‹ Notes sur les États-UnisChapitre 46 sur 67 · E CONFLIT AVEC LE JAPON · texte numérisé non relu

E CONFLIT AVEC LE JAPON

L'affaire des îles Aléoutiennes. — Les écoles de San-Francisco. — Le traité de 189i. — L'attitude de M. Roosevelt. — Le rapport de M. Metcalf. — Les craintes de rupture. —L'expédient du gouvernement fédéral. —Solution de l'affaire des écoles. — Les troubles antijaponais de mai 1907. — L'émotion àTokio. — La croisière de l'amiral Evans. — Les motifs du Président. — M. Taft au Japon. — Négociations en vue d'un accord.

Les événements politiques ne sont que la traduction (les crises morales dont Tame humaine est le ihéàtre. Les incidents survenus entre les États-Unis et le Japon sont la conséquence nécessaire du conflit d'intérêts et de passions dont nous venons d'examiner les causes.

Au début du mois d'aoïM 1906, M. Sims,rinspecleur américain chargé d'appliquer la loi qui

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interdit aux élrungers la pèche des phoques à fourrure dans les eaux de l'Alaska, informait le gouvernement de Washington que le garde-côte Mac-CuUock avait surpris, aux îles Aléouliennes, des Japonais qui, montés sur quatre goélettes, chassaient les phoques et les écorchaient dans la limite des eaux territoriales. Le hraconnage était flagrant. Les Américains sommèrent les Japonais de se rendre. Ceux-ci, au lieu de céder, essayèrent de s'enfuir. Les Américains ouvrirent alors le feu. Cinq Japonais furent tués, deux blessés, vingt-deux faits prisonniers, les goélettes et la pèche saisies. C'était un délit indiscutable, une violation certaine des règlements internationaux qui régissent la pêche des phoques à fourrure. Il n'y avait pas dans tout cela matière à difficulté. Le secrétaire d'État américain expliqua au chargé d'affaires du Japon ce qui s'était passé et que les prisonniers seraient déférés aux tribunaux sous l'inculpation de braconnage, violation des eaux territoriales et infraction aux traités. Le chargé d'affaires reconnut que le cas n'était pas douteux. Plusieurs journaux cependant donnèrent à l'incident une singulière importance et si, au même moment, le meurtre de M. Stanford White par M. Harry Thaw n'avait pas absorbé la presse des Etats-Unis, — et d'ailleurs, — les commentaires auraient à coup sûr

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aggravé les choses. Déjà, la nervosité sincère ou factice s'accumulait ; elle était prête à éclater à la première étincelle.

C'est, comme on pouvait s'y attendre, à San- Francisco même que le choc se produisit. Le M octohre, les autorités scolaires de la ville décidaient qu'à partir du 15 octobre suivant, les directeurs d'écoles devraient envoyer tous les écoliers chinois, coréens ou japonais à « l'école orientale publique sise entre Powell et Mason Street sur la façade Sud de Clay street ». Il est superflu de remarquer que la mesure répondait au vœu des Californiens. Depuis plusieurs mois, la question des écoles était à l'ordre du jour de la « ligue antijaponaise ». On invoquait volontiers, comme le principal argument, l'âge des écoliers : il est exact que plusieurs d'entre eux d'origine japonaise étaient sensiblement plus âgés que leurs camarades américains des mêmes cours. Mais la rédaction même de l'arrêté du 11 octobre prouvait que c'était la race, et non point l'âge, que le Board of Education s'était proposé d'atteindre*. Cette mesure était injuste : car on ne relevait contre les petits Japonais aucun fait précis. On pouvait même penser qu'elle vio-

1. Dès le mois de mai 190o, le Board of Education avait annoncé son intention de créer des écoles spéciales pour les Chinois et les Japonais.

lait le traite ni[)|)o-aincricaiii du 22 novembre 1894 qui, fixant les « droits de résidence et de voyage », garantissait aux sujets ou citoyens des deux pays « les mêmes privilèges, libertés et droits, et les mettait à l'abri de tout impôt ou charges plus lourdes que ceux imposés aux nationaux, sujets ou citoyens delà nation la plus favorisée ». Sans doute, en cet article, le régime scolaire n'était pas mentionné. Mais comment justifier, au regard de la clause qu'on vient de lire, les restrictions imposées aux Japonais? En réalité, les autorités de San-Francisco passaient outre au traité Gresham-Kurino, d'abord parce que cette violation était agréable à la majorité de l'opinion californienne, — il suffisait, pour s'en assurer, de parcourir les journaux, — ensuite, parce que c'était une façon d'imposer au gouvernement de l'Union l'examen de la question japonaise. L'affaire des écoles, si intéressante qu'elle fût en elle-même, était surtout un prétexte, une amorce. Elle constituait l'entrée de jeu d'une partie préparée de longue date et que les Californiens allaient diriger de main de maîtres.

Dès la fin d'octobre, le vicomte Aoki, ambassadeur du Japon, appela l'attention de M. Root, secrétaire d'Etat, sur les événements de San- Francisco. Rien de plus naturel. Mais tout de suite, la « presse jaune » américaine déclara que

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le vicomte Aoki avail parlé d'un ton singulièrement vif. Et le r/me^ lui-même s'appropria celte information inexacte. En réalité, l'ambassadeur <lu Japon s'était borné à résumer des faits et à rappeler un texte; des faits : le boycottage scolaire de San-Francisco et la décision du Board of Education; un texte : l'article du traité Gre- «ham-Kurino qui a été rappelé plus haut. A Tokio, le ministère s'employait en même temps à calmer l'opinion et à modérer la presse. Le Jipi Shimpo publiait un article d'explications, qui excusait presque les Etats-Unis et affirmait que l'incident n'avait pas d'importance internationale. Néanmoins, la presse d'opposition et une partie du public demeuraient nerveux. Très nettement, mais très courtoisement, le vicomte Aoki exposa à M. Root cette situation en lui demandaut de prendre des mesures pour que les autorités scolaires de San-Francisco respectassent les engagements inlenialionaux qui assnrai«Mi( aux .japonais, sur le sol des États-Unis, l'égalité des droits avec la nation la plus favorisée.

A dire vrai, la démarche de l'ambassadeur était presque supeillnc : car, au même moment, la publication de la dépêche envoyée à Tokio par M. Root précisait les vues du gouvernement de l'Union, et ces vues semblaient faites pour apaiser toutes les craintes du Japon. « Vous pouvez,

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écrivait le secrétaire d'État, donner au gouvernement japonais, dans les ternies les plus positifs, l'assurance que le gouvernement des Etats-Unis ne se proposerait jamais d'appliquer aux Japonais un traitement autre que celui qui est accordé aux nationaux du pays étranger le plus ami, et qu'il n'y a nullement lieu de supposer que le peuple des Etats-Unis désire voir le gouvernement adopter une autre politique. Le président a invité le ministre de la Justice à procéder immédiatement à une enquête rigoureuse et à prendre les mesures qui pourront être nécessaires pour assurer le respect de tous les droits acquis par traité aux sujets japonais dans l'esprit d'amitié et de respect que notre peuple nourrit depuis si longtemps pour eux. » En même temps, M. Metcal f, ministre du Commerce et du Travail, partait pour San-Francisco, afin d'y faire une enquête sur l'agitation antijaponaise.

La bonne volonté du gouvernement de Washington était indiscutable. Le respect des traités d'abord, ensuite le souci d'éviter soit des représailles politiques, soit des rétorsions économiques analogues au boycottage des marchandises américaines en Chine, enfin le prix qu'il attachait par tradition et par raison à ses bonnes relations avec le Japon, tout garantissait sa sincérité. Sur un seul point, M. Root se trompait; c'est quand

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il écrivait : « Il n'y a nul lieu de supposer que le peuple des l^lals-Unis désire voir le gouvernementadopler une autre politique. » Celaétail vrai sans doute des Etats de l'Est et du Centre ; ce ne Tétait point de la Californie. Dans l'instant même que l'ambassadeur du Japon protestait contre les mesures scolaires, il était obligé de signaler aussi, toujours à San-Francisco, la mise à l'index des restaurants japonais, mise à l'index d'autant plus intolérable qu'elle était accompagnée de menaces de violences contre les biens et contre les personnes.

