DÉSIGNÉ SOUS LE NOM DE COMPLÉMENTAIRE
^ PI. V, fig. 1-7.
Y Tous les anaiotnisles savent que ia mâchoire iiiférieare
^ des mammifères n*est formée que de deux pièces osseuses ,
v/^ souvent unies en avant et ne constituant qu*un seul os ;
que chez les vertébrés ovipares , oiseaux , reptiles écailleux »
1 batraciens et poissons , ia mâchoire inférieure est composée
ts.de plusieurs pièces, distinctes pendant toute la vie , dont le
nombre varie de quatre à six.
Chez les reptiles crocodiliens , elle est toujours formée de
six pièces bien distinctes, unies entre elles par sutures harmoniques et nommées : dentaire , operculaire , angulaire , êuranguiaire , articulaire et complémentaire^
On uignore pas non plus que plusieurs anatomistes ont regardé ce dernier comme représentant Tapophyse coronoîde de la mâchoire inférieure des mammifères. M . Owen . dans son ouvrage publié en langue française et intitulé : Principes d*osîéologie comparée ou Recherches sur l'archétype et les homologies du squelette vertébré ^ le nomme coronoïdiunu
Mais , dans les Crocodiliens » cet os , voisin à la vérité de Tinserlion du tendon du muscle temporal , comme c'est le cas de beaucoup de vertébrés , se Gxe à l'os surangulaire. D'ailleurs, ce nom significatif de coronoïdium semble supposer qu'il existe , au moins virtuellement , une pièce particulière à l'os maxillaire inférieur des mammifères ; mais , à quelque époque , si reculée qu'elle soit , de la formation embryonnaire qu'on l'examine , cet os ne montre aucune trace de démembrement. J'emploierai donc le nom de complémentaire, tout-à-fait insignifiant dans ce cas, donné par Cuvier et généralement adopté , de préférence à l'autre qui indique une analogie forcée , non justifiée jusqu'ici par l'ensemble des faits anatomiques. Si , dans les tortues et les lézards, l'os dont je parle ici mérite le nom de coronoïdium, parce qu'il donne attache au tendon du muscle temporal, cela n'a point lieu dans les batraciens , ni dans les poissons.
Quoi qu'il en soit , l'os complémentaire , dans les crocodiliens , est un petit os plat , de figure semi-lunaire , placé de champ à la face interne de la mâchoire inférieure et situé à l'entrée du large canal dentaire qui parcourt l'épaisseur de sa branche, vis-à-vis du grand trou dont cette branche est percée de part en part. 11 s'appuie en haut sur ,1e surangulaire , en avant et en bas sur Voperctdaire , eo bas et en arrière sur Vangulaire (fig. i).
Mais, dans les téléosauriens, il est tout autre , et les différences que présente le complémentaire concourent , avec bien d'autres, à distinguer les deux familles.
J'ai déjà signalé la forme et la position de l'os complet mémoire dans plusieurs de mes publications relatives aux téléosauriens. Mais il ne parait pas qu'on y ait fait suffisante attention , et je désire attirer celle des anatomistes-paléontologistes sur ce petit os, et ajouter quelques détails à c&àx que j'avais déjà fait connaître.
Il est utile d^avertir ici que les occasions de prendre une juste idée de cet os^ chez les téléosauriens , sont très-rares et très-difficiles à rencontrer. Il faut que la région qu'il occupe à la mâchoire inférieure soit bien intacte , nullement disloquée, et que les sutures des os qui l'environnent soient bien apparentes : ces conditions sont loin d*être communes. Si cette région est entourée de gangue , ou couverte de serpuies , ou de coquilles adhérentes , il faut les enlever avec soin. Si toutes ces conditions sont remplies^ il en faut encore une autre , c'est-à-dire que Vos n'ait pas été enlevé au moment de l'enfouissement ; et c'est ce qui peut être arrifé très-aisément , car il n*est pas fixé très-solidement à la place qu'il occupe : parfois il est enlevé et perdu , soit de^ deux côtés, soit d'un seul. Cependant, dans ce cas , en mettant bien à découvert la place qu'il devait occuper entre le dentaire et Voperculaire, et en nettoyant exactement ceuxci , on met à nu la rainure où il était logé. Quand on a eu , même une seule fois, occasion de voir Vos complémentaire en place, on reconnaît facilement sa forme et sa position par celles de la rainure qu'il occupait.
Dans les téléosauriens » l'os complémentaire est , à rentrée du canal dentaire, à la même place que chez les crocodiliens ; il y est d'abord situé de champ , mais bientôt il se tord un peu sur lui-même et s'avance , comme une bande osseuse très- longue et très-étroite, à la face supérieure de la branche de la mâchoire jusque bien au-delà de Torigine de la symphyse. Ainsi, au lieu d*être un os plat, très-petit, de forme semi-lunaire, comme dans les crocodiliens, c'est un os trèslong et très-étroit, qui se glisse d'abord entre le surangulaire et Voperculaire^ puis entre celui-ci et le dentaire. Il est logé dans une gouttière ou rainure assez profonde placée entre ces deux os ; il ne les écarte pas pour s'interposer entre eux ; il les déprime , car , au-dessous de lui , ces os se touchent par une suture harmonique.
