‹ Notes sur les produits espagnols envoyés à l'exposition de Londres suivies de quelquesChapitre 46 sur 59 · DES CONDITIONS INDUSTRIELLES DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

DES CONDITIONS INDUSTRIELLES DE L'ESPAGNE

Nous considërons T exposition universelle des produits de l'industrie à Londres comme un repos instantané de méditation et d'étude, au milieu de deux époques très caractéristiques de l'humanité ; celle des monopoles et des privilèges qui expire, celle de la liberté qui commence. Mais il ne faut pas se laisser dominer par des illusions trompeuses, sur le caractère et les conséquences immédiates de cette liberté, dans l'exercice des forces individuelles et dans les transactions commerciales ; liberté proclamée par la science, et dont l'établissement est désormais fixé comme im infaillible avenir : car cette grande révolution économique des sociétés, pour devenir un état normal, demandant d'autres conditions dans Tordre politique et moral des peuples, aura à lutter contre tous les préjugés de l'organisation ancienne, dont l'ensemble se soutient contre les tendances modernes.

La phase nouvelle du travail ainsi considérée, il nous semble incontestable que les peuples vont entrer dans une lutte plus active que jamais, et dans cette lutte la lumière jetée par la grande Exposition de Londres, servira de guide ou de flambeau ; car elle aura fait connaître les moyens et les forces productives de chaque peuple, les besoins qu'ils demandent à satisfaire, les conditions respectives et réciproques pour atteindre à ce but ; en un mot, tous les termes de la première équation économique du problème à résoudre.

Ce n'est donc pas, au point de vue de l'humanité formant une seule famille, régie par un seul et même principe rationel, que nous considérons la période que va commencer l'Exposition de Londres ; mais de l'humanité fractionnée, soumise dans chaque peuple à des principes différents, quelquefois opposés, avec des intérêts également^ opposés, des rivalités actives, des concurrences effrénées, des luttes enfin et des guerres industrielles. La période du libre commence, le libre échange des produits, condition analogue et simultanée de la véritable liberté du travail, rêve des économistes^ vérité absolue de la

science à fonder, est encore bien loin de notre époque. Mais elle arrivera, et nous devons travailler à rendre la transition moins brusque que possible. Le moyen qui nous semble le plus direct est celui que l'exposition nous facilite, savoir, la manifestation vraie de l'état industriel de chaque peuple et des moyens qu'ils tiennent comme en rëserve.

Cette manière de considérer le grand concours ouvert dans ce moment à Londres, comme l'exhibition des armes et des munitions que chaque peuple possède pour les combats commerciaux, qui vont se livrer, nous semble être la plus logique pour conduire à des conclusions transcendantes. En effet, c'est en faisant connaître les forces et les ressources de chaque peuple, que les gouvernements et les spéculateurs pourront se mettre à même de formuler des règles de conduite pour l'avenir, et se prémunir contre les catastrophes trop fréquemment renouvelées, qui ont été la suite fatale de l'ignorance et de faux calculs.

Dès lors, et avec de pareils préliminaires, il deviendra, si non facile au moins possible, de jeter des fondements pour des entreprises plus solides, plus durables, que celles des périodes qui nous ont précédés. On pourra aussi quitter à jamais des sentiers nuisibles, qui n'amènent qu'à des embarras politiques et à la ruine des individus. Chaque peuple, chaque gouvernement, chaque individu pourra calculer, sur les études que fournira l'Exposition de Londres, la route à suivre pour l'avenir ; ils verront tous, et ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent devenir, d'une manière absolue et d'une manière relative.

Par toutes ces raisons, les nations industrielles convoquées à Londres ont un même intérêt à se montrer avec vérité, sans exagération, sans hypocrisie. C'est pour cela que nous aurions préféré la manifestation complète de l'état de l'industrie dans chaque pays, comme le Gouvernement de Tunis a eu l'heureuse idée de le faire, à ces exhibitions recherchées, choisies, des seules merveilles des efforts industriels, et qui ne donnent pas une idée exacte du véritable état de la production, dans les deux grands et uniques éléments qui la constituent, matière et intelligence,

'^ A l'appui de cette idée, nous dirons encore que l'établissement du libre commerce, dans une époque plus ou moins reculée, mais inévitable, ne sera pas la conséquence de la lutte qui va s'engager, mais de la conviction universelle que cette même lutte donnera aux non nies de la nécessité d'établir la production et la consommation

sur de nouvelles conditions économiques ; et comme ces conditions ne peuvent être qu'une vérité, elle ne saurait être établie sur une exposition mensongère.

