LE LIVRE DE M. ROHBIGHT
La science de rOrient latin fait des progrès si rapides, chaque année voit paraître tant de sources ou d'éditions nouvelles, tant d'essais de tout genre que le moment semblait venu de condenser, en un Jivre substantiel , ces matériaux abondants et trop dispersés. Cette tâche ardue, M. Rôhricht a eu le courage de l'entreprendre et le bonheur de l'achever ^ Son livre, qui représente à lui seul une vie d'étude, n'est que le couronnement d'une longue suite de travaux ; et si l'on songe que l'auteur, absorbé par une carrière trop remplie, n'a pu consacrer à ses recherches que des heures de loisir, notre reconnaissance est prête à se changer en admiration.
^ Rôhricht, Geschichte des Kônigreichs JeruLsalem, 1110-1391; Innsbmck, 1898, in-8**, iioSpp^
J. as. (Extiv n" 9 de 1903.) 1
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Une courte préface explique le choix du titre et fixe les limites du sujet. Il s'agissait décrire, non riiistoire des croisades ou de l'Orient latin tout entier, mais celle des établissements de Terre-Sainte , depuis la mort de Godefroy de Bouillon jusqu'à la prise de Saint-Jean-d'Acre. Tout en regrettant que l'auteur ait sacrifié le récit des croisades, on lui saura gré de s'être franchement limité. Il aurait pu du moins, en manière d'introduction, retracer l'odyssée des premier» Croisés, ainsi qu'on i'a fait dans un récent essai de vulgarisation ; mais à ce vœu tardif, l'auteur a déjà répondu par un récit complet de la première croisade ^
L'histoire du royaume offre deux faces, les événements et les institutions ; ici encore, il fallait faire un choix. Pour courir au plus. pressé, comme il le dit lui-même , M. Rôhricht a laissé les institutions, se bornant à l'histoire politique du royaume. Ces annales forment un récit de plus de mille pages, qui se déroule dans un ordre strictement chronologique. Ce parti, qui ne comporte ni les vues d'ensemble, ni la recherche des causes, a l'avantage d'être plus précis et de serrer les sources de plus près. Elles sont condensées en des notes copieuses, presque aussi étendues que le texte ; mais cet appareil critique ne compromet ni l'unité, ni la clarté de la composition. Malgré d'inévitables longueurs et quelques obscurités
' Conder, TAe Latin Kingdom of JeraMlêtti, 1897; Rôhricht, Geschickte des ersten Kreaz^uges , 1901.
provenant de l'insuflisanc e ou de la divergence des sources, l'intérêt de ce livre attachant, se soutient jusqu'au bout et s'exalte au récit des luttes suprêmes.
Est-ce à dire que cette œuvre magistrale soit le dernier mot sur Thistoire du royaume? Non, car 1 auteur lui-même s'excuse, modestement, de lavoir écrite avant qu'on ait publié toutes les sources ; mais qui songe à le lui reprocher ? D'ici là, son livre aura rendu d'inappréciables services, car nous osons à peine espérer, avec lui , que dix ans suffiront à tarir les sources de l'histoire du royaume. Aux dociunents inédits qu'il signale dans la littérature arabe ^ on pourrait, dès à présent, en ajouter d'autres : chroniques, recueils de géographie et de topographie, encyclopédies historiques , sans parler de ces manuels de diplomatique , nourris de faits précis sur l'histoire , la géographie et l'administration des pays musulmans. Bien qu'une grande partie de ces documents soient postérieurs aux croisades, les uns s'inspirent de récits contemporains, aujourd'hui disparus, les
^ Dans sa préface, l'auteur prévient qu'il n*a pu consulter que les premières bonnes feuiUes de la nouvelle édition d'Abu ChAraah , par M. Barbier de Meyoard , dont une partie a paru depub dans le Recueil des Historiens orientaux des Croisades, IV (cette collection est citée ici H. or. Cr.). Il signale encore « comme ayant paru trop tard , la suite de la traduction de Kamâl ad-dtn , par M. Blocbet, qui a entrepris, plus réremment et aussi dans la Revue de l'Orient Latin (citée R. 0. L.), une traduction du Sulûk de Maqrîzi. Si je cite parfois ces travaux, ce n'est donc pas pour les signaler à M. Rohricht, mais pour en tirer parti dans quelques cas particuliers.
autres compensent, en une faible mesure, la perte irréparable, des archives musulmanes. J'espère donner, dans la suite de ces Notes, des extraits dun auteur inédit, témoin d*une partie des conquêtes de Baibars. Et puis, qui sait ce que nos bibliothèques renferment encore de manuscrits à peine feuilletés ? Enfin , après la moisson , il restera beaucoup à glaner; quand on voit combien d erreurs et de lacunes déparent un grand nombre d'ouvrages arabes, Tépoque parait encore lontaine où nous posséderons une édition complète et critique de toutes les sources.
Après les manuscrits , il faut nommer Tépigi'aphie. Sans doute , on a bientôt fait de compter les inscriptions arabes qui font ime allusion directe aux événements des croisades. Mais ces documents trop rares ont l'avantage d'être authentiques et contemporains et les quelques faits précis qu'ils renferment, combats, dates, noms propres et titres politiques, sont les meilleurs critères de l'exactitude des sources manuscrites. J'espère aussi, dans la suite de ces Noies, réunir l'épigraphie arabe des croisades.
