‹ Notes sur les États-UnisChapitre 11 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

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La reconnaissance américaine. — Nature des sympathies qui s'adressent à la France. — La France vaincue. — Les relations intellectuelles. — Le « naturalisme » et le public américain. — L'affaire marocaine et notre action militaire. — Les Américains et la politique française. — Le mal et le remède.

Les Américains aiment la France. Ils le disent et ils sont sincères. La connaissent-ils autant qu'ils Taiment ou, si vous préférez, les raisons pour lesquelles ils l'aiment sont-elles précisément celles qui devraient nous assurer leur estime et leur sympathie? La question est de celles qui méritent d'être posées et, s'il se peut, iFèlre résolues.

Dans l'amitié des Américains pour notre pays, riiistoire garde une part prépondérante. Les

Etats-Unis sont un pays de tradition. Et la tradition américaine est, à sa racine, une tradition française. Je n'attache pas plus de prix qu'il ne convient à la sentimentalité politique. Il serait cependant plus fâcheux encore de nier la force de certains « impondérables » que d'exagérer cette force. Le sentiment français existe en Amérique. Et les manifestations dont il a été l'origine ne l'ont pas épuisé. Les statues de La Fayette et de Rochambeau, qui se dressent en face de la Maison-Blanche, leurs portraits placés au Capitole dans la salle des séances à droite et à gauche du président ne sont pas de simples (c marques extérieures » d'attachement. Cet attachement survit dans les cœurs. Et l'on ne peut pas ne pas être frappé de l'unanime spontanéité avec laquelle il s'exprime.

Que ce fut chez M. Roosevelt, que ce fût chez l'archevêque Ireland ou chez le secrétaire d'Etat Elihu Root, j'ai partout trouvé le désir cordial de ne laisser au Français de passage aucune incertitude sur la vivacité sincère de l'amitié américaine. Si l'essor et le progrès des États-Unis avaient été moindres qu'ils n'ont été, peut-être la reconnaissjince (jn'ils p^ardent aux amis de la première heure se traduirait-elle avec plus de réserve. Mais dans le plein épanouissement de leur puissance, ils n'éprouvent aucune gène à (.Iccl arer

très haut leur gratitude. Ils n'ont rien oublié. Et c'est eux qui, les premiers, sont toujours disposés à évoquer le souvenir des services rendus.

Toutefois, depuis plus d'un siècle, bien des choses se sont modifiées. Et au bout de quelques semaines passées en Amérique, on constate sans peine que les sentiments historiques, qui s'adressent à la France d'hier, ont, à l'égard de la France d'aujourd'hui, changé de caractère et de forme. Les Américains aiment la France. Mais cette amitié n'est pas, à mon sens, celle que nous devrions souhaiter leur inspirer. Ce qu'ils admirent en nous, en ce début de siècle, ce n'est plus notre force comme au temps de Washington, c'est notre charme; ce ne sont pas nos vertus, ce sont nos agréments ; ce n'est ni notre politique, ni notre capacité d'agir, ni notre faculté d'expansion, c'est notre élégance, notre goût, nos modes, notre littérature et notre art. Et tout cela, c'est dans le passé plus encore que dans le présent qu'ils l'admirent. Pour tout dire d'un mot, nous exerçons sur eux un vif attrait; mais nous manquons de prestige et d'autorité. C'est une situation amendable, — je dirai tout à l'heure par quels moyens, — mais c'est une situation indiscutable, — et c'est cela que j'expliquerai d'abord, quoi qu'en puisse souffrir notre amourpropre.

Au regard de rAmérique, "comme du monde entier, nous sommes victimes d'un mal redoutable : c'est d'être, en Europe, les derniers vaincus. Nous pouvons, entre Français, répudier, d'un parti à l'autre, les fautes commises et leurs conséquences. Pour ceux qui voient du dehors, la solidarité nationale ne se dissout pas et c'est le pays tout entier qui porte le poids des défaites. Sedan domine notre histoire moderne, — comme léna domina longtemps celle de la Prusse. Cherchez la cause du respect que tant d'Américains éprouvent pour l'Allemagne contemporaine : vous la trouverez non dans l'immigration allemande aux Etats-Unis, non dans les contingences politiques des dernières années, mais dans le traité de Francfort. Pour avoir, il y a trentesept ans, subi la loi de l'étranger, nous sommes demeurés suspects d'anémie nationale. Seule l'affirmation énergique de notre vitalité comme peuple est de nature à rétablir notre crédit moral à son niveau d'autrefois.

