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tations situées dans l’étendue du pays qui forme les paroisses de Sainte-Anne et de Saint-Joachim.
Suivant une note de feu M. Bedard, supérieur du séminaire de Québec, le nom de Château-Richer aurait été donné à ce lieu, parce qu’un sauvage ou un français à demi-sauvage, appelé Richer, aurait établi sa demeure dans le tronc d’un gros arbre, placé sur le cap où est située l’église de ce lieu, et se serait plu à nommer cette singulière habitation, son Château. Cette explication de l’origine du nom de Château- Richer a encore cours dans les paroisses de la côte Beaupré.
Il est parfois difficile de rendre compte de l’origine des noms donnés à certaines localités ; car souvent le caprice, l’inadvertance, les circons' aces, changent ces noms de manière qu’on ne peut plus les reconnaître, En veut-on une preuve toute vivante ? on la trouvera aux portes de Québec.
Un village commença, il y a quelques années, à se former sur une terre appartenant à M. Shepherd, près de la résidence actuelle des gouverneurs. On lui donna le nom de Shepherd-ville, traduit en français par Bergerville. Mais Bergerville a été saisi par les anglais ; ils en font Beggarville, que les Canadiens ont déjà rendu en français, par Village des quéteurs ; or c’est là une insigne calomnie, qu’on aura peine à expliquer dans un siècle.
Le poste de Sillery renfermait pendant l’hiver de 46-47 une population sauvage d’environ deux cents âmes. Deux chemins conduisaient de Québec à ce lieu : celui du Cap-Rouge et un autre qui suivait la grève. Deux moulins à farine étaient érigés dans les environs ; l’un, sur le ruisseau Saint-Denis, qui
traverse le chemin du Cap-Rouge, près de la résidence du gouverneur ; le réservoir paraît avoir occupé la cavité avoisinante, Ce moulin, ainsi que le fief sur lequel il était, appartenait à M. Juchereau. Un second moulin était sur le ruisseau Belle-Borne, qui traverse la voie publique près de la demeure de M. Gibb ; il se trouvait sur une terre de 160 arpents concédée aux sieurs Nicollet et Olivier Le Tardif.
‘“ Le 11 mars commença le dégel d’un hiver sans hiver, n’ayant pas fait froid jusqu’alors, en sorte que la plupart du temps on eut pu dire la messe sans feu. Le 10 mai, fut pris le premier saumon par M. de Saint Sauveur.”’—(J, des Jésuites.)
M. le Sueur de Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur en Normandie, et chapelain des Hospitalières, a laissé son surnom au fief sur lequel vient d’être érigée la belle église mise à l’usage des catholiques de cette partie de Québec. Il était intimement lié avec M. Bourdon qui le chargea de Pexécution de son testament fait en 1657. “Je supplie messire Jean Le Sueur, prestre, écuyer, et curé de Saint-Sauveur de vouloir prendre la peine de faire mettre ce mien testament à deue et entière exécution, le priant de vouloir continuer de demeurer dans ma maison ainsy comme il l’a fait par cy-devant, et tant que Dieu donnera du pain aux miens, il en sera participant, ainsy comme j’ay fait avec luy.” Dans un codicile fait en 1664, M. Bourdon ajoute : ‘ Ayant reçu commandement de monsieur de Mesy, nostre gouverneur, de passer en France dans le navire, nommé le Saint Jean-Baptiste, où commande le capitaine Lemoyne de Dieppe, et comme le temps presse d’exécuter l’ordonnance de mon dit sieur gouverneur,
j’approuve et ratifie.... que le mien testamment cydevant fait, est et sera....ma dernière volonté, sy dans le voyage, où je suis commandé d’aller, Dieu dispose de ma personne... . Et de plus comme monsieur de Saint-Sauveur, prestre, escuyer, et moi, depuis trente ans avons esté liez d’une amitié trèsparfaite, et que depuis vingt-deux ans ou environ il a esté demeurant en mon logis et ayant toujours pris soing de ce qui me regarde, ayant instruit mes enfans en la crainte de Dieu, leur ayant appris à lire et à escrire et l’ayant prié, esleu d’être curateur de mes dits enfants, nous ayant fait l’honneur et la faveur de dire la messe en la chapelle dicte Saint- Jean....je lui laisse et donne.....le revenu du moulin de Saint-Jean à la charge de lentretenir comme un bon père de famille et pareillement sa chambre pour logement où il est à présent avec la chapelle.” Ce codicile fut fait au moment où M. Bourdon, devenu procureur-général, et M. Rouer de Villeray venaient de recevoir, de monsieur de Mésy, l’ordre de s’embarquer pour l’Europe dans les vingtquatre heures, parce qu’avec l’évêque et la majorité du conseil supérieur ils avaient des vues opposées à celles du gouverneur.
Outre le fief Saint-Jean, où était la chapelle ci-dessus mentionnée, M. Bourdon possédait le fief Saint-François, sur lequel il érigea un fort, pour protéger les habitations voisines contre. les attaques des Iroquois. Ces deux fiefs sont dans la banlieue de Québec sur le chemin de Sainte-Foye.
M. Bourdon laissa deux fils à sa mort, Jean François Bourdon, sieur de Dombourg et Jacques Bourdon, sieur Dautray. On trouve quelques détails
sur le sieur Dautray, dans une requête présentée en 1688 au conseil supérieur, par son frère le sieur de Dombourg.