Obéissant à ce précepte, nous allons joindre, aux notes que nous venons d'écrire sur les produits de la Péninsule, quelques aperçus sur les conditions industrielles de l'Espagne.

Quoique nous connaissions d'avance les conditions organiques du travail dans l'avenir, conditions qui, soit dit en passant, doivent reposer sure une base sociale toute morale non encore formulée, nous ferons complète abstraction de ces doctrines, utopiques pour l'époque actuelle. Notre point de départ sera la pratique, telle qu'elle existe aujourd'hui, non pas telle qu'elle doit être ou telle qu'elle deviendra sous le régime rationnel. Sous ce point de vue empirique, seul possible pour se faire comprendre du public, nous allons passer en revue les conditions matérielles et intellectuelles que l'industrie demande, et que possède, selon nous, le pays que nous avons mission de représenter.

La première condition économique dont l'Espagne ait été généreusement dotée par la nature, résulte de sa position géographique et de la constitution orographique de son sol. Car, ce n'est pas seulement la latitude méridionale qui lui donne la douce température des climats tempérés, c'est la forme particuUère de sa surface et la direction de ses montagnes qui lui procure des régions climatologiques différentes, les unes plus rapprochées de celles du nord, les autres tout- à-fait tropicales, sans sortir cependant de la même zone géographique. C'est sur le plateau central de la Péninsule et dans les Cordillières qui lui sont superposées, qu'on trouve les terrains analogues aux pays septentrionaux; c'est en descendant vers l'Atlantique et la côte cantabrique qu'on trouve les régions tempérées et humides, si propices à la variété des cultures at aux pâturages; c'est enfin en descendant vers la Méditerranée qu'on respire l'air embaumé des tropiques, au milieu d'une végétation luxuriante d'orangers, d'agaves et de canne à sucre. Dans ces délicieuses contrées, uniques sur le continent européen, la nature a formé, dans les replis des versans des montagnes, de véritables serres où la verdure et la floraison des plantes se succèdent sans interromption. Les vents du nord, traversant les plaines gelées du plateau central et les crêtes blanchies des Cordillières, suivent cette

direction ûerée sans se mêler aux couches inférieures^ dont la chaleur constante permet au hananier d'épanouir ses grandes lames foliacées. Les nuages, chargés de vapeurs gelées, venant des mêmes régions élevées, se brisent sur la crête des montagnes qui les bordent; une partie de ces vapeurs condensées, descend et fertilise les plaines heureuses oh. elle se répand ; tandis que l'autre partie traverse la Méditerranée, tombe en pluie ou va frapper la côte opposée de T Afrique, plus froide que celle de l'Andalousie, quoique étant plus méridionale.

Cette diversité remarquable des climats, dans une zone généralement tempérée, n'est pas le seul avantage qui résulte des deux conditions de localité que nous avons déterminées ; il y en a un autre résultant de la constitution géologique, qui donne une immense fertilité aux terrains d'alluvion et aux immenses dépôts des restes v^étaux accumulés pendant des siècles dans les bassins et dans les vallées ; car, une grande partie de nos Cordillières sont granitiques, et Ton sait quelle puissance de fertilité possèdent les feldspaths décomposés, ainsi que les détritus calcaires de formations plus récentes. A ce point de vue, l'examen des différents sols de la Péninsule, mériterait une étude spéciale, que faciliterait immensément la détermination préalable de nos zones forestières, dont la nature et la direction ont des rapports constants avec les formations géologiques.

La configuration du sol et les nombreuses chaînes de montagnes qui le sillonent, donnent lieu à chaque pas à des différences de niveaux, oh les eaux des rivières se précipitent formant des chûtes d'eau, ou puissances hydrauliques, desquelles l'industrie pourrait tirer un parti économique considérable. Les nombreuses rivières qui traversent l'Espagne, du centre au midi, de l'est à l'ouest, se prêtent à des grands travaux de navigation intérieure et d'arrosage, également réclamés par le commerce et par l'agriculture. L'entreprise de ces travaux, sur une vaste échelle, au double point de vue que nous venons d'indiquer, en associant aux travaux qu'elle demande ceux du boisement des montagnes, procurerait aux cultures une étendue de terrain immense, rendrait fertiles les contrées stériles, et changerait la face des contrées ravagées par les torrents, les débordements et les ardeurs du soleil, dans les époques périodiques de sécheresse. Sur cet ensemble de travaux qui dépend d'un plan

Bavamment combiné et suivi avec perséyérancei dans lequel les capi« taux et les intelligences pourront trouver un immense emploi, repose l'avenir économique de TEspagne.

La seconde condition industrielle, que nous allons examiner, est celle de la nature de la population ; force active et intelligente, qui par elle seule étant capable de surmonter les inconvénients et les obstacles d'un sol pauvre et d'un climat rigoureux, peut faire des prodiges dans une région aussi heureusement partagée que l'Espagne, Les races qui l'habitent, possèdent au plus haut degré toutes les qualités convenables au développement du travail; force, activité, souplesse, intelligence naturelle remarquable. Ceux qui font un reproche de paresse et d'indolence aux habitants de la Péninsule, n'ont basé leur jugement que sur une apparence trompeuse, reste déplorable, mais corrigible, de nos anciennes et vicieuses institutions, conséquence du manque de besoins non encore développés par une civilisation raffinée. Du reste il est avéré que, même dans les contrées riches et fertiles, où. l'existence de l'homme est aussi douce que le climat, l'énergie et l'activité industrielle deviennent le partage des classes ouvrières, lorsqu'une direction intelligente vient changer les habitudes indolentes du pays. Nous avons vu les usines de Malaga, où rien n'égale l'activité et l'adresse des ouvriers andalous. Dans les autres départements, on trouve heureusement associées, la force à la souplesse musculaire ; la vigeur et la santé jointes à une sobriété surprenante. Le catalan, le galicien, l'as* turien, le basque, sont des ouvriers accomplis, lorsqu'ils obéissent à une direction intelligente et noble ; car rien n'égale la fierté de ces mêmes hommes, lorsqu'ils se croient méprisés ou exploités.

Ces qualités morales du peuple espagnol, cette probité qu'on est heureux de trouver presque inaltérable encore dans les classes ouvrières, agricoles et industrielles, jointes aux conditions climatologiques et à la fertilité du sol, nous semblent des éléments précieux pour la solution des problèmes qui intéressent le plus l'humanité. Une réunion heureuse de circonstances a préservé l'Espagne de cette fièvre industrielle et anarchique qui, en poussant la production au-delà des limites rationelles, a forcé dans d'autres pays à considérer les ouvriers comme de simples forces mécaniques. De là est résulté, la dégradation, l'avilissement, la misère, et, par une suite inévitable, un sentiment hostile dans ces mêmes classes. L'ouvrier chex nous, peut bien ne pas avoir toute l'instruction convenable pour traduire

ea œuTres parfaites la pensée de Tartbte ; mais en reyanche^ il n'a pas l'ambition politique qui ronge le cœur et enflamme F esprit sans nourrir le corps; et il est assez intelligent pour s'apercevoir que la conquête des droits politiques» rêve enchanté des ouvriers d'autres pays, ne leur procuré que perte de temps, car il sait par une expérience assez souvent renouvelée chez nous, que l'exercice de ces droits politiques est incompatible avec les conditions actuelles du travail.

Si quelquefois, dans les périodes de chômage, la misère montre son visage décharné à la porte de son logis, il n'est pas forcé, par la rigueur de l'hiver, à se blottir et à dévorer son chagrin près d'un foyer éteint dans une chambre obscure ; il sort au grand jour, s'assied au soleil, et résigné il chante ses plaisirs et ses peines, confiant dans la Providence pour le lendemain et dans l'amitié d'un camarade pour la journée. Au milieu de cette vie d'insouciance, de résignation et de labeur, il accepte le travail comme une nécessité, jamais comme une chaîne ; il obéit par conviction et par habitude ; il ne maudit pas la main qui le paye. Enfin, les classes ouvrières en Espagne sont bien loin de fournir encore à la statistique ces chiffres toujours croissants, qui composent les affligeants tableaux de Tivrognerie, du suicide, des crimes et de la mort. Il faut donc avouer, qu'avec mie semblable population, un sol riche, un terrain fertile, on peut aller très loin dans les développements industriels auxquels l'Espagne doit contribuer pour Tamélioration de son état social et le bonheur de l'humanité. Nous avons donné un rapide aperçu de la variété des matières premières qu'elle possède. La houille, le fer, et tous les métaux ; les céréales, les fruits succulents, les plantes industrielles ; les animaux domestiques, le gibier, le poisson ; tout y est abondant. Les industriels qui voudront s' établir en Espagne, n'auront que l'embarras du choix entre cent localités remarquables. La seule cause d'indécision qui puisse naître vient de l'état arriéré du pays dans beaucoup d'arts et de métiers auxiliaires de la grande industrie, et du manque de moyens économiques et rapides de communication.

Mais ces mêmes défauts offrent autant de branches profitables à exploiter, et c'est à cause de cela que les grands industriels de même que les simples ouvriers, peuvent trouver de nombreux travaux pour appliquer leurs capitaux ou leurs talents en Espagne. Cette avantageuse immigration a déjà commencé dans différentes

localitâi ; mais le Gouvernement^ les corporations et les capitalistes intelligents, tout en favorisant l'établissement de familles laborieuses, ne livrent pas à ce moyen lent et incomplet, le progrès de notre industrie. Depuis quelques années, Tétude des sciences technologiques est encouragée partout. Des chaires de géométrie, de dessin, de mécanique, se sont établies ; le Conservatoire des Arts et Métiers de Madrid^ est une pépinière de bons ouvriers pour l'avenir, pendant que ses habiles professeurs répandent les connaissances théoriques, et que ses galeries s'enrichissent pour servir de guide aux industriels et aux artisans.

Au même temps les capitalistes, profitant de leurs voyages, introduisent tous les jours de nouvelles branches d'industrie, et la tendance générale vers les entreprises utiles et les intérêts matériels, devient si évidente en Espagne, qu'elle commence à affliger les hommes de la poUtique rétrécie des partis.

Le Gouvernement, en comprenant cette tendance, favorise l'impulsion, au moyen de réformes administratives de la plus haute importance. Celle de nos tarifs, en faveur du commerce, est ime des plus graves qui l'occupent ; mais la difficulté de détruire l'ancien édifice, à l'ombre duquel des industries puissantes se sont formées ; l'incompatibilité, aussi réelle en Espagne qu'ailleurs, entre les intérêts industriels et ceux des producteurs agricoles ; celle, non moins incontestable, entre les désirs des industries nouvelles, qui demandent à s'établir sous la loi du libre commerce et les prétentions des anciennes manufactures, basées sur les prohibitions ; la nécessité de concilier aussi les franchises que demandent les puissances étrangères, avec le soutien de notre marine ; et toutes les compUcations résultant d'une époque critique, ou les hommes les plus habiles s'usent promptement par le frottement des discussions parlementaires, et sont sacrifiés aux exigences secondaires des partis ; sont autant de causes du retard qu'éprouve la réforme administrative de l'Espagne. Mais il serait injuste de les attribuer exclusivement aux hommes qui se succèdent au pouvoir, sans tenir compte des circonstances que nous venons d'énumérer, et de celles qui résultent de la forme même du Gouvernement. En effet, celle-ci, en accordant une grande liberté aux individus pour agir en dehors de la tutelle ancienne du pouvoir, lorsque ni l'instruction publique, ni les habitudes, ne sont en état de permettre une telle émancipation, offre le grave inconvénient d'assumer la responsabilité des fautes mhérentes à l'état d'enfance oà se

trouve la pratique libérale. Habituée encore à demander toute Taction, toute ia direction, tous les moyens au pouyoir, la nouvelle génération déploie plus d'activité dans les désirs, plus d'énergie dans la critique, que de véritable force et d'intelligence dans l'action ; car, dans ces élans d'activité enfantine, quoique fière et heureuse de pou- : voir exercer ses forces, sans demander la permission à personne, lors- • qu'elle n'avance pas, soit par défaut de pratique, soit par ignorance: du chemin à parcourir, elle se révolte contre le Gouvernement, qui cependant ne peut faire mieux que de la laisser marcher dégagée des anciennes entraves.

Telle est, telle doit être la marche d'un peuple, dans une nouvelle époque et sous une forme nouvelle de gouvernement. Nous avons voulu donner une idée de ses moyens, de ses tendances, à fin d'attirer Tattentiou du public vers les uns et vers les autres. Nous avons voulu profiter de l'opportunité que nous offire l'exposition de ses produits, tout en remplissant le devoir que nous croyons avoir comme membre du jury mixte. Mais la précipitation avec laquelle nous avons rédigé ce travail, et le manque de renseignements indispensables pour le faire d'une manière digne, nous serviront d*excuse auprès de nos collègues et du public.

Page 1