Son délabrement n'était qu'une ruse ; il trompe ainsi les soupçons de sa moitié, et dès que le printemps revient, il s'offre quelques petits divertissements. On va s'amuser dans le temple de M. Laudurin.

Et en effet on ne s'y ennuie pas. M. Laudurin papillonne à travers les dossiers, la rose à la boutonnière et la chanson aux lèvres, comme un marquis de la régence. Il reconduit les clientes avec des sourires et des madrigaux exquis: « Chère madame..., c'est

gagner encore que de perdre avec vous. . . Et tout prêt, madame, à ne reconnaître d'autre loi que la vôtre. » — Il rencontre sa propre femme. « Mais elle est charmante, ma femme ! Est-elle gentille ! Cent fois plus que les autres, qui, du reste, sont adorables ! Mon bien, ma joie, mon trésor!'... Tu es délicieuse!... Et cette baronne de Pellafeu qui n'arrive pas ! » — Entre Rosalie. « Je n'avais pas remarqué. Elle n'est pas mal du tout cette fille-là ! Rosalie, mets-moi ma cravate ! » — M me Pellafeu arrive : « Oui , oui , ah ! baronne ! Chut ! voici ma femme ! Demain au Bas-Meudon , trois heures, à Y Anguille sous roche.... Madame la baronne, tous mes humbles respects ! »

Que tout ce monde frétillant se retrouve le lendemain au Bas-Meudon , à Y Anguille sous roche , vous ne me croiriez pas si je vous disais que ce n'est pas vrai. Ils s'j trouvent tous. Les clercs, chacun avec sa chacune, le maître clerc avec Rosalie, Montcornet pour le même motif, et Landurin avec la baronne. Tout le monde est servi dans différents cabinets et bosquets par un garçon misanthrope, victime autrefois de l'infidélité féminine, et qui s'est réservé à Y Anguille sous roche le département des adultères. Son bonheur, son amère jouissance est de troubler les duos illégitimes par des rentrées d'orchestre intempestives : « Voyez-vous, j'ai le flair ! J'entre toujours au moment où l'on ne songe pas à moi. C'est une question de flair. » Quand Landurin arrive : « J'ai le flair ! Celui-là !... En voilà un qui n'attendra

pas jusqu'au dessert. Il faudra soigner le 25. Monsieur, entrez ici, cabinet 25. » — Survient M me Montcornet en quête de son scélérat de gendre. Elle s'entend bien vite avec le garçon vindicatif. Elle a apporté la fameuse poudre purgative dont elle a rafraîchi l'existence de son mari, et vlan ! vlan ! par poignées, dans chaque plat destiné au numéro 25. A ce régime, Landurin faiblit dans sa poursuite amoureuse; il pâlit, résiste, et pâlit encore. Enfin il s'élance vers la porte : « Oh ! dit la baronne, je ne vous quitterai pas ! — Ah ! si !.. . si ! » Et pendant qu'il est absent, son beau-père Montcornet, qui a vu par là rôder sa femme, s'est promptement déguisé en garçon de restaurant et entre au numéro 25 : « Mais qu'a donc mon compagnon qu'il ne revient pas ? demande la baronne ? » Montcornet, par distraction ou gourmandise, goûte d'un plat resté sur la table : « Tiens ! ce goût ! » Il regoûte : « Je connais cela ! » Il reconnaît sa poudre conjugale, et regardant avec douceur la baronne : « Pauvre petite femme ! » murmure-t-il.

Toute cette folie, lestement menée , avec dés mots drôles et naturels, sans l'ombre d'un effort, et qui donne l'idée, si rare au théâtre, d'auteurs qui, en faisant leur pièce, n'ont songé qu'à s'amuser, nous égayait infiniment nous-mème, et l'éclat de rire ne finissait que pour recommencer de plus belle.

La fin en est plus vulgaire et comme un peu lassée. Elle sent son Hennequin de la décadence. Il y a là des allées et venues, et escalades, et dégringolades par

portes et fenêtres qui ne portent plus guère sur le public. Il y a surtout certaines gouttes que Montcornet porte sur lui, et qui sont le contraire du débilitant trop connu de lui, qui ne sont pas de très bon goût ni de très saine gaieté. Mais vous savez assez que quand trois actes sur quatre ont plu à un public, il faudrait à un auteur des prodiges de maladresse, et qu'il le voulût absolument, et encore, pour que le public se fâchât ou même se refroidit. On s'est borné à s'attiédir un peu, et MM. Jaime et Georges Duval ont pu inscrire un très bon succès à leur actif.

Le Théâtre-Libre est revenu au pur naturalisme ou à ce qu'il appelle de ce nom. Car rien ne nous amuse nous autres vieux renards de la critique, et ne nous fait plus sourire dans nos barbes grises que ces étiquettes naïvement menteuses mises sur les œuvres, et qu'un auteur qui se croit naturaliste alors que, parfois, il est dans la pure fantaisie confinant à l'aliénation mentale. Cela arrive. Mais nous, que nous importent les étiquettes ? Ce qu'on joue là ce sont des pièces de théâtres, et voilà tout. Ecoutons, regardons, recevons l'impression, puis définissons-la, c'est tout notre rôle ; et le nom dont M. un tel s'intitule, non point à cause de son tempérament artistique qu'il ne connaît nullement encore, mais parce qu'il est l'ami de tel ou tel^ voilà qui est parfaitement indifférent au public, à la critique et à l'histoire contemporaine.

Donc le Théâtre-Libre, vendredi dernier, nous don-

liait trois pièces. Il y en a une qui vaut quelque chose. C'est Monsieur Lamblin , de M. Georges Ancey. Retenez bien ce nom de Georges Ancey. C'est le nom de quelqu'un qui n'est pas naturaliste pour un maravédis , mais qui a du talent et de l'esprit. Le talent de M. Georges Àncey consiste à bien saisir un caractère , non pas dans le menu détail des faits courants et quotidiens , et c'est en cela qu'il tourne le dos au réalisme , mais en son fond et même dans ce qu'il a de plus général, et puis à laisser le personnage se peindre lui-même par les paroles qui lui échappent, par les aveux naïfs qu'il fait de ses défauts en pleine ingénuité et inconscience. — Procédé très naïf lui-même, direz-vous. — Oui, mais n'en faites point fi, cependant. Le tout est de s'en bien servir. Molière en a d'autres, mais il a celui-ci, et il en use continuellement. Le Sans dot! est le mot type du genre. Voulez-vous un exemple plus rapproché. Dans Moi, de Labiche, une dame veut dissuader un quadragénaire de se marier avec une jeune fille (c'était la mode en ce temps-là, que les filles de dix-huit ans au théâtre ne fussent pas amoureuses de quadragénaires. Nous avons changé tout cela). Et la dame dit au monsieur mûr : « J'ai fait un mariage de ce genre. J'ai souffert le martyre. . . — Et lui ? demande le monsieur mûr. — Lui ! il n'a pas souffert du tout. — Eh bien alors ! » Voilà le procédé , qui est un bon procédé, parce qu'il n'est pas un procédé. Il est très vrai que les passions énormes, celles qui prennent l'être

tout entier, amour, égoïsme, avarice, vanité, vanité surtout, amènent leur homme à un état absolu d'inconscience, d'incapacité de réflexion, et s'expriment avec cette absolue naïveté, qui est proprement le cynisme passionnel. Je cause avec un vieux beau qui

est juste de mon âge : « Mais nous avons anteans

tous les deux, mon bon 1 — Oui, mais moi, je n'en ai pas l'air. » Absolument historique, et, du reste, digne de Molière.

Voilà le genre particulier de comique que M. Georges Ancey a cherché, et quelquefois trouvé. Gomme Labiche, c'est un bon égoïste qu'il nous peint. On le voit dans la sein de sa famille , entre sa femme et sa belle-mère. Il vient de dîner. Il est content de tout le monde, de sa femme, de sa belle-mère et de luimême. Sa femme seule l'ennuie un peu, parce qu'elle est un peu triste. « Moi, voyez-vous, je veux que tout le monde soit gai autour de moi. Je ne peux me résoudre à être gai tout seul. Ah ! c'est que je ne suis pas un égoïste ! » Voilà déjà un bien joli trait de caractère, et bien juste. « Il y en a — dit-il encore — qui détestent leur belle-mère. Ce sont des cœurs secs. Moi, je ne suis heureux que depuis que vous êtes avec nous, belle-maman. Au moins, quand je suis forcé de passer la moitié de la nuit dehors... pour affaires, je sais que vous êtes là, que ma chère petite femme n'est pas seule. Elle ne s'ennuie pas, elle ne m'en veut pas. C'est pour elle, ce que j'en ait fait. Je suis toujours prêt à me sacrifier. »

Le théâtre contemporain 155

Bien entendu, M. Lamblin a une maîtresse. Il va la voir trois fois par semaine. C'est ce qui lui permet, ce soir, de goûter si voluptueusement les joies du foyer conjugal. Mais voilà-t-il pas que cette maîtresse vient le retancer chez lui. Elle a eu un caprice, elle veut qu'il l'accompagne ce soir aux Bouffes : « Ah ! mais non, mon amie, non ! Je ne suis pas un étourdi, moi ! Je suis un homme ordonné. Lundi, mercredi, vendredi, oui, parfaitement. Mais mardi, jeudi, samedi, jamais, jamais de la vie ! Aussi bien vous n'avez aucune délicatesse. Vous venez ici. Cela peut être un scandale affreux. Ma femme peut prendre des soupçons. Et vous ne savez pas ce que c'est que ma femme ! Un ange I Vous n'avez pas de tact : vous n'avez pas compris combien j'aime ma femme. Une certaine élévation de sentiments vous manque. — Comment donc ! — Mais oui, même dans la conversation, vous n'avez rien de ce qui peut intéresser un homme distingué. Vous ne lui parlez jamais de lui 1 »

Bien entendu , le scandale prévu se produit.