“Il est arrivé que le sieur Dautray se serait occupé, depuis environ douze à quatorze ans, avec le sieur de LaSalle, à la découverte de la mer du Sud ; en reconnaissance de quoi Sa Majesté luy aurait accordé un brevet de lieutenant de la première compagnie du détachement de la marine, qui est avec le dict sieur de LaSalle ; que pendant ce temps le dict sieur Dautray, s’estant particulièrement arresté au fort Sainct-Louis des Illinois, où il avait maison et seigneurie, il auroit en différentes années, suivant les ordres de M. de LaBarre, pour lors gouverneur général de ce pais, et de M. le Marquis de Denonville, à présent gouverneur général, descendu avec le sieur de Tonty, comme lieutenant, et amené les François qui y étaient pour se joindre aux troupes qui marchoient contre les Iroquois ; qu'après l’expédition de l'an dernier, s’estant rendu à Montréal et ensuite dans cette ville, et connoissant l’un et l’autre que la maison sise en la basse-ville, à eux appartenante, tomboit en ruines...ils convinrent..que le suppliant feroit la despense de ce qui estoit nécessaire. . . Cependant les affaires du pays ne permettant pas au sieur Dautray de remonter aux Illinois, il seroit demeuré à Montréal, et auroit le printemps dernier accompagné l’escorte du convoy pour Catarakoui, d’où descendant et estant attaqué par les ennemis, il auroit esté tué sur la place ; ce que le suppliant, qui estoit en France, n’a appris qu’à son arrivée dans ce païs ; et comme le dict sieur Dautray a laissé au dict pais des Illinois ses immeubles et ce qui’il avoit de pelleteries et autres
effets, mesme que le dict sieur de LaSaile lui est redevable 7: partie de ses appointements qu’il a touchez en .‘:ance, demande le suppliant que etc.”
M. de Saint-Sauveur mourut à l’'Hôtel-Dieu, le 29 novembre 1668, dix mois après M. Bourdon. Pendant plus de trente ans, rapporte acte de sa sépulture, il avait édifié toute la colonie par exemple de ses vertus.
Le 20 juin de cette année, arriva le premier vaisseau à Tadoussac, ayant à bord le P. Bailioquet. Ce même vaisseau apporta le premier cheval qu’on ait vu dans le pays ; les habitants en firent présent à M. de Montmagny.
Le 5 août arrivèrent de France les vaisseaux commandés par M. de Repentignv ; et le 14 celui de M. Gocefroy.
Le 21 octobre partit la flotte, sur laquelle se trouvaient M. D’Ailleboust, les PP. Vimont, Quentin, De Frétat, messieurs Nicollet, prêtre, et Chartier prieur de la Monnoie. Le dernier avait été pendant plusieurs années chapelain des dames ursulines.
On commença dans le cours de la même année à chanter régulièrement le messe haute, les dimanches et fâtes.
En 1648 furent faits 26 baptêmes et 10 mariazes.
Mariés : Jean Cioustier, fils de Zacharie, et Marie Martin, ülle d'Abraham ; Etienne Du May et Françoise Morin ; Guiliaume Banse et Marguerit: Bigor, de Paris, en présence de Guillaume Perreau, maçon, de la Rochelle ; Paul Chalifou, ‘de Sparme, pays d’Aunis, et Jacquette Archambeau, de Dampierre ; Urbain Tessyer dit La Vigne, de la paroisse de Chasteau, en Anjou, et Marie Archambeau, üe Dam-
pierre, pays d’Aunis ; Charles Le Gardeur de Tilly, de Thury, en Normandie, et Geneviève Juchereau, fille de Jean Juchereau, sieur de More ; Guillaume Gautier de la Chesnaiïc, de Saint-Etienne-du-Mont à Paris, et Esther de Lambourg, de la ville d’Espernon ; François Bissot, sieur de la Rivière, de N.D. des Prez, de Lisieux, Normandie, et Marie Couillard, fille de Guillaume ; Jean Mignot dit Chastillon, de Bagneux près Paris, et Louise Cloustier : Guillaume Grimau, du pays de Caux, en Normandie, et Suzanne Bugeaux, de Brouage en Saintonge.
Geneviève Juchereau avait été adoptée par son oncle Noël Juchereau des Chastelets, qui légua au sieur Charles de ‘Filly, le fief Saint-Michel, acheté de M. de Puiseaux. Par un acte passé en 1656, M. de Tilly, loue la terre de Puiseaux ou Saint-Michel, à Martin Pin, Jean de LaRue et Siméon LeGendre. Quelques années plus tard ce fief fut vendu au séminaire de Québec, auquel il a toujours appartenu depuis. La famille de Tilly, a longtemps possédé la seigneurie de ce nom près de Québec. Elle a fourni au Canada ds hommes remarquables ; une branche de cette famille existe dans le midi de la France, où elle s’est retirée après la conquête du pays. (*)
On ne trouve plus le nom de Tilly en Canada.
Jean Cloustier et son frère Zacharie s’établirent dans ln côte de Beaupré.
Du mariage de François Bissot, avec la filie de Guillaume Couillard, naquit Marie Claire, femme de Louis Jolliet. Le brave Bissot de Vincennes était petit-fils de François Bissot.
(*) L’année dernière je recevais une lettre de M. Alfred LeGrardeur de Till, qui me remerçiait de quelques renseignements fournis sur sa famille,
Jean Mignot Chastillon est souvent mentionné, dans le Journal des Jésuites, comme faisant la petite guerre avec quelques partis de s”"vages. Un de ses fils Aubin Mignot,s’établiten Acadie.—(Recensement de 1688.)
On s’oceupa au printemps de plusieurs constructions nouvelles, savoir : un corps de logis au fort, une église pour la paroisse, une grande maison pour les Jésuites, qui l’année précédente avaient construit un bâtiment pour servir d’offices.
‘Le 17 mai, dimanche des Rogations, on fit la procession après vêpres, à l’entour des champs sur ie Cap aux Diamants, et on revint par la grandeallée ; on y chanta les litanies.des saints et de N. D., et il v eut justement ce qu’il fallait pour cela.”
“Le 18 se prit le premier saumon par M. de St. Sauveur, et deux jours avant on avait pris du bar, et auparavant force carpes.” (Journal des Jésuites.) M. de St. Sauveur était un pêcheur de première force ; il pouvait s'exercer à la pêche dans les eaux de Quétee, où le poisson de toute espèce abondait alors.
