RECETTE
Faites-vous (irradier un œil, ou même deux, si le premier n'opère pas suffisamment.
Je suis, malgré tous ces défauts, avec une tendresse respectueuse, G. A. K.
(Journal helvétique, novembre 1757. pages 085 et suivantes.)
Le vent souffle, les années passent, et l'on voit se disperser les groupes qui s'étaient formés autour d'une aimable jeune fille. Isaac Cardoini se maria au mois d'août 1759 (*). Sa belle et nombreuse postérité fleurit aujourd'hui, quoique son nom soit éteint. Son collègue Francillon se maria l'année suivante (2). La carrière pastorale qu'ils ont parcourue dans l'Eglise de Genève a été longue et heureuse pour chacun d'eux; et le registre de la vénérable Compagnie, à la date de leur mort (3) rend hommage à leurs bons et loyaux services. François Des Arts est mort garçon. Quant à Paul-Frédéric Mollard, qui a été pasteur à l'Elivaz. c'est aux généalogistes vaudois à nous dire s'il s'est marié.
Je dois mentionner ici une conjecture de M. d'Haussonville. Il enrôle Moultou — qui était proposant, lui aussi — dans ce peloton de soupirants que nous venons de passer en revue. « Je crois, dit-il, que, sans doute avant son mariage, Moultou n'avait pas été tout à fait insensible à la beauté de Suzanne Gurchod, et que l'affection fidèle qu'il conserva toute sa vie pour elle, n'avait fait que succéder à un autre sentiment. »
(M Galiffc. Notices généalogiques, VI. 186.
(2) Galiffe Notices généalogiques, Y, 366.
(8) Jacob Francillon est mort à 64 ans, le 6 novembre 1796 : et Isaac Cardoini, à 78 ans, le 16 juin 1804.
Voyons un peu. Au moment du mariage de Moullou avec Marianne Cayla (9 mars 1755) Suzanne Curchod n'avait pas encore dix-huit ans; à cette date, le cœur de la jeune fille était libre, puisque Gibbon, qui n'avait que dix-sept ans luimême, n'avait pas encore paru i\ l'horizon de Crassier.
Nous ne savons pas si Marianne Cayla — qui était du même âge que Suzanne Curchod, à quelques semaines près qu'elle avait en plus — était aussi jolie, aussi gracieuse, aussi séduisante; mais nous savons qu'elle était riche: nous lisons son contrat de mariage (Delorme, notaire, XXII) où nous voyons qu'elle avait une dot de trente mille livres argent courant; or la livre argent courant valait trois florins et demi. Une dot de 105,000 florins était quelque chose de rare. Moultou lui même était au large: son père, par ce même contrat, lui assurait 60,000 livres argent courant. C'est dans ces conditions que Moultou aurait aimé Suzanne, et épousé Marianne. La conjecture de M. d'Haussonville est romanesque, et la conduite de Moultou ne le serait pas, si cette conjecture était vraie.
§ /. Suzanne C-utc6o9 ci (^wvon
J'ai grande envie de contredire encore une fois M. d'Haussonville; mais ce sera ici plus hasardeux. Il a eu sous les yeux l'original d'une lettre de Gibbon à Suzanne Curchod (*), datée du 24 août 1762. Cette date a-t-elleété bien lue? Toutes les vraisemblances indiquent que la. lettre est de 1758. Il y est parlé dans le dernier paragraphe, de lettres écrites cette année-là; la lettre du 24 août y fait suite, une suite presque immédiate, semble-t-il. « Assurez M. et Madame Curchod de mon r'espect », écrit Gibbon: en 1702, le pasteur Curchod était mort depuis deux ans.
La longue lettre à Gibbon (2) du 21 septembre (1763) où Suzanne raconte toutes ses émotions pendant la longue attente, ne se comprend pas, si la lettre du 24 août n'est pas de 1758: « Votre lettre m'apprit le refus de M. Gibbon, et bientôt après me mit au bord du tombeau. Mes parents désolés n'apportèrent plus aucun frein à mes sentiments. Que ne vous écrivis-je point? Enfin vous me répondîtes.... Je vous écrivis les détails de quelques espérances de fortune qui s'ouvraient à mes chers parents. » Son père vivait donc encore: toute cette correspondance se place en 1758 et 1759. « Mais quelle fut ma douleur, lorsqu'au moment le plus affreux de ma vie,.... vous m'abandonnâtes. » En d'autres termes, quand le pasteur Curchod mourut au mois de janvier 1760, Gibbon, averti de la situation cruelle de Suzanne, garda le silence. Mais auparavant, il y avait eu des lettres échangées, et Suzanne avait reçu celle du 24 août,
(*) D'Haussonville, le Salon de madame Necker, I, 57. (2) D'Haussonville, le Salon de madame Necker, I, 70.
qui ne peut donc être de 1762. — Lue vérification serait bien utile.
En écrivant à Suzanne Gurchod le lundi (23 mai 1703) JMoultou lui parla d'une lettre adressée à Rousseau par madame la marquise de Vernei. {Le salon de madame Necker, 1,65.) Lisez: de Verdelin. Celte lettre a été publiée par Streckeisen {Rousseau, ses amis et ses ennemis, Paris, 1865, II. 494).
A la fin de l'année 1763, Suzanne Gurcbod alla régler à Montélimar les affaires de l'hoirie de sa grand' mère, Madeleine Albert. M. de Goston cite un acte notarié du 25 novembre 1763, portant constitution à M1U Curchod d'une rente perpétuelle de 460 francs, payable en France, « Mlle Gurchod déclarant que son intention est d'y établir sa résidence et de s'y habituer. »
Au printemps de l'année suivante, nous voyons par les dates de ses lettres qu'elle était à Xeuchâtel le 19 avril 1764, et à Genève le 1er juin (') suivant : « Je compte d'être en route le 11 de juin avec madame de Yermenou, chez qui je logerai à Paris. »
Dans ce même printemps de 1764, Gibbon quittait aussi notre pays, après une année de séjour. En partant pour l'Italie, il écrivait dans son journal: « Je quitte Lausanne avec moins de regret que la première fois. Je n'y laisse plus que des connaissances. C'étaient la maîtresse et l'ami dont je pleurais la perte. D'ailleurs, je voyais Lausanne avec les yeux novices d'un jeune homme. Aujourd'hui j'y vois une ville mal bâtie au milieu d'un pays délicieux.... Les femmes sont jolies, et malgré leur grande liberté, elles sont très
(*) Dans les Lettres diverses recueillies en Suisse par le comte Fedor Golowkin, Genève et Paris, 1821, cette lettre du 1" juin est datée de 1763 : il y a une erreur évidente dans le dernier chiffre.
sages. Tout au plus peuvent-elles être un peu complaisantes, dans l'idée honnête, mais incertaine, de prendre un étranger dans leurs filets. »
Le mol de maîtresse, que Gibbon emploie en parlant de Suzanne Curchod, n'est pas offensant pour elle, parce qu'il avait alors le sens de personne aimée, tout simplement. Mais la dernière phrase de ce petit morceau jette du jour sur les idées et la conduite du jeune Anglais.
Dans le troisième volume des Miscellaneous Works de Gibbon (Londres, 1815, in-4°) on voit son portrait à l'âge de 37 ans. Quoique Gibbon y ait déjà un double menton, il y est beaucoup moins laid que dans la célèbre silhouette qui est en tête de ses mémoires, et qui le représente vieilli, sa tabatière à la main; on peut même, en regardant cette gravure, imaginer qu'à vingt ans, dans la fleur de sa jeunesse. cet homme de mérite et d'esprit ait pu paraître séduisant.