Sur la question scolaire, les Californiens affirmaient très haut leur résolution de ne point céder. Ils n'ignoraient pas, disaient-ils, que la Constitution fédérale oblige les Etats à respecter dans leur législation particulière les traités conclus par l'Union. Mais ils ajoutaient que le traité Gresham-Kurino leur accordait précisément la liberté dont on prétendait leur enlever le bénéiice. En effet, disaient-ils, l'article 2 du traité portait : « Il est entendu que les stipulations contenues dans cet article et dans le précédent (article par lesquels le traitement de la nation la plus favorisée est accordé au Japon) ne peuvent en aucune manière affecter l'application des lois qui ont été votées jusqu'ici ou peuvent être volées dorénavant dans les deux pays concernant la

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réglementation du commerce, l'immigration des ouvriers et les questions de police et de sécurité publique. » D'après eux, la législation scolaire pouvait être assimilée à cette réglementation. Ils invoquaient ce sens d'autonomie si développé dansions les Etats américains, surtout dans ceux de l'Ouest. Et M. Metcalf, dans ses premières communications au gouvernement, ne se montrait pas optimiste. San-Francisco était enfiévré. Les protestations des Japonais, résolus à ne pas -.' 1 ii-<t'[- a-similer aux Chinois et aux Coréens, excitaient cette haine de race qui, entre les Jaunes, d'où qu'ils viennent, ne veut pas distinguer.

A ce moment, des deux parts, du côté japonais comme du côté américain, on essaya, dans un dessein d'apaisement, de faire appel à l'opinion. Le 30 octobre, M. Kurino, ambassadeur du Japon à Paris, affirma, tout en exposant les revendications de son pays, que la situation n'était point grave. Un mois après, comme une réponse à cet appel amical, paraissait le message du Président. Il était impossible de concevoir désaveu |)lus net au fond, dans la forme plus cordial pour le Japon, de la politique californienne. « Il nous faut spécialement, disait M. Roosevelt, nous rappeler nos devoirs envers les étrangers qui sont nos hôtes. C'est le signe certain d'une

société jHMi avancée que (rofîenseï* en quelque manière que ce soit l'étranger entré aux Etats- Unis sous l'égide de la loi et se conduisant selon la loi. Ces devoirs de bonne hospitalité incombent à tout citoyen américain et spécialement à tout fonctionnaire des Etats-Unis. Je me sens poussé à parler ainsi pîir l'attitude hostile que l'on a prise çà et là dans ce pays contre les Japonais. » Le Président rappelait ensuite l'amitié du Japon et des États-Unis ; l'expansion « vraiment formidable » de l'empire du mikado ; son glorieux passé; son antique civilisation; sa grandeur « dans les arts de la guerre et dans les arts de la paix ».

Il ajoutait : « Le fait d'exclure les Japonais des écoles américaines est tout à la fois odieux et ridicule, quand on considère (ju'il n'est pas de collège en Amérique, d'un rang si élevé soit-il, et cela même en Californie, '(|iii uaccueille volontiers l«'s ('ludiants japonais et à (|ui ces étudiants ne lassent honneur. Nous avons autant à apprendre du Japon que le Japon de nous... Pailoiil, an .lapon, les Américains sont bien traités. Si donc nous traitons moins bien chez nous les Japonais, ce n'est rien de moins qu'un aveu de l'infériorité de notre degré de civilisation. » Faisant front au préjugé mm a ni, M. Roosevelt montrait ensuite que, si les États-

Unis doivent travaillera jouer «c un rôle toujours plus important dans le Pacifique », ils doivent, pour y compter sur un « développement durable », traiter avec bienveillance les nationaux des autres pays. Et il concluait avec une singulière énergie : « Je demande un traitement équitable et convenable pour les Japonais comme je le demanderais pour les Allemands, les Anglais, les Français, les Russes ou les Italiens. Je demande (jiif les lois fondamentales de l'Union en matière criminelle et civile soient modifiées et complétées de façon à permettre au Président, agissant au nom du gouvernement des Etats-Unis, responsable des relations extérieures du pays, de faire respecter les droits consentis par traités à des étrangers. Même dans l'état actuel de nos lois, le gouvernement peut faire quelque chose dans ce sens, et dans le cas qui nous occupe, celui des Japonais, tout ce qui est en mon pouvoir sera fait; toutes les forces, tant militaires que civiles, des États-Unis seront employées... » Jamais chef d'Etat n'avait parlé plus franc. Le discours du Président devait produire et produisit une forte impression. Au Japon, il rencontra, comme on pouvait s'y attendre, le [)lus sympathique accueil et Ton y vit en général la promesse d'une prompte solution. A San-Francisco, il juovoqua de violentes colères qui trou-

