‹ Notes sur les États-UnisChapitre 10 sur 67 · IMPRESSIONS DE THEATRE · texte numérisé non relu

IMPRESSIONS DE THEATRE

Le Metropolitan de New-York. — Les loges et leurs propriétaires. — Le règne de Caruso. — Un succès excessif. — La musique. — Le Symphony Hall de Boston. — Le goût public et la musical comedy. — Vaudevilles et acrobaties. — Les cinématographes. — Le théâtre américain et le théâtre français.

Les Américains aiment le théâtre qui fait chez eux, comme ailleurs, « les délices de la canaille et le régal des plus délicats ». Ils connaissent les plus luxueux aussi hien que les plus vulgaires. Ils possèdent la gamme entière depuis le Metropolitan où Caruso gagne un million en six mois jusqu'au cinématographe à dix cents où l'on voit rosser le commissaire.

Le Metropolitan Opéra de New- York a une célébrité mondiale. Il la mérite à certains titres.

A d'autres, il est inférieur ù sa répulalioii. La vue (le la salle, le lundi soir, est un éblouissement. L'immense vaisseau, large et profond, ruisselle de lumières. Les loges sont découvertes. Et elles ne cachent rien de ce qu'elles peuvent montrer. Les spectatrices, dont beaucoup sont radieuses de beauté, apparaissent en pleine clarté. Ai-je besoin d'ajouter que les diamants et les perles s'inscrivent sur les épaules en traits étincelants? L'orchestre, dont les derniers rangs sont, des avant-scènes, à peine visibles, tant ils se perdent, lointains, dans la buée lumineuse, fait alterner l'éclat des toilettes féminines avec l'ombre des habits noirs. On ne peut rêver exhibition de luxe plus complète et plus séduisante.

Quand on sort dans les larges couloirs d'où toute décoration est bannie et qui laissent voir dans leur nudité les poutres en fer de la charpente, l'œil est attiré, sur les portes des loges, par des plaques de cuivre où sont gravés non des numéros comme chez nous, mais des noms. Les occupants des premières loges ne sont pas en effet abonnés, mais propriétaires. Leur loge est à eux. Ils l'ont payée une fois pour toutes. Ils peuvent la sous-louer, — sous réserve d'un tarif minimum. Et, en la payant, ils sont devenus possesseurs partiels de Tédifice, qu'ils donnent

;i biiil à une société d'exploitation, composée, elle aussi, de gens du monde, qu'on nomme les directeurs et qui traitent avec un imprésario.

Voici la loge de M. Pierpont Morgan, l'action- (laire le plus, important, celui dont le veto^ l'an passé, a arrêté les représentiitions de Salomé^ par souci de moralité, au lendemain de la première; plus loin, à gauche, c'est la loge de ma- • 1 ame Astor : vous retrouvez là tous les « quatre . ents ». Lors de la construction du théâtre, une loge valait de vingt mille à quarante mille dollars. Aujourd'hui, s'il y en avait une à vendre, 'lie coûterait cent mille dollars. Le métier de Mécène n'est pas en Amérique à la portée des petites bourses. Pour affirmer qu'ils sont chez eux, les abonnés — je garde ce mot qui répond i nos idées françaises, sinon à la réalité locale — ont formé un club où ils peuvent, durant les rnlr'actes, fuir le public qui n'a payé que pour un soir. La loge à l'Opéra, ainsi comprise, est lin luxe analogue au luxe des tableaux. On l'aflirhe avec superbe. Et elle constitue un brevet d'élégance auquel aspirent en vain une légion de milliardaires récents, réduits, mais non point résignés à la sous-location.

Le répertoire est varié, la troupe nombreuse. On chante en allemand les opéras allemands, en ilalien les opéras italiens, en français les autres.

— Nous pouvons dire, sans nous vanter, me confiait l'un des habitués, que nous avons entendu ici les plus belles voix du monde.

C'est la vérité même. Et cette tradition n'est pas perdue. En ce moment, c'est Caruso qui règne. Son prestige est incomparable. Il le doit d'abord à Ténormité, que je rappelais tout à l'heure, de ses appointements; car au thcàlre, le public américain n'admire sans réserve que les artistes qu'on paye très cher. II le doit aussi à l'extraordinaire puissance vocale dont la nature l'a doté. Nous ne pouvons pas en juger par les rares occasions que nous avons eues de l'entendre à Paris. A New-York, au contraire, Caruso chante tout, sauf le Wagner. Et il chante tout ce qu'il chante avec la même facilité, la même prodigalité sonore, — mais aussi avec le même mauvais goût.