A la fin de ce même volume, les éditeurs ont publié des lettres choisies dans la correspondance de Gibbon, (x) vingtdeux entre autres, à lui écrites par M. et Mme Necker; elles ne sont pas bien classées. Je vais essayer de préciser ou de rectifier quelques dates:
Lettre n° XV (page 606) datée : Paris, 29 juillet. Ajouter: 1781. Dans la table, cette lettre est indiquée comme étant de 1776. Mais elle est postérieure de peu de temps à la démission de Necker (19 mai 1781).
Lettre n° LI (page 650) datée: Rolle, ce jeudi. Ajouter: 1 1
(r) Entre autres une lettre (page 617) de madame du Deffand à Gibbon, datée de Paris, 12 novembre 1777 : elle n'a pas été recueillie par M. de Lescure dans la correspondance complète de madame du Deffand, qu'il a publiée en 1865. Cette lettre est mentionnée dans une lettre à Walpole, du 19 novembre 1777. où madame du Deft'and lui dit : J'ai écrit au Gibbon....
octobre 1792. L'adresse aux citoyens de Genève, par M. de Ghâteauneuf, résident de France, est datée du dimanche 7 octobre 1792, et fut communiquée avec beaucoup d'appareil aux Genevois, le mercredi 10 octobre. (Rivoire, Bibliographie historique de Genève au XVIIIe siècle, n° 3567).
Lettre n° XLV (page 645) datée: ce dimanche matin. Ajoutes: 21 octobre 1792. Il y est dit en effet : « Les magistrats de Genève ont souscrit aux modifications proposées par M. de Monlesquiou. » Or la convention fut signée le lundi 22 octobre 1792.
Lettre n° XLIX (page 648) datée : A Rolle.le 3 avril. Ajoutez: 1793. Cette lettre en effet a été écrite quelquesjours après la lettre nc LXIII (page 668) datée de Rolle, 19 mars
§ 8. Jbe liwe de XsOcdii JilenneudOLbbM
Lady Blennerhassett, née comtesse de Leyden — elle s'est mariée en 1870 — a publié en Allemagne une biographie de madame de Staël, très étoffée et faite avec beaucoup de soin; elle a été presque aussitôt traduite en français (1).
C'est un ouvrage qu'on peut comparer au livre de Desnoiresterres sur Voltaire, en ce qu'il doit être le point de départ de toutes les recherches ultérieures. Mais il y a une différence : dès le premier jour, Desnoiresterres était maître de son sujet; en écrivant son premier volume, il ne faisait pas son apprentissage d'écrivain, comme cela est arrivé à lady Blennerhassett, qui ne savait pas d'abord, semble-t-il, ce qu'elle se proposait d'écrire, la biographie de Mme de Staël, ou l'histoire du temps agité où elle a vécu. Lady Blennerhassett a hésité longtemps dans cette alternative, et n'est arrivée que tard à prendre le premier parti, qui était le bon. Il eût fallu, à ce moment, refondre une grande partie de son ouvrage, et réduire les deux premiers volumes à un seul : elle n'en a pas eu l'idée ou le courage.
La première moitié du livre a le caractère d'une compilation. Lady Blennerhassett, qui a étudié de près tout ce qui se rapporte à madame de Staël, n'a pas contrôlé de même ce qu'elle a rassemblé dans sa vaste introduction. Et par exemple, tome premier, page il, elle cite un sot résumé que Jean de Muller a fait de l'histoire de Genève : « Après une longue sujétion, dit-il, Calvin lui apporta, avec la
f1) Madame de Staël et son temps, ouvrage traduit de l'allemand par Auguste Dietrich. Paris, lib. Westhausser, 1890, trois volumes in-8° de iv-618, 386 et 693 pages.
tyrannie ecclésiastique protestante, l'ombre de la liberté politique, que les générations ultérieures développèrent». — Des quatre idées qui sont dans cette phrase, il y en a trois qui ne sont pas vraies.
Quand lady Blennerhassett arrive enfin à concentrer ses efforts sur le récit de la vie de madame de Staël, on peut la suivre avec confiance. J'ai noté quelques erreurs; on en trouverait d'autres ; c'était inévitable. J'ai été étonné, je l'avoue, quand, en étudiant la liste des documents que lady Blennerhassett a consultés, je n'y ai trouvé que deux ou trois lacunes : elle n'a pas cité les Mémoires de Morellet, ni le troisième volume des Miscellaneous Works de Gibbon, dont il a été parlé au § 7.
Je vais feuilleter l'ouvrage de lady Blennerhassett, en faisant çà et là quelques remarques.
I, 8. Far attachement pour son ancienne patrie, au dire de lady Blennerhassett, le professeur Necker aurait donné, à une campagne qu'il acheta, le nom de « Germanie ».
Amour sacré de la patrie!...
Mais non; Germany n'est pas un nom de fantaisie. Le JR^f/este genevois, répertoire chronologique des documents relatifs à l'histoire du diocèse de Genève, nous apprend que ce nom de Germany appartenait déjà au moyen âge au hameau, voisin de Rolle, où le professeur Necker avait sa campagne. En l'an 1018, un fonds de terre dont il est dit : jacet in Germaniaco, fut l'objet d'un échange où intervinrent saint Odilon, abbé de Cluny, et le comte Humbert aux blanches mains.
Ne reprochons pas à lady Blennerhassett ce plaisant quiproquo. Elle n'a fait que copier M. J. Hermann (page 8 de son opuscule, note 1).
II. 232. « Le général Constant, père de Benjamin, et auteur lui-même de quelques nouvelles ».
Lady Blennerhasselt fait ici une seule personne de deux frères: le général Juste de Constant, père de Benjamin; et le général Samuel de Constant, auteur de quelques romans, oncle de Benjamin. Quérard et d'autres ont fait la même erreur. Cp. Menos, Lettres de B. Constant à sa famille, Paris, 1888, page 9.
II, 244 et 245. « En septembre, madame de Staël alla faire un séjour à Lausanne, et ce fut à cette occasion qu'elle vit Benjamin Constant pour la première fois... On connaît le jour de cette première entrevue : c'était le 19 septembre 1794 »•
Cela serait en contradiction avec une lettre de madame de Charrière à M116 L'Hardy, datée du 12 août 1794, et citée par M. Gaullieur dans le Bulletin de r Institut genevois, III, 157 : « De retour à Lausanne, madame de Staël a vu Constant, et ils se sont admirés l'un l'autre. Elle lui a témoigné un extrême engouement; et lui, il m'est venu dire le sien pour elle ».
Je me suis laissé dire qu'on ne doit pas se fier aux dates des lettres de madame de Charrière, quand elles sont données par Gaullieur. C'était un éditeur de la vieille école, un contemporain de M. Gaberel. On m'assure qu'il a quelquefois réuni, en une seule lettre, des morceaux tirés de plusieurs lettres de date différente. Je n'ai pas vu les originaux, et qui sait où ils sont aujourd'hui? Notons seulement qu'on a une lettre de Benjamin Constant, du 21 juillet 1794. qui est datée de Brunswick (l). Dans les trois semaines qui
(*) Melegari. Journal intime de Benjamin Constant, et lettres. Paris. 1895, page 225. La lettre qui suit (n° 33) est antérieure à celle qui est cotée n° 32, comme on le voit par ce qui est dit dans l'une et l'autre de son procès en divorce.
séparent ces deux lettres du 21 juillet et du 12 août, il y a place, à la rigueur, pour le retour de Brunswick à Lausanne, la première entrevue avec madame de Staël, et une apparition de Benjamin Constant à Colombier.