Je possède dans ma collection d'assez nombreuses pièces , convenablement préparées , où Vos complémentaire est conservé, et ses rapports faciles à constater ; j'en ai d'antres où il a été enlevé au moment de renfouissenienl et oà sa trace est très-évidente. Mais , si l'on n'était pas prévenu de sa disparition , on pourrait aisément se méprendre et ne pas s'apercevoir de son absence ; l'on ne pourrait se faire alors qu'une idée imparfaite de la composition de la mâchoire inférieure des téléosauriens. Les collecteurs qui possèdent des mâchoires de ces reptiles doivent faire attention à l'état où elles se trouvent par rapport à cet os.
Dans mon premier mémoire sur le TeL temporalis et sur les téléosauriens en général , j'ai décrit les caractères parti* culiers de l'os complémentaire f mais, quoique j'aie accom* pagné ce travail de beaucoup de dessins , je n'ai pas figuré la mâchoire inférieure du TeL temporalis^ vue par sa face supérieure, ce qui eût permis de représenter l'os complémentaire. £n voici la raison : les têtes de cette espèce , que j'ai eues à ma disposition , avaient leurs mâchoires inférieures en place et fortement adhérentes aux crânes ; je n'ai pas cherché à les détacher : je les aurais infailliblement brisées. i\]ais il ne peut y avoir le moindre doute que leurs os complémentaires ne fussent conformés comme ceux des autres espèces , et je remis à figurer ces os quand mon travail en serait arrivé à celles-ci. Les présentes remarques sont faites , en grande partie, pour réparer cette omission. Je les accompagne d'un dessin où je donne, réduites, les figures de l'os complémentaire de plusieurs espèces et de la rainure qu'ils occupaient quand ils ont été enlevés. J'y ajoute la figure de cet os dans le Gavial du Gange , comme objet de comparaison ; par ce moyen , j'espère fixer les idées sur la conformation singulière de cet os dans ies Téléosauriens.
Je dirai plus , je suis dans l'iotime persuasion qu'aucun paléoiftologiste ne l'a vu,
En effet , dans les ouvrages à ma disposition où sont figurées des mâchoires inférieures de téléosaures, je ne trouve ni dessins, ni descriptions concernant cet os. Cuvier {Oss. foss.^ t. V, II* partie, pi. VIII, fig. 1 et 2) a pourtant figuré une mâchoire inférieure de téléosaure presque entière, longue de 75 cent., qu'il rapportée son crocodile iVHonfleur à museau court, et qui appartient en réalité au TeL supercUiosus, Il la décrit à la page 145. Et il ajoute : u On distingue fort bien les « sutures qui divisent cette mâchoire en six os de chaque côté, « à peu près dans les mêmes positions et de même forme « que ceux de la mâchoire inférieure du Gavial » Cependant, sur la figure 2 de la planche citée de Cuvier» qui représente la mâchoire inférieure rue par-dessus , les traces de ces sutures ne se voient que très-imparfaitement ; mais , près du bord interne des branches et jusqu'audelà de l'origine dé la symphyse , on voit une gouttière ou rainure très-prononcée, dans laquelle était logé, sans nul doute, l'os complémentaire qui manque dans la pièce de Cuvier , malgré qu'il affirme que l'on y trouve les six os. Ainsi, Cuvier, préoccupé sans doute de la composition et de la forme des mâchoires inférieures des crocodiliens, ne fit pas de sa pièce un examen assez approfondi et ne s'aperçut pas de l'absence du complémentaire; il ne se doutait pas de la forme insolite de cet os dans les téléosauriens.
J'ai à ma disposition quatre tronçons de mâchoires inférieures répondant à l'étendue qu'occupent les complémentaires ; ceux-ci en sont absents , mais les gouttières qu'ils occupaient s'y voient parfaitemenl ; ils proviennent des argiles de Dives et de celles du Havre. J'ai représenté l'un d'eux sur mou dessin, fig. 5. Il appartient à une espèce nouvelle , que je décrirai prochainement dans mon Prodrome sou^ le
num de TeL Edwarsi ; ce u*esl donc pas celte de Guvier , que je viens de citer; sur mon spécimen, rextrémité*antérieore manque. Je figure également pi. V , fig. 7, une autre mâchoire provenant des argiles da Havre, elle appartient à une troisième espèce que je décrirai dans le même Prodrome sous le nom de hastifer, où le complémentaire ^ très- rétréci à sa partie antérieure, atteint à peine le niveau de la symphyse. J'ai constaté, tout dernièrement, une particularité trèsintéressante relative à la terminaison antérieure du complémentaire : la conformation de cette extrémité est diflérente au moins dans la section des téléosauriens voisins du TeL Cadomensis , suivant que les museaux sont très-ailongés ou assez courts. Dans ce dernier cas, dont je donne un exemple, fig. 2 de mon dessin , elle s'aplatit un peu ; son bord ei;teme vient cacher celui du dentaire, dans la partie où se montrent les alvéoles, et affleurer celles-ci; il reste très-plat et trèsmince au bout et laisse, sur le dentaire, une empreinte trèspeu profonde. Le Teleosaurus Calvadosii , £• D. , dont la partie dentaire du museau est relativement très-courte, montre très-nettement ce caractère. J'ai pu constater cet os sur cinq exemplaires plus ou moins bien conservés, où il existe , ou est représenté par sa rainure. Celte constatation est d'autant plus précieuse que le complémentaire , dans ce cas, se détache très-facilement. Dans les espèces dont le museau est très-allongé, le complémentaire se rétrécit en pointe très- aiguë qui reste encastrée entre Vopereulaire et le dentaire f il ne vient pas recouvrir ce dernier, qui conserve une certaine largeur le long de la ligne enfoncée qui borne les alvéoles. ( Voir les fig. 3 , /i , 5 et 6 de mon dessin. )