On surprend et on choque les Américains lorsqu'on leur avoue cette impression que l'on ne peut pas ne pas ressentir. Ils admettent que Caruso ne soit pas « très artiste », mais ils ne le jugent pas comme il mérite d'être jugé. Ils oublient, en l'écoutant, de le regarder et la richesse de sa voix leur suffit. Elle ne saurait suffire à un Européen, soucieux de style et de tenue artistique. Lorsque Caruso chante une musique vulgaire, comme les Paillasses ^ on peut

[•a--('r condiinnalion sui* le convenu <!<' ><>n jeu et la médiocrité de son expression dramatique. Mais dans Faust, il est proprement effarant : c'est un non-sens ininterrompu. Dans le Trouvère, en dépit des ut de poitrine qu'il lance en se jouant avec une sûreté admirable, il est supérieurement comique. Je sais des chanteuses qui disent que ce partenaire les glace et les paralyse. Cela se conçoit. Car il est impossible de transposer plus éperdument dans un ton de lourdeur commune et monotone les idées dramatiques que l'interprète, — quelque ex€use que lui vaille la splendeur de sa voix, — a reçu de Tauleur nn>.^iMii de traduire aux spectateurs.

Il est curieux de noter que le public américain ne souffre pas de celte lacune, que du moins il ne s'y arrête pas, — et qu'en revanche il écoute avec une indifférence presque dédaigneuse des artistes de second plan, dont plusieurs cependant -ont de tous points excellents. J'ai été frappé de la qualité de quelques-uns d'entre eux. A cet égard, et par la valeur d'ensemble de sa troupe, le Metropolitan est très supérieur à tous les théâtres musicaux d'Europe. Il a sur eux l'avantage de pouvoir payer, puisque ses opulents patrons sont toujours là en fin d'exercice pour équilibrer le budget. Mais ceux qui président à ses destinées ont aussi un louable souci de la

perfection vocale. Les décors en revanche sont très médiocres, naïfs, surannés, vieux jeu et d'une froideur navrante. Le dernier manager^ M. Conried, aujourd'hui remplacé, avait par son insouciance de la mise en scène exaspéré les « directeurs » qui sont résolus à tout changer. Détail amusant : comme la troupe du Metropolitan fait des tournées dans les villes de l'Union et que les théâtres de ces villes sont sensiblement plus petits que l'Opéra de New- York, M. Conried avait construit des décors passe-partout, si bien qu'au lieu de profiter de l'immensité de la scène du Metropolitan, on y joue dans d'étroites « plantations » de l'effet le plus pauvre et le moins majestueux. De cela encore le public ne paraît pas choqué. Et plus d'une fois j'ai été convié à admirer des décors qui m'inspiraient un sentiment tout autre.

Est-ce à dire que le ressort de la vie artistique en Amérique soit uniquement le snobisme? Par moments, et surtout à New- York, on est tenté de le croire. Mais on aurait tort de généraliser. Considérez par exemple les concerts qui se donnent à Boston le samedi au Symphony Hall, Cette vaste salle, qui compte plusieurs milliers de places, est pleine et plus que pleine chaque semaine. Snobisme? Non; car les places, ou du moins certaines d'entre elles, sont peu coûteuses.

El toutes les fois, il y a dans les couloirs latëraiix quelques centaines de personnes qui écoutent debout. Ce public nombreux et attentif n'est pas venu là par genre. Le chef d'orchestre, qui depuis deux ans est M. Muck, le Kappellmeister allemand bien connu, ne fait rien d'ailleurs pour attirer une audience frivole. Ses programmes sont intéressants, mais austères et lourds. Il procède volontiers par « cycles », comme on dit à Berlin. On a un Beethovenabend, puis un Wagnerabend^ — plus de Wagner que de Beethoven. La musique alleiîlande, avec M. Muck, jouit d'ailleurs d'un monopole. Et il ne pratique guère à l'égard de l'étranger la politique de la « porte ouverte ».

Son succès, justifié par ses qualités fines et nerveuses de chef comme par la correction, non dépourvue de froideur, de son orchestre, a été si vif qu'on a demandé à l'empereur Guillaume de l'autoriser à prolonger son séjour. J'admets que, dans les ovations qui le saluent, il y ait une part de convention et que la mode y soit pour quelque chose. Mais je n'admets pas qu'on trouve chaque semaine trois mille snobs pour applaudir de la musique qui les ennuie. Sans doute le goût musical n'est pas encore aussi développé aux États-Unis que dans d'autres pays. Mais quoi de plus naturel? Et croit-on que ce soit

là matière à inijn'ovisalion? Ce gont se forme peu à peu. A Boston, il se manifeste déjà avec sincérité. Le temps fera le reste. J'ai assisté dans des soirées privées à de délicieux concerts. L'un notamment, où un ténor excellent par la voix et le style, Charles Gilibert, du Manhattan Opéra de New-York, interprétait des œuvres de Rameau et de MM. Messager et Pierné, m'a laissé une vive impression. On rencontre, dans ces réunions musicales, des amateurs éclairés. Ils sont évidemment moins nombreux qu'à Paris. Mais les circonstances n'étaient pas aussi favorables que chez nous à l'éclosion de leur vocation.

Il faut se garder cependant de prendre pour une règle ce qui n'est encore qu'une exception. Il y a des Américains artistes. Il y en aura sans nul doute de plus en plus. Mais la masse du public ne l'est pas. Notez que je ne parle pas du public populaire, mais du public bourgeois, qui se plaît à Paris à payer sa place pour aller aux Français, au Vaudeville, au Gymnase entendre des pièces « littéraires ». Ce public, aux États- Unis, n'existe pas. On a pu croire récemment que c'était lui qui venait à New-York applaudir \q Voleur de Bernstein. Mais New- York d'abord est une ville internationale et, d'autre part, c'est par ses côtés violents et mélodramatiques, plus que par ses mérites d'analyse et d'expression,

<jiie la pièce, manifestement, plaisait aux spectateurs* On s'occupe en ce moment de créer un théâtre littéraire, qui jouera le classique anglais et qui sera conçu sur le même plan fiistueux que le Metropolitan, Je doute de son succès. Ce qui adiré et ce qui retient le public américain, c'est la musical comedy. Ce genre est, jusqu'à nouvel ordre, le genre national. L'étudiant de Harvard y prend autant de plaisir que le petit boutiquier. Et je ne discute pas la qualité de ce plaisir. Je constate seulement qu'il n'a rien de commun avec la littérature et avec l'art.

Qu'est-rp que la musical comedy ? On serait tenté «le repondre avec Bossuet que c'est un quelque chose qui n'a de nom dans aucune langue. Prenez un vaudeville français d'un niveau moyen. Enlevez-en tout ce qui, à défaut d'intérêt psychologique, lui donne un attrait d'intrigue ingénieuse et bien nouée. Compliquez-le en ajoutant au roman qui en fait la trame une demi-douzaine d'aventures qui n'ont rien à voir avec la pièce. Supposez que tous les acteurs soient des acrobates et que, à tout^ propos et même hors de propos, ils fassent la culbute, sautent par les fenêtres ou dansent la gigue. Assaisonnez cela de chansonnettes dépourvues de tout lien avec le sujet. Interrompez arbitrairement le développement de ce sujet par des imi-

talions d'acteurs connus ou de cris d'animaux. Répudiez toute notion de sens commun. Poussez la fantaisie jusqu'à la folie, la folie jusqu'à l'absurdité. Emportez le tout dans un mouvement endiablé de trépidation frénétique : vous aurez la musical comedy, telle que l'applaudissent chaque soir, dans les différentes villes de l'Union, des milliers de spectateurs.

Je me souviens d'une soirée passée dans un de ces théâtres où une troupe de passage, dont le séjour plus ou moins long dépend du succès de la pièce, donnait une « comédie » de cette sorte. A travers de prodigieuses déformations je reconnaissais vaguement un vaudeville naguère entendu à l'Athénée et dont le nom français m'échappe. La pièce américaine s'appelait The Hoyden. Chaque fois que j'espérais ressaisir le lil et préciser mes souvenirs, ce 111 se rompait sous le poids d'une série d'acrobaties qui déchaînaient dans la salle un fou rire incoercible. Il y avait là une actrice, jeune, mince, souple et jolie, qui dans le dialogue était l'insignifiance même ; elle parlait bas, négligemment, avec une allure parfaitement détachée. Tout à coup, l'intrigue stoppa et « l'étoile », ayant un instant disparu, revint vêtue d'un habit noir qu'elle portait à merveille : c'était le « numéro > des imitations. Elle y dépensa autant de verve et

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d'éclat qu'elle en avait mis peu à interpréter la pièce. Pour elle, c'était le < clou » de la soirée. Et elle se fût probablement reproché de se donner de la peine pour autre chose. Dira-t-on que nos music-halls et nos revues de fin d'année nous olTrenl des attractions pareilles? Oui sans doute. Mais tout de même nous n'en sommes pas encore à les introduire dans une comédie ou dans un vaudeville. Cette distinction n'existe pas en Amérique. Et la pièce n'est le plus souvent qu'un prétexte à « numéros ». C'est là une con- «eption discutable, mais dont le^ public, bon public parmi les meilleurs, est visiblement enchanté.