II, 306. Lady Blennerhassett mentionne Y Essai sur les fictions, sans donner la date de la publication, au moment où elle parle du retour de madame de Staël à Coppet, après que celle-ci eut passé à Paris toute la belle saison de 1795. Mais cet opuscule avait paru au commencement de l'année, comme le dit une lettre de madame de Charrière, du 12 mai 1795 : « madame de Staël, avant de partir pour Paris, a enrichi la Suisse d'un Essai ou Traité sur les fictions... » (Bulletin de VInstitut genevois, III, 160).
III, 53. « Le 20 janvier [1804] Benjamin Constant était arrivé à Weimar », nous dit lady Blennerhassett, qui s'appuie sur le Journal intime publié par Mlle Melegari (page 1). Mais quelques pages plus loin, en date du 9 [ventôse an XI = 28 février 1804] il est dit dans ce même Journal : « Je pars demain pour Leipzig, et ne quitte pas Weimar sans tristesse. J'y ai passé trois mois assez doucement ». Il faut donc que Benjamin Constant soit arrivé à Weimar au milieu de décembre, avec madame de Staël.
Si l'on admet que la copie du manuscrit du Journal a été bien faite, et si l'on tient cà concilier deux passages qui se contrarient, on supposera, si l'on veut, qu'au mois de janvier Benjamin Constant avait fait une courte absence, pour rendre visite aux professeurs de l'Université d'Iena, par exemple.
III, 211 à 227. Lady Blennerhassett aurait pu se référer, en cette partie de son récit, aux Mémoires de Morellet, ou plutôt aux lettres qu'il écrivait à Rœderer en 1806 et 1807, et que les éditeurs de ses Mémoires ont placées dans le
second volume. Elles donnent quelques détails qui ne sont pas sans intérêt; on en jugera par ce passage d'une lettre datée de mars 1807 :
« La pauvre dame est toujours occupée du désir brûlant de revenir à Paris, ou du moins de s'en rapprocher de manière à pouvoir entretenir avec ses amis un commerce plus suivi. Hors de Paris, c'est le poisson hors de l'eau. Quelqu'un lui demandait : « Mais enfin, madame, vous pouvez avoir, à quelque distance de Paris, quatre ou cinq amis dont la société vous serait agréable? — Pendant quinze jours », répond-elle f1).
« Elle vient de faire pour cela une tentative dont je crains pour elle les suites. Voyant qu'on l'a soufferte à Acosla, près Meulan, depuis cinq ou six mois, elle a voulu acheter une petite maison à Saint-Germain. On lui a dit que cela était trop près de la Malmaison. Elle a acheté à Cernay une maison que vous pouvez avoir connue, appartenant à un procureur Deniset. Je sais qu'on a dit : « Mais cette vallée de Montmorency est un faubourg de Paris », et qu'on ne lui a donné, jusqu'à présent, aucune sùrelé pour l'habiter. J'ai fait cette observation cà son homme d'affaires, qui m'a dit qu'en ce cas, elle la revendrait en perdant dix mille francs. Voilà une belle opération de finance ».
III. 350. « Madame de Staël se mit en route dans les premiers jours de mars [1810] et se rendit au chàleau de. Chaumont-sur-Loire ». Mais Sainte-Beuve cite {Nouveau x Lundis, XII, 305) une lettre datée de Coppet, 10 avril, adressée à Camille Jordan ; madame de Staël Je charge de lui retenir une chambre dans un hôtel de Lyon pour le
{}) Il faut rapprocher celte parole du compte que nous établirons plus loin, de toutes les années pendant lesquelles Benjamin Constant a tenu fidèle edmpagnie à madame de Staël.
dimanche 15. Or le 15 avril, dans la série des années où celte lettre peut se placer, n'a été un dimanche qu'en 1804 et 1810. Au printemps de 1804, madame de Staël était en Allemagne. La lettre est donc de 1810 ; et madame de Staël, le 10 avril 1810, était encore à Goppet. Elle ne s'est mise en route qu'au milieu du mois d'avril, et non pas dans les premiers jours de mars.
III, 359. Lady Blennerhassett place dans le cours de l'hiver de 1809 les premières démarches que madame de Staël ait faites, depuis l'établissement de l'Empire, en vue d'obtenir la restitution des deux millions avancés par Necker. En réalité, elles avaient été faites déjà antérieurement, comme on le voit par une lettre de Morellet à Rœderer, du 7 avril 1808 : « Pendant que madame de Staël est à Vienne, où elle a. dit-on, des succès merveilleux, son fils aîné qui est ici à la poursuite de la liquidation des deux millions qu'il réclame, ne réussit pas moins. Il a beaucoup d'esprit... »
Il y a plus; une lettre mentionnée dans la Bévue des autographes, n° 87, et datée d'Auxerre, 12 juillet [1806] est relative à ces deux millions que madame de Staël réclamait au Trésor. « Ma position, dit-elle dans cette lettre, me rend l'équité plus nécessaire qu'à personne ».
III, 363. « Après la publication de Corinne, nous l'avons dit, avait paru dans le Moniteur une violente critique du roman, due à la plume de l'Empereur. » Lady Blennerhassett s'appuie ici, comme déjà deux fois antérieurement (III, 198 et 231) sur un passage de Yillemain, qu'il faut citer :
« Rien dans ce livre ne touchait au monde politique: Corinne était tout idéale. Cependant, s'il faut en croire une anecdote, le dominateur delà France fut tellement blessé du bruit que faisait ce roman, qu'il en composa lui-même une critique, insérée au Moniteur. Il y blâmait vivement Tinté-
rêl répandu sur Oswald, el s'en fâchait, comme d'un défaut de palriotisme. On peut lire cette critique anière et spirituelle. »
J'ai feuilleté inutilement le Moniteur pour y retrouver cet article; j'ai prié un de mes étudiants, M. Hermann Fricke, de faire après moi la même recherche; il n'a pas réussi plus que moi. Il se peut que l'article ait paru dans un autre journal ; mais on fera bien de n'en plus parler, tant qu'on ne l'aura pas retrouvé.
Dans une lettre de Morellet à Rœderer, du 12 mai 1807, il est parlé d'une démarche dont lady Blennerhassett ne dit pas un mot: « La pauvre femme avait compté, dit-on, sur reflet que produirait cette leclure (de Corinne) auprès de l'arbitre de son sort, pour en obtenir son retour. Elle lui avait envoyé son ouvrage, avec une lettre dont elle attendait beaucoup; et on dit que le livre n'a pas plu, et que la lettre n'a rien produit. »
On ne connaît pas cette leltre; mais on a celle que madame de Staël a écrite trois ans après à Napoléon, en lui envoyant le livre de Y Allemagne; il n'est pas invraisemblable qu'elle ait fait une tentative analogue au moment où elle publiait Corinne.
§ 9. £e l?<xtou de Staël-^taldtetit
Il est toujours difficile de se prononcer sur les différends d'un mari et d'une femme; il est presque impossible d'en juger à dislance. Après cent ans écoulés, quand tous les témoins ont disparu, les maigres renseignements qu'on peut glaner çà et là dans quelques documents écrits, ne donnent ;i un judicieux biographe que le sentiment de son impuissance à se rendre compte de ce qui s'est passé.
Sacs et parchemins : ce titre d'un roman de Jules Sandeau est bien celui que mérite le récit du mariage de MUe Germaine Necker avec le baron de Staël. La fille du banquier atteignait à peine treize ans que déjà les négociations avaient commencé; la dot espérée était d'un demi-million de rente, (*) Quand le mariage fut conclu, sept ans après, les articles du contrat furent bien loin de correspondre à ces calculs exagérés.
Les premières années semblent avoir été assez heureuses; les lettres qu'on a publiées, de madame de Staël à son mari, avec leur gracieux tutoiement, permettent de croire à une entente amicale. Mais le moment ne tarda pas où les époux cherchèrent le bonheur loin du foyer; et comme l'attention se portait volontiers sur madame de Staël, que son esprit étincelant mettait en vue, c'est sur ses écarts à elle que nous sommes le mieux renseignés. En 1793, elle quitta sa famille et ses enfants pour aller passer quelques semaines
i1) Lettres de M. de Staël au roi de Suède, du 27 juin 1779. Geffi-oy, (riistave 111 à la cour de France. Paris, 1867, pages 367 et o70. — Cp. d'Haussonville, le Salon de madame Necker. page 74. La «lot fut de 630,000 livres de capital.
en Angleterre, auprès déjeunes seigneurs; et quand elle fit cette équipée, sa mère écrivait à Gibbon :
« Rolle, 2 janvier 1793.
« Votre chambre n'est plus occupée; après avoir essayé inutilement toutes les ressources de l'esprit et de la raison, pour détourner ma fille d'un projet insensé, nous crûmes qu'un petit séjour à Genève pourrait la rendre plus docile par l'influence de l'opinion. Elle a profité de cette liberté, et s'est mise en route plus tôt qu'elle ne nous l'avait fait craindre; et c'est sous de si fâcheux auspices qu'elle a commencé l'année, et qu'elle nous la fait commencer.
«Je n'ajoute rien de plus; il ne m'appartient pas d'être juge de cette conduite; j'aurais besoin d'un intermédiaire, et même d'un interprète entre le siècle et moi: car je n'entends plus sa langue; et malgré tout le dédain avec lequel on rejette les opinions qui ont guidé et embelli ma vie, je m'aperçois souvent qu'elles répandent encore quelques fleurs, même sur mes cheveux blancs. »
M. de Staël, de son côté, n'était pas irréprochable. Il faisait des dettes, c'était un bourreau d'argent: chose toujours fâcheuse, et surtout dans un temps où les orages de la Révolution ébranlaient les fortunes les plus solides et les place-, ments les mieux équilibrés: il a été heureux pour madame de Staël, à cet égard, que M. Necker ait survécu à son gendre. S'il n'y avait eu que cela cependant, les plus grands torts ne seraient pasdu côté du pauvre mari, f1) Nous devons, par égard pour madame de Staël, admettre qu'il y eut autre chose; et dans cette hypothèse, si nous ne savons pas
(l~) Cp. Menos. Lettres de Benjamin Constant. Paris, 1888, pages 18 à 20.
au juste quels reproches adresser au gentilhomme suédois, nous ne verrons, dans le nuage qui nous cache ses fautes, qu'un sujet de louange pour celle qui n'a pas voulu médire du père de ses enfants.
Quelques mots jetés en passant sont tout ce que nous pouvons saisir; ces lignes, par exemple, que madame de Staël écrivait à Rosalie de Constant: « Tout mon sort est sur la tète de mon père; mais vous, qui n'avez ni mari à craindre, ni enfants à garder, il vous reste un avenir.... » Et cette tourte phrase que Rosalie de Constant écrit à son frère: « Tu sais la mort romanesque de M. de Staël. » En accompagnant sa femme qui allait de Paris à Coppet, M. de Staël, frappé d'une attaque d'apoplexie, était mort dans une auberge au milieu du voyage. Si vraiment la mort de M. de Staël a été romanesque, assurément nous ne savons pas tout ce que se sont raconté les contemporains.
Le Moniteur du 28 floréal an X (18 mai 1802) reproduit un article du Publiciste : « 31. le baron de Staël de Holstein, se rendant avec Mme de Staël à Coppet, pour aller de là aux eaux d'Aix en Savoie, a été frappé à Poligny d'une nouvelle attaque d'apoplexie qui a terminé ses jours Tous ceux qui ont connu M. de Staël savent combien il a mérité, par la douceur de ses mœurs et la bonté naturelle de son caractère, l'affection, l'estime et les regrets de sa famille et de ses amis. »
De mortuis nil nisi bene : le journaliste s'est souvenu de cet adage. Mais il y a un mot à relever dans son article : une nouvelle attaque d'apoplexie: cela ne vient point à l'appui des conjectures que faisait naître cet autre mot de mademoiselle de Constant.
« Le baron de Staël, a dit Amiel, fut sans doute un mari
excellent, (*) mais il n'est fait mention de lui nulle part clans les ouvrages de sa femme. » -- J'en demande pardon à mou ancien maître, à mon ancien collègue. Madame de Staël a entretenu ses lecteurs de ses expériences conjugales, en termes très clairs: la page que je vais citer est parlante, et je ne comprends pas qu'un aussi fin lecteur qu'Amiel l'ait eue sous les yeux sans la noter au passage. On y est frappé, presque à chaque ligne, de paroles ainères et pénétrantes :
« La lendresse conjugale, lorsqu'elle existe, donne, ou les jouissances de l'amour ou celles de l'amitié. Il y a dans ce lien, cependant, quelque chose de particulier, en bien et en mal, qu'il faut examiner.
« Il est heureux, dans la route de la vie, d'avoir inventé des circonstances qui, sans le secours même du sentiment, confondent deux égoïsmes au lieu de les opposer; il est heureux d'avoir commencé l'association d'assez bonne heure pour que les souvenirs de la jeunesse aident à supporter, l'un avec l'autre, la mort qui commence à la moitié de la vie. Mais, indépendamment de ce qu'il est si aisé de concevoir sur la difficulté de se convenir, la multiplicité des rapports de tout genre qui dérivent des intérêts communs, offre mille occasions de se blesser, qui ne naissent pas du sentiment, mais finissent par l'altérer. Personne ne sait à l'avance combien peut être longue l'histoire de chaque journée, si l'on observe la variété des impressions qu'elle produit; et dans ce qu'on appelle avec raison, le ménage. (2) il se rencontre
i1) Un témoignage favorable à M. de Staël est celui de sa bellemère madame Necker, qui écrivait à Gibbon, le 12 juillet 1793: « La mère des Gracques est ici. avec ses jolis enfants, et son mari pow lequel j'ai beaucoup d' affection. »
C2) Je crainF que madame de Staël ne se soit fait une fausse idée del'étymologie de cemot. Ménagerai ménagement viennent de ménage : et l'inverse n'est pas vrai.
à chaque instant de certaines difficultés qui peuvent détruire pour jamais ce qu'il y avait d'e\altédans le sentiment; c'est donc de tous les liens celui où il est le moins possible d'obtenir le bonheur romanesque du cœur: il faut pour maintenir la paix de cette relation, une sorte d'empire sur soi-même, de force, de sacrifice, qui rapproche beaucoup plus cette existence des plaisirs de la vertu, que des jouissances de la passion. »
Cette page du livre De Vinfluencc des passions, termine un chapitre qui est intitulé: De la tendresse conjugale, et dont le vrai titre pourrait être: Souvenirs et ressentiments d'une femme qui a été malheureuse en ménage, (*)
Je terminerai ce chapitre sur le baron de Staël, en rappelant qu'il a reçu le droit de bourgeoisie à Genève. Il n'en a pas fait usage, et madame de Staël ne s'en est jamais souciée. — Je cite le registre du Conseil :
19 Décembre 1789. — M. le Premier a l'appelé que le Conseil avait préjugé que si le magnifique Conseil des CC l'autorisait à faire une réception extraordinaire de bourgeois, le premier usage qu'on ferait de cette autorisation, serait de conférer la bourgeoisie à M. le baron de Staël de Holstein, ambassadeur de S. M. Suédoise à Paris, qui a fait connaître au Sr Tronchin, après avoir eu l'agrément du Roi son maître. qu'il recevait avec joie et reconnaissance l'ouverture qui lui en avait été faite (il en est parlé dans le registre du 4 décembre). Que le Conseil avait considéré l'admission de M. le baron de Staël au nombre de nos bourgeois comme égale-
i1) La première partie du chapitre: De la tendresse filiale, n'est également que l'explication rétrospective des difficultés qui avaient empêché mademoiselle Germaine Necker de vivre en bonne harmonie
avec sa mère.
— ri —
nient honorable et avantageuse pour la République, suit en faisant attention à sa personne, soit en l'envisageant comme un heureux moyen de resserrer les liens qui unissent S. E. M. Necker, son beau-père, h notre République.
Et en étant opiné, l'avis a été de créer bourgeois, par nue élection spéciale, M. le baron de Staël, et de lui adresser en conséquence des lettres de bourgeoisie dans les tenues les plus honorables, en les lui offrant dans une boîte d'argent aux armes de la Seigneurie. — Cette nomination fut approuvée, trois jours après, par le Conseil des CC.
§ \0. cJjeuiattiiit LtMiMaiti
Un iils unique, une fille unique, ne sont pas des personnes comme les autres, et ceux qui les épousent s'en aperçoivent presque toujours. Ils sont habitués à être centres; ils ont échappé à ces frottements continuels qui liment et polissent le caractère des frères et des sœurs; ils sont exigeants. Or madame de Staël était Tunique enfant de ses père et mère; et de même Benjamin Constant. Ne nous étonnons pas que dans le rapprochement de deux personnes ainsi prédestinées, les rapports aient été souvent difficiles.
Tous les contemporains qui les ont connus de près, ont été au courant de ce qui s'est passé entre eux. En dehors de cette tradition orale, circonscrite à quelques cercles choisis, et qui a fini par s'éteindre, comme cela arrive toujours, on avait quelques commérages de Loève-Yeimars (dans la Revue des deux mondes du 1er février 1833, page 239) qui déroulent le lecteur autant qu'ils le renseignent: il y parle de « ce singulier trajet jusqu'à Auxerre que Benjamin Constant fit entre madame H et madame de Staël, lorsque
cette dernière partit pour F Italie » ; — une anecdote citée par Sainte-Beuve, dans le portrait de madame de Staël: Revue des deux mondes, mai 1835, page 434; — deux lettres de Sismondi à madame d'Albany, des 22 juin 1812 et 14 octobre 1816; quelques fragments enfin d'une espèce de table des matières, que Benjamin Constant avait jetée sur le papier, dans le dessein d'écrire un jour ses Mémoires. Sainte- Beuve l'a citée plusieurs fois: « il en existe plus d'une copie ». disait-il. On entrevoyait la vérité. La publication du
Journal intime el des lettres de Benjamin Constant (*) a levé beaucoup de voiles. Ce sont des documents véridiques ; on ne doit pas oublier néanmoins qu'on n'entend là qu'une seule cloche, comme on dit. Il est vrai que le son de celte cloche n'est pas le même toujours:
Lettre à madame de Nassau, 29 mai 1795. « .... une personne dont tous les jours le cœur, l'esprit, les qualités étonnantes et sublimes m'entraînent et m'attachent davantage.... »
Lettre à madame de Nassau, (2) 15 mai 1797. « Un lien auquel je tiens par devoir, ou si vous voulez, par faiblesse; que je ne pourrai briser qu'en avouant que je suis terriblement fatigué: ce que je suis trop poli pour dire; — un lien qui me rend profondément malheureux, m'enchaîne depuis deux ans.
Donc, après les ivresses du début, la lassitude était vile
(l) Journal intime de Benjamin Constant, et lettres à sa famille et à ses amis, précédés d'une introduction par D. Melegari. Paris, 189o. — Menos. Lettres de Benjamin Constant à sa famille. Paris.
Le Journal intime avait déjà paru en 1887 dans la Revue internationale de Rome. Les lettres que M1" Melegari a publiées à la suite, appartiennent à des collections particulières.
M" Menos a publié des lettres qui sont conservées à la bibliothèque de Genève. Le directeur M. Th. Dufour. les avait classées: et il avait mis toute sa sagacité à ranger en ordre chronologique beaucoup de lettres qui n'avaient pas de date. L'appui d'un érudit aussi distingué a cruellement manqué au recueil de M1" Melegari. où les lettres se succèdent et ne se suivent pas. J'ai relevé plus loin quelques-unes «le ses erreurs.
i-i Je rectifie la date de cette lettre: le 26 floréal an V ne correspond pas au 18, mais au 15 mai 1797. On trouve dans le recueil de M" Melegari d'autres erreurs de ce genre. Elle n'a pas consulté le Manuel pour la concordance des calendriers républicain et grégorien.
venue. Mais le charme était réel, il était durable, et Benjamin Constant en fut ressaisi maintes fois. Il le ressentait encore après la rupture dernière, après son mariage avec Charlotte ; et il écrivait en 1812 dans son journal intime: « Mme de Staël est en voyage avec Rocca ; son souvenir me déchire.... Je fais le projet d'un voyagea Vienne. Cela m'a rappelé les efforts de madame de Staël pour m'y entraîner avec elle. Donc, ce que je n'ai pas voulu faire avec la plus spirituelle des femmes, je pense à le faire aujourd'hui avec Charlotte. Justice de Dieu ! »
Pendant plus de quinze ans, Benjamin Constant se débattit ainsi au milieu des contradictions de son cœur, tournant en cercle el n'avançant pas. Sa cousine Rosalie assistait à cette lutte intérieure avec un regard attentif; en dépouillant sa correspondance avec Charles de Constant son frère ('), on aurait mois par mois la chronique de cette liaison qui s'éternisait en devenant toujours plus amère. Quand on suit dans les textes cette longue histoire, un peu fastidieuse si l'on ose dire, on finit par prendre intérêt à madame de Staël. Elle n'était plus aimée, et elle aimait toujours.
Au milieu de toutes les écritures qui, dans ces dernières années, ont été versées au procès encore pendant entre ces deux grandes mémoires, on ne doit pas oublier que les
i1) Il y a peu do lettres de Rosalie où ne se trouvent quelques mots sur la célèbre, comme elle appelait madame de Staël. Une des boutades qu'elle cite, fera sourire les riverains du lac Léman: « La célèbre.... disait qu'elle aimerait mieux Lausanne que Genève: « Si je me retire une fois, ce sera à Lausanne : d'abord, parce qu'on me dira : Ah ! vousvoilàlNous sommes bien aises de vous voir. A Genève on me dirait: Vous ('tes bien aise de revenir à nous ; nous l'avons bien prévu! »
documents essentiels font toujours défaut: les lettres échangées entre madame de Staël et Benjamin Constant n'ont point été livrées à notre curiosité.
Je vais essayer de suivre, année par année, les voyages et les séjours qui les rapprochaient et les séparaient alternativement, depuis le jour où madame de Staël devint veuve, jusqu'au moment final où leur ancien attachement se trouva éteint tout à fait.
En revenant de Paris avec sa femme, M. de Staël était mort le 9 mai, dans une petite ville du Jura. Ce jour-là, Benjamin Constant était à Paris; il ne tarda pas à rejoindre madame de Staël. La lettre n° 85 du livre de Mlle Melegari, datée de Coppet, est de la seconde quinzaine de mai : « Je n'ai aucune nouvelle de Paris, depuis deux jours que je suis ici, que celles que les papiers publics m'ont apportées. Il me semble que le Sénat n'a pas répondu à l'attente du Consul, et que la question sur laquelle le peuple va être appelé à se prononcer, n'est pas précisément celle que le Sénat avait posée. » — En effet, le Sénat avait proposé, le 8 mai. de proroger pour dix ans les pouvoirs du premier Consul. Ce n'était pas ce que voulait Bonaparte: aussi, deux jours après, on prit d'autres dispositions, et la question soumise ad peuple français fut celle-ci: Bonaparte sera-t-il consul à vie? — Vient ensuite la lettre n°84: « Les registres pour les votes sur le consulat à vie doivent être fermés partout. •> Elle est postérieure de quelques jours à la précédente.
Benjamin Constant habita Coppet et Genève jusqu'au printemps de l'année suivante. Rosalie de Constant écrivait
à son frère: « La célèbre et Benjamin sont à Genève le
crois toujours plus qu'ils passeront tout l'hiver à Genève. Une lettre de Talleyrand y engage la dame. »
Il était encore à Genève le mardi 8 mars 18(Ki. quand y arrivèrent les numéros du Publiciste des 11 et 12 ventôse an XI, qui parlaient du procès de Pellier. — Mlle Melegari (page 322) a lu Pelletin.
Il partit pour Paris dans les premiers jours d'avril, et alla presque aussitôt s'établir à sa campagne des Herbages en Seine-et-Oise, où il passa quelques mois.
Dans l'automne de cette année, madame de Staël qui voulait rentrer à Paris, et qui n'osait pas s'y établir tout droit, vint rôder autour de celte ville. Mais elle était surveillée, et reçut bientôt l'ordre de quitter la France. Benjamin Constant se décida à l'accompagner en Allemagne. Notons ici une des rares erreurs du recueil de Mlle Menos. La lettre LXIII, adressée de Francfort à Rosalie de Constant, ne saurait être du 1er octobre 1803; elle est du 1er décembre.
Après avoir passé l'hiver avec madame de Staël, Benjamin Constant se sépare d'elle à Leipzig au milieu du mois do mars. Elle allait à Berlin; il revient à Weimar, part de là pu ir Lausanne où i! apprend la mort de M.Necker (9 avril). Il se déride alors à repartir (x) pour rejoindre en Allemagne madame de Staël; il la retrouve à Weimar, et retourne avec elle en Suisse. Ils passent ensemble la belle saison. Avant la fin de l'année, elle part pour l'Italie, et Benjamin Constant pour Paris.
Revenue d'Italie au commencement de l'été, madame de Staël vit bientôt arriver à Coppel Benjamin Constant, ils
iM La lettre datée de Schaffouse (Melegari, nJ 99) est du 15 avril, et non pas du 15 août.
passèrent ensemble quelques mois à Coppet, et l'hiver à Genève.
Benjamin Constant fit un petit voyage à Dôle, chez son père (Menos, LXY1II). Il était de retour à Genève le 18 février (Melegari, n° 117).
Dans une lettre du 28 mars, il explique à sa tante qu'il avait loué à la rue des Chanoines, dans la même maison que madame de Staël, un appartement tout à fait séparé du sien.
A la lin d'avril (d'après une lettre à Camille Jordan, datée : Près d'Auxerre, ce' 1er mai) madame de Staël partit pour la France. Benjamin Constant, quelques semaines après (Melegari, n° 119) alla la rejoindre à Auxerre. Pendant un an. madame de Staël erra de lieu en lieu dans la province française. Benjamin Constant lui tint souvent compagnie, et souvent aussi on le voit dater ses lettres de Paris, dont le séjour ne lui était pas défendu. Il y revoit Charlotte de Hardenberg (*) dont il parle souvent dans son journal de cette époque (pages 118 et suivantes). C'est aussi à Paris, semblet-il qu'il écrit en quinze jours son roman d'Adolphe.
Mme de Staël fut invitée à se retirer à Coppet, où elle arriva au commencement de mai. Benjamin Constant l'y rejoignit au milieu de juillet; pendant les semaines qui suivirent, on le voit aller et venir sur la route de Coppet à Lausanne. Une scène passionnée, que Rosalie de Constant a racontée a son frère (Menos, page 41) eut lieu à Lausanne
(M Au mois de mai 1809 (Menos. GXX1II) il fait remonter à trois ans en arrière sa nouvelle intimité avec Charlotte.
le mardi 1er septembre 1807. Benjamin la mentionne dans son journal (page 125) et y fait allusion dans une lettre à sa cousine Rosalie (Menos. LXXVIII) et dans une lettre (Melegari, n° 101) à madame de Nassau: « .... l'affection profonde dont madame de Staël m'a donné tant de preuves, et une dernière qui. pour être inconsidérée dans sa forme, n'en est que plus touchante pour moi.... -> La date de 1804, donnée par l'éditeur à cette lettre, est évidemment fausse.
Benjamin Constant rongeait son frein; et pour se distraire, il entreprit son drame de Wallenstein. Dans les premiers jours de décembre, madame de Staël partit pour Vienne, et Benjamin pour la France. A Besançon, il se rencontra avec Charlotte de Hardenberg (journal, page 128; ep. Menos, XCIII, dernières lignes). Il s'arrêta ensuite à Brévans chez son père pendant quelques semaines, et n'arriva à Paris qu'en février.
Au mois de juin, en allant de Paris à Coppet; et au mois de décembre, en faisant le chemin en sens inverse. Benjamin Constant fit un séjour à Brévans. Il se maria avec Charlotte de Hardenberg pendant le second de ces séjours: c'est ce que dit Mlle Menos, et elle a raison. Le mariage aurait eu lieu au mois de juin, d'après Benjamin lui-même, madame Kécamier. Sainte-Beuve, lady Blennerhassetl et MUe Melegari; et ils sont tous dans l'erreur.
Benjamin Constant, d'abord. Il avait rédigé, je l'ai dit, une espèce de table des matières, en vue d'écrire ses mémoires : elle porte : « Mariage secret, le o juin 1808. »
Benjamin Constanl n'était pas ferré sur les dates. Au temps de sa jeunesse, voyageant en Angleterre, il avait envoyé à madame de Charrière un projet d'épitaphe :
« Benjamin de Constant, né à Lausanne le 25 novembre 1 707. » On lit dans son journal, page 79 : « C'est aujourd'hui, 3 octobre [1804] que je suis né, il y a de cela trente-sept ans »; tandis que plus loin, pages 117 et 130, il a retrouvé la vraie date de sa naissance, le 25 octobre. Sa mémoire l'a trompé, tout simplement, quand à la fin de sa vie, en préparant la rédaction de ses souvenirs, dans une note hâtive, il a placé son mariage au mois de juin. Qu'on relise les vingtdeux lettres qu'il a écrites à madame de Nassau, pendant le second semestre de 1808, elles ne se comprennent pas dau> cette hypothèse, tandis que tout est uni et clair, si le mariage a eu lieu en décembre.
Sainte-Beuve a publié dans la seconde édition du lome XI des Causeries du lundi, une note qu'il avait prise plus de trente ans auparavant, après un entretien avec madame Récamier : II épouse Charlotte secrètement (juin 1808).
Mme Récamier tenait ce renseignement de madame de Staël, et Benjamin Constant a remarqué que celle-ci éiait dans l'erreur, justement sur ce point. Il écrit en effet (Menos, CLIX) à sa lanle : « Puisque j'ai dit mon mariage, il y a trois mois, je pouvais le dire au moment où il a été fait. M,ne de S., d'ailleurs, se trompe sur l'époque; mais peu importe. »
Lady Blennerhassett a bien vu que la date de juin 1808 ne s'accorde pas avec les lettres publiées par M"a Menos; et elle explique (III, 292) pourquoi elle a maintenu cette date quand même. Elle s'appuie « sur les indications des contemporains », lesquels se sont trompés; - - sur l'autorité de Sainte-Beuve, qui a emboîté le pas derrière eux : qu'y a-l-il de plus naturel et de moins probant? — sur « les notes du Journal intime fournies par la famille, qui fixent le mariage au 9 mai 1807 » : le bel argument pour le placer au
5 juin 1*08 ! — ' M. Menus, dit-elle enfin, peut s'être trompé d'année, au cas très probable où les lettres qu'il publie étaient imparfaitement datées. » Mlle Menos, dans un livre destiné au grand public, n'a pas pris le soin méticuleux de placer entre crochets les additions qui complètent les dates des lettres autographes adressées à madame de Nassau; mais j'ai ces lettres sous les yeux. Le recueil de MHe Menos en a vingt-deux pour le second semestre de 1808 ; il y en a onze de la même époque, qui sont restées inédites dans le dossier. La date de 1808 est de la main de Benjamin Constant dans quelques-unes d'entre elles — huit, si j'ai bien compté ; — dans d'autres, elle a été ajoutée par madame de Nassau ; dans d'autres encore, et ce sont les plus nombreuses, par M. Th. Du four. Il y a des incertitudes, il y a eu des erreurs peut-être, quand on a voulu préciser après coup le mois et le quantième ; mais toutes les lettres se tiennent et se correspondent; celles qui sont restées inédites viennent à l'appui de ce qui a été publié. L'examen des documents originaux dissipe le doute que propose lady Blennerhassett.
Quant cà Mlle Melegari, pages xliij, xliv et 128, elle s'en réfère à Sainte-Beuve et à la table des matières des mémoires de Benjamin Constant, sans discuter les données nouvelles et décisives qui avaient été introduites dans le débat par MUe Menos.
Je reprends la suite que je cherche à tracer, des allées et venues de nos personnages. Le problème est ici plus compliqué, parce qu'il faut désormais suivre aussi la marche de Charlotte, et nous ne sommes pas au clair sur ce qui la touche. Il semble qu'après s'être séparée du général Du Tertre, elle soit allée en Allemagne dans sa famille. Pendant l'été, avec sa tante, sa cousine et le mari de celle-ci, elle fit
un voyage en Suisse. Benjamin Constant, qui était arrivé à Lausanne tandis que madame de Staël, sans se presser, revenait d'Allemagne, alla voir Charlotte à Neuchàlel. Un billet de lui à madame de Nassau, resté inédit dans les cartons de la bibliothèque de Genève, mérite d'être publié. Il est daté simplement : Une heure du matin. M?e de Nassau. en mettant plus tard en ordre les lettres de son neveu, et en les cotant, y a inscrit : Août 1808. Je me sépare de M. Th. Dufour, qui a maintenu celte date. En comparant ce billet avec la lettre XCI du recueil de Mlle Menos, je le place dans les premiers jours de juillet 1808 :
« Vous m'avez parlé devant Mlle Rieu, ma chère tante, de ma course à Neuchàlel : d'où je conclus qu'elle sait quelque chose sur les raisons qui m'y font aller. Mais quoi qu'il en soit, je vous prie d'empêcher qu'elle n'en dise rien, ni à Rosalie, ni à personne. Quoique je sois déterminé à me délivrer de l'épouvantable dissimulation que je m'étais imposée, et qui me révolte tellement que j'en étouffe au physique comme au moral, cependant, le secret n'étant pas le mien, je ne puis rien vous dire qu'à mon retour, surtout n'ayant pas pu vous parler seule ce soir; et même, dans mon plan de tout dire à une personne intéressée, je tiens encore au silence pour quelque temps vis-à-vis du public. Au reste, je verrai plus clair clans mes affaires et vous en dirai davantage, après-demain.
• Jusqu'alors, ma chère tante, je vous demande le même secret que vous m'avez gardé jusqu'ici;
« Mille tendresses et bonne nuit. — Une heure du matin. »
Après cette course à Neuchàlel, d'où Benjamin Constant revint très satisfait de son entrevue avec Charlotte, il alla échouer à Coppet, où venait d'arriver madame de Staël; et
pendant les cinq mois qui suivirent, occupé qu'il était de l'impression de son Wallenstein, il eut des courses a faire à Genève à cet effel, à Lausanne pour revoir Charlotte. Il semble (Menos, page 269J qu'il n'ait pas accompagne madame de Staël à la fête des bergers. — « Singuliers bruits sur Charlotte cà Interlaken : pourquoi je ne veux pas les approfondir », est-il dit dans les notes déjà citées.
A la fin de septembre (lettres inédites à sa tante) il s'absenta pendant quinze jours pour aller chez son père; et, j'imagine, pour y installer Charlotte, qui s'était séparée de ses parentes, une fois terminé leur voyage en Suisse. Elle consentit (Menos, CXXII) à s'enterrer à Brévans pendant trois mois; il promit de l'y rejoindre après avoir terminé l'impression de Wallenstein. Il revint en effet à Brévans au milieu de décembre et l'y épousa. Il avait mis sa tante au courant de ses projets: elle seule, à l'exclusion de sa cousine Rosalie (*), qui n'apprit rien que longtemps plus tard, avec tout le monde ; ce qui lui donna un mécontentement naturel et légitime: car elle aimait Benjamin, et elle était discrète. Mais elle avait un sens droit et ferme : c'est son jugement et ses reproches que craignait son cousin.
Il écrivait de Genève à sa tante, le 6 décembre 1808 : « J'entrevois le port » ; de Brévans, le 15 : « Je touche au terme » ; et plus tard : « Mon père nous a tirés d'embarras, et son autorité ne nous a pas moins servis contre nousmêmes que son zèle contre les obstacles extérieurs. Nous nous sommes mariés secrètement chez lui, devant un ministre protestant ». Cette union, à vrai dire, n'avait pas de valeur légale ; et même le pasteur, en la célébrant, s'était
{x) « Nous n'avons pas été en confiance, et nous nous sommes trop peu vus. cet été », lui écrivait-il en janvier 1809.
mis dans un mauvais cas : aussi ne l'a-l-il pas couchée sur ses registres. Dans ses lettres des 9 décembre 1800 et 4 janvier 1810, Benjamin se tue à dire que son mariage n'a jamais été nul. Il réussit à celte époque à le faire régulariser: c'était le plus sûr. Les gens de la Commune, au mois de mai 1871, ont détruit les papiers qui nous renseigneraient à cet égard.
Depuis la fin de 1807, nous n'avons plus le Journal intime pour nous renseigner ; pendant les premiers mois de 1809, les lettres de Benjamin, abondantes toujours et très sincères en définitive, mais datées de Paris où la police épiait tout, sont écrites avec plus de réserve qu'auparavant : « toutes les lettres, dit-il, étant lues par de très honnêtes gens, que cependant je ne puis pas mettre dans ma confidence. »
Au milieu de cette obscurité, nous voyons cependant que Charlotte avait accompagné Benjamin à Paris et vivait à l'hôtel, avec lui ; mais on ne savait pas leur mariage. Elle se faisait appeler madame de Hardenberg; et Benjamin, qui avait été si longtemps le sigisbée de madame de Staël, joua pendant quelques mois le rôle de sigisbée auprès de sa propre femme. « Elle a pris, écrivait-il à sa tante, par la vie que je lui ai fait mener depuis que nous sommes unis, une véritable horreur pour les auberges. »
Dans les premiers jours de mai, Charlotte de Hardenberg vint débarquer à Sécheron près Genève; et dans un entretien qu'elle eut avec madame de Staël, elle lui apprit son mariage. Les lettres de Benjamin des 13, 16, 17. 20 et 21 mai, nous renseignent amplement sur l'imbroglio qui s'en suivit. Benjamin crut couper le nœud gordien en partant pour Dôle; madame de Staël (Menos, CXXYIII; Melegari. n° 130)
envoya son fils à sa poursuite. « II est venu me trouver à Dôle; je l'ai vu hors de lui », écrivait Benjamin Constant, qui alors, accompagné de Charlotte, alla rejoindre à Lyon madame de Staël : « Séjour à Lyon; empoisonnement tenté par Charlotte sur elle-même ». a-t-il écrit dans la table des matières déjà citée. Il fit partir la pauvre Charlotte pour Paris, en écrivant à sa tante, le 2 juillet, comme si sa femme y était déjà établie; et il resta lui-même à Lyon avec madame de Staël, qui était venue assister dans cette ville à des représentations théâtrales, et qui écrivit à cette occasion deux lettres à Talma (*) datées des 4 et 8 juillet 1809. Puis il revint avec elle à Coppet. ou il demeura trois mois: « Dernier séjour intime, dit-il, quoique orageux, avec madame de Staël. » — Orageux, parce que celle-ci. sachant que le mariage célébré à Brévans était sans valeur légale, s'imaginait qu'il se pourrait rompre, et qu'elle ressaisirait Benjamin. Il semble qu'elle se soit livrée à cette dernière espérance avec une espèce d'acharnement. — Enfin M. de Constant put quitter Coppet le 19 octobre, et rejoindre sa femme à Paris.
Je me suis efforcé de dénouer de mon mieux les difficultés d'un problème dont les données sont faussées peut-être par les lettres mêmes sur lesquelles seules on peut s'appuyer. Le lecteur attentif aura remarqué que je comprends la suite des faits autrement que M le Menos (pages 320 et 323). « Charlotte et Benjamin s'étaient quittés à Dôle », nous dit-elle. Mais non. L'empoisonnement de Charlotte nous est attesté de deux côtés: par ce qu'on a appelé le carnet de Benjamin Constant, et par le récit que madame Récamier en
i1) Tissot, Souvenirs historiques sur la vie et la mort de Talma. Paris. IS26.
a fail à Sainte-Beuve 0). Cette scène tragi-comique implique la présence simultanée, à Lyon, de madame de Staël et des deux époux. Ceux-ci étaient à Dôle au mois de juin; ils sont venus de Dôle à Lyon, et c'est à Lyon qu'ils se sont séparés.
Le lor août. Benjamin Constant raconte à sa tante que « de Parti) il y a environ un mois, » il a notifié son mariage à ses beaux-frères. Mlle Menos s'en étonne dans une note, parce que, dit-elle, le 2 juillet, Benjamin était à Lyon. Mais puisqu'il venait de faire partir sa femme pour Paris, il aura pu lui remettre des lettres portant la date de cette ville, en la chargeant de les mettre à la poste à son arrivée.
« Ma chère tante, toutes mes affaires sont en règle; j'ai déclaré mon mariage; je viens de régler mes affaires pécuniaires avec madame de Staël » écrivait Benjamin le 4 janvier. Il semblait que tout fût fini entre elle et lui. Quelque temps après, on le retrouve à Coppet (2) et quelques mois plus tard (Menos, CLXXV) il alla passer avec madame de Staël six semaines à Blois ; il écrit à ce propos: « Ma tète se trouble entre Charlotte et madame de Staël. Je perds vingt mille francs en un jour (13 octobre 1810). Charlotte et madame de Staël en présence; madame de Staël part pour Genève; Charlotte et moi retournons à Paris. (20 octobre). Je continue à jouer, et je perds toujours. » — Rosalie fut informée de ces pertes au jeu par son frère Charles, qui passa par Paris à ce moment; on regrette que Benjamin ait
(1) Causeries du lundi, seconde édition du tome XI.
(2) Melegari, n° 128; lettre datée du mercredi 28 mars 1810 (voir ce qui y est dit des fêtes du mariage de Napoléon avec Marie-Louise). — Menos, GLXIX.
essayé de se justifier en déguisant la vérité. Une lettre inédite à sa tante (1er novembre 1810) nous le montre occupé de la vente d'un immeuble qu'il possédait à Paris.
Au commencement de l'année, Benjamin Constant vint passer quelques mois dans notre pays: « Mme de Staël me ramène à Coppet, écrit-il; c'est la dernière fois que j'ai vu Coppet. Luttes contre mon père, contre Charlotte, contre madame de Staël. » Le journal de Benjamin nous manque encore pour ce temps. Ses lettres ne nous renseignent que sur ses démêlés avec son père: les pertes qu'il avait faites à la table de jeu ne lui permettaient pas les larges concessions qu'il aurait consenties en des temps plus heureux.
« Luttes contre madame de Staël, » toujours? N'aurions-nous pas cru qu'elle ne songeait plus à lui, que les souffles d'un printemps nouveau avaient chassé les feuilles d'automne, toutes sèches et flétries? Les documents nous manquent: passons, ou plutôt arrêtons-nous.
Je ne veux plus mentionner qu'un seul témoignage, mais bien expressif, celui-là. A la suite des lettres de Benjamin Constant à madame Rêcamier, madame Lenormant a publié des fragments inachevés, parmi lesquels un piquant morceau sur madame de Staël : Benjamin y a dessiné son portrait d'un crayon moqueur. Les colères éclatantes ou concentrées, le mécontentement redoublé dont témoignent si souvent les lettres qu'on a de lui, la fatigue avec laquelle il a supporté son long esclavage : malgré tout cela, son cœur n'était pas libre. Pendant vingt ans il a aimé madame de Staël, jusqu'au moment où ils se revirent en 1814. Mais ces quatre pages de froide ironie, qu'il a écrites peu après, la main qui les traçait est celle d'un homme qui définitivement n'aimait plus.
§ II. Aa politique de mobociiiie ac Staël
En politique, madame de Staël était un enfant de la balle. Fille d'un ministre influent, elle avait été élevée au milieu du bruit des affaires d'Etat; femme d'un ambassadeur, dès les premières années de son mariage, elle avait assisté à l'ébranlement qui précéda et qui préparait la Révolution; elle avait pris une part passionnée à ces débats, à ces agitations; comme le pays lui-même, elle était ivre de cette vie nouvelle. Quand vinrent les jours de terreur, le spectacle était encore si captivant qu'elle eut peine à s'en détacher : aussi courut-elle quelques risques à son départ tardif de Faris; et quand elle se fut réfugiée à Coppet, sa mère écrivait à Gibbon, le 21 septembre 1792 :
« Au milieu de ces malheurs, l'arrivée de l'ambassadrice nous a soulagés d'un poids terrible: le sentiment de ses dangers nous fait oublier la déraison qui les avait fait naître; mais malgré sa grossesse et ses alarmes précédentes, le repos auquel nous la contraignons n'a pas pour elle tout l'attrait que vous imaginez. »
Madame de Staël revint s'établir à Paris aussitôt qu'elle vit jour à le faire (!); dans le grand désarroi qui régnait, elle put alors, plus librement qu'à aucune autre époque, s'abandonner a son violent désir déjouer un rôle politique; et ce désir, mauvais conseiller, fit d'elle la confidente de
(*) On voit dans une lettre du 24 novembre I7U4. adressée à Alexandre de Lameth {Catalogue d'autographes de M. Bond Paris, 1885. pa«:e 286), avec quelle attention ardente elle était suspendue au mouvement politique, et combien elle avait aspiré à centrer dans le tourbillon.
ceux qui préparaient le 18 fructidor. Ce jour-là, elle se mit du mauvais côté; dans les jours qui suivirent, elle racheta sou tort en sauvant quelques-unes des victimes de ce coup d'Etat.
On ne sait pas bien, on ne peut pas suivre jour par jour tout ce qu'a pu faire et dire madame de Staël au moment où les affaires de Suisse sont devenues un des objectifs de la politique française. Si les lettres qu'elle écrivait à celte époque à son père, se sont conservées, tout pourra s'éclