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LE 14 JUILLET AU THÉÂTRE

14 juillet, huit heures du soir. — Le spectacle est 1

dans la rue. Il est gai, il est vaste ; il est assez bien ordonné. Les décors ne sont pas luxueux, mais ils réjouissent les yeux. Les acteurs sont innombrables et semblent « s'amuser pour leur compte » ce qui est le comble même de la perfection scénique. Au moyen âge on faisait ainsi ou à peu près. Les artistes des miracles et des mistères étaient si nombreux qu'on disait communément que la moitié de la ville était montée sur les planches pour amuser l'autre. Aujourd'hui, c'est mieux encore. Toute la ville est entrée en représentation pour amuser... Qui? Ceci arrête le penseur effaré, comme disait Hugo avec simplicité. Le monde, à ce qu'assure les Védas, est une des cinquante-neuf comédies dont s'amuse indéfiniment l'Eternel. Est-ce pour amuser l'Eternel que toute la % ville est descendue dans la rue et y joue la grande représentation à cent actes divers et à deux millions de rôles ? Il est possible.

Il est plus probable que la grande troupe de Y Illustre- Théâtre joue devant elle-même et pour sa satisfaction personnelle. Elle est à la fois acteur et spectateur. Elle offre le phénomène psychologique du dédoublement. Elle fait comme Stendhal quand il se donnait le plaisir de jouer une scène d'amour aux pieds de Louason, comme il l'appelait, et de surveiller attentivement le bien rendu ou la faiblesse de sa petite scène. La foule joue la comédie de la comédie, comme les philosophes pensent la pensée de la pensée. « Que faites-vous ? demande un papa à ses bambins. — Nous jouons. — A quel jeu ? — Nous jouons à nous amuser. » Très profond. Trop grands déjà pour s'amuser spontanément, immédiatement, ils s'amusent à faire ceux qui s'amusent. Le grand jeu qu'on appelle l'art n'est pas autre chose. La foule d'aujourd'hui s'amuse à produire un amusement. Elle est à la fois artiste, matière d'art et dilettante. C'est très complet. Elle doit, en tout cas, être très occupée ; car il n'est faculté en elle qui ne soit en jeu »

Quant au solitaire qui, soit goût, soit nécessité, s'en détache, et regarde la scène du haut des quatrièmes loges de sa fenêtre, le spectacle a pour lui moins d'intérêt. La pièce est bonne, mais elle n'a plus rien d'imprévu. Ce n'est pas une première. C'est déjà une dixième, ou une douzième, je ne sais plus au juste. Il sait très bien comment cela commence et comment cela finit. Il n'a plus à prévoir la scène à faire. L'intérêt de curiosité languit au fond de son cœur. Je ne

vous ferai donc point un compte rendu de la pièce de ce soir.

J'aime mieux revenir en arrière, et en appeler à mes souvenirs; chercher ce qu'a donné au théâtre proprement dit, au théâtre en quatre murs, et sous le lustre, cet événement historique du 44 Juillet, dont on célèbre aujourd'hui le 99 e anniversaire. Il a très vivement secoué l'imagination de nos pères, en raison de la légende qui s'était formée autour de la vieille prison d'état de l'antique monarchie. Il a été chanté en vers et célébré en prose de mille façons différentes depuis André Chénier dans le Serment du Jeu de Paume et Camille Desmoulins dans tous les articles qu'il a écrits, jusqu'à ce préfet de 1879 qui célébrait avec ses administrés « le jour où la République fut fondée en France », ce qui prouve la nécessité de fortes études historiques.

Mais il n'a pas été extrêmement exploité par les auteurs dramatiques. On trouvera dans la très intéressante étude de M. Welchinger, le l'héâtre de la Révolution, la nomenclature, assez complète je crois, des pièces de théâtre qui doivent leur fond, ou leur origine, ou seulement quelque chose aux « grandes journées » révolutionnaires. Le nombre en est assez restreint. Trois ou quatre seulement se rapportent soit au 14 Juillet de la prise de la Bastille, soit au 14 Juillet de la Fédération. C'est assez peu. Cela montre très sensiblement combien les mouvements littéraires suivent, sans doute, mais suivent de loin, les mouve-

ments historiques. Pendant la Révolution, on a continué à jouer, surtout, d'une part, des tragédies à la Voltaire (les tragédies à la Voltaire, comme les fauteuils du même nom, sont des meubles à faciliter le sommeil) ; d'autre part, des idylles et bergeries florianesques. Entre temps et dans l'intervalle d'un Arbagaste à une Estelle, on chantait la Marseillaise (comme ce soir, précisément à l'heure où j'écris, on chante la Marseillaise aux Folies-Dramatiques, entre le troisième et le quatrième acte de Coquin de Printemps, ce qui ne laisse pas que d'être un peu étrange), et le patriotisme révolutionnaire était satisfait. Ses exigences, au théâtre du moins, n'étaient pas féroces. Cependant on assaisonnait quelquefois l'idylle d'un petit ragoût de guerre civile, comme dans la comédie intitulée les Deux gentilshommes ou le Patriotisme français qui est du 26 mars 1790, et qui est l'œuvre de Legrand de Soissons. La pièce, est à l'inverse du Comte dans le Caprice. Elle est mauvaise, mais elle n'est pas méchante. Le baron de Zenon ville a promis sa fille au marquis de Salignac (rien de Fénelon), malgré les opinions un peu réactionnaires de ce scélérat de marquis. Mais voilà que le sieur Louis Ferté, que je n'oserai pas, puisque je suis en 1790, appeler un paysan, mais que j'appellerai familièrement un « hôte laborieux des modestes hameaux » sauve M Ile de Zénonville des mains des brigands qui ravageaient tout dans la Calabre, ou ailleurs, et M. de Zénonville commence à être embarrassé ; car la re-

connaissance est un devoir pour une âme sensible. Au cours de la conversation, il apprend de plus que Louis Ferté est un des vainqueurs de la Bastille. Dès lors plus de délibération. Vainqueur de la Bastille est un titre de noblesse « à n'en pas vouloir d'autres » ; et M 1Ie Zélie de Zénonville appartiendra à Louis Ferté.

D'une main ils brisaient leurs fers De l'autre ils épousaient Zélie.

Ils n'avaient pas le temps de s'ennuyer.

Toute autre est la pièce de Pierre-Mathieu Parein, intitulée la Prise de la Bastille, fait historique en trois actes mêlé d'ariettes. Ici point de compromis entre une sensibilité fade et une mâle austérité. La seule conquête digne de cœurs bien placés, c'est la Bastille elle-même, et l'auteur ne sortira pas de là. La pièce est purement patriotique. Elle a, du reste, comme un simple bourgeois de Paris, son certificat de civisme, signé d'une vingtaine de personnages notables parmi lesquels je distingue Humbert, Maillard, Santerre, Hébert, etc. C'est une pièce qui peut affronter la barre de l'Assemblée nationale aussi bien que la rampe. Elle fut cependant, parce qu'elle exigeait trop de figuration et de décors, refusée par les acteurs du Théâtre-Italien, qui, de ce fait, furent poursuivis devant les tribunaux, à titre d'infâmes réacteurs. Ils étaient acteurs, tout simplement, et n'en cherchaient pas davantage.

Ce petit drame est une simple pièce de cirque. Au

premier acte nous sommes en place de Grève. La population s'amasse et s'excite en écoutant les orateurs. Un officier du régiment de la reine est le Camille Desmoulins de cet endroit là. Il parle le langage du temps, comme vous pouvez le prévoir, et brandit les abstractions avec véhémence. Ce sont les abstractions qui ont fait la Révolution française. Demandez à M. Taine : « Citoyens, les tours de la Bastille jusqu'ici habitées par l'innocence, la vertu et le génie, recèlent aussi des instruments de destruction (traduisez fusils)... Volons à la Bastille! » La foule répond : « Volons ! » naturellement ; et cela fait une ariette.

Sur quoi l'on annonce la prise des Invalides, et que déjà on combat autour de la Bastille. La foule répèle : « Volons ! » et ici il y a une scène pathétique. Une lutte généreuse s'établit entre un électeur qui se dispose à voler, et sa femme qui cherche à le retenir : « Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur... » — Précisément.

Je ne dissimulerai pas plus longtemps que la Camille de 1789, quoique aussi sensible que celle de Corneille, finit par s'élever à des conceptions bien plus héroïques que sa devancière, et en arrive à céder à l'éloquence entraînante de son époux : « Va te battre!... » — Précisément. Tout Corneille et tout Augier.

L'époux l'en récompense par des paroles d'une simplicité antique : « Femme courageuse ! Que vous

retracez bien le caractère de ces héroïnes de l'antiquité, de ces célèbres amazones qui mutilaient jusqu'à leurs charmes pour combattre et pour vaincre... (Ah ! c'est bien écrit !) Allez remplir les devoirs de la maternité, vous qui venez de vous acquitter de ceux de la citoyenne. » — Et voilà le premier acte.

Le second n'est pas moins beau. Il représente <r la Prise » elle-même, la foule autour du château, le pont-levis qui s'abaisse, les portes qu'on enfonce, les femmes qui traversent le théâtre emportant leurs enfants dans leurs bras. Le texte ici n'est rien. Tout l'effet eût été dans le bon arrangement du tableau. Il pouvait être très frappant.

Le troisième acte se passe dans l'intérieur même du château. Cet affreux De Launay est saisi, au moment même où il allait mettre le feu aux poudres et faire sauter la forteresse. On l'entraîne pour le mettre à mort. Je remarque que l'auteur , qui n'est pas malavisé, nonobstant son style, s'arrange de manière à éviter les scènes sanglantes et les relègue assez adroitement dans la coulisse. La délivrance des captifs forme naturellement le tableau final et les ariettes sentimales ont alors beau jeu.

Tl y a un autre Quatorze Juillet, celui-là dans le genre classique et oratoire qui est de ce Fabre d'Olivet, si étrange, sorte de fou apocalyptique et visionnaire, qui ne manquait pas de talent et dont on a tort de ne pas tenir compte quand on fait l'histoire du romantisme. Par son tour d'esprit de Ballanche épileptique,

par ses imitations ou adaptations de Byron, par ses poésies mystiques et ses rêveries « moyen-âgeuses », il en est peut-être un facteur important ; il en est à coup sûr un représentant bien curieux. Son Quatorze Juillet, qui fut représenté en juillet 1790, est cependant de peu d'intérêt. Il est tout optimiste , oratoire et extatique. Il nous donne pourtant une idée de ce révolutionnarisme royaliste assez répandu à cette date, qui ne voulait pas séparer l'amour des conquêtes de 89 de la fidélité au roi, et qui prétendait faire de la France, selon le mot un instant célèbre une « démocvatie royale. » Il y a dans le Quatorze Juillet un « toast au roi » très significatif à cet égard. Songez que la pièce a été représentée, et on peut dire par conséquent applaudie, les acteurs ne jouant jamais de pièces de circonstance qu'ils ne soient assurés du succès. Voici une partie de ce toast :

Grand roi ! des cœurs pervers, de lâches courtisans Voudraient d'un joug chéri nous peindre impatients.

Reviens de ton erreur. Vois ce peuple fidèle, Brûlant pour toi d'amour, pldin de crainte et de zèle Vois-le fier, mais soumis; volage, mais constant...

Hum ! oh ! Hegel !

Et vois dans ce transport l'effet du sentiment.

Brave Fabre d'Olivet ! C'est lui qui méritait l'églantine ! Cœur généreux, grand esprit synthétique qui inventait d'un coup, tout à la fois l'identité des contradictoires et la conjonction des centres !

Voilà pour le 14 juillet de la prise de la Bastille. Je ne trouve pas grand chose sur le 14 juillet de la Fédération. M. Welschinger n'a lu qu'une seule pièce sur ce sujet. Il y faudrait ajouter les cantates cornposées à propos de cet événement. Il doit y avoir aussi quelques à-propos dramatiques. Toujours est-il que voici tout ce que je connais. C'est la Famille patriote ou la Fédération, dont l'auteur (saluez, ou mettez votre bonnet rouge sur votre tête, selon vos opinions) n'est autre que Jean-Marie Collot-d'Herbois. CeCollotd'Herbois, Diderot de la Terreur et Greuze de la guillotine, est admirable pour le ragoût qu'il a toujours fait de la sensiblerie patriarcale de 1770 et des fureurs de 1793. Son théâtre est tout entier dans ces délicates combinaisons. Sa « Famille patriote » (voyez déjà le titre) en est un exemple très curieux.

Nous sommes au matin du jour même de la Fédération, 14 juillet 1790. M. Gaspard doit marier sa fille ce jour-là. Il se lève de bonne heure, au son des coups de canon qui annoncent la grande fête. Il fait beau. « Un grand soleil a fêté ce beau jour. » Il s'épanouit. Son domestique, ce bon Casimir, lui apporte son déjeuner. Il serre la loyale main de Casimir, et avec un sourire attendri et un clin-d'œil d'intelligence : « Cela va bien, mon ami? — Ah! monsieur!... » répond Casimir le regard au ciel, et l'émotion l'empêche d'en dire davantage. Quelle scène! Verss voces, comme disait Diderot.

Puis, c'est mademoiselle Gaspard qui fait son en-

trèe avec une double émotion, émotion hyménéenne et émotion patriotique. Son père la comprend. Il la regarde un instant en silence. Il la regarde, il la contemple : « Eh bien, Honorine ! Tu seras bien contente de dire : J'ai été mariée le 14 juillet, le jour de la grande Fédération ! »

Honorine, émue.

« — Ah! ciel!... »

Verse voces. Le mot devait être bien applaudi. Il est typique. Il est impossible d'être « plus du temps » que ce mot-là. Quand nous faisons des pièces révolutionnaires, nous, comme le Chevalier de Maison- Rouge, ce sont les tirades cornéliennes que nous cherchons à attraper, parce que ce que nous avons lu, ce sont les discours de l'Assemblée nationale ou de la Convention ; mais ce n'est pas tout à fait cela. L'auteur du temps sait mieux son affaire. C'est la sensiblerie révolutionnaire et non la crânerie révolutionnaire qu'il s'efforce de reproduire. Un rêve d'Arcadie républicaine est au fond de ces cervelles bourgeoises pour lesquelles il écrit. Il tâche à l'exprimer. Vertus familiales, bonheurs obscurs dans le sein du sentiment, mœurs pures et naïves dont doit rougir l'air empesté des cours, voilà de leurs pensées et de leur style. Tout cela leur a été longuement élaboré par les Rousseau, les Diderot, les Sedaine, les Fabre d'Eglantine et Collot-d'Herbois lui-même, ce dernier ayant été un auteur de drames touchants et ingénus très estimé de 1780 à 1790. Voilà ce qu'il s'agit de cha-

touiller et de satisfaire : c Tu seras bien contente de t'être mariée le jour de la Fédération ? — Ah ! ciel ! »

Là-dessus des messieurs divers, qui sont des délégués des départements à la grande fête de la Fédération, surviennent de côtés et d'autres, et entrent dans la vertueuse maison de M. Gaspard, pour féliciter la mariée du 14 juillet. Il y en a de tous les pays de France, pour marquer fortement l'unanimité du sentiment national. Il y a un Bordelais. Il y a un Normand. Il y a un Marseillais. Ils font des compliments à la mariée chacun selon son caractère. Les traits de mœurs locales et les tours d'esprit respectifs sont admirablement observés. Le Bordelais est galant et presque voluptueux : « Il est bien doux, dit-il, il est bien doux pour nous de voir mademoiselle partager nos sentiments. » Il a la langue dorée, le Girondin.

Le Normand s'incline et dit posément: « Cela prouve la justice de notre cause. » Il argumente, le Normand ; il cherche la preuve en toute chose, et remarquez qu'il la trouve tout de suite.

Le Marseillais est attique. C'est lui qui trouve la formule définitive, la formule esthétique : « Oui, notre cause ! Elle doit triompher sous les auspices de la beauté. » Ces bouquets à Chloris révolutionnaire sont bien curieux. Ils sont signés Coliot-d'Herbois. Cela n'étonne qu'au premier abord. On se rappelle qu'on en a de Robespierre qui sont du dernier galant, du dernier tendre et le fin du fin.

Il n'y a guère dans la Famille patriote que ce pre-

mier acte qui compte véritablement. Le second n'est presque qu'un récit. C'est Casimir, le vertueux Casimir, qui raconte la fête de la Fédération dans tous ses détails, avec des réflexions pleines de sentiment. Cette description et l'attendrissement général qu'elle inspire finit par ébranler le cœur d'un vieil aristocrate, que la grâce enfin touche, et qui se convertit, comme Félix. Il s'écrie : ce Je suis désabusé !» et il chante avec entrain le Ça ira ! — Mon Dieu , oui, ça devait aller ; ça allait même déjà assez bien.

Et voilà toute l'histoire du 14 Juillet ou des deux quatorze juillet au théâtre. Elle est assez courte. La littérature dramatique révolutionnaire proprement dite, ne va pas très loin. Elle est vraiment pauvre, même au point de vue de la quantité. Depuis, la Bastille a servi énormément aux dramaturges ; mais non pas la prise de la Bastille. Il n'est guère de drame, parmi tous ceux que j'ai contemplés dans mon enfance avec émotion, sans en comprendre suffisamment peutêtre les beautés, où je n'ai entendu parler de la Bastille. Cette Bastille me hantait dans mes rêves. Je la voyais très distinctement et très formidablement, comme les choses dont on ne sait pas comment elles sont faites. Quand on demande à un petit parisien ce que c'est que la Bastille il sait très bien vous répondre tout de suite que c'est une grande place où il y a des phares, une colonne et un nombre extraordinaire d'omnibus. Mes notions étaient plus historiques . Je me représentais très bien la Bastille comme un grand

cabinet noir où l'on faisait des pensums et d'où l'on s'évadait par une corde après trente-cinq ans de captivité ; et vous voyez bien que c'était cela très exactement. Les drames du temps de Voltaire enseignaient la morale, et les drames de 1850 enseignent l'histoire, avec le même succès. Le théâtre est une école. C'est l'école buissonnière des grands enfants.

Elle en avait vu pourtant des drames, cette vieille forteresse morose. Elle avait même vu de jolies comédies, et' je regrette qu'on n'en ait pas fait une avec l'amusante anecdote que M. Hugues Leroux a trouvée l'autre jour dans les archives, enfin classées, du célèbre Château-fort. Vous connaissez cette prétendue bretonne qui signait « Mademoiselle Malcrais de la Vigne », dans le Mercure, et qui n'était autre que le sieur Desforges-Maillard. Ses poésies firent fureur. Sur les seules grâces de son esprit, tout le peuple des rimeurs devint éperdûment amoureux d'elle. On lui envoya, par le Mercure, mille déclarations alexandrines en alexandrins, et il y répondit par d'aimables protestations de pudeur alarmée, en vers plus ou moins libres. Jamais le Mercure n'avait mieux justifié son nom. Voltaire , lui-même , ne dédaigna point de soupirer à l'unisson. Il envoya son air de flûte avec V Histoire de Charles XII:

Toi dont la voix brillante a volé sur nos rives, Toi qui tiens dans Paris nos muses attentives, Qui sait si bien associer Et la science et Fart de plaire,

Et les talents de Deshoulière Et les études de Dacier

Charles fut seulement l'objet de mes travaux ; Henri-Quatre fut mon héros ; Et tu seras mon héroïne.

L'héroïne, à cette fois, en eut assez. Elle comprit que, du moment que Voltaire lui-même y était venu, c'était le moment de cesser le jeu. Elle, je veux, dire il, se déclara sous son nom véritable. Du reste, quand on sut que c'était un homme, on ne lui trouva plus de talent. Il y a des illusions nécessaires.

Eh bien, l'histoire de Desforges-Maillard, qui n'a rien de mélancolique, a eu son pendant, ou plutôt son imitation sous les voûtes sombres de la Bastille. Allègre y était enfermé en même temps que La Beaumelle, je ne sais pour quel méfait, y gémissait sur la paille humide. La Beaumelle était mystificateur de premier ordre, aussi bien à la ville, et à la Bastille, à ce qu'il paraît, que dans ses écrits. Les prisonniers avaient trouvé le moyen de correspondre entre eux en déposant leurs lettres sous une pierre descellée d'un recoin de la chapelle; La Beaumelle se fit passer, dans ses billets furtifs, pour une femme, et entra en coquetterie réglée avec Allègre par l'intermédiaire de cette boîte aux lettres tumulaire. Allègre prit feu de tout son cœur. Il joua l'amoureux pour se distraire, puis le devint sérieusement, comme il arrive assez

souvent. Ce que j'écris n'est que pour prouver que la Bastille ressemblait au reste du monde.

La Beaumelle insista, fit tout un roman. Lequel, je ne sais, mais je le vois d'ici. Une princesse enfermée par un mari jaloux et persécuteur, n'ayant d'espoir qu'en cet aimable Allègre, aussi malheureux qu'elle : « Et l'amour dans notre âme est un fruit du malheur. » La chose finit par se découvrir, les lettres de cette petite folle de Beaumelle ayant été découvertes dans une. perquisition, et la vérité sur sa conquête ayant été révélée du même coup à Allègre.

La comédie est toute faite, et au temps ou l'on aimait ce genre, longtemps florissant, de la « comédie anecdotique » on n'eût pas manqué de l'écrire. On eût seulement poussé les choses un peu plus loin, en mêlant à La Beaumelle un peu de Latude. Les deux ce amoureux » projettent une évasion et la combinent patiemment en s'excitant l'un et l'autre, l'un par l'impatience de mener à bout son dessin amoureux, l'autre par le désir de pousser sa mystification jusqu'au sublime. Ils finissent par se rencontrer tous les deux sur une échelle de cordes, que l'un, du moins, prend pour celle de Roméo. « C'est vous ! — C'est moi ! — Quelle astuce ! elle a pris des habits d'homme! Quelle prudence ! Elle déguise sa voix !» On les pince dans la quatrième enceinte. Fallots. Lumière. Désillusion. « Vous n'êtes que La Beaumelle ! — Il paraît. — Et c'est pour un journaliste que j'ai risqué de me faire fusiller ! En voilà une surprise de l'amour ! »

La Beaumelle aurait répondu sans doute : .

Tout doux, tout beau ! Notre erreur que tu blâmes Nous consola de cent tourments soufferts.

Trois mois entiers ensemble nous rêvâmes, Tous deux trois mois avons « béni nos fers ». Tous deux trois mois sous ces murailles grises Avons, prenant des airs mystérieux, Beaucoup écrit, dit beaucoup de sottises :

Deux vrais amants n'auraient jamais fait mieux.

La Bastille a inspiré beaucoup de choses, dans le genre déclamatoire et dans les genres avoisinants. Il y a encore quelque chose à en tirer.

Comédie Française. — Reprise d' Œdipe-Roi, traduction. Jules Lacroix.

23 juillet 1888.

Les chroniqueurs ont de ces bonnes fortunes. Ils sont quelquefois bien placés au théâtre. Par exemple ils sont juste derrière une femme charmante et, par suite, sont doucement condamnés, pendant toute une soirée, à ne rien pouvoir contempler que la plume noire d'un chapeau. C'est un délice. D'autrefois ils sont à côté de gens qui causent de leurs petites aîfaires, et cela est instructif. D'autres fois encore ils sont auprès de gens qui leur font d'avance leur article, et cela est avantageux ; et c'est précisément ce qui m'est arrivé mercredi dernier. J'avais trois voisins qui, tous les trois, m'ont confié leurs impressioas avec abondance. Et leurs impressions étaient diverses ; et elles étaient même contraires ; et cela faisait mieux qu'un article ; cela en faisait trois, que jç n'ai qu'à copier, à cette heure ; car j'écrivais dans mon chapeau, comme un intervieillissant. C'est une profession nouvelle, très répandue dans le monde.

Mon voisin de droite était de l'école de Diderot, mon voisin de gauche était de l'école de Marmontel et mon voisin a posteriori m'a paru être de l'école de Winckelman. Oh, c'est une société choisie, au Théâtre- Français. Et mon voisin de l'école de Winckelmann, qui, du reste, me semblait être un peu teinté de wagnérisme, me disait :

« Des artistes ! ces Grecs, rien que des artistes ! Admirablement compris, d'ailleurs, par l'administration et le directeur de la scène de la Comédie-Française. Voyez-vous pas qu'une tragédie grecque, c'est tout simplement un opéra ? Mais regardez-moi cette manière de poser le drame. Une foule en prières et en larmes, des suppliants et suppliantes en belles attitudes mornes et prostrées, des rameaux verts aux mains, implorant à la fois le redoutable temple d'Apollon qui est là, au fond , et le mystérieux palais d'Œdipe, déchiffreur d'énigmes, qui est là, à droite. Et sur ce haut péristyle, dominant toute la foule et faisant soudain pyramider le tableau, Œdipe va paraître, appuyé sur Jocaste, en une belle pose sculpturale. Et les chants de deuil vont s'élever, et s'élever aussi, pour aller se perdre dans les profondeurs de la scène, jusqu'aux extrémités de la ville, la belle voix musicale d'Œdipe, le charmeur de monstres ; et tout cela est un concert de belles postures, de beaux groupes et de belles voix harmonieuses.

Et remarquez les couleurs variées des costumes, robes déjeunes filles, de vieillards, de roi, de reine,

d'esclaves. Et remarquez l'encadrement architectural, le temple, le palais, l'autel, les lignes sévères, nobles et hardies des colonnes et des frontons. Et songez, s'il vous plait, que chez les vrais Grecs, ces colonnes, ces frontons, étaient peints de couleurs éclatantes et envoyaient dans le ciel la fanfare vibrante de leurs dorures.

Et ne croyez point que je ne parle que de l'exposition. Toute la pièce est faite pour faire évoluer devant nos yeux des tableaux, des groupes, peinture ou sculpture, comme vous voudrez. Une tragédie grecque est le déroulement d'un bas relief au son d'une belle musique. Œdipe et son peuple suppliant, voilà un tableau ; — Œdipe fier et hautain et Créon, en voilà un autre; — Œdipe anxieux et Jocaste; — Œdipe aveugle et écrasé par la fatalité ; — Œdipe entre ses deux filles et pleurant sur elles, — Œdipe prenant le chemin de l'éternel exil le bâton de vagabond à la main et essayant son chemin douloureux ; j±£~ en voilà dix autres. Ce qu'il y a là dedans c'est \ï$* f P e i n * ure > architecture , sculpture , chorégraphie , musique, chant et poésie. C'est un concert harmonieux de tous les arts au sein d'un seul art. C'est l'opéra sublime inventé par Eschyle, développé par Sophocle, affaibli par Euripide, déjà mal compris par Aristote, et auquel les modernes, je n'ai pas besoin de le dire, n'ont rien entendu du tout.

Et tout cela ressemble à une tragédie, à un drame, à une tragicomédie, ou même un opéra moderne, si

nous exceptons Wagner, ainsi qu'il sied, comme Homère ressemble à la Henriade.

Ainsi parla mon voisin de par derrière, dans mon épaule, qui ne se haussa nullement pour l'entendre, ni pour l'avoir entendu.

Et mon voisin de l'école de Diderot me fit entendre ces paroles ailées :

« Quand je songe que Voltaire, à l'exemple de d'Aubignac , qui ne fut nullement contredit sur ce point par Corneille, quand je songe que tous les critiques dramatiques français ont mis le fond du drame dans l'intérêt de curiosité ! Savoir ce qui arrivera, une situation étant donnée, voilà le plaisir qu'on vient chercher au théâtre ! « L'incertitude de l'événement » , voilà « l'âme de la tragédie » , et ce sont propres paroles d'Aubignac et, à très peu près, propres paroles de Corneille ! Ce sont là gens qui n'avaient pas lu une tragédie grecque de leur vie. Si c'est en cela que consiste le drame, il faut CDnfesser que les Grecs n'ont pas été dramatistes pour une drachme. Et, de fait, ils ne l'ont été nullement dans le sens où nous l'entendons. Voyez-moi ce drame, comme il est m,al fait, selon les règles de la dramaturgie moderne ! Il s'agit de savoir pourquoi la peste ravage Thèbes. Tirésias le sait : il sait que c'est parce qu'Œdipe a jadis, sans le savoir, assassiné son père. Il le sait,. et il le dit ; il le dit tout de suite, formellement, entièrement, sans rien réserver. Quelle faute !

D'abord il eût été utile non seulement qu'Œd'pe

jusqu'à la fin, mais que nous, jusqu'à un certain moment , nous fussions dans l'incertitude sur le fameux secret.

Dans toute pièce fondée sur un secret à découvrir c'est une marche toute tracée, dont jamais dramatiste moderne n'aura la sottise de se départir. S'il est maladroit de n'éclairer le spectateur sur le mystère en question qu'à la fin de la pièce, et aussi tard que le principal intéressé, il est non moins maladroit de nous illuminer tout de suite. Il faut nous laisser chercher quelque temps, et c'est un premier plaisir ; puis nous renseigner peu à peu, et ensuite faire chercher l'intéressé devant nos yeux, ce qui est un second plaisir, très élevé, et analogue à celui de Colin-Maillard. Ainsi se distribue, se gradue et se compose une pièce bien f^ite. Voilà le grand art de nos modernes. Tirésias l'ignore. Il dit tout, tout de go, et tout à trac. Il ne sait pas son métier.

Remarquez de plus que ce Tirésias paraît au commencement de la pièce, et ne reparaît plus. Est-ce assez enfantin ? Les apprentis dramatiques chez nous savent qu'un personnage important qui apparaît dans l'exposition doit apparaître dans le dénouemept. C'est élémentaire. Et précisément ce que je dis maintenant s'accorde avec ce que je disais tout à l'heure. Il fallait que Tirésias ménageât sa confidence, n'en donnât que la moitié, juste assez pour mettre Œdipe en fureur, et nous en défiance ; puis, vers le milieu de la pièce, reparût avec un bon confident, et fît pour nous la

révélation tout entière ; puis qu'enfin, au dénouement, après qu'Œdipe aurait poursuivi son enquête auprès de tous les bergers de la Béotie, Tirésias fût rappelé par Œdipe, qui le supplierait, cette fois, de dire la vérité tout entière. Hein ! En voilà un revirement t •Cet Œdipe qui a insulté Tirésias au premier acte et qui, au dernier, le conjure, dans les larmes et le tremblement et l'angoisse ! Quel revirement ! Voilà ce qui s'appelle une pièce bien taite ! Ne doutez point que Voltaire ne l'eût faite ainsi. C'est qu'il avait le grand art. Les Grecs ne l'avaient point.

Et ils avaient fièrement raison. Es n'étaient point des dramatistes. Us étaient des poètes philosophes et philosophiquement élégiaques. La souffrance humaine et la pitié pour la souffrance humaine, voilà tout leur art. Nous montrer des malheureux, les faire pleurer et gémir , et nous faire sur eux gémir et pleurer, voilà toute leur affaire, et de l'intrigue bien menée et des ficelles dramatiques, ils s'en soucient comme (le cela. Je voudrais bien savoir quelle est l'intrigue de Prométhée, et des Suppliantes, et des Danaïdes, et A'Hippolyte (une Phèdre où Phèdre est morte au second acte! ) et d' Œdipe à Colone. Oui, Yaction d'Œdipe à Colone qu'on me la montrât, je voudrais voir cela. Ces tragédies, ce sont des chants de deuil sur les malheurs de l'humanité, de longs trènes gémissants, dont, de temps en temps, un léger incident vient comme renouveler le motif épuisé, rien autre chose ; et d'Eschyle à Euripide* il y a, si l'on veut,

quelques petites différences à cet égard, mais bien négligeables, allez, bien insensibles, et, par comparaison avec notre drame moderne, nulles.

Cet Œdipe-Roi lui-même, mais voyez donc que dès qu' Œdipe sait son malheur et se crève les yeux, au point de vue moderne, c'est fini, absolument fini. La catastrophe s'est produite. Est-ce que l'auteur croit que c'est fini, lui? Est-ce qu'il va cesser le jeu, ou, tout au moins se hâter? C'est précisément maintenant qu'il ne se presse plus du tout. C'est maintenant qu'il insiste et qu'il s'espace. On dirait qu'il se sent débarrassé de l'action et qu'il en est plus à l'aise. Les adieux d'Œdipe à ses amis, à ses filles, son testament à Créon, ses gémissements sur lui-même, son lent départ, si beau, la plus belle chose de l'antiquité, tout cela matériellement, à compter les lignes, comme font les journalistes, c'est le quart au moins de tout l'ouvrage. Et à la fin ! Est-ce preuve assez nette, signe assez éclatant que ce n'est pas le reste à quoi Sophocle s'intéressait le plus? Je le crois bien. Ce hors-d'œuvre final (car pour vous, n'est-ce pas, c'est un horsd'œuvre) ce hors-d'œuvre final, pour lui, c'est la pièce même. Le reste n'en est que la préparation. Le malheur d'Œdipe, l'écrasement d'Œdipe sous le malheur, voilà pour lui le drame. Ce malheur, il gronde sourdement dans les premiers épisodes, rampe autour de sa proie, presse et précipite ses approches, puis s'abat sur sa victime : c'est à partir du moment où la victime est abattue que le poète s'étale, se donne toute

son ampleur et tout son déploiement, déroule pleinement son trène lugubre. Au point de vue « dramatique », comme nous l'entendons, ça n'a pas le sens commun. L'intérêt de curiosité est satisfait ; nous devrions nous en aller. Aussi voyez comme ces Français de 1888 en ont envie ! S'ennuient-ils assez pendant cette dernière demi-heure ! Non, mais, regardezles , s'ennuient-ils assez ! Trouvent-ils assez cela « traînant » ? Traînant, c'est leur mot. Il est traînant, ce cinquième acte. — Sophocle se moque d'eux. Il ne sait pas ce que c'est qu'un cinquième acte, lui, et il a bien raison.

Il est d'un pays où une tragédie n'est « pas une œuvre de mécanique, mais une magnifique élégie philosophique. Ce qu'il a à démontrer, c'est Œdipe pétri et déformé par le malheur et criant sous lui ; ce qu'il a à nous dire, et il nous le dira, malgré les Parisiens qui prennent leur chapeau, et décidément n'en peuvent plus, c'est : « Ne disons jamais d'un homme qu'il est heureux avant qu'il soit mort. »

Ainsi parla le monsieur de l'école de Diderot.

Et l'homme de l'école de Marmontel, à son tour, me tint ces propos :

« Cet Œdipe-Roi, c'est tout comme une tragédie de Voltaire. C'est un mélodrame. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et ce qui prouve assez que nos admirables règles sur V action dans le poème dramatique sont la vérité même, c'est qu'elles sont éternelles. Intrigue, péripéties, reconnaissances, incer-

titude sur l'événement, mystère longtemps cherché, longtemps soupçonné, tout à coup découvert, intérêt de curiosité, en un mot, savamment ménagé, savamment excité, savamment satisfait, il n'y a jamais eu autre chose dans une tragédie ou dans un drame, et le chef-d'œuvre de la tragédie grecque, Œdipe-Roi, n'est qu'un mélodrame mieux fait qu'un autre. Un « secret plein d'horreur », voilà le tond à* Œdipe- Roi comme de la première Marie-Jeanne venue. Des « méprises » en quantités innombrables, en voilà la matière. Des crimes et forfaits épouvantables, en voilà le ragoût. Une progression dans la terreur et dans l'effroi jusqu'au dénouement, par péripéties et reconnaissances , en voilà la disposition. Une colossale invraisemblance, que l'auteur nous fait accepter grâce à son admirable talent, ou tout simplement à notre immense bonne volonté, en voilà le caractère. Mélodrame, simple mélodrame.

« Un homme prend pour son père et sa mère des gens qui ne lui sont de rien. Première méprise, assez incroyable ; mais c'est pour nous amener à une belle situation inextricable ; et il faut savoir faire quelques sacrifices à son plaisir. Cet homme fuit son père et sa mère putatifs pour ne pas les tuer, parce qu'un oracle lui prédit qu'il doit être assassin de son père et époux de sa mère ; et, bien entendu, le premier homme qu'il rencontre sur son chemin c'est son vrai père qu'il ne connaît pas, et qu'il tue sans le connaître. Seconde méprise, seconde donnée extraordinaire ; mais quand

nous serons au bout des préparations vous verrez quelle situation superbe ! — Cet homme encore arrive aux portes d'une ville, et cette ville est précisément celle où règne encore sa vraie mère. Est-ce assez ingénieux ! Et, comme il faut qu'il épouse sa mère, pour que nous arrivions à la fameuse situation, nous supposerons qu'il sauve la ville, en un tour de main, d'un grand malheur, ce qui permettra qu'il épouse la reine sans qu'on lui demande son histoire et son état civil. Ainsi, dans les Misérables, comme il faut que Jean Valjean devienne l'honorable M. Madeleine, Jean Valjean arrivera à X... sur Somme le jour même où la ville brûlera, et il se signalera dans l'incendie de telle sorte qu'on ne songe pas le lendemain à lui demander ses papiers. Voilà l'essence même du mélodrame. Il nous demande d'abord que nous ajoutions foi à un concours de circonstances monstrueusement extraordinaires, moyennant quoi il nous met en face d'une situation étonnante, formidable et abominable, qu'il dénouera ingénieusement devant nos yeux.

« Et il nous fera ainsi goûter le plus vif, le plus piquant, le plus pénétrant des plaisirs, celui qui consiste à se dire pendant trois heures : « Comment sortirons-nous de là ? » On n'a rien inventé de plus charmant. C'est le régal des sociétés civilisées. Voyez en effet, moyennant les cinq ou six actes de foi préalables que vous avez faits, comme maintenant vous vous amusez ! Vous dites à Œdipe : « Ah ! mon gaillard, tu te crois en sécurité et au faîte du bonheur et

de la gloire. Tu ne sais pas ce qui t'attend. Ton peuple souffre, et, d'après les idées de ton temps, cela est un signe qu'il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. Il y a un cheveu. Tu cherches le cheveu. Va, va, mon bon, tu vas voir. Quelqu'un te dit : « Celui qui souille la ville, c'est toi. » Tu t'inquiètes. Va, va !... Tu soupçonnes un mystère dans ta vie. Tu cherches. Tu entrevois. Va, va, tu brûles ! Tu te rassures ! Imbécile ! Tu es sur une fausse piste. Ah ! ah ! jusqu'où va-t-elle te mener, cette piste-là ?... Très intéressant. Crac ! Nouvel indice qui ramène Œdipe tout près de la vérité. Tu brûles ! Tu brûles ! Coup de théâtre enfin. La vérité arrive tout entière sous la figure de ce berger, qu'on nous a promis et fait attendre. Tout le public s'écrie : « Le berger ! Voyezvous le berger ? Voilà l'heure du berger ! » C'est fini, la devinette est devinée.

« Cet auteur est très fort. Il a mis son Œdipe dans un étau laborieusement construit, puis il a donné un tour de vis, puis deux, puis un en sens contraire, puis un dans le premier sens, puis un en sens contraire, puis, coup sur coup, trois dans le sens de l'étranglement, et voilà Œdipe étranglé. C'est palpitant. Nous nous sommes dit pendant deux heures : « Devinera, devinera pas ! Sera étranglé ; le sera pas; » va l'être ; pas encore ; il l'est. Ah ! Filons ! Et le théâtre, depuis Périclès jusqu'à Sadi Carnot, ce n'a jamais été autre chose. »

Ils ont tous trois raison. Il y a dans Œdipe-Roi une tragédie artistique, une tragédie philosophique, et un mélodrame. Il y a un intérêt de contemplation, un intérêt de méditation et de pitié, un intérêt de curiosité. Il y a de quoi régaler un peuple d'artistes, un peuple de penseurs et un petit peuple. Seulement ces différents publics ne s'amuseront pas au même moment. L'artiste contemplateur poussera un cri d'admiration surtout au début et à la fin . Le drame proprement dit le gênera un peu vers le milieu. Le méditatif qui aime à pleurer sur les misères humaines, devra un peu attendre le merveilleux « cinquième acte » si je puis m'exprimer ainsi. Il est vrai qu'une fois là il pourra savourer le plus magnifique poème de douleurs qui ait jamais été chanté par les hommes. Enfin le monsieur qui vient pour « savoir comment on sortira de là » aura de bons moments, mais il pourra ne pas venir de bonne heure et « sortir de là », lui aussi, avant la fin. Le mélodrame dans Œdipe-Roi est tout ramassé dans ce qui serait chez nous le troisième et le quatrième acte, et un théoricien genre Voltaire dirait d' Œdipe: « Deux actes d'exposition, — un dernier de hors d'œuvre. »

C'est bien pour cela que tous les faiseurs à' Œdipe modernes, depuis Corneille jusqu'à Voltaire, ont surchargé Y action d'Œdipe d'éléments nouveaux et plus ou moins étrangers.