M me Lamblin éclate en reproches contre son mari , veut se séparer. Mais la belle-mère, qui connaît la vie, la ramène tout doucement, réconcilie le ménage : « Ah I belle-mère! que vous êtes divine! Je vous dois la seule chose qui vaille quelque chose, la paix du foyer... Mais, et l'autre? la pauvre femme! — Soyez tranquille , je l'ai rattrapée dans l'escalier , et lui ai fait entendre raison. — Ah ! belle-mère, comme vous êtes délicate. Tenez, belle-mère, vous êtes encore

la seule femme qui ait su comprendre mon âme ! — Je le crois, mon gendre. »

Ah ! qu'il faudrait peu de chose, à savoir un peu plus de légèreté de touche, çà et là, pour faire de Monsieur Lamblin un petit chef-d'œuvre. Retenez le nom de Georges Ancey.

Je n'en dirai peut-être pas autant de la Prose. Chose curieuse, le procédé est te même, mais, diantre ! il ne faut pas employer les mêmes procédés dans Y Avare et dans le Tartuffe, s'il vous plaît. Ce n'est plus du tout la même chose. Ce procédé de peinture des hommes par leur propre inconscience, il n'est possible que quand on a affaire aux passions énormes qui, en effet, rendent l'homme proprement inconscient. Le baron Hulot, Philippe Brideau peuvent avoir des mots à la Sans dot , mais non pas les personnages à petites passions et petites manies, et c'est précisément pour cela que le procédé en question est un procédé de grande comédie classique et point du tout de théâtre réaliste. Dans la Prose, M. Gaston Salandri nous veut peindre des bourgeois pratiques qui marient leur fille sans s'inquiéter des sentiments de son cœur, etc., et sa méthode continuelle est de leur faire tenir des discours de positivisme amer et cinglant, à la Desgenais. Mais c'est un contre-sens merveilleux 1 C'est justement dans la petite bourgeoisie boutiquière que le sentimalisme attendri et pleurnicheur, la sensibilité de romance emplit et parfume tous les discours. Les actes sont en parfait désaccord avec ces

propos de Loïsa Puget, je le sais, et c'est dans ce contraste, aussi bien, qu'il fallait chercher le comique ; mais les discours sont attendris et bénissëurs : « Ah ! ce n'est pas moi, marne Taupin, qui contrarierai jamais les sentiments de mon Aglaé. Ça, voyez-vous, c'est sacré. » Et, du reste, elle s'arrange sournoisement et cauteleusement, de manière à les contrarier de fond en comble : « Ce n'est pas moi, mossieu Tardiveau, qui substituerai jamais ma volonté à la vocation d'Hector. La vocation, c'est Dieu qui parle. » Et d'ailleurs il coupera net les vivres à son fils, si celui-ci fait autre chose que la stricte volonté paternelle. Voilà, ce me semble, la vérité en cette affaire.

M. Gaston Salandri me paraît n'y avoir rien compris du tout. Du reste, dans cette pièce, la maladresse touche au talent, tant elle est sûre. Il n'y a pas un personnage qui soit à côté de ce qu'il doit dire et faire, cela ne serait que de la gaucherie ; ils font tous exactement, précisément, infailliblement, magistralement le contraire de ce qu'ils devraient, et cela est comme une sorte de divination à rebours. Il y a là un amoureux extraordinaire. C'est un petit enfant du peuple, recueilli par les Belhomme, riches commerçants. Il aime mademoiselle Belhomme et en est aimé. Poussée et comme contrainte à un mariage contre son gré, mademoiselle Belhomme lui dit : « Enlevez-moi ! » U l'enlève, en effet, et la conduit dans sans sa famille à lui, dans un ménage d'ouvriers, dans un milieu grossier qui doit infailliblement la guérir de sa passion

romanesque. Quel que soit ce jeune homme et par quelque bout qu'on le prenne, c'est juste ce qu'il doit, avec rage, éviter de faire. Est-ce un petit ambitieux, un homme très fart, comme dit M. Belhomme, qui veut épouser la fortune de mademoiselle Berthe. Qu'il lise Bel Ami, et il saura ce qu'il y a à faire, dans ce cas, pour entretenir et cultiver la passion romanesque d'une pensionnaire.

Est-ce un simple amoureux naïf et respectueux? Il fera par bonté de cœur, ce que Bel- Ami lait par adresse ; il respectera la jeune fille, mais, ne fut-ce même que par respect, il ne la conduira pas dans une famille qu'il sait grossière. — Est-ce un homme qui connaît la vie et s'amuse à une curieuse expérience : « Ah ! elle m'aime cette petite fille. Elle ne sait pas ce que c'est qu'aimer un homme pauvre quand on est riche. Une nuit passée dans le monde qui est le mien et qui serait le sien si elle m'épousait suffira pour lui ouvrir les yeux. Je la mène chez ma tante. » Mais puisqu'on nous a donné Pierre comme amoureux, comme très amoureux, il ne peut pas tenir ce raisonnement de sceptique. C'est René de Charzay qui argumente ainsi dans la Question d'argent : c Comtesse, je voudrais vous voir seulement deux fois monter mes cinq étages. Vous ne les monteriez pas une troisième. » Mais René de Charzay n'aime pas la comtesse ; c'est même pour nous montrer tout de suite qu'il ne l'aime point que Dumas lui fait lenir ce langage.

Je sais bien qu'il y a une quatrième manière de

comprendre le rôle, et que M. Salandri me croie assez intelligent pour penser que c'est de cette manière que je vois bien qu'il l'a compris. Pierre est très amoureux, mais très noble. Il veut bien de l'amour d'une héritière, mais il ne veut pas d'une surprise de l'amour : « Si elle passe une nuit chez mes parents, et malgré cela veuille encore de moi, je l'épouse. Sinon, elle est indigne de moi , elle n'a du reste qu'une illusion d'amour, et je ne suis pas de ceux qui profitent de ces choses-là. » D'accord, mais c'est bien invraisemblable ceci , encore une fois , chez un homme qui aime, qui semble aimer éperdument ; et puis , si on le prenait ainsi, il fallait beaucoup, mais beaucoup de préparations. Il n'y en aurait jamais eu assez. Il fallait prendre infiniment de peine pour nous faire comprendre un caractère si rare, si particulier, si pointu, et, tout compte fait, si complexe. Or, M. Salandri ne nous a peint son Pierre que comme un petit amoureux à la douzaine, timide et assez piteux. Dès lors nous ne pouvions guère comprendre, et j'affirme que , tout en applaudissant avec fureur, comme il est consacré et contractuel au Théâtre-Libre, c'est ce que tout le public a fait.

Parlerai-je de la Fin de Lucie Pellegrin ? J'ai une telle horreur pour ce genre de littérature... Oui, mais exciter mon horreur et mon dégoût de bourgeois Béotien, c'est précisément ce que veut l'auteur, et je ne puis lui faire plus de plaisir qu'en manifestant l'un et l'autre, et je ne tiens pas du tout à lui faire plaisir,

puisqu'il ne m'en a fait aucun. J'aime mieux faire abstraction de mes nausées bourgeoises et m'en tenir à l'impression purement et strictement littéraire. Mon impression littéraire est que jamais je ne me suis tant ennuyé. Je dis jamais ; je le dis sans colère, sans m'exciter, et, au contraire, en réfléchissant bien , en comparant, en rassemblant mes souvenirs, en me rappelant toutes les circonstances où je me suis ennuyé fortement dans une existence déjà longue et remplie de lectures sérieuses. — Non I Non ? Non.., décidément, non, jamais, jamais autant 1 Cela tient sans doute à ce que Richepin disait un jour : « Pornographie ! Pornographie ! La pornographie cesse où le talent commence ! » Il avait joliment raison. Et il m'a paru que c'est pour cela que Lucie Pellegrin est essentiellement pornographique.

M. Paul Alexis dira peut-être ; car j'ai entendu tenir ce raisonnement, et j'en tiens compte: « Mais en art naturaliste, il ne faut pas de talent. Il faut voir, entendre et reproduire strictement. » Eh ! peutêtre bien ! Peut-être y a-t-il un art (il est vrai que ce ne serait plus un art), enfin peut-être y a-t-il quelque chose où le seul critérium est : « Comme c'est çà !» ou : « Ce n'est pas ça ! » Mais , morbleu ! alors il faut me mettre sous les yeux des choses où, ce critérium, je puisse l'avoir. Vous me peignez les mœurs, à ce qu'il paraît, des filles des boulevards extérieurs. Dame ! je ne puis pas vous dire : « Comme c'est çà !» ou : « Ce n'est pas çà ! » Ces dames, je

n'en fais pas ma société. Mais passe encore, je puis avoir des confidences, des ouï-dire, des tuyaux. Mais vous prétendez me peindre les mœurs de ces filles , non avec les hommes, mais entre elles et dans leur privé. Oh ! c'est alors qu'il faudrait avoir du talent et un énorme talent. Car de la vérité de la peinture, il n'y a plus de critérium possible. Je ne sais pas ! Peutêtre bien ! C'est possible ! C'est une opinion probable ; mais le contraire est probable aussi , comme disent les casuistes. Pour ce qui est du talent, je le nié, puisque je me suis ennuyé ; pour ce qui est de la vérité, je voudrais bien savoir comment je pourrais en être juge. Je me contente de dire que c'est là un art qui ne me regarde pas. Je serais, à la vérité, curieux de savoir qui il regarde.

Comédie-Française : Une famille du temps de Luther, de Casimir Delavigne, — Théâtre d'application : La Farce du cuvier, arrangée en vers modernes par M. Gassies des Brulies.

25 Juin 1888.

Nous avons eu cette semaine quelques petites résurrections. C'a été une Famille du temps de Luther à la Comédie-Française, la Farce du Cuvier au Théâtre d'application, etc. Les morts vont vite ; mais leur petite compensation c'est qu'ils reviennent souvent. « Faut qu'ils reviennent» comme dit la chanson. La nécessité ne m'en est pas toujours démontrée. En fait de morts, ce sont les plus séculaires que j'aime le mieux à revoir. Au moins ils ne sont pas vieux, ils sont antiques. La différence est considérable. Ce qui est un peu ridicule, ce n'est pas la mode d'il y a cent ans, c'est celle d'avant-hier, ce n'est pas l'ancien, c'est le suranné. Casimir Delavigne, appartient à cette dernière catégorie.

Un homme d'esprit et même de talent à tout prendre. Ce que c'est que de choisir son moment,

pourtant, et ce que c'est que de ne pas pouvoir le choisir ! Plus tôt, plus tard, il eût été presque grand, ce Casimir ! Au xvm e siècle je tiens pour certain qu'il eût fait de meilleur Tamerlan que les autres, et sans le premier empire il eût été un poète lyrique bien remarquable. Et de nos jours... Hommes de lettres, mes frères, vous ne vous doutez pas de la chance inouïe que vous avez de vivre de nos jours. C'est une bénédiction du ciel sur votre berceau. C'est un regard divin sur vos destinées commençantes. On n'a pas tant de chance que ça ! Polycrate eût jeté son anneau dans la mer.

Au lieu de faire comme Collin d'Harleville , ou comme nous, au lieu de naître à une bonne époque, de prendre un train où il y a de la place , ce pauvre Casimir s'en va naître vers 1800 1 Mais tous ceux qui naissaient en 1800 avaient du génie, mon pauvre ami ; on n'est pas plus maladroit que cela ! Je crois, du reste, que Casimir Delavigne était un peu myope, et extrêmement gauche dans ses allures. Cela se voit assez dès sa première démarche.

Aussi on le reprend, pour le consoler. Il y a de bonnes âmes. Il disait , car je vous ai prévenu qu'il avait de l'esprit : « Ce n'est pas bon, ce que fait Hugo ; mais ça empêche de trouver bon ce que je fais » Maintenant qu'Hugo n'est plus là uniquement pour empêcher de trouver bon Delavigne, on en profite sournoisement pour reprendre le Casimir.

Ce n'est pas maladroit. Seulement pourquoi diantre

aller s'adresser à une Famille du temps de Luther ! Une Famille du temps de Luther appartient à ce qu'on appelle la littérature militante, alliance de mots déplorable, .où à la littérature politique, alliance de mots suspecte. C'est le Mahomet du XIX e siècle ; c'est une espèce de Mahomet IL Une famille du temps... (ce titre est un peu long ; ça fait des lignes, je sais bien , mais c'est ennuyeux) Une famille... est destiné à prouver que l'intolérance est une chose bien condamnable. Je dois à ma conscience de proclamer que c'est mon avis. Mais ce n'est pas une raison pour qu'un petit drame destiné à mettre en lumière cette vérité élevée, soit une œuvre d'art supérieur. George Eliot dit je ne sais où : « Quand l'art veut prouver au lieu de peindre,-et prétend enseigner, il devient le plus déplaisant des enseignements. » Delavigne avait lu beaucoup Voltaire et infiniment peu George Eliot, ce qui tient encore au hasard à jamais déplorable de la date de sa naisaance. J'ai remporté de la Famille... un salutaire enseignement uni à un plaisir esthétique douteux, et le malheur, c'est que désormais l'idée de la laideur de l'intolérance sera toujours associée en moi au souvenir d'un drame ennuyeux. Voilà ce qu'on risque à ces délicates combinaisons pédagogiques.

Après cela je doute que la Gomédie française ait repris la Famille luthérienne pour réconcilier les protestants et les catholiques, et apaiser la fureur de nos discordes religieuses. On m'assure qu'elle n'a fait

cette reprise que pour montrer M. Mounet-Sully dans rôle vigoureux et terrible où il se distingua naguère pour lequel il a conservé tendresse d'âme. Il s'y est montré en effet sombre et passionné à souhait, et s'est fait un petit triomphe personnel dans cette restitution inutile. Dès lors, rien de mieux. Mais savez-vous ce que cela prouve ? C'est qu'il faut jouer du Corneille, du Racine et du Shakespeare, et pour cela reconstituer une troupe de tragédie.

Les étrangers vont venir d'ici à dix mois. Il ne s'agit pourtant pas, je suppose, de leur jouer une Famille albigeoise, ou les Frères ennemis dans les Cévennes. Il faut leur jouer l'immortelle tragédie française, qu'ils savent par cœur (c'est pour cela qu'ils la comprendront) et l'imortelle tragédie shakespearienne qui nous intéressera tous, eux parce qu'ils la connaissent, et nous par ce que c'est un bonheur comme nous l'ignorons. Donc reconstituer une troupe tragique. On en a les éléments. Je vous vois venir ; vous me dites qu'on^n'a plus Rachel. Il me semblé en effet. Je n'ignore point qu'on n'a plus Rachel. On n'a plus, non plus, Clairon. Mais il ne faut pas me faire le coup de Clairon. A défaut de Rachel on a une jolie monnaie de Rachel. On a Tessandier. Je suis sûr qu'il y a une Athalie dans Tessandier, ou au moins une Cléopâtre, et ce n'est pas à dédaigner une Cléopâtre ; je parle de celle de Rodogune; il ne faut pas me faire dire de sottises dans un feuilleton sérieux. On a une Aricie, une Eriphyle charmante; c'est

mademoiselle Antonia Laurent. On a une Monime, une Pauline... Ah ! quelle Pauline et quelle Monime, et quelle Juliette ! Vous savez bien qui ; c'est l'incomparable Barthet, la fille Racine. La fille de Racine, voilà un titre d'à propos. J'en cède les droits, à la condition qu'on ne l'écrive pas.

C'est égal, j'y tiens. Il faut avoir une troupe tragique , et non pas seulement un admirable singleton tragique, pour l'Exposition. Songez donc qu'on aura la tour Eiffel ! Voilà qui doit stimuler l'émulation artistique ! Voyons ! un peu d'amour propre I

La restitution de la Farce du Curier m'a intéressé comme habile et ingénieuse restitution. Mais le fond, comme disait l'abbé à' Il ne faut jurer de rien, le fond... Nous verrons cela tout à l'heure. Le restituteur est d'un de nos jeunes amis de l'université, M. Gassies des Brûlies, aimable savant et adroit versificateur, qui, l'an dernier, si je ne me trompe, nous avait déjà donné une jolie édition, illustrée par M. Boutet de Monvel, de Y Avocat Patelin. M. Gassies des Brûlies a le vers leste et franc, vif et direct, qui convient admirablement à ces reconstitutions de notre vieux théâtre. On voit qu'il a cultivé comme il faut l'excellent Régnard.

Ce n'est pas bête, ce qu'il fait là. On est bien tranquille dans sa petite ville de province. On n'a point de tracas, point d'affaires, seulement un petit métier modéré. On n'est point un de ces génies puissants et exigeants qui se fraieraient leur voix à Parthçnay ou

à Jssoudun, et même en plein désert, et ne s'y trouveraient que mieux pour écrire Novissima verba ou Moïse. Mais on n'est point un sot non plus. Le petit frémissement cérébral des soirées d'hiver au coin du feu ou des matinées de juin à la fenêtre tôt ouverte, se fait sentir assez souvent. Que faire? Envoyer des articles aux revues de Paris. C'est le conseil que je donne. Je ne sais pas si on le suit ; du reste je ne dissimule jamais que c'est extrêmement aléatoire. Ça appartient au contingent à un extrême degré.

Faire de l'archéologie ou de l'histoire locale ? En* core un conseil que j'insinue quelquefois. Des trésors, messieurs , des trésors historiques qui sommeillent dans ces frais dortoirs qu'on appelle les bibliothèques de province , que je connais si bien. Ah ! les bons sommes ! Mes meilleurs rêves datent de là. Je ne les ferai plus. A la ce Nationale » on travaille si dur autour de vous que vous arrivez à travailler vousmême, tant l'homme est un animal imitateur. Des trésors, vous dis-je. Témoins ces Mémoires de Stendhal, de 1801 à 1814 , s'il vous plaît, que MM. Casimir Stryenski et François de Nion viennent de réveiller à Grenoble, et qui méritaient si bien de sortir de leur long sommeil.

Mais quoi ! tout le monde n'a pas le goût de l'archéologie, de l'histoire locale, ou, simplement des manuscrits curieux. Il y a tant de poussière I... Eh bien! voilà! vous prenez un vi«ux poète aimé du quinzième siècle, et vous le savourez à loisir, et l'idée

vous prend de le remettre sur les planches, sur de bonnes petites planches pas prétentieuses, comme celles du Théâtre d'acclimatation.... d'application, veux-je dire ; et pour cela, vous lui faites un bout de toilette. Et cette toilette se prolonge, s'étend, s'accuse, se perfectionne. Ici un pli et là un ruban ; enfin le vêtement complet. Et alors ce vieux vaudeville médiéval, on le trouvait joli, on le trouve charmant. « On le voit différent sans l'avoir vu changer. » Il n'a plus la même figure ; il est d'une mine exquise à présent. « Mes petits sont mignons. » Mon Dieu ! on n'est pas tout à fait son père ; mais on est bien à peu près son oncle. Et l'on a passé trois ou quatre mois bien agréables.

Maintenant le petit ours en valait-il absolument la peine? Mon Dieu ! je ne voudrais pas chagriner M. Gassies des Brûlies , qui est un chaud partisan de cette « naïve gaité de nos pères, » ainsi que s'expriment des auteurs très estimables. Mais cette comédie du moyen âge , ma foi , j'aime encore mieux autre chose comme comédie et autre chose comme moyen âge. Voyons, amour-propre d'oncle à part, trouvezvous bien vraiment que nos bons aïeux avaient de l'esprit ! Parlant de ces demoiselles dont il est infiniment question au Théâtre libre , M me d'Auberive demande à un jeune homme dans les Effrontés:

« Ces dames ont donc de l'esprit? » — « Un aimable enjouement , » répond le jeune homme. Eh bien, mettons que nos ancêtres du quinzième siècle avaient

un aimable enjouement, si vous y tenez, mais n'allons pas beaucoup plus loin. Il y a Y Avocat Patelin, je sais bien, qui contient quelques scènes bien venues au milieu d'un énorme verbiage; mais de tout le reste je ne donnerais pas une forte somme.

Toute cette littérature de fabliaux, farces, moralités et soties est intéressante pour a les mœurs du temps,» oui, oui, si l'on veut. C'est une littérature de documents historiques, d'accord; c'est une littérature destinée en naissant au service de l'érudition ; mais, pour amusante, fine, spirituelle , ou vraiment gaie, serviteur. Nous sommes entre experts, n'est-ce pas, ou du moins demi-initiés ? Eh bien, convenons que. c'est assommant. Non, nos pères n'avaient pas d'esprit, voilà {put. Cela coûte à la vanité française de le. reconnaître. Des gens qui étaient déjà des Français, et qui n'étaient pas spirituels, cela est pénible à confesser. Mais cela est. Ce qui peut nous consoler, c'est qu'on n'était pas plus spirituel de l'autre côté du Rhin en ce temps-là, et que peut-être on a continué plus longtemps.

Mais le fait est difficile à contester. Ils n'avaient pas d'esprit. Ce devait être un temps bien dur. « Huit cents ans sans un seul bain, » dit Michelet , qui , du reste, exagère, dans une vision résumée du moyen âge. Huit cents ans sans un seul bain, c'est vraiment rude ; mais huit cents ans sans un mot spirituel dans le pays qui sera celui de Montaigne , c'est une chose affreuse. L'ardeur des passions déchaînées n'étonne

plus quand on réfléchit à ces choses. Le moyen âge a manqué des deux moyens souverains et exquis de rafraîchissement.

Ce qui m'étonne , c'est que , manquant de pareils sédatifs, il n'ait pas été plus féroce.

Ils n'avaient pas d'esprit , et ce qui étonne le plus dans l'affaire, c'est qu'ils ne manquaient que de cela. Us avaient tout, nos père* , mais tout , au moins en germe, et en très beaux germes, tout, sauf cette fleur suprême. Ils avaient l'art le plus original, le plus naïf et le plus rafûné à la fois, et le plus hardi et le plus sublime. Us ont inventé une architecture , et même deux, qui seront l'étonnement et le ravissement de tous les âges ; ils ont eu une sculpture folle et charmante , une peinture adorable d%ps le rêve éblouissant et fascinateur de leurs verrières. Ils ont été des lyriques exquis et souvent puissants, des poètes épiques un peu prolixes (mais je ne sais pas si la prolixité n'est pas de l'essence même du poème épique) avec des trouvailles et des rencontres merveilleuses d'imagination et de grandeur simple. Ils ont eu là, vers le treizième siècle, un âge classique comme n'en avaient jamais eu ni les Romains, ni les Arabes, ni ce me semble bien, les Indiens , et tel qu'il faut aller droit à Périclès pour trouver l'analogue. L'Europe entière les admirait, les écoutait, les répétait, les imitait, apprenait chez eux. Ce petit canton de l'Ile de France a été le centre du monde au treizième siècle, tout aussi bien qu'au dix-septième, et , je crois bien,

un peu davantage. Les vraies grandes dates de l'histoire littéraire et artistique de la France, c'est 1250, 1660 et la Restauration. Tout cela est vrai , Dieu merci, et je ne songe pas à le nier , et, au contraire, et c'est une consolation de se sentir peuple si ancien dans le monde de la pensée et si capable de merveilleux renouvellements. Mais, c'est égal , ils n'avaient pas d'esprit, eux, des Français !

Chose curieuse, ce n'est pas la subtilité et la pénétration aiguë de la pensée qui leur manquaient. Ils étaient artistes, et aussi ils étaient philosophes, mais philosophes comme des démons. La scolastique est le plus énergique exercice de l'esprit, la gymnastique intellectuelle la plus prestigieuse qu'on ait vue depuis la sophistique grecque. Ce qu'il faut de rouerie cérébrale et de puissance de désarticulation intérieure pour ces rétablissements extraordinaires sur la barre fixe de l'entendement, c'est à faire rêver l'acrobatomane Hugues Leroux. Le personnage qui trouve l'argument de saint Anselme et qui n'est autre, à ne vous rien celer, que saint Anselme lui-même, lequel est de pure race française, est un homme qu'il faut mettre en compagnie de Descartes, de Malebranche et de Renan. N'estimez-vous pas, qu'à savoir ce que parler veut dire, toute l'immense bataille intellectuelle du Positivtsme et de l'Idéalisme est déjà dans le duel obscur et acharné des Réalistes et des Nominaux. Tout simplement. Ce sont des trésors d'ingéniosité, d'abstraction vigoureuse, d'argumentation souple et

tournoyante qui ont été dépensés dans ces luttes et lices philosophiques. — En pure perte ! — Oh ! c'est probable! Et nos théories philosophiques modernes donc ? Si vous croyez qu'il en va autrement et qu'on rapporte autre chose de ces beaux efforts qu'un esprit aiguisé, une intelligence passé vingt fois au laminoir, trempée dans les eaux froides et battue sur l'enclume ! Il est vrai que le profit en vaut la peine.

Tant y a qu'ils avaient l'intellect le plus terme, le plus serré et du grain le plus fin qui ait pu être. Et ils n'avaient pas d'esprit ! C'est inconcevable. C'est illogique. C'est tellement contradictoire que j'en suis amené peu à peu par ma discussion même à croire que ce n'est pas vrai. Je vais me remettre à mes lectures, je vais m 'apercevoir sans doute que je m'étais trompé, et qu'ils étaient spirituels comme des petits Voltaire. J'en doute un peu.

La chose est vraiment extraordinaire. En histoire intellectuelle comme en horticulture, je crois beau-" coup à l'efficacité de la greffe. La greffe, voyez-vous, il n'y a que cela. Prenez des gens qui ne sont pas forts (oh ! non !) comme les Romains , mais qui sont des sauvageons de franche et âpre sève, et greffez sur eux un petit bourgeon hellénique, vous en faites un peuple d'artistes. Sur le vieux tronc français, autrefois puissant, mais à demi épuisé, greflez, au seizième siècle, un bon bourgeon gréco-romain, vous en avez pour trois siècles d'une littérature telle que le monde n'en verra pas une dizaine de fois. Ainsi de suite ; la chose

est vraie des littératures, des arts ; je me suis laissé dire qu'elle était vraie aussi des religions. Je corn-' prends donc très bien qu'un nouvel art et une nouvelle littérature datent, chez nous, du seizième siècle. Cela va de soi, c'est naturel, et c'est logique. Mais que nous ayons attendu au seizième siècle pour avoir de l'esprit, voilà ce qui m'étonne excellemment. C'est une surprise.

Et c'est que nous en avons eu tout de suite du meilleur et du plus agréable. La Fontaine, qui faisait toujours semblant d'être bête, pour pouvoir lâcher de fortes impertinences, demandait à un abbé si Saint- Augustin avait bien autant d'esprit que Rabelais. La question est restée en suspens. Ce qu'il y a de certain, sans vouloir établir de parallèle ni de classement, c'est que Rabelais est infiniment spirituel. Et Montaigne ! Et Passerat ! Et les auteurs de la Satyre Ménippée ! C'est décidé désormais, c'est consacré, les Français sont spirituels, ils continueront à l'être ; ils seront même dans l'obligation morale de rester tels. Cela finira par leur être une mission quelquefois pénible. Ils le sont depuis 1500, comme à échéance, et auparavant ils ne l'étaient pas. « Ce leur est venu de nuit. » Vlan ! — C'est singulier.

Et d'où cela leur est-il venu? Car j'y reviens. Que la greffe donne un tour artistique nouveau, d'accord ; cela s'entend. Mais qu'elle donne de l'esprit, c'est étrange. Il ne semble pas qu'il doive rien y avoir de plus spontané, de plus naturel, de plus de source que

l'esprit. A preuve que l'esprit artificiel, nous savons ce que c'est, c'est de la bêtise cultivée. Ajoutez que, d'expérience faite, la greffe ne donne pas d'esprit. C'est la seule chose qu'elle ne donne pas. Nul peuple plus spirituel que les Grecs. C'est l'esprit même. « Quelles canailles que les Grecs, disait M. Viguier à l'Ecole normale en expliquant de l'Aristophane, mais qu'ils ont de l'esprit ! » Eh bien, ils ont réveillé l'imagination romaine, et ont donné aux Romains le goût du beau et la puissance de le réaliser; mais point d'esprit, ou bien peu, vous en conviendrez — Cicéron ! — Oui, Cicéron, si vous voulez; il faut toujours une exception, non point pour confirmer la règle, mais pour la rendre plus éclatante. Mais tout compte fait, les Romains n'ont pas été franchement spirituels. Je reconnais, d'ailleurs, qu'ils avaient autre chose à faire.

La greffe anglo-française, qui a réveillé les grandes facultés assoupies jusque là des Allemands, leur a-telle donné de l'esprit ? Il serait hasardeux de l'affirmer. Encore une exception, Henri Heine. Oh ! Henri Heine, il n'y a pa6 à dire. Personne n'a eu plus d'esprit que Henri Heine. Je crois même qu'il a eu tous les genres d'esprit, depuis la bouffonnerie la plus large et ample, jusqu'à l'humour la plus originale, la plus aiguë, la plus imprévue et la plus pinçante. C'est le charme de la malice dans les angoisses de la plus tragique sensibilité. C'est une âme d'une complexité merveilleuse, une liberté souveraine se jouant

au milieu des facultés les plus contraires. En voilà un, d'accord ; mais c'est bien tout. Notez d'ailleurs, s'il vous plaît, que Heine est Allemand, si l'on veut ; il ne l'est qu'au point de vue géographique. De vrai, c'est un juif, je veux dire un israélite, puisqu'il paraît qu'il y a une nuance. Ce n'est pas un fils d'Arminius, que du reste il a passé toute sa vie à gouailler affreusement. C'est un petit-fils de l'auteur de YEcclésiaste. Ah ! oui ! par exemple ! Et tout à fait, des pieds à la tète.

Donc point ou peu d'exception. La greffe ne donne pas d'esprit. Ce n'est pas la Renaissance qui a fait les Français spirituels. Alors qui est-ce qui les a rendus tels ? Je n'en sais rien. C'est un mystère. Il faut un peu de mystère dans les choses. C'est ce qui les rend intéressantes. Si je savais, madame, pourquoi je vous aime, peut-êtrè'ne vous aimerais-je plus, exempli causa. Peut-être n'est-ce pas la Renaissance qui a donné de l'esprit aux Français, mais le Moyen-Age, seulement, qui les empêchait d'en avoir. Le Moyen- Age est puissant, imaginatif , admirablement et efficacement rêveur ; mais il est diablement sérieux. Il a le sentiment des misères, mais non celui des vanités. Il ne s'avise pas facilement qu'il importe à certains moments de ne pas prendre les choses au sérieux tout à fait. Il est difficile d'avoir de l'esprit avec ces dispositions-là. L'esprit est finesse et agilité d'intelligence; il est aussi sentiment léger, à demi conscient (car dès que ce sentiment est fort il devient pédantisme à son

tour) qu'il n'y a rien dans les choses pensées par l'homme qui ne se puisse accompagner d'un léger sourire. Un petit fonds (il faut qu'il soit petit) d'ironie est toujours Parrière-plan de la pensée d'un homme d'esprit. Montaigne, du premier coup, a été l'homme d'esprit par excellence. Le grand affranchis* sèment de la Réforme et de la Renaissance, l'une brochant sur l'autre, a peut-être donné de l'esprit au monde, c'est-à-dire permis à l'esprit qui attendait son heure, sans oser se montrer, de mettre le nez à la fenêtre. Là où il n'était pas, il n'a pas été créé, là où il était en semences enterrées et oisives, il a germé et foisonné. Nous étions peut-être au Moyen Age spirituels potentionnellement, comme disent les philosophes.

Il est possible. Et cependaut toute cette belle explication ne serait vraie que si les hommes du moyen âge, tout en n'étant point spirituels, n'eussent jamais essayé de l'être. Mais ils s'y essayaient. Ils n'avaient pas d'esprit ; mais ils étaient raillards. Quand on dit que le fond même de la race française est d'être spirituelle, on a bien tort. Mais si l'on veut dire que le fond de la race est le goût de la raillerie , on a bien raison. Il n'est butor français, de la glèbe ou du pavé, qui ne vise à se faire une réputation de rigolo ou de garçon « très farce » en daubant sur le compte de son voisin de charrue ou d'atelier. J'ai vécu à des tables d'hôte de province. J'ai entendu pendant des quatre ou cinq ans de suite l'homme d'esprit, officiel

et authentique, du lieu, faire des observations sur les défauts physiques ou le pays natal des commensaux. Les étrangers sont prévenus que ce sont là les deux sources de l'esprit français des classes moyennes. Je préviens, du reste, qu'elles sont intarissables. Le Moyen Age avait cet esprit-là, ou d'un degré ou deux supérieur. C'est ce qui me faisait dire qu'il était stupide. Mais enfin il tâchait. Ce n'était pas par gravité qu'il manquait d'esprit. Ce n'était pas qn'il n'osât point. Ce n'était pas d'affranchissement qu'il avait besoin.

* Alors quoi ? Alors je ne sais. Progrès lent et continu, affinement successif, sélection, hérédité. Les raisons vagues. Oui, oui, et, tout compte fait, j'aime assez les raisons vagues. Mais pourquoi tout à coup? Pourquoi v'ian ? Pourquoi en 4500 ? Voilà le point. C'est un point d'interrogation.

Théâtre Indépndant. — Les Ronces du chemin , comédie en cinq actes en vers de M. Taylor.

2 Juillet 1888.

Notre soirée a été douce au Théâtre indépendant lundi dernier.

Lors elle sera peut-être seule

Qui m'aime toujours ; Et je m'en irai dans son champ d'aïeule

Vers mes premiers jours.

Et voilà l'impression que nous a produit le poème dramatique de M. Taylor. Le poème dramatique de M. Taylor nous rajeunit. Il nous donne la tentation de consacrer notre feuilleton à nos souvenirs d'enfance «t de jeunesse. Ne craignes point ces extrémités. Ne prenez point cela pour une menace redoutable. Nous ne céderons pas à la tentation. Mais l'effet a été produit. M. Taylor nous a ramenés à ces vagues poésies que l'on apprenait de mon temps, vers la huitième année , dans des recueils qui ne s'appelaient pas encore des chrestomathies , mais qui en étaient tout de même, modestement.

Au fait, quels étaient-ils, ces poèmes ? On ne savait pas au juste ; on n'a jamais su , et une partie de leur séduction fut dans ce mystère. C'était de gens dis** parus et majestueux , très nobles et pleins de sentiments élevés , qui apparaissaient dans le prestige de de l'éloignement et le clair obscur de l'imagination , comme d'indécis sous-préfets ou de nuageux directeurs d'enregistrement. Ils étaient purs, ils étaient doux , ils parlaient une. langue cadencée et honnête ; on voyait qu'ils avaient du style, et ils faisaient des inversions.

De plus ce qu'on nous en donnait , dans ces livres de morceaux choisis (morceaux choisis , ô Brillât- Savarin,) c'étaient , naturellement , de belles leçons morales destinées à orner notre esprit et à élever notre cœur. C'étaient des sermons qu'on sentait laïques , mais qui n'avaient rien de profane. C'étaient de belles sentences et des développements vertueux , tenus par on ne savait quels personnages , Agatocles cachés, ou Philopœmen crépusculaires, dont on ne connaissait pas l'histoire , et qui semblaient n'apparaître un instant , dans l'entrebâillement de la page 22 à la page 23 , que pour nous dire : « La patience est un trésor »; « la justice est une religion »; « Vivre libres, ou mourir ! » Ces voix semblaient sortir de la nuit. C'était l'organe de la bouche d'ombre.

Tout le livre avait quelque chose d'oraculaire. Oh ! que Bourget , qui sait si bien l'influence des livres aimés sur la formation d'une âme , écrirait un beau

chapitre sur l'action de pareils livres sur les hommes de notre génération ! Quelle âme, Dieux bons, je dois avoir!

M. Taylor nous a rendu ces sensations. D'abord il écrit absolument comme les poètes tragiques du pre-, mier empire, dont les chrestomathies de 1860 étaient encore pleines. Il s'est donné un mal extraordinaire pour rétablir en son intégrité cette langue toute particulière , d'un caractère si curieux. Abstractions, in-, versions, tour sentencieux, manière discrètement sublime, tout y est. C'est tout à fait le « familier noble » de Marmontel. C'est une restitution d'une exactitude accomplie. Ce genre de travail, un peu ingrat* peut-être, est singulièrement méritoire et d'une piquante archéologie. Voyez plutôt :

Le mérite n'est rien, tout seul, si grand qu'il soit. Il faut par tous moyens faire parler de soi.... Il faut à tout propos avec agilité ;

Savoir mettre en relief sa personnalité

Car la foule, sensible aux efforts, à la ruse, Ne marchande jamais le faquin qui l'amuse.

Voilà pour le tour sentencieux. La date de 1810 n'est-elle pas marquée à tous les hémistiches? Et ceci encore :

Sans nul ménagement nne femme vous blesse ;

Toujours la cruauté s'unit à la faiblesse

Poursuis ton œuvre et sois d'or et de sang avide , Froide idole sonnant, au seul toucher, le vide.

Voilà pour l'expression pittoresque. C'est vraiment

très curieux. On ne se doute point de ce qu'il faut d'art patient et surveillé pour parler ainsi , presque couramment, et comme sa langue naturelle, une langue morte.

Ce qui me frappe aussi dans cette tentative , c'est , à côté de l'artifice du style , la profonde sincérité de la pensée. L'écriture de ce petit drame est artificielle et voulue ; mais le fond est d'une pleine et solide conviction. Ce qui le prouve assez , c'est que l'auteur a complètement négligé ce qu'Aristote appelait la Fable, c'est-à-dire les faits et l'enchaînement des faits, pour attirer fortement notre attention sur les pensées (dianoiai) qui sont, comme les hommes sérieux n'en font aucun doute , le suc et la moelle même d'un poème dramatique, Scaliger disait les colonnes de cet édifice, parce qu'il se servait de métaphores surannées. L'auteur des Ronces du chemin ne se sert de l'intrigue , de l'anecdote , de la fable en un mot , que comme d'un prétexte quelconque pour nous mettre sous les yeux... des caractères ? — Non point encore ; mais des doctrines et des idées philosophiques et morales. Il y a la comédie d'intrigue, il y a la comédie de caractère ; et il y a aussi la comédie oratoire et doctrinaire, et c'est celle de M. Taylor.

Son héros est un pauvre pianiste qui aime une riche héritière et qui n'en est pas aimé. L'injustice révoltante de cette situation a inspiré à l'auteur des pensées philosophiques et des considérations sociales qu'il met dans la bouche dé son Chaterton en mi-bémol ,

et voilà pour lui le fond même de l'affaire. D'intrigue, point ; des caractères une notation brève et sommaire ; mais comme quoi c'est dur qu'une jeune fille riche ne paye point votre terme en vous épousant , quand cela lui serait si facile ; comme quoi elle épouse un monsieur de son monde qui ne fait jamais de discours , et comme quoi cela a quelque chose d'abominable et peut-être devrait être défendu dans une société bien organisée : voilà sur quoi l'auteur insiste en fortes tirades. "Vigny avait déjà de ces idées-là. Mais ce n'est point plagiat de les exprimer après lui ; car généralement il les formulait en prose. Elles sont évidemment dignes du vers.

Pour bien marquer et comme creuser sa doctrine , l'auteur des Ronces du chemin a eu recours à l'imagination suivante, qui est bien frappante. Ce qu'il veut prouver ce n'est point le droit de l'amour , et qu'aimer quelqu'un vous donne sur lui un droit de possession absolue ; c'est le droit de l'art, et qu'aimer quelqu'un, quand on joue du piano , vous constitue un titre de propriété sur sa personne. En effet notre Chaterton de la pédale aime une jeune fille , et lui reproche durement de ne pas partager cette passion , et l'auteur, très manifestement, lui donne raison. Mais il finit , le Chaterton , par épouser une jeune veuve compatissante et sensible. Mais cette jeune veuve est aimée elle-même par un ami de l'artiste. Celui-ci n'a-t-il pas des droits sur la veuve , du moment qu'il l'aime? Oui, diront les partisans du droit

de l'amour , puisqu'il l'aime ! Non , répond l'auteur , puisqu'il l'aime sans être artiste. Et l'amoureux non artiste n'élève en effet aucune revendication, n'exhale aucune plainte, ne fait nullement à la jeune veuve les reproches que Chaterton faisait à la jeune fille qui ne l'aimait pas. C'est que lui ne joue pas d'un instrument de musique. Droit de l'amoureux , non ; droit de l'amoureux artiste , oui. Voilà la nuance , et voilà la théorie parfaitement dégagée de tout élément étranger qui l'altérerait.

Elle est élevée. Elle est généreuse. Elle comporterait, je crois , quelques objections comme toutes les doctrines, et les plus élevées surtout, en soulèvent. Je ne crois pas devoir m'y arrêter. Je veux rester sur l'impression. Elle flatte en moi certaines aspirations secrètes. Après tout, je puis devenir artiste tout comme un autre. J'ai encore le temps. A moi les veuves !

Comédie-Française: Débuts.— Cercle des Estourneaux : La Commandante, comédie en un acte et en prose de M. Viteau, Paul ; l'Empire des Femmes , comédie en trois actes en vers, de M. Léon Vacquez. — Porte-Saint- Martin : Reprise des Chevaliers du Brouillard, de MM. d'Ennery et Bourget.

9 Juillet 1888.

La semaine n'a pas laissé d'être assez remplie. Nous avons eu une grande séance à la Comédie-Française , et une autre, non sans importance à la Porte-Saint- Martin. Entre les deux , des choses diverses chez les Estourneaux. Il y a des semaines d'hiver où la chronique a moins de pâture.

A la Comédie-Française , c'étaient les débuts de M Uo Legault et de M. Leitner dans le Misanthrope, et de M lle Laine dans le Malade imaginaire qui attiraient le public. Je dirai peu de chose de M. Leitner. Je l'attends à une autre épreuve. Comme cette formule est généralement traduite juxtalinéairement parmi les foules par celles-ci : « Il a été exécrable », je me hâte de l'expliquer. M. Leitner a été surtout trop exubérant. On n'exùbère pas comme

M. Leitner, ainsi que dirait Caliban. M. Leitner crie, M. Leitner crie encore, et il finit comme il a commencé. Je crois bien qu'il faut qu'Alceste crie un peu, puisqu'il croit toujours qu'on l'écorche. Je crois bien que le fond même du comique d'Alceste, qui n'est autre que le contraste entre un monde très discret, poli et mesuré, et un homme prompt aux incartades qui s'est fourvoyé dans cette compagnie , doit être marqué par quelques éclats de voix. Mais le rôle est si complexe, aussi, qu'il faut au moins y mettre quelque variété. Vous savez très bien qu'un grand amoureux par emploi quand il est chargé du rôle d'Alceste , y met, et peut y mettre très légitimement , les modulations les plus suaves de la tendresse la plus romanesque. Vous savez que le vers fameux :

Et c'est pour nos péchés que je vous aime ainsi !

est un cri de désespoir, si l'on veut ; mais aussi, et en même temps, est la plus charmante musique de la voix et du cœur dont puisse se régaler l'ourlet rose de l'oreille d'une femme. Et le rôle est fait ainsi , de brusques écarts et de délicieuses soumissions. Et, parbleu, le comique d'Alceste, demi-comique fin et exquis, il est là encore, dans le contraste (continuellement et très habilement renouvelé) d'un parfait homme du monde, très bien élevé et très aimable qui s'applique sans cesse à être du meilleur ton, qui en est, en effet, et qui, étant homme irritable avec cela, s'échappe à chaque instant en frasques de brusqueries rudoyantes,

pour peu qu'on l'aguiche. Cela fait des sautes de vent et de rapides changements de température qui font d'Alceste la personnification même de la semaine ridicule qui vient de finir. M. Leitner aurait dû s'inspirer de la température et du bulletin météorologique.

Au lieu de cela, il a tonné presque sans interruption. Le tonnerre continu ennuie, comme dit Pascal. Il ne faut ni être au beau fixe ni à l'orage fixe. Il faut des nuances. Je n'apprendrai pas son métier à M. Leitner, et que les œuvres classiques sont tout en nuances ; je me contente d'être sûr que, moins débridé et plus maître de lui , il s'en souviendra davantage une autre fois.

Mademoiselle Legault a plu généralement. A défaut de quelques mérites qu'on m'assure qu'il lui reste à acquérir, elle a pour moi un grand charme. Elle ne joue pas en grande coquette. Oh ! ce mot de Grande Coquette, avec des majescules , quelles fautes il a fait commettre à d'aimables femmes qui n'y avaient aucune pente naturelle ! Grande Coquette I sentez-vous tout ce qu'il y a de là I Voyez-vous le port, l'air de tête , le tour lent du cou, le frémissement imperceptible des épaules et le coup de fouet magistral de l'éventail ! Il y a tout cela dans la Grande Coquette, et dans les grandes traditions des grandes ombres qu'évoque la grandeur de ce grand mot. Mademoiselle Legault a supprimé les majuscules, et c'a été un poids de moins sur bien des personnes honnêtes.

Elle a joué Celimène en jeune femme aimable ,

heureuse de plaire et étourdie. Pourquoi non? Si grande coquette que cela Célimène! Trouvez-vous? Une petite veuve qui a un salon et qui est jolie, et qui n'a rien à faire , et qui bavarde comme une mésange, et qui est incapable de réfléchir jamais à la portée d'un mot prononcé et d'une lettre écrite , et qui n'a pas de perfidie pour un sou, parce qu'elle n'a pas de réflexion pour un liard, et qui babille, et qui écrit : « Tu, tu, tu, Vous êtes bien gentil. Bien plus gentil qu'Acaste. Pi, ri, ri. Je vous adore ! Tu, tu, tu. Ce n'est pas lui, c'est vous. Pi, ri, ri, Alceste aussi... Qu'est-ce qu'ils ont donc tous à me dire à présent que je suis une gueuse?... Oh ! après cela I... Pirouit ! » J'ai peur de ne pas m'élever aux sublimes conceptions, mais je ne suis pas très éloigné de me faire cette idée de Célimène.

C'est précisément parce que ce genre particulier de femme, entre autres privilèges, a celui de mettre absolument en rage bleue, les hommes du caractère d' Alceste, qu' Alceste finit par être si dur pour elle, après avoir été très gentil pendant longtemps, parce qu'il est bon.

Eh bien, M lIe Legault a pris les choses à peu près ainsi, ce me semble , et ce m'est un plaisir, avec l'hérésie que je caresse au fond de ma pensée obscure, d'entendre répéter à son propos : « Pas d'ampleur ! Pas de largeur ! Jeu étroit ! Pas de majesté !» Il y avait quelque temps que je rêvais d'une Célimène qui ne fût pas majestueuse, qui n'eût rien de ces statues

qui représentent les villes de France. Eh ! c'est Paris qu'elle représente , Célimène : Voulez - vous représenter Paris ? Ne la représentez jamais par une statue.

Et puis, maintenant, si Ton insiste, encore que je ne vois pas pourquoi on se piquerait d'insister, si l'on insiste tout de même, et qu'on me dise qu'à force de n'être pas grande coquette, M lle Legault a été par trop petite coquette , et un peu à la recherche de certaines grâces mignardes, et, bref, un peu minaudière, je reconnaîtrai , après m'ètre un peu fait prier, qu'il y avait bien quelque chose de tout cela , à tout prendre.

Dans Je Malade imaginaire, M 1Ie Laine, avec son joli air intelligent et tendre, a été infiniment appréciée. C'est une bien aimable Angélique. Quels jolis rôles que ces rôles de jeunes filles dans Molière ! Comme... oui, mais quand je parle de Molière, je dois m'avertir toujours que j'ai les plus grandes dispositions du monde à n'en plus finir. Disons vite que cette représentation du Malade a été une perfection sur la terre. Il n'y a pas de Toinette comme M me Samary, ni de Bélise comme l'admirable M m6 Fayolle, ni d'Argan comme Clerh, ni... mais tous, tous ! sérieusement, je dis tous.

Les Estourneaux nous ont donné, dans leur jolie salle de la rue Rochechouart, deux comédies , l'une en un acte, l'autre en trois actes, Tune en vers, l'autre en prose, l'une pas trop bonne et l'autre pas trop

bonne non plus ; les antithèses ne peuvent pas se prolonger indéfiniment.

C'était une idée assez heureuse que celle de M. Viteau Paul (il signe Viteau Paul et non Paul Viteau, voilà vingt ans que je me demande pourquoi. J'ai oublié de le lui demander à lui-même. J'ai perdu vingt ans de ma vie). Deux sœurs, Clarisse et Léocadie. Léocadie c'est l'aînée. Elle s'est mariée au commandant Bitterlin. « Maintenant qu'elle est mariée, je vais pouvoir épouser Gaston » se dit Clarisse. Pas du tout. Léocadie abuse de son influence sur leur mère à toutes deux pour traverser ce mariage. Elle fait le diable à quatre. Elle invente et répand des calomnies contre ce pauvre Gaston. Elle met tout le monde contre lui, excepté Clarisse.

Pourquoi ? C'est que c'est une gale. Sans doute ; mais Gaston y voit un peu plus loin que ce jugement sommaire. A un mot échappé à Léocadie, il entrevoit les raisons obscures, et Léocadie, ayant eu un évanouissement, mon Gaston, qui est médecin, s'écrie d'un ton joyeux et malin : « Ce n'est rien, crampes d'estomac?... Oui... Dégoûts... Oui... Vous aimez la salade. . . Oui, oui. Préparez la layette ! » — Et, à ce mot, le cœur de Léocadie se fond. Elle embrasse Clarisse, elle embrasse Gaston, elle marie tout le monde. Elle proclame « qu'elle l'appellera Gaston. » — Quand une jeune femme de trente ans est méchante, c'est qu'elle est furieuse de n'être pas mère. Dès qu'elle croit l'être, elle devient toute bonne. C'est possible. C'est du moins

très facile à faire accepter comme vraisemblable par un public, et il y avait une jolie comédie dans cette idée-là.

M. Viteau l'y a laissée, ou à peu près. Il a de l'invention, mais non pas assez de vivacité d'allure et de relief. Son petit acte est lent, et un peu terne. On y a juste vu qu'il aurait pu être agréable, et ce n'est qu'à la dernière scène qu'on s'en est avisé.

La comédie de M. Vaquez n'a rien de très original. Elle est fondée sur une fantaisie très souvent traitée en roman ou nouvelle, et mise à la scène par Gogniard dans le Royaume des femmes. Les femmes ont fait une révolution. Elles ont mis les bommes à la place des femmes, et réciproquement. Allez maintenant. Voilà le Royaume des femmes de Gogniard > et voilà V Empire des femmes de M. Vaquez.

Eh bien, il semblerait que cela doive aller tout seul, et cela ne va pas du tout, ou cela va trop bien, ce qui revient au même. Le contraste est si fort, qu'il ne fait plus aucun effet. L'esprit s'y habitue du premier coup et ne s'en amuse plus. On lui fait faire d'un seul pas un bond énorme : rien désormais ne le surprend, ne l'étonné ni ne l'amuse. Nous avons transposé une fois pour toute, et nous lisons dans le texte transposé avec tranquillité. En cinq minutes nous nous sommes dit : « Bon ! dans ce pays-là tout ce que les hommes font chez nous, les femmes le font ; et nous les voyons le faire avec assurance et d'une âme paisible. »

Ce comique infaillible n'est plus du comique. Nous

éprouvons l'impression que nous produisait aux beaux jours de notre enfance la lecture des fantaisies, enfantines aussi, qui s'appelait le Monde renversé. « Les domestiques commanderont aux maîtres, — Les assassins plaideront pour les avocats, etc. » Nous étions si vite au fait que nous continuions le jeu nous-mêmes, et disions : « Les écoliers donneront des pensums aux professeurs, etc. » ; et, du moment que le procédé était si simple et si direct, le jeu n'intéressait plus le moins du monde. Je dis cela non pas tant pour la pièce de M, Vaquez, qui est évidemment l'œuvre d'un tout jeune homme, le premier balbutiement littéraire et dramatique d'un prœtextatus, un ouvrage qui a encore au cou la bulle d'or, une pochade d'aimable écolier sur le dos d'un cahier de classe, et qui n'empêchera nullement son auteur d'avoir du talent dans une vingtaine d'années ; je le dis même pour le vaudeville de Cogniard dont je vous parlais tout à l'heure. Ce n'est pas le fond qui en était amusant, c'étaient les détails matériels, l'armée des femmes, les femmes cuirassées et casquées, la petite colonelle agréablement cambré dans son uniforme. Mais que les femmes fissent des plaidoyers, des discours politiques, des lois, des règlements de police et des calembours, cela ne faisait point un grand effet. On s'habitue trop vite à ces fantaisies précises, mathématiques, carrées par la base et définitives. Ne trouvez-vous point que, retranché ce qui est satire et allusion politique, le jeu de Gulliver dans Lilliput ou Brobdignac a souvent ce

défaut d'une trop grande certitude dans l'imagination bouffonne ?

Le comique, en pareille affaire, consisterait à montrer les femmes pleines d'incertitudes, au contraire, dans le rôle, nouveau pour elles, qu'elles s'efforcent à jouer, commettant à chaque instant des fautes et des impairs, ramenées à tout moment, malgré elles, à leur vraie nature, ayant, par exemple, tout à coup, un mouvement de pudeur alarmée ou de crainte, au

beau milieu de l'assaut hardi et brillant qu'elles mènent contre la vertu d'un jeune homme. Quand, dans les comédies, un auteur qui sait son métier fait, pour un temps, du domestique le maître et du maître le domestique , il s'arrange de manière que le domestique perce de temps en temps sous le masque empruntée du maître et que les phrases étudiées de Grispin marquis soient coupées par endroits de mots ou de gestes qui sentent leur Grispin naturel. C'est là qu'est le comique, et il ne peut être ailleurs. On sait l'histoire du Sénat des Singes.

Tant que les singes, bien stylés, se tiennent décemment dans leurs longues robes barrées de pourpre, dodelinent de la tête et sommeillent avec majesté, ce n'est pas comique. Ce sont simplement de parfaits sénateurs. Où le comique éclate, c'est quand les noix étant tombées dans l'hémicycle, les sénateurs sautent par dessus les bancs et se bousculent dans leurs toges effilochées pour courir après.

Les femmes s'essayantàêtre des hommes, et malgré

leur bonne volonté, retombant, je veux dire remontant à toute minute à leur nature primitive et à leurs instincts innés, voila quel était le petit problème. Il est vrai qu'alors c'eût été de la comédie; et que cela devenait plus difficile.

Le comique, en un pareil sujet, il est encore dans le revirement, et malgré totit le talent de Cogniard ou même de M. Vaquez, je ne vois pas, dans les pièces dont je m'occupe que le revirement soit très heureux, ni même qu'il existe. Ces auteurs supposent une révolution féminine qui met les femmes à la place des hommes, puis une autre révolution, virile celle-là qui remet toutes choses en l'état ordinaire. La belle invention ! Ce n'est pas très malin. Le comique, c'eût été de montrer les femmes elles-mêmes se dégoûtant peu à peu du rôle qu'elles ont ambitionné et qu'elles sentent elles-mêmes qu'elles jouent mal. L'ambitieux revenant à la tranquillité d'une vie simple qu'il a appris à regretter, le domestique déguisé en maître finissant par dire à son maître : « J'en ai assez de votre livrée ; rendez-moi la mienne ; elle me va mieux » ; voilà des revivements de comédie. Je m'attendais à voir les femmes en arriver à dire : « Ce n'est que cela ! Eh bien ! c'est amusant d'être hommes ! Il n'y a pas tant de quoi être fier. Reprenons notre condition première. Au moins nous recouvrerons le droit de nous plaindre. » Et je voyais les hommes se faisant prier pour reprendre l'empire.

Ou bien encore j'imaginais, comme dans toute

conspiration bien comprise, la trahison par amour. La reine des femmes, celle-là même qui a dirigé la révolution féminine, s'éprend du plus beau de ses odalisques, et dès qu'une femme aime, elle n'a qu'un plaisir, c'est de se soumettre à celui qu'elle aime, et qu'un ragoût à ce plaisir, c'est de lui soumettre tout le reste. Il y avait quelque chose de cela dans le vaudeville de Cogniard. Il n'y en a pas trace dans la comédie de M. Vaquez.

Quand un auteur voudra tenter une fois de plus ce sujet qui paraît séduisant, je lui recommande une lecture attentive et une petite étude de la Lysistrata d'Aristophane. Voilà qui est suggestif. Il y a une charmante comédie, même très moderne et très contemporaine, à en tirer. Je serais très heureux qu'un petit théâtre d'amateurs, comme celui de MM. Signoret, Bouchor et Ponchon, voulût bien nous donner une restauration du chef-d'œuvre du Rabelais attique. On expurgerait un peu, sans doute ; oui, il faudrait expurger ; je reconnais la nécessité d'une petite catharsis. On pourrait prévenir aussi les mères de famille de ne pas venir, ou tout au moins de venir seules ; mais on aurait là le modèle de ces tentatives d'émancipations féminines et de leur issue naturelle et inévitable.

La comédie de M. Viteau a eu le mérite de nous montrer M me Amel dans un rôle de vieille fille acariâtre et verjutée qu'elle joue très bien ; et la comédie de M. Vazquez nous a fait connaître une fillette dé-

lurée et frétillante, Mademoiselle Duhamel, qui est délicieuse en travesti. Il n'y a pas de gamin plus drôle ni plus piquant. Elle semble pétrie de salpêtre. Et elle rit de si bon cœur , et elle gambade avec tant de bonne humeur ! On ne peut se plaindre que du trop. Elle s'amuse presque avec excès pour son propre compte ; elle rit des dents, des yeux, des épaules, des jambes et des coudes. Les petits pieds éclatent de rire, et elle a de l'hilarité jusqu'au bout des doigts. Cette exubérance de Chérubin joyeux s'apaisera assez. Mais si celle-là n'est pas née pour le théâtre ! Elle nous a dit un petit prologue que tout le monde a trouvé trop court, tant on avait passé à la regarder le temps de l'entendre. A la fin de la pièce, quelquesuns mêmes eussent désiré que le prologue se fût prolongé jusqu'au bout du spectacle.

La Porte -Saint-Martin nous a rendu les Chevaliers du Brouillard, de d'Ennery et Bourget. Comme on vieillit ! Je ne parle pas des Chevaliers, mais de moimême. Je ne me rappelais plus un mot de ce Jack Sheppard qui a fait les délices de ma treizième année. Il était resté pour moi dans les brouillards du souvenir. Mais comme je me souvenais bien qu'il m'avait ravi ! « Tout ça, c'est des histoires de brigands ! » Mais comme les histoires de brigands sont bien, en somme, ce qui séduit le plus puissamment les imaginations enfantines ! Comme il est bien certain que l'homme est né bandit, chasseur, aventurier, pirate et trappeur de l'Arkansas ! Quels sont les livres favoris

de votre adolescence , sinon , selon vos goûts plus ou moins cultivés déjà, Œil de Faucon, Hernani, les Brigands de Schiller, le Corsaire, les Mystères de Paris ou Jack Sheppard ? Tout homme a dans son cœur un sauvage qui sommeille. Et, tenez, le romantisme, s'il a de temps en temps, et surtout dans les civilisations vieillies, un regain subit de succès et d'influence, c'est qu'il est, et c'est en quoi il est naturel, un naïf retour au fond primitif, au goût de sauvagerie inné. Corsaire, Brigands ou Hernani, ce n'est pas autre chose. Sachez bien que le fameux « sentiment de la nature chez les modernes », sur lequel vous avez lu tant de dissertations si remarquables chez des auteurs 4°ctes, n'est pas, en son fond, autre chose que l'irrésistible démangeaison qu'a l'homme en frac ou en culottes courtes à redevenir un canaque.

Tant y a que Jack Sheppard, qui n'a pas de prétentions au romantisme , et qui n'est pas romantique parce qu'il n'a pas de prétentions, est un drame de sac et de corde bien amusant. Jamais l'humanité ne ne se déshabituera du plaisir vif et pénétrant, de l'allégresse perverse et profonde qu'il y a à voir un jeune détenu s'évader par une fenêtre grillée de barreaux énormes, ou pendre au bout d'une corde à nœuds qui se balance dans les espaces. C'est une volupté.

Certes il faut que la morale trouve à la fin son compte. L'homme est un sauvage qui sent qu'il est né pour la société. Personnellement, il voudrait bien être

bandit (cela se prononce actuellement touranien) ; en tant que faisant partie d'un groupe social et sentant qu'il en a besoin, il veut que les bandits soient finalement ramenés au devoir par la corde de Tyburn. Il flotte entre ces deux instincts. Il est un sauvage qui aspire à la tranquillité civile, et un civilisé qui regrette l'émotion dé la vie aventureuse. Il vit dans cette contradiction, comme du reste, il n'est aucun de ses sentiments et aucune de ses idées qui ne repose sur une contradiction comme sur sa base, d'où suit qu'il n'est sentimeut ou idée chez lui qui ne soit excessivement flottant, ou flottante. M. d'Ennery, qui est philosophe, tout autant qu'un autre , a parfaitement donné satisfaction à ce double instinct de notre nature.

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