MAISONS AMERICAINES
1 revanche du home. — Les bluj scnqjcrs hi les bureaux. — Le Common de Boston. — Une ville historique. — Cambridge et « l'intelligence ». — L'élégance de Washington. — Maisons modernes. — Les fautes dégoût. — Les châteaux de New- York. — Le manque de cadre. — Le goût américain. — Le chef d'œuvre de Boston.
Dans une société que tout contribue à uniformiser, le home, l'intérieur, est le plus révélateur <lt's documents inanimés. « Dis-moi qui tu lian- -<uraitle vieux [ii'overbe. Ne pourrait-on (.11:5 ajwiiier: « Montre-niui ta maison, et je te dirai qui tu es. »
L;i maison américaine, dans l'imagination européenne, c'est le sky scraper^ l'immeuble à vingtcinq, trente-cinq ou quarante-deux étages, — i'^Axù (le quarante-deux, qu'^n construit actuelle*
ment à New-York, Madison square, détient le record, — le ^■ij^aiil<'-(|iie <■ ;^n';i Ile-ciel » dotil l;i nu'ii.KMiih' silhouelle, haut dressée vers la nue, jirécipite les passants dans l'ondjre d'une rue transformée en cheminée par un formidahie appel d'ail'. \a'> sLij scrdjx'rs son(, à dire vrai, un élément noiahlo <le la physionomie d'une ville américaine. Mais ce n'est |)as le trait principal de cette physionomie. On consent, dans les (juarliers d'affaires, où le terrain est cher et Ja place rare, à gatj^ner sur le ciel l'espace que le sol refuse. Mais, coïncidence ou revanche, l'Américain, chez lui, veut avoir ^a maison, et dès qu'il peut l'avoir, il l'a.
La « maison d'appartements », dont l'extérieur et la disposition rai)pellent les nôtres, est une succursale de l'holel : d'ordinaire d'ailleurs on y loue en meuhlé, et l'on ne s'y lixe pas. Dans l'Est, le cadre normal de la vie américaine, c'est la maison individuelle, |)etite ou grande, simple ou somptueuse, mais où chacun est ^ rai ment chez soi, où rliacjue loil n'ahrile (ju'une famille, legs de « l'époque coloniale », somenir durable d'un temps assez lointain déjà j>our avoir créé une tradition, assez proche encore pour laisser subsister des habitudes.
Ce contraste es I fi-a|tp;inl dans le vieux \e\v- York, lorsqu'on (juitte les buildings monstrueux de Broadway pour entrer dans Washington
LA so<:ii:ti: a
MjU;ii-('. Ici les mais«»lis à deux cl.igcs sniil paiTilics
à celles de Boston et évoquent le xviii® siècle Itiilaiinique. Quelques familles anciennes, les Mac lllellan |)ar exemple, habitent encore ce (juartier et sont Hères d'y habiter. Il leur déplairait (le céder au commerce tentateur leui' Invcip(»iir aller le reconslrnirc plus liani du (•(')lé de la (.()" nie. C'est comme un Ilot d'histoire sortant des Ilots mouvants de l'actualité. Une dame riclie et ûgée ayant l'autre jour vendu à un prix royal .une de ces maisons, un mien ami me diait sa surprise qu'elle eût ainsi sacrifié h l'att l'ait de l'or le berceau des siens. Cet attachenieFil aux lares — exceptionnel si l'on considère la III i<-e des Etats-Unis — caractérisera sans dniitc de plus en plus ceux qui se flattent de constituer « l'aristocratie américaine ».
C'est h Boston, plus encore qu'à New-York, que l'on peut étudier l'intimité du home. Les maisons de Boston, les unes plus vastes, les aiilres moins, sont toutes construites sur un plan analogue. Le long du Common, naguère pâturage communal, aujourd'hui ornement de lîi ville, les plus vieilles d'entre elles sont groupées. Rien n'attire le regard. Les lignes sont basses et arrondies ; nul essai de luxe extérieur, de sculpture ou d'ornement. Mais l'ensemble est harmonieux. Et le charme dont est si dépour-
o KuTLs SI' Il LES i:tats-lms
vue à New- York Ja liislueuseCinrfnipme Avenue, résulte ici de cette harmonie.