Et puis, faisons bien attention. Mes trois interlocuteurs ont raison, et je ne leur ai donné la parole qu'à

cause de cela. Mais il ne faudrait pas que le dernier généralisât sa doctrine, quelque juste qu'elle puisse être. Il a raison ; mais il n'aurait pas raison pour tout le théâtre des Grecs. Il n'a presque raison que pour le seul Œdipe-Roi. Il «faut bien reconnaître, quoi qu'il en coûte à notre amour-propre, que les Grecs n'ont point eu le goût du mélodrame, et que l'intérêt de curiosité, et que l'intrigue bien faite, sont choses qu'ils semblent avoir profondément méprisées. Il n'y a guère qu' Œdipe-Roi dans leur théâtre, qui en porte des marques bien incontestables. Nous en concluons : « C'est leur chef-d'œuvre ! » Ce n'est pas très sûr. Nous avons peu de renseignements là-dessus, je le sais ; mais du peu que nous en avons il semble bien qu'on doive induire que Y Œdipe-Roi n'a nullement été la pièce de Sophocle la plus admirée des Athéniens. Ce serait plutôt Antigone,. ce qui donnerait raison à mon second interlocuteur, ou Œdipe à Colone, ce qui donnerait raison aux deux premiers i et pas du tout au troisième. Je défie bien qu'on intéresse un public moderne avec Œdipe à Colone.

Non, les pièces d'intrigue, les Grecs ne paraissent pas avoir eu pour elles un culte bien persévérant. — C'est qu'ils ne savaient pas les faire, et que nous sommes plus fort qu'eux, disent tous les théoriciens dramatiques du dix-huitième siècle. — Non , puisqu'ils avaient fait Œdipe-Roi, et que la vérité dramatique, pour parler comme vous, une fois trouvée, ils ne s ? y sont pas tenus. Non, puisque Sophocle, après avoir

fait Œdipe-Roi, après avoir enfin trouvé la vraie formule dramatique, après avoir fait un drame où il y a de l'action, écrit Œdipe à Colonne, où il n'y en a pas. Non, puisque, après Sophocle, Euripide arrive, qui ne met pas plus d'action et d'intrigue serrée dans ses pièces que Sophocle n'en avait mis, qui dédaigne l'intérêt de curiosité jusqu'à ne laisser aucune incertitude sur l'événement, et jusqu'à nous dire bravement, d'avance, dans un prologue, tout ce qui se passera dans sa pièce. Voilà, pourtant, des preuves.

Je sais bien qu'il y a Aristote. Je n'ignore pas Aristote. Je sais bien qu'Aristote n'a pas fait autre chose, dans sa Poétique, que la théorie de la pièce d'intrigue, à péripéties et reconnaissances, la doctrine de l'intérêt de curiosité, et le canon du mélodrame. On croirait toujours, à le parcourir, lire un théoricien dramatique du dix-huitième siècle. Il pense comme nous, tout à fait. Le goût que les Français, depuis Scaliger, ont pour lui, n'a pas d'autre cause. Je l'ai appelé quelque part « le premier en dale des critiques dramatiques français. » Ce qu'on m'a gouaille pour avoir dit cela ! Inutile d'ajouter que cela n'a fait que me confirmer dans ma créance. Vous connaissez l'effet ordinaire des discussions. L'homme n'est qu'orgueil et entêtement.

Il y a donc Aristote, qui, tout critique français qu'il puisse être, est grec tout de même, et dont il faut tenir compte. Or, il n'a, certes, vu dans la tragédie qu'un mélodrame, et le vieux Patin reconnaissait qu'il

y a très peu des pièces grecques que nous connaissons qui trouvassent grâce devant les règles rigoureuses de ce législateur de la scène. Et c'est précisément comme l'œil fixé sur Œdipe-Roi , et y revenant toujours, qu'Aristote trace ces règles si sévères, si sèches, et, disons-le, si parfaitement étrangères à tout senti" ment poétique. A quoi cela tient-il ?

A ceci sans doute qu'Aristote et Sophocle, et Euripide, ne sont pas du même temps, et que nous avons le théâtre du temps de Sophocle et Euripide, et que nous n'avons pas le théâtre du temps d'Aristote. Dès lors, on peut supposer qu'Aristote traçait ses règles d'après les habitudes du théâtre de son temps, en remontant, du reste, pour donner à ces règles de l'autorité, jusqu'à ceux des drames du beau siècle classique qui ressemblaient le plus aux poèmes dramatiques qui se jouaient devant lui, et, en particulier^ citant et invoquant d'une révérence particulière Œdipe-Roi, — Gela peut tenir encore à ce que nous sommes bien loin de posséder tout le théâtre grec même de la grande époque. De la trentaine de tragédies grecques que nous avons sous les yeux, il n'en est peut-être pas trois, il n'en est peut-être pas deux qui soient dramatiques, au sens moderne du mot. Mais il pouvait y en avoir de telles parmi celles que nous avons perdues, et le goût particulier d'Aristote étant pour celles-ci, il a pu en tirer toute sa théorie dramatique, toujours en mettant au milieu d'elles, à la i lace d'honneur, et visant toujours Œdipe-Roi. —

Et cette supposition ramenant à croire que les Grecs ont tout inventé, et jusqu'à ce qui paraît le plus étranger à ce que nous connaissons de leurs goûts, elle est excellemment pour me plaire , et j'y donne les mains avec complaisance.

Toujours est-il qu 9 Œdipe-Roi , de quoi qu'il soit le type et par quelque bout qu'on le prenne, est une belle chose. J'aurais peut-être aussi bien fait de n'en dire que cela.

Il a été merveilleusement encadré et réglé, et il a été très bien joué: M. Mounet-Sully y a été presque constamment admirable. Il était peut-être un peu fatigué vers la fin. Ce rôle, qui est la pièce tout entière, est écrasant. Mais il a été d'une noblesse incomparable d'attitudes et d'une puissance extraordinaire d'émotion. Simple avec cela, et sobre. Il donne la sensation du sublime. C'est une fête artistique que de le regarder et de l'entendre. Il n'y a rien de grand au monde comme le meurtre de Laïus raconté par lui.

Auprès de lui on a remarqué encore M. Maubant, bien noble et mystérieux sous les voiles blancs du grand prêtre. Une vision antique. M. Sylvain a très fortement et savamment dit la mort de Jocaste. Les deux jeunes filles thébaines qui chantent des stances sur les malheurs de leurs pays, sont gracieuses et bien disantes. Œdipe-Roi est un spectacle qui fait un très grand, un immense honneur à la Comédie- Française. Il n'y a qu'elle en Europe pour nous donner cela.

Opéra-Comique (Théâtre des Nations). — Le Sommeil de Danton, drame en cinq actes en vers, de M. Clovis Hugues.

2 août 1888.

Mon Dieu, ne parlons pas trop de vérité historique, si vous voulez bien. Il me semble bien, à vrai dire, que ce Danton n'était guère un homme dont on pût faire un « personnage sympathique ». Il me semble bien qu'il s'est jeté dans la révolution comme un sanglier dans un fourré. Il me semble bien qu'une forte animalité dominait en cette nature puissante et en faisait le caractère distinctif et l'originalité. Il me semble bien que chez Danton , à tout prendre, les idées étaient dominées par les passions , et les passions par les appétits. Il me semble bien qu'il n'y a jamais eu ni parti dantonien, ni surtout d'idée dantonienne ; mais qu'il y a eu surtout des aventures dantoniennes retentissantes. Il me semble bien qu'il y a, même au point de vue de la probité vulgaire, des choses dans la vie de Danton qui ont terriblement besoin d'être expliquées. Il me semble bien que,

toutes explications données, il reste toujours que Danton était vraiment pauvre en 1789 et presque riche, au moins presque riche, en 1793, et qu'en tous cas c'est une rencontre malheureuse, 1792 n'étant pas un moment bien choisi pour sortir de la pauvreté. Il me semble bien que, même après que l'ange de la complaisance historique a passé par là, Danton reste le Cyclope de la Révolution, en cela surtout qu'il est louche.

Mais, vraiment, qu'importe ? La vérité historique n'aurait le droit de s'imposer à la littérature que si, par provision, elle existait. C'est une condition préalable qu'il n'est pas indiscret d'exiger. Or, ô vérité historique, « je crois bien, entre nous, que vous n'existez pas ». Tout ce que je présentais tout à l'heure très timidement, comme résultats acquis, est parfaitement contesté par des historiens très sérieux. La probité, la vertu, l'innocence et le désintéressement, mais là, absolu, de Danton, sont choses que l'on affirme avec documents, et que, ma foi, on n'est pas trop loin de prouver. J'ai lu des livres petits et gros, en ce sens, qui m'ont fait impression, je dois l'avouer, et contre lesquels je n'avais guère que la fameuse objection : « Qui veut trop prouver ne prouve rien » , laquelle n'est pas très sérieuse.

Qui sait après tout? C'est peut-être « le pur Mirabeau », et « l'incorruptible Danton » qu'il faut dire. Les contemporains se trompent si souvent sur les hommes I

Il est vrai que d'autres historiens surviennent, qui ont travaillé ferme aussi, qui ont compulsé et collationné, qui ont soulevé une poussière considérable et qui arrivent à une conclusion absolument opposée à la précédente. C'est pour cela que je répète : Vérité historique, que nous veux-tu ? — Que les historiens te recherchent? D'accord. — Que les poètes te soient fidèles ? Non, c'est trop demander. Tâche d'abord de donner l'exemple en étant fidèle à toi-même.

Mais s'il y a deux ou trois Dantons historiques aussi dissemblables les uns des autres que les historiens qui les burinent, il y a un Danton légendaire, qui habite les imaginations françaises et qui, lui, subsiste et dure, ne subit pas les variations de température de l'érudition, et reste assez semblable à lui-même, par la raison que c'est la réalité documentaire qui change, et que le Danton légendaire n'a peut-être pas un seul élément qui soit pris dans la réalité.

De même que les Français d'instruction légendaire se représentent Robespierre comme un être silencieux, morne, ne connaissant de la langue que le mot « guillotine », et montant une ânesse qui était constamment ivre ; de même, ou à peu près, on s'est fait de Danton l'idée d'une sorte de centaure révolutionnaire, mi-partie violent et brutal, mi-partie noble, généreux et romanesque. Des fureurs enragées, des abîmes de tendresse, des emportements de colère foudroyante et d'éloquence torrentueuse, des apaisements délicieux et d'adorables enfantillages ; démon du Fo-

rum, ange du foyer ; lion de la tribune, mouton de la maison domestique ; Hercule que désarme Omphale , Samson que rase Dalila.

Et ce héros, un peu grotesque, à tout prendre, avec du sang aux mains, une flamme dans l'œil, un grondement dans le larynx et une bergerie dans le cœur, ce héros essentiellement rococo, où les Français se sont mis eux-mêmes , avec les attaques d'épilepsie qu'ils ont quand ils parlent politique, et les roucoulements de troubadour qui leur remontent du cœur quand ils voient passer une Suzon, ce héros est devenu pour eux la personnification même de la Révolution française. Ils la voient comme cela, superbement féroce (mais « il fallait cela ») et capable d'attendrissement bébète, sans quoi ils ne pourraient pas la supporter.

Ils voient en Danton l'agitateur robuste des foules, le souleveur trapu des lourdes masses, mais capable de « douces faiblesses », et qui sourit après avoir fait trembler. « Remarquez surtout le sourire », disent les manipulateurs de poids de vingt kilos sur les places publiques. Au fond, nous voyons toujours Danton comme un Hercule forain ; et nous l'aimons ainsi de tout ce que le Français a toujours en lui de commisvoyageur.

Cette conception est probablement fausse comme un poids de vingt kilos pour jongleurs ; mais en attendant que les historiens se soient mis d'accord, nous la gardons et l'entretenons dans nos esprits avec complaisance.

Or, c'est sur celle-là que M. Clovis Hugues s'est comme appuyé, pour composer son poème dramatique, comme déjà notre aimable et brillant Emmanuel des Essarts s'en était accommodé, et avec raison, après tout, dans quelques pièces de ses prestigieux Poèmes de la Révolution.

Du Danton historique, si tant est que ce personnage existe quelque part, M. Clovis Hugue ne prend nulle cure. Il est devant un public. Ce public a, flottant confusément dans la cervelle, un certain type où il entre de la générosité, de l'éloquence et des faiblesses ; ce type il l'appelle Danton et il le localise en 1793. Voilà tout ce dont s'occupe M. Clovis Hugues, et il a parfaitement raison.

Ainsi, par exemple, on sait que Danton se maria en 1793 et que les langueurs de sa lune de miel furent, en partie, cause qu'il abandonna un instant la scène politique, trêve qui ne laissa pas de lui être fatale. M. Hugues ne s'est point inquiété de cela, et personne ne songe à lui en vouloir. Tout compte fait, M mo Danton nous est parfaitement indifférente, et c'est notre Danton-type que nous voulons voir vivre sur la scène et rien autre.

Ce Danton-type, M. Hugues l'a assez bien esquissé. Nous nous figurons Danton surtout comme un homme qui parle sans cesse, et sans cesse avec éloquence. Le Danton de M. Hugues a cette éloquence continue qui ennuyait Pascal, et qui, à ne rien celer, nous ennuie un peu aussi ; mais qui, pourtant, est un trait de ca-

ractère, du caractère tel que nous voulons qu'il soit. Le Danton de M. Hugues parle toujours, toujours, même quand il sommeille. Homme né pour l'action, il semble dire, comme Numa Roumestan, avec une variante : « Quand je ne parle pas, je n'agis pas. »

Et il parle toujours avec une éloquence abrupte, familière et brusque qui produit l'effet voulu, et qui, de temps en temps ne laisse pas d'avoir une certaine grandeur. Il n'y a rien à dire à cela. Danton doit parler. Il doit parler au peuple, il doit parler à Robespierre, il doit parler à Fouquier-Tinville, il doit parler à sa maîtresse. S'il ne parlait pas trop ce ne serait pas Danton. Ce serait un Danton masqué. Il semblerait être venu sur la scène de l 'Opéra-Comique pour jouer le Domino noir.

Deuxième trait, Danton est amoureux fou. Très bien. C'est conforme. C'est selon la formule. Dantontype doit être amoureux-fou ; et que celui-là me dise que c'est de sa femme, comme le mari de La Fontaine, et ajoute que c'est historique ; et que celui-ci me dise que c'est M m3 Julia de Valbrune, peu m'en chaut, pourvu qu'il soit amoureux et que ce soit follement, ainsi qu'il sied.

Mais quelle est cette Julia de Valbrune ? C'est ici qu'il faut entrer dans l'affabulation qu'a adoptée M. Hugues.

Nous sommes en 1794. Danton sommeille comme une loge de francs-maçons dans les temps difficiles. Cela veut dire qu'il se désintéresse momentanément

des affaires » publiques. A quoi cela tient-il? A ce que ces affreux réactionnaires, qui n'en font jamais d'autres, dans les drames en vers, et même en prose, ont lancé sur lui une Circé moderne, nommée Julia de Valbrune. Vous savez ce que font les Circés des hommes qui en ont déjà un petit commencement.

« Ainsi cette Circé, qui nous prend tous les nôtres, T'a donc su fasciner, Hoche, comme les autres. »

Danton comme Hoche. Les hommes sont tous pareils. Danton sommeille. Il sommeille du sommeil magnétique que son collègue Louvet de Couvray a si joliment défini et un peu décrit dans Faublas : « Voyez- vous ? le magnétisme opère. — Je crois bien qu'il opérait le magnétisme ! »

Le magnétisme opère donc. Seulement Danton n'en reste pas moins le grand orateur national, et une circonstance aussi providentielle qu'invraisemblable, et qui du reste, si elle n'était pas invraisemblable n'aurait aucun titre à se dire providentielle, fait entendre à Julia le cri sublime du lion populaire rugissant au peuple. Voilà Julia fascinée, qui venait en fascinatrice.

« Tel, comme dit Merlin, croit fasciner autrui. . . »

Désormais, Julia aime tout de bon. Elle devient la maîtresse de Danton, et républicaine par dessus le marché. Gela ne fait pas le compte de ceux qui l'ont lancée sur Samson en qualité de Dalila. Ils la mal-

mènent si vivement que Julia, cernée et forcée, en arrive à avouer le vilain rôle qu'elle était venue jouer et à se proclamer conspiratrice, conspiratrice repentante, mais enfin conspiratrice.

« C'est bien, dit Danton ; il y a en moi le patriote et l'homme sensible. L'homme sensible murmure : « J'aime Julia ! » mais le patriote crie : « Qu'on l'arrête ! »

C'est au patriote qu'on obéit, tout en plaignant l'homme sensible, et Julia prend la route connue de la Conciergerie.

Tout le monde s'y retrouve, c'est à savoir : Julia, Danton (c'est malsain ; mais quand on aime !) Robespierre et Fouquier-Tinville, qui sont là comme chez eux. Ceci, c'est le grand acte historique, comme il s'en doit rencontrer un dans tout drame révolutionnaire. On échange des considérations. On fait une fois de plus la philosophie de la Révolution française, et l'esquisse de la Révolution européenne. Finalement on arrête Danton, parce qu'il est accusé d'avoir malversé en Belgique, et surtout parce que quand Danton parle, si on ne l'arrêtait pas, il ne s'arrêterait pas lui-même.

« Voilà nos gens rejoints », et Julia commensale de Danton comme ci-devant. C'est Julia qui est cidevant. Danton ne l'est que par assimilation. Dès lors, évasion projetée, comme vous pouvez croire. Jusqu'à présent l'histoire était mi-partie Lion amoureux, mi-partie Chouans , elle devient peu à peu

Chevalier de Maison-Rouge. Danton conspire l'évasion de Julia. Julia complote l'évasion de Danton. Il y a des combats de générosité. Pour se mettre d'accord, ils finissent par s'évader tous les deux.

Mais il y a un traître, le perfide Lavaux. Ce Lavaux, personnage historique, mis en lumière récemment et pour la première fois, je crois, par un historien très expert en matière révolutionnaire, M. Aulard, est un affreux gredin, ancien condisciple, si je ne me trompe, et à coup sûr ancien ami de Danton, et que la jalousie à l'endroit du succès de son ancien compagnon pousse à toutes les basses vengeances. C'est lui qui a jeté Danton dans le piège à loups ; c'est lui qui l'y retient, et fait échouer la « fuite à Varennes » du grand tribun.

Tant y a que Danton et Julia, sous le manteau couleur muraille de tous bons évasionistes, tombent droit dans le cabinet de Fouquier-Tinville qui leur tient les discours d'usage en pareille occasion du temps de la Révolution française :

« Je vous aime ; mais je vous arrête. Danton en disait autant pour Julia. Moi, j'en dis autant pour Julia et Danton. Il n'y a rien au monde que la logique et la patrie. Il y en a qui disent : « Sois mon frère, ou je te tue ! » Moi je dis : « Je suis ton frère, et je te tue. » Beaumarchais nous a appris les vertus de là copulative et de la disjonctive. »

Que faire? Pressé dans ses derniers retranchements, Royer-Collard disait un jour : « Eh bien ! nous

mourrons. C'est une solution. » Ce n'est pas une solution ; mais c'est un dénouement, et tout vous portait à croire, depuis le début de cette aventure, que c'était celui des amours de Danton et de Julia.

« Cette chanson est bien vieille » disait Fortunio. Un peu, je le reconnais. J'ai cité les Chouans, j'ai cité le Lion amoureux ; je pourrais citer Patrie ; j'en pourrais citer bien d'autres. Au fond tous les drames où il y a des femmes et des hommes politiques se ressemblent infiniment. « Lisez Catulle, écrivait Mérimée à son amie ; Catulle est intéressant. Il marque le moment dans l'histoire où les femmes commencent à faire faire des bêtises aux hommes. » Des femmes qui font faire des bêtises aux hommes politiques, voilà le fond de tous les drames politiques, et la forme n'eç peut pas être variée infiniment. Remarquez que Sertorius, remarquez que Sophonisbe. . . mais je ne vais pas faire d'érudition par cette chaleur.

Disons simplement que pour ce genre de drames, il y a un cadre tout fait, dans lequel ils entrent tous, et qu'on ne peut guère modifier que dans des détails très secondaires. M. Hugues l'a compris et l'a pris ainsi, tout bonnement, sans se marteler la cervelle ; et il n'a pas eu tort. Il a voulu seulement, sur ce fond constant, éternel, et qui pourra servir bieu souvent encore, tracer quelques caractères intéressants , et jeter quelques beaux discours d'une brillante facture et d'une langue riche.

Y a-t-il pleinement réussi ? Je distingue. Danton

n'est pas mauvais, je l'ai déjà indiqué. Il est l'homme légendaire que nous nous représentons communément, l'homme essentiellement orateur, qui s'enivre de sa parole et de ses gestes et qui vit puissamment le rôle qu'il joue. Il est bien l'homme de la sensation présente et qui se jette dans cette sensation à corps perdu. Tout cela est assez bien vu. Seulement, au moment où le poète prend son Danton, et dans les circonstances où il le jette, il est très malaisé que Danton soit intéressant. C'est le Danton du déclin, déjà, le Danton dont le présent est tout amour, et qui n'est homme politique que rétroactivement, si je puis dire, et qui ne l'est que par les discours qu'il prononce. Des deux parties de Danton, l'une, ici, est actuelle et palpable, l'autre n'existe que par ressouvenirs, regrets, remords, et par l'apologie qu'il en fait.

Cela fait des discours politiques sur un roman, et rien de plus, ou bien peu plus. « La grande figure de Danton » en reste insuffisamment dessinée, quoique à peu près esquissée en ses grandes lignes.

Robespierre est assez bien compris, pour un Robespierre de théâtre, mais sans ampleur, sans les grandes proportions qu'un spectateur veut qui soient données à un personnage si important dans l'histoire, quand on le lui présente.

Fouquier-Tinville enfin est bien un peu manqué, ce me semble. Il est noble, généreux, stoïque et « Brutus sacrifiant ses enfants » dans le drame de

M. Hugues. C'est la vérité historique, me répôndrat-on. Je n'ai pas le loisir de faire les recherches suffisantes pour répliquer. Mais, entendons-nous ! entendons-nous ! Je vous accorde le Danton légendaire et parfaitement en désaccord avec l'histoire, le Danton qui aime une Julia au lieu d'aimer sa femme , que vous m'offrez ici. Je vous l'accorde sans réticences, parce qu'au théâtre, c'est en effet la légende en ses lignes confuses, et non l'histoire' vraie, qui fait loi. Mais alors faites pour Fouquier-Tinville ce que vous faites pour Danton. Donnez-moi le Fouquier-Tinville commun, le Tinvillis vulgaris , que j'attends. Le Fouquier-Tinville de l'opinion courante est un plat gueux, un homme que Robespierre lui-même accusait de déshonorer l'échafaud. Il me faut ce Fouquier-là, ou il faut que tout dans votre pièce me prévienne que je vais avoir affaire à l'histoire, à la sévère histoire, à l'histoire inattendue, et non au roman historique. Il est certain que ce Fouquier a étonné fort.

Pour ce qui est des « beaux discours » je n'ai rien contre eux. Je les ai trouvés beaux. Ils ont du mouvement. Ils font jaillir de temps en temps de très beaux vers. La grande harangue où Robespierre annonce, et évoque, en quelque sorte, dans l'avenir, le César encore à naître, est une assez belle chose. Je l'avais jadis entendu débiter par M. Clovis Hugues lui-même, et elle m'était restée dans l'oreille. Elle est très brillante. C'est un beau morceau de rhétorique ; et le mot ici, n'est pas une critique ; car Robespierre

était l'homme du monde le plus amoureux d'effets oratoires, et qui se plaisait le plus à recouvrir ses convictions profondes et tenaces du manteau troué des métaphores.

Je serais donc content des « beaux discours » n'était qu'il y en a trop et qu'ils sont trop longs. M. Hugues est un exubérant. Il ne brille point par la concision. Il devrait relire Saint-Just pour se corriger. Et voyez-vous la fatalité des tendances artistiques ? Saint-Just n'a point de place dans le drame. Il n'y figure pas. Il ne pouvait y figurer. Il n'y avait pas de place dans le Sommeil de Danton pour un homme qui évitait les périphrases et les circonlocutions, et qui « tranchait la chose d'un apophtegme à la laconienne. » Plût à Dieu qu'il n'eût eu que cette manière de trancher.

C'est donc un drame oratoire que nous avons eu mercredi à la salle des Nations. Je ne fais nul fi du drame oratoire. Je sais bien que Corneille... parfaitement. Mais les temps ont marché. Les goûts ont bien changé quelque peu. Il est bien probable que si Corneille revenait au monde , il aurait le même génie, et que, tout de même, il ferait ses drames autrement.

Le Sommeil de Danton va se promener en province. Il va courir après les Parisiens qui se promènent. Telle la montagne de Mahomet. La comparaison est juste puisque le Sommeil de Danton est une apothéose de la Montagne. Je lui souhaite et je lui désire

bonne chance. Il ne peut inspirer que d'honorables sentiments. Il est plein de patriotisme. Il apprendra aussi aux jeunes politiciens à se défier des Valbrune, et de toutes les brunes, en général. C'est très bien. Ils nous les laisseront. Voilà un enseignement très salutaire. Les grandes leçons ne sont jamais complètement perdues.

Palais-Royal. — Les Joyeusetés de Vannée, revue en trois actes et sept tableaux, par M. Alfred de Sain t- Albin ; le Bain de la mariée, comédie en un acte, de MM. Âstrue et Soulaine.

10 Septembre 88

Autrefois , cela s'appelait revue de fin d'année. Maintenant qu'on commence à jouer ces choses vers la fin du mois d'août, il faut bien les nommer revue, tout simplement. J'ai connu la revue en décembre, puis en novembre, puis en octobre ; maintenant on fait revenir le Parisien des bains de mer pour assister à une revue.

On ne s'arrêtera point en ce chemin. On jouera la première revue de l'année prochaine le 3 août et on l'intitulera Potache-Revue ou Revue-Monôme en cinq cents anneaux. Puis l'année suivante on jouera la première revue le 14 juillet et on l'intitulera la Revue du i4 Juillet, naturellement. Ainsi de suite. Me demanderez-vous les causes de ce phénomène de de rétrocession ? Il y en a de multiples et de considérables.

D'abord il faut compter l'impatience du public. J'en appelle à vous-même. Rappelez-vous que la dernière revue de fin d'année est jouée généralement vers le 15 juin. Du 15 juin au 15 août, cela fait deux grands mois. Est-ce que, dès le l ep août, vous ne sentez pas un malaise, une sensation indéfinissable de quelque chose qui vous manque ? Est-ce que vers le 8 août prenant conscience de ce que vous éprouvez, vous ne vous écriez pas : « Mon Dieu que l'année est lente ! Il faut attendre un mois encore pour avoir une revue ! » Oui, avouez-le, vous parlez quelquefois d'autre chose pour vous étourdir, mais vous ne pensez qu'à cela.

Il y a d'autres raisons, moins graves , importantes encore. Ce sont des raisons littéraires. Les auteurs sont beaucoup plus malins que vous ne pensez , et les directeurs sont plus malins encore que les auteurs ; et ils connaissent leur affaire ; et ils se sont aperçus d'une chose, c'est qu'entre une revue et une autre il n'y a jamais la moindre différence sauf, peut-être , à l'examen microscopique, et encore c'est discuté. Le seul moyen d'avoir une revue originale est donc d'être le premier à donner la revue. Je sais bien que la première revue de 1888-89 est exactement semblable à la dernière de 1887-88. Cela est vrai ; je ne conteste point là-dessus ; je ne songe pas à nier l'évidence. Mais la première revue de 1888-89 n'en n'est pas moins la revue qui, la première, s'appelle revue de 1888-89. Cela aussi est incontestable ; et ce n'est pas elle qu'on accusera d'être pareille aux autres revues

de la même année ; ce sont toutes les autres de la même année qu'on accusera d'être identiques à elle. C'est un incroyable avantage.

Aussi les directeurs, en fait de revues, ne songent qu'à se gagner de vitesse. C'est un sept-petiteschaises. Ils remontent le cours du temps avec frénésie. Les gouvernements, comme a dit Montesquieu, tombent par l'excès ou par l'abandon de leur principe, ce qui fait qu'ils tombent toujours ; cette fureur d'être en avance finira par avoir le même effet que le défaut d'être en retard. Il faut s'y attendre. Quand le directeur du théâtre des Folies-Boulangères jouera le 1 er mai 1905 la première revue de 1906, on assurera que sa première revue de 1906 n'est que la dernière revue de 1904. Il lui sera difficile de prouver le contraire. Tels les journaux du soir qui paraissent à 2 heures 3/4 ne sont pas des journaux du soir ; ce sont des journaux du matin en retard.

N'importe; les directeurs entendent le cours du temps à leur fantaisie, et il n'y a que les gens de mon âge qui n'aiment point qu'on affecte de les vieillir. L'essentiel est qu'on se soit amusé au Palais-Royal. S'est-on amusé ?

Si l'on s'est amusé ! La question est inouïe. Si l'on s'est amusé le 7 septembre au Palais-Royal assistant à une revue ! Mais comment peut-on même songer à le demander ? Pensez donc que quand on joue une revue vers le 30 octobre, il y a déjà quelques Parisiens à Paris, quelques Parisiens appartenant au

monde ordinaire, quelques Parisiens qui sont avocats, médecins, ingénieurs, dentistes, notaires, ambassadeurs. Ces gens-là font toujours semblant de s'amuser à une revue, parce que c'est une convention, mais parfois ils ne s'amusent pas, souvent ils meurent d'ennui, presque toujours ils sortent enragés. Au 7 septembre, au contraire, il ne peut y avoir, et il n'y a, dans la salle du Palais-Royal, rien, exclusivement, rien que du monde des théâtres, acteurs, actrices, ouvreuses et chroniqueurs dramatiques ; et ce monde là, vous le connaissez. Pour lui la tragédie est quelque chose, le drame une chose intéressante, la comédie une chose agréable, le vaudeville une chose suave ; mais la revue, c'est l'idéal. N'y a qu'ça, n'y a qu'ça !

La toile ne se lève pas. Il saisit l'allusion. Elle se lève, il saisit l'a-propos. La commère est grasse ; il se gondole. Elle est maigre ; il se tord. Un monsieur se mouche dans une loge. Le public voit là-dedans une « scène dans la salle », et applaudit à tout rompre. Je toussais un peu, hier, ayant fait trois cents lieues en vélocipède pour assister à la première revue de l'année. J'étais très regardé. Ou n'était pas sûr que je me fusse engagé dans la troupe du Palais-Royal ; mais on commençait à le croire. Je m'en suis allé un peu avant la fin. Je sentais que j'allais éternuer. Si j'avais éternué dans la salle, on m'aurait fait un succès. On aurait dit : « N'y a qu'lui ! »

Donc on s'est diverti de tout cœur, à la Revue de

M. de Saint-Albin. Etait-elle bonne, en effet? Quand je saurai distinguer une revue d'une autre revue, je me ferai un plaisir de vous le dire. Celle-là ne m'a pas paru plus mauvaise ni meilleure que les revues ont accoutumé d'être. Elle m'a laissé dans l'état ordinaire où me laissent les revues. Je ne me sens pas profondément modifié dans ma nature intime.

L'auteur a tiré un grand parti des œuvres politiques et oratoires d'un général célèbre. De temps en temps, une phrase connue de ce guerrier si extraordinaire qu'on l'appelle l'Homme de la guerre éclatait tout à coup. Ce que c'est que le théâtre ! Ces phrases paraissaient burlesques. C'est tout à fait caractéristique.

Qu'ai-je remarqué encore? Dailly et Lavigne, Lavigne et Dailly. Dailly en Latude après trente-cinq ans de captivité est assez drôle. Il a une barbe de fleuve assez réjouissante. Il est vrai que, soit la barbe, soit la captivité, lui donne une difficulté extraordinaire d'articulation. Je n'ai pas entendu grand'chose à ce qu'il nous a raconté de la Bastille-Géraudel. Je suis sûr que j'y ai perdu.

Une assez jolie idée est celle du Bébé pour chemin de fer. Une petite femme aux mouvements saccadés de poupée Nuremberg s'avance au trou du souffleur. Qui êtes-vous ? Je suis le bébé pour chemin de fer. On m'achète aux grands magasin du Départ avec les valises-accordéon et les malles en osier. On m'emporte dans le wagon. Aux bagages je ne servirais de rien. On me met à la portière à chaque station.

Comme cela, on est certain de rester seul dans son compartiment.

« J'crie : Papa ! J'crie : Maman !

Et j'empêch' de monter dans le compartiment.

C'est une petite observation assez heureuse. Cela m'a rappelé un petit voyage que je faisais dernièrement. J'étais avec une bonne maman et deux jeunes filles charmantes, mais un peu naïves , à ce qu'il m'a paru. Je n'en garde qu'un meilleur souvenir.

Ces jeunes filles n'avaient pas lu le Monde où Von s'ennuie. A chaque station, désirant ne plus prendre de compagnons de route, elles se massaient à la portière : « Viens donc ! On croira que c'est complet. » Oui, mais elles étaient très jolies. A chaque station nous prenions un petit gommeux. Au bout d'une heure, nous étions huit. Elles n'y comprenaient rien. Peut-être faisaient-elles semblant de n'y rien comprendre.

Quoi encore ? Eh bien ! Lavigne , sans doute ! Lavigne est la cheville ouvrière , mettons artistique, pour ne pas désobliger une aimable femme qui est peut-être susceptible, de la Revue du Palais-Royal. Elle est toujours bien excentrique et bien personnelle. Elle est burlesque et elle trouve moyen de rester jolie. Elle est déhanchée et elle reste gracieuse. C'est très curieux. Elle nous a chanté une sorte de parodie de la fameuse chanson du « Sous-préfet dans sa souspréfecture, » intitulée la «Sous-préfète, » qui est d'une

nullité invraisemblable , et qui , dite par elle, a paru très divertissante. On fredonnait en sortant :

J'y ai perdu mes dents, mes cheveux

Dans ma soupe ,

Dans ma soupe ,

Dans ma sous-préfecture.

Bien entendu, on n'a pas oublié cette année de demander un succès à ce talent de parodie chorégraphique que Madame Lavigne avait révélé dans la revue de tannée dernière. Elle nous a donné avec une de ses plus jolies camarades , un pas de deux du plus haut goût accompagné des réflexions ordinaires des rats d'opéra sur les messieurs de l'orchestre. Le texte souligne les détails de la danse. C'est assez drôle.

Quant au « bataillon des jolies femmes , » pour parler le style sacramentel des comptes rendus de revue, je l'ai rarement vu aussi agréable. Il y avait là, dans toute la richesse et la pureté de leurs lignes, Descorval (ah ! quelle taille) ! Dézoder (ah ! quelle galbe !) Gillette (ah ! quel dessin !) , et cette aimable Davray , retour de Saint-Pétersbourg (ah ! quelle Perspective)) , qui reparaît à nos yeux ravis sous les traits du billet de banque de cinq cents francs ! Elle a plus réussi qu'il ne fallait. Elle a mis dans le mille.

Et le caniche noir persécuté par M. Lozé , sous les traits de Madame Froment ! Et le caniche blanc c'est à savoir la belle, la plus que belle, la jolie, la plus que jolie, la charmante del Bernardi, transfuge des Bouf-

fes ! Oh ! le joli caniche ! Comme il donne envie d'être son aveugle !

Pour tout dire, la Revue du Palais-Royal a été un régal des yeux peu ordinaire. Les costumes en sont tout à fait, mais tout à fait soignés. La Tour Eiffel (Descorval) est un pur chef-d'œuvre. Il est vrai que Descorval y met du sien. Mais le costume y est bien pour quelque chose. C'est avec des costumes comme ceux-là qu'on voit ce que des corps valent. Pardon ! mais quand on sort d'une Revue ! . . .

La Revue avait été précédée d'un petit acte intitulé bien ambitieusement comédie : le Bain de la mariée.

C'est un titre qui donne l'idée d'une comédie orientale. On se figure de grandes cuves de jaspe où ruisselle avec ces petits bruissements et froissements clairs qui sont déjà une volupté, l'eau parfumée des grands réservoirs. Et la sultane de demain arrive, indolente, entourée de ses compagnes serviles , officieuses ou jalouses...

Chassez ce rêve troublant d'un soir d'été. Le Bain de la mariée se passe dans un de ces établissements parisiens , bourgeois et incommodes où traînent si désagréablement dans l'air gras et tiède je ne sais quels souvenirs affadissants de gilets de flanelle. Quand donc aurons-nous (il y en a, mais si imparfaits encore) de vrais bains , de vastes et profondes piscines, à l'eau incessamment renouvelée, où l'on puisse largement s'ébattre d'une manière réjouissante et hygiénique ? Toujours est-il que nous ne connaissons

guère que les petits cabanons à becs de cygnes où nous pratiquons consciencieusement l'asphyxie pendant toute la saison, laquelle dure onze mois , où la Seine nous paraît trop fraîche. C'est dans une de ces maisons pénitentiaires que nous conduisent MM. Astruc et Soulaine. Les gens qu'ils nous y présentent sont bien singuliers.

C'est M. Pignolet et Mademoiselle Sophie. M. Pignolet doit épouser demain Mademoiselle Sophie; Mademoiselle Sophie doit épouser demain... naturellement. Et M. Pignolet vient aux bains , comme vous et moi, et Mademoiselle Sophie vient aux bains comme vous et tout le monde. Eh bien ! ils vont se saluer et se diriger l'un du côté dames , l'autre du côté hommes ? C'est ce que vous feriez, c'est ce que je ferais, c'est ce qu'il ferait. Mais non ! Je vous dis que ce sont des gens singuliers.

Ils ont tous les deux une manie bien bizarre, une pudeur bien extraordinaire. Ils ont honte. De quoi ? D'aller aux bains. D'aller aux bains ? Pourquoi ? Je n'çn sais rien du tout. Ils sont comme cela. Ils vont aux bains en se cachant , comme certaines gens vont au mauvais lieu. Ils sont ainsi, tous les deux , ce qui double l'étrangeté de la chose. De quel diable de pays sont donc ces gens-là?

J'ai vu des choses bizarres à propos de bains. Par exemple j'ai vu de petites villes de province ou il n'y en avait pas. J'en ai vu où il y en avait ; mais quand on y allait, et qu'on rencontrait un naturel , et qu'il

vous demandait où vous alliez, et que vous lui disiez : « Je vais au bain ; » il s'écriait : « Vous êtes donc malade ? » J'en ai vu où un monsieur qui allait au bain une fois par semaine était au bout de deux mois accusé par la voix publique d'entretenir des relations adultères, mais coupables , avec la directrice de cet établissement. Un bain par semaine, c'était aussi trop invraisemblable !

Mais c'était dans de très petites villes que se passaient ces choses. A Paris, où dans n'importe quelle ville un peu civilisée qu'un monsieur ou une demoiselle avec sa maman ait honte d'être vu entrant aux bains, c'est bien particulier. Enfin, nos deux fiancés sont ainsi faits. Ils se rencontrent dans le petit salon d'attente :

« Monsieur!...

— Mademoiselle!...

— Vous venez aux bains I

— Moi ! jamais de la vie ! Pour qui me prenezvous?

— Cependant?

— Je... J'attends quelqu'un qui y est... Lui, a cette manie... Je vous demande pardon de le connaître... Vieil ami d'enfance... Mais je romprai avec lui, je romprai... Il a des excuses, du reste. C'est un nègre, un prince nègre... Mais tout cela ne fait que blanchir, et même ça n'y réussit pas... Mais vous-même, Mademoiselle, si j'ose en croire les apparences, vous fréquentez les bains, ce me semble ?

— Moi , monsieur ! Quel soupçon ! Tâchez donc

d'être poli !... En voilà un insolent ! Oh ! ma mère !... Précisément ! C'est ma mère qui y est... Je l'accompagnais... Elle ne sort pas seule... J'étais avec elle. J'attends. Elle a cette habitude. Ne lui en veuillez pas ! C'est une sainte femme... Elle fait des aumônes... Je ne lui connais que ce vice-là. Comme disait l'assassin au président qui lui reprochait d'avoir coupé son père en soixante morceaux, chacun a son petit ridicule. »

Ainsi ils s'entretiennent. Et peu à peu l'affreux soupçon s'envole. M. Pignolet trouve moyen de prendre son bain sans que Mademoiselle Sophie s'en aperçoive et charge définitivement du méfait l'odieux prince noir. L'honorable mère de Sophie prend, pour sauver sa fille, le bain qui était destinée à la mariée. Les fiancés se convainquent mutuellement de leur innocence :

« Je savais bien, mademoiselle, que jamais une pareille pensée ne pouvait vous venir.

— Je pensais bien, monsieur, que si vous étiez dans un établissement hydrothérapique, ce ne pouvait être que par erreur.

— Évidemment!

— Cela va sans dire.

— Vous vous êtes lavé...

— Jamais, mademoiselle.

— De tout soupçon de ce genre.

— A la bonne heure !

— Moi de même.

— Il faut persévérer dans les mêmes principes et

dans les mêmes habttudes. Si jamais, quand nous serons mariés, vous avez l'idée de vous nettoyer le corps, c'est moi qui vous laverai la tête.

— Vous ferez bien. Il y a des gens qui disent qu'il n'y a pas de déshonneur à cela.

— Ce sont probablement des anarchistes.

— Je suis mal propre....

— Sans doute !

— ... à décider la chose, comme dit Molière ; mais pour ce qui est de moi, vous pouvez compter... (à part). J'y viendrai en cachette !

— (à part) J'y reviendrai à la sourdine ! »

Il n'y aurait plus qu'à marier deux jeunes gens si bien faits pour s'entendre, si Anitane survenait point.

Anita est une ancienne de Pignolet. Anita poursuit Pignolet par la ville, et, connaissant ses habitudes, est venue droit aux étuves, comme on disait au moyen âge. Elle jette un froid. Elle fait l'effet d'une douche. A ce titre, elle est honnie par tous ces gens qui ont pour tout ce qui touche à l'hydrothérapie une répulsion si prononcée.

« Tu vois, ma fille, dit la mère de Sophie , quelles personnes on est exposé à rencontrer dans ces endroitslà. Voilà les connaissances que monsieur y a faites. Que ça te serve de leçon.

« — Belle-mère , dit Pignolet , cette demoiselle ne m'est de rien du tout. Elle vient ici pour son plaisir.

« — Quel drôle de monde ! Ces femmes se per-

mettent tout. Elles entrent ici sans rougir. Oh ! sainte mousseline de nos mères. »

Anita est bonne fille. Elle consent à ne pas troubler plus longtemps le bonheur d'un ménage. Du reste elle craint, non sans quelque raison, ces hydrophobes. Elle capitule. Elle reconnait qu'elle n'a aucune affaire avec Pignolet. Elle est venue aux bains, non pour eh prendre un, ce serait trop invraisemblable, mais pour se rencontrer avec le prince nègre.

Elle a le goût de l'exotisme. Elle a lu beaucoup de Loti. La littérature a toujours perdu les femmes.

Mais où est-il le prince nègre ? Ici on admire plus que jamais la délicatesse des auteurs. De tous ces personnages réunis aux bains , il n'y en a qu'un qui est entré dans une baignoire et qui y soit resté le temps normal.

C'est le seul qui soit convaincu d'aimer le bain et de n'en point rougir. Aussi — que la morale se rassure ! — au moins ne se montrera-t-il point/ Il n'affrontera pas nos regards. Il aura , du moins , la pudeur de dissimuler sa retraite. On annonce à la fin de la pièce qu'il s'est évadé , comme Latude , par une fenêtre. Anita court après avec entrain et espérance. Les deux fiancés balnéaires n'ont plus qu'à resserrer leurs nœuds un instant relâchés. Ils font des projets d'avenir. Ils auront une lune de miel gaie. Ils iront souper en cabinet particulier. Ils iront au Théâtre Libre. Dans une baignoire...

— Jamais ! monsieur.

— C'est juste ! jamais je ne contrarie ma femme dans ses convictions religieuses. »

Cette petite pièce , bizarre en sa donnée générale, mais assez gaie par ci par là comme dialogue , a été joliment jouée. Nous retrouvons nos excellents acteurs du Palais-Royal avec plaisir , Mlle Clem joue Sophie avec les jolis yeux et le minois le plus engageant du monde. Mme Leroux est une bonne duègne. Quand Anita lui dit : « Je vous le jure sur mon honneur », elle répond très bien, avec une majesté très réjouissante: « Vous n'auriez pas autre chose sous la main? »

Le garçon de bains , Adolphe , est joué par un débutant, M. Mondos, qui avait été distingué au concours du Conservatoire. Ses débuts sont bons , sans être très brillants. Dans un rôle plus important, il s'affirmera plus fortement. Il a un très bon physique. Comme on dit au théâtre , c'est « une nature ». Oh ! nature ! nature ! disait Molière.

Mesdemoiselles Froment et Bonnaud, l'une dans le rôle d' Anita , l'autre dans celui de la bonne , réjouissent fort les regards.

Somme toute , c'est un lever de rideau très acceptable. Je n'irai pas cependant jusqu'à demander qu'on décore les auteurs. En tous cas on ne devra pas leur donner l'ordre du bain.

Odéon. — Crime et Châtiment, drame en sept tableaux de MM. Hugues Le Houx et Paul Ginisty.

17 septembre 1888.

* L'Odéon, pour sa réouverture, nous a donné un drame très impatiemment attendu tiré du roman russe de Dostoïevsky, qui est intitulé Crime et Châtiment. Je ne saurais trop recommander aux jeunes gens de lire attentivement les romans russes et de s'en défier comme du feu pour ce qui est d'en faire des drames. Le steppe a ses mirages comme le désert : le roman russe tout à fait contemporain fait à tous ceux qui ne sont pas du métier une singulière illusion : il a l'air de contenir une action et il a l'air de contenir des caractères. Erreurs. Il contient une série, une file d'actions et d'événements, les uns très intéressants, les autres insignifiants, mais d'action une, d'où un drame puisse aisément sortir tout fait, presque jamais. Inexpérience ou ferme propos, peu importe ; mais ces romans ne sont jamais composés. — D'autre part, ils semblent contenir des caractères, parce qu'on y trouve

beaucoup et de très fine psychologie ; mais ce n'est pas du tout la même chose. Us nous peignent des gens toujours, non seulement très complexes, mais très indécis, de pensée obscure et de conduite incertaine et incohérente. Ils nous décrivent des caractères de gens qui n'ont pas de caractère. C'est une partie de leur charme ; mais on comprend que cela est un danger extrême pour ceux qui sont tentés de mettre ces imaginations-là sur la scène.

Les Russes font indéfiniment des Hamleta. Il faut être très fort pour donner, sur le théâtre, à un Hamlet, seulement une apparence de vie. Shakespeare même y reste obscur, et, vous l'avouerez, et si vous ne l'avouez pas, cela m'est égal, un peu empêtré. Autrement dit, les Russes font des romans dont ils ne songent pas à faire des drames, et dont il est difficile de faire des drames.

Je dis seulement difficile ; car mon avis est que de tout et de n'importe quoi un homme de génie peut faire une chose dramatique. Seulement il y a des événements et il y a des caractères qui sont plus propres que d'autres à être mis sur le théâtre. Les histoires russes ne sont pas du tout de ce genre. Elles sont du genre opposé. Vous verrez que quelqu'un tirera une pièce de théâtre de Guerre et Paix ; cela ne peut pas manquer. Je ne veux pas le décourager ; mais je lui conseille d'être seulement de la force d'Eschyle augmentée de celle de Racine. Guerre et Paix, évolue autour, non pas d'un seul mais de deux

caractères dont l'intérêt est d'être énigmatiques ; cela fait certainement une difficulté.

Pour en revenir à Crime et Châtiment, c'était un roman très curieux, très fouillé, très inquiet, ennuyeux cemme le steppe, le plus souvent, mais, par endroits, d'une puissance de pénétration psychologique et d'une finesse d'intuition morale extraordinaires.

Un crime vulgaire et ignoble dans un être très cultivé, qu'est-ce que cela peut donner ? Voilà ce que s'était demandé l'auteur. C'est une question très intéressante. D'abord comment l'homme cultivé, l'homme instruit, intelligent, très conscient, affiné même, religieux du reste, doué de qualités familiales, pourrat-il arriver, à la pensée, au désir, et, sinon à la volonté, du moins à l'attraction hallucinante du crime ? Puis, le crime commis, quelles seront ses- sensations, ses sentiments, sa révolution morale à lui, qui n'est pas une simple brute méchante ou cupide ? Par quelle série, chez lui particulière et particulièrement compliquée, d'états d'esprit et d'état de cœur passera-t-il?

Dostoïevsky, avec des maladresses, des incertitudes et surtout d'insupportables longueurs, parfaitement inutiles quoi qu'on dise, s'était fort bien tiré de cette affaire. Son criminel était bien un criminel très particulier et très original. Il n'était pas un simple Troppmann. Il était un Troppmann très compliqué. Et il paraissait, somme toute, assez vrai. Et il avait pour nous (et voilà le grand' point) cet intérêt d'être un de nous. Quand nous lisons les romans-feuille-

tons, si nous nous ennuyons si ferme, c'est que nous sentons trop que cela ne nous regarde pas. Ces épouvantables criminels, ogres pour grands enfants, sont si éloignés de ce que nous sommes, que nous ne les regardons que comme des marionnettes parfaitement indifférentes. Le jour où on nous dit : voici un homme d'éducation et même de moralité supérieure qui assassine une vieille femme pour la voler, nous nous disons aussitôt : à la condition que vous me convainquiez bien de la possibilité de la chose, elle va m'intéresser infiniment, parce que c'est moi que je vais regarder là dedans, avec curiosité, avec inquiétude et avec terreur. Mais on comprend quelle peine il faut que se donne l'auteur, quels soins minutieux pour nous construire un personnage qui soit bien, en effet, l'un de nous, avec notre tournure ordinaire d'esprit et notre habitude morale ordinaire, et qui soit en même temps, ou qui devienne, capable non seulement du crime, mais du crime bas, vulgaire et répugnant, du crime pour l'argent.

Dostoïewsky s'était donné cette peine et avait à peu près réussi dans cette tâche. Il avait expliqué, expliqué à satiété. Son livre, c'était surtout deux volumes d!explications.

Nos auteurs français se sont demandé ce qu'ils avaient à faire, et il semble qu'ils ont été embarrassés. Expliquer tout, c'était dangereux. L'impatience française, notre besoin d'action au théâtre, ces fantômes effrayants se sont dressés devant eux. Ils ont frémi.

Quatre heures de psychologie au théâtre, c'était une partie trop grosse à jouer. Ils n'ont pas osé. Et voici, ce me semble, ce qu'ils se sont dit : « La partie psychologique, si nous la retranchions, tout simplement? Est-elle si nécessaire ? Notre bonhomme tuera parce qu'il est naturel de tuer quand une vieille femme qui vit seule a de l'argent, et qu'on n'en a pas. Il hésitera au moment du crime, parce qu'il est naturel que quand on lève le couteau sur une vieille femme on hésite un instant. Cela est arrivé à tout le monde. Après le crime il essaiera de se dérober aux recherches de la justice parce qu'il est naturel de désirer n'être pas pendu ; et il aura des remords ; et il finira par se dénoncer parce que les remords sont naturellement insupportables. A quoi bon tant chercher de raffinements ? La chose au fond est bien simple. »

La chose au fond est bien simple ; mais si elle est simple, elle est ennuyeuse, et si, compliquée, elle devient très difficile, elle n'est, aussi, intéressante qu'à la condition d'être compliquée. « La vieille femme veut avoir le magot du vieil homme. Le vieil homme, qui est plus malin qu'elle, l'attire dans sa maison précisément en irritant en elle le désir de voler le magot. Et aussitôt que la vieille femme est dans la maison du vieil homme, le vieil homme la fait étrangler par son domestique. » Voilà un drame simple. C'est Athalie réduite à son fond. Seulement Racine a. mis quelques petites choses autour.

Les petites choses que Dostoïewsky avait mises autour de Crime et Châtiment, les auteurs français les ont à peu près retranchées. Us ont retranché tout ce qui caractérise, tout ce qui spécifie, tout ce qui singularise, et ils n'ont conservé que les gros ingrédients d'un crime ordinaire. Dès lors ils ont été assez clairs, assez forts, assez vifs même, mais ils ont peu intéressé. Du drame de Dostoïewsky ils ont écarté le curieux et gardé le gros fait. Us ont dégagé le mélo. Ils se sont aperçus qu'au fond de l'œuvre du romancier russe, qui du reste, lui-même, aimait déjà trop Eugène Sue, il y avait un drame de l'Ambigu, et ils ont trop cru que c'était là une belle découverte. C'était une petite trahison. Ce pauvre russe a une idée de roman assez vulgaire en son fond ; mais il l'habille très bien. Nos auteurs ont mis leur soin à la déshabiller. Il y a des cas où déshabiller c'est travestir.

Jugez plutôt ; voici leur histoire.

Un cabaret à Saint-Pétersbourg. Ivrognes de profession, étudiants, filles, un policier. Entre un étudiant pâle. C'est Rodion : « Rodion veux-tu avoir des répétitions ? — Non ! — Mais tu es pauvre ? — Oui ! — Hum ! il doit avoir une idée ! »

Le policier cause avec Rodion : « C'est vous qui avez publié un article sur le Droit au meurtre*! — Oui ! — Vous avez eu tort! — Non! — C'est un paradoxe! — Non! — Farceur, va !... Homme à surveiller. Il doit avoir une idée. »

Voilà le premier acte. Du caractère de Rodion, rien.

C'est un homme qui rêve assassinat, et qui est maladroit, voilà tout.

Second acte : le crime. Vieille receleuse assassinée sans les moindres précautions par Rodion. Ce Rodion est un scélérat ; mais surtout il est nul. Je ne m'intéresse pas du tout à ce Rodion. Je ne m'y intéresse ni moralement , ni intellectuellement. Je n'y vois ni un semblable égaré , ni je n'y vois un cas curieux. Ce n'est même pas un fou ; plût à Dieu que ce fût un fou ! ça m'a l'air d'un simple imbécile.

Troisième acte : Rodion dans sa famille. On lui parle de sa mère. Il pleure. « Il aime tant sa mère ! » Je ne gouaille pas. Voilà enfin quelque chose, quelque chose d'assez vulgaire, mais un petit point qui m'intéresse un peu. C'était avant le crime que Rodion eût bien fait d'aimer sa mère, d'abord pour ne pas être criminel, ensuite pour qu'il y eût un conflit de sentiments qui eût piqué ma curiosité ; mais enfin c'est quelque chose, dont les auteurs tireront peut-être parti. — Le policier arrive. Naturellement. Il arrive tout droit. Le criminel s'est désigné même avant le crime. Il a fait des aveux préalables. Ce policier n'a pas besoin d'être fort. Il emmène Rodion.

Je suis palpitant? Pas du tout! Comment le serais-je ? D'intérêt de curiosité ? Nullement. Le policier sait son métier, Rodion est maladroit comme on ne l'est pas, la chose est claire. Rodion sera pendu dans huit jours. D'intérêt moral ? Nullement. Rodion est insignifiant. Il a tué presque sans hésitation, il a

volé, il est pris. C'est Jean Hironx, moins les facéties. Qu'on le pende et que ce soit fini. Qu'est-ce que cela me fait?

Quatrième acte : Chez le juge d'instruction. Plus intéressant. Rodionse défend. Il se défend mal, mais il se défend. Toutes les fois qu'un homme défend sa vie contre les gens de justice, quand même je n'ai aucune sympathie pour le criminel, cela fait un jeu qui me pique un instant. Et puis il y a là un type de juge idiot qui est gros, et même énorme, mais d'un grotesque assez drôle. Rodion se débat, non pas contre le juge, qui est une huître, mais contre le policier qui rôde par là, et aide le juge sans en avoir l'air. Du reste il est de plus en plus maladroit. Il se dénonce dans chacune de ses dénégations. Il se livre dans chacune de ses forfanteries....

Ici les auteurs m'arrêtent pour me faire remarquer que je suis un imbécile, comme font toujours les auteurs. <r Ne voyez-vous pas que c'est cela qui est intéressant, s'écrient-ils. Ce Rodion c'est un criminel proprement dit, d'abord, et, comme tel, il défend sa vie. Mais en même temps, c'est un homme de classes supérieures, un raffiné et un orgueilleux qui est fier d'avoir commis un crime avec adresse (Hum ! ) et qui ne peut s'empêcher de narguer le policier qu'il méprise. Arrêtez-le donc votre criminel ! Vous n'êtes pas de force ! — Et en même temps, c'est un être d'éducation supérieure, de moralité héritée et acquise. Il a commis le crime ; mais sa conscience cultivée

d'enfant de bonne famille est toujours là qui se réveille et se redresse ; et les remords commencent, qui lui dictent les imprudences, et ses fanfaronnades sont déjà des formes d'aveux , et sous ses défis percent déjà des confessions. »

D'accord, répondrai-je ; mais alors c'est mal fait; car cela ne se voit pas clairement. Oui, d'une part Rodion assassin soupçonné qui se défend, d'autre part Rodion assassin repentant qui brûle sans s'en rendre compte, de se livrer, je comprends très bien cela. Seulement, comme c'est compliqué, il fallait distinguer nettement les éléments divers. Ce qui serait amusant, et ce qui serait vrai, ce serait Rodion, toutes les fois qu'il est aux prises avec le policier, ne songeant qu'à se sauver, dominé par l'instinct de conservation et devenant très adroit et très retors, comme il arrive, en ces occasions, aux plus bornés ; — et Rodion, toutes les fois qu'il est seul, dominé par l'instinct de repentir, songeant vaguement à l'aveu, impatient du poids qui l'étouffé, cherchant instinctivement le policier sans trop savoir dans quel but; — pour recommencer à se défendre très habilement dès qu'il lui parle.

Voilà ce qui eût été très difficile, mais très digne d'être tenté, et, sans doute très intéressant. Tout cela vous le mêlez dans une seule scène, où l'on ne sait jamais si l'intention de Rodion est de se sauver ou de se perdre. Rodion ne devient pas plus intéressant qu'auparavant. Il n'est que plus obscur. Il était nul, il devient incohérent. Je reste froid.

Cinquième acte : le revirement. Le revirement ! ah I voilà où l'on récolte ce qu'on a semé, et voilà où, quand on n'a pas semé grand chose, on ne récolte rien. Les auteurs comptaient beaucoup sur deux scènes : la scène du remords et la scène de l'aveu. Les scènes de remords sont toujours belles ou tout au moins saisissantes. Mais elles le sont plus ou moins en raison de la connaissance plus ou moins grande que nous avons des personnages. Or vraiment de Rodion, de ce Rodion qui s'annonçait comme si complexe et si profond, nous ne connaissons rien. Aussi, quand il revient au logis de la vieille femme assassinée, avec sa sœur (pourquoi avec sa sœur? inexpliquable, et ne sert à rien), nous ne voyons dans ce mouvement rien de très émouvant, rien de plus que ce réflexe observé chez tous les criminels qui les ramène aux lieux du crime ; et la scène d'hallucination, où Rodion revoit la vieille femme se dressant devant lui et criant vengeance, ne paraît que déclamatoire à la façon du cauchemar du Maître d'école dans le caveau, d'Eugène Sue.

Et de même la scène de l'aveu (sixième acte) qui pouvait être si curieuse. Il est entendu que Rodion devait finir par avouer ; mais il esf entendu aussi que tout ce qui détermine les actes, c'est-à-dire ce qui est intéressant, c'est ce dont les auteurs nous priveront. La scène à faire, c'était celle où Rodion sent définitivement que le silence lui devient impossible, qu'il faut qu'il parle, la scène où l'instinct de conservation lutte une dernière fois contre l'instinct de repentir et

finit par succomber. C'est cette scène que les auteurs évitent. Rodion arrive brusquement chez Sonia, une pauvre petite prostituée qui s'est réduite au déshonneur pour soutenir ses parents qu'elle ne pouvait plus nourrir par son travail. J'en reparlerai. Il arrive, recule quelque temps devant le terrible aveu, et enfin se décharge de l'effroyable poids dont il est accablé. Mais cela ne suffit point. Sonia le lui fait comprendre. Il faut avouer à la justice, et il faut expier pour redevenir pur, et pur pour redevenir calme. Sonia joue ici le rôle que jouait, ou qu'aurait dû jouer, le père de l'assassin dans la Puissance des Ténèbres.

Les auteurs comptaient évidemment beaucoup sur cette scène. Il me semble qu'elle a peu porté. Les scènes de ce genre ne sont que les explosions de forces vives lentement et longuement entassées , et jusque là les auteurs n'avaient rien entassé, ou peu de chose ; et, de plus, cette scène peu préparée m'a paru assez mal conduite. Que vient faire Rodion? Il vient avouer parce qu'il ne peut plus contenir son secret. Mais avouer à qui ? A Sonia. Pourquoi ? Évidemment parce qu'il l'aime. Quand le remords- n'est encore qu'un secret qui pèse, et non pas encore un besoin de réhabilitation, il veut s'épancher dans un cœur ami. Si ce cœur ami est un cœur droit, il épurera le remords en le recevant, il en fera un vrai repentir, un besoin de cette « salutaire médecine de l'âme » dont parle Platon, et qui est le châtiment. Ce qui serait naturel, à mon sens, ce serait donc ceci :

« Sonia, j'ai un secret qui m'étouffe. J'ai... j'ai tué. — Malheureux ! . . . etc . . , Mais pourquoi est-ce à moi que tu viens dire ? . . . — Pourquoi ? . . . C'est vrai, pourquoi?... Parce que, je le sens à cela même, parce que tu es le seul être que j'ai aimé, etc. »

La scène dans la pièce que nous avons vue hier suit l'ordre inverse : « Sonia, j'ai besoin de te voir... je. . . ah ! Sonia, je ne te l'ai jamais dit, je t'aime. — Quel bonheur ! Moi, la femme perdue ! Tout le passé s'efface, etc. — Oui, mais j'ai assassiné une vieille femme. — Misérable... » Et elle a horreur de lui , et il n'en faut pas moins revenir à la scène d'amour , et vous sentez bien que c'est le diable pour faire le raccord.

Et vous sentez bien aussi que tout cela est confus et louche , qu'on ne sait pas si l'on a affaire à une scène d'amour ou à une scène de confession, et que l'impression est incertaine et trouble, ou plutôt qu'il n'y a presque point d'impression produite.

Le septième acte c'est Rodion se déclarant à la justice et se préparant à aller en Sibérie où il écrira la Maison des morts , consolé par Sonia , qui le suivra.

On voit assez ce que j'entendais quand je disais que nos auteurs avaient réduit l'œuvre de Dostoïeswky, déjà trop inspirée de notre boulevard du Crime, à un simple mélodrame. Le policier qui a du flair et qui est amoureux de son métier, — l'assassin orgueilleux

de son crime et qui gouaille la police, — l'assassin qui revient au lieu du crime , comme poussé par une force supérieure , — l'assassin qui revoit sa victime dans une hallucination , — la fille publique au cœur de vierge, ange de la prostitution, Fleur-de-Marie, — le tapis franc, — le remords, — l'aveu ; tout ce magasin de 1840, qui nous semblait un peu vieux en 1860, que ce bon Victor Hugo reprenait naïvement (ou en très bon commerçant) dans les Misérables, en le recouvrant des pourpres de son grand style, que ces bons Russes reprennent dans un sentiment d'admiration enfantine, mais en y ajoutant certaines qualités de psychologie curieuse et rare ; il nous revient de Russie, sans psychologie et sans pourpre, et n'est plus qu'un drame d'Eugène Sue, ni meilleur ni pire qu'un autre, et qui se laisse écouter sans peine, mais sans vive émotion ni chatouillant intérêt.

On pouvait se rattraper sur le « personnage sympathique » de Sonia. Mais les auteurs ne l'ont pas assez soigné. Elle est un peu incohérente, elle aussi. Elle s'est prostituée pour donner du pain à sa famille ; et à ce titre elle est une sainte et une martyre ; admettons. Mais quand Rodion vient lui dire : « Je t'aime, » remarquez donc qu'elle lâche la prostitution, mais aussi sa famille, avec une désinvolture extraordinaire. Il faudrait pourtant s'entendre. Ou le métier qu'elle fait, étant donné le but, est ce qui la rend vénérable ; et et alors, il n'y a pas à dire, qu'elle continue de le faire ; — ou le métier qu'elle fait est très vilain et c'est en

cessant de le faire qu'elle remontera dans l'azur; et alors pourquoi voulait-on que, tout à l'heure, je l'admirasse de faire le métier qu'elle faisait ? Tout cela n'est pas clair du tout. En un moment de colère Rodion lui dit : « Tu te dévoues pour ta famille. Et sans doute ta petite sœur Poletcka se dévouera aussi ? — Oh ! non ! non ! pas cela ! oh ! mon Dieu ! . . . » Mais remarquez donc, mademoiselle, que si vous partez pour la Sibérie, avec Rodion, pour être l'ange du bagne, c'est le tour de la petite Poletcka. . . J'aime bien qu'on se dévoue; mais j'aime bien aussi qu'on ait le sens commun dans ce pauvre monde.

Il y a donc bien des incohérences dans ce drame un peu brusqué, un peu bousculé, insuffisamment arrangé et surveillé, bien des incohérences, remarquez-le qui, si j'ai bonne mémoire, sont parfaitement déjà dans Dostoïewsky, mais chez lui, échappent dans les longueurs des développements, ici au contraire, rapprochées et serrées et pressées, éclatent, sautent aux yeux. Le public fera moins attention que nous à ces inexpériences, et sera, je crois, touché des bons ferments de saine et robuste émotion populaire, dont le drame et suffisamment pourvu. Il s'attendrira, sur Sonia la dévouée, et Rodion le repentant, et, après tout, c'est l'essentiel. Crime et Châtiment fournira probablement, une honorable carrière.

Comédie-Française : Reprise de François le Champi, comédie en trois actes, de George Sand.

24 Septembre 1888.

Nous avons revu à la Comédie-Française ce fameux François le Champi, qui flottait dans les souvenirs des plus vieux d'entre nous (j'en suis, pour vous servir) comme une gracieuse idylle faite pour être jouée en quelque Trianon par une Marie-Antoinette au doux parler et au beau sourire, plutôt que comme une pièce de théâtre faite pour retenir longtemps le grand public.

Nos souvenirs ne nous trompaient pas. George Sand avait le démon du théâtre ; elle adorait la rampe, les comédiens, les comédiennes, quelques directeurs, et les marionnettes. Elle avait un théâtre chez elle, à Nohant, qui avait dans ses préoccupations, à en juger par sa correspondance, une beaucoup plus grande place que le roman qu'elle écrivait, la Revue des Deux Mondes et son éditeur. Notez ce point qu'elle est, depuis Voltaire, si je ne me trompe , le seul litté-

rateur qui ait un théâtre chez lui et qui fasse jouer la comédie devant ses pénates.

Pour les auteurs dramatiques les plus férus de leur métier encore est-il que le théâtre est l'usine tenue à une distance honnête de la maison, la fabrique où Ton va souvent, mais qu'on tient suffisamment à l'écart et qu'on laisse le moins possible pénétrer dans le privé. George Sand voulait sentir le théâtre tout proche de sa salle à manger. Elle invitait ses amis à dîner, c'était le prétexte, et à voir jouer la comédie, c'était le but. Elle était théâtromane.

Et avec cela elle n'entendait guère le théâtre, et était infiniment peu douée de ce côté-là. Ses maladresses à la scène sont une chose très remarquable. Claudie, nonobstant cette merveille du premier acte, en est un exemple, Cadio en est un aussi, François le Champi en est un autre. Pour le Marquis de Villemer je crois bien que c'est un peu Alexandre Dumas fils qui l'a fait.

Vous vous souvenez de ce ravissant roman de François le Champi. Vous vous en souvenez, je ne sais trop. Au dix-septième siècle, aux jeunes gens qui lisaient la Clélie, un bon vieillard pouvait dire : Vous vous souvenez de YAstrée. S'ils s'en souvenaient ! A cette époque les romans avaient plus d'une saison. On les relisait. Les générations se les passaient les unes aux autres. C'étaient des meubles de famille. La Fontaine disait, de d'Urfé, ce que volontiers je dirais des Confessions d'une jeune plie :

Étant petit garçon je lisais son roman ; Et je le lis encore avec la barbe grise.

Et il en pouvait parler à Racine, voire même à M lle de Fontanges. Les Racine d'aujourd'hui et les Fontanges de maintenant ont-ils lu François le Champi ? Remontent -ils plus loin dans le passé confus que Fromont jeune et l'Abbé Mouret 9 J'ai de grands doutes là-dessus. Et par ainsi, comme dit M me Blanchet , faut-il. bien que je raconte un peu François le Champi. Ah I misère, raconté par moi, ça va être une jolie chose !

M me Blanchet est une jeune femme douce, bonne, un peu triste, d'une vingtaine d'années. Son mari fréquente un peu trop chez la Sévère et fait tort au « bien ». Le moulin va mal et l'écurie est un peu boiteuse. De bon courage et de grande résignation, M me Blanchet travaille et prie le bon Dieu. Un matin, de très bonne heure, traversant la « brande » mélancolique , dans les brouillards légers qui fument en tournoyant sur les ruisseaux, elle descend au lavoir, répand son linge sur les pierres plates et prend en main le battoir lourd. Un enfant de dix ans, malingre et souffreteux, la regarde de l'autre côté de l'eau : « Qui que tu es, mon petit gars ? Je n'ai pas souvenance de toi dans le pays ? — Je m'appelle François. — François de quoi? — De rien. François. J'ai point de maman, ni de papa. Ils m'appellent le Ghampi. — Tu as froid? — Oui. — Tu as faim? — Oui. — Tu as la fièvre ? — Je ne sais pas. (Il l'avait toujours.)

— Veux-tu que je sois ta maman ? — Oh ! Oui ! — Pourquoi ? — Parce qu'ils disent comme ça qu'il n'y a pas meilleure que vous depuis le pays des bois jusqu'au pays des blés. — Et si je suis ta maman, tu seras bien sage ? — Je ne sais pas ; mais je vous aimerai toute ma vie. »

M me Blanchet amème le Champi chez elle, en grand émoi et grande peur d'être battue. Elle réussit à le garder. Il devient grand et fort , bon laboureur, bon meunier et qui sait bien soigner les bêtes. Mais comme il va sur ses dix-sept ans , solide et beau comme un jeune chêne, maître Blanchet, qui ne l'a jamais aimé, se prend de jalousie à son endroit et trouve que M me Blanchet l'aime trop. Il est chassé. Le peu de prospérité de la maison s'en va avec lui. La Sévère ruine Blanchet. Et puis Blanchet meurt. M me Blanchet. son petit garçon Jeanic , et sa jeune belle-sœur Mariette restent seuls , fort mal en point. Car Mme Blanchet est souffrante et lasse , Mariette légère et un peu coquette, Jeanic , trop jeune. Il y a une odeur d'huissier dans le logis.

Qui est-ce qui revient tout à coup? C'est le Champi. C'est un homme maintenant. En quelques jours il le montre bien. Il remet l'ordre dans les affaires, travaille pour quatre, déjoue les ruses de la Sévère toujours attachée aux débris de sa proie, ramène à la raison cette petite tète folle de Mariette , qui heureusement a un bond fond, et devient le maître en n'ayant l'air que d'être le serviteur dévoué, parce que l'homme

qui a le courage, l'esprit et la bonne conscience, commande là où il se trouve, et que c'est son droit.

Et cela est bien, mais ça fait jaser. M me Blanchet est encore une jeune femme , elle a trente ans , le Champi est un homme , et un grand et bel homme. Vous pensez ce qu'on en dit. Ils s'aiment tous d'eux, mais sans voir clair dans leurs cœurs. Pour M me Blanchet, François est toujours « son pauvre petit Champi ; » pour François M me Blanchet est toujours « la dame, » toujours ce jiotre maîtresse. » M me Blanchet voudrait donner Mariette comme femme à François. La jalousie même de Mariette éclaire celle-ci sur le véritable sentiment qui rapproche à leur insu M me Blanchet et François. Et l'étonnement avec lequel François accueille l'idée d'épouser Mariette l'éclairé lui-même. Et les méchants qui les calomnient et les bons qui les convient à s'aimer franchement autant qu'ils s'aiment sans oser s'en apercevoir, tout le monde, d'une pression bienveillante ou involontaire, amène M 1 » 6 Blanchet et François à tomber aux bras l'un de l'autre. — Ils s'épousent , et cette histoire prouve que recueillir un pauvre Champi , cela amène la bénédiction du bon Dieu dans une maison.

Elle est adorable cette histoire. Elle a la saveur rustique, la douceur triste du Berri , le parfum des « brandes , » la longuerie sinueuse et molle des « traînes, » et aussi la bonne odeur du travail , de la patience, du dévouement obstiné et doux , et encore

ce grain de finesse tranquille du paysan français, si aimable quand elle est au service du bon droit et du bon cœur. Elle est de ^enchanteresse enfin , de celle qui a mis le plus de vérité humaine , quoi qu'on en dise, dans l'idylle villageoise, ayant eu cette bonne fortune, du reste, d'avoir étudié le paysan dans la région de France , où, avec ses défauts, qu'elle n'a point celés, il a le moins de sauvagerie et le plus de sens droit et juste.

De cette charmante églogue, elle a fait un petit drame touchant encore, mais un peu confus et assez maladroit. Et d'abord, la faute en est au temps où elle écrivait ; elle n'a pas osé mettre tout bonnement son histoire sur la scène dans toute sa suite. L'enfance du Champi est une partie nécessaire de ce petit drame, comme elle l'était du roman. Il faut que nous ayons vu le pauvre imbécile brutal qui fut Blanchet ; il faut que nous ayons vu le petit François, « frère aîné » du plus petit Janic et déjà le protégeant , « fils aîné » de dame Blanchet, et la consolant, essuyant ses larmes, et lui disant : « Allez, quand je serai grand, notre maîtresse, vous ne pleurerez jamais. » Il le faut, pour que nous désirions le retour du Champi, pour que nous l'attendions comme le sauveur, pour que, le revoyant transformé, devenu homme, nous nous disions : « Et maintenant, c'est autre chose. Maintenant ils vont s'aimer d'amour. Et comment la transformation d'un sentiment en un autre, par le renversement des rôles,' le protégé deve-

nant le protecteur, se fera-t-elle bien, cela va être très intéressant. »

Un acte-prologue nous montrant François à treize ans, Janic à cinq, dame Blanchet à vingt-trois, était, ce me semble , indispensable. Mais à l'époque ou M m6 Sand écrivait ce drame , on croyait qu'il fallait toujours qu'un drame fût un roman « réduit à sa crise, » et François le Champi à la scène débute au retour de François, c'est-à-dire à François dont nous ne connaissons rien.

Eh bien, soit ! même à prendre les choses ainsi, il y avait encore moyen de s'en tirer à peu près. Blanchet est mort; La Sévère rôde, Mariette va coquetant. On se dit dans la maison que tout va mal, et l'on murmure : « Ah ! si le Champi était là. Il avait dix-sept ans quand il est parti. Il s'annonçait bon ouvrier. Il aimait la maison. Il aimait la dame. Il aimait Janic. Qnel dommage. Ah I quel dommage ! » Et l'on ne dit que cela , absolument que cela. Il ne faut pas dire autre chose. Il faut que nous ne voyions pas le Champi d'abord , et que nous ne songions qu'à lui comme à la bénédiction de la maison dans le passé, et sans doute, son salut dans l'avenir. Quand il arrivera nous l'aurons attendu , nous l'aurons désiré et nous le connaîtrons.

Au lieu de cela, une scène où l'on ne voit que dame Blanchet malade, et Mariette devant son miroir , puis très vite François, c'est-à-dire non pas François, mais je ne sais qui, en limousine , qui entre , ne dit pas

son nom (pourquoi pas ?) s'assied dans la cheminée et a l'air d'un rôdeur de chemins. La servante, Mariette le prennent pour un voleur... Mais, nous aussi ! Une impression pénible et bizarre s'empare de nous, dont nous ne nous débarrassons que très lentement, ce qui aura son effet sur toute la représentation , si nous n'avons pas, préalablement, lu le roman. Or, au théâtre, je n'ai jamais lu le roman, jamais.

Toute cette exposition, du reste, est manquée. Trois ou quatre pistes y sont ouvertes , qui ne mènent à rien. Le Champi y est annoncé comme un madré. Il ne sera qu'un énergique dans le reste de l'ouvrage. Il a une scène de coquetterie avec la Sévère. On se dit : « Très joli. Il va rendre la Sévère amoureuse de lui, pour entrer dans sa confidence, et, plus tard , la démasquer. » Plus tard il ne la démasquera nullement ; ce sera le neveu de la Sévère, le gros rustaud de Jean Bonnin qui le démasquera. Alors pourquoi la piste du premier acte ?

Il est encore , en ce premier acte, question d'une fameuse quittance à retrouver qui semble devoir être le pivot de l'intrigue. On ne parle que de cette quittance , dans ce premier acte. A partir du second, oncques plus n'ai ouï parler de cette quittance. Tout cela est bien mal mené.

Le fond même de l'ouvrage est, je ne dirai point manqué, ce serait injuste ; je ne dirai pas escamoté, tant le mot est mal à sa place quand il s'agit de cette bonne, franche, sincère et ingénue George Sand, il

est c lâché, » je ne vois guère d'autre terme. Le fond de l'ouvrage, c'est sans doute ceci : Deux êtres honnêtes et droits qui s'aimaient d'affection calme et profonde, mais non passionnée, en viennent à s'aimer d'amour, l'âge s'en mêlant , et les circonstances, et, chez l'un la défaillance délicieuse d'un cœur de trente ans qui n'a jamais connu l'amour et qui a bien pâti, chez l'autre l'ardeur saine et la saillie vigoureuse d'un tempérament énergique uni à une âme vigoureuse et dévouée. Comment la transformation se fera-t-elle? Qu'est-ce qui les éclairera sur le véritable état de leur cœur, que moitié ils ignorent , moitié, par pudeur et respect , ils se dissimulent ? C'est une surprise de l'amour. C'est du Marivaux sans marivaudage qu'on attend , qu'on désire et qui doit être , puisque c'en est.

L'évolution se fera devant nos yeux dans les entretiens qu'ils auront ensemble. Ceci d'abord, et avant tout. — Et puis , si vous avez une Mariette que dame filanchet songe à faire épouser à François , elle nous sera très utile. Une certaine hésitation chez dame Blanchet au moment même où elle a cette idée , puis trop d'empresseipent à pousser ce dessein , pour se défendre elle-même contre une résistance intime qu'elle sent vaguement, me semblent indiqués, comme disent les médecins. — Et aussi Mariette devra voir plus tôt que tout le monde le vrai des choses , et à la jalousie qu'elle sentira à l'égard de dame Blanchet, deviner tout , et en devinant tout et s'échappant à

le dire ^ le faire soupçonner à dame Blanchet à François.

François, dame Blanchet et Mariette, voilà donc les forces actives de ce petit drame. Tout le reste est matière inerte. François, dame Blanchet et Mariette doivent toujours être en scène et conspirer toujours à ce résultat attendu : Dame Blanchet et François arrivant à se comprendre.

Eh bien, ce n'est pas cela du tout. L'évolution des sentiments de dame Blanchet et François, François et dame Blanchet en face l'un de l'autre, Mariette aidant au jeu, voilà ce qui tient le moins de place dans François le Champi. Gela ne donne guère qu'une scène ou<leux. Dame Blanchet paraît à peine. J'étais toujours à me dire : « Mais où est donc dame Blanchet? » Et ce qui fournit de matière, ce qui occupe sans cesse la scène, ce sont les ruses de dame Sévère, où j'avoue n'avoir pas compris grand chose, et la petite pièce à côté, c'est à savoir les amours de Mariette et de Jean Bonnin. Cette pièce c'est plutôt Mariette et Jean Bonnin que François le Champi. A la vérité le rôle de Mariette est joli, quoique mollement dessiné, et celui de Jean Bonnin, ce gros paysan un peu épais, à qui peu à peu l'amour donne beaucoup d'intelligence et de finesse, est excellent. Il n'en est pas moins que tout cela, je le sens, j'en ai l'intuition et j'en ai la gêne, « tient de la place, » et une place qui pouvait, qui devait être occupée par quelque chose de beaucoup plus ingénieux, de beaucoup plus délicat, de

. beaucoup plus dramatique, par quelque chose enfin qui est la chose où je m'attendais et qui m'intéresse.

Et cependant il y a des parties excellentes dans ce petit drame. Mariette cédant à Jean Bonnin , que la Sévère lui jette à la tête , non parce que , mais quoique, lui cédant juste au moment où las de toutes les finesses de sa tante, Jean Bonnin la démasque, se repent de l'avoir écoutée et se montre à Mariette ce qu'il est, un bon garçon plein de cœur et de dévouement , cette scène épisodique , qui devient la scène principale, est délicieuse. Et elle est d'une vérité! « J'suis point fâché que vous soyez riche, pour sûr. Faut point de menteries. Mais devenez pauvre , mademoiselle Mariette, vous verrez si je ne vous épouse point. j> On était ravi. On avait raison. C'est cela , c'est tout à fait cela. Et du reste, comme c'a été joué ! Ce Féraudy devient un grand artiste. Il compose un rôle, à l'exemple de son grand maître Got, avec une patience minutieuse , un concours habile de tous les petits moyens, une suite surveillée et maintenue , en un mot il compose , avec une science désormais sûre d'elle-même et accomplie. On a accroché une longue, longue, presque inconvenante ovation à un mot qu'il a dit excellemment. On n'a pas eu tort. Mais c'est tout le rôle, depuis la première entrée jusqu'à la dernière syllabe, qui est une petite merveille de justesse, de vérité et de mesure.

A côté de lui M me Baretta est une coquette de village, excellente fille au fond, d'une grâce bien ai-

mable et bien fine. Est-ce qu'elle n'assombrit pas légèrement? Deux ou trois fois je ne sais quelle nuance de désespoir m'a semblé de trop.

M me Pierson fait regretter que son rôlç soit trop court. On n'a pas, mieux qu'elle, la bonté, la douceur triste, l'amour tendre et encore maternel dans sa mélancolie et son abandonnement lassé. Je m'en allais en répétant le long des boulevards le vers divin de notre cher Vigny :

Avec ton pur sourire amoureux et souffrant.

Si vous ajoutez que M me Fayolle a composé un rôle de vieille servante avec une réalité sans réalisme très savante et très forte, vons jugerez que cette représentation a été une belle soirée de plus au glorieux actif de la Comédie-Française.

xxm

Ambigu. — Roger la Honte, drame en dix tableaux, de MM. Jules Mary et Grizier. .

1" octobre 1888.

Roger la Honte est une succession de drames plus ou moins intéressants, les uns plus, les autres moins, mais dont aucun ne laisse languir l'attention. Combien y en a-t-il ? Trois, quatre, cinq ? Nous ferons l'addition quand nous serons au bout; c'est plus simple.

Vous connaissez ce procédé ordinaire des assassins ou des simples filous qui consiste, quand on leur pose la fameuse question : « D'où tenez-vous cet argent ? * à répondre, en se faisant prier, et en rougissant : « Je le tiens d'une personne qu'il m'est impossible de compromettre »; et vous savez le beau parti que tirent de cette explication facile les avocats qui savent leur métier. Généralement le fameux : « Je le tiens d'une femme » est jeté aux jurés par un personnage hirsute et délabré « fleurant plus fort mais non pas mieux que rose ». Il n'en fait pas moins son petit effet. Il ébranle. Il fait réfléchir. Il n'y a pas un juré, les jurés

étant hommes qui connaissent la vie, qui ne se dise qu'en pareille affaire il n'y a jamais rien d'invraisemblable. Généralement ils admettent les circonstances atténuantes pour se tirer de doute, et condamnent le beau monsieur à perpétuité.

Ceci posé, supposez un homme qui s'appellera Luversan et qui voudra mal de mort à Roger Laroque pour diverses causes inutiles à énumérer. Il construira la petite machination suivante.

« Laroque a été l'amant de M me de Noirville. Il l'a même un peu entretenue, si j'ose m'exprimer ainsi, et il lui a « prêté » une petite somme de cent mille francs. Depuis, par estime pour M- de Noirville, qu'il a appris à connaître, par retour d'affection pour sa propre femme, par dégoût peut-être, il a rompu avec M md de Noirville, qui en est à le détester jusqu'à la rage.

» D'autre part Laroque , qui est commerçant , est mal dans ses affaires et va être exécuté sur la place commerciale de Paris, d'ici à demain, s'il ne trouve pas une centaine de mille francs.

» Eh bien ! voilà mon affaire. J'assassine, moi, un voisin de Laroque, un sieur Gerbier, qui a les cent mille francs chez lui. J'arrache à la fureur jalouse de M me de Noirville un billet à Laroque où elle lui dira qu'elle lui rend ses cent mille francs. Ce billet, avec les cent mille francs que j'aurai volés chez Gerbier, je l'envoie à Laroque. Le voilà perdu. Car, à Pétonnement de tout Paris, le lendemain matin du jour du

crime, il paiera partout. On le soupçonnera, j'aidefài aux soupçons ; on l'arrêtera ; on le questionnera sur la provenance des fonds. Cette réponse il ne voudra jamais la donner. Il répondra, et à peine : « Je tiens l'argent d'une femme ». Cette explication est trop célèbre pour faire un effet autre, désormais, que peu favorable. Mon homme est perdu.

» Ne négligeons, rien du reste. On peut être vu. J'ai cette chance que, de taille et d'allure générale, je ressemble assez à Laroque. Habillé comme lui avec exactitude, si je suis vu, je passerai pour lui, et les présomptions morales tirées de l'argent imprévu et de l'obstination de Laroque à n'en pas dire la provenance feront le reste. »

Voilà la machination de Luversan. Elle est compliquée, elle est furieusement invraisemblable ; elle a bien des chances de clocher par quelque point. Mais elle est ingénieuse et elle se noue d'une manière assez adroite au cours des deux premiers actes. M me de Noirville a fini, dans un moment de folie (qui malheureusement est plus encore un moment de bêtise qu'un moment de folie) par livrer le fatal billet ; Luversan a assassiné Gerbier, etc. Il a même réussi mieux encore qu'il n'espérait. Il a été vu, et il a été pris, en effet, pour Laroque. Et il a été pris pour Laroque par M rae Laroque elle-même et par sa petite fille.

Celles-ci attendaient Laroque qui courait Paris pour trouver l'argent qui lui manquait. De leur fenêtre, elles voyaient aller et venir chez lui Gerbier qui de-

meure dans la maison d'en face. Tout à coup elles ont vu entrer chez lui un homme qui leur a semblé •être Laroque , et le crime s'est commis comme sous leurs, yeux. •

Tout concourt donc à perdre le malheureux Laroque. On l'interroge ; il nie furieusement ; mais ne peut expliquer d'où lui vient l'argent. On interroge M me Laroque ; elle dit n'avoir rien vu ; mais on lui prouve qu'elle a dû voir, au moins entendre. On interroge la petite Laroque ; elle répond obstinément « qu'elle n'a rien vu, rien entendu » ; mais on voit bien que c'est une leçon apprise. Et tout cela mène Laroque aux assises, et, par la même occasion, nous y mène aussi.

Ici la plus heureuse péripétie de toute cette noire aventure. M. de Noirville est avocat. Connaissant Laroque, parfaitement convaincu, d'une certitude morale qui n'admet pas de réplique, de l'innocence de Laroque, il vient, spontanément le défendre, et lui dit : « Cette histoire de femme que vaguement tu laisses entendre, et à laquelle, naturellement, on ne croit guère, moi, parce que je te connais, j'y crois. A moi, ton avocat, et à moi ton ami, pour moi et pour moi seul, dis le nom de cette femme. J'irai la trouver, je la forcerai à se dévouer pour te sauver, ou je trouverai quelque chose ; mais à moi, avocat, pour tenter quelque moyen ou pour trouver quelque ressource, sous le sceau du secret professionnel , il me faut le nom de cette femme. »

Evidemment la situation est forte, et la scène, si nette et si bien posée, ne pouvait être que puissante. Inutile de dire que Laroque parle moins que jamais. Noirville ne comprend pas cet excès de délicatesse, et il se décide à défendre, quand même, et comme il pourra, son ami.

Et nous voici devant le tribunal et le jury. C'est le cinquième tableau, le plus frappant de tout l'ouvrage, et celui qui fera courir tout Paris pendant quelques mois. Il est fort soigneusement disposé, avec un souci de réalité bien prise et de photographie qui satisfait les goûts réalistes d'une partie du public. Il est surtout très dramatique. Interrogatoire de divers témoins. Interrogatoire surtout de la petite Laroque, que le président questionne, qu'il fait questionner par son père, et qui, tant par son obstination à crier : « Je n'ai rien vu, rien entendu, » contre toute vraisemblance, que par son trouble et le martyre qu'on voit qu'elle subit sous les adjurations de son père, ne réussit qu'à perdre de plus en plus l'innocent.

Mais M me Laroque ? Où est donc M me Laroque ? « Où est votre mère, mon enfant ? » demande le président. « Ma mère est morte, monsieur ! » Grande émotion dans la salle et suspension d'audience.

Ici l'affreux Luversan, qui rôde, a peur d'avoir partie perdue et se décide à jouer un grand coup. Ceci est moins heureux que le reste. Pourquoi Luversan croit-il sa campagne compromise? Elle va très bien, au contraire. La mort de M me Laroque a produit une

sensation ; mais non pas une sensation favorable à l'accusé. Que doit se dire le juré? Ceci, il me semble : « M me Laroque a vu le crime, comme cela est à peu près prouvé par les débats. Elle n'a pas voulu accuser son mari ; et elle est morte de désespoir, ou elle s'est tuée. Laroque n'en est que plus coupable. »

Luversan ne raisonne pas ainsi ; il croit que son affaire devient mauvaise, et je ne sais pas pourquoi il le croit. Et quelle ressource nouvelle trouve-t-il ? Celle-ci, qui est aussi mal imaginée que ses inductions de tout à l'heure étaient mal conduites. Il a trouvé jadis le moyen de soustraire une lettre de M me de Noirville où sont les allusions les plus claires aux relations coupables qu'elle avait eues avec Laroque. Et c'est cette lettre qui est, selon lui, son arrière- %arde, sa dernière cartouche. Cette lettre il va la faire parvenir à M. de Noirville et le transformer ainsi en ennemi et en accusateur de Laroque, d'ami et défenseur qu'il était.

Ce n'est pas très fort de sa part. Il sait que M. de Noirville est un honnête homme ; il doit craindre que M. de Noirville ne s'élève jusqu'à l'héroïsme, ce qui ne laisse pas d'arriver quelquefois aux honnêtes gens. Il doit craindre que M. de Noirville n'en défende pas moins Laroque, et peut-être beaucoup mieux, une fois qu'il aura vu enfin clairement le crime de Laroque vis-à-vis de lui, Noirville, mais aussi l'innocence de Laroque relativement à l'assassinat.

Eh bien, n'importe ! Le public n'a pas voulu voir

cette maladresse, et je sais joliment pourquoi. C'est que le public a toujours l'instinct du vrai drame, mais là, du vraiment vrai drame, qui consiste dans le conflit de sentiments contraires et très puissants dans le cœur d'un homme. Que Noirville soit éclairé, fut-ce par une sottise invraisemblable du traître, voilà ce que nous voulons. Que Noirville sache que son ami est son ennemi et son voleur d'honneur, et en même temps qu'il est innocent du crime, et que le mari trompé veuille se venger, et que l'avocat, convaincu de l'innocence de son client, veuille le sauver, et que tout cela fasse dans l'âme de Noirville une tempête épouvantable d'où il s'agit de savoir comment il sortira ; oui, voilà ce que nous voulons, et sur le reste nous* passons facilement condamnation. Et c'est poiir cela que nous pardonnons si facilement leurs maladresses à nos grands tragiques, parce que, en général, elles ont pour effet et pour rançon des luttes de sentiment de ce genre, que nous sentons bien qui sont le fond même et l'essence de l'art dramatique.

Et, en effet, ce qui suit est presque beau. Noiralle est attéré ! Il chancelle sous le coup. Il revient auprès de Laroque et l'accable d'injures... La cour rentre en séance. La parole est donnée à maître Noirville. Que va-t-il faire ? Nous voilà en pleine tragédie, et c'est de très bonne tragédie.

Noirville est extrêmement pâle. Il se recueille. Il descend au fond même de sa conscience ; puis, blanc comme un mort, mais le front haut, il commence :

« Laroque est innocent. L'histoire de femme qu'il a donnée à entendre est vraie. Elle est horriblement vraie. Et le nom de cette femme, ce nom qu'il ne veut pas dire, je le dirai. Cette femme, c'est... »

Mais la tension trop violente de la volonté a brisé cet homme déjà souffrant. Il s'arrête comme étranglé, porte la main à sa gorge et tombe. — Il est mort. — Laroque est condamné.

Voilà le premier drame. Malgré quelques longueurs, il n'est pas loin d'être excellent. Il est bien combiné, bien conduit, bien coupé, et, malgré une extrême complication, parfaitement clair. Il est tout à fait digne d'être vu. Les personnes qui aiment les drames bien faits iront voir Roger la Honte et s'en iront après ce cinquième tableau. Le reste est pour les estomacs exigeants.

C'est un autre drame, suivi d'un autre, et tous deux assez vulgaires. Nous tombons dans le Rocambole. Pour ceux-là je serai court.

Laroque a été au bagne, il s'est évadé, il revient chercher sa petite fille qui est restée à la garde de vieux parents. Luversan qui le guette depuis son évasion tente de le faire arrêter. Fort à point, et par suite de combinaisons enfantines, on procure à Laroque les papiers d'un Américain mort qui avait précisément une fille du même nom et du même âge que la petite Laroque (c'est si naturel !) et le forçat Laroque devient M. Letnner, et la petite Laroque devient M Ue Letnner. C'est le deuxième drame. Il est innocent et un peu

ridicule. Il semble avoir amusé le public populaire.

Passons.

Troisième drame. Douze ans après. Laroque-Letnner est devenu très riche. Il se retrouve à Ville-d'Avray en présence de M mo veuve de Noirville qui y vit avec son fils. Ce* jeune homme devient amoureux de M lle Letnner. Eh bien ! qu'ils se marient ! Non ! la petite Laroque-Letnner n'a pas oublié, comme son père le croit. Elle sait qu'elle est Laroque, encore que Letnner. Elle sait qu'elle est la fille d'un assassin. La fille du bandit n'épouse pas M. de Noirville. Tortures du père. Comment prouver à sa fille qu'il est un honnête homme. Il n'y a que M me de Noirville qui puisse en effet le prouver. Touchée par le repentir elle finit par l'affirmer au moins et par vaincre les résistances de M lle Laroque-Letnner. Allons ! tant mieux ! Mais tout cela est d'un faible intérêt.

Et le châtiment du traître? Oui, le châtiment du traître, il nous le faut. Il formera le dernier tableau, que, j'en préviens loyalement le public, je ne suis pas sûr d'avoir compris. Ou les grandes qualités de clarté que nous avons louées plus haut ont abandonné les auteurs sur la fin de leur œuvre, ou mon attention, fatiguée par cinq heures de séance, m'a abandonné moi-même. Laroque-Lettner attire Luversan dans ce qu'on me permettra d'appeler un guet-apens moral. 11 lui donne rendez-vous dans cette maison même où douze ans plus tôt a été assassiné Gerbier. Luversan s'y rend, en quoi il me semble ingénu, et reconnais-

sant la disposition des lieux, le mobilier rétabli dans son état primitif par Laroque, il pâlit, tremble et se dénonce par son trouble.

Et puis après ? Gela fera-t-il preuve devant la justice? C'est précisément ce que, remis de la première surprise, Luversan dit à Laroque : « Sans doute, répond Laroque ; mais j'ai maintenant pour moi M me de Noirville. Elle vous dénoncera. Tenez, la voilà !» — « Si c'est comme ça ! vlan ! » crie Luversan, et il envoie à Laroque une balle de revolver. C'est M me de Noirville qui la reçoit. « Ah ! c'est ainsi hurle Laroque ; eh bien ! à toi Luversan ! » Et il lui envoie une balle de revolver qui le tue net.

Ma foi, je ne sais, mais je ne vois guère là un dénouement. Ce pauvre Laroque qui pendant treize ans a été tenu pour assassin, l'est devenu précisément, et voilà tout. Il va repasser en cour d'assises avec la seule consolation que ce sera pour le vrai motif, et cette autre que ce sera sous le nom de Lettner au lieu que ce soit sous le nom de Laroque.

Légitime défense! Soit ; cependant son affaire n'est pas très bonne. Mais je répète, ou de ma faute, ou de de celle d'autrui, je ne suis pas sûr d'avoir bien compris.

Ce drame, en sa première partie au moins, est un des meilleurs que nous ayons entendus depuis longtemps. Il aura un très grand succès. L'acte de la cour d'assises est un des plus saisissants que je sache, et il approche même de la manière, sinon du ton, du grand

théâtre tragique. Il fait honneur à MM. Jules Mary et Grizier.

La pièce est du reste montée avec beaucoup de soin et très honorablement jouée. Montai, dans Jean Laroque, a de la chaleur et ne dit pas toujours faux. Gravier , dans Noirville, a de la tenue et, parfois, presque de la grandeur. Perricaud et Fugères, dans des rôles mal venus de premier et second mari d'une même femme, par suite de divorce, et qui n'en sont pas moins les meilleurs amis du monde, se tirent d'affaire agréablement. Mais il faudra couper un peu dans cette comédie bouffe mêlée au drame, qu'il me semble bien que le public a trouvé un peu grosse et par r ci par-là désobligeante. La promiscuité résultant du divorce ne sera pas prise de très bon air par le public français d'ici longtemps.

Les femmes sont convenables, et même M me Harris a plu, malgré l'horreur de son rôle, sous les cheveux blonds de M me de Noirville jeune et les cheveux blancs de M me de Noirville vieille. Les auteurs ont donné un énorme développement au rôle de l'enfant, la petite Suzanne Laroque. Ils n'ont pas eu tort, parce que, remarquez-le, c'est, avec M. de Noirville, le seul rôle sympathique de la pièce. Cependant il ne faut pas abuser des enfants au théâtre. Le charme qu'on éprouve à les voir ne dure pas très longtemps. Assez vite la sensiblerie dont ils sont les représentants naturels devient un peu fade. Il faut dire que la petite Breton, qui joue ce rôle de Suzanne, a, hélas ! un très

grand talent de comédienne. Je constate le talent, quel qu'il soit, chez un enfant de douze ans, et surtout le talent dramatique, avec loyauté, et avec la plus profonde douleur morale, la plus immense pitié, la plus intense « religion de la souffrance humaine » qu'il me soit donné d'éprouver.

Odêon. — Athalie, avec les chœurs de Mendelssohn.

15 octobre 1888.

L'académie nationale de musique de la rive gauche a donné hier soir l'opéra de Mendelssohn connu sous le nom à! Athalie.

Il y a bien longtemps que je brûlais en silence, comme les étoiles de Sully-Prudhomme, de dire mon opinion sur Athalie aggravée des chœurs de Mendelssohn, et je suis bien heureux, du reste, qu'il soit trop tard. Autrefois mon opinion aurait pu avoir une influence sur les populations. J'aurais pu, en disant au juste mon avis sur cette combinaison, détourner jusqu'à dix personnes d'aller voir Athalie, et, pour Racine, j'en aurais été désolé. Aujourd'hui je n'ai rien de pareil à craindre. L'opinion est faite. Elle est établie sur des bases solides. L'opinion est qu'il y a quelque chose, écrit par un vieux poète du nom de Racine, qui est un prétexte très honnête à entendre une très belle musique de Mendelssohn. C'est ainsi qu'on vient voir Athalie. Tout ce que je pourrai dire ne changera certes rien aux dispositions du public, et

je n'ai nullement à me gêner. Donnons donc notre impression, ancienne et nouvelle, et de plus en plus confirmée, en toute tranquillité de conscience, comme quand on se parle à soi-même. Mettons que je parle à la postérité. C'est la même chose.

Mon opinion est que les proportions matérielles du poème d y Athalie si admirablement mesurées par Racine, sont complètement altérées et renversés par la partie musicale, de la manière que Mendelssohn l'a entendue. Ce n'est point en effet, comme vous savez, simple accompagnement discret, docile et respectueux de paroles , c'est tout un opéra que Mendelssohn a écrit sur le livret des chœurs d'Athalie. Ils plient sous le faix. Un chœur d'Athalie, avec le système d'allongements, prolongements, répétitions et retours qu'a adopté Mendelssohn, dure environ un quart d'heure après un acte qui a duré dix minutes. Lisez chez vous Athalie dans ce système, vous verrez l'effet. Athalie se dilue et se noie. Dans la Clé de Labiche, un personnage demande : « Qu'est-ce qu'une femme qui se galvaude? — Monsieur, c'est une femme qui s'éparpille. La baronne est une femme qui s'éparpille. » Atlialie s'éparpille continuellement. On en suit de loin en loin de vagues traces. On court après à travers la forêt musicale. Elle est comme mangée par les triples croches.

On n'en retrouve plus que des débris douteux Que des chœurs dévorants se disputent entre eux.

298 LE THEAÏRE CONTEMPORAIN

L'effet est excellent pour le public, qui, certes, ne vient pas là pour entendre Racine, mais pour se gorger de Mendelssohn ; mais si, par hasard, ce que je ne suppose que pour parcourir le champ, des hypothèses, il se rencontrait, égaré là, quelqu'un qui fût venu pour entendre Athalie, il se trouverait tout à fait dérouté, dépaysé, je dis plus, persuadé que le poème de Racine est singulièrement disproportionné et bizarrement boiteux.

Pour vous rendre compte de ce que je regrette et de ce que je désirerais, faites attention à la scène de prophétie de Joad au troisième acte. Joad parle, déclame si vous voulez, chante, mais dans le sens littéraire du mot. Il ne musique pas. Il ne roucoule point. Il ne dit pas : « Cieux écoutez, cieux écoutez, cieux écoutez... ma... voix! » Il parle mélodieusement, voilà tout, et la musique seulement l'accompagne, le soutient, le double, court en grondant ou en gémissant sous sa voix, sans la couvrir.

L'effet est très grand à mon sens et à mes sens, du moins, et le mouvement de la pièce, qui est une pièce dramatique, on semble l'oublier, n'est pas ralenti. Voilà, à peu près, ce que je voudrais partout, et si j'ose me porter garant pour un homme que j'ai peu connu, voilà bien à peu près ce me semble ce que rêvait Racine lui-même.

A la prendre en soi et sans insister davantage sur la place démesurée qu'elle s'accorde, la musique de Mendelssohn m'a toujours paru assez belle, distinguée

même , et parfois presque originale , mais vraiment aussi peu inspirée de la poésie de Racine qu'il soit possible. Il m'a toujours semblé qu'elle élève le contre sens à la hauteur d'une institution. Il faut excepter , bien entendu, la fin du chœur du troisième acte : Un cœur qui t'aime , qui est un air de cantique charmant, une mélodie simple, douce et gracieuse, tout à fait appropriée aux paroles. Mais presque tout le reste ! Mon Dieu , si l'on faisait le moins du monde attention au livret, si l'on se souvenait, seulement un peu, des vers de Racine, si l'on avait cette distraction, comme la musique paraîtrait, le plus souvent, exprimer juste le contraire du sens général et de la pensée de Racine !

Mendelssohn est parti d'une idée très contestable, quoique historique. Il s'est rappelé que les Hébreux dansaient devant l'arche , et il a mis sur Athalie une musique presque continuellement dansante. Je fermais les yeux de temps en temps et il m'était impossible de me figurer les jeunes Juives autrement que battant la terre d'un pied libre, comme parle Horace. C'est une impression singulière. Il y a quelque part un c< Dis-moi, Sion... » d'un mouvement si joyeux qu'il m'a rappelé à l'instant: « Dis-moi Vénus... » Cette Athalie sur une musique d'opéra-comique est une chose bien inattendue.

Mais, encore une fois, ceci est une opinion particulière. Le public ne bronche pas ; et comme il ne vient pas pour Athalie, mais pour Mendelssohn, il a bien

raison. Je crois seulement qu'il serait bon désormais, et l'épreuve étant faite , de retrancher la tragédie de Racine. Elle fait un peu tort à la musique. Elle ne s'en inspire pas du tout. Elle n'en reproduit pas le caractère. Elle fait dissonnance avec elle. Elle n'en a pas la gaité facile, l'entrain , la verve joyeuse. Elle ne donne jamais l'impression d'un allegro militaire. Elle gâterait Mendelssohn si elle était écoutée. Il est vrai qu'on l'écoute si peu ! Encore un peu trop peutêtre. C'est désormais un surcroît inutile au moins qu'il faut élaguer.

Si nous voulons bien encore nous en occuper, par tradition ou convenance, nous dirons qu'elle a été jouée d'une manière qui fait beaucoup d'honneur à l'Odéon. Je ne crois pas qu'Athalie fût mieux jouée nulle part ailleurs, sauf si Mounet-Sully se mettait un jour en tète de nous donner Joad, ce que, pour ma part, je souhaite ardemment. Athalie est jouée à l'Odéon avec conscience, correction et talent.

C'est Albert Lambert qui joue Joad. Je ne vais point, n'est-ce pas, m'étonner de n'avoir pas trouvé en lui l'idéal de Joad. Joad est un des rôles les plus terribles de la scène française. C'est un personnage si grand et si complexe qu'on n'en a jamais fini avec lui. Il est bon, il est tendre, il est perfide, il est féroce, il est mystique, il est illuminé, il est habile. C'est un prêtre, un père, un soldat et un conspirateur. 11 faudrait rendre quelque chose de tout cela. Ce n'est pas commode. M. Albert Lambert a fait la part du

feu. Il a laissé de côté tout l'aspect conspirateur et chef de parti. Il a fait de Joad un grand prêtre décoratif, solennel et majestueux. Il Ta tourné tout à fait au classique. Dans ces limites , il l'a bien joué. Il Ta de l'autorité, de l'ampleur de geste et de la magnificence, simple encore et grave, dans la diction. Voilà qui est bien. Les passages de force sont un peu trop atténués. Décidément, M. Lambert n'est pas assez féroce où il faut l'être. Il a maudit faiblement Nathan.

Les chiens à qui ton bras a livré Jézabel Déjà sont à ta porte, et demandent leur proie !

cela n'a pas sonné assez terriblement dans sa bouche ; et de même

Tu ne peux m'échapper Et Dieu de toutes parts a su t' envelopper !

n'était pas d'une sauvagerie assez savoureuse, d'un délire de vengeance satisfaite assez puissant. Avoir rêvé quinze ans d'égorger une Médicis ou une Catherine II, et y réussir, cela vaut un petit éclat de joie triomphante que Racine, discrètement encore, a très suffisamment indiqué, et qu'il faut accuser franchement à la scène. En général, du reste, Athalie a été joué trop « à la douce » comme dit Richepin dans Monsieur Scapin. C'est l'influence émolliente e{ dulcifiante de cette musique...

M mo Tessandier n'a qu'un très petit rôle... —

Qu'est-ce que vous me dites là ? Athalie, petit rôle I — Allez voir Athalie à l'Odéon, et vous verrez si, Athalie, durant quatre heures, grâce au système musical, le rôle d' Athalie ne parait pas tout petit, tout petit, réduit à rien, si vous n'êtes pas toujours à vous dire : « Mais Athalie ne paraît jamais ! »

Donc M mo Tessandier avait à se montrer quelques courts instants sur la scène, et elle a fait de presque de tous ces instants des régals pour les amateurs de grande poésie tragique. J'âime tant M mo Tessandier, on le sait, j'ai tant poussé, de mes faibles forces, à ce qu'elle entrât enfin à la Comédie-Française, où sa place était marquée depuis longtemps, parce qu'elle y était vide, que je suis bien à l'aise pour dire franchement le fort et le faible sur sa création d'hier. Le faible, c'est le cinquième acte. Qu'avait donc M me Tessandier à ce moment-là ? Elle était gauche, elle manœuvrait lourdement. Est-ce si difficile à jouer, cette scène-là ? La bête traquée qui se tord, se renverse et cherche à mordre, et crie sous la dent, c'est une situation où les effets doivent être faciles. Toutes les agonies, dit-on, sont faciles, et l'agonie morale doit donner matière à de très beaux effets. M mo Tessandier ne les a pas trouvés.

Tout le reste de son rôle a été très distingué. Elle a admirablement joué le fameux songe d' Athalie. On a bien eu la sensation qu'elle voyait encore, là devant elle, sous ses yeux, à ses pieds, l'affreux charnier que le tendre Racine n'a pas craint de décrire si crûment.

Comme il a le génie pittoresque, ce Racine, avec tous les autres ! Comparez, pour ce qui est de la vision, du relief vigoureux des choses, le songe d'Athalie et le songe de Polyeucte. Comparez ; moi je n'ai pas le temps aujourd'hui. On n'aura jamais assez montré tout ce qu'il y a de Shakspeare dans Racine.

De même M me Tessandier a été très belle dans l'interrogation du petit Joas. C'est merveilleux comme elle le regarde ! J'étais horriblement mal placé, dans une espèce d'angle de placard. Maïs M me Tessandier regarde si bien, de toute son attitude, de tout son élan en avant, de tout son corps penché et tendu, que je voyais, sans les apercevoir, ses yeux enfoncés dans les yeux de Joas, et derrière la leçon apprise et récitée, cherchant la vérité qu'elle soupçonne, qu'elle sollicite, qu'elle évoque, qu'elle voudrait arracher de cette petite cervelle fermée, têtue et rebelle. M mo Tessandier est une grande artiste. Comme nous l'avons vu pour une autre consciencieuse et intelligente comédienne — pourquoi ne pas nommer M me Pierson ? — elle gardera à la Comédie-Française toutes ses grandes qualités. Elle en acquérera de nouvelles. Elle se perfectionnera d'un progrès continu et sûr. Elle deviendra une « mère tragique » de premier ordre. Cet emploi est un des plus beaux de notre théâtre français, nos tragiques ayant eu beaucoup de goût, à cause du temps où ils vivaient, à peindre les vieilles reines ambitieuses ou vindicatives, et en général les vieilles femmes avec leur psychologie si riche, si

abondante et si curieuse. La carrière de M me Tessandier se trouve donc ainsi largement ouverte et comme indéfinie.

On pourra, grâce à elle, faire reparaître au Théâtre- Français de beaux ouvrages qu'on laissait trop dans l'ombre. Dites donc ! Quelle Cléopâtre (de Rodogune), quelle Agrippine ! Et aussi, à côté de Mounet-Sully, quelle Jocaste ! L'entrée de M me Tessandier à la Comédie-Frauçaise est un petit événement dramatique.

M mo Antonia Laurent était bien agréable à côté d'elle, et faisait un joli contraste, celui, du reste, qu'a voulu Racine qui savait bien la scène. Sa jolie tête entourée de voiles blancs, elle était charmante, avec sa belle voix mouillée et douce. Quelle aimable jeune femme, et bien disante, et bien faite pour ces jolis rôles de demi-teintes ! Elle avait l'air d'une religieuse de bonne famille et de grande race, d'une nonne de Port-Royal, d'une « mère Angélique » dans sa jeunesse. Peut-être pas assez grand air, cependant. Je dis religieuse de grande famille. Elle ne doit pas oublier qu'elle est du sang des rois. Joad, ne l'appelle que « princesse » gros comme le bras. Il est aristocrate comme un Arnaud, ce Joad. Que M me Antonia Laurent y fasse attention.

M mo Segond-Weber a retrouvé un succès sur le théâtre de ses anciens triomphes dans le rôle de Zacharie. Elle a dit le récit de l'entrée d'Athalie dans le temple avec vigueur et éclat.

A tout prendre, Athalie a été une très belle représentation qui fait honneur à l'Odéon. La foule s'y était portée, et s'y portera de plus en pins. Je sais bien que ce sera pour Mendelssohn ; mais, qui sait, on attrapera peut-être un vers de Racine par ci par là, sans le vouloir.

Théâtre de Belleville : Le Juge d'instruction, drame en cinq actes de M. de Marthold. — Théatre-Déjazet : La Garçonnière, vaudeville en trois actes de M. Médina.

29 octobre 1888.

M. de Marthold, déjà connu par quelques traductions et adaptations de pièces étrangères, vient de donner au théâtre de Belleville, un drame qui n'est pas sans défaut, mais qui doit attirer sur lui l'attention des directeurs parisiens. Ce drame a de très grands mérites, dont le principal est la netteté et la simplicité du plan. J'y ai trouvé un vrai parti pris d'éviter ces surcharges d'incidents inutiles, soit comiques, soit lugubres, qui sont d'usage, comme on sait, dans tous les drames populaires, et qui n'ont jamais eu pour effet que de retarder « l'instant du repos », pour parler Béranger, jusqu'à deux heures du matin.

M. de Marthold sait où est le drame , il y tend, il y marche tout droit, et ne s'occupe pas d'autre chose. Toute son œuvre, avec ses imperfections, a quelque chose de franc et de direct qui m'a beaucoup plu, et qui semble avoir ravi le public ; car j'ai vu des drames

réussir plus brillamment, mais je n'en ai pas vu qu'on ait écouté d'une manière plus soutenue.

Jacques est comme le pupille de M. Savernier, le juge d'instruction ; il est le fils d'un vieil ami du juge; le juge l'a presque élevé, l'a aidé et conseillé à ses premiers pas dans la vie, il est l'enfant de la maison. Il vient de perdre toute sa fortune dans la faillite Jackson ou Fericourt et M. Savernier lui cherche une position. Il la lui trouve ; il s'agit d'aller représenter en Amérique les intérêts d'une grande maison industrielle ; la situation est très belle. Jacques ne refuse pas tout à fait, mais il n'accepte pas absolument. Il oscille. S'il oscille, moi je ne sais pas pourquoi, mais vous qui êtes habitué à la mélodramaturgie, vous le savez parfaitement ; c'est qu'il aime M rao Savernier. Cela ne pouvait manquer. Les pupilles sont faits pour aimer les femmes de leurs protecteurs, et les femmes des protecteurs pour aimer les pupilles de leurs maris.

M me Savernier ne faillit nullement à ce devoir. Elle aime Jacques. Voilà pourquoi Jacques oscille.

Du reste, ni M me Savernier, tout en aimant Jacques, n'a été jusqu'au crime, ni Jacques, en aimant M me Savernier, n'a poussé jusqu'à l'adultère. C'est précisément pourquoi il oscille. S'il avait aimé M mo Savernier dans toutes les formes, il n'oscillerait pas : il partirait évidemment pour l'Amérique.

Cependant que vont faire les deux amoureux en présence de cet incident qui les sépare? Car, que Jacques refuse d'aller en Amérique , ce ne sera qu'un

délai. Il faudra bien qu'il aille un peu plus tard quelque part. On peut perdre sa fortune à Valenciennes ; mais on ne refait pas sa fortune à Valenciennes. J'ai oublié de dire que nous étions à Valenciennes. Du reste cela n'a aucune importance.

A force de s'exciter par ces réflexions amères, lès deux amoureux finissent par se décider à fuir. Ils gagneront la Belgique, comme de simples généraux en retraite. Ils passeront la frontière, en même temps que d'autres bornes. A eux l'espace !

Vous qui aimez des femmes de juges d'instruction, ne fuyez pas, quand vous pourrez faire autrement ; car il arrive des choses bien désagréables dans ces escapades. Jacques et Pauline n'ont pas fait deux lieues qu'ils s'arrêtent dans une auberge pour y reprendre haleine. Mais cette auberge est malheureuse. Il s'y passe, juste au moment où ils y entrent, de fâcheuses choses. Un Anglais quia sur lui huit cent mille francs, comme c'est la coutume des Anglais en voyage, après s'être abominablement grisé, est en train d'être jugulé par son ami et compagnon de voyage , le sieur Michal.

Nous le savons, nous, qui avons les confidences de Michal. Mais Jacques et Pauline n'en savent rien. Ils sont tranquilles, sauf quant à la conscience ; ils reprennent haleine , tout en sentant les premières atteintes du remords. Jacques même, qui est régulier en affaires et qui met beaucoup d'ordre dans sa conduite désordonnée, profite des vingt minutes d'arrêt

pour écrire à M. Savernier une petite lettre : « M. le juge, ceci est une confession. Je vais commettre un crime infâme... » Il en est là de sa correspondance quand il lui tombe nn homme sur le dos. C'est l'Anglais, assassiné au premier étage, qui dégringole l'escalier, un couteau dans le cœur, et qui vient expirer aux pieds de Jacques , écrivain français. Sur quoi Pauline , un peu secouée (vous le seriez à sa place , madame , n'est-ce pas ?) saute par la fenêtre , et Jacques la suivrait , n'était que Michal survenant l'arrête et, combinant rapidement un système de défense, s'écrie :

« Vous venez d'assassiner cet homme , mon ami James Kobb !

— Allons donc !

— Pourquoi vous sauviez- vous ?... Vous et votre complice ! . . . Tenez ! pourquoi cette lettre ? Une lettre où vous \ous accusez par avance « d'un crime infàrne » ! Vous avez assassiné mon ami pour le voler ; votre complice a emporté la somme, et vous le suiviez !

Sur quoi Jacques est arrêté par les gendarmes.

Tout cela n'est pas invraisemblable ; ou plutôt l'invraisemblance, muse utile et indispensable des mélodrames, n'y est pas suffisamment déguisée ; mais c'est acceptable après tout , et nous voyons poindre un vrai drame. Le drame c'est Jacques se refusant à dire qui était son « complice » , ce qui le sauverait , pour ne pas « trahir le secret de celle qu'il aime » ; c'est Pauline poussée par sa conscience à dire la

vérité sur les raisons de la présence de Jacques dans l'auberge, et hésitant, naturellement, à sauter ce pas; c'est le juge d'instruction enfin , quand il saura tout, et ce qu'il pourra bien penser , dire et faire quand il saura tout.

Et cela fait trois situations, c'est-à-dire trois actes, et nous sommes à la fin du second , et le drame doit en avoir cinq , et vous voyez que le drame est bien fait. Il est fort bien fait.

Le troisième acte , c'est donc Jacques en présence de Savernier.

« Vous me paraissez coupable. Cette lettre à moi adressée , selon toute apparence , est l'œuvre d'un criminel qui perd la tête , mais non pas moins d'un criminel. Vos hésitations à accepter la situation honorable que je vous procurais s'expliquent à cette heure, et se tournent en présomption contre vous. Vous aviez déjà un autre projet. Enfin, et tout ce qui précède ne serait presque rien , enfin vous étiez , sans raison supposable , dans cette auberge perdue , à une heure de nuit ; vous y étiez avec quelqu'un qu'on a vu s'enfuir , et ni vous ne voulez dire pour quelle cause vous y étiez , ni ne consentez à nommer la personne qui vous accompagnait. Nommez-la , pour que l'enquête se complète , à votre avantage peut-être ; nommez-la ! Je vous somme de la nommer ! . . . Voyons ! Jacques, nomme-la moi donc ! »

Jacques se tait. Qu'on l'assomme, il ne dira rien. La situation a été mise une centaine de fois au théâtre ;

mais elle est toujours saisissante, et dans le drame de M. de Marthold, elle est très bien posée, et la scène est menée d'une main ferme, avec une grande sûreté. Et M 018 Savernier? La voici. Quatrième acte. Je vous dis que la pièce est coupée et distribuée selon toutes les règles. M me Savernier n'a pas envie de parler. Dame ! Mais elle ne peut se taire. Elle plaide pour le jury ; elle donne les raisons de sentiment : « Mais M. Savernier, songez à tout le passé de Jacques î C'est l'enfant le plus pur, le plus loyal ! Il n'a pas du premier coup... Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes... »

Puis s'exaltent peu à peu , et en disant plus qu'elle ne veut dire : « C'est épouvantable ! Voleur, bandit, assassin ! Je n'entends que ces mots. On reproche tout à Jacques, excepté la vérité ! »

Sursaut du juge d'instruction. « Excepté la vérité ! » Le juge d'instruction ne laisse pas tomber un tel mot dans le chiffonnier. Cette femme sait la vérité. Il regarde fixement Pauline. Et ici M. de Marthold nous prouve qu'il est un vieux routier du théâtre. Ici suspension de la scène. Quelqu'un , un notaire , vient déranger M. le juge. M. le juge l'écoute , les yeux toujours fixés sur Pauline , lui répond , sans perdre Pauline des yeux , reconduit , le regard en arrière cherchant Pauline , et tout le redoublement d'anxiété que produit l'importunité de l'attente pèse sur la salle. Je vous dis que c'est très bien fait.

Et, le notaire parti, M. Savernier , revenant vers

Pauline, reprend tranquillement la phrase que Pauline a déjà oubliée : « Excepté la vérité ! Quelle vérité donc, madame ?

— Quoi donc? Je... Qu'est-ce que j'ai dit ?

— Excepté la vérité ! Vous savez la vérité. Je l'attends. »

Et la scène file. Et vous entendez bien que Pauline, harcelée , finit par dire : « C'était moi qui étais avec Jacques dans l'auberge ! C'était pour ne pas me nommer qu'il....

— Ah ! je comprends tout. Ah ! les misérables ! » Et ici le, revirement , comme bien vous pensez:

« Ainsi vous me trompiez, tous deux, moi le mari, moi le bienfaiteur. Et vous croyez que cela se passera ainsi ! Vous croyez que moi, juge, ayant toutes les preuves juridiques de l'assassinat commis par Jacques, je vais, en me déshonorant, pour le seul plaisir de ne pas me venger, faire connaître la vérité vraie ! Allons donc! Jacques sera condamné, sur les preuves que j'ai là, sur cette lettre de lui qui l'accuse, sur la déposition du témoin Michal. Tl sera condamné. Il montera sur l'échafaud. Aussi bien , il l'a mérité. Vous avez cru le sauver, peut-être tout à l'heure, en vous dénonçant. Vous êtes naïve ! H est mort ! »

Et nous comprenons que le troisième drame, le plus dramatique des trois, commence. Qui va l'emporter, dans Savernier , de la colère du mari trahi ou de la conscience du juge ? L'homme ou le magistrat, qui va vaincre? L'homme ou le magistrat, qui sera

brisé ? Quelle moitié de lui mettra l'autre au tombeau ? C'est ce que nous dira le cinquième acte.

Il n'est pas très bon le cinquième acte. Voyons ! Il me semble ceci : l'homme tout seul, seul avec luimême, dévoré de colère et de rage vindicative, s'entretiendra de sa fureur et répétera à satiété : « Je puis le tuer, j'en ai le droit. Je suis le mari trompé. Je puis le tuer, j'en ai le pouvoir. Je n'ai qu'à laisser aller les preuves juridiques. Je le tuerai. » Puis le magistrat se réveillera : « Ces preuves sont fausses. Je suis prévaricateur. » — Oui ; mais comment Iç magistrat se révéillera-t-il ? Il nous faut une circonstance, un incident, quelque chose qui aille brusquement réveiller au fond de la conscience de Savernier le sentiment du devoir professionnel. Il faut, par exemple, qu'il rencontre le regard droit et loyal d'un autre magistrat, qu'une parole d'un confrère qu'il respecte sonne profondément dans son cœur, et que sous ce regard, qu'à la secousse de cette voix grave, il baisse les yeux et finisse par s'écrier : ce Je ne peux pas ! Je mens ! Je sais que Jacques n'est pas l'assassin. »

Il serait, par exemple, très vraisemblable que, dans son cabinet, dans le silenceoù s'élaborent les mauvais desseins, jusqu'au jour du jugement, Savernier entassât et arrangeât les preuves contre Jacques ; puisqu'à l'audience, devant les robes rouges et devant le Christ, le juge d'instruction , comme dompté, déclarât la vérité. C'est la scène, à peu près, de Roger la Honte. Si vous ne voulez pas nous mener en plein tribunal,

supposez, comme je disais tout à l'heure, un magistrat qui à nos yeux représentera la justice tout entière, et devant qui Savernier sentira faiblir et défaillir son mauvais dessein.

Eh bien, c'est juste le contraire, ou l'inverse , dont M. de Marthold s'est avisé. Le magistrat nous l'aurons, mais c'est devant lui que Savernier sera le mari qui veut se venger, et c'est tout seul et dans un monologue que Savernier redeviendra le juge esclave du devoir. Ce notaire, que Savernier a si peu écouté au quatrième acte, ce notaire revient : « Monsieur Savernier, j'apporte une contribution à l'affaire James Kobb. Michal , le témoin Michal m'a confié ce matin huit cent mille francs. (Il est idiot le témoin Michal l Enfin !) Et ceci me paraît louche. J'ai cru qu'il y avait là un indice...

— Nullement ! Monsieur ! C'est une chose parfaitement indifférente. Le dossier de Jacques est complet. Tout l'accable. Laissez-moi tranquille.

— Cependant monsieur. Votre devoir !...

— Vous n'avez pas à me l'apprendre. Laissez-moi tranquille.

— Je ne vous ai jamais vu ainsi, monsieur le juge d'instruction. Rentrez en vous-même !

Il n'y rentre pas , il met le notaire à la porte. Dès lors que voulez-vous que je croie ? Ou que Savernier penchera décidément pour la vengeance, et je l'ai cru; ou que quelque chose ou quelqu'un de plus fort que le notaire viendra lui donner un second assaut, et se-

couera sa conscience. Ni l'un ni l'autre. Savernier reste seul, et c'est seul, sans impulsion, et après avoir résisté à l'impulsion, qu'il se retourne de lui-même , qu'il se retourne à la force de son propre poignet. Je n'ai pas bien compris ce rétablissement.

Et le dénouement? — Eh bien, je l'ai dit. Le troisième drame est fini. Le devoir professionnel a vaincu. — Mais qu'arrive-t-il de tous ces gens-là ? — Ah ! le dénouement matériel , le dénouement des faits? Nous y tenions peu, puisque, en somme, le conflit des sentiments avait produit trois actes très dramatiques et était arrivé à sa solution satisfaisante ; mais enfin il en fallait un. Seulement il n'y en avait pas. Michal sera guillotiné , Jacques ira en Amérique ; mais Savernier et Pauline, qu'en faire? Rien; ils resteront en face l'un de l'autre. C'est un bonheur détruit, et voilà tout. Pour que la chose soit moins malheureuse, l'auteur s'est arrangé, vous l'avez vu, de manière à ce que l'adultère n'ait pas été consommé. Cela lui permet de laisser Pauline et Savernier ensemble , et de ne tuer ni l'un ni l'autre ; mais Savernier est frappé à mort , et ne dissimule pas qu'il sent sa fin prochaine. Elle sera consolée par cette pensée qu'il a traversé la plus rude épreuve peut-être qu'un magistrat puisse rencontrer, qu'il a été tenté, et qu'il n'a pas failli.

Ce drame vigoureux, net, marchant bien, vite, sans remplissage (sauf au commencement du second acte — à abréger) sans mélange de burlesque, très clair et très bien coupé, écrit d'une langue saine, à peine, par

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ci par là, un peu prétentieuse , méritait le succès très chaud qu'il a obtenu , et méritait , certes , d'être joué dans un théâtre plus important que celui de Belleville.

Ce n'est pas à dire qu'il y ait été mal joué. Taillade a eu deux scènes tout à fait excellentes , celle avec Jacques, celle avec Pauline , et a eu une très grande allure depuis le commencement jusqu'à la fin de son rôle, assez long et assez lourd. Il a obtenu un succès personnel éclatant. M. Richard, dans son rôle sacrifié de Jacques, se tient fort bien. M. Lyonnet joue le traître sans violences et sans grimaces , en acteur très consciencieux. M me Boyer ne laisse pas d'être touchante dans le personnage de cette pauvre Pauline. Sa perruque seule est trop blonde pour une femme de tempérament. Les femmes de tempérament ont pour fonction d'être brunes. Si elles ne sont pas brunes, ce ne sont pas des femmes de tempérament. Il est vrai que si la perruque eût été brune , jamais on n'aurait pu croire que Pauline fût sortie matériellement vertueuse de son escapade. Alors il fallait une perruque châtain foncé. C'est ce qu'on appelle un moyen terme ; c'est ce que dans la langue classique on appelait un tempéramment.

J'engage fort les amateurs de théâtre à faire le voyage de Belleville. C'est du reste une rue amusante le soir que la rue de Belleville. Quelque chose de frétillant et de joyeux qui met en très bonne humeur. J'ai découvert Belleville hier soir. Ne craignez rien, ne craignez rien ; ne sautez pas, je vous en prie , à la

colonne suivante ; je ne découvre Paris que pour moi seul, je n'en fais pas de la copie. Et du reste Déjazet m'appelle.

C'était un très joli sujet que celui de la Garçonnière, et, sans en tirer tout le parti qu'il aurait pu, M. Médina s'en est tiré lui-même , ce qui est déjà quelque chose. Vous savez ce qu'on appelle une garçonnière. C'est l'appartemenl deFolleuil, de l'illustre Folleuil de Gyp , un joli appartement de garçon riche et un peu artiste (on appelle artiste à Paris tout homme qui séjourne de temps en temps deux heures à l'hôtel Drouot) , un appartement commode et discret, adroitement aménagé pour recevoir et renvoyer une femme qui a des ménagements à garder , un appartement où Baronnetle (voir Jean de Thommeray) s'écrie : « La mère ! . . . Par où s'en va-t-on ? » et trouve en un clin d'œil « par où qu'on s'en va » , un appartement enfin de « vrai homme à femmes » ou de « faux homme à femmes » , pour faire une allusion discrète à une distinction nouvellement établie , à laquelle la pureté de ma conscience m'oblige , du reste, à déclarer que je ne comprends rien.

Ce peut être un entresol (jamais plus haut , les femmes étant des créatures logiques qui n'aiment pas à monter quand elles tombent) ; ce peut être , ce doit être même un rez-de-chaussée , d'où le nom donné par le Gil Blas à toute une catégorie bien intéressante de la jeunesse française ; ce peut être tout un

hôtel , et alors c'est le rêve réalisé sur la terre. $f. Médina à qui l'espacé ne coûtait rien , non plus qu'à la Providence , a choisi le petit hôtel , et un petit hôtel donnant sur trois rues, ce qui est le comble du rêve , c'est à savoir sur la rue Bellechasse , la rue du Respiro et le passage Doré, je me trompe peut-être sur un ou deux points, mais ce n'est pas une affaire.

Et sur chaque rue le petit hôtel a une porte , et chaque porte a une clef , et , certes pour une garçonnière bien organisée , voilà une garçonnière bien organisée. Cependant M. Philippe , heureux propriétaire de la garçonnière, va se marier avec M lle Taquinet , et n'a plus besoin de sa garçonnière. « Tu n'en as plus besoin , lui dit Finaudin , donne-moi la clef, pour un petit rendez-vous » , et Philippe lui donne la clef de la rue Bellechasse. « Tu n'en as plus besoin, lui dit Valfleury , donne-moi la clef , pour une petite réconciliation » ; et Philippe lui donne la clef du Retire « Vous n'en avez plus besoin lui dit son beau-père , donnez-moi la clef , pour une petite rupture définitive , mais délicate. » Et Philippe lui donne la clef du passage Doré.

Inutile de vous dire que, le même jour, à la même heure, qui est celle du berger, se rencontrent dans la garçonnière M. Finaudin flirtant avec M me Valfleury, M. Valfleury coquetant avec M mo Finaudin, et M. Taquinet, le beau-père, rompant précisément avec l'ancienne maîtresse de son propre gendre, qui est une femme de l'école éclectique.

Tout cela est un peu trop symétrique pour èire bien pittoresque et un peu trop prévu pour être très gai. Cependant la fin d'acte (c'est l'acte II) est assez plaisante. Par suite d'une certaine combinaison d'incidents, M. Taquinet se trouve affublé des trois femmes en jeu, formant avec lui un groupe sympathique , au moment même où sa femme (seule , oh ! seule !) pénètre à son tour dans la garçonnière. M. Taquinet n'est pas sans éprouver un léger embarras.

Bien entendu, avec une candeur d'égoïsme qui le fait grand comme un élément, il rejette toutes les responsabilités sur son gendre, et rend par là le mariage impossible. Comment ce mariage impossible redevient-il réalisable et se réalise-t-il en effet, je ne sais pas trop. Ma mémoire, ici, est infidèle. Elle se dérobe à ses devoirs. Mais que les âmes tendres se rassurent ! M. Philippe épousera M 1Ie Taquinet , et il vendra sa garçonnière. Il en fait la déclaration solennelle. Sur quoi Finaudin , Valfleury et Taquinet s'écrient en chœur: « Je l'achèterai. » — Tout cela est assez bien troussé et assez vif. C'est un succès pour Déjazet. C'est très capable d'amuser pendant deux heures à la condition de ne pas être très difficile.

Comédie-Française. — Pépa, comédie en trois actes, de MM. Henry Meilhac et Louis Ganderax.

5 novembre 1888.

Pépa est un très agréable essai de comédie réaliste... Mon Dieu, je dis la chose comme je la vois, n'est-ce pas, et il me serait assez difficile de la voir d'une façon, et de la dire d'une autre. Donc, à mon avis, Pépa est une petite cofnédie réaliste où Ton sent, je ne dirai pas l'effort, car aucun effort ne se sent dans ce petit ouvrage, mais le ferme propos de ne dire rien qui ne soit la vérité même ; non pas la vérité prise dans les bas-fonds de l'animalité humaine, la vérité prise, au contraire, dans un monde assez élevé et assez raffiné, mais la vérité, cependant, rien que la vérité, dans la nuance exacte, la mesure juste, la ligne précise.

Un homme de beaucoup d'esprit et de goût, M. Stappfer, disait un jour aux étudiants qui suivaient son cours : « Il y a toujours moyen de rajeunir une citation trop connue, c'est de la faire exacte. » Je me figure MM. Meilhac et Ganderax causant ensemble et

échangeant ces paroles ailées : « H y a un joli sujet de comédie ; c'est le divorce. — Très neuf, en effet ! dit le plus sceptique des deux. — Un peu traité, il est vrai, par tout le monde ; mais il y a un moyen de le rajeunir, c'est de le montrer tel qu'il est, ce dont on ne semble pas s'être avisé. On a fait le vaudeville du divorce, le roman du divorce, et peut-être le drame du divorce; ou n'en a pas fait la comédie. Vous connaissez la vraie définition de la comédie, c'est ce qui se passe entre personnes de condition moyenne ; et pas autre chose. Vous vous souvenez de ce qu'en disait le bon Corneille, qui a fait les premières comédies vraiment françaises : « Faire rire sans personnages ridicules » ; c'est-à-dire sans personnages outrés et grotesques, sans procédés conventionnels, et aussi, sans doute, sans supposition d'incidents extraordinaires et de combinaisons burlesques du hasard. Faire rire, sourire plutôt, par la seule vérité bien saisie par nous, promptement, vivement et aisément saisie par eux. — Vous allez bien , vous ! vous jouez la difficulté. — Voulez-vous faire une partie. — Tout de même ! »

Ils l'ont faite. Elle est infiniment intéressante à suivre. Ce qui se passe, ce qui doit se passer entre deux époux divorcés qui ne sont ni des grotesques, ni des coquins, ni des vicieux, ni des détraqués, ni des fantoches, mais des gens comme vous et moi, dans un monde peut-être un peu plus brillant, et sans aucune espèce de circonstance extraordinaire, ou seulement

accidentelle, ou seulement inattendue , voilà ce qu'ils nous ont donné.

Ils ont mis un peu de fantaisie, et un peu trop, à mon gré, autour, mais bien autour, et comme accèssoire, cadre, vignette ou cul de lampe ; mais le fond et le centre de leur petit drame, leur drame lui-même, pour mieux parler, c'est ce que je dis. C'est du pur et simple réalisme, observé dans un monde qui use de linge, et traité par des gens d'esprit. Cela le distingue du réalisme courant, je le reconnais, mais ce n'en est pas moins du réalisme dans toute la précision du terme.

Deux époux se séparent, et dans le premier moment de l'irritation, poussent même jusqu'au divorce. Qu'est-ce à dire dans le cours ordinaire des choses ? C'est-à-dire que monsieur, qui est un brave homme, mon Dieu, et même capable de délicatesse, a eu quelques maîtresses par ci, par là, dont le seul tort, dans l'espèce, a été d'être un peu trop retentissantes. C'est l'histoire de tous les divorces.

Et madame? Eh bien madame est une bonne femme, un peu vive, un peu nerveuse, parfaitement irréfléchie et capable d'un bon coup de tête, à l'occasion. C'est le portrait de toutes les femmes.

Et elle a commencé par aimer son mari, parce que et nous commençons toutes par là, » comme dit l'autre ; et elle l'aime encore , vous le savez bien et vous n'en doutez pas, puisqu'elle divorce. Si elle ne l'aimait pas, ce n'est certes pas à cette solution qu'elle

songerait. C'est l'état d'âme de toutes les femmes, ou à peu près.

Et elle a eu un petit adorateur sans conséquence qui lui faisait une petite cour sans audace et sans péril pendant que son mari courait le soir le bal et la nuit les brelans. C'est l'histoire de tous les ménages .

Et c'est dans ces conditions que le divorce a eu lieu, et je disais bien que c'est l'histoire de tous les divorces.

Or ça, que va-t-il se passer ? Il peut ne se passer rien du tout. Cependant M rao de Chambreuil, c'est la divorcée, a eu un petit adorateur. Supposez, et certes c'est la plus légère, la plus mince, la plus ténue des suppositions nécessaires pour qu'il y ait une pièce, supposez que, partie habitude prise (car où irait-il, maintenant, passer ses soirées ?) partie amour, amourgoût, comme disait Stendhal, partie délicatesse, et sentiment que ce n'est pas très distingué d'avoir fait la cour à une femme mariée et de l'esquiver quand elle devient libre, le petit adorateur continue d'adorer, d'une piété douce, et soit amené peu à peu à demander la main de M me de Chambreuil. Voilà juste où commencera la ligne sinueuse, mais sûre, qui finira par ramener M me de Chambreuil à son mari.

Car on déteste un « ancien mari » quand on ne le compare qu'à lui-même, quand on dit : « Cet homme que j'aimais tant, et si aimable en effet d'abord, ce qu'il était devenu pour moi, vers la fin)! »; mais quand, forcément, on le compare au second, à l'homme qu'on

voit avec des yeux de femme et non plus avec des yeux ou des souvenirs de jeune fille , comme le premier reprend ses petits avantages ! J'en appelle à toutes les veuves remariées.

Le petit adorateur, donc, M. de Guerche, perd quelque chose, déjà, de sa bonne situation, dès qu'il s'agit de faire de lui un mari. M mo de Chambreuil lui a dit : « oui, » mais bien raisonnablement, avec un calme profond. Ah ! quelle affection solide ! Mauvais signe.

Et maintenant qu'une circonstance mette en présence réelle, face à face, l'ancien mari et le nouveau fiancé. . .

Vous m'arrêtez. Vous me dites : « Ah ! une circonstance ! voilà du vaudeville, ou du drame. Les circonstances interviennent. Nous nous éloignons du réalisme. — Mais non ! mais non ! Cette circonstance n'est pas une circonstance. M me de Chambreuil a besoin de son ancien mari pour une dernière formalité, voilà tout. Catholique, elle veut être déliée de ses premiers vœux par la cour de Rome. Elle a besoin de M. de Chambreuil pour obtenir de lui qu'il déclare à la cour de Rome que «on consentement avait été surpris, ce qui permettra au pape de déclarer le mariage nul. Voilà tout. Objectez-moi autre chose.

En attendant, M. de Guerche est là, dans le salon de M me eas-Chambreuil, et M. de Chambreuil est annoncé. La position est délicate. « Pourquoi vous trouvez-vous là ? » dit Madame de Chambreuil à M. de

Guerche. Voyez- vous où il en est le nouveau fiancé ? Il est déjà gênant. On ne sait où le mettre. Et s'il reste, il va être ridicule. Dès que l'ancien mari survient , voilà son lot. Je ne ponterai déjà point avec M. de Guerche.

Les deux hommes se rencontrent , se parlent , l'un très à Taise , très tranquille , avec une nuance de familiarité protectrice , l'autre horriblement gêné et partant grincheux, et partant désagréable, et le sentant, et par conséquent un peu burlesque. C'est la vie même , cela. Faites tout ce que vous voudrez , jamais vous ne ferez qu'en cas pareil le « premier » ne soit pas très à l'aise et le second très embarrassé , et que cela ne donne pas , aux yeux de la femme , quels que soient les torts du premier , une immense infériorité au second.

D'autre part quelque chose va arriver nécessairement qui doublera les avantages de monsieur le premier, comme on dit au Palais. Monsieur le premier va éprouver à l'égard de son... substitut un petit mouvement de jalousie qui le poussera , sans s'en rendre compte , à être très aimable , très homme du monde et très gracieux avec son ancienne femme. Le sentiment d'émulation, à son insu même, opérera. Il tiendra, sans s'en aviser formellement, à se montrer sous son meilleur jour. Pour peu qu'il soit naturellement agréable il le sera tout particulièrement à ce moment-ci. Tout donc, et sans effort de personne, et par un effet naturel de la situation, contribue à rendre

le second ridicule et le premier très regrettable et, au besoin , très acceptable. Après une entrevue des deux hommes devant la femme et une conversation de la femme avec l'ancien mari , soyez sûr qu'il y a de grandes chances pour que la femme soit peu pressée de conclure ce second mariage qui a été l'occasion de ces entrevues. C'est ce second mariage qui était l'occurrence la plus propice pour permettre au premier de se renouer.

Nous avons tous, dans le cœur de la femme qui nous aime, un rival terrible, c'est le premier qui a fait battre son aimable mamelle gauche. Quand ce premier n'a été qu'un Tircis en l'air , héros de roman , rêve de la quinziène année , ce n'est pas une affaire. Quand c'a été le hussard du Monde où Von s'ennuie , bleu et argent , qui était bête comme son sabre, et qui n'a fait que passer, comme l'éclair d'un glaive, cela va encore. Quand ça été un fiancé , mais qui a disparu depuis bien longtemps , ne prenons pas trop d'ombrage. Quand c'a été un mari, mais qu'il est mort, c'est plus grave ; cependant il ne faut pas se désoler. Mais quand c'a été un aimé, un amoureux, un fiancé, un mari, et qu'il n'est pas mort, et qu'il revient, et qu'il est là, et qu'il n'est pas devenu chauve , comme dans le Poat- Scriptum... Ah! mes amis, nous ferons bien de prendre promptement notre chapeau.

C'est ce qui arrive à ce pauvre M. de Guerche. Il n'y comprend rien, M. de Guerche, mais il sent bien qu'il perd du terrain. M. de Chambreuil a été très

conciliant , très accommodant ; il a parfaitement accepté son petit rôle dans la pièce à jouer « en cour de Rome ». Il a parfaitement promis d'écrire, de déclarer qu'il y eu surprise et maldonne dans son premier mariage. « Soyez libres , mes enfants , soyez libres. » Et malgré cela et à cause de cela, M. de Guerche sent qu'il perd du terrain. A cause de cela , en effet ; car , devant tant de bonne volonté , que voulez-vous que dise M me de Chambreuil, si ce n'est: « Il est très bien élevé, il a très bon caractère, il est bien gentil », et, à chaque mot de ce genre que dit M mo de Chambreuil, c'est, pour le pauvre de Guerche , autant de points à démarquer.

Pour qu'il soit décidément éliminé que faut-il? Rien que le concours naturel des choses , rien que la scène d'explications que doivent avoir tôt ou tard les deux anciens époux, qu'il est impossible qu'ils n'aient pas ; car on ne se rencontre point entre anciens époux , je suppose, non plus qu'entre anciens amants, sans se dire quelques petites choses désagréables , et quand des gens qui se sont aimés en sont à se dire des choses désagréables...

Elle arrivera donc, la scène du dépit amoureux, elle arrivera après ces premières approches et ces premières escarmouches qui ont déjà , sans qu'elle s'en doute, très sensiblement entamé les résolutions nouvelles deM me de Chambreuil, et après lesquelles M me de Chambreuil est admirablement préparée à donner au dépit amoureux sa conclusion classique et traditionnelle.

Tout cela n'est-il pas la vérité pure et simple , la vérité moyenne, la vérité pour gens qui n'ont ni. grandes et fatales passions , ni grands vices ni grandes vertus ; en un mot n'est-ce pas la réalité ?

Aussi, quand le pauvre de Guerche reviendra, après la scène de retour sur le passé , de récriminations, de reproches et par conséquent de pardon , et qu'on lui dira : « Vous savez ! Tout cela nous a simplement appris que nous avions eu tort de nous séparer. Dispersez-vous dans l'espace !» ; il ne sera point étonné, il n'aura point de cruelle surprise. Il n'est point sot ;. il y avait déjà quelque temps qu'il s'y attendait.

Mais que deviendra-t-il , lui ? Il pourrait ne rien devenir ; il pourrait n'être que le réconciliateur sans le vouloir , l'instrument du destin. C'est un rôle honorable qui ne manque pas d'un certain caractère auguste et que nous avons tous joué plus ou moins , dont nous nous serions très bien passé , s'il faut tout dire. Les auteurs ne l'on pas voulu. Non point, je crois, par souci de compliquer l'intrigue ; ils ne semblent pas en avoir eu cure ; mais par ce même soin de reproduire la réalité des choses dont j'ai parlé et dont je les félicite. Ils se sont dit , eux aussi : « Et de Guerche ? De Guerche ! Il fera comme finissent par faire tous les de Guerche. Il en épousera une autre* — Eh bien ! faisons lui en épouser une autre. Soyons vrais complètement. — Cela ne le rendra pas un peu antipathique ? — Nullement. Songez donc. S'il aimait M me de Chambreuil depuis sa séparation seulement ,

et s'il en épousait une autre , ce serait une petite girouette assez déplaisante, ou un très vulgaire coureur de mariage au-dessous de cette vérité moyenne où nous voulons rester. Mais il a fait la cour à M me de Chambreuil avant sa séparation, quand elle était mariée, et c'est précisément pour cela qu'il est un homme avouable en finissant par en épouser une autre. On sent bien que s'il a offert sa main à M me de Chambreuil après son divorce, c'est un. peu par amour, oui, mais seulement un peu par amour ; c'est surtout par délicatesse , parce qu'il l'a légèrement compromise ; c'est par bonté de cœur , parce qu'il la voit abandonnée , isolée , embarrassée , sans un bras d'homme où elle se puisse appuyer. Dans ces conditions , il peut très bien avoir une foule de sentiments très gentils pour M me de Chambreuil et cependant ne pas l'aimer profondément, et même, sans bien s'en douter, aimer à côté quelqu'un , une jeune fille , une amie de M me de Chambreuil. (Nous l'appellerons Pepa, si

vous voulez. Pepa est un joli nom.) Et quand les deux anciens époux, réconciliés malgré lui et à cause de lui, le laisseront là comme un valet de cœur écarté, il pourra très bien , sans être odieux le moins du monde , tourner les yeux vers Pepa , qui en aura de fort doux pour lui. Il suffira que M. de Chambreuil lui dise : « Ouvre donc les yeux , nigaud , c'est cellelà que tu aimes. » Il aura été honnête homme, et galant homme, et vrai tout le temps; et nous y gagnons ceci qu'il ne sera pas ridicule jusqu'à la fin ,

ce qui est essentiel , parce que ce n'est pas un vaudeville que nous voulons faire. »

Et c'est en effet comme cela que les auteurs ont mené les choses. M. de Guerche épousera Pépa. M. de Chambreuil, qui est un malin, dès son retour, dès son premier pas dans le salon de sa femme a tout de suite vu que c'était là le joint. Il s'est arrangé de manière à pousser de Guerche vers Pépa du même coup qu'il rapprochait sa femme de lui-même. Il a fait la cour à Pépa. C'était un coup de maître. C'était faire lever la jalousie et par conséquent la conscience de l'amour dans le cœur de de Guerche ; c'était éveiller le même sentiment, à peu près, dans le cœur de M me de Chambreuil ; c'était faire dire à celle-ci : « Il se fait aimer. Il est encore capable de se faire aimer. Il est aimable. » Le scélérat connaît son affaire, et il arrive ainsi, tout doucement à toutes ses fins. Nous avons ici quelque chose qui est comme un ami des femmes ou M. de Ryons serait le mari lui-même, et travaillant pour lui.

Tout cela fait une très aimable comédie, et je ne me lasse pas de le répéter une comédie vraie. Cette vérité en est le principal et le plus vif attrait. Je suis très loin, on le sait, de mépriser un bon vaudeville où l'amusement naît de combinaisons ingénieuses, d'ineidents bizarres et inattendus ; mais une histoire qui n'est que l'histoire, et qui semble se faire toute seule, et où tout provient de la seule succession naturelle et comme nécessaire de sentiments qui sont ceux que

nous avons tous, c'est peut-être plus difficile à faire, et en tous cas, c'est d'un intérêt captivant, insinuant et intime, qui me prend tout entier et m'enveloppe, comme si j'étais un de ces gens-là. Je ne détesterais pas être un de ces gens-là, du reste. Par exemple si j'étais M. de Chambreuil, j'épouserais une seconde fois M me Bartet. Une seconde fois ! Comprenez toute la valeur de ce mot. C'est un raffiné, ce Chambreuil .

Deux écueils à ce genre de théâtre qui n'est que la réalité bien observée et mise sur la scène. Le premier c'est que l'intérêt, je dis l'intérêt vulgaire, l'intérêt de curiosité, dont il faut tenir compte, puisque nous sommes au théâtre, et devant des Français, est, presque forcément, moins vif. Nous sommes très intelligents, nous autres spectateurs, et puisque ce que vous nous présentez est si vrai, est si bien pris dans le cours ordinaire des choses, mon Dieu, il est probable que nous allons deviner ce qu'il va être, que nous allons savoir d'avance comment les choses se passeront , et qu'il y aura peu d'imprévu. C'est forcé.

Il y a en effet peu d'imprévu dans la pièce de MM. Meilhac et Ganderax. La froideur relative avec laquelle le troisième acte a été écouté vient de là. Ce troisième acte, si joliment fait, d'ailleurs, nous le connaissions, en gros, à l'avance. Nous le voyions venir. S'il avait été autre que celui que nous voyions venir, il aurait été faux ; s'il était tel que nous le voyions venir, il n'était pas inattendu. Ma foi, quand

on a fait du réalisme, je ne vois guère le moyen de sortir de là.

L'autre écueil consiste en ce que la vérité du fond, dans une. pièce réaliste, exige une incroyable, une formidable vérité dans le dialogue. C'est là qu'il ne faut pas de fantaisie : elle sonne faux immédiatement. Cet écueil-ci , par exemple , les auteurs l'ont admirablement évité. Tous ces gens-là disent ce qu'ils doivent dire à merveille. Les mots vrais éclatent à chaque instant. Pas de mots d'auteurs, pas de traits. Des mots qui sont des traits de caractère, ce qui vaut mieux, ou pour mieux dire des mots qui sont des traits de vérité, des détails de réalité. Ah ! l'entrée de M. de Chambreuil chez sa femme , quelle bonne entrée ! Le domestique l'annonce. Il paraît , et en passant devant le domestique : « Bonjour, Auguste ! » Il est chez lui . Il est nécessairement chez lui, Rien ne peut faire qu'il ne soit pas chez lui. « Bonjour, Auguste ! » Jamais je n'ai vu , avec un mot si simple, une situation si bien posée, et toute une réalité si bien éclairée d'un seul trait. La salle a comme bondi de joie.

De même, il cause avec sa femme, son ancienne femme. On est froid. On discute les conditions dans lesquelles peut se faire en cour de Rome l'annulation du mariage. « C'est le conseil, dit M me de Chambreuil, que me donne M mo de Chavigny — M me de Chavigny 1 s'écrie Chambreuil, celle qui est si bien avec Folleuil. Est-elle toujours bien avec Folleuil? — Toujours; mais plus du dernier bien. Figurez-vous, mon cher. . . »

Us s'oublient, ils potinent, ils se disent : « Mon cher » ; ils se parlent à voix étouffée, en camarades. Ils sont mari et femme. Rien ne peut faire qu'ils ne soient pas mari et femme. Puis, brusquement, rappelés à leurs rôles de plaideurs, redevenant tout raides et parlant d'une voix blanche : « Nous disions, Monsieur, qu'en cour de Rome. . . » Ah ! comme c'est cela !

Et le dialogue entre Chambreuil et de Guerche ! Ce petit ton protecteur de l'ancien mari , qu'il cherche à éviter, car il est homme du monde, mais où il retombe toujours, par la fatalité de la situation ! Il y a des trouvailles de vérité dans ce dialogue-là : « Tu faisais la cour à ma femme quand nous étions mariés... Si, si, tu lui faisais la cour. Tu m'as même bien intéressé. Je me disais : il n'arrivera pas. Je me trompais. Tu arrives... Tu n'arrives pas... (geste qui signifie : en triomphateur)... tu arrives (geste qui signifie: tout doucement, par les petits chemins)... mais enfin (avec bonhomie) tu arrives! » Je ne crois pas qu'il soit possible d'attraper le ton vrai de la conversation mondaine avec plus de sûreté.

Et les mots inconsciemment spirituels, les seuls qui soient spirituels, les mots qui ne sont que vrais pour celui qui les dit et qui sont infiniment drôles pour celui qui les entend ! Vous savez dans quelle situation est M. de Guerche, relativement à M me de Chambreuil, et qu'on ne peut démêler si c'est plutôt par délicatesse ou plutôt par amour qu'il demande sa main : « M'aime-t-il vraiment dit M mo de Chambreuil ? Qui

sait ? Il est si honnête homme qu'on ne peut pas savoir s'il est sincère. »

C'est une très jolie comédie, une comédie de connaisseurs, qui n'aura peut-être pas l'acclamation de la foule ; mais qui sera reprise, revue, relue, bien longtemps par les amateurs de vérité, les gourmets de peintures de mœurs et ceux qui aiment l'esprit français.

Elle a été jouée a ravir. M me Bartet, avec son élégance, sa distinction, sa grâce un peu triste, était admirablement faite pour nous représenter une charmante madame de Chambreuil. M lle Reichemberg a donné à Pépa une vivacité espiègle et une mutinerie enjouée qui étaient délicieuses. Quelle mignonne cervelle d'oiselle il doit y avoir dans cette jolie tète ! M. Le Bargy, dont le rôle n'était pas commode, a été très convenable et très digne, et même a eu , au premier acte, dans une déclaration sans le savoir qu'il fait à Pépa quelques accès vraiment émus. M. de Féraudy, dans un rôle assez mal venu de rastaqouère, père de Pépa, a dessiné une, silhouette originale. Mais le triomphe de la soirée a été pour M. Febvre. C'est lui qui sait ce que c'est que la vérité vraie, mais, là, criante, dans le dialogue, le geste, l'allure, la pose. Un miracle! Il a dit les trois « tu arrives! » de manière à en faire tout un poème.

Théâtre libre : Rolande, drame en quatre actes, par M. Louis de Gramont.

12 Novembre 1888

Le Théâtre-Libre s'est relevé de l'échec par lequel il avait débuté cette année. Il a donné une pièce très contestable , infiniment contestable , mais qui n'est pas indifférente, où l'on sent des qualités déjà acquises et qui surtout fait concevoir d'assez grandes espérances pour l'auteur. Il convient de s'y arrêter un peu.

Rolande était annoncée depuis quelque temps (avec cette indiscrétion dans l'éloge préalable et la glorification avant la lettre, qui doit, j'en suis sûr, être pour les auteurs un rude supplice, mais qui est malheureusement passée dans les mœurs) comme la relevation même de l'art nouveau, et comme quelque chose qui se pourrait appeler le Cid du naturalisme. La « formule » nouvelle tout entière y était trouvée, et la révolution dans l'art dramatique était accomplie. J'ai donc assisté à ce 89 artistique avec le recueillement convenable et j'ai écouté de toute mon âme, ainsi qu'un initié aux mystères. Je donnerai mon

impression en toute naïveté, comme à mon ordinaire. Je n'ignore pas qu'à juger les chefs-d'œuvre on se juge soi-même, et que c'est sa mesure à soi que l'on donne ainsi, et qu'à la fin de ce feuilleton, que je commence en tremblant, j'ai les plus grandes chances d'avoir démontré à l'univers attentif ma profonde imbécillité. Mais tout coup vaille, et je m'y résigne. Il ne faut pas croire que les critiques soient incapables d'héroïsme.

Rolande est la fille de M. Montmorin , ancien capitaine de vaisseau, directeur au ministère des relations transatlantiques. M. Montmorin, vous avez lu Balzac, c'est le baron Hulot. Homme intelligent, homme distingué, homme de courage, homme d'honneur ; mais « les femmes, les femmes, les femmes, n'y a qu'ça, » comme dit l'opérette. Inutile d'insister. La psychologie du baron Hulot, comme celle, du reste, de tous les personnages de l'école naturaliste, est très vite faite, étant très sommaire, ce qui m'est désagréable, mais ce que du reste, j'accepte parfaitement. Il ne m'est nullement pénible de voir les écoles modernes (dans Balzac c'est déjà très sensible) « fermer le cercle » et revenir, après trois siècles, tout simplement aux personnages simples, tout d'une venue, sans la moindre complexité et définissables d'un seul mot, de l'école classique primitive en ses premiers commencements. Dieu me garde d'y voir de l'impuissance, et ma charité me persuade d'y reconnaître plutôt le grand art. Je pourrais dire qu'après trois cents ans de littérature,

une analyse plus minutieuse de caractères ou de (r tempéraments » un peu plus complexes me paraîtrait naturelle; mais je ne proscris rien, et qu'un homme soit une seule passion qui marche tout droit, encore que ce soit rare, c'est très possible, cela se rencontre, cela peut être décrit et suivi avec intérêt ; et j'accepte.

Donc M. de Montmorin n'est qu'une passion unique et qui va droit devant elle comme une force incoercible. Il se définit d'un seul mot que vous connaissez parfaitement. Pour parler avec une grande élégance, c'est le personnage principal d'une phallophorie. Au premier acte, sa femme meurt. Elle se meurt des chagrins que la cruelle manie de son mari lui a causés. Elle a une maladie de cœur à sa dernière période. Sa fille Rolande est à son chevet. La mère mourante et qui se sent mourir, explique à sa fille les nouveaux devoirs qui ne vont pas tarder à peser sur elle. Les passions de M. de Montmorin sont de celles qui ruinent la fortune, le crédit et l'honneur d'une maison. Rolande aura pour devoir de protéger et de sauver l'honneur de la famille et du nom. Une surveillance continuelle à exercer sur son père et une lutte perpétuelle à soutenir contre lui, voilà le triste héritage de la pauvre fille

Cette scène a été très vivement critiquée. Ces scabreuses confidences d'une mère à une fille ont paru désobligeantes. Je ne suis pas, ici, avec les critiques. Je trouve la scène trop longue, mais non pas mauvaise.

La mort imminente rend tout grave, et sanctifie tout. Ce testamment doit être dicté, et il ne peut Pêtre que par la mère à la fille ainée. Il est nécessaire , et il a , pour moi, quelque chose de poignant et de tragique. Il n'y a pas là de quoi rire.

Je crois seulement qu'il aurait pu être plus court. Rolande n'est pas sans tout savoir, ou à bien peu près, et la mère n'est pas sans savoir qu'elle sait. Des larmes de la mère surprises par la fille quand M. Montmorin rentrait si tard, ou ne rentrait pas, un regard échangé, et ces deux femmes se sont comprises. Et, aujourd'hui, un simple: « Tu sais ce qu'est ton père... — Oui, ma mère ! » suffisait très bien. Mais enfin l'auteur a voulu insister pour nous bien enfoncer dans l'esprit, à nous public, quelles sont les obligations cruelles et inévitables qui pèsent désormais sur la tète de Rolande. Il n'y a pas grand chose à dire.

Cependant M. Montmorin paraît. Il parle avec la plus grande affection à sa femme ; mais on comprend qu'il revient de chez M me Rixdal. Sa femme s'endort. Une petite bonne, nouvelle dans la maison , survient. M. Montmorin lui fait immédiatement une petite cour très vive. M me Montmorin se réveille au moment où Rosalie se laisse embrasser par M. Montmorin, et frappée de ce dernier coup, elle tombe morte.

Voilà le premier acte, qui est le meilleur, vigoureux, bien mené, bien coupé, tombant bien, avec une précision un peu concertée, mais habile. On sent là une main ferme.

Au second acte, M. Montmorin, plus libre désormais, veut recevoir chez lui madame Rixdal. Mademoiselle Rolande n'admet pas cela, et la lutte commence. Rolande a déjà chassé Rosalie. Elle chassera madame Rixdal, si celle-ci ose se présenter. Scène violente entre le père et la fille. Madame Rixdal se fait annoncer. Rolande consent à la recevoir, mais au bout de cinq minutes la met à la porte avec éclat. Fureurs de Montmorin. A partir de ce moment on sent que ni l'un ni l'autre ne céderont.

Sur quoi, nommons les choses et les personnes par leur nom, il le faut « en naturalisme », une entremetteuse, l'honorable madame Mitaine, vient faire à M. Montmorin, qu'elle connaît depuis longtemps , ses petites offres de service. Une enfant charmante, quinze ans, fille de bons ouvriers qui la battent autant qu'il convient pour la jeter promptement dans le mauvais chemin. C'est une occasion bien avantageuse. Monsieur peut voir, du reste ; la petite passera dans un quart d'heure sous un prétexte quelconque.

Eh bien Monsieur verra. Que la petite se présente.

La petite se présente en effet. C'est un immonde petit « trottin ». Elle a un langage à faire rougir la teinture de tournesol. M. Montmorin est très émoustillé, et déclare pour se justifier « que c'est Rolande qui l'aura voulu ». Je ne vois pas trop en quoi Rolande a voulu pareille chose. Mais ce que les chansonniers appellent le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas.

Quatrième acte : le guet à pens, comme dans les drames. M me Mitaine a loué, pour les amours plébéiennes de M. Montmorin , un affreux appartement garni où elle lui a dressé une petite embûche. Vous êtes prévenu que « la petite » n'a pas quinze ans. Elle n'en a que quatorze et demi. Aux termes du code les parents de Zizine ont barres sur elle et sur son séducteur. On fera donc « chanter le vieux ». On surviendra au moment propice et on lui fera signer des papiers, vous savez, de bons papiers. C'est ce qui a lieu. Le père respectable et l'aimable frère de Zizine bondissent, au moment que vous savez, d'une retraite obscure, et brandissent pour soixante mille francs de feuilles timbrées sur la tête de l'ancien capitaine de vaisseau, qui fait mine de tout casser, mais qui cède quand il s'aperçoit qu'en signant il pourra « garder la petite ». Le baron Hulot est au plus bas. Et voilà le quatrième acte. Gomment une aventure qui comporte environ trois minutes d'horloge fait-elle la matière de tout un acte, vous le verrez plus tard.

Cependant M. Montmorin est ruiné, d'une part, et d'autre part fugitif et déshonoré ; car, comprenant très bien que les bons parents de Zizine vont renouveler quotidiennement la petite opération, il s'est sauvé avec sa « conquête », a tout abandonné, maison , famille, ministère, cercle et Boulevard, et se cache à Chevreuse, ou autre lieu. Le père de Zizine se fait payer les papiers, mensuellement, par la pauvre Rolande, qui est à bout de ressources, et qui finit par lui déclarer

la vérité, qui est qu'il n'y a plus un seul louis dans la maison. « Très bien, réplique l'honorable industriel. Vous êtes naïve. Vous vous imaginez que je ne sais pas où est monsieur votre père. Je le sais parfaitement. J'y cours , flanqué d'un commissaire. Et en police correctionnelle M. Montmorin, le respectable M. Montmorin! »

Il part. Rolande reste, toute pâle, fixe les yeux sur un revolver, qui pend à une panoplie, marche, d'un pas raide, vers l'instrument de mort , le glisse dans son manchon, et sort.

Et nous voilà à Chevreuse, où Montmorin, en quelques mois, a glissé à la dernière abjection. Sa fille survient, et en quelques mots le met au courant. Cette fois c'est le déshonneur, le déshonneur définitif, sans remède. « Pas de remède ! Pas de ressource I » s'écrie le pauvre homme. « Non , le commissaire arrive. Le voici au bout du chemin. — Pas de ressource I Pas de salut ! répète le malheureux. — Il y a celui-ci I » répond Rolande, et elle lui tend le revolver.

Montmorin le prend. Dès qu'il l'a pris, sa fille se traîne à ses genoux pour le supplier de ne pas s'en servir. Montmorin lui réplique par un grand discours sur les devoirs de l'implacable honneur, si bien que j'ai cru qu'il allait suspendre le revolver à une branche de lilas. Il finit cependant par se faire sauter complètement la cervelle, ce que tous les déshonorés ne savent pas faire, et la pièce est finie.

Vous voyez bien qu'elle n'est pas sans mérite. Elle

est nette, elle est solide , elle est vigoureuse. Elle est horriblement vulgaire, mais elle a un fond de vérité , et elle est assez fermement conduite. Ce n'est pas l'œuvre du premier venu.

Ce qui y choque . c'est d'abord un parti-pris , une gageure d'incongruité dont le public a droit de se plaindre, parce que ce parti pris n'est pas niable. Je ne demande pas qu'on adoucisse et qu'on atténue. Je demande qu'on n'en mette pas plus qu'il n'en faut, exprès, de ferme propos, avec insistance et redoublement, dans le seul but de m'être désagréable et de me faire crier. Il est telle pièce du Théâtre-Libre, aussi hardie et peut-être plus forte que Rolande , où il n'y avait pas une grossièrté de langage. L'auteur n'avait pas cru en avoir besoin. Il semble que l'auteur de la pièce actuelle tienne infiniment à me blesser, moi, public, pour « se payer ma tête », comme disait Saint-Just, et comme dit Polyte. « Voilà une inconvenance, et cela te gène, je te connais. En voilà une autre. Elle est inutile, je le sais bien, mais en voilà une autre, pour le plaisir de t'agacer. Et en voilà une encore, plus « raide » ! Et en voilà dix autres. Quel nez tu fais ! C'est ce que je veux. Ah l tu finiras bien par hurler, misérable ! Je ne sais pas ce que j'ai fait pour qu'on tienne tant à me faire hurler. Mon Dieu ! je hurle, puisqu'on y tient, je hurle. Quel plaisir cela peut-il bien vous faire que je hurle. Mais il est évident que cela fait plaisir à l'école, que cela fait partie de son esthétique. C'est une esthétique singulière.

Enfin hurlons ! Voilà un auteur bien satisfait maintenant.

Pas si satisfait peut-être ; car il y a quelque chose à remarquer. C'est que le public ne hurle pas. Il applaudit en gouaillant. C'est beaucoup plus grave. À chaque gros mot c'est un trépignement d'enthousiasme de la part de « l'école » ; mais c'est un applaudissement un peu trop joyeux de la part du gros public ; ce sont des « Ah ! ah ! elle est bonne celle-là ! », où il entre un peu trop de bonne humeur, et peut-être un respect insuffisant à l'égard de l'œuvre. Je voudrais être applaudi comme Rolande l'a été au premier et au dernier acte ; mais non pas comme elle l'a été au troisième. J'affirme qu'il y avait une nuance ; je connais assez le théâtre pour certifier qu'il y avait une * forte nuance. Il faudrait prendre garde à cela. Car ce troisième acte, l'acte du « guet à pens » s'il peut être un acte, et assez long, c'est que c'est celui que l'auteur s'est réservé, non pas pour être naturel, mais pour faire du naturalisme, ce qui est, comme vous le savez, assez différent. Il est fait presque tout entier d'une longue conversation entre M me Mitaine , le père que vous savez, et le frère que j'ai eu l'honneur de vous présenter. Cet entretien retarde l'action, et prend une place qu'aurait pu prendre le vrai drame, un peu étriqué, qui n'est autre que la lutte entre Rolande et son père. Il est très inutile, mais il est si répugnant que l'auteur a cru devoir y insister avec taquinerie, et comme rageusement. Tous ces gens-là tiennent des

propos énormes dans un langage que j'aimerais autant ne pas apprendre. Et Ton se traîne dans ces bas fonds, et l'on s'y envase : et Ton s'y. . . ennuie, vous m'entendez bien. Je ne vois pas du tout à quoi cela est utile dans la scène. C'est trop évidemment pour l'esthétique nouvelle et pour le plaisir de me faire protester. Oui, oui, je comprends cela , et combien cela doit pénétrer de joie un auteur naturaliste, que je proteste. Mais en attendant le drame s'arrête, ou il dévie, et nous sommes à cent lieues de l'étude pscychologique, seule intéressante, d'un libertin qui s'effondre, et d'une fille courageuse qui lutte.

Cela même pourrait aller contre le but que l'auteur poursuit, s'il en poursuit un. En sortant du troisième acte, un de mes contemporains , qui est éminemment « 1848 » et qui collabora au National d'Armand Carrel, me disait :

« Je suis indigné. L'impertinence de ces aristocrates me révolte. Voilà une pièce où tous les bourgeois, tous les richards, sont à peu près honnêtes, et où il n'y a que les gens du peuple qui soient d'affreuses canailles. C'est le contraire qui est vrai. Relisez le Peuple de Jules Michelet. Dans cette pièce, je vois M me Montmorin une sainte ; M lle Montmorin une héroïne ; M. Montmorin un libertin , mais un homme d'honneur qui se brûle la cervelle pour avoir commis un délit grave, mais qu'il ne savait pas qu'il commettait, puisqu'on l'avait trompé sur l'âge de la jeune fille. C'est un homme vicieux, ce n'est pas un gredin ; il a

même de la grandeur. Et je vois Zizine, la fille du peuple, qui est une horrible gueuse, le frère de Zizine qui est un misérable immonde, le père de Zizine pour qui il n'y a pas de nom. C'est affreux. On excite, sur les théâtres, la bourgeoisie au mépris du peuple, qui devrait nous être donné en modèle. C'est affreux. I/auteur doit être un rédacteur de la Quotidienne» » Je crois que mon vénérable contemporain prenait un peu le change ; mais il avait quelques apparences pour lui. J'ai eu des peines étranges à le détromper. J'ai du reste la loyauté de faire savoir au monde que j'y suis parvenu, mais que le loup me happe, si je sais par quels arguments.

. Pour laisser là les tendances et les manies d'école qui sont choses dont il faut parler, mais dont la postérité se souciera très médiocrement, et pour en revenir à la pièce proprement dite, elle est d'un bon ouvrier, sans doute, et je vous prie de croire qu'il y en a des preuves, dont une est que je m'en occupe si longue-, ment ; mais je ne voudrais pas qu'un homme, qui a certainement un avenir dramatique devant lui, estimât qu'il n'a plus rien à apprendre. Il s'en faut de beaucoup. Je répète que la pièce est claire et assez forte. J'ai même dit qu'elle était assez bien conduite. Mais sur ce point il y a à dire.

Vous avez remarqué sans doute que Balzac, dans sa peinture de l'avilissement progressif du baron Hulot, avait mené peu à peu et par degrés son triste personnage de l'amour des femmes de son monde, à la fré-

quentation des femmes du demi-monde, puis à la cohabitation avec une fillette de faubourg, enfin à je ne sais quel marchandage avec une servante, au lit de mort même de sa sainte femme. Il me semble qu'il avait raison. Ne croyez point que ce fût par respect pour la loi classique de « progression ». C'était par amour de la vérité. Les Hulot, dans la réalité (le savons-nous assez , mon Dieu !) suivent vraiment , d'un progrès fatal, cet escalier de dégringolade. M. de Gramont fait du Balzac, mais à rebours, et Dieu me garde de dire que c'est pour le démarquer, mais il procède à rebours, voilà tout ce que je veux dire, et il a tort.

Il nous montre, au premier acte, le dernier acte de Balzac, l'amour ancillaire, le dernier degré, et au chevet de l'épouse mourante ; après quoi il semble bien qu'il n'y ait plus rien.. Il commence par la dégradation complète. — Puis, au second acte, il nous montre un Montmorin amant d'une femme du monde. Voilà un Hulot qui se relève au .lieu de s'abaisser. Je ne comprends pas très bien. — Puis mon Hulot a un caprice pour une petite grisette, trop jeune. Voilà une rechute, mais une rechute qui ne le met pas encore aussi bas qu'il était d'abord. Puis enfin, au lieu que le baron Hulot tombe dans le gâtisme, ce qui, en bon naturalisme, et en bonne vérité, est le seul dénouement vrai de l'histoire, «t Balzac le sait bien, au .lieu de cela, Montmorin se relève par le suicide, et, en définitive, sauve l'honneur de son nom par un acte

énergique qui est celui que les prévaricateurs, les tripoteurs, les voleurs de grand monde accomplissent quelquefois, mais que ni les buveurs d'absinthe, ni les vieux erotiques n'accomplissent jamais. — Voilà une courbe qui n'est pas bien tracée, un graphique qui est faux.

C'est à peu près sauvé par une certaine habileté de main que je reconnais, et qui n'est pas sans m'avoir fait concevoir de très grandes espérances pour M. de Gramont. Mais c'est faux, mon cher naturaliste, tout simplement.

Et savez-vous ce qui en résulte ? C'est que cette pièce, qui, matériellement et au regard superficiel, est bien faite, au fond n'est pas faite du tout. C'est que nous avons , non pas Vie et aventures de M. Montmorùiy mais quatre Montmorin très différents, malgré certains raccords qui ne sont pas pour tromper les yeux des vieux renards. Nous avons quatre tableaux, non une pièce vraiment suivie.

Premier tableau : un vieux libertin, soixante-dix ans, sa femme meurt, il embrasse la bonne, guenille humaine.

Second tableau : libertin du grand monde, quarante ans, veuf, aime une femme du monde, en est aimé, gêné devant sa fille, rudoie sa fille et s'échappe à jurer comme un païen quand elle le gêne. Nul rapport avec le tableau n° 1 .

Troisième tableau : libertin de la grosse bourgeoisie, cinquante-cinq ans, suit les petites ouvrières, patte

d'oie libidineuse, relations avec les entremetteuses, trente mille francs par mois de dépenses stupides. Aucun rapport avec les deux tableaux précédents.

Etc., et ainsi de suite. Nous pourrions, je crois, pousser jusqu'à cinq. Mais cessons le jeu.

Sur quoi «M. de Gramont m'envoie promener et me dit : « D'abord, de progression artistique, n'en parlons pas. C'est du classique. Balzac était encore vieux jeu en cela. La nouvelle école ne connaît pas ces vieilleries. Ensuite ce n'est pas un Montmorin roulant successivement par toutes les phases du libertinage que j'ai voulu faire. C'est un Montmorin ayant ensemble et à la fois toutes les formes du libertinage, aimant à la fois M me Rixdal, Rosalie, Zizine et même sa femme. Ce personnage existe, je l'ai vu et je le peins.

Eh bien, je ne crois pas que ce soit très vrai cela, et, en tout cas, je ne crois pas que ce soit la vraie manière de peindre un grand vice. Vous n'avez pas donné au spectateur l'idée que je viens de vous supposer, et, Peussiez-vous donnée, c'est votre œuvre elle-même que vous ruiniez. Le vice ainsi éparpillé et éclectique, non plus suivant sa voie directe et de plus en plus fangeuse vers l'abjection absolue, mais dispersé, multiforme, à la fois élégant et ignoble. Ce vice là n'est pas un vice ; c'est un travers amusant, c'est une manie bouffonne, il donnerait une comédie dixhuitième siècle, non un drame. Et, non, décidément, ce n'est pas là ce que vous avez voulu faire. Ce que vous avez voulu faire, c'est bien ce que je pensais

, LE THEATRE CONTEMPORAIN a*9

d'abord , c'est bien le vice progressif et à décadence , et c'est ce que vous avez mal fait. Il ne reste pas de Montmorin une idée nette, et de la pièce qu'il soutient tout entière, une impression forte.

J'ai assez dit toutes les qualités, que, malgré ces réserves, je trouvais dans ce drame, pour qu'on sache que je tiens désormais le talent de l'auteur en très sérieuse considération.

xxvm

Odéon. — Don Juan, avec conférence de M. Jules

Lemaître.

19 novembre 1888.

L'Odéon a donné jeudi matin Don Juan, avec conférence de M. Jules Lemaître. Vous pensez si M. Jules Lemaître était heureux d'avoir à nous entretenir de l'œuvre sinon la plus forte, du moins la plus originale et la plus extraordinaire de Molière. Il était ravi, et c'est une excellente condition pour ravir les autres ; à quoi il a parfaitement réussi.

C'est une chose en effet bien particulière et bien curieuse, à tous égards, que ce Don Juan. Nous sommes en 1665, Molière est en pleine vogue, mais non pas en pleine gloire. De chef-d'œuvre il n'a encore donné que Y Ecole de Femmes. On attend beaucoup de lui, mais il a des rivaux contre lesquels il faut lutter pied à pied.

Il faut attirer la foule, la vraie foule, 'au théâtre de Molière. Voilà que les confrères réussissent, un peu trop, avec je ne sais quelle diablerie originaire d'Espagne et qui arrive en France après avoir passé par

l'Italie. C'est YHomme de pierre, ou Y Athée puni, ou le Libertin foudroyé, ou Don Juan. Eh ! bien, on va leur en donner, un Don Juan.

Et Molière, très vite, au grand galop, écrit une pièce de drame, une tragi-comédie irrégulière , presque absolument irrégulière. Changements de lieux, mélange du tragique et du bouffon (je ne dis pas mélange du tragique et du comique, choses qui ne peuvent guère s'unir ; mais mélange du tragique et du bouffon, choses qui s'unissent, au contraire, assez aisément ; vérifiez), intervention de l'élément féerique et diabolique, Deus ex machina, etc., etc.

Il n'observe que l'unité de temps, ou plutôt il ne l'observe nullement, comme je vais le montrer tout à l'heure ; mais il fait semblant de l'observer. Il prend, là-dessus , quelques précautions. Il donne de fausses indications — je dis fausses — pour ménager la poétique du temps. Il fait dire à dona Elvire, au quatrième acte : « Vous me voyez bien changée de ce que fêtais ce matin, » et à don Juan au cinquième acte : « Je ne suis plus le même d'hier soir. » A la rigueur il peut soutenir contre un d'Aubignac que, du naufrage du premier acte au coup de foudre du cinquième, il n'y a que vingt-trois heures cinquante-cinq minutes. Mais sauf ce tempérament, et qui est tout à fait pro forma, il ne se gêne point. Il y va hardiment. Il jette dans une pièce qui ne rentre dans aucune catégorie connue, toute une vie humaine.

Et c'est là la grande originalité de Don Juan. Pour

. renouveler ce personnage, dont tant d'autres s'étaient .emparés avant lui, Molière a l'idée de faire, en le traitant, ce que le théâtre français ne se permettait quasi jamais, ce que le théâtre grec (Œdipe-Roi) et Shakespeare seuls se permettaient souvent, une évo~ lution de caractère.

Un caractère bien défini et d'une grande unité et simplicité, c'est bien ; un caractère bien défini et complexe, mais dont la complexité est très intelligible au spectateur (Amolphe, Harpagon), c'est mieux ; mais un caractère qui évolue, qui change sous les yeux du spectateur, et cela d'une manière logique, rationnelle, naturelle, qui n'est pas le même au cinquième acte qu'au premier, et de telle sorte que le spectateur voie très bien pourquoi il n'est pas le même à la fin qu'au commencement ÇHamlet, Macbeth) c'est singulièrement intéressant. C'est tout une bio graphie sur la scène ; c'est l'intérêt d'un roman avec l'intérêt d'une œuvre dramatique concentrés dans un seul ouvrage, si l'on réussit. Voilà ce que Molière a tenté dans son Don Juan.

Seulement, c'était toute la poétique du temps bouleversée. Il n'y a pas d'évolution de caractère possible en vingt-quatre heures, ou du moins c'est une chose bien difficile. C'est au prix d'efforts inouïs et de quelques invraisemblances que Corneille a pu en faire

combien? deux, l'une dans Polyeucte , l'autre dans Cinna ; et Racine... combien? une, dans Britannicus. Boileau défend qu'un personnage, « enfant au

premier acte, soit barbon au dernier. » C'est pourtant le seul moyen, ou à peu près, de le montrer changeant de caractère sous nos yeux. Eh bien, tout en prenant certaines précautions de forme, osons hardiment mépriser le précepte d'école ; faisons un Don Juan qui, quoi qu'il en dise lui-même, n'ait pas du tout le même âge au premier acte et au dernier acte, qui <sc ne soit plus le même d'hier soir », ce qui, pour qui sait entendre, signifie qu'entre hier soir et ce soir, vingt ans, en vérité se sont écoulés ; un don Juan qui ait dix-huit ans au premier acte et quarante au dénoument. Le personnage deviendra, de conventionnel et quelconque qu'il était, infiniment réel et riche de vie.

Je le montrerai, d'abord ivre de jeunesse florissante et audacieuse, « homme que la beauté ravit partout où il la trouve et qui cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne... qui voit dans les inclinations naissantes des charmes inexplicables... et qui se sent un cœur à aimer toute la terre » ; — et ensuite, je le montrerai dur et tyrannique, raffiné en machinations perfides et soucieux de créer le malheur autour de lui pour en jouir, parce que le libertinage aura produit en son âme son effet ordinaire, qui est de dessécher et de tarir la source d'aimer; — et enfin, je le montrerai hypocrite, parce que si l'insensibilité mène à la méchanceté, la dernière forme de la méchanceté, devenue exquise et savante, est l'hypocrisie.

Et ainsi, ce fait d'expérience que les anciens liber-

tins deviennent de faux dévots, les diables des ermites et les sacripans des Tartufes, sera mis sous les yeux çt expliqué, parce qu'il sera présenté dans toute sa suite. Les divers changements d'une âme et les terribles dépravations qu'y met peu à peu un vice triste, c'est à savoir le mépris de l'amour, seront exposés dans leur ordre et dans leur développement successif jusqu'à leur conclusion nécessaire ou tout au moins probable. L'histoire d'une âme aura été écrite.

Si l'on me fait observer qu'à ce compte je devrais blanchir les tempes de Don Juan au cinquième acte, ma foi ! tant pis ; je ferai observer que cela n'est point nécessaire en un siècle où tout le monde porte perruque.

Mais, cependant , quel sera le fond permanent de mon Bon Juan9 Car il faut un fond permanent. Non seulement, il en faut un , nonobstant phases , modifications successives et évolutions ; mais c'est de lui que les évolutions dépendent ; et c'est lui qui fait que, si variées qu'elles soient, encore elles sont telles et non pas telles autres.

Eh bien, le fonds permanent de mon Don Juan, ce sera la méchanceté, dans le sens vrai du mot, le goût du mal.

Mon Don Juan sera « le méchant »; La postérité dira que ce n'est pas Grasset qui a écrit le Méchant, mais que c'est Molière. Mon Don Juan ne sera pas le simple homme à bonnes fortunes, petit sujet à laisser aux garçons de lettres. Il ne sera pas l'épicurien ar-

tiste, Thomme qui veut faire de sa vie une œuvre d'art, en la remplissant du plus grand nombre de sensations fortes et variées qu'elle puisse contenir. Cet homme là a trop de prudence et de mesure dans le tempérament : vieux, il deviendra gourmand, et collectionneur d'estampes ; ce n'est pas mon homme. Il ne sera pas l'adolescent fougueux et déchaîné, toujours nez au vent, flairant les parfums d'amour qui passent dans l'air. Cet homme là devient à cinquante ans un faiseur de madrigaux surannés et en même temps un frôleur de petites servantes, type indigne de moi.

Le mien sera ce jeune cheval échappé un peu, peu de temps, à la première phrase, à mon premier acte seulement, mais non pas plus longtemps, et encore quand il parlera de « son cœur à aimer toute la terre » son valet lui fera remarquer qu'il dit cela « comme une leçon apprise par cœur » . Déjà, à mon premier acte, mon don Juan n'aura du jeune étourdi impétueux, qu'un souvenir ; — mais très vite, je le représenterai comme <l le méchant », comme l'homme qui se plaît au mal, parce que le mal est amusant, comme l'homme, ainsi que dira Rousseau, « qui épie- les motifs cachés des actions des autres avec un secret plaisir d'y voir la corruption de leurs cœurs » ; comme l'homme qui trouve les hommes vils et qui prend plaisir à les trouver tels ; comme l'homme que le mal moral divertit ; comme l'homme qui dit, non seulement : ce les sont ici-bas pour nos menus plaisirs » ;

mais « le mal est ici bas pour notre amusement » ; comme l'homme qui, non content de voir le mal et d'en jouir, se plaît à le faire naître pour en jouir mieux, et passe de l'observation à l'expérimentation ; comme l'esprit satanique de la négation, qui dit non seulement c Je suis V Esprit qui nie sans cesse » ; mais : « et je prouve que j'ai raison de nier. »

Je le vois d'ici. Il rencontre deux jeunes époux. Leur tendresse mutuelle lui donne « de l'émotion, de la jalousie, du dépit », et il s'écrie : « Je me figure un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence. » Il rencontre un pauvre, il lui trouve des sentiments religieux. « Oh ! oh ! dit-il, voilà qui ne tiendra pas contre un louis d'or. » Et il offre le louis à condition que le pauvre blasphème. Il est corrupteur par goût de créer le mal, qui est une chose très amusante, et le malheur, qui est une chose très bouffonne. Il faut s'amuser un peu dans le monde, et il n'est plaisir que de mépriser. Il y a du ragoût. C'est divertissement de grand seigneur.

Impudeur, impudence, sécheresse de cœur, scepticisme, méchanceté, art de corrupteur, mépris des hommes, de Dieu, des morts et du malheur dont on est cause, tout cela tranquillement, sans phrases, avec une impertinence froide de gentilhomme ; voilà, sans doute, le coquin complet.

Il y manque le raffinement suprême : l'hypocrisie religieuse. Il y doit venir; il y viendra. C'est trop joli pour qu'il n'y vienne pas , quand il sera un

peu vieux , un peu dénué. La dernière force, c'est l'adresse ; et le dernier blasphème, c'est le mensonge dévot, et la dernière méchanceté, c'est la perfidie. Ce qu'Emile Augier n'a pas manqué de donner à d'Estrigand comme dernier avatar, Molière ne pouvait oublier de le donner à Don Juan, sans qu'on puisse accuser Molière d'avoir imité Augier, ce qui est peu probable. Toujours est-il qu'ils ont tous deux raison. « L'homme fort » devient Tartuffe quand il s'affaiblit, quand le brillant et la présomptueuse saillie de la jeunesse s'atténuent. Et il a, sous cette nouvelle forme, des jouissances d'homme fort et de méchant mille fois plus délicieuses qu'auparavant. Il méprise plus que jamais, il nie plus que jamais, la forme suprême de la négation étant l'ironie et le rôle joué, il fait le mal plus que jamais, avec le bénéfice de la sécurité et le ravissement intime de se sentir considéré. C'est le triomphe !

Triomphe tel que, contre lui, il n'y a plus de recours humain, et qu'il faut que les morts sortent de leur tombe et que le ciel tonne pour avoir raison du roi de ce monde.

Ainsi s'est fait dans le cerveau de Molière, s'est composé et échafaudé ce type superbe du mal sur la terre, du mal complet, car il est charmant et séducteur. Ainsi s'est déroulée devant le regard du grand comique l'histoire d'une âme, qui part du mépris de l'amour pour arriver peu à peu au mépris de toutes choses humaines et divines. Ainsi s'est dressé en pied

le portrait de Yhomme supérieur sans âme, caractère immense et profond, d'infinies proportions, qui va de Chérubin à Tartuffe, et depuis Lovelace jusqu'à Néron.

Mais, pour le mettre sur la scène, il fallait bousculer toute la poétique de l'époque et faire pour lui un drame irrégulier et fantastique, qui étonne, qui déroute, qui déconcerte, qui se présente à de très bons esprits comme une sorte d'énigme, que du reste (il faut tout dire) Molière n'a pas assez poussé, où il a laissé des choses à expliquer, des raccords à faire, ces transitions à rétablir, qui , précisément pour des causes, n'est que plus intéressant à démêler, à étudier et à comprendre.

M. Jules Lemaître a dit tout cela (ou des choses très analogues) avec sa finesse d'analyse, sa pénétration psychologique, son art exquis de descendre sûrement au fond des âmes avec une lanterne, sans en avoir l'air, sans peser, sans rester, avec une apparente nonchalance, et sans quitter jamais le ton d'une conversation mondaine. Je suis de ceux qui croient que les grands créateurs d'âmes n'ont écrit que pour être ainsi expliqués, illustrés, ravivés. Ut conferentia fias. Ils n'ont pas perdu leur temps.

Palais-Royal. — Le Parfum, comédie en trois actes,

de MM. Bliïm et Toché.

26 novembre 1888.

L'impression générale qu'on emporte du Parfum, de MM. Blum et Toché, est un peu incertaine. On se sent en présence d'une comédie de valeur, d'une pièce vraiment originale et de deux hommes de beaucoup d'esprit ; et l'on se dit en même temps : « D'où vient donc que ce n'est pas tout à fait ça ? » Dans ce cas, qui se présente de temps en temps au théâtre, il n'y a qu'une chose à faire. Il faut revoir la pièce. C'est précisément ce que je vais faire. Je vais la reprendre ici d'un bout à l'autre en la suivant de près et en ravivant en moi les impressions successives qu'elle a produites sur mon esprit. L'œuvre, du reste, est assez sérieusement faite pour mériter qu'on l'analyse complètement.

M. Montesson est un savant qui a découvert le bacille dentaire et le choléra des cochons de lait et qui est aimé de sa femme , de cet amour mêlé de vénération pour la science qui a quelque chose de

superstitieux. Déjà un détail bien observé, oui, et qui sent la bonne comédie. Mais hâtons-nous.

Avec lui habitent, d'abord sa temme, bien entendu, puis son pupille et filleul Théodule, puis son préparateur Paul, et enfin la jolie et accommodante femme de chambre Adèle. Et en face de chez lui demeure son vieil ami, autre savant, Poupardin, un peu jaloux, un peu curieux, un peu indiscret, qui a trop souvent un regard trop investigateur pour les cornues de Montesson, et qui, du reste, est traité par M me Poupardin, son épouse, en simple cornue. Voilà l'état des choses.

Or Théodule est l'amant de la femme de chambre Adèle ; Paul, le préparateur, est l'amant de M me Poupardin, de l'autre côté de la rue ; et M. et M me Montesson s'adorent, encore que M. Montesson ait quelquefois un coup d'œil, de simple observateur, pour le menton à fossette de M Uô Adède. Or, ce jour-là, M. Montesson a été au congrès scientifique qui se tient à Versailles pour la destruction des cancrelats, et, revenu pour dîner, il -annonce qu'il y retourne, probablement pour toute la nuit. Entre temps il montre à sa femme et à M. Poupardin, qui est venu le voir, un admirable parfum qu'il vient de composer et qui détrônera toute la parfumerie Rimmel dès qu'il aura fait son apparition. « Flairez-moi cela. — Nous ne sentons rien du tout. — Moi non plus. Il faut qu'il refroidisse. Mais dès qu'il sera refroidi ! Tiens, Sylvanie, porte-le dans ta chambre ; tu en aspireras les premiers effluves. — Oui, mon ami. »

Et Montesson repart pour Versailles, et Poupardin se dispose à se rendre à la soirée du ministère, et Théodule se dispose à gagner la chambre d'Adèle dans le pavillon au fond de la cour, et Paul « se met en devoir » de rendre une visite à M me Poupardin pendant toute la soirée du ministère. Quant à M ra0 Montesson, elle ne songe qu'à rentrer dans son appartement bien tranquillement. Mais au moment où elle ouvre sa porte, une odeur épouvantable se répand dans toute la maison. Il a refroidi le parfum ; il a refroidi, et il se dégage «avec férocité. Il est à en mourir et il ferait reculer une invasion, ce M. Montesson s'est trompé, dit Sylvanie, et me voilà chassée de chez moi. Que faire ? Adèle, préparez-moi une chambre dans le pavillon, à côté de la vôtre. Dépêchez... Et si mon mari revient au milieu de la nuit ?... Eh bien ! un mot ici, en évidence, pour qu'il sache où je me suis réfugié. Voilà qui est fait. » Adèle, un peu dérangée par cet incident, laisse certain signal qui doit prévenir Théodule de ne pas venir au pavillon. Paul file chez M me Poupardin, et la scène reste vide.

Nous nous attendons à voir tomber le rideau ; mais voici venir M. Poupardin, qui, en cravate blanche, avant de se rendre au ministère, fait un tour chez son savant confrère pour tâcher de découvrir le secret du fameux parfum. Il ne découvre rien, si ce n'est que la maison est inhabitée, et grâce à l'invention nouvelle de Montesson, paraît parfaitement inhabitable. La toile tombe.

Le lendemain !

Le lendemain paraît d'abord un bien beau jour. M me Montesson s'est levée d'une humeur charmante. Elle a eu une surprise bien agréable pendant la nuit. Son mari, sans doute, est rentré de Versailles et a trouvé le mot d'avertissement laissé par elle, car il l'a rejointe au pavillon ; et il a été très aimable, silencieux, un peu absorbé, mais très aimable, beaucoup plus aimable qu'il n'est d'ordinaire.

Théodule s'est levé bien guilleret. Adèle a été exquise, silencieuse, un peu absorbée, un peu étonnée même, ce semble, mais exquise. Cette maison respire la joie. M me Montesson et Théodule se félicitent mutuellement sur leur bonne mine.

Tout à coup, une dépêche pour M me Montesson : « De Versailles. Madame Moutesson. Paris. Ai passé la nuit ici. Très bonne santé. J'arrive Montesson. » La foudre dans un ciel serein ! M me Montesson est foudroyée. Si M. Montesson est resté à Versailles, qui donc, Seigneur, est entré chez elle ? Qui donc, hélas ! a été aimable? Et dès lors, nous sommes dans Y Œdipe- Roi de la gaudriole. On cherche le fatal secret, le secret plein d'horreur.

« Mais, marraine, dit Théodule, vaguement inquiet, où avez-vous donc couché cette nuit ?

— Dans le pavillon, la chambre à côté d'Adèle. Le parfum de ce Versaillais m'avait chassé de la mienne.

— Dans le pavillon ! (s'écrie Théodule, qui n'a pas

aperçu hier soir le signal d'Adèle, et qui a été au pavillon) dans le pavillon ! C'est évident ! Je me suis trompé de chambre I Je me suis trompé d'Adèle. Marraine ! Marraine ! pardonnez-moi. »

C'est ici le moment critique pour les auteurs. Ces deux criminels par inadvertance que vont-ils faire, et que vont-ils se dire ? Des gens de bon sens en auraient fini en cinq minutes : « Théodule, personne n'est coupable ; mais vous comprenez que je ne puis plus vous avoir devant les yeux. Un prétexte, et quittez la maison. Vous reviendrez quand vous aurez soixantetreize ans. Au revoir ! »

Des gens stupides, et par conséquent plus vraisemblables, entreraient dans une colère bleue : « Vous aviez bien besoin de prendre Adèle pour maîtresse ! C'est idiot ! On ne prend jamais sa maîtresse dans la maison qu'on habite. Il est trop facile de se tromper dans l'obscurité. Vous êtes un gredin. — Vous avez bien besoin de changer de chambre ! On ne fait pas ça. C'est s'exposer ! Une chambre de bonne, c'est un lieu de réunion. Une femme honnête ne va pas dans ces endroits-là. Vous n'êtes pas une femme honnête! »

Voilà, je crois la vraie scène ; les comiques du vieux répertoire ne l'auraient pas, ce me semble, faite autrement. Chose singulière, les auteurs n'ont pris ni le premier parti, ni le second. Est-ce l'influence russe ? C'est sans doute l'influence russe. On ne sait pas jusqu'où peut aller l'influence russe. Elle peut trans-

former jusqu'au Palais-Royal. Toujours est-il qu'ici s'introduit la théorie de l'expiation. On ne s'attendait guère à Dostoïewski dans cette affaire. Ce n'est pas de cette façon que le Palais-Royal a accoutumé d'être un théâtre lihre. Enfin les deux criminels veulent expier. Ils partiront, ils partiront tous deux ; ce sera leur châtiment. Ils s'établiront en province, dans une petite ville, au fond d'un faubourg. Ils y vivront face à face avec leur crime entre eux deux. Et — oh! comble de misère ! — ça finira même par n'être pas désgréable.

Ce n'est pas bête du tout, cela, certes non, ce n'est pas bête. Mais c'est faux. Ce sont des auteurs qui s'amusent, qui s'amusent très spirituellement ; ce ne sont pas des personnages qui disent ce qu'ils doivent dire. Le public, dont c'est précisément le sens propre d'avoir l'intuition de ce que des personnages, dans telle situation, doivent et ne doivent pas se dire, le public avait l'air gêné. Il sentait que les auteurs battaient les buissons. Une jolie scène, le retour du mari, qui ne comprend rien aux têtes renversées et aux mines piteuses de sa femme et de son pupille, l'a amusé sans le tirer dlinquiétude.

Mais voilà qu'au moment de partir, car ils le font comme ils l'ont dit, Théodule et Sylvanie s'arrêtent et se font, enfin, les reproches qu'il était naturel qu'ils se fissent d'abord. « Vous pouviez bien allumer un rat de cave !

— Vous pouviez bien parler, dire un mot.

— Mais j'ai parlé; j'ai parlé bas, mais j'ai parlé !

— Comment donc?

— Oui ! je vous ai demandé un verre d'eau !

— Jamais de la vie !

— Mais si !

— Mais non !

. — Mais si ! Un verre d'eau avec de la fleur d'oranger. Vous avez cherché la fleur d'oranger pendant cinq minutes. Il n'y avait que du vinaigre.

Pas le moins du monde. Mais alors ! Mais alors ! Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi /... Àh ! femme coupable, dépravée et accusatrice. Vous me prétendez complice de vos déplacements nocturnes... »

Etc., etc. Vérité dans le dialogue, revirement inattendu et suffisamment naturel, voilà le public à son affaire. Il est enchanté.

« Mais si ce n'est pas vous , Théodule , qui estce donc ? » Et voilà Œdipe-Roi qui recommence ; et, sur ce second « qui est-ce donc? », la toile tombe.

Et vous sentez bien maintenant pourquoi il y a eu longueurs et buissons battus pendant ce second acte. C'est qu'il s'agissait de faire attendre le second qui est-ce donc ? jusqu'à la fin du second acte , et de faire tomber le rideau sur ce point d'interrogation. Et il est admirablement coupé, ce second acte. Il tombe très bien, sur une incertitude, sur tout remis en question, comme il convient ; mais pour se ménager cette bonne chute de rideau, les

auteurs ont laissé un trou au milieu de l'acte et l'ont bouché avec de l'esprit, ce qui est insuffisant.

Le troisième acte est un petit chef-d'œuvre. Plus obstinément que jamais, M me Montesson interroge le sphinx. Décidément qui est-ce donc ? Je ne sais quel indice montre que M. Paul a découché. Serait-ce lui ? Il semble bien. On l'interroge. Il parle d'une femme qu'il ne veut pas compromettre, d'une femme mariée... C'est lui. « Et de deux! » s'écrie Sylvanie. Mais certains mots qui lui échappent indiquent qu'il s'agit de M me Poupardin. « Oh ! si c'est M me Poupardin : continuez , jeune homme , continuez ! » — Mais qui est-ce donc ?

Une révélation du concierge apprend que M. Poupardin est entré hier, très tard, dans la maison. « Dites-donc, M. Poupardin, qu'êtes-vous venu faire, hier, ici ? » Il se trouble, ne veut pas avouer sa coupable investigation au laboratoire. Serait-ce lui ? Et de trois ! Oh ! comble de l'horreur ! Avoir eu affaire à ce fantoche ! Aller expier dans la petite ville de province avec cette ganache ! Il y a des fatalités bien rudes dans la vie !

Mais enfin, Poupardin, qui vous a poussé ?

— La jalousie.

— Le misérable !

— Avec un peu de curiosité.

— Dites donc ! vous !

— Oui, surtout la curiosité, une toute petite innocente curiosité.

— Est-il cynique, cet animal-là !

— Du reste, j'en ai été si puni. Ce que ça sentait mauvais ! J'ai dû empester le ministère.

— Mais de quoi parlez-vous donc ?

— Du parfum ! je vous dis que je suis venu au laboratoire analyser le parfum ! »

Allons ! ce n'est pas lui ! Mais qui est-ce donc ?

C'était le mari, bien entendu. Il avait été jusqu'à la gare de Versailles. Là il avait appris que la séance de nuit n'aurait pas lieu. Il avait été souper avec ses amis de la science et avait chargé un camarade partant pour Versailles, d'envoyer de Versailles à Sylvanie un télégramme justificatif signé Montesson. Et vers deux heures du matin , un peu gai de Champagne , il avait, première faute de sa vie, cru faire un tour à la chambre d'Adèle, et c'était avec sa femme que...

« Alors ! c'était vous !... Eh ! bien... non ! ce n'est pas possible ! Ce n'est pas dans vos moyens, mon ami. — Ah ! ma chère amie, après le Champagne ! »

Voilà cette comédie, très bien disposée, très ingénieuse, d'une très grande habileté dramatique, tout à fait aménagée et ménagée, ce qui devient rare, d'après les procédés de l'ancienne comédie-vaudeville française. Un premier acte de préparations compliquées, multipliées, savamment et un peu laborieusement agencées, un troisième acte où tout ce que le premier avait préparé éclate, se développe et produit tout son effet avec une progression qui ne laisse pas d'être savante. Au second acte, un certain vide spirituellement

368 LE THÉTARE CONTEMPORAIN

mais insuffisamment dissimulé. De l'esprit et des mots piquants partout.

Ce n'est pas à cette pièce là qu'on reprochera, sauf à un seul moment, d'aller à l'aventure et de donner dans le hasard. Il y a plutôt un peu de l'excès contraire. Le mécanisme en est un peu trop compliqué, et je l'ai simplifié beaucoup en la racontant, et il m'a fallu du temps pour la raconter. Les ressorts en sont trop nombreux. Elle demande pour la suivre, quelquefois, un peu de l'attention soutenue et austère du joueur d'échecs, qui ne doit pas perdre de vue un seul incident de la marche des pièces depuis le commencement de la partie. C'est ce qui m'a fait craindre un peu pour elle. C'est surveillé dans l'exécution. Il y a du fini là-dedans, ce qui n'est pas commun aujourd'hui. Les auteurs goûteront peu ce compliment, mais je le fais parce qu'il rend très bien mon idée : c'est une pièce très consciencieuse. Pour mon compte, j'y ai pris un très vif plaisir, et le public, après un peu d'hésitation, a paru être de mon avis encore plus que moi. Il semble avoir eu surtout une surprise joyeuse, celle de trouver enfin un troisième acte, dans une pièce en trois actes, qui fût le plus heureux des trois. C'est essentiel, et depuis quelque temps, nos auteurs l'avaient trop oublié. Du reste, c'est la marque certaine qu'une pièce est bien conçue et bien conduite. Le Parfum a tout à fait ce caractère.

Il a été joué brillamment. Il faut prendre son parti

avec Madame Chaumont. Oui, elle est souverainement agaçante. Oui, sa manière, ses mines, sa voix aigrelette et fausse, tout en elle en fait quelque chose d'intéressant à force d'être anormal , le contraire , la négation, l'opposé, l'antipode, du naturel. Mais vous savez bien qu'avec cela, elle a toujours deux ou trois moments où elle est exquise. Un je ne sais quoi de capiteux et un montant, un haut goût bizarre, qui surexcite , tout au moins, qui dépayse, un goût de poivre, un parfum d'œillet. Pendant trois actes, je sais bien que c'est trop ; mais, cinq ou six fois, au cours de ces trois actes, on est réveillé, secoué, électrisé dans le vrai sens du mot ; on sent les petits crépitements de l'étincelle électrique qui mettent dans nos nerfs leur saccade étrangement chatouillante. C'est une sensation rare. De cela seule qu'elle est rare il suit qu'elle a son intérêt. Il y a peu d'acteurs qui nous donnent la sensation rare.

M. Daubray dans le rôle de Théodule, qui n'est pas assez fin et sournois pour lui, a été très agréable encore. M. Galvin nous a donné un Montesson très béat et solennel, et M. Milher une silhouette amusante de ganache à récipients. Le Parfum est une pièce qui aura un succès très considérable, et surtout dont on se souviendra. Elle est ce que ses auteurs ont écrit de plus solide.

Théâtre-Libre : La Chance de Françoise, comédie en un acte, de M. Georges de Porto-Riche ; la Mort du duc d'Anguien, drame en trois tableaux, de M. Henrique ; le Cor fleuri, comédie féerique en vers, de M. Ephraïm Mikhaèl. —Vaudeville : la Sécurité des familles vaudeville en trois actes de M. Albin Valabrègue.

3 décembre 1888.

Tout ce que vous voudrez ; mais en tout cas on ne reprochera pas au Théâtre-Libre d'être monocorde. Trois pièces : trois genres, trois écoles, trois règnes de la nature; une comédie genre Musset, une fantaisie genre Banville et un drame manière 1610. Il y en a pour tous les goûts. Le Théâtre-Libre est la tribune libre du théâtre. Personne plus que moi ne l'en félicite. On l'accuse d'être accaparé par une école très fermée, très impérieuse et très intolérante, je veux dire tout simplement très convaincue. J'ai moi-même un peu cru, parfois, qu'il n'en était ainsi. Je me plais à voir qu'il n'en est rien. Je m'en applaudis, je l'en applaudis, ou, bref, j'applaudis. Que le Théâtre-Libre se persuade bien que le vrai théâtre libre est le théâtre libéral. Il est fait pour pousser des pointes et des re-

connaissances en tous sens, comme un franc-tireur qu'il est. C'est un éclaireur. Il doit faire tous les essais et toutes les tentatives, ne refuser aucun concours sérieux et prendre des munitions de toutes mains. C'est ce qu'il a fait lundi dernier. Très bien !

Il débutait par une comédie finement satirique de M. Porto-Riche, qui est pleine de talent, et qui, encore que très applaudie, n'a pas eu le succès éclatant qu'elle devait avoir et qu'elle aura sur un autre théâtre (1).

Plusieurs raisons. La première et la plus grave, quoique toute matérielle, c'est que M. Antoine, qu'on me dit pourtant qui est un directeur qui ne plaisante pas, ne peut arriver à imposer à ses acteurs l'exactitude. Pour un public de première représentation l'exactitude est un énorme élément de succès.

Le Vaudeville annonce la Sécurité des familles pour neuf heures et demie. Nous, qui sommes gens un peu occupés, et qui n'aimons pas à perdre le temps, nous arrivons à neuf heures vingt-cinq, nous cherchons notre place, nous nous asseyons, neuf heures trente sonnent au beffroi de l'Opéra, et la toile se lève. À la bonne heure ! voilà un théâtre ! Nous sommes admirablement disposés. Le Théâtre-Libre annonce la Chance de Françoise pour « huit heures et quart précises. » Nous arrivons à huit heures douze, et nous restons là, jusqu'à neuf heures moins

(1) Elle l'a en effet, depuis, au Gymnase.

cinq, à croquer l'infâme marmot, n'ayant pour distraction que de jouer l'air des Lampions avec nos cannes. Nous sommes énervés. Il faudrait que la pièce fût un chef-d'œuvre pour que nous y prissions un plaisir sans mélange. C'est toujours un peu désobligeant « d'essuyer la céruse » (locution de théâtre pour dire essuyer les plâtres) ; mais c'est très dangereux d'essuyer la mauvaise humeur du public.

Et, malgré tout, la Chance de Françoise a réussi, parce qu'il y a deux scènes de premier ordre, qui feraient honneur à Musset, qui sont d'une finesse extrême d'observation et pleines d'un esprit yif, chatouillant et original. Le reste, nous en parlerons; mais, pour ces deux scènes-là, la Chance de Françoise vaut qu'on la connaisse. Ce sont les deux premières. Les voici donc, tout de go :

M. Marcel Desroches est un joli homme à bonnes fortunes. « L'Homme à bonnes fortune marié » , ainsi se serait intitulée la Chance de Françoise au commencement du dix-huitième siècle. Il s'agit de nous montrer l'homme à bonnes fortunes en face de son présent, et en face de son passé, en face de sa chère petite femme et en face de ses anciennes maîtresses. Voilà le sujet. Il est très joli. Il est très joliment exécuté.

Ce Marcel est adoré, bien entendu. Tous les mauvais sujets mariés le sont, je dis adorés. Les hommes mariés le savent si bien que ceux mêmes qui n'ont jamais été que de simples coquebins, comme vous et

moi, se donnent aux yeux de leurs femmes de petits airs vainqueurs de Lauzun de la décadence, qui sont à mourir de rire, et à pleurer de pitié. C'est encore un sujet de comédie. Ce n'est pas celui de M. Porto- Riche. Son Marcel a vraiment été très adoré. Il en a gardé cet air spécial que vous connaissez, cette « tête à gifles », cette mine de fatuité indélébile qui fait lever les épaules appartenant à des femmes d'esprit, mais qui entretient indéfiniment l'ardeur craintive, soumise et tremblante d'admiration des petites bourgeoises. — Il en a gardé aussi ce fond de cruauté, de brutalité, que les succès féminins développent infailliblement chez les hommes. Il aime sa femme ; et il passe sa vie à faire des allusions incessantes à ses. belles aventures. Il rentre tard ; il ne rentre pas. Je ne serais pas étonné qu'il découchât pour rien, pour le plaisir, pour l'art de faire souffrir, et pour son prestige, et pour le raffermissement de son empire.

Sa petite femme ne le gronde pas ; elle se plaint timidement. « Je ne te rends pas heureuse ? » dit-il, moitié remords, moitié fatuité, et avec une secrète espérance et un intime désir qu'elle réponde : « Non ! » Elle répond (et c'est charmant) : « Je ne me suis pas mariée pour être heureuse ; mais pour t'avoir. » Il est ravi, et un peu vexé. , — Ce n'est pas précisément vulgaire, cela. Il s'en faut de quelque chose.

Puis il la rassure ; et le biais qu'il prend pour la réconforter, sans cesser de flatter sa propre vanité, et en ne la caressant que davantage, est très heureux,

d'une bien jolie invention psychologique : « Vois-tu, Françoise, je suis toujours le même, toujours idolâtré. N'y a que moi ! N'y a que moi ! Seulement, tu as de la chance ! Tu as de la chance, voilà tout. J'arrive, je suis vu, je triomphe. Naturellement n'estce pas ? Seulement, je ne triomphe que moralement. Oh ! très moralement ! Les femmes ne tombent qu'à mes pieds. Au moment où elles vont tomber dans mes bras, il y a toujours quelque chose, un accident, une circonstance, Bossuet disait un cheveu. De triomphe matériel, jamais! Je suis le Don Juan platonique, sans le vouloir, du dix-neuvième siècle. Et toutes les fois que cela m'arrive, je dis : Bon ! c'est la chance de Françoise 1

— Ah 1 que je suis heureuse I répond l'aimable petite bécassine.

Il y a plus heureux qu'elle ; c'est ce grand coq de bruyères. Il faut voir comme il se rengorge !

Tout cela est excellent d'observation : et c'est touché d'une main très légère (j'ai grossi un peu tout à l'heure) et très adroite. C'est de l'excellente comédie.

La scène de contre-partie n'est pas moins bonne. Nous allons voir maintenant Marcel en présence de son passé. Une « ancienne » vient le voir, la femme de son meilleur ami d'enfance, comme il sied. Elle est froide, l'ancienne ; elle est froide comme l'histoire ancienne, comme un tableau de David.

« Je viens... ce n'est pas pour ce que vous croyez. Oh ! c'est bien passé. J'aime mon mari... A propos,

il veut vous tuer, mon mari. Il a trouvé des lettres... Usait tout, comme un mélodrame. Il viendra vous tuer tout à l'heure... Je l'aime... Je ne vous aime pas...

— Pas possible !

— Si mon ami ! Ne m'embrassez pas. Ça m'est égal; mais c'est inutile... Et vous me décoiffez. Comme vous êtes devenu gauche, mon cher ! »

— Dites donc ! j'étais le premier, après le mari, qui ne compte pas. Il doit y avoir un second.

— Non!

— Si ! si ! Et vous l'oublierez le second, je vous en réponds ! Âh ! mais I Quand vous voit-on chez vous ?

— Jamais ! Je pars ce soir pour Londres.

— Avec le second?

— C'est probable.

Elle part. Marcel prend son chapeau et court après. — Un instant de remords. Cette pauvre Françoise ! « Ah bah ! la chance de Françoise ! J'échouerai peutêtre ! »

Ce ]' échouerai peut-être est admirable !

Voilà la pièce, la vraie pièce. La vraie punition du don Juan marié, c'est de n'être plus don Juan, de s'en rendre compte, de le reconnaître avec dépit, et le vrai dénouement, c'est qu'il revienne auprès de sa femme, l'oreille basse, et ne la quitte plus. La scène attendue, c'est Marcel turlupiné par l'ancienne et décidément repoussé avec perte. Mais cette scène, nous l'avons eue tout à l'heure, à bien peu près. Elle ne pourrait

que se renouveler. M. de Porto-Riche a imaginé autre chose : un vrai danger couru par Marcel, et dont Françoise le tire sauf. Le mari de l'ancienne arrive tout téroce et voulant tout écarteler ; et par ses larmes, par ses supplications, par son charme honnête, Françoise le désarme.

Cela n'est pas très adroit (encore que très vrai), parce que cela va contre les secrets désirs du public. Le public voudrait que le Don Juan devînt un peu Don Ouritan, qu'il reçut un bon coup d'épée dans sa belle poitrine. Françoise le soignerait, le sauverait et le conquerrait par son dévouement. Aussi la scène de Françoise et du mari porte peu. Nous voudrions que Françoise échouât.

Il serait naturel, aussi, que le mari écarteleur ne fût pas désarmé par les larmes de Françoise. Au contraire : « Ah ! cet animal-là est aimé à ce point de toutes les femmes ! De la mienne d'abord, de celle-là ensuite ! Attends ! attends ! Tu vas voir ! Tu vas connaître mon petit coupé dégagé ! » — Serait-ce pas vraisemblable ?

N'importe , ou peu importe ! Les deux grandes premières scènes sont supérieures et sont toute une comédie. Elles mettent M. de Porto-Riche hors de pair. Elles nous sont une preuve que nous pouvons compter sur lui, que le vrai théâtre peut compter sur lui. On va jouer la Chance de Françoise au Gymnase, où est sa vraie place. C'est une pièce qu'il faut avoir vue.

On peut voir aussi la Mort du duc d'Anguien.

C'est un essai de « théâtre naturaliste » historique. On sait ce qu'est le théâtre naturaliste proprement dit, on sait ce qu'il prétend être. Pas de composition, pas d'intrigue, pas de péripéties, pas d'invention. Une « tranche de réalité » mise sur la scène. Quand il s'agit de personnages contemporains, c'est tout simplement un roman naturaliste écrit en dialogue. Mais s'il s'agit d'un événement historique, qu'est-ce que ce pourra bien être? Voici.

« Le 14 mars 104, Gaulincourt porta à Strasbourg un pli cacheté qu'il remit, de la part du premier Consul, au général Ordener. Le 15 mars, 300 dragons français pénétrèrent, en pleine paix , sur le territoire du duc de Bade, arrivèrent à Ettenheim , où résidait le duc d'Anguien , l'enlevèrent et le ramenèrent à Vincennes. Jugé sommairement par une commission militaire présidée par le général Hullin, le duc se défendit noblement et fut exécuté sur-le-champ (20 mars) dans un fossé du château. »

— C'est le dictionnaire de Bouillet que vous me récitez là I

— Certainement ; et c'est le plus bel éloge que je puisse faire, en pure doctrine naturaliste , du drame de M. Hennique. La réalité, rien que la réalité, le document, et rien que le document, pas d'invention, pas de composition, pas d'imagination, aucun exercice des facultés intellectuelles , voilà le vrai naturalisme ; et, par conséquent , un drame historique naturaliste, c'est une coupure du dictionnaire de Bouillet. Le

théâtre, ce n'est pas le vraisemblrble, c'est le vrai. Ce qui s'est passé, rien que ce qui s'est passé , voilà ce que nous devons au public. Nous le trahirions si nous inventions quelque chose. Nous l'intéresserions, nous l'amuserions, nous le toucherions , comme Shakespeare ; ce n'est pas malin ; mais nous le trahirions ; et c'est cela que nous ne ferons jamais. Le théâtre n'est pas un jeu. L'art n'est pas un jeu. C'est un cours de vérité ; et, quand il est historique, c'est un cours d'histoire.

Un exemple. Pendant tout l'interrogatoire du duc d'Anguien, le duc parle des émigrés, du premier Consul qu'il admire, du prince de Condé qu'il vénère, de Cadoudal qu'il condamne. Tout cela est historique, tout cela est documentaire. C'est ce que nous vous devons. Vous, public, nous vous voyons bien venir. Vous attendez, vous provoquez, vous exigez par votre attitude une protestation du duc d'Anguien. Vous voulez qu'il dise une bonne fois, et plutôt deux fois qu'une : ce Je ne vous répondrai pas ! J'ai été arrêté contre tout droit des gens. Vous n'êtes pas des juges. Vous n'êtes pas un tribunal.. Vous êtes des assassins. Vous êtes une bande. Je suis tombé entre vos mains. Soit ! Mais n'interrogez pas ! Assassinez ! » — Vous exigez cela, ô public Ambigu , vraisemblableux et romantique. Vous ne l'aurez pas. Vous ne l'aurez jamais, na ! Cela, c'est ce que le duc aurait dû dire. Ce n'est pas ce qu'il a dit.

— Pas possible !

— Ce n'est pas ce qu'il a dit. Ou il l'a peu dit. Il ne l'a dit qu'une fois. Ça ne tient qu'une ligne dans trente pages. Ça ne compte pas. Vous, public, dans ces trente pages, vous n'auriez fait attention qu'à cette ligne-là , et vous auriez dit : Voilà toute la scène ! Erreur de public suranné. Art de pompier sur le retour ! La vérité, rien que la vérité, toute la vérité. »

Mon Dieu ! C'est une habitude à prendre ou plutôt à reprendre. Savez-vous à quelle époque on faisait de l'art dramatique comme cela ? C'est dans les temps les plus reculés. Ce n'est pas, à la vérité, chez les anciens. Ah ! non, par exemple ! Mais c'est à l'aurore de la littérature dramatique française. Vers 1610, le bon Claude Billard avait-il l'idée de faire une tragédie sur la mort de Gaston de Foix? Voici comment il exécutait sa petite affaire. — Premier acte : Gaston s'entretient avec lui-même de sa valeur et de sa gloire. — Deuxième acte : Fabrice Colonna et le cardinal de Médicis s'entretiennent de la valeur de Gaston. — Troisième acte : le roi de France confie au public qu'il croit pouvoir compter sur la valeur de Gaston; la reine d'Espagne exprime certains pressentiments. — Quatrième acte : Gaston harangue ses troupes. — Cinquième acte : Gaston est vainqueur , et il est tué.

C'est un peu maigre. Ce n'est pas très compliqué. Ce n'est pas une tragédie « implexe. » Mais Claude Billard répond : « Puisqu'il n'y a pas autre chose dans l'histoire, pas autre chose !» Il a raison. De même nos jeunes naturalistes. Seulement, il y a une différence.

Quant il s'agit de Claude Billard , personne ne doute que, s'il procède ainsi , ce ne soit par impuissance, tandis que, quand il s'agit de nos contemporains, tout le monde sait que c'est par vrai sentiment du grand art. Voilà précisément la différence. Il n'est que loyal de la marquer. Je la marque.

Le Cor fleuri terminait la représentation du Théâtre-Libre. C'est une fantaisie agréable. C'est l'histoire de la chute d'un ange, je veux dire d'une fée. c Vengemoi donc des dédains du berger Silvère, dit une fillette à la fée Oriane, sa marraine. — Je veux bien ; jetais prendre le corps d'une mortelle, etjevaisle taquiner et le désespérer. Quand il sera suffisamment martyrisé, je reprendrai ma vie surnaturelle que j'ai toujours le droit de reprendre, tant que je n'ai pas fait ce que les bergères font souventes fois avec les bergers. »

Et l'épreuve a lieu ; et je n'ai pas besoin de vous dire que la fée Oriane ne reprend jamais sa vie surnaturelle. Voilà. C'est le Baiser de Banville retourné. M. Ephraïm Mikhaël nous a prouvé que l'envers en était presque aussi brillant que l'endroit. L'étoffe est bonne.

Le Vaudeville nous a donné trois actes très amusants de M. Valabrègue. Vous n'allez pas les trouver très amusants ici, je vous préviens. Le principal mérite en est dans l'invention très imprévue et très originale des détails drolatiques , et c'est cela , comme on sait , qui disparait un peu dans nos analyses. Mais qu'il soit

bien entendu que nous nous sommes beaucoup amusés, et qu'il faut voir la Sécurité des familles.

La Sécurité des familles, c'est une agence de renseignements confidentiels et scabreux , comme l'immortelle maison Tricoche et Gacolet. M. Dazerolles s'y est abonné, pour être renseigné sur les faits, gestes et attitudes de M me Dazerolles. M me Dazerolles , c'est élémentaire, a été immédiatement prévenue de la chose , et s'est contre-abonnée , bien entendu , pour que les renseignements donnés à son mari soient précisément ceux qu'elle aura dictés elle-même à l'agence. Et M. Dazerolles est trompé autant qu'on peut l'être ici-bas , en pleine sécurité des familles.

Il a un ami , marié lui aussi à une jeune femme , et il vient le voir à Nanterre. La sécurité, toute spontanée , celle-là , de son ami Ghambodard , le navre profondément et lui fait pitié.

— Tu es absurde, Ghambodard. Regarde-toi. Il n'est pas possible qu'une tête comme la tienne ne soit pas arborescente. Le cousin de ta femme , Henri Laverdière, vient très souvent ici. Ton compte est bon. Ah ! si, comme moi, tu étais abonné à la Sécurité des familles!...

— Au.moins , répond le pauvre Ghambodard , me faudrait-il un soupçon, un commencement de soupçon !

— Il te faut un soupçon ! C'est bien simple. Ecris à M mo Ghambodard une petite lettre anonyme, quelque chose comme ceci : « Prenez garde ! Ecartez Laverdière. Votre mari se doute des choses. » Ecris cela.

Si ta femme est pure , elle te montrera cette lettre bien gentiment. Si elle est coupable elle ne te dira rien du tout. Et tu t'abonneras à la Sécurité des familles.

— D'accord!

Ainsi dit, ainsi fait. La lettre anonyme est rédigée, et Dazerolles l'épingle dans la tapisserie de M me Chambodard. Mais , tout juste , cette tapisserie , sans la déplier , M me Chambodard la donne à M me Dazerolles, qui la lui a demandée pour un fauteuil. Et c'est M me Dazerolles qui la déplie , qui trouve le billet , qui le lit, et qui s'écrie : « Avertissement discret de mon amie, M" 6 Chambodard! » Car c'est elle, la Dazerolles, qui est du dernier mieux avec Laverdière et qui ne vient à Nanterre , le plus souvent sans son mari , que pour ce coquin de Laverdière.

Il en résulte , d'une part , que Laverdière et M* 6 Dazerolles croient qu'il faut rompre ; d'autre part, que M me Chambodard , qui n'a pas lu le billet , ne disant rien à son mari , Chambodard croit qu'il en tient ; et logiquement, au second acte, Laverdière et M me Dazerolles arrivent à la Sécurité des familles pour se désabonner, et M. Chambodard y accourt pour prendre un abonnement.

Ce point de départ est tout à fait joli et ingénieusement présenté. Que va-t-on en tirer? Ceci : le directeur de l'agence antimatrimoniale demande à M. Chambodard :

— Que voulez-vous ?

— Divorcer.

— Divorcer ? Très bien ! Vous êtes un homme du monde, un galant homme, nous allons vous fournir le divorce du faubourg Saint-Germain , le divorce par flagrant délit du mari , je dis bien par flagrant délit du mari. Suivez mon raisonnement. Vous ne voulez pas faire constater l'adultère de votre femme, n'est-ce pas ? Eh bien ! vous faites constater le vôtre. Vous allez en partie fine, en fausse partie fine, à Courbevoie...

— A Courbevoie ? c'est invraisemblable !

— Monsieur, c'est là qu'est notre succursale. Nous vous fournissons une doublure. . .

— Monsieur !

— Une figurante. Je tiens compte de votre rectification. Vous vous établissez avec elle dans un cabinet particulier de restaurant. Au moment supposé comme psychologique, nous arrivons, avec votre femme, et M. le commissaire. Un flagrant délit...

— Mais...

— Relatif, tout relatif, est constaté, et le tour est joué.

— Soit!

M. Ghambodard se résigne. L'auteur s'arrange, assez adroitement, je dis assez adroitement seulement, pour que tout ce qui est ménagé pour le divorce de M. Ghambodard, M me Dazerolles s'imagine qu'il est imaginé pour le sien ; et tout le monde se retrouve au troisième acte au restaurant du Grand- Cerf, à Courbevoie... Buste de M. Naquet sur le comptoir.

On y trouve M. Ghambodard piteusement attablé en face d'une horizontale de petite marque et buvant une tasse de tilleul d'un air navré, pendant que l'horizontale avale du Champagne avec mélancolie. Pour un flagrant délit joyeux, c'est un flagrant délit funèbre. C'est égal, c'est un flagrant délit, un flagrant délit glacial, mais c'est la langue française qui a tort ; ce n'est pas moins un flagrant délit.

Qui est étonné, cependant ? C'est M me Ghambodard. C'est M me Dazerolles ? — Comment ! s'écrie la vertueuse M me Chambodard. On m'amène ici pour constater le flagrant délit de M. Dazerolles, et c'est mon mari que je trouve buvant du tilleul !

— Gomment ! s'écrie la coupable M me Dazerolles, on m'amène ici pour pincer mon mari, et c'est M. Chambodard que je trouve sablant sa tisane ?

Elle en dit trop, M me Dazerolles. A un mot qui lui échappe dans tout ce trouble, M. Chambodard voit clairement que c'est elle qui est la seule coupable. Et à ce même mot M. Dazerolles dresse l'oreille : « Comment donc ! C'est ma femme qui s'accuse ! » Mais il réfléchit, et, sa bonne vanité de bourgeois de Labiche lui venant en aide : « Je comprends î Sublime dévouement ! Oh ! sainte femme I Elle s'accuse pour sauver son amie ! Pauvre Ghambodard ! C'est lui qui est rassuré ! Il était né pour cela. Dans mes bras , ma

femme! Sois heureux, Chambodard. Vis dans

une douce confiance, Chambodard. »

La pièce est joliment conduite, comme on voit. Elle

est surtout pleine de jolis détails. L'installation et les accessoires de l'agence La Sécurité, au second acte sont autant de trouvailles bouffonnes du plus haut goût.

Les propos du directeur de l'agence sont d'une fantaisie bien burlesque. Il y a, çà et là, comme toujours chez M. Valabrègue, des notes de chroniqueur, et non d'homme de théâtre, qui sentent un peu le plaqué ; mais ils sont souvent très jolis. La Sécurité des familles est un franc succès, et fournira une fort belle carrière.

Gymnase : Jalousie, drame en quatre actes , de M. Auguste Vacquerie.

10 Décembre 1888.

... Aussi bien, un de nos plus fins critiques déclarait l'autre jour que la critique n'était que de l'autobiographie , et qu'un critique qui explique l'œuvre des autres n'était qu'un homme qui raconte ses propres « états d'âme. » Je vais raconter mes états d'âme au cours de la représentation de Jalousie. Loin de moi une vaine et frivole érudition. Dieu me préserve de remonter jusqu'en 1577 et de vous narrer l'histoire des comédiens italiens , les Gelosi , pour vous expliquer l'origine de la Jalousie de M. Vacquerie. Suffit que la jalousie , soit un sujet tout indiqué pour la comédie , le vaudeville, la tragi-comédie , la tragitragédie, la tragédie, le drame et le mélodrame, puisque de toutes les choses sérieuses elle est la plus bouffonne et de toutes les choses bouffonnes la plus sérieuse , comme on peut le dire à peu près de tous les sentiments où l'amour, ainsi que l'amour-propre , ont une part.

Et donc je vais me décrire moi-même minutieusement et en « psychologue aigu », non sans une complaisance attendrie et amoureuse, ainsi qu'en usent les plus illustres de nos psychologues aigus et contemporains.

On me présente d'abord un monsieur et une dame qui sont dans une situation particulièrement fausse et désagréable l'un à l'égard de l'autre , c'est à savoir M. Philippe et M me Céline. M. Philippe a autrefois aimé Céline, « et , ce dit-on , il en était aimé. » Mais pendant un voyage de Philippe au Tonkin , Céline a épousé Prosper, comme il arrive , et vous imaginez assez, vous qui connaissez le cœur des femmes, combien Céline en veut à Philippe de ce qu'elle a épousé Prosper. Les femmes ne pardonnent jamais les torts qu'elles ont, et reprochent toujours à leurs amis les fautes qu'elles commettent. Don Céline enragée contre Philippe, n'oubliez pas cela.

Et moi ? Moi , je trouve cela très bien ; un peu alambiqué peut-être dans la forme , et même dans l'expression, d'autant que M Uo Rosa Bruck, qui nous joue Céline, se tortille, pour exprimer ces choses, comme un ver qui aurait avalé un serpent ; mais enfin voilà une première forme de la jalousie qui ne me déplaît pas. Elle est subtile , acre , et naturelle. Je songe à toutes les femmes qui , à cette heure , ne peuvent pas arriver à me pardonner leur mari. Il doit y en avoir un bien grand nombre. Je suis très flatté dans ma stalle. Je suis très bien.

Sur ce arrive madame Jorgan et je ne tarde pas à m'apercevoir, M. Gérard grimpant à sa fenêtre pendant qu'elle descend par l'escalier, et elle remontant par l'escalier pendant que Gérard descend de la fenêtre, qu'elle et Gérard sont amoureux l'un de l'autre « en perspective » , comme dit Beaumarchais. La gymnastique, la natation , sans parler d'autres exercice du corps, ont toujours été, depuis Héro et Léandre, jusqu'à la Nouvelle Héloïse, des formes de l'amour.

Get amour gymnique et adultère me revient assez Je continue à être bien.

Je le suis encore plus en apprenant que cet amour sera aussi pur que gymnique et aussi chaste qu'adultère. J'aime les amours chastes, parce que j'aime les choses qui durent longtemps. Gomme Sully-Prud'homme : « Je rêve d'amours qui demeurent... toujours ! » Or, les amours qui n'aboutissent point sont les seules qui n'ont aucune raison de rompre. L'amour est le seul pauvre diable qu'il faille croire quand il vous dit qu'il vit de privations.

Mais, platonique ou autre, l'amour éprouvé par une femme mariée pour M. Marais ennuie toujours un peu le mari. M. Jorgan rôde autour des amoureux pendant qu'ils pétrarquisent. M. Jorgan est un rôdeur. Il rôdera pendant toute la pièce. C'est un nomade du mariage. Il surprend un baiser à la Pétrarque, mais un baiser, enfin, que M. Marais cueille sur la joue fatale de M me Malveau, et il prononce la sen-

tence funeste : « Je me vengerai ! oui ! je me vengerai ! y>

Voilà un jaloux. Un jaloux et une jalouse ; voilà ce que je constate dans ce premier acte , et je me dis : « Il y a quelque chose à faire avec cela. » On me dit dans les couloirs : « Voilà une belle exposition. » Je dis : « Non, pas précisément; parce qu'elle n'est pas complète. Pour qu'elle le fût , il faudrait que je connusse le caractère de M. Jorgan. Or , j'en ignore. Je sais seulement qu'il est jaloux. Je sais qu'il n'aime pas qu'on embrasse sa femme. Gela le confond plus qu'il ne le distingue. Cela en fait un être assez semblable à vous, je suppose , et à moi, j'en suis sûr. Cela ne me le fait pas connaître. Or , dans une pièce qui n'a que quatre actes, l'exposition devrait bien tenir tout entière dans le premier. Mais peu importe. Un supplément d'exposition au commencement du second acte n'est pas pour me faire crier haro. Nous allons voir. »

Ce supplément nous arrive en effet aux premières scènes de l'acte II. M. Jorgan se révèle à nous, en monologue, ce qui tient à ce que M. Vacquerie est un farouche ennemi des procédés de la tragédie classique. M. Jorgan, en son monologue , nous confie qu'il ne veut ni d'un duel : merci ! pour recevoir un mauvais coup ! (il a bien raison du reste) — ni d'un divorce : pour jeter sa femme au bras de son amant ! serviteur! (il a pleinement raison encore).

Il a bien meilleur dans son sac. Il va punir l'amant

par la jalousie. Ces tortures atroces qu'il éprouve, il va les faire éprouver à Gérard. Il sera, lui, jaloux de Gérard, mais il s'arrangera de manière que Gérard soit jaloux de Philippe, et ce sera sa vengeance, et il jouira délicieusement de faire souffrir son ennemi de toutes les souffrances dont il est déchiré lui-même.

Jolie, cette idée dramatique ! Ah ! je le crois bien, qu'elle est jolie ! Voyez- vous cet homme infligeant le supplice qu'il subit à celui qui le fait subir ; jouissant, par conséquent , de ses propres tourments en les retournant sur un autre ; mieux que cela , mesurant juste, exactement, le supplice à l'offense, et connaissant, pas à pas, moment par moment, la grandeur des peines qu'il cause par celles qu'il ressent. C'est la plus délicieuse forme de vengeance qui se puisse concevoir. C'est absolument satanique. Le bonheur de Satan, c'est d'être le distributeur avisé et judicieux des supplices qu'il endure et d'estimer, à ce qu'il souffre, jusqu'à quel point il fait souffrir.

Voilà l'idée du génie. C'est tout simplement mettre Othello et Iago dans un seul homme, tout simplement. Jorgan, côté Iago, déchirera subtilement et délicatement Gérard ; Jorgan, côté Othello, souffrira comme un diable, qu'il est, puisqu'il restera Iago , et plus il souffrira othelliquemment, plus , iageusement et rageusement, il fera souffrir Gérard, et ainsi de suite ; et vous voyez bien que c'est intéressant au possible.

Moi, dans ma stalle, je suis enchanté ; et je me dis : « Gomme c'est facile ! (car les critiques croient

toujours que c'est très facile). L'amour étant naturellement soupçonneux , mon Jorgan , comme Iago , n'aura qu'à se tenir à l'affût, qu'à guetter et qu'à interpréter. Les moindres petites circonstance, parfaitement innocentes, il se bornera à les saisir au vol et puis à les présenter aux yeux de Girard comme des indices, des présomptions, des preuves, enfin, de l'amour de M me Jorgan pour Philippe. Il n'a pas autre chose à faire. C'est indiqué, et c'est relativement commode. Ce né serait pas la peine d'avoir lu Shakespeare... »

Mais ici j'ai une déception qui se transforme assez vite en une inquiétude. Ce rôle de guetteur et d'interprète, je m'aperçois que ce n'est pas celui-là le moins du monde que prend mon Jorgan. Au lieu d'attendre les circonstances, qui ne peuvent manquer de se produire, il s'avise de les faire naître. Il fait une machination. Exploiter, d'une part, la jalousie de Céline en lui persuadant que Philippe aime M me Jorgan et en est aimé; d'autre part, arranger tout un scénario, faire jouer à Philippe et à M me Jorgan toute une comédie où Gérard se laissera prendre, voilà ce qu'il imagine.

Et moi je me dis : « Diable ! ceci est, ma foi, en même temps plus vulgaire et plus difficile. Il faudra que Jorgan soit bien fort pour amener tous ces genslà à faire ce qu'ils n'ont pas intérêt à faire et ce qu'ils n'ont pas envie de faire, pour l'amour de lui, qu'ils n'aiment pas. Pour le rôle qu'il attribue à Céline,

passe encore. Céline est jalouse ; on lui fera faire des bêtises assez facilement. Ici Jorgan est Iago , simplement Iago. Mais Philippe qui n'aime pas M me Jorgan, et M me Jorgan qui n'aime pas Philippe , comment Jorgan les amènera-t-il à paraître s'aimer , et non seulement s'aimer, mais être amants ? — Ce n'est pas impossible. A nous les trames, les fils savamment embrouillés, les complications d'incidents et de coïncidences. A nous Dora ! Mais pour faire Dora, il faut la rouerie de Sardou, et je crois bien que M. Vacquerie à un genre de talent qui n'est pas celui de Sardou. Je suis inquiet ! »

J'avais raison. M. Jorgan allume Céline assez aisément, et Céline dépose un premier soupçon dans le cœur de Gérard assez facilement ; voilà qui est bien. Mais pour Philippe et M mo Jorgan, qu'invente le mari satanique ? Une machine assez puérile. On est à la campagne, à Asnières, je suppose : « Philippe, reconduisez donc ma femme à Paris, s'il vous plaît, dans ma voiture. Il est une heure du matin. Ça me fera plaisir. »

— Si vous voulez, répond Philippe, mais c'est bien un peu drôle.

— J'y tiens !

— Vous êtes charmant ! Un peu bizarre, il est vrai, mais charmant. Je la reconduirai. Entre nous, ça m'ennuie ; parce que je ne pourrai pas fumer mon cigare. Mais votre idée est si étrange que pour la curiosité du fait...