vèrent leur écho dans la presse et même au congrès. A examiner de plus près les affirmations présidentielles, force était cependant de reconnaître qu'elles ne changeaient rien à la situation. M. Roosevelt donnait aux Japonais une haute satisfaction d'amour-propre : mais quoi de plus? Il reconnaissait son impuissance en face de l'autonomie des Etats et il demandait au congrès de lui fournir un moyen d'agir. C'était avouer implicitement que ce moyen n'existait pas. Sans doute, il ne renonçait pas à l'action; il l'annonçait; il parlait même d'employer toutes les forces civiles et militaires dont il pourrait « légalement » se servir; il promettait de « faire quelque chose ». Quoi? Nul ne le savait. Et déjà l'on donnait aux députés californiens l'assurance qu'il ne s'agissait pas de faire forcer par les troupes les portes des écoles. Le Président flétrissait l'attitude des autorités de San-Francisco au regard de la conscience morale. Mais, au moins par prétention, il confessait ne rien pouvoir contre elles. Il fallait donc, si des paroles on voulait passer aux actes, chercher, par des expédients, à défaut d'ime solution directe, une solution détournée.

Cette solution pouvait être d'ordre judiciaire. Déjà des enfants japonais avaient formé devant la Cour de l'Etal de Californie un recours contre l'application qui leur était faite de la décision

(lu Board of Education, Déjà le dc|>artenient fédéral de la justice avait chargé le juge Walberlon, de la « Cour de circuit » de San-Francisco, d'inviter le Board à expliquer les motifs de sa décision. M. Roosevelt, dès l'envoi de son message, insista pour que ces deux procédures suivissent rapidement leur cours. C'était « quelque chose », pour reprendre l'expression du message, ce n'était pas grand'chose. C'était d'autant moins que, peu de jours après, en communiquant au congrès le rapport de M. Metcalf sur la mission dont il l'avait chargé, le Président était amené à souligner le caractère rigoureusement arbitraire des mesures prises à San-Francisco.

De ce rapport — d'autant plus critiqué par les Californiens que M. Metcalf était Californien luimême, — il résultait que, sur les quatre-vingtquinze Japonais exclus des écoles, douze seulement avaient plus de dix-sept ans ; que les petits Japonais étaient intelligents, propres et de bonne conduite; que l'obligation d'aller à une seule école était de nature à les gêner gravement en raison de leur dispersion dans toute la ville. Le rapport citait ensuite nombre d'exemples de boycottage ou de mauvais traitements : pierres lancées dans les vitres des magasins japonais ou même sur un savant japonais, M. Omori, venu en Californie pour étudier les causes du tremble-

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ment de terre. M. Roosevelt répétait ce qu'il avait déjà dit de l'emploi de toutes les forces de l'Union pour protéger les Japonais, si la police de (( Frisco » n'y suffisait pas. Et, au même moment, le discours du vicomte Aoki à la Société américaine asiatique de New- York dénotait de sa part un vif désir de réduire l'incident au minimum. Mais il était aisé de constater qu'aucun résultat n'était acquis, qu'aucun résultat n'était à prévoir. Et tout ce que pouvait le Président, c'était d'obtenir d'un des représentants de la Californie, M. Ilayes, qu'il ne déposât pas, au moins momentanément, un bill tendant à restreindre l'immigration japonaise presque aussi sévèrement que l'immigration chinoise.