Peut-on parler d'un style? Non. Tout au plus est-on en présence d'une architecture d'usage et de coutume. Mais tout se tient dans une mesure élép^ante, oh le temps a mis plus de grâce que les coii-liiichMirs. On y discerne la trace de la vie naturelle el spoiilanée. Et l'artificiel seul est privé de beauté. Çà et là, des vitres dont la lun)ière a peu à peu changé le ton, et qui, de 1) tanches, sont devenues violettes, mettent une note lumineuse dans les façades ])lanches ou rouges. On respecte quasi religieusement ces carreaux colorés par le temps, témoins des jours passés et qui sont pour les propriétaires comme (les lettres de noblesse.
Au dedans, la disposition ne \i\vic i;uère. Les maisons sont étroites et profondes. Le salon donne sur la rue. La salle à manger donne sur la cour. Nulle porte ne les sépare. De lourds rideaux, presque toujours otnci-ts, laissent à Td'il toute liberté de traverser la maison. Kn dt^ rovtaines villes, comme Wasliinglon, où les immeubles sont accolés dos à dos, les pièces du fond sont tristes et sombres. A Boston, il y a plus d'espace. Les maisons de Beacon streel surtout sont radieuses de lumière. Car elles plongent par derrière siy* le Charles River, grand
l»iM< (le iTior coupé de ponts, où le soleil d'hiver -.' jMii,- ^ni- la palace. Il y a là, poiii* les hommes (rctiidr. .1 aihiiirahles « librairies ». Et j'en sais j)his d Une où, devant le libre espace, en face du ciel américain presque toujours éclatant d'azur, de- (i'ii\i't'< ('iiiiiKMil.'^ — telle V Histoire des l:/fi/.^-L'//f.s i\(^ James Ford Rliodes — oui allègrement pris naissance.
L'ameublement, en général, est de style méhiiiiié. Je préfère aux maisons modernement nicuMccs celles où ce mélange des styles a pu se fondre en un tout légèrement suranné. Les jeunes Américains « blaguent » volontiers ces fauteuils vieux jeu qui tiennent, avec leur soie jaune, de l'Empire et du Louis-Philippe. Chez eux, nii vous montrera avec une nuance de fierté un salon où « tout vient de Paris ». Oserai-je (hre ([u'on s'en aperçoit, et que j'aime mieux ce qui vient de Boston? Les livres, un des luxes de (ftlf \ille, qui est de tous les Etats-Unis celle • Ml Idii en vend le plus, sont du reste l'ornement habituel. Et le ton chaud des reliures réveille les nuances fanées des tentures. Il y a là un < II-' inble, une sorte d'unité morale et matélit'llc. On trouve à Boston ce qui manque si souvent à New-York et à Washington, — de la paline, des souvenirs, du passé.
Le train est assez simple, surtout par compa-
raison. Dans nombre de jnai-nn-, ct'ix'iiil.iii! ti-cs aisées, pas de maîtres d'hôtel, ni de \al»'ls de pied. Cela Lient à ce que, dans le Nnnl, on n'aime pas les domestiques nègres, qui sont, dans la crise des serviteurs, la grande r('--niii( o du Sud et même de Washington. Cela tient aussi à ce que les mœurs sont restées patriarcales. Il y a de grandes fortunes à Boston. Mais elles s'étalent moins qu'ailleurs. Les maisons même les plus vastes et les plus élégantes, celle par exemj)]e de madame S..., dont l'on apprécie fort l'hospitalité raffinée, ne sont pas conime à New- York l'affirmation d'un chiffre d'affaires. Le maximum de confort, quelques beaux tableaux suffisent à créer l'agrément du logis, et l'on ne pense pas qu'il faille en outre requérir par une façade de palais l'admiration des passants. Le home est plus intime, coninic la société elle-même.
Cette impression d'intimité s'acrmit, >i. passant sur l'autre rive, on atteint Cambridge, la cité intellectuelle, groupée autour de l'université Harvard et toute fière d'être une \ill(' de pensée. On appelle Boston l'Athènes américaine. Que dira-t-on de Cambridge ? Fort heureusement l'atticisme ne se traduit pas ici par des Parthénons dépaysés, comme ceux où Munich et Berlin logent volontiers des corps de
LA SOCIKTK y
garde. Cambridge a l'aspect d'un gros bourg, avec ses maisons en bois, entourées de jardins dont les arbres voisinent au-dessus des barri.k - I ;i--t -. (1 esth\ que vivent les professeurs, (l;tiis une camaraderie scientifique d'excellent ;ib»i. (juelques-uns seulement, plus fimiidains, babitent Boston.
Cambridge donne une inij»it'>>i<»ii dv détente et de sérénité. C'est un cadre unique pour une \i(' (!.' tiMvail entre les bibliothèques et les ciiamps. Les maisons, parmi beaucoup d'autres, du pi-ésident Eliot, de M. Charles E. Norton, de M. William James, expliquent ceux qui les habilinl. Elles sont l'asile idéal de ces laborieux esprits, ouverts à toutes les idées, largement informés des choses et des hommes d'Europe, — un peu étrangers peut-être au mouvement fiévreux qui secoue leur pays, mais confiants, pour le niaîfriser, dans l'efficacité de l'action morale, apôtres de l'idée dans un monde où règne le fait.
Boston charme un Français par ce qu'il y trouve d'historique et de traditionnel. Washington a sa grâce aussi, dont l'origine est tout autre. Ici, rien ou presque rien qui parle d'hier à la pensée. Cette ville a été construite pour le présent et pour l'avenir, avec un souci unique, l'élégance. Je parlerai plus loin des monu-
10 NOTKS SUR LKS KTAÏS-INIS
ments publics. Les maisons parlimlières, groupées avec nonchalance le long des rues et des avenues qui ignorent l'encombrement, méritent, si neuves soient-elles, qu'on s'y arrête d'abord. On sail qu'un de nos compatriotes a établi le plan (le W'asliinuioii. Il on a l'ail une \i!l<' i|iii j)araît tracée au cordeau, comme un jaidiri à la française.
Les rues se coupent à angle droit, numérotées les unes en chiffres, les autres en Iriiic^. Pour mettre quelque souplesse dans cette rigide symétrie, des avenues, rayonnant autour de vastes places, sont les verbes irréguliers de cette grammaire sans pièges. Seul, le bas de la ville, comme par acquit de conscience, renferme quelques buildings^ dont aucun d'ailleurs n'atteint, je crois, vingt étages. La raison d'élre de Washington, ce n'est ni le commerce ni l'industrie : c'est (ra|i|iaraili'(' an monde comme la j)arure de l'Union, parure moderne, toute riante et ensoleillée, que la politique et la diplonialie sont chargées de mettre en valeur.
On peut classer les maisons de Washington en trois catégories : les petites, les moyennes et les grandes. Il n'en est guère dont le loyer annuel soit inférieur à dix mille francs, — j'entends dé celles qu'on peut habiter quand on occupe une situation officielle. Mais qui, en cette ville,
LA SOr.IÉTK I I
n'est pas dans ce cas? Je disais tout à l'heure le vice de la plupart d'entre elles : c'est qu'à chaque étage, une pièce sur deux est obscure et sans jour. Il y a cependant des exceptions. Et les m ii-nii^ (jui, comme celle par exemple du secrétaire d'Etat, M. Elihu Root, sont au coin des avenues et des places, plongent de toutes parts dans un bain de lumière. En général, l'ameublement n'offre pas d'intérêt. Car tel vit à Washington six mois dt' l'année qui garde ailleurs, à la campagne ou dans sa ville d'origine, son home véritable. Le service est plus luxueux qu'à Boston ; beaucoup de valets nègres et aussi, beaucoup de blancs ; une habitude plus grande des réceptions d'apparat ; moins d'intimité profonde, par suite de la présence de trop d' « oiseaux de passage » , congressmen ou diplomates. Les maisons sont faites pour y recevoir autant que pour y habiter. Si l'on a du terrain et de l'argent, on ne manque pas de construire une salle de bal.
Certains Américains viennent à Washington, je ne dirai pas malgré eux, mais pour obéir aux circonstances, par ambition ou par intérêt. Il y t 11 a d'autres, au contraire, qui aiment cette ville . t .(iii s'y fixent. Un sénateur comme M. Lodge, ([iii joue dans la politique de l'Union un rôle aussi important, plus actif même que dans celle (If 1 Kt it (jnil représente, ne peut pas ne pas
considérer Washington, centre de toiilt' action politique, comme sa seconde patrie. Et l'on sent, quand on entre chez hii, qu'en s'y installant il a songé à l'avenir. Je cite sa demeure entre toutes : car il n'en est pas où, sans nulle prétention au luxe, on trouve dans la simplicité plus d'élégance et d'harmonie. Sa hibliothèque, avec ses primitifs, ses vieux meubles, ses livres accumulés, est une délicieuse retraite, dont la paix doit être réconfortante au sortir du Capitole. Ici encore, comme à Boston, les styles sont un peu composites, mais ils sont fondus avec goût, et l'ensemble est charmant. Je n'en dirai pas autant de tel des nouveaux « palais » dont s'enorgueillit Washington.
Comment les juger, ces « palais », sans manquer à la vérité ou à leurs propriétaires? Que dire de ces constructions écrasantes où le marbre et la pierre semblent n'être intervenus que pour rappeler à tous qu'ils coûtent plus cher que la brique? 11 en est deux ou trois, des plus riches et des plus modernes, qui, en vérité, font crier. Les salons débordent sur les façades en gros ventres pendants. Des petits ifs trop bien taillés soulignent de leur silhouette pointue la lourde énormité du perron. Les couleurs se heurtent en juxtapositions provocantes. Aux meubles et aux tableaux, mieux vaut accorder le bénéfice du si-
lence. On se demande quel modèle mal compris a pu être à ce point trahi, ou quelle imagination déréglé»* a su atteindre d'un seul bond à ce degré delaidnii. lortunes récentes, fortunes criantes, vous avez trouvé l'architecte qui convenait à vos rêves! Mais comme on regrette, à voir de telles splendeurs, les maisons rouges, modestes et basses, qui sont à Washington ce qu'est à Paris l'ordinaire immeuble à cinq étages ! Ce regret est le même que celui qu'on éprouve à considérer dans les Champs-Elysées les créations récentes de cerUiines mégalomanies.
Il y a cependant, parmi les ma^isons nouvelles de Washington, des tentatives très réussies de restitutions arti<ti((ues que complète, au dedans, un choix discret, éclairé et souvent magnifique d'œuvres d'art européennes. Telle maison, h la naissance de laquelle a présidé le goùl diui diplomate européen, bien connu des Parisiens, est, à maint égard, admirable. Souhaitons que l'ambassade que la France va construire donne aux Américains une juste idée de notre art national et que rarchitecte, quel qu'il soit, n'y cède pas, comme quelques-uns de ses confrères, au goût de l'inédit en voulant, suivant un mot connu, « faire du Fallières ». Je m'assure que M. le président de la République ne tient pas à donner son nom à une forme nouvelle d'architecture et
ji NOTES si:r les i5tats-unis
qu'il préfère que les maisons de la France à l'étranger s'inspirent de l'un quelconque des styles qui sont la i^Ltire de notre pays. Mais ((iii peut retenir le zMc d'un architecte?
Sans laii-e (oii ;i Wasliington, il faut avouer d'ailleurs (}in', <i rmi aime les copies bien lailcs, c'est à New-York qu'on les doit chercher. C'est à New- York, dans la Cinquième Avenue, que vous rencontrerez le plus grand nombre de palais de la Renaissance française et italienne et que vous trouverez, dans chacun d'eux, le plus de soin, de conscience et de perfection. Ici, c'est Venise. Là, c'est Chenonceaux, Azay ou Blois. Comme les marchands d'antiquités ne sont pas loin, les tapisx rii's, les meubles, les tableaux n'ont point de peine h être admirables. Un train royal, des laquais somptueux, un raffinement (juintessencié dans le service et dans la table complètent cette résurrection de la vie de château. Mais, faut-il l'avouer? si accompli (|ne paraisse chaque détail, l'ensemble est d'une froideur nîivrante.
C'est l'histoire des contes de fées. La jeune princesse, à sa naissance, a été comblée de tous les dons de l'esprit, du cœur et de la fortune. Mais une méchante magicienne lui a jeté un sort cjui gâte tout le reste. A ces palais de New-York, ce qui manque, c'est le cadre, A cinquante mètres
LA SOCléTÉ 1")
(lu ^ubway et de VElevated, à cinq cents mètres (les hûtisses ignominieuses qui longent cette fastueuse arête qu'est la Cinquième Avenue, on n'est pas prêt à admirer Chenonceaux. L'art de la Renaissance n'est pas mobilisable comme un corps (I arFiit'i'. Il forme un tout. Il n'est pas à sa place partout. Ici, il est perdu, et les châteaux déracine- ont l'air d'avoir le spleen, sous l'œil protec- It'iir <lii i)()Urcinan monté qui remplace les lioiiiinc^ d'armes d'autrefois.
Cela dit, il faut rendre hommage au goût qui '\ réuni quelques-unes des collections qu'il m'a ■lé donné de A^sitor. Jenecroispas^qu'il en faille alliilMi'i- 1,' iiK'iitc au hasard OU à de bons conseils. Car il est aisé de discerner des degrés dans la pureté des choix. Chez certaines personnes, vous saisissez d'un coup d'œil des contrastes ahurissants. J'ai vu des tableaux merveilleux — on comprendra que je ne précise point — dans des salons dont la décoration faisait songer à un loyer de théâtre ou à un hall d'hôtel. Il est donc juste, lorsqu'on rencontre un réel accord entre les œuvres d'art et le milieu, d'en laisser l'honneur aux propriétaires. Plusieurs d'entre eux, «'levés dans la familiarité du beau, sont réellement des connaisseurs. Ils peuvent raisonner la mode qui les oblige à être des Mécènes. Ils ne -ont pas la proie de marchands sans conscience.
Ils n'achètent pas pour acheter, mais parce qu'ils aiment ce qu'ils achètent. Et toutes réserves faites sur la discordance irréductible de leur \illt' et de leurs ])al;iis, on ne peut nier qu'à coups de millions ils mit su rassemhlei- autour d'eux, en un ordre élégant et sTir, des merveilles dignes des musées.
Que des Américains cultivés et lettrés puissent, en ces matières, atteindre à la perfection, c'est ce que prouve un exemple, unique il est vrai, mais singulièrement frappant, que j'ai rencontré à Boston. Au sud de la ville, sur de vastes terrains encore inhabités, à cinq cents mètres au delà du nouveau musée des Beaux-Arts, une grande maison de style vénitien, et de lignes très simples se dresse solitaire. A la porte, deux lions rappellent les gloires de la cité des doges. On entre : et au lieu du champ de neige traversé l'instant d avant, on aperçoit une cour intérieure toute fleurie, dont l'atmosphère attiédie, en plein contraste avec le rude climat du Massachusetts, semble échaulîée de très loin par les rayons d'un soleil italien ; une fontaine vénitienne, des statues, des sarcophages qu'on n'a le temps que d'entrevoir. Car 1a ciéatrice de cette évocation, Mme J. G..., \niis attend et veut elle-même tout montrer à ses hôtes. C'est elle qui a fait le plan de cette maison, et qui, un à un, a rapporté,
|)(iiir l»'s y encadrer, des colonnades, des balcons, 1. - mosaïques de la Çà Doro et de la villa Li\ in.
Au preiiuer, deux salles seulement, mais parfaites. L'une est consacrée aux Flamaiuls et aux Hollandais : Hiihciis, Rembrandt, Van Dyck y SMiii irj.it-ciilc^ par une dizaine d'(ï}uvres toutes de premier ordre. L'autre est la salle de Rapbaël, avec, en outre, un Mantegna etun Botticelli. Au second, salle Véronèse et salle (hi Titien : c'est là qu*e3t VEnlèveini /if il'Kurnjx' (jnt* Kiihcns aj)pelait le meilleur tableau du monde. Un buste en bronze par Benvenuto est la plus admirable chose que j'aie jamais vue. Au troisième, une grande galerie de primitifs. Je ne mentionne que pour mémoire les Velasquez, un autre Botticelli, un Pourbus, un Van der Meer, un Antonis Moor, un Tintoret, sans compter les tableaux modernes. C'est un véritable éblouissement.
Chacun de ces chefs-d'œuvre, et c'est sur quoi j'insiste, est mis en valeur avec un art consommé. Les boiseries, les tapisseries — il en est trois ou quatre, des gothiques surtout, qui sont incomparables— font ressortir les tableaux dans le cadre qui leur convient. La salle lin! landaise, avec ses étoffes anciennes achetées une à une, patiemment clouées les unes à côté des autres jusqu'à couvrir tout le mur, avec son plafond d'un ton si chaud
et si discret, est d'une tonalité délicieuse. Une autre salle est tapissée de cuirs espagnols de toute beaulT'. On se demande comment, en moins de vingt années, une collection de cette ampleur, dont la valeur marchande, si énorme suit-elle, est peu de chose en regard de son prix artistique, où tout se complète et se fond, a pu être rassemhlée dans ce coin d'Améri(jue : l'intelligence la plus clairvoyante, servie par la volonté la plus tenace, a obtenu ce résultat.
Et voilà qui répond à l'ironie facile dont l'Europe, à ];i façon des vieilles gens, se plaità accabler la jeune Amérique. Les faulcs de goût sont nombreuses. Mais quoi de plus naturel ? Les Etats- Unis n'ont pas achevé leur éducation artistique. Ils la feront à coup sùi', puisque certains d'enlre eux déjà sont arrivés à une pleine niailii-c La maison de madame G..., dans sa rare perfection, leur ofl're un modèle accompli, dont il leur sera loisibh^ (!(^ s'inspirer.