‹ Notes sur les États-UnisChapitre 5 sur 67 · LE MONDE · texte numérisé non relu

LE MONDE

L'hospitalité américaine. — Le sens de l'inégalité. — La hiérarchie sociale. — Les Assemblies de Boston. — Les « quatre cents ». — New-York et Washington. — La défense mondaine. — Les dîners et les thés. — Les cluhs des champs. — Actrices et femmes du monde. — Le dîner de Baltimore. — Le faste et la mesure. — L'entrain américain.

Lîi vie mondaine offre, aux États-Unis, la meilleure occasion frétudier, sinon dans ses détails, du moins dans ses traits généraux, le caractère américain. Elle est, comme ailleurs, factice et arlilicicllc pour une part. Elle amortit les originalités. Elle unilie et elle atténue. Mais les ensembles n'en ressortent que mieux. Ce qu'on voit par masse est presque toujours juste. Et le monde comporte surtout des vues de cette sorte.

11 les offre en Amérique avec une abondance |»arti(iilit rc. (lar mil peuple n'est plus hospitalier, .tu sens mondain du mot, (|ue le peuple américain. Lorsqu'un étranger vient frapper h noire porte, muni d'une lettre d'introduction, notre premier mouvement est de redouter le IruuMe qu'il apporte dans notre vie. Les uns cèdent à ce premier mouvement, et d'un mot cordial avertissent le visiteur que le soir même un vctyai^e dès longtemps arrêté les entraîne loin de Paris, vers le soleil de la Riviera ou les neiges de l'Engadine, suivant que la saison prête plus de vraisemblance à l'un ou à l'autre de ces « mensonges joyeux ». Les meilleurs d'entre nous, ou plus simplement ceux qui, ayant plus que d'autres voyagé, ont le souci de réagir contre notre réputation nationale d'inhospitalité, invitent à dîner 1' « oiseau de passage », le conduisent au théâtre, lui font des offres de service dont la généralité n'engage à rien. Et tout est dit. 11 en va autrement en Amérique.

L'hospitalité américaine est une hospitalité active. Elle ne se borne pas à accomplir les rites extérieurs. Elle cherche à donner à l'étranger rim|)ression du « chez soi », à augmenter pour lui l'intérêt de son séjour. La Savoie, à son arrivée à New- York, n'avait pas dépassé la « quarantaine », que déjà le courrier m'appor-

lait des cartes de membre temporaire do tons les clubs de Boston, où je devais arrive i- (l<ii.\ joins jdiis lard, et que j)liisii'iir- iii\ i[alioii< à dîner comblaient ce vide du lendenuiin, dont on sent si vivement la mélancolie au seuil des pays nouveaux. Est-ce par curiosité, goût des clio-.- .1 des gens d'Europe, que les Américains |>raliqiKMil si largement Fart cordial de la bienvenue? Oui, sans doute; mais c'est aussi pour d'autres raisons, qui n'apparaissent pas de prime abord et (\\\\ se précisent avec le temps.

Les Etats-Unis du xx® siècle sont plus jeunes (|iie ]»Mir àiic .l'ciifends par là qu'ils ne datent pas nioralenienl daiissi loin que leur bistoire. Sans doute, leurs institutions ont plus d'un siècle d'existence. Mais les institutions sont le cadre. Le tableau est plus récent. Il a (juarante ans, — à peine. Car c'est après la guerre de Sécession que la société américaine, sous l'action de causes diverses, géographiques, ethnologiques, économiques et poliliiincs, a pii- -a forme actuelle. Les Américain- s'en rendent compte. Ils ont le sentimeni li-('< net, parfois excessif, de la gi-andeur du ré>ulta( C(»niparéc à la brièveté de l'effort. Et rien ne leur plaît plus que de suivre, sur une intelligence étrangère, l'impression produite par ce résultat.

Je parlais de leur jeunesse : n'est-ce point en

t'Iït'i If piopre des enfants que de vouloir montr. !• inx ;;randes personnes tout ce qu'ils pos-

It iii »'t tout ce qu'ils sont? Il y a, chez les Américains, un peu de cette hûte juvénile. Et il -y joint un désir sincère et loyal d'avoir des points de comparaison qu'ils puissent opposer à Uni- -tMiliment personnel. Noji pas (jii'ils doutent (le l.Mii' -iijK'iMniité : tous leurs propos expriment • Il eiîet une sereine confiance en eux-mêmes. Mais l'opinion du vieux monde les inquiète et l'intérêt qu'ils y attachent va jusqu'à la suscepliMlilé. (Jnaiid. a\ .M- mic iiiIassablcHbonne grâce, ils >e préoccupent de savoir qui vous voulez voir, (juelles questions vous sollicitent, quel est votre plan de voyage, ils ont, à coup sur, le désir de vous être utiles et agréables. Mais ils font aussi loiir ni('li(M' (rAiiit'i-iciiiis, en ouvrant à l'Européen toutes les portes, en lui montrant le Nouv»'an MofxIp avt^c. proditjalité et précision, en lui (li>aiit A\cr mit' Ix'llc IVaiichise : « Vous voulez nous connaître. Nous voici. Vny<v el jugez. »