Au delà des faits particuliers, les sources arabes éclairent des problèmes généraux, intimement liés à rhistoire du royaume ; je veux parier surtout de l'état politique des peuples musulmans appelés h le combattre. Elles prouvent que cet état s'est lentement modifié, depuis l'arrivée des premiers Croisés jusqu'à la ruine définitive de leurs établissements ; bien plus, elles montrent, dansles caractères politiques de cette évolution , l'une des causes de la fortune rapide ,
mais précaire du royaume, puis de sa longue et douloureuse agonie. Frappé do ce fait on lisant la nouvelle Histoire de M. Rôhricht, j'ai cherché quelle était, au sein du monde musulman, la situation po^ litique des deux principaux adversaires des Francs, Cette étude comparée m'a fait entrevoir, par des aperçus encore ignorés, pourquoi Baibars a renversé d un seul coup Tédifice qu au prix de bien plus grands efforts Saladin n'avait pu qu'ébranler. Ce travail fera le sujet d'une nouvelle Note sar les croisades.
Une autre source qui ne tarira pas de longtemps, c'est l'étude des lieux, c'est-à-dire la topographie et l'archéologie de la Syrie médiévale. M. Rôhricht le sait mieux que personne, lui qui a consacré aux recherches topographiques une part considérable de ses travaux. Si la topographie palestinienne, antique et moderne, a fait d'immenses progrès, grâce à l'in^ térêt tout particulier qu'elle éveille, celle de la Syrie du Nord est loin d'être aussi avancée. Quiconque a voyagé au nord de Damas sait à quel point les cartes et les relations sont incomplètes , souvent contradictoires. La lecture de la nouvelle Histoire n'a fait quç confirmer, sur ce point, mon expérience personnelle, car elle soulève à chaque pas, notamment dans la Syrie du Nord , des problèmes topographiques nouveaux et d'autres dont la solution, déjà tentée, n'est pas définitivement acquise. L'itinéraire encore inédit de mon dernier voyage sera peut-être une contribution modeste à la connaissance de cette région, qui joue un rôle aussi important que la PaJestino
propre, surtout pendant la première période des croisades. La valeur militaire de la principauté d'Antioche , la situation précaire de celle d'Edesse , Taction des Byzantins et des Arméniens , avant tout le centre de résistance de Tfslam, alors en Mésopotamie, tout contribue à faire de la Syrie du Nord, jusqu'au milieu du xii" siècle , le principal front stratégique du royaume. C'est après la chute d'Edesse , la mort de Nûr ad-din et la prise de l'Egypte par Saladin que ce front se tourne au midi , vers le Nil , où les Francs porteront dès lors leurs espoirs chimériques et d'où leur viendront, jusqu'à la fin, les coups décisifs.
Un des problèmes les plus délicats de cette topographie , c'est l'identification d'innombrables noms de lieux. Dans les sources étrangères à l'arabe , ces noms sont parfois traduits, quand ils ofirent un sens, réel ou apparent, plus souvent transcrits, suivant certaines méthodes qu'il serait important de déterminer; mais presque toujours , ils sortent corrompus de cette opération , pour être encore estropiés par les copistes occidentaux. Même dans les sources arabes, ils sont mutilés par des scribes ignorants , grâce aux lacunes de l'alphabet, ou de3 phonèmes très différents sont désignés par le même caractère, muni de certains points diacritiques. Or, dans la plupart des manuscrits, les noms de lieux sont écrits sans points ou, ce qui revient au même, avec des points évidemment faux ; il en résulte qu'on a souvent le choix entre diverses combinaisons de lettres. Dès lors, pour rapprocher une forme arabe soit d'une forme
iatine contemporaine, soit d'une forme arabe moderne , il faut connaître non seulement la géographie du pays, mais aussi la langifô arabe, qui permet seule de suivre un nom propre à travers ses altérations successives. Les notes qui suivent montreront, par quelques exemples, la nécessité de revoir un grand nombre d'identifications. Paute d'avoir parcom^u le pays, d'excellents arabisants ont commis, h cet égard , des erreurs excusables qui se sont glissées dans leurs traductions , tandis que des voyageurs de grand mérite se sont trompés , ignorant la langue et la paléographie arabes.
Après la topographie, j'ai nommé l'archéologie, qui fournit un précieux appoint à l'histoire des croisades, j'ai tenté ailleurs d'indiquer, bien imparfaitement, dans quel sens et par quelles méthodes on pourrait compléter les remarquables travaux consacrés aux monuments latins de la Syrie. I^ns les notes suivantes, il sera peu question d'un sujet spécial, où le dessin joue le premier rôle et qui sort du cadre de cette étude.
On le voit, l'historien futur du royaume devra tenir un plus juste compte de ces éléments locaux, topc^raphie , archéologie , langue et littérature adrabes, histoire politique des dynasties musidmanes. S'il serait injuste de reprocher, de ce côté, quelques lacunes inévitables au livre si documenté de M. Rôhricht , il était permis , du moins , de les signaler. C'est pour justifier ces légères réserves que j'ai rédigé les notes suivantes. Fruit d'une lecture un peu rapide ,
elles donnent plutôt de» jalons que des résultats définitifs. Pour les développer, il eût fallu leur consacrer, non des mois, mais des années de travail; or, il me tardait, depuis longtemps, de m'acquitter dune tâche que M. Rôhricht ma fait Thonneur de me confiera