Est-ce à dire que, depuis nos désastres, nous n'ayons pas donné des preuves de notre relèvement? Non, sans doute, mais aux États-Unis, et peut-être dans d'autres pays ;ms-i, (ni ne se rend pas exactement compte de l'œuvre accomplie. En ce qui touche les Américains, on peut admettre que l'indifférence très générale (jue leur inspirent

les choses d'Europe est pour une part dans cette ignorance. Mais nous avons aussi notre responsabilité. Depuis la guerre, et surtout depuis vingt ans, nos rapports avec les Etats-Unis se sont multipliés. Beaucoup de nos compatriotes ont passé la mer, ont parlé de la France aux Américains ou de l'Amérique aux Français. Mais presque toujours, à une ou deux exceptions près, c'est sur le terrain littéraire que se sont établis ces échanges. Jamais, ou presque jamais, les voyageurs français n'ont fait connaître à leurs hôtes que la France classique des lettres et des arts. Ils ont développé le culte que l'on rend làbas à nos écrivains, à nos poètes, à nos peintres. Ils n'ont pas développé le sens critique nécessaire à la juste appréciation de la France actuelle restée grande malgré ses divisions, ses imprudences et ses erreurs. Ils ont laissé croire aux Américains, trop disposés déjà, dans leur immense orgueil, à nous juger ainsi, que nous n'étions, si j'ose dire, qu'un objet de musée, — au lieu de leur montrer en nous un peuple moderne, riche d'idées et de capitaux, avec ses aspirations, ses ambitions, ses passions et ses ressources.

Notre littérature elle-même, qui est, de notre vie nationale, ce que les Américains connaissent le inirux, nous a fait dans leur estime plus de mal que de bien. Tels romans, qui se flattent de

véridiquement décrire la société française et dont le « naturalisme » factice se déguise en « témoignage scientifique », ont fourni des arguments à ceux qui, de bonne foi ou non, annoncent la décadence de la France. Notez en efTet que l'esprit critique ne peut être à l'étranger aussi aiguisé que chez nous. Là où, mieux renseignés, nous faisons la part de l'artificiel, de la convention dans l'outrance, du calcul et du souci de réclame, les lecteurs américains ne voient qu'une peinture sincère. Ils prennent à la lettre ce que nous n'acceptons que sous bénéfice d'inventaire. Ils admettent comme authentiques les fantaisies d'un romancier à systèmes. Ils voient un peuple à travers un livre. Ils confondent le réalisme avec la réalité. Et la France, matériellement diminuée par les défaites de ses armes, est encore amoindrie par certains succès de sa librairie.

Je n'exprime pas ici un sentiment personnel. J'enregistre des témoignages, nombreux et concordants, dont il faut comprendre la gravité. Si nous n'avions dans le monde que des amis, le tort que nous nous faisons à nous-mêmes aurait des conséquences limitées. Mais on sait que tel n'est point le cas. Les armes que nous fournissons trouvent des mains qui les manient. Et les tares de certaine littérature sont toujours mises

«Il pleine lumière. Sans doute, il y a des Américains, el des meilleurs, qui réagissent contre les commentaires perlides dont nous olTrons à nos iilsLisaires la tentante occasion. Dans le livre, par exemple, de M. Barrett Wendell, France of to day, on trouve de notre pays une vue juste et clairvoyante dans sa sympathie. Mais ce livre — on me Ta dit souvent — a surpris bien des Américains, qui se sont demandé si l'auteur n'avait pas péché par excès d'indulgence. Dans l'ensemble, on nous juge aimables et frivoles, comme un peuple désabusé, résigné au second rang. Et tout ce qui contredit cette opinion provoque, avant l'admiration, l'étonnement.

Comme cependant le peuple américain est sincère et équitable, il ne résiste pas à la leçon des événements, même lorsqu'elle heurte l'opinion reçue. C'est ainsi que, depuis quelques semaines, notre action militaire au Maroc a plus fait pour notre renom que vingt ans de travaux pacifiques. Comme certains me l'ont ingénument confessé, « on ne nous croyait pas capables de tant d'énergie ». Et comme les apparences avaient d'abord justifié ce scepticisme, on en était venu à voir dans le général Drude le type accompli de l'officier français. Depuis le mois de janvier, la scène a changé. C'est d'abord l'opération, si élégante dans sa précision, du général Lyautey

ni NOTES SUR LES ÉTATS-UNIS

contre les Beni-Snassen qui nous a valu les suffrages américains. Depuis lors, le général (l'Amade a su nous les conserver. Partout, chez le président, dans les milieux politiques, mondains, financiers, on m'a parlé des succès de nos troupes :

— Comme nous avons été contents, me disait un des membres du gouvernement, de voir que les Français se battent toujours comme autrefois I

Et si je ressentais quelque humiliation des doutes antérieurs que dévoilaient ces compliments, la pensée qu'il dépend de nous de ne mériter que ceux-ci en dissipant ceux-là était faite pour me réconforter.

Notre politique extérieure est en Amérique mal connue. Appelé à l'exposer dans un cours de huit leçons à l'université Harvard, j'ai maintes fois constaté qu'on en ignorait l'unité. Montrez à un public américain la suite de notre action diplomatique dirigée par une demi-douzaine de ministres qui ont tous collaboré à Tœuvre commune sans qu'aucun ait le droit d'en revendiquer l'honneur pour lui seul ; évoquez devant ce public la France sortant par l'alliance russe de son isolement, complétant cette alliance par les ententes occidentales, réparant grâce aux unes et aux autres les fautes commises à de certaines heures, réconciliant ses alliés et ses amis, don-

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nant l'accord anglo-russe comme couronnement à l'édiiice de ses propres combinaisons et devenant ainsi en Europe un centre d'attraction : vous sur|)rendrez vos auditeurs, comme les surprenaient tout t\ l'heure les vertus guerrières de nos troupes. Tant ils ont peu d'accoutumance à voir venir de France autre chose que des romans à scandale, des table»iux pour milliardaires ou des toilettes féminines.

Il convient d'ajouter que ce qu'on sait de notre politique intérieure — et l'on n'en sait pas grand'chose — ne nous est pas non plus favorable. Notre personnel politique est à peu près ignoré aux États-Unis. M. Clemenceau est le seul de nos ministres d'hier et d'aujourd'hui dont le nom soit familier au grand public. On a ratifié le jugement favorable porté naguère sur lui par Madame Longworth à son passage à Paris. Et, comme elle, on lui sait gré « d'avoir une personnalité j>. Les Américains, convaincus qu'ils sont bien plus que nous démocrates, ne comprennent pas notre façon de pratiquer la démocratie. Ils î?ont choqués notamment du caractère impersonnel qu'affecte chez nous le pouvoir exécutif. Et comme ils ignorent les raisons historiques qui expliquent cet effacement sans le justifier, ils croient volontiers que nous sommes voués aux gouvernements « à type flasque ».

La politique religieuse nous a également fait du tort. Ici encore on ne tient pas compte des conditions particulières, de celle-ci notamment que rÉglise a toujours été chez nous mêlée à la lutte politique soit pour en bénéficier, soit pour en souffrir. Et par un jugement sommaire on condamne en bloc « les persécutions et les spoliations ». L'esprit américain, surtout quand il s'applique à ce qu'il connaît mal, manque de nuances. En matière religieuse, il nous refuse jusqu'aux circonstances atténuantes. Et les protestants ne sont pas moins sévères que les catholiques. Si un jour, — encore inespéré, — la paix s'établit entre l'Eglise et l'Etat, nous monterons beaucoup dans leur estime. Nous nous l'assurerions aussi en châtiant plus sévèrement ce que M. Jaurès appelle « les égarements individuels» des antimilitaristes et des antipatriotes. L'indulgence dont ces messieurs ont trop souvent bénéficié donne à croire aux étrangers qu'ils sont plus puissants et plus nombreux qu'ils ne sont en réalité. Il dépendrait de nous de prouver par une répression vigoureuse que le mal n'est ni profond, ni durable.

Les Américains, d'ordinaire, sont mieux renseignés sur nos faiblesses que sur nos forces. Ceux d'entre eux qui viennent le plus chez nous y recherchent d'abord des relations aristocra-

tiques. Et le plus souvent les propos qu'ils recueillent sont empreints d'un pessimisme de salons, excessif dans son parti pris. Qui ne sait d'ailleurs que nous nous parons de nos défauts plutôt que de nos vertus? N'est-ce point enfin une chose curieuse que ce qui, dans notre vie moderne, serait le plus propre à nous mériter les suffrages des Américains, soit ce dont nous les informons le moins. Il existe aux États-Unis de nombreuses institutions qui organisent des conférences françaises. Je ne crois pas que, dans ces conférences, on ait jamais parFé de nos découvertes scientifiques, de leurs applications industrielles, de la formation de notre empire colonial, de notre puissance financière, — de tant d'autres ordres d'idées où la France moderne occupe dans le monde le premier rang. En présence des étrangers, en présence surtout des Américains toujours tournés vers l'avenir, nous aurions tort de nous retirer dans le passé. Si grand que soit ce passé, il lui manque le charme de la vie. Et au temps où nous sommes, aux Etats-Unis plus qu'ailleurs, on n'a point le goût des nécropoles.

Dira-t-on qu'il est difficile démontrer la France d'aujourd'hui sans ses divisions et ses querelles intestines? J'estime que mieux vaut avouer ses propres fautes que de laisser à d'autres le soin

(le les dénoncer en les exagérant. Notre pays n'a pas à craindre la lumière qui, dans le tableau, met les ombres à leur place. Il a le droit, sur la plupart des champs de l'activité humaine, d'être fier de ce qu'il est autant que de ce qu'il a été. Les Américains aiment la France. Ils l'aimeraient davantage s'ils la connaissaient mieux. Notre intérêt est de la leur révéler, en leur montrant, à côté de ce qui les choque, ce qui leur inspirera l'estime, le respect et l'admiration.

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