Loin de s'apaiser, les gens de l'CJuest étaient de plus en plus excités. On signalait à Adler, dans l'Etat de Washington, au nord de la Californie, des violences commises contre douze Japonais. Près de Tacoma, dans le même Etat, des sévices analogues étaient constatés. A San-Franscisco, le Boarcl of Education poursuivait son argumentalion jiiri(li(ine : il exposait notamment que les écoles réservées aux Japonais, aux Chinois et aux Coréens avaient les mêmes privilèges, les mêmes droits, les mêmes avantages que les autres écoles publiques; qu'il n'y avait par conséquent pas lieu déparier d'iné^ililc. Oans les journaux^

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on clénoii(;ait avt'<- ( nlcre les « fortunes excessives » faites ])i\y les .laj)onais depuis le trembh^ment de terre. Kiilin, sur la foi de personnaj^cs plus ou moiii> aiiloiix's, ou faisait circuler la nouvelle d'un accord nippo-américain, tendant^ d'une part, à régler juridiquement la question des écoles, d'autre part, à restreindre Timinigration japonaise en la dirigeant, non plus sur les^ Hawaï et la Californie, mais sur la Mandchourie» Ces rumeurs prêtaient au Japon une résignation peu conforme à ses habitudes. Malgré plusieurs démentis, elles persistèrent. Le 7 décembre, le département d'État et le sénateur Bacon, autorisés par le Président, crurent nécessaire d'y couper court. La « Ligue pour l'exclusion des Japonais et des Coréens » convoqua alors un meeting pour protester contre les « grossières insultes » dirigées par M. Roosevelt contre le peuple californien. Elle envisageait de nouvelles interdictions à l'usage des Japonais : celle par exemple de voyager, en chemin de fer et en tramway, dans les mêmes wagons que les blancs. Partout, à Auckland, aux Philippines, l'agitation antijaponaise augmentait. Le 8 janvier 1907, le gouverneur de la Californie, dans son message annuel à la législature locale, critiquait amèrement le message de M. Roosevelt. Il reprochait au Président d'ignorer ht

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situation vraie des Etats du Pacifique. Et il ajoutait : « Les Japonais ne peuvent pas devenir de bons citoyens américains. Il est inutile d'essayer de les transformer. » Au congrès fédéral, un sénateur de l'Orégon demandait la fermeture absolue des frontières américaines aux coolies japonais, proclamait le droit souverain des Etats de diriger leurs écoles à leur gré et s'écriait : « L'immigration asiatique est une malédiction pour le travail américain. » Le sénateur Tillman, ancien gouverneur de la Caroline du Sud, disait : « Le niveau intellectuel des Japonais n'est guère plus élevé que celui des nègres. » Le 30 janvier, le Sénat de Californie adoptait à l'unanimité une résolution requérant le gouverneur et l'attorney général de « proléger et sauvegarder les droits de l'Étal souverain de Californie ».

Les députés californiens au congrès, malgré plusieurs entrevues avec MM. Roosevelt, Root et Metcalf, soutenaient énergiquement la même thèse qu'une délégation spéciale était venue défendre à Washington. Seul le président de la grande universilTî Stanford en Californie osait qualifier de « politique d'apaches » l'exclusion des Japonais. Celle voix isolée retentissait dans le désert, ou, plus exactement, elle était étouffée par les clameurs populaires. Même, le commis-

saire de l'immigralion, sur des instructions provisoires, venues de Washington, empêchait de débarquer à San-Francisco deux cents ouvriers japonais qui arrivaient des Hawaï. La visite annoncée en novembre d'une escadre japonaise était décommandée. On assurait enfin que quatre cuirassés détachés de l'escadre de l'Atlantique seraient à bref délai transférés dans le Pacifique. Et pendant ce temps, le Japon consacrait à son budget militaire plus de 200 millions de yen.

Il y eut dans ce mois de janvier 1907 une véritable tension, non point, semble-t-il, une tension diplomatique : car les deux gouvernements ne cessèrent pas un instant d'affirmer leurs bons rapports, mais cette tension morale qui pèse sur les foules, quand leur instinct leur révèle l'existence d'une question mal posée, mal engagée, mal conduite. L'équivoque, le malentendu apparaissaient aux yeux les moins exercés, comme aussi l'insuffisance et l'impropriété des remèdes appliqués au mal. Le gouvernement de l'Union avait mobilisé contre les gens de San- Francisco tout un arsenal de moyens judiciaires destinés à trancher la question des écoles. Mais alors même que ces moyens douteux eussent été tliéoriquement valables, qu'aurait-on gagné contre une résistance pour laquelle l'affaire scolaire n'était qu'un prétexte, la haine du travail