Et à M me Jorgan :

— Marcelle, retournez à Paris avec Philippe !

— Mais ça n'a pas le sens commun !

— Misérable ! vous me trompez !

— Ça n'a aucun rapport ! . . .

— Si bien ! Car, quand je vous dis, moi le mari, de faire une inconvenance , si vous vous y refusez, c'est que vous craignez de déplaire à quelqu'un qui a plus de droits sur vous que le mari ! »

Et Marcelle est attérée. Il n'y a pas de quoi. Elle peut répondre obstinément qu'elle est, sans le moindre amant, parfaitement juge de sa dignité, et parfaitement libre de ne pas se promener entre Asnières et Paris, à une heure du matin, avec un Philippe. Et si elle le répond obstinément, où en sera M. Jorgan ? A ne rien savoir, la résistance de sa femme s'expliquant très suffisamment par la présence dans sa cervelle d'un grain de sens commun, joint à une once d'indépendance. Elle est une femme à qui on n'impose pas le premier caprice venu, et voilà tout. Je soupçonnerais même beaucoup plus une femme qui céderait à une fantaisie incongrue de ma part; n'y ayant femme si souple, aux mains du mari, que celle qui a quelque chose à se reprocher.

Tant y a que M mo Jorgan part avec Philippe, que Gérard les voit partir et que la jalousie aux doigts crochus saisit son àme.

Ceci déjà n'est pas très adroit, et je suis sensiblement refroidi. Mais ce n'est pas tout. Ce n'est que la

moitié de notre course, comme parle Bossuet. Pour Jorgan, paraît-il, il ne suffit pas d'infliger à Philippe les tortures de la jalousie, il s'agit de le faire tuer. — Mais c'est un second drame ! Oui. Il faut maintenant que ce pauvre Jorgan, qui a bien des affaires, après avoir empêché Philippe de fumer son cigare et l'avoir transformé en pseudo-amant, le transforme en bravo.

— Il faudra que Philippe y mette de la complaisance.

— Eh ! oui ! Et c'est précisément le vice énorme de ce drame. C'est que le mari étant machinateur, et machinateur maladroit, il faut que les marionnettes humaines dont il tient les fils compensent sa maladresse invraisemblable par une complaisance qui ne l'est pas moins. Il faut que M me Jorgan... vous savez ce qu'elle a fait sans la moindre apparence de raison ; il faut que Philippe en veuille à Gérard et lui en veuille d'aimer M mo Jorgan, que lui, Philippe, n'aime point ; il faut que Gérard croie fermement que Philippe est l'amant de M mo Jorgan, et qu'il n'ait jamais d'explication avec lui, alors qu'il doit, tout le temps, brûler jusqu'aux entrailles d'en avoir une. Tout cela fourmille de difficultés qui ne peuvent pas être vaincues, puisqu'elles tiennent à la nature même des choses, et qui ne pourraient être tournées que par une adresse extrême de stratégiste dramatique , que M. Vacquerie n'a point, et que je le félicite presque de ne pas avoir.

Aussi la scène finale, la rencontre de Philippe et de Gérard sous le balcon de M mo Jorgan, est-elle ame-

née par des moyens dont la gaucherie saute aux yeux. Une lettre anonyme avertit Philippe que Gérard a, ce soir, une entrevue avec M me Jorgan. Moi, lisant cette lettre, je dirais, selon mon humeur du moment, puisque je n'aime pas M mB Jorgan. « Ça m'est bien égal !» ou « Bien du plaisir ! » ou : « Entre l'arbre et Fécorce.. . » — Philippe, lui, dit : « J'irai ! » Pourquoi? Parce qu'il se sent, dit-il, engagé dans une machination ténébreuse, dont, enfin, il veut savoir le mot. Est-ce une raison bien sérieuse? Non, c'est de la complaisance de sa part, évidemment, trop évidemment.

Et enfin, ils se rencontrent, Philippe et Gérard, dans la nuit, à la grille du chalet d'Asnières, tous deux furieux l'un contre l'autre. Gérard furieux, je comprends cela. Il croit Philippe son rival ; c'était invraisemblable jusqu'à ce moment-ci ; mais depuis trois minutes, du moment qu'il rencontre Philippe en pareil lieu, ce ne l'est plus. Mais Philippe furieux, voilà ce que je n'ai pas pu arriver encore à comprendre.

« Vous m'ennuyez, dit Philippe, — Pourquoi?

Aimez-vous, M mo Jorgan ? — Non ! mais vous m'attirez des tracas. Je reçois des lettres anonymes où il est question de vous. Donc je veux vous tuer. »

Il faut vraiment qu'ils en aient envie.

Toujours est-il qu'ils prennent chacun un pistolet (car M. Jorgan a laissé là, insidieusement, de petites munitions), s'ajustent par dessus la tête de M mfe Jorgan qui veut les séparer , et font feu. Bras de Philippe

cassé, le bras gauche : il le fait remarquer: c'est utile pour la suite. « Recommençons ! »

Mais Philippe aperçoit M. Jorgan qui rôde par là, le traître, comme il a rôdé à travers toute la pièce. Un trait de lumière?

— Dites-donc, Gérard ? serait-ce point M. Jorgan qui nous a aguichés l'un contre l'autre, pendant quatre actes?

— C'est probable répond Gérard.

— Nous ne. nous en étions jamais doutés! Sommesnous bêtes ! (Eh! oui !) L'explication que, naturellement, nous aurions dû avoir dix fois depuis trois jours, nous nous avisons de l'avoir maintenant, après un bras cassé. Enfin, mieux vaut tard que jamais, n'est-ce pas?

— Sans doute, répond le bon Gérard.

— Et vous allez voir si je sais tirer, quand j'ai encore le bras droit.

Sur quoi Philippe ajuste M. Jorgan et l'étend raide mort sous les hautes futaies.

Il y avait longtemps que le public avait cessé de s'intéresser à cette histoire très compliquée, très obscure et infiniment difficile à suivre. Il avait plusieurs fois déclaré sa mauvaise humeur, en prenant un peu le premier prétexte venu, je le reconnais. Ainsi, pour abréger, l'auteur, quand il a besoin qu'un personnage sache quelque chose et ne sache pas tout, le fait écouter aux portes à partir d'un certain moment. Toutes les fois qu'un personnage irruait sur la scène

en répétant les derniers mots des personnages qui venaient de la quitter, c'étaient des ricanements dans la salle. Le public avait tort et avait raison. Il avait tort d'attacher tant d'importance à une maladresse de détail qu'une habileté bien vulgaire suffirait à corriger. Mais je tiens que si la pièce eût été bien posée et si les personnages eussent été vrais, et eussent dit ce qu'ils devaient dire, le public eût laissé passer ces petites choses sans y prendre garde. Je l'ai bien vu dans Roger la Honte, tout dernièrement. Quelqu'un y fait une maladresse insigne, révèle à un autre ce qu'il serait très important qu'il ne révélât point. Mais cette révélation met celui qui la reçoit dans une situation si dramatique, si réellement ef profondément dramatique , que le public souhaite que la révélation ait lieu, au prix même d'une invraisemblance passagère et rapide. Il se fait complice. Le public ne s'est pas fait complice de l'auteur, l'autre soir, au Gymnase, parce que , à partir du milieu du second acte, il s'est senti engagé dans une invraisemblance de fond qui ne permettait pas de fermer les yeux sur les invraisemblances et les gaucheries de détail, qui , au contraire, leur donnait, malheureusement, toute leur valeur.

Et" moi (vous voyez que j'y reviens), ce que je reproche le plus à l'auteur, c'est l'idée de génie qu'il a eue, du moment qu'il n'en a pas tiré ce qu'elle contenait. Je lui en veux de son magnifique sujet oublié, perdu de vue, négligé, je ne sais, méprisé peut-être. Ah ! mon cri de joie du commencement du second

acte, si vite renfoncé dans ma poitrine, je ne puis pas m'empêcher d'en savoir gré à l'auteur, puisqu'il me l'a fait pousser : je ne puis m'empècher d'en avoir un profond dépit contre lui , puisqu'il en a rendu mes regrets plus vifs et ma déception plus amère. Tel Dieu. S'il n'avait pas créé le monde, personne ne lui en voudrait. Du moins , vous m'accorderez que c'est probable. Il l'a créé, et c'est une chose qui fait qu'on se récrie d'admiration au premier regard. Et il y a laissé , on n'a jamais bien su pourquoi , beaucoup de mal ; et c'est de cela que les pessimistes lui en veulent. Leur colère est en raison même de la haute opinion que l'œuvre leur avait d'abord donné de l'auteur. Cette colère est donc encore un hommage.

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nés Tel

lui XXXII

est

'on Odéon : Germinie Lacerteux, drame en dix actes,

r a de M. Edmond de Goncourt.

de 24 Décembre 1888.

li- Ce n'est pas que ce soit bon, cette Germinie ; c'est

r. même mauvais, dans le sens généralement adopté du

mot ; ce n'est pas que ce soit amusant ; c'est même ennuyeux ; mais c'est très flatteur.

Oui, c'est très flatteur. Jamais je n'ai vu un auteur compter autant sur l'intelligence de son public, et si profondément convaincu qu'il n'a rien à lui expliquer, à lui éclaircir , ni à lui apprendre, et qu'il devinera tout seul , toutes choses , et qu'il mettra luimême la lumière dans la lanterne. Pour M. de Goncourt , je suis , moi , public , un psychologue de premier ordre, qui remonte la série, la file continue des phénomènes, et des effets et des causes, sur le moindre geste, sur le moindre pli physionomique , et , notamment , sur rien du tout. En conséquence de quoi M. de Goncourt ne me fait pas l'injure de me décrire ses personnages par le menu , ni de me les dessiner même sommairement , ni de me donner même une

indication rapide et furtive sur ce qu'ils peuvent être. Ce serait bien dédaigneux pour moi. On ne me fera pas cette impolitesse. On est trop sûr de mon génie.

Merci, merci ; mais en vérité , monsieur l'auteur , vous êtes peut-être pas trop poli. Non, en vérité, vous en mettez trop.

Vous allez juger de ce système où la courtoisie poussée à l'excès, comme il arrive parfois — pas trop souvent — dans le monde, finit par être gênante.

Premier tableau : Une vieille demoiselle et sa bonne. La bonne va au bal. La vieille demoiselle lui dit: « Va au bal » et nous dit en a parte : « Elle est hystérique. » Jusqu'à présent, je n'ai pas à me plaindre, je suis renseigné, sommairement, et un peu brutalement même , mais je suis renseigné. Ce n'est pas moi qui me scandaliserai d'une telle précision dans l'information. « Qu'il décline son nom, et dise : je Mars ou bien Agamemnon. » De Germinie , on me dit : elle est hystérique. Très bien. Jusqu'à présent c'est clair.

Second tableau : Sur le talus des fortifications ; Germinie avec Jupillon , le beau Jupillon. (Un nom de vaudeville, symbolisme de Duvert et Lausanne ; je n'aime pas beaucoup cela ; mais passons.) Jupillon , pour vaincre certaines résistances de Germinie , fait semblant de vouloir devenir l'amant de cœur d'une fille entretenue. Cette perspective décide Germinie , qui lui dit : ce Eh bien ! soit ! à cette nuit ! » Ce n'est

pas trop ragoûtant ; mais c'est encore clair. Je me dis que je vais assister à la descente au ruisseau d'une servante parisienne. Que j'aimasse mieux assister à autre chose, c'est très probable. Que déjà je sois persuadé qu'une pièce fondée sur cette donnée n'aura aucun succès ni aristocratique, ni bourgeois, ni populaire, c'est évident. Mais le succès m'est chose indifférente , puisque je suis public de première , et , très égoïste, je me dis : « Je vais avoir un plaisir de raffiné, un plaisir d'homme qui casse son verre après avoir bu, un plaisir de Théâtre libre. Une représentation pour moi et pour quelques autres privilégiés ; puis rien. Je ne déteste pas cela. »

Troisième tableau : La Boule noire. La Boule Noire est un bal populaire. Jupillon s'y prélasse avec les habituées du lieu. Propos cyniques. Je m'ennuie, mais je comprends. Germinie arrive cherchant Jupillon. Elle réussit à l'emmener , très facilement. Cela m'intéresse. Je prends cela pour une indication. L'auteur veut m'indiquer que la vertu (relative bien entendu , relative) de Germinie a une certaine influence sur le Jupillon. Le drame sera peut-être Jupillon ramené relativement au bien par Germinie. Dire que je souhaite passionnément la réhabilitation partielle et relative de M. Jupillon serait excessif ! Mais enfin je puis bien me prêter à ce divertissement, relatif aussi, pendant deux heures. Voyons.

Quatrième tableau : Germinie achète sur ses économies un fond de ganterie à Jupillon, et demande en

mariage, à madame sa mère, "la fruitière. Elle est repoussée avec dédain. De plus elle est enceinte , ce qui redouble le refroidissement de Jupillon à son égard. Elle ne l'en aime que davantage. Soit ! Je m'étais trompé. Jupillon n'est pas relativement un gredin ; il l'est fondamentalement ; et Germinie est une possédée , rien qu'une possédée. Le drame c'est le Leone-Leoni du faubourg et de la mansarde. Je veux bien ; mais j'ai déjà passé par deux ou trois incertitudes , et je voudrais commencer à savoir à quoi m'en tenir.

Cinquième tableau : Chez la maîtresse de Germinie. La vieille demoiselle donne à dîner aux enfants du voisinage. Propos enfantins , qui ne sont pas très amusants ; histoire de fées racontée par la vieille demoiselle aux petites filles. L'histoire est inintelligible et dure un quart d'heure. C'est un trait de réalisme. L'auteur veut nous faire entendre qu'il sait que les vieilles filles sont très bavardes. N'est- il pas vrai que les vieilles filles sont très bavardes ? N'est-il pas vrai qu'elles sont ennuyeuses? N'est-il pas vrai qu'elles racontent des histoires à dormir debout? Dès lors qu'avez-vous à dire ? J'ai à dire que je m'ennuie , ce qui est une raison bien piteuse ; mais ce qui , tout de même , est une raison. J'ai à dire que je ne sais pas encore quel est le vrai caractère de Germinie, et qu'il s'en va temps peut-être de le savoir. J'ai à dire qu'un hors-d'œuvre est acceptable à la rigueur quand il est très joli par lui-même ; mais que celui-ci n'a pas d'autre

mérite que d'être un hors-d'œuvre , et que dès lors il ressemble bien à une cruauté inutile.

Cependant Jupillon survient et demande de l'argent à Germinie. Celle-ci n'a que quarante francs « pour la sage-femme. » Elle les lui donne. Advienne que pourra ! Possédée, elle est possédée. Soit ! le caractère de Germinie commence à présenter une certaine suite. Je puis encore me rattraper à quelque chose.

J'espère encore plus au sixième tableau. Germinie a eu un enfant et l'a perdu. Jupillon est « tombé au sort » et a demandé à Germinie de lui « acheler un homme. » Elle a emprunté, gratté, volé peut-être (ce n'est pas indiqué clairement) et elle apporte les deux mille cinq cents francs. « On vous les rendra ! »

— Non ! je sais bien que non ! C'est pour moi la misère éternelle. Mais je suis possédée. »

La scène est assez bonne en sa sobriété farouche. Et enfin , c'est clair. Le public était si enchanté d'y voir clair enfin qu'il a fait un très grand succès à ce bout de scène.

Septième tableau. Qui ? Quoi ? Quoi donc ? Tiens 1 Mais ! Comment ! Pourquoi ? où suis-je ? Germinie « n'est plus » avec Jupillon. Elle « s'est mise » (il faut bien que je parle cette langue-là) avec Gaudruche, et elle s'enivre quotidiennement de liqueurs très fortes. Elle ! Germinie la possédée ! Germinie l'envoûtée ! C'est bien étrange. Quelques incohérences que j'ai remarquées ici et là dans son caractèae, je ne m'attendais pas à cette évolution. Qu'est-elle donc? Une simple

maniaque du libertinage ? Mais elle était jusqu'à présent une simple maniaque de Jupillon. Je recommence à douter de mon chemin.

Et Gaudruche lui propose de se mettre en ménage, d'habiter ensemble.

« Jamais ! »

— Ah ! ah ! à la bonne heure. Elle va dire : au fond je n'aime que Jupillon. Elle ouvre la bouche tragiquement, et crie en effet : « Au fond, je n'aime que Mademoiselle ! Je ne la quitterai jamais. »

Elle est la maniaque du service domestique. Cette Germinie foisonne d'inattendu. Elle est bien obscure. Elle est bien extraordinaire.

Si bien que Gautruche, qui, lui aussi, renonce à éclaircir, la quitte brusquement.

Sur quoi l'on entend la voix de Jupillon dans un cabaret. Germinie s'arrête : « Lui ! Lui ! Ah ! cet homme ! J ? y suis attachée comme la bête à son piquet par sa corde. Il me tient. 11 m'a. Je l'attends. Qu'il sorte, je tombe dans ses bras. » — Et Jupillon sort et Germinie lui crie à la figure : « Canaille ! rends-moi mon argent ! Canaille ! Canaille ! »

Il y a des moments dans la vie où l'on sent qu'on devient idiot. Je l'ai vivement senti à ce moment-là. Je me tâtais. Je me prenais la main droite avec la main gauche, et vice-versa. J'interrogeais mon pouls avec anxiété. Je criais comme Charles VI : « Ma raison, ma raison ! » J'étais misérable. Je devais l'être encore davantage.

Cette Germinie qui a quitté Jupillon pour Gaudruche, et qui se sent si dominée par Jupillon qu'elle l'appelle canaille à cause de l'argent, et qui, du reste, plus que Gautruche, Jupillon et l'argent, adore sa maîtresse, et qui disait tout à l'heure : « Si madame savait tout ça, je me tuerais »; cette Germinie appelle la population à grands cris, ameute le quartier, et devant les sergents de ville et les mitrons, clame du haut de sa tête : « Arrêtez-moi ! J'ai volé ! J'ai volé ! J'ai volé ! » On l'emmène. La toile tombe. Mon voisin s'écrie : « C'est très beau, cela ! » Je réponds : « Certes ! Seulement je n'y comprends rien du tout. »

Et l'auteur (permettez-moi cette prosopopée) me dit doucement : « Vous avez tort. J'ai trop compté sur votre intelligence. Vous ne voyez donc rien ! Cette Germinie, c'est la paysanne viciée par Paris. Paysanne, elle aime l'argent et sa bonne maîtresse. Viciée par Paris, elle aime Jupillon, le beau coiffeur. Débauchée par Jupillon elle aime le libertinage et l'absinthe. Et tous ces différents traits je les réunis et les ramasse violemment dans ce septième tableau qui est le point culminant de mon œuvre. Et cela fait des contrastes heurtés, je le sais bien, et je m'en flatte, mais logiques et vrais, et qui s'expliquent. Je n'ai nullement indiqué ces différents traits de la complexion de Germinie, je ne vous ai nullement renseigné, j'ai laissé votre information incomplète, et même nulle, si vous voulez. Mais c'est que je ne suis pas vieux jeu. Je suis moderne. Je n'explique rien, je ne prépare rien,

je n'analyse rien. Je fais du théâtres analytique». Le théâtre analytique est le théâtre où rien n'est analysé. Et si je fais ainsi, c'est que j'ai la délicatesse, ou le tort, si vous y tenez, de vous croire intelligent. Je crois que, sans vous rien dire, dès que vous verrez Germinie, vous saurez bien vous dire vous-même : « Ça, c'est une paysanne viciée par Paris, qui aime » l'argent, sa maîtresse, Jupillon, le libertinage et » l'absinthe. » C'est complexe, mais si évident, si naturel, si éclatant à première vue, que cela sa sans se dire, et comme de soi. J'ai trop compté sur votre perspicacité. Voilà tout. »

Et je réponds : « Vous étiez aussi trop flatteur. Vous vous faites (avant la représentation) une trop haute idée de moi. Vous me mettez trop haut. Je suis un « gueux imbécile », comme il a été dit, et il faut y songer avant de prendre la plume pour n'avoir pas à le dire ou à le penser, après la bataille. Il faut bien croire que j'ai besoin qu'on m'explique tout, et de très près, que je n'apporte aucune collaboration à l'œuvre pendant la représentation, que je ne Y aide pas, que je suis tout passif. Le lendemain, je ne dis pas. Je me charge, le lendemain, de refaire une œuvre manquée, en y mettant les clartés qu'il y fallait, de telle sorte que mon lecteur la trouve parfaitement logique et suivie. — Je ne le ferai jamais, parce que ce serait tromper le public ; mais je suis capable de le faire. — Mais à la représentation, ni moi ni personne ne peut collaborer ainsi à l'œuvre qu'il subit.

Nous la subissons. Nous n'avions rien vu, rien, de la complexité du caractère de votre Germinie, parce que vous ne Paviez pas analysée. Quand cette complexité, brusquement, s'est manifestée, nous avons été tout simplement ahuris, parce que la complexité non expliquée, c'est de l'incohérence, par tous pays. »

Huitième tableau : Germinie est à l'hôpital. Sa bonne maîtresse vient la consoler. Elles causent de différentes choses. Les créanciers de Germinie arrivent les uns après les autres, lentement. On sent que la pauvre fille va mourir dans le désespoir et l'effroi.

Neuvième tableau : Germinie est morte. — Eh bien ! c'est fini I

— Non. Et la vieille demoiselle ?

— Que me fait la vieille demoiselle ?

— Mais c'est important ! La vieille demoiselle a toujours cru que Germinie était une honnête fille. Après sa mort elle apprend tout, et...

— Voilà qui va encore arranger votre drame !

D'abord le spectateur va s'écrier , n'en doutez pas : « Mais ! c'est donc là le sujet ! Le sujet n'était donc pas l'enlisement de Germinie , mais la déception de M lle de Varandeuil relativement à sa servante ! Et j'ai donc eu tort de m'intéresser jusqu'à présent aux aventures de Germinie ! J'ai été sur une fausse piste ! » A tort ou à raison , le public ne pardonne pas à l'auteur de Tavoir ou de sembler l'avoir trompé sur le sujet. De plus vous ne faites ici qu'attirer son attention sur l'invraisemblance capitale de votre ouvrage. Com-

ment M lle de Varandeuil ne s'est jamais doutée de rien ! Sa bonne fréquentait la Boule Noire , rentrait à six heures du matin , se grisait d'absinthe « comme Ja bourrique du diable » (c'est dans le texte), entretenait un coiffeur, ameutait le quartier devant le marchand de vins, se faisait mettre au poste ; et jamais ni M Ue de Varandeuil n'a senti l'air de vice que Germinie rapportait à la maison, ni la rumeur du quartier n'est montée jusqu'à M 1Ie de Varandeuil, ni le portier n'a dénoncé Germinie..., etc., etc I

Voilà tout ce que vous suggérez au public par cet épilogue , et vous portez à l'ouvrage le dernier coup. Le décor de neige du dernier tableau , et M lle de Varandeuil pardonnant à sa pauvre bonne et priant sur son tombeau, ne pourront pas le sauver.

Il ne l'a pas été. Il a eu une chute beaucoup trop retentissante à mon gré , et que le public , un peu féroce , a beaucoup trop soulignée. Le public est excusable, pourtant. Il ne comprenait pas, et il s'ennuyait, et, à certains moments, soyez sûr qu'il a cru qu'on se moquait de lui. S'il a refusé d'entendre les contes de M ll °. Varandeuil aux petits enfants, lui, qui aime toujours les vieilles bonnes demoiselles et les bons petits enfants, c'est qu'il a cru qu'on le jouait, qu'on prenait un malin plaisir à arrêter l'action, ou le semblant d'action, pour voir la figure qu'il ferait, pour l'agacer et le braver. Ce n'était point cela ; et M. de Goncourt a voulu simplement peindre un petit tableau d'intérieur; mais il faut bien prendre garde à ce genre de susceptibilités.

Le public commence à savoir que certains artistes, dont quelques-uns ont du talent, ont un peu de mépris du public, éprouvent une maligne joie, etamère,mais enfin une joie , à le servir , non pas au-dessus de ses goûts, ce que justement il faut faire, et nous y aiderons toujours les auteurs, mais contrairement à ses goûts, pour le plaisir de se sentir, ou de se croire, supérieurs à lui. Le public commence à savoir cela , et il n'aime pas cela. Il est dans son droit. Il a cru que M. de Goncourt jouait ce jeu. Ce n'était pas vrai du tout. Mais il Ta cru , de temps en temps , comme aussi , il faut le dire , quand il comprenait , et se sentait sur terre solide ,• il a applaudi très vigoureusement , très unanimement, avec un entrain et un abandon qui lui font honneur.

Les acteurs de l'Odéon se sont tirés très honorablement de cette passe difficile. Il faut saluer très bas W u Réjane, qui, dans une pièce si dangereuse, dans un personnage si difficilement intelligible, et dans un rôle étranger et contraire à sa nature, a fait de véritables prodiges. Rien n'égale la puissance tragique, sobre, simple, ramassée, à gestes violents et courts, avec laquelle elle a rendu la fameuse (et vraiment belle) scène des deux mille francs apportés à Jupillon dans un pauvre sac de toile grise. L'absolue désespérance, le renoncement à tout, la vie acceptée désormais comme un supplice incessant et indéfini, l'écrasement sous un* joug horrible et aimé encore, l'abandonnement à une force supérieure, fatale et

inévitable, tout cela était dans sa physionomie, dans son allure, dans son geste, dans toute sa personne qui semblait comme battue, et comme usée. C'était admirable. Gavroche a dit le mot de l'affaire. Il a dit : « Rejane ! Ah ! Rejane î Elle est bien bonne l »

M me Grosnier, avec sa diction nette et ferme et son allure de bonne femme simple où Ton sent encore la race et la bonne maison, nous a donné un rôle bien compris et bien composé. M. Dumény, dans son affreux personnage d'Alphonse de faubourg, a montré de l'intelligence et un sentiment très juste de la mesure. Tous les autres rôles sont très convenablement tenus.

Et maintenant je crois que l'Odéon nous prépare un peu de Shakespeare. Respirons maintenant.

xxxin

. Renaissance. — Isoline, conte de fées en dix tableaux, de M. Catulle Mendès, musique de Messager.

31 Décembre 1888.

Isoline est un conte bleu, rose, et cuisse de nymphe (surtout cuisse de nymphe), qui ne se donne pas pour mission de prouver quelque chose, ni d'apprendre quelque chose , ni d'exposer quelque chose , ni de raconter quelque chose. C'est un conte de fées , dit à ce grand enfant qu'on appelle le public.

Le monde est vieux, dit-on, je le crois ; cependant Il le faut amuser encor comme un enfant.

D'où il suit qu' Isoline ne se raconte pas.

La raconter c'est la trahir. Quel est le genre de critique applicable à un conte de fées ? Une critique tout élémentaire et enfantine, comme le genre lui-même, et qui consiste à dire : « Ze m'amuze » ou « Ze ne m'amuse pas. » Du conte bleu de la Renaissance, je n'ai à dire que ceci : « Ze ne me suis pas beaucoup amusé. » Et il y en a qui vous diront : « Ze m'amusais tout plein ; » et je n'ai absolument rien à leur dire. Je leur

fais risette. Ils sont bien gentils ; ils sont gentils comme des amours de s'être amusés tant que cela. Je voudrais bien avoir été à leur place. J'ai même fait tout ce que j'ai pu pour m'y mettre. Mais « pas moyen », comme dit Samary dans Y Etincelle. Pas moyen d'être pâle quand on est rouge , d'être enfant quand on est vieux et de s'amuser à Isoline quand on s'y ennuie un peu.

Faut-il que je vous raconte Isoline pour me justifier ?

Mais ce serait très indélicat ! Puisque ces bijoux ne s'analysent point ; puisqu'on ne rend pas compte d'un rêve ; puisqu'on ne raconle pas une perle ! Raconter Isoline c'est déjà lui en vouloir. Raconter Isoline c'est donner Isoline sans le style, le charme et le je ne sais quoi ; et puisqu'il n'y a dans Isoline que du style, du charme et surtout du je ne sais quoi ! Aucun de ceux — et ils sont très nombreux, il faut le proclamer — qui se sont amusés comme des chérubins à Isoline ne s'est avisé de raconter Isoline. Ils ont dit: Isoline! Oh ! » ou : « Isoline! Ah! », et c'était le véritable compte-rendu à* Isoline, ou, si vous voulez, et cela revient au même, de la joie qu'ils avaient goûté à Isoline.

Et moi, je n'ai pas leur ressource. A « Isoline ! Oh ! », je ne puis répondre par « Isoline ! P^uh ! » On m'accuserait d'étranglement (ceux qui ne m'aiment pas), ou de crétinisme (ceux qui ont pour moi de la bienveillance). Et il faut en revenir à avouer que je dois raconter Isoline, mal gré , bon gré. Vous recon-

naîtrez que je m'en suis défendu, que j'y ai résisté et que ce n'est pas du tout ma faute.

Un bosquet vague, un ciel bleu — Oh î si bleu ! — et un bateau fleuri dans le fond du théâtre. C'est le Départ pour Cythère de Walteau. Joli, très joli décor. Là dedans , des chevaliers de la Table ronde, des seigneurs Henri III, des abbés du dix-huitième siècle, ce qui fait que le public se demande où il est. Je le lui dirai tout à l'heure, ce qui est ma très grande faute, et l'auteur aussi, ce qui est la sienne.

Une jeune princesse vert pomme, qui est à croquer, sort d'un buisson. Eros (en français l'amour, et maintenant vous savez tous ce que c'est) Eros s'avance avec son carquois inéluctable, et dit à la princesse :

« Tu vois ce bateau. Je le monte. Car je suis l'amour, et je n'ai jamais fait autre chose. Je le monte, avec l'aimable équipage que tu vois à mes flancs. Viens-tu avec nous ? Nous allons à Cythère ; et vous savez parfaitement, princesse, ce que cela signifie.

— - Je m'en doute ; mais on n'y va pas toute seule , à l'ordinaire.

— Choisissez, princesse, choisissez. Nous avons un solde considérable et bien avantageux...

— Ceux-ci , jamais ! Ils sont d'occasion. Ah ! si c'était seulement ce chasseur qui descend de cette montagne bleue...

— Eh bien ! ce sera lui. Voyez-vous pas qu'il est à vos pieds ?

— En route alors 1 Et vogue la nacelle... »

La toile du bateau se gonfle, et celle du théâtre tombe.

Elle se relève. La reine Amalazonthe cause avec son jeune page, qu'elle nourrit de « confitures de roses et de perles », et qui joue au bilboquet.

« Croirais-tu , page , que la princesse holine songe à se marier ?

— Reine, majesté, astre, vous m'avez cueilli dans le calice d'un lis et vous m'avez lié à vous par des fils de la vierge, des tiges de volubilis, des cheveux d'archange et les liens de la reconnaissance, pour que je jouasse du bilboquet comme fait Uranus de ses cinquante-huit satellites et la du Barry dé Choiseul et Praslin ; pour que je portasse la queue royale de votre robe majestueuse ainsi qu'Orion, le chasseur céleste, fait le manteau de perles de la voie lactée , et Glaucus l'écume harmonieuse des ondes pareilles à des crevés de satin ; pour que je me promenasse au clair de la lune en plein jour, ainsi que c'est la noble coutume de tous les poètes ; pour que je dénichasse des rhythmes ailés dans le creux voluptueux des nids énamourés et soyeux ; pour que je m'endormisse sur les bancs gazonnés que font, sous les nefs enfeuillagées de cathédrales silvestres , les épaules puissantes et douces de Cybèle prostrée sous le manteau des mousses et des lichens cryptogamiques ; vous m'avez fait votre page pour cela, et il n'y a rien de plus clair, et après le Goncourisme un peu de Gongorisme n'est pas,

j'en jure par Satan Trismégiste, pour faire aucun mal ; mais vous ne m'avez pas pris pour écouter l'histoire de la princesse Isoline, et je prétends ne pas l'écouter. Ouf ! »

— Je vais donc te la raconter, page facétieux. La princesse Isoline rêve amour et mariage. Mais si Obéron la protège , Titania a déclaré que, dans le cas où elle se marierait , le jour des noces, et au moment du premier baiser , elle deviendrait garçon. Ce n'est pas drôle. J'ai dit. »

Et maintenant comprenez-vous ? Le premier tableau n'était qu'un rêve. « Ah ! ce n'était qu'un rêve ! » Oui , mais il faut arriver jusqu'à la fin du second tableau pour le savoir, et j'ai même entendu , à la sortie , d'honnêtes et charmantes bourgeoises demander à leur compagnon : « C'est très joli, mais que signifiait donc le premier tableau ? » Avec plus de bonhomie , et en mettant tout simplement d'abord le second tableau , qui explique de quoi il s'agit, et ensuite le premier qui « symbolise » les rêves d'Isoline , on aurait satisfait bourgeoisement les petites bourgeoises qui aiment à comprendre. Nous, qui sommes au fait, continuons. .

La princesse Isoline qui , par certains indices , a clairement manifesté qu'elle a eu un joli rêve, et qu'elle a fait un voyage à Cythère sur les ailes cotonneuses de Morphée, est enfermée dans une salle basse où on la laisse à ses réflexions. Et ici commence la lutte gigantesque de Titania et d'Obéron.

La princesse ouvre un livre. Vous entendez bien que c'est un livre de féerie ou de « conte de Perrault » , un livre qui monte jusqu'au plafond et à travers lequel miss Elia passerait avec son cheval en crevant le feuillet. La princesse , donc , ouvre ce livre et lit un titre effrayant : « La vérité sur le mariage. » Elle tourne le feuillet, comme vous vous y attendez, et c'est un tableau vivant qui paraît. On voit un mari qui bat sa femme avec placidité. Le livre est une suggestion de cette malicieuse Titania.

« C'est, comme cela le mariage ! » se dit Isoline ; et tout de suite, comme toute jeune fille doit le dire : « Oh ! il doit y avoir d'autres feuillets ! * et elle tourne encore. Second tableau: une idylle, deux amants congrument enlacés selon les us, es fleurs. C'est une suggestion d'Obéron. « A ïa bonne heure ! » dit Isoline.

L'idée du livre est. très ingénieuse et jolie, mais elle a été bien mal exécutée. Je ne sais par quel effet de perspective les personnages des tableaux vivants paraissent d'assez vilains nabots.

A la suite de ces « réflexions », Isoline voit surgir le chasseur de son rêve, précisément lui, et par je ne sais quel enchantement soit d'Obéron, soit de Titania, le palais s'écroule, et Isolin enlève Isoline sur les ailes blanches d'une tarasque palpitante.

A partir de ce moment le déroulement des aventures et des tableaux m'a paru — je ne parle que pour moi — m'a paru assez fastidieux. Isolin et Isoline

arrivent dans le « pays sans miroirs », (vous savez, ce pays d'une des fables de Fénélon où la vieille reine, trop laide, a fait casser tous les conseillers des grâces), et Titania déguisée en vieille sorcière apprend à Isoline qu'elle est devenue laide a faite peur. Isoline le croit, ne peut se convaincre du contraire puisqu'elle n'a pas de miroir, et fond en larmes.

— Si vous deveniez laide, dis-je à ma voisine... ?

— Oui, il me semble que je le sentirais !

Moins perspicace, Isoline s'en rapporte à la vieille, et ne voulant £as imposer à Isolin une épouse si disgraciée, lui déclare qu'elle l'abandonne.

« — Mais regarde-toi donc dans ses yeux ! » dit ma voisine. Très pratique, ma voisine de la Renaissance.

Isolin désespéré veut se tuer, tire son poignard. Mais ce poignard est une large lame d'acier. C'est un miroir i Isoline s'y voit. « Je suis jolie ! » bonheur !

Je ne sais pas trop pourquoi cette fantaisie à peu porté. Elle est peut-être un peu tirée (et tirée de longueur aussi) ; le style précieux et contourné l'a peutêtre refroidie. Mais l'effet en a été faible.

La fin du poème, décidément, ne s'analyse pas. Séparés par l'armée de la reine, les deux amants cherchent à se rejoindre. Une forêt, où Isolin est arrêté par les ondines et les farfadets, ce qui fait un ballet ; un tableau où Isolin fait tomber à ses pieds la reine devenue amazone ; tout cela sans invention et sans piquant. Enfin le dénouement.

Le dénouement ingénieux, subtil et inattendu,

vous l'avez prévu depuis le commencement : puisqu'Isoline doit devenir garçon en se mariant, Obéron, au moment psychologique, fera d'Isolin une fille. Et voilà. Voilà, et, sans insister davantage sur le dénouement d'un conte de fées, je ferai remarquer cependant que ce dénouement, qui va tout seul dans le récit, a ses petites difficultés à la scène. Il faut, pour qu'il ne soit pas déplaisant, d'abord que les deux rôles d'Isolin et d'Isoline soient jouées par deux femmes, cela va sans dire, mais ensuite que des deux femmes aucune des deux n'ait rien de trop viril dans la personne. Car, dans ce cas, habitués que nous sommes à voir l'actrice jouant Isolin très bien sous l'habit cavalier, quand nous la voyons en habits de femme, nous plaignons l'Isoline de tout à l'heure d'être devenue garçon pour avoir une petite femme si solide d'attaches et si masculine de prestance. — Et si l'on donne le rôle d'Isolin à une actrice menue et frêle et bien faite pour devenir femme à la fin de la pièce, elle nous plaira peu pendant neuf tableaux sur dix dans le costume de cavalier. Il y a là un petit obstacle qui n'a peut-être pas été surmonté mercredi dernier à la Renaissance.

Et vous me demanderez s'il faut aller voir holine. Et il m'arrive ce qui nous arrive trop souvent quand nous rendons compte d'une petite pièce lyrique. L'analyse du poème prend quelques pages et nous ne pouvons dire ce que nous pensons de la musique qu'en quelques lignes ; et si le poème est faible et la musique

bonne, la musique pâtit de l'appréciation défavorable, forcément détaillée, que nous avons faite du livret. C'est le cas aujourd'hui, holine n'est que passable comme livret ; mais comme musique, il faut l'entendre. Cette partition est très distinguée.

Un peu trop prétentieuse et grand opéra au premier tableau, mais élégante, fine, caressante et spirituelle presque partout ailleurs. Il y a là des petits joyaux. La musique du ballet , au huitième tableau , est délicate et gracieuse à souhait. La romance (toutes les romances du reste), du septième tableau « Charme , rêve, image , » est un morceau d'une largeur et d'une franchise très remarquables. Les couplets du cinquième tableau « Je suis jolie ! s> si admirablement dits par M ll ° Aussourd , sont d'un mouvement impétueux , brillant et superbe. C'est une œuvre où l'on sent — à ce qu'il m'a semblé — un certain mélange d'inspirations un peu diverses , mais qui place M. Messager à un rang très élevé , et fait de lui une de nos plus chères et de nos plus grandes espérances.

L'interprétation a été bonne. M. Morlet chante un peu en précieux , s'inspirant plus du poème que de la musique ; mais sa voix est bien jolie et sa diction bien sûre. M lle Aussourd a remporté un triomphe. Sa voix, qui paraît s'étoffer, déjà, et s'élargir , est d'un timbre excellent, et sa méthode est d'une science et d'une certitude qui révèlent suffisamment une excellente , une parfaite éducation musicale. « Voyez- vous , disait mon voisin , il n'y a encore que le Conservatoire ! »

M lle Aussourd lui a donné raison une bonne douzaine de fois mercredi soir. Elle continuera deux douzaines d'années, pour notre plaisir et pour sa gloire.

Il faut donc aller voir fooline. On peut s'en moquer un peu, si l'on veut, mais il faut la voir. Il faut surtout l'entendre. Il faut entendre, et voir aussi, certes M 116 Aussourd. Enfin il faut voir Isoline.

'* Sur quoi, chers lecteurs, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter, pour l'année dont la première est

fixée irrévoqgîbSjyS&nt à demain. *>

Salus, honor et argefitum, Atque bonum theatrum.

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