Je le constate sans ironie et j'ajoute que je me l'explique. Prenez au hasard les spectateurs de l'un de ces théâtres dans l'Est et plus encore dans l'Ouest. Ces spectateurs sont un échantillon prélevé sur la collectivité américaine, c'est-à-dire qu'il y a parmi eux des gens venus de tous les points (lu monde, immigrants d'hier ou d'avanthier, dont les uns sont Russes, les autres Allemands, d'autres encore Irlandais ou Suédois, Entraînés dans la tourmente de la vie laborieuse, éreintés depuis l'aube par un dur businesSy ils viennent chercher un plaisir qui soit à tous accessible. En admettant, ce qui est improbable, qu'ils soient capables de goûter une satisfaction

artistique ou littéraire, ce qui conviendrait aux uns ne conviendrait pas aux autres.

Au contraire la musical comedy convient à tous, est à la portée de tous. Elle réalise un minimum et c'est ce qui fait sa force. Ne lui demandez pas plus qu'elle ne peut donner, plus qu'elle ne veut donner. Elle n'est pas le régal d'une élite. Elle est la détente d'une masse. Elle i*eprésente un stade nécessaire dans l'éducation nationale. Elle est, dans son genre, une initiatrice. Elle accueille les nouveaux venus. Elle les héberge pour un temps. Plus tard, ils monteront plus haut et sans doute chercheront autre chose. Mais comme d'autres arrivants les auront remplacés, la musical comedy ne cessera point de régner, sinon sur les mêmes spectateurs, du moins sur le même public.

Le spectacle populaire est le cinématographe. Dans toutes les rues commerçantes de Boston ou de New-York, il sollicite les passants par la lumière crue de son vestibule et l'énormité de ses affiches. Dix cents est le prix habituel pour lequel on peut, trois quarts d'heure durant, voir se succéder sur l'écran, au son d'un piano fatigué, des tableaux animés. Les scènes de boxe sont les plus appréciées. Chaque fois que le gant d'un des adversaires s'abat sur la tête de l'autre, un employé, derrière la toile, assène sur une

planche de furieux coups de ballon, dont le bruit mat scande la lutte avec un réalisme sonore. La joie du [)ublic touche alors au délire. Il s'émeut aussi volontiers à suivre une aventure sentimentale que le pianiste accompagne de la valse de M ('?•/'// Wf'dofr. Il ne dédaigne pas de s'intéresser aux mésaventures d'un agent de police dupe d'un habile pickpocket : l'agent, dans cette circonstance, porte en général l'uniforme du « sergot » parisien. Il n'y a d'ailleurs en tout cela rien de proprement américain. Le cinématographe est une institution internationale. Il procure sous toutes les latitudes d'identiques salisfactions.

Dans son ensemble le public américain n'est pas un public raffiné. Et vous auriez peine à trouver parmi ses membres ces auditeurs modestes et farouches, qui pour cinquante sous protestent énergiquement au parterre de la Comédie-Française quand les chuchotements des baignoires leur font perdre un vers de Ruy Bios ou de Marion de Lorme. Je dois ajouter, — et ce sera ma conclusion, — que le public lettré, infime minorité, se rend compte de cette situation et la confesse avec bonne grâce. Que de fois m'a-t-on dit :

— N'allez pas au théâtre. Vous n'avez rien à y apprendre.

86 NOTES SUn LES ÉTATS-UNIS

La société cultivée n'aime que notre théâtre. Elle l'aime à tel point que, très souvent, à Boston, à New-York, à Washington, des groupes d'amis se réunissent pour jouer des pièces françaises. C'est ainsi que, l'an passé, des étudiants de Harvard ont donné une excellente représentation de Gringoire, Le théâtre américain, au sens élevé de ce mot, est encore à naître. Même les pièces à prétentions littéraires sont de peu d'intérêt. Car, neuf fois sur dix, elles sont un démarquage plus ou moins habile de pièces européennes. L'étude des modèles étrangers n'a encore produit que des imitateurs sans susciter de créateurs. Il est trop tôt pour décider s'il en sera toujours ainsi. Mais comment méconnaître qu'il serait surprenant qu'il en fnt autrement?

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