LES CLUBS
Le club américain et la société masculine.^ Les cluhs de New-York. — Du Lawyers club au Ktiickcrbocker . — Les clulis lie nostoii. — Le Tavern club et le club du Mercredi. — La vie au Somerset et à YUnion. — Le club et la famille. — Les déjeuners de dames. — Washington et les diplomates. — La « Table ronde ». — Les clubs et l'esprit américain.
Les cluhs américains ont un tout autre carac- \r\'o (|iio les clubs français. Chez nous, le cluhest de deux sortes. Élégant et fermé, il estleproloncrement masculin des salons aristocratiques. Ou- \ »Ml ou d'accès facile, il est simplement un tripot. Le monde et le jeu, voilà les deux seuls sujets d'observation que l'on ait dans les clubs français.
Il en va autrement aux États-Unis. Je ne veux
20 NOTES SI:R les KTATS-INIS
j»as (lire (|iie l'on n'y trouve ]>as de clul)S analogues aux meilleurs des notifs, par exemj)le le Somerset de Boston, ou le Knickerhocker de New- York, dont le caractère dominant est d'être exclusifs et limités. Mais môme dans ceux-là, qui sont les plus niondains (rAméri(jue, le nomhi'e des oisifs est infime. Et les hommes (|ue j'ai rencontrés dans ces clubs sont prestjue tons dc^ hommes occupés, prenant une part active à la vie politique, économique ou intellectuelle du
i»'»ys.
Je vois deux raisons à cela. La première, c'est que, si les Américains emploient volontiers le mot aristocratie, ce mot a chez eux un tout autre sens que chez nous. L'aristoci'alie française, liée à un long j)assé d'histoire, a été écartée par l'évolution démocratique de la conduite des affaires. Au contraire « l'aristocnitie américaine » est constituée en majeure |)artie |)ar les hommes les plus directement mêlés à l'existence nationale. Ces hommes ne sont pas nécessairement des milliardaires, ni même des millionnaires. Il y a parmi eux des professeurs, des écrivains, des artistes, des gens de négoce ou d'industrie dont la fortune est moyenne. Si vous les relronsez dans les clubs élégants, c'est (|ue, — et voici la seconde raison — le goût et l'instinct du groupement est le trait qui caractérise le plus fortement les Américains.
h( > 1 tMilaïKc, ils obéissent à cet instinct. Ht toute leur vie, ils s'y soumettent. Ils se groupent et < ;i<«>(i«Mil j)()ur faire du sport, pour lire, pour joutT, pour luncher, pour souper, pour tout, pour rien. Ils sont essentiellement sociables par iiattii'' rt p.ii- ii.iltilude. Et comme de juste, ils systématisent en un corps de doctrine cette inclination naturelle.
A New-York, il existe une première catégorie de ( liili> (jui ne répondent qu'à une nécessité géograpbique. La ville basse, la ville des aflaires, est séparée de la ville baute par une distance considérable. On francbit cette distance en vingt minutes environ par le Subway ou VEIevated. Mais la journiM^ de travail ne se prrlerail pas, à riieure du lundi, à ce double trajet. Le banquier, qui a ses bureaux dans Broadway ou dans Wall Street, n'a pas le temps de rentrer cliez lui. Il faut donc qu'il trouve à deux pas de son « office » ce (|iril II»' |MMii pas aller cberclier plus loin. A l*aris, les restaurants des boulevards répondent à ce besoin. A New- York, si l'on appartient à un certain monde, on ne va que dans les restaurants élégants. Or, tous ces restaurants sont dans la ville baute. Les « clubs de déjeuner » remplacent donc les restaurants.
Ces clubs occupent généralement tout un étage des immenses buildings qui écrasent la Down
22 NOTES Sl'U LES ÉTATS-l'MS
Town, Il en est (jui doivent à leur altitude une vue merveilleuse sur le port, — vue |)ré(alref|ue demain viendra couj)er un voisin jdus jiaut encore. Ce ne sont pas d'ordinaire des clubs très fermés, ils n'ont point, notamment, à l'égard des israélilc- lo rc-lc- d'exclusion que l'on aj)j>li([ue dans les clubs mondains, Kjiickerbocker, Union ou Union Icaf/uc. Le nombre des admissions n'est pas non plus limité. L'installation estextrcmement confortable, mais ne comporte guère, par cMMiiple au Lawyei^s club, outre deux ou trois vastes salles à manger, ([u'un salon, un fumoir et des cabinets de toilette. Ce sont des clubs de jour où l'on ne vient pas le soir, oii l'on déjeune rapidement, entre unelieure et deux, sans interrompre les ])roj)Os d'alîaires commences an bureau et continués dans l'ascenseur express qui vous porte d'un seul bond au dix-buitième étage. A Boston, où la vie commerciale est moins intense, la ville |»lns r;unassée, les distances moins grandes, les clubs ne sont pas, à l'iieni-e du lundi, moins fréquentés que ceux de New-York. Au Somerset et à l'Union, qui sont les plus élégants, les saUes à manger sont pleines, de midi et demi à deux heures et demie. Sont-ce seulement des célibataires qui viennent s'y asseoir? Nullement. De nombreux cliefs de famille, <|ui habitent à cent mètres chi ( lub, y déjeunent au
lieu de déjeuner chez eux. Pourquoi? Parce que rassiduité au club est pour les Américains non seulement un j)laisir, mais un devoir. Ils ont |)ris à l'université l'habitude de la camaraderie masculine. Ils ont gardé cette habitude et ils y attachent un prix infini.
Autourde la table du club, on sait qui Ton peut rencontrer sans savoir qui l'on rencontrera. Il y a là de l'imprévu et de la cordialité. Les propos sont absolument libres et décousus. D'intimes adversaires politiques sont sûrs de poursuivre en toute sérénité leurs vieilles controverses. Les amis et les partisans de M. Hoosevelt écrasent sous le poids des messages présidentiels les démocrates impéiiitt'iil- <|ue Teddy n'a |i;is l'allics v[ (jui apportent à la rescousse les lilets amers parus le matin dans le New-York Sun. Rien n'est plus attachant pour de vieux amis que ces discussions qui durent toute une vie, où Ton connaît d'avance les bottes du contradicteur, comme il connaît lui-même les parades qui lui seront op{)Osées. On échappe ainsi aux menus soucis de la vie domestique en mangeant une demi-douzaine d'huîtres, une tranche de roastbeefet un morceau de tarte. Si l'on n'est pas pressé, le cigare |)i'olonge la causerie, tandis que les doyens, plus maîtres de leur temps, s'attardent autour des billards*
Zï NOTES SUR LKS ETATS-I MS
N'oublions pas (Tailleurs que beaucoup de ces clubs sont nés d'une vue politique. Tous les Union clubsy si nombreux en Amérique, datent de la guerre de Sécession. Leurs fondateurs s'étaient donné pour mission de fortifier l'idée nationale. L'idée nationale n'est plus en péiil aujourd'hui. Il n'en reste pas moins (juelque chose, le sentiment vague, mais persistant, que le club répond à un besoin, à cette nécessité de groupement et de solidarité que je rappelais tout à l'heure. Il y a des clubs dont l'inconfort est absolu et dont l'existence ne s'explique, en même temps que l'attrait, que par cette solidarité profonde. Considérez par exemple le Tavern club de Boston. C'est une petite hàlisse perdue dans l'étroite impasse (jiii s'apj)elle Boylston place. Un rez-de-chaussée avec des fauteuils de cuir, une salle au premier avec trois grandes tables où l'on s'assied au liasai'd de r;ii-rivce, eniin, tout en haut, un dernier étage mansardé avec une scène où les membres du club donnent une fois l'an la comédie : c'est la simplicité même et c'est charmant.
Je dois une mention aussi au « club du Mercredi », qui, composé de trente iiuMiihies seulement, se réunit une fois la semaine, de dix heures à minuit, pour un souper amical chez l'un des membres à tour de rôle. C'est le plus
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vieux des clubs (F Amérique. Et un soir notre ampliitryon, en se reportant au « livre de raison » • le son grand-père, nous prouvait qu'à pareille late, près d'un siècle plus lot, le club s'était tenu «hnis sa maison. Dans cette assemblée restreinte, loiilcs les professions de Boston sont icpr»^stMil.'o. On y rencontre l'arcbevèque catholique O'Connell, <les pasteurs protestants, les professeurs Barrelt Wendell, Stimson et Lawrence Lowel, l'historien James Ford Rhodes, des médecins, des banquiers, des rentiers. Un mercredi, tout le monde vient. Le sutvant, on peut n'être que deux ou trois : c'est l'intimité complète dans la liberté absolue.
Les grands cercles comme le Somerset et Union ont naturellement un tout autre caractère, beaucoup plus analogue à celui des clubs fermés de Londres ou de Paris. Bien que le nombre des membres soit strictement limité, la maison du club est assez grande pour offrir place à tous. Il y a ]>our les membres une douzaine de chambres l<»u! à l'ait confortables, au sens le plus américain (lu mot, où l'on trouve, pour un séjour de deux semaines, mille agréments que l'hôtel ne comporte pas. J'ai passé près d'un mois hV l'niiui club et j'ai senti vivement ce charme de camaraderie, doublement précieux pour un étranger, cette gaieté familière des entretiens masculins
26) NOTKS Sru LES l':ïAT>-l N!S
OÙ \()u> t'io Mir (le Irouver un interlocuteur, professeur, écrivain, homme politique ou d'affaires, en communauté de préoccupations, sinon de sentiments avec vous. Il est peut-être inélégant, après avoir |)arlé des plaisirs intellectuels, de descendre aux soucis matériels. Mais comment ne |»as être sensible à la parfaite entente du confort qui caractérise ces clubs, au service excellent, à la chère agréable et variée, au silence des salles de lecture, à l'agrément des salles de jeu et de conversation, on l'on attend si gaiement, (Ml lisant les journaux et en buvant des cocktails, l'heure d'aller prendre ])lace à la table servie ?
Toute médaille a son revers. Et la place que liciiiieiit les clubs dans la vie des hommes restreint né(e>>airement le champ de vie de la famille. Tout d'abord, dès qu'un garçon est d'âge à entrer à l'université, le club le prend et on ne le voit plus guère chez ses parents. J'admire autant que i)ersonne le labeur que fournissent dans les uiii\( i-il<'< maîtres et étudiants. Je reviendrai d'ailleurs sur ce sujet. Mais on ne peut nier que pour «le (( potache » de la veille le grand charme de Harvard, c'est le club, — le club où il sera chez lui comme son père est chez lui duSo/nersety ]o (lui) on il \ ivra en homme, où il causera poliliijue, >|H»il el lillérature, où il jouera au bridge avec i;r.i\ilé.
LA SOCIKTI- 21
I) aiilie |)arl, l'absence des iiKiris au déjeuner a pour contre-coup naturel, — surtout à New- Vork et à Washington, — ce qu'on appelle les «K'jt'iiners de dames : élégantes réunion-, (|iii ni ►Ht pas poni* t'ITct tl«^ retenir les mères près de I. Ml rs enfants. Miiliii (MMiains hommes, non contents d'avoir éle au cltih à l'iieure du lundi, sont toujours pressés d'y retourner le soir. Il y a des femmes qui dînent en ville, tandis que leurs maris dînent au club. Ce n'est pas un cas très fréquent. Mais cela arrive. Entre le club et le bureau, que reste-t-il pour le home? Pas grand'chose. « Où j)eut-on être mieux qu'au sein de <a famille? — Partout ailleurs », a dit un mauvais plaisant. Il semble que ce soit la devise de certains maris américains. Au surplus, cela ne regarde qu'eux.
A Washington, la présence du corps diplomatique donne au plus élégant des clubs, le Metropolitan, un caractère un peu particulier. Le diplomate habitué à courir le monde dans ce que le vicomte de Vogué appel lil naguère une roulotte correcte et distinguée, est international par essence. Il sufiit qu'il soit quelque part pour (ju'on ne sache plus dans quel pays on est. La conversation diplomatique a son unité comme les usages' diplomatiques. En rencontrant à Washington d'anciens collègues français ou
étrangers, j'ai pu me cn»ii<; rajeuni de dix ans, tant les propos étaient les mêmes que ceux que nous échangions naguère à Berlin ou à Saint- Pétersbourg. Au Metropolitan, le soir, après le dîner, rAméri(|ue est en minorité. Et l'Europe, sans oublier l'Asie, — car les Japonais tiennent une honorable partie dans le concert des ivhisky and soda ^ — |)rend conscience de ses traditions. On se livre au jeu innocent de l'ironie extraterritoriale. On blague « le poste » : c'est de règle et les Américains savent que, partout ailleurs, ce serait la même chose. Ils se résignent donc de bonne grâce à entendre leurs botes officiels réfuter la théorie nation;ile du the best in theioorld. Qui donc disait qu'il n'y avait plus d'Europe? Il y en a une, de minuit à deux heures, au Métrojjolitan.
Washington est une ville artificielle. Il est par conséquent assez naturel que les clubs y soient moins nombreux qu'ailleurs. Comme cependant la vie politique y anu'ne nombre d'esprits distingués, on y rencontre aussi d'intéressants groupements. L'un des |)lus originaux est celui qu'on appelle la «Table ronde ». (Ictlo table se dresse chatjue jour, à une heure de 1 ajucs-midi, au dernier étage de cet admirable palais qui s'appelle la Bibliothècjue du Congrès, en face du Capitole. Le distingué bibliothécaire, M. Putnam,
y préside. Les membres d»' l'i^sociation sont des fonctionnaires du Congrès, des hommes de science ou de lettres, des savants comme M. Newcomb, le grand astronome, membre de l'Institut, (les voyageur>, dr> chefs de service importants. (/est là que j'ai rencontré M. Herbert Knox Smith, le chef très actif du bureau des corporations, celui-là même dont les enquêtes ont fait inlliti:er à la Standard OU Company une amende (le \iiiut-neuf millions de dollars*. Tous les convives, remarquables ou intéressants à des titres divers, se plaisent à échanger leurs idées, à mettre en commun leurs informations. Ils const il lient véritablement un centre intellectuel; et l'heure qu'ils passent ensemble deux ou trois fois chaque semaine est profitable à tous.
Je n'entends découvrir ici ni l'Amérique, ni les clubs d'Amérique. Et je ne professe pas à leur L*jj:ard une ad mi rat ion de parti pris. Je ne vais pas jusqu'à conseiller aux abonnés de l'Opéra de constituer un club comme ceux de l'Opéra de New-York, encore que les fauteuils y soient fort ai^réables. Les clubs français sont bien tels qu'ils sont, et puisqu'ils sont ainsi, c'est qu'ils répondent à nos besoins : tout est donc pour le mieux. Je voudrais cependant, en terminant, indiquer