‘“ Au mois de juin, M. Abrabam avec deux de ses gendres s’en alla pour la première fois à la pêche des loups-marins ; il en prit la veille de $. Jean quarante-deux à l’Ile Rouge, et il en fit six barriques d'huile.”
‘ Le 6 août, partirent des Trois-Rivières les cinquante ou soixante canots hurons qui embarquèrent vingt-six français, cinq pères Jésuites, un frère, trcis enfants, neuf travaillants et huit soldats, outre quatre qu’on devait prendre à Montréal, une génisse, et une vetite pièce de canon.”
En même temps finit la pêche ; celle du saumon finit quinze jours auparavant ; à celle du saumon succéda celle de l’esturgeon. . .. et le jour de la Saint- Laurent on commença d’aller à l’anguille.” (J. des J.)
Le P. Gabriel Lalemant était un d”: cinq missionnaires envoyés cette année aux Huron: ; son martyre eut lieu le 17 mars suivant, de surte qu’il ne vécut qu'environ sept mois chez les Hurons.
Vers le milieu d’août arrivèrent les navires de France ; on avait cependant déjà reçu des nouvelles, d’abord par les batiments qui s'étaient arrétés à Percé, puis après l’arrivée des navires à Tadoussac. De ces deux postes, l’on dépêchait des chaloupes avec des nouvelles, et souvent avec quelques passagers. L’Ile Percée, longtemps avant l’établissement de Québec, était annuellement visitée par plusieurs navires qui s’y rendaient pour la pêche. Cette flotte portait ordinairement quelques prêtres ; les registres de N. D. de Quéhec contiennent des actes de baptêmes faits par les aumôniers de la flotte de Percé. A lautomne, il n’y ‘restait que trois ou quatre familles, qui hivernaient au milieu des neiges et de la solitude la plus profonde. Tadoussac était aussi visité par plusieurs navires, qui ne remontaient pas plus haut. Cette année, les fourrures reçues à Tadoussac furent évaluées à deux cent cinquante mille francs ; le profit net s’élevait à quarante mille francs. Il y eut vingt-deux mille quatre cents livres de castor, et cinq cents peaux d’orignal.
Le 20 août, M. D’Aiïlleboust mouilla devant Québec, et fut reçu comme gouverneur ; la veille était arrivé le P. Vimont avec trois religieuses hospitalières. Le 13 septembre, une chaloupe amena M. de Tilly et M.
Vignal, nouveau chapelain des Ursulines. Le 23 du même mois partit le vaisseau-amiral commandé par M. de Montmagny, qui retournait en France ; avec lui se trouvait M. Godefroy, contrôleur et amiral du retour.
‘“ Peu d’anguilles et beaucoup de dispositions à la misère. Cette année fut faite la moitié du grand corps de logis et le fondement de la cave, au couvent des Jésuites. La neige commença à demeurer le 16 novembre. Jl y eut une quantité prodigieuse de perdrix blanches ; on en tua douze cents dans un mois à Beauport,” (Jour. des J.) La pêche et la chasse fournissaient encore une bonne partie des provisions de bouche. En 1646, la seule pêcherie d?s Jésuites à Sillery avait donné quarante milliers d’anguilles, dont une partie fut vendue un demi-écu le cent.
En 1649, il y eut 24 baptêmes et 10 mariages.
Les mariages sont ceux : de Pierre Plusson, de Brouage en Saintonge, avec Marie Renault, de St. Nicolas à la Rochelle ; de Nicolas Juchereau, sicur de Saint-Denis, fils du sieur de More, avec Marie Giffard, fille du seigneur de Beauport ; de Matthieu Hubou de Mesnildurant en Normandie avec Suzanne Botfaite, de Glocestre en Angleterre ; de Jean Nouët du Poitou, avec Suzanne Barbot, de Mouchamp en Poitou ; de Jean Pelletier avec Anne Langlois, de Québec ; de Pierre Michellet, de la Saintonge, avec Perrine Baudry de Sauton en Poitou ; de Pierre Soumande, de St. Antoine en Gascogne, avec Simonne Côté, de Québec ; de Guillaume Cousture de Saint Godard à Rouen, avec Anne Aymart, de Niort ; de Robert Drouin, du Perche, avee Marie Chapelier, de Saint Etienne en Brie.
Les sieurs Jean J. de la Ferté, et Nicolas Juchereau de St. Denis, paraissent avoir été particulièrement protégés par leur oncle, le sieur Noël Juchereau des Châtelets, qui jouissait d’une grande autorité dans la colonie. M. des Chatelets, licenciéen-loi, membre du conseil, commis général pour la À compagnie, ne laissa point d’enfants. Il mourut en cette année, dans un voyage qu’il fiten France. Le l sieur Jean Juchereau de More, son frère, mourut à l’âge de près de quatre-vingt-dix ans.
Un des fils de Pierre Soumande et de Simonne Côté fut prêtre et membre du séminaire de Québec, où il fonda quelques pensions.
Guillaume Couture était un de ces laïques courageux et pleins de foi, conime le Canada en vit alors plusieurs, qui se dévouaient à l’œuvre pénible des missions, sous la conduite des Pères de la compagnie de Jésus. Lorsqu’en 1642 le P,. Jogues fut attaqué et fait prisonnier par les Iroquois, “un françois, nommé Guillaume Cousture, avec qui le saint homme étoit venu du pays des Hurons, avoit pris la fuite des premiers ; mais il ne se vit pas plustôt hors du péril que la honte le prit d’avoir abandonné le P. Jogues, et....il fit pour se remettre dans le danger la même diligence qu’il venoit de faire pour Péviter. ...Cous-
ture avoit été suisi, dès qu’il avoit paru, et lié avee les autres captifs. Au commencement de l’attaque, il avoit tué un Iroquois ; et il fut le premier sur qui ses barbares déchargèrent leur rage, Ils lui écrasèrent d’abord tous les doigts des mains, après en avoir arraché les ongles avec les dents ; ensuite ils lui percèrent la main droite nvee une épée. Le P. Jogues,
voulant l'oncourager par le souvenir des vérités ç*
éternelles, le trouva plus occupé des souffrances de son divin Sauveur que des siennes propres....On coupa encore un doigt à Cousture, et il n’en aurait pas été quitte pour cela, si un habitant de ce village ne leût enlevé à ses bourreaux et ne l’eût conduit dans sa cabane, où il ne voulut plus permettre qu’on lui fit aucun mal....(Charlevoix, Hist. du Canada.)
‘“ Au commencement de juillet 1645, on vit paroitre auprès du fort de Richelieu (Sorel), trois iroquois et un françois vêtu en sauvage, qu’on reconnut aussitôt être le sieur Cousture, qui avoit été pris avec le R. P. Jogues, et que les Iroquois tenoient parmi eux en estime et réputation, comme un des premiers de leur nation. Aussi tranchoit-il parmi eux du capitaine, s’étant acquis ce crédit par sa prudence et par sa sagesse ; tant la vertu est aimable même parmi les barbares. (Leltres Hist. de la M. Marie de l'Incarnation).
Cousture fut renvoyé aux Trois-Rivières par les Iroquois, avec quelques-uns de leurs chefs, pour traiter de la paix. Dans une grande assemblée, tenue au milieu de la cour du fort, M. de Montmagny donna audience aux ambassadeurs. Le principal orateur iroquois remercia le gouverneur d’avoir rendu un des leurs, qui avait été fait prisonnier, mais il lui reprocha de l’avoir renvoyé seul et sans protection. Puis attachant un collier de porcelaine au bras de Cousture, il continua sa harangue.
C’est ce collier qui vous amène ce prisonnier. Je ne lui ai pas voulu dire lorsque nous étions encore en notre pays: Vas-t-en, mon neveu, prends un canot et retourne à Québec. Mon esprit n'aurait pas été en repos. En vérité je n’aurais point eu d'esprit si
j’eusse agi de cette sorte. Celui que vous avez renvoyé a eu toutes les peines du monde en son voyage. Encore si vous l’eussiez aidé à passer les sauts et les mauvais chemins, le reste aurait été supportable ; si au moins, en vous arrêtant et petunant, vous l’eussiez regardé de loin et conduit de la vue, cela nous aurait consolés ; mais je ne sais où étaient vos pensées de renvoyer ainsi un homme seul, parmi tant de dangers. Je n’en ai pas fait de même à l'égard de Cousture ; je lui ai dit : Allons, mon neveu, suis moi; je veux te rendre en ton pays au péril de ma vie.”
Cousture retourna chez les Iroquois pour conclure la paix ; il était accompagné de quelques Hurons et Algonquins. ‘Trois jours après leur arrivée, on s’assembla pour entendre la voix d’Ononthio par la bouche du sieur Cousture ; mais avant qu’il parlât, on lui fit un présent pour lui graisser le gosier, et ôter la poussière contractée dans le voyage, afin de donner une plus libre sortie à ses paroles.” —(Lett. Hist. de la M. Marie de l’Incarnation.)
Ayant passé l’hiver parmi eux, il revint au printemps, apportant quantité de présents, qui tendaient tous à la confirmation de la paix. Cette paix, si péniblement conclue, fut néanmoins bientôt rompue par les Iroquois, quand la fantaisie de lever des chevelures françaises les eut repris.
Après son mariage, Guillaume Cousture s’établit dans la côte de Lauson, où il exerça les fonctions de sénéchal et de capitaine. Il mourut en 1702 à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, laissant après lui un . grand nombre d’enfants. Les Couture Bellerive de la Grande-Rivière, Baie des Chaleurs, et les Couture
Lafresnaie descendent de lui. Nos seigneurs Turgeon, archevêque de Québec, et Bourget, évêque de Montréal comptent Guillaume Cousture parmi leurs ancêtres.
Dans cette année moururent Simonne d’Orgeville, veuve d’Adrien D’Abancour, aïeule de Louis Jolliet, et Marie Rollet, veuve de L. Hébert.
Sur la fin de l’année 1648 et au ommencement de 1649, le froid fut excessif ; cependant la navigation entre Québec et les Trois-Rivières était ouverte le 22 avril 1649 ; les glaces de la rivière Saint-Charles se brisèrent le 27 et le 28, et on commença à semer.
Le 20 juillet, on reçut à Québec la nouvelle de la destruction des Hurons, et du martyre des Pères de Brebeuf et Lalemant.
Le 23 août, arrivèrent trois vaisseaux sur lesquels étaient les Pères Albanel et De la Place ; et le 7 septembre le vaisseau du capitaine Poulet amena le P. de Lyonne. Au mois de septembre, quelques familles huronnes, échappées au massacre, vinrent à Québec, sous la conduite du P. Bressani, pour y passer l'hiver.
En 1650, furent faits vingt-huit baptèmes.
Les mariages furent ceux de : Léonard Le Blanc, de Blouset, pays de la Marche, avec Marie Riton, de Bons-sur-la-Roche, en Poitou ; Jean Plante, de Lalleu, près de la Rochelle, avec Françoise Boucher, fille de Marin Boucher ; Jean Normand, paroisse lIgé, aves Jacquette Riverin, de True en Poitou ; Nicolas Goupil de Mesnil-Durand, Normandie, avec Marie Peltier, fille de Nicolas Peltier, de Saint-Pierre de Galardon en Beauce ; Jean Doyon, du pays d’Aunis, avec Marthe Gagnon, du Perche ; Jean Bail-
largeon, de Loudigny, en Angoumois, avec Marguerite Guillebourday, de Marçay, en Poitou ; Mathieu Amyot de Villeneuve, avec Marie Myville, fille de: Pierre Myville,
Jean Plante s’établit dans la côte de Beaupré, d’où sa famille passa à l’île d'Orléans. Jean Baillargeon, parmi les descendants duquei se trouvent un évêque et un digne curé, habiia cette partie de la même île qui forme aujourd’hui la paroisse de Saint-Laurent. En 1666, une nombreuse famille du même nom était à Batiscan.
La Mère de l’Incarnation rapporte un fait merveilleux, à l’occasion d’une jeune fille appartenant à l’une de ces deux familles. Elle la nomme Anne ; maisen confrontant les registres avec les recensements, je suis porté à croire qu’il s’agit de Jeanne, fille de Jean Baillargeon. Celle-ci avait environ huit ans, vers le temps où les Iroquois, harcelant les Hurons dans l'ile d'Orléans, y massacrèrent plusieurs français et firent plusieurs prisonniers. Eile se maria avec Antoine Mondain, vers l’époque indiquée par la Rév. Mère.
En faisant à ses sœurs, les Ursulines de Tours, le récit de la vie, des vertus et de la mort de sa première compagne, la Mère Marie de St. Joseph, nièce de l’évêque de la Rochelle, la M! de PIncarnation rapporte ce qui suit, comine étant arrivé après la mort de cette sainte religieuse.
Une jeune fille nommée Anne Dane on étant âgée de neuf ans, fut prise par les Hiroquois, et emmenée dans leur pays, où elle demeura près de neuf ans. Elle se plût tellement aux coutûmes de. ces sauvages, qu’elle était résolue de passer avec eux le reste de sa
vie. Monsieur de Tracy ayant obligé cette nation de rendre tous les François qu’elle tenoit captifs, elle se retira dans les bois, de crainte de retourner en son pays. Lorsqu’elle se croyait en assurance, une religieuse lui apparut, et la menaça de la châtier, si elle ne retournait avec les François. La crainte la fit sortir du bois, et se joindre avec les autres captifs que l’on mettait en liberté. A son retour, monsieur de Tracy lui donna cinquante écas pour se marier, mais il voulut qu'elle fût premièrement mise aux Ursulines, pour reprendre l'esprit du christianisme, qui s’étoit fort afloibli parmi les Hiroquois. Quand elle vit le tableau de la Mère Marie de St. Joseph, elle s’écria : Ah ! c’est celle-là qui m’a parlé, et elle avoit le même habit. Durant toute sa captivité, il ne se put faire que, vivant parmi des payens, elle ne commit des fautes contraires à la sainteté du christianisme : elle avait néanmoins toujours conservé une très-grande pureté , et l’on croit que cette Mère s’était faite son ange pour la conserver dans cette intégrité, comme elle l’a été de quelques autres en d’autres rencontres.”
Une des filles de Jeanne, Geneviève Mondain, épousa en 1708 Pierre Payement dit la Rivière, de Favar au diocèse de Poitiers.
Matthieu Amyot, fille de Philippe A., et d'Anne Convent qui épousa en secondes noces le Sr. Jacques Maheust, obtint un fief voisin de la seigneurie de Sainte-Croix ; son frère Charles Amyot reçut le fief de Vincelotte, près du Cap Saint-Ignace.
Pendant l’hiver 49-50, les communautés, savoir, les Jésuites, les Hospitalières et les Ursulines, four nirent aux besoins des familles huronnes qui étaient
restées à Québec. Une cabane en planches fut dressée dans la cour de lPHôpital pour les mettre à l’abri.
Enfévrier,on aperçut les pistes de quelques [roquois dans les environs de Québec.—Des messagers voyagèrent fréquemment pendant l’hiver entre Québec et les Trois-Rivières.—Le 25 avril, la petite rivière Saint-Charles fut libre de glaces.—En mai, les Jroquois massacrèrent quelques français près des Trois- Rivières, et un autre à Beauport.—Le premier navire venant de France arriva le 10 juillet ; les nouvelles et les lettres avaient été reçues quelques jours auparavant.
Le 11, on commença à travailler aux fondations de la chapelle des Jésuites.
Le 28, arriva le P. Ragueneau, supérieur des Hurons avec une bande de ces sauvag's. Au mois d’août, on reçoit des nouvelles de plusieu:s massacres commis par les Iroquois sur des français.
La mission du pays des Hurons se trouvant détruite, une partie des Pères Jésuites retourna en France avec plusie» frères et quelques laïques. Le 23 août, partirent ke PP. Pierre Pijard, Grelon et François Dupéron ; le 21 septembre les PP. Lyonne, Bonin et Daran ; le 2 novembre le P. Jérome Lalement, supérienr, et le P. Bressani. Avec eux étaient MM. de Tl'illy, Godefroy et Bourdon, qui devaient revenir l’année suivante. Le P. Paul Ra-
gueneau demeura vice-supérieur ; le P. Druillètes retourna chez les Abenaquis de la rivière Kinibeki, où depuis plusieurs années il résidait pendant Phiver. Jl était chargé de voir les autorités coloniales de la Nouvelle-Angleterre, au sujet d’une alliance à faire entre la colonie française et les colonies anglaises.
Le 23 novembre, une barque, allant porter de Panguille à Montréal, revint à Québec, parce que les glaces se formaient sur le lac Saint-Pierre.
Le 24 décembre, la première messe fut dite dans la chapelle des Jésuites, par le P. Poncet, qui en fit la bénédiction.
Le 30 décembre, un peu après minuit, le feu éclata dans la boulangerie des Mères Ursulines ; toute leur maison fut brûlée, et elles s’échappèrent avec peine. On ne sauva rien des meubles, sinon de la sacristie.
À la fin de année en 1650, Québec existait depuis quarante-deux ans ; et il n’était encore qu’un tout petit village, ne renfermant pas plus d’une trentaine de maisons dispersées, que protégeait le fort Saint- Louis. La demeure des Jésuites, le couvent des Hospitalières, la résidence du gouverneur dans la Haute-ville, et le magasin de la compagnie daas la Basse-ville étaient les seuls édifices un peu considérables ; la chapelle et le couvent des Ursulines étaient réduits en cendre. L’église de l'Hôtel-Dieu et une chambre qui servait de chapeile aux jésuites étaient ouvertes au culte ; on venait de jeter les fondations d’un édifice qui devait prendre la place de cette dernière. Enfin l’église paroissiale, commencée en 1644, venait d’être terminée et bénite ; la messe de minuit y fut dite par le P. Poncet, qui remplissait les fonctions de curé. Le journal des Jésuites contient à ce propos le passage suivant : “ Le P. Poncet dit la messe de minuit à la nouvelle église ; le P. Mercier, céans (chez les jésuites) ; le P. La Place à l’'Hospital ; ie P. Garreau chez Martin Grouvel, (côte de Beaupré) ; moy chez M. Giffard à Beauport ;
M. de Saint Sauveur à la côte Sainte-Geneviève, (à la chapelle Saint-Jean).”
L'église paroissiale, qui venait d’être terminée, était bâtie sur un terrain donné par le sieur Guillaume Couillard ; elle fut bâtie en forme de croix, large de trente-huit pieds, longue de cent pieds le mur compris, sur le terrain où elle est aujourd’hui.
Un petit enclos vers le haut de la rue Lamontagne renfermait le cimetière. Dans les environs ‘mmédiats de la ville étaient les chapelles de Sillery, de Beauport, de N. D. des Anges et de Saint-Jean sur le côteau Sainte-Geneviève ; outre celles de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, c’étaient les seules qu’il y eût dans toute la colonie. La population européenne du pays ne pouvait guères dépasser mille âmes. Quelques habitations s'étaient élevées dans la côte de Beaupré, à l’île d’Orléans, à Beauport, à Sillery, et sur les chemins de Saint-Michel et de Sainte-Geneviève.* L’or commençait des défrichements à Montréal et aux Trois-Rivières ; le reste du pays était encore à l’état sauvage. Quatre ou cinq vaisseaux visitaient annuellement le port de Québec, apportant des marchandises de France, et remportant des fourrures. :
Depuis l’année 1646, la communauté des habitants avait été admise à faire la traite des pelleteries, par la grande compagnie, entre les mains de laquelle était encore le pays. Les affaires de cette communauté étaient gérées par un syndic, nommé chaque année, au mois d’août dans une assemblée des habi-
* Le quatorze janvier 1648, le P. Dequen revint de sa mission de Beauport jusques au cap de Tourmente et îsle d’Orléans ; il y trouva plus de deux cent âmes et plus de cent quarar communions. (Journal des Jésuites).
tants ; les mêmes droits étaient exercés par la communauté des Trois-Rivières. Les premiers syndics élus furent le sieur Bourdon, pour Québec, et le sieur Jacques Hertel, pour ies Trois-Rivières.
Une nation puissante et alliée venait d’être détruite par les ennemis communs, les farouches Iroquois. Les débris du peuple Huron s’étaient dispersés ; et une, bande de ces infortunés venait se refugier sous les canons du fort Saint-Louis, conduite pas ceux des missionnaires qui avaient échappé à lamort. Alléchés par l’odeur du sang, les Iroquois avaient suivi leur proie ; ils étaient partout, à Montréal, aux Trois- Rivières, à Québec. à l’île d'Orléans, à Tadoussar, rôdant par petits partis, brûlant, pillant, massacrant. Leurs bandes plus nombreuses attaquaient la nation Neutre sur les grands lacs, après avoir jété aux quatre vents les membres de la nation Huronne. Elles occupaient la route des convois de marchandises et de fourrures sur la rivière des Outaouais ; et leurs pistes avaient été reconnues aux portes de l’enclos de Québec.
Pour se mettre à Pabri, l’on élevait de petits forts, où les habitants pouvaient se retirer en cas d’attaque ; plusieurs avaient été construits autour de Québec. 11 y en avait à Sillery, sur les fiefs Saint- Michel, Saint-François, Saint-Sauveur, à Beauport, à l'île d'Orléans. ‘“ Les Hiroquois,” dit la mère de l’Incarnation, ‘ craignent extrêmement les canons, ce qui fait qu’ils n’osent s’approcher des forts. Les habitants, afin de leur donner la chasse et de la terreur, ont des redoutes en leurs maisons pour se défendre avec de petites pièces.”
Le gouvernement civil était entre les mains du
gouverneur général, qui prenait l’avis d’un conseil établi ou recoustitué en 1647, comme nous l’apprenons du Journal des Jésuites. ‘“ Le 6 août 1647, sur le règlement venu de France qui portait l’établissement d’un conseil de trois, dont le supérieur était lun, je fis consulte pour savoir si j’y devois consentir (c’est le P. Jérome Lalement qui écrit). Le P. Vimont, le P. Deudemare et le P. Lejeune y étaient, il fut conclu qu’oui, qu’il le fallait faire. Je proposai le voyage de France d’un de nos Pères, pour les affaires des Ursulines, Hôpital, Iroquois et validité des sacrements de mariage, qu’on nous disputait par les lettres venues de France cette année.”
Ces dernières lignes font allusion aux difficultés qui se présentaient dans le gouvernement spirituel de la colonie, par l’absence d’un évêque. L'on avait déjà songé à y remédier, coinme on le voit par les lettres de la Mère de l’Incarnation. ‘ L’on parle de nous donner un évêque en Canada. L’année dernière, M. Gauffre, personnage d’une éminente piété, donna ‘ par aumône une somme de trente mille livres pour fonder l’évêché. Ceux entre les mains de qui il mit cette somme crurent qu’il n’y avait personne plus capable de cette dignité que lui......Ce grand serviteur de Dieu'ne voulut jamais consentir à la proposition qui lui en fut faite qu'après une retraite. Dans le temps de cette préparation, il fut saisi d’une apoplexie qui l’emporta en trois jours. Ainsi la volonté de Dieu fut connue et le dessein rompu. Pour moi, mon sentiment est que Dieu ne veut par encore d’évêque en Canada, le païs n’étant pas encore assez fait ; et nos révérends Pères y ayant planté le christianisme, il semble qu’il y a de la nécessité qu’ils le cultivent
encore quelque temps.”—(Let. du 16 octobre 1646.) Elle revient sur ce sujet en 1649. ‘ Nous n’avons point encore d’évêèque..... Cependant le R. Père supérieur de la mission fait ici toutes les fonctions ecclésiastiques, comme les mariages, les baptêmes et autres semblables, .. On nous a dit qu’à Rome on a voulu charger l’évêque de la Rochelle de cette église naissante, mais qu’il ne l’a pas voulu accepter de crainte de la visite.”
L’archevêque de Rouen, dont les anciens diocésains formaient une partie notable de la population française en Canada, était regardé comme ayant juridiction épiscopale sur ce pays. Le supérieur des Jésuites à Québec avait été nommé son grand-vicaire, plusieurs années avant l’arrivée de l’évèque de Pétrée.
Malgré les malheurs qui assaillaient la colonie et qui semblaient chaque année devoir l’anéantir, Dieu avait implanté dans son sein un principe de vie d’une telle énergie, que les plus furieuses tempêtes ne servaient qu’à lPaffermir davantage sur le sol. L’action merveilleuse de la providence pour la conservation ‘du pays se manifestait d’une manière si évidente, qu’il était impossible pour les colons de la méconnaître, lors même qu’ils ne la pouvaient expliquer. C’est .ce qu’atteste hautement la Mère de l’Incarnation dans plusieurs de ses lettres.
‘6 Dans ce pays,” écrit-elle, “et dans l’air de cette nouvelle église on voit régner un esprit qui ne dit rien qu’obscurité. Tous les événements qui nous arrivent sont des secrets cachés dans la divine providence, laquelle se plait d’y aveugler tout le monde, de quelque condition et qualité qu’il soit. J’ai vu et consulté là-dessus plusieurs personnes, qui toutes
Le]
m'ont dit : je ne vois goutte en toutes mes affaires, et néanmoins nonobstant mon aveuglement, elles se font sans que je puisse dire comment. Cela s’entend du pays en général et de l’état des familles en particulier.—({ Lettres Spiriluelles.)
Elle renouvelle ces observations dans une autre lettre. ‘“ Mais la facon avec laquelle Dieu gouverne ce pays est toute contraire. On ne voit goutte, on marche à tâtons ; et quoiqu’on consulte des personnes très-éclairées et d’un très-bon conseil, pour l’ordinaire les choses n’arrivent point comme on les avoit prévues et consultées. Cependant on roule, et lorsqu’on pense être au fond d’un précipice, on se trouve debout......Lorsqu’on entend dire que quelque malheur est arrivé de la part des Iroquois, chacun s’en veut aller en France ; et au même temps on se marie, on bâtit, le pays se multiplie, les terres se défrichent et tout le monde pense à s’établir.”
Avant de terminer, l’on aïimera à jeter les ysux sur les établissements de la Nouvelle-Angleterre, qui croissaient à côté de la colonie française. Le P. Druillètes nous les montre tels qu’ils étaient en 1650 et 1651, dans un rapport sur le résultat de ses négociations.
‘ Je suis arrivé icy dès le 8.décembre, jour de la Conception ; ce n’a pas esté sans une forte providence. La barque de mon guide et de mon gouverneur, qui est le commis de Kenebaki nommé Jean Winslow, a esté surprise des glaces, et ensuite nous avons esté contraints de faire cent lieues, à ce qu’ils disent, partie par terre, partie par eau. Le 9%e....je fus conduit par mon introducteur et le major général d’ycy, M. Quebin (Gibbon), grand amy de M. de La
Tour, et ensuite de M. le gouverneur de Kébec, depuis qu’il a sceu que le dict M. de la Tour avoit esté bien traicté à Kébec, chez M. Dutley (Dudley), gonverneur de toute la colonie de Boston. !l demeure à demy-lieue d’icy. Je luy présentay la lettre de créance de la part de M. le gouverneur de Kébec et luy demanday audience en qualité d’ambassadeur et agent, non-seulement au nom de M. le gouverneur comme la lettre portait, mais aussi de la part des cathécumènes abnaquiois qui sont soubs la jurisdiction de Pleymoutch, qui est une autre colonie ; c’estoit ce que mon pauvre habit et équipage tesmoignoit, m’approchant plus d’un sauvage que d’un françois de médiocre condition. ...
‘ Le jour de mon audience fut différé jusques au mardy suivant, pour ce que M. le gouverneur d’icy debvoit assembler les magistrats ce jour-là pour quelque autre occasion. Avant de vous exposer ce que jay faict icy pour ma double ambassade, il “st nécessaire que je vous donne connoissance de l’état et gouvernement de ce pays.”
‘ Toute la Nouvelle-Angleterre est une républicque composée de quatre colonies. La première et la plus considérable est celle de Boston qui a, dit-on, 40 bourgs ou villages dans son ressort ou district. La deuxième est celle de Pleymoutch, à 14 lieues d’icy ; celle-cy a 20 bourgs ou villages dont Pleymoutch est le principal, mais beaucoup moindre que celuy de Boston quoiqu’il soit le plus ancien de tous ; il est scitué vers le cap de Mallebare. La troisième est celle de Kenetigouc (Connecticut), à 80 ou 40 lieues de la deuxième. Celle-cy a environ 10 bourgs, dont un seul a 500 hommes, disent-ils. Kenetigouc
est la rivière des Sokokiois. La quatrième est celle de Kouinopeia (Quinnipiack ou New-Haven), à 10 lieues de la 3e. Celle-cy n’a que 4 ou 6 villages sur la côte tirant vers Manathé (Manhattan ou New-York), d’où elle est distante de 30 lieues ou environ. Depuis Manathé jusques à l’habitation des anglois la plus grande, il y a 20 lieues.”
‘: Toutes ces 4 colonies sont unies par les articles de confédération, dont l’un porte que nulle colonie en particulier ne pourra rien déterminer pour quelque guerre que ce soit, sans l’aveu et conclusion de l’assemblée des estats de tout le pays ; on l’appelle le conseil ou la cour des commissaires, qui sont 8 en nombre, c’est-à-dire, deux députez de chacque colonie. Ils se doiïbvent assembler à Kouinopeia à la première séance, qui ordinairement n’est qu’au mois de septembre. Eux mesmes estant assemblez choisissent un d’entre eux qui préside.”
‘“ Outre ce conseil des estats pour tout le pays, chaque colonie particulière a son conseil —compasé
. de son gouverneur, vice-gouverneur, et de quelque
nombre de conseillers qu’ils appellent magistrats. Ce conseil particulier donne audience, selon les causes qui se présentent dans l’année. Tous les officiers de cette cour particulière sont créés et confirmés au mois de mai, qui est le temps auquel la coar générale de toute la colonie se tient, c’est-à-dire, la chambre haulte, composée des plus considérables de la colonie, et la chambre basse composée des députez du peuple. Elle s’assemble dans le bourg principal de la colonie. Ça esté cette cour particulière de Boston qui m’a donné audience, après m’avoir
invité à diner le 15 de décembre.”
Ces institutions, comme on le voit, renfermaient le germe du gouvernement républicain adopté plus tard, et semblaient propres À assurer la liberté des habitants du pays; et cependant les chambres, qui reclamaient une plus grande part de liberté pour l’état colonial, écrasaient les minorités et tyrannisaient la conscience des individus. Elles proscrivaient en 1646 et 1647 les Quakers et les Jésuites ; elles s’appuyaient sur les saintes écritures pour défendre en 1649 de porter les cheveux longs ; elles prohibaiïent en 1651 l’usage de la soie, des dentelles, des boutons d’or et d’argent ; en 1648, clles faisaient infliger la peine de mort à une pauvre fernme, Margaret Jones, accusée d’être sorcière. Cette première victime immolée à la superstition fut suivie d’un si grand nombre d’autres, que tous les ordres de l’état furent effrayés, et demandèrent qu’on mit un terme à ces meurtres commis au nom du Mieu des miséricordes.
Favorisées d’un beau climat, possédant des ports ouverts aux vaisseaux dans toutes les saisons de. l’année, habitées par un peuple industrieux, persévérant, sans cesse préoccupé de ses intérêts matériels, les colonies anglaises se sont développées avec une telle rapidité, qu’àprès 150 ans d’existence elles ont pu secouer le joug de la mère-patrie, et se présenter au monde comme une nation indépendante. La langue, les coutumes, les institutions de la race anglaise, modifiées par les circonstances, se sont emparées d’une grande partie de l’Amérique du Nord, et y conserveront toujours la prépondérance. Le temps seul fera connaître si les formes républicaines pourront s’y maintenir, lorsque la population
surabondante des états anciens ne trouvera plus à se verser sur les plaines de l’ouest, et sera réduite à vivre de misère ou d’émeute.
La Nouvelle-France conservera-t-elle quelque débris de la nationalité française ? La Louisiane, l’Acadie, l'Illinois, le Michigan sont devenus Anglais ; seul sur ce continent, le Bas-Canada a gardé la langue, les mœurs et les coutumes de la vieille France. Placée sous un climat salubre mais sévère, ne pouvant jouir des avantages de la navigation que pendant la moitié de l’année, à sa naissance harcelée par les attaques incessantes des cinq nations iroquoises, la colonie française du Canada a eu à lutter longuement et péniblement, pour se maintenir sur le sol de la patrie. Plus tard, en passant sous le joug de l'ennemi le plus constant de la France, nos pères purent un instant croire que c’en était fait de la nationalité canadienne. Eh bien ! malgré le mauvais vouloir de quelques gouverneurs, et les persécutions sourdes des mignons du pouvoir; en dépit des calomnies, des injustices, des insultes dont elle a été abreuvée, la population franco-canadienne s’est soutenue, s’est multipliée, et a pris sa part des progrès matériels, en conservant précieusement sa foi, sa langue et ses institutions. Bien des fois en la voyant se relever fraiche et forte, à la suite des succès obtenus par ses ennemis politiques, on aurait pu repéter des paroles citées plus haut : ‘“ Cependant on roule, et lorsqu’on pense être au fond d’un précipice, on se trouve debout.”
La providence a amorti les coups dirigés contre la population canadienne, lorsque celle-ci ne se comptait que par centaines ; aujourd’hui, huit cent mille
PE
Canadiens, unis par les liens les plus étroits, ont le droit de s’appeler frères ; rejeter l’héritage que nos pères ont soigneusement gardé pour nous, serait une ingratitude à leur mémoire, et une trahison en. vers les générations futures ; désespérer de le pouvoir conserver, serait méconnaitre la protection du lieu qui a veillé jusqu’à présent sur nos destinées.
Faible arbrisseau transporté des bords de la vieille France sur la terre vierge de l'Amérique, l’érable planté par Champlain a jeté de profondes racines dans le sol du Canada ; souvent batiu par les tempêtes.et attaqué par la hache du bucheron, il s’est redressé après chaque orage, ses plaies se sont guéries, sa tête s’est couronnée d’un feuillage plus vert et plus vigoureux ; aujourd’hui, dans la force de l’adolescence, il promet d'étendre” encore longtemps son ombre tutélaire, sur le promontoire de Stadaconé et sur les eaux du majestueux Saint-Laurent,