Dès que l'étranger est présenté, dès qu'il a ses parrains mondains, il est admis, sur le pied de l'égalité et de la confiance absolues, partout où il désire être admis. Ce serait un jeu de dupe que de prétendre étudier, sans ces introductions nécessaires, la société américaine. Cette société est en effet une société fermée et très soucieuse

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de se défendre. Ainsi le vent, si paradoxale qne semble cette affirnnation, l'é^^alilé parfaite qni est à la hase dn système politique. L'inégalité est un besoin inné de la nature humaine el ime conséquence inévitable de l'action indi\ iihitlle. Quiconque agit se différencie et tient à « <« (jiie, de quelque façon, cette différence soit consacrée par l'usage, sinon par la loi. On peut dire à cet égard que plus l'égalité politique est profonde, plus est accusée ^inégalité sociale. C'est le cas des Etats-Unis.

La société a créé la hiérarcbie que la Constitution n'a point prévue. Les citoyens américains sont égaux. Mais les Américains ne le sont pas. Et le souci des distances sociales est souvent poussé chez eux jusqu'au snobisme. Ecoutez-les parler de leur « aristocratie » ; entendez les propos de salons : vous mesurerez l'inégalité qui sépare un liomme d'un autre liomme, un milieu d'un aiilit» milieu. Il y a comme une ligue implicite de défense mondaine contre les facilités d'ascension qu'assurent à tout un chacun les conditions politiques, pareilles pour tous, les conditions économiques, si favorables à la formation rapide de fortunes démesurées.

A Boston, ville aristociMliqiie an s(mi> habituel du mot, |)uisqu'elle contient , phis qu'aucune autre, de vieilles familles, rejetons vigou-

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rtMix (li3s culons d'autrefois, on peut noter deux -.'iitiiuents également précis et vivaces. Le preiiiici t'-l 1111 sentiment d'orgueil collectif, uppo- -aiit et préférant Bosinii .nix cit.'- de IViiirlit' date, opulentes et cosmopolites, New-Yoriv, (Ihicago, Saiî-Francisco. Le second, qui dans (jiu'lqiie iiR-Mirc («MiU-edit le premier, est un orgueil de clan, qui, entre Bostoniens, dislingue • les degrés, trace des frontières, établit une hiélarchie de « chic ». Les habitués de tel club ne parlent des habitués de tel autre qu'avec condescendai^e. Madame X... est le centre"d'une coterie (jui ne fraye pa< avec celle dont madame Z... t'-t l'àme. Dinez vingt jours de suite dans l'un <lo ces milieux : vous retrouverez les mêmes jicrsonnes. La ville a 600 000 habitants. Socia- I" iiit'iii, elle est composée d'une demi-douzaine (!«' petits groupements, qui eu temps ordinaire ne se mêlent point, et qui, deux fois l'an seulement, communient en un seul corps pour organiser un grand bal, qu'on appelle dssembly, à la f(M> ft'i'iiu' cl pavaiil, un charini aspire à èli'i' . convié et (jui est, si j'ose ainsi dire, la revue, où viennent se compter les forces mondaines, dont ICITiMiil total ne dépasse guère cinq cents personnes.

New-York, avec ses trois millions et demi d'habitants, a également une société de petite

ville, ou mieux plusieurs sociétés, nettement séparées les unes des autres et préoccupées par-dessus tout de ne se point laisser confondre. On connaît les « qiuitre cents » et la prétention qu'ils ont d'être l'élite de la j)remière ville américaine. Ce qui est curieux, c'est d'étudier, sur une période de vini;l .ms, la formation, ou, si vous aimez mieux, le lecrutementde ce bataillon sacré. Ceux qui en faisaient partie il y a un quart de siècle n'ont pas encore désarmé devant les nouveaux venus. Quand ils sont en confiance, ils |)arlent de certaines familles, où l'Europe verrait volontiers la plus haute expression de la société américaine, comme un grand seigneur du xvii' siècle aurait parlé de son inUi niant.

— Les X...? me disait l'un de ces gardiens du temple. Mais ce sont des parvenus! Et c'est vous autres. Européens, c'est vous, gens de Londres, de Paris et de Rome, qui leur avez donné la valeur mondaine qu'ils prétendent aujourd'hui nous faire endosser à nous-mêmes.

Tel est le grief habituel des Américains contre le « monde européen ». Ils nous reprochent de nous commettre avec troj) de leurs compatriotes, (jiii se servent ensuite de leurs relations européennes pour forcer les portes américaines. C'est une des joies de Washington que d'y suivre telle stratégie mondaiiu', poursuivie pendant des an-

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