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jaune étant la vraie et profonde raison? Sans doute il y avait deux procès engagés. Et ces procès pouvaient intéresser les jurisconsultes. L'un, pendant devant la Cour de l'État de Californie, était ouvert au nom d'un enfant japonais pour lequel on réclamait l'admission dans une école publique ; l'autre était intenté devant la Cour de circuit fédérale par le gouvernement de l'Union au Board of Education de San-Francisco. Mais les Californiens, battus sur ces deux points, — et d'ailleurs seraient-ils battus? — s'avoueraient-ils vaincus? On craignait que non. Et une sorte d'agacement s'emparait de l'opinion, favorisant l'éclosion de toutes les légendes, de toutes les fantaisies.

Un jour, c'était le capitaine Richmond Pearson Hobson, le héros du Merrimac^ « l'embouteilleur » de Santiago, qui déclarait gravement au New-York Herald avoir vu, — mais de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, — un ultimatum remis à M. Root par le vicomte Aoki. Les intéressés démentaient aussitôt. Mais bien des gens ne les croyaient pas. On parlait de la guerre « nécessaire », de la guerre « fatale ». M. Perkins, sénateur de Californie, la prédisait à brève échéance : « Les Japonais, disait-il, sont plus agressifs, plus tenaces, plus déterminés que les Chinois. Et il ne se passera pas longtemps avant que nous

ne soyons obligés de régler une fois pour toutes nos comptes avec eux. > Les pessimistes n'avaient point de peine à découvrir, sous les incidents de surface, les motifs graves de conflit : rivalité entre le travail américain elle travail asiatique, lutte pour la maîtrise du Pacifique. La presse anglaise, habituellement mieux informée et qui, en l'espèce, n'aurait pas dû jouer ce rôle alarmiste, se faisait l'écho de ces rumeurs, parlait, elle aussi, d'ultimatum, et, à Paris, l'opinion s'accréditait d'une guerre inévitable et proche.

A distance de perspective, on se prend à douter de l'entière sincérité de cette agitation, à se demander si, par une ruse des plus honorables, le président Roosevelt et le gouvernement de l'Union ne favorisaient pas les bruits alarmistes pour avoir vis-à-vis de la Californie, sinon visà-vis du Japon, une plus large liberté d'action, et une autorité plus grande, pour préparer ainsi le mouvement tournant d'où devait sortir la solution. Notez en effet ce singulier contraste : presque en même temps, le sénateur Cullom, président de la Commission des Affaires extérieures du Sénat, qualifiait d'absurde l'inquiétude générale, et le président Roosevelt, d'après le World, il est \ i;ii, (li-ail n'être pas certain qu'une rupture pourrait être évitée avec le Japon, si les autorités californiennes ne modifiaient pas leur

attitude à l'égard des Japonais. Du côté japonais, on ne cessait pas d'être parfaitement calme, comme si d'avance on eût prévu l'issue de la tempête. La presse répétait qu'elle avait confiance en M. Roosevelt. Le baron Kaneko, envoyé en Amérique pour une enquête économique, parlait avec quelque dédain des « incidents locaux » de San-Francisco.

Tout à coup, — nous sommes le l*"" février, — un bruit, d'abord discret, puis plus net, circule : les bases de l'entente seraient trouvées ou à la veille de l'être. Les Californiens céderaient sur la question des écoles, mais, en revanche, ils obtiendraient une satisfaction économique sous la forme de mesures restrictives de l'immigration des coolies japonais. C'était enfin poser franchement le problème, s'assurer par conséquent des chances de le résoudre. Le président Roosevelt et M. Root, dès ce moment, ne cachent pas qu'ils n'ont aucune confiance dans la solution judiciaire : c'est donc (juils comptent sur une autre. Leurs entretiens avec le maire de San- Francisco et les délégués californiens se multiplient. Enfin, le 12 février, les nouvelles se précisent. M. Root, au nom du Président, a proposé au speaker de la Chambre des représentants et aux présidents des comités d'immigration do la Chambre et du Sénat l'inscrlion dans h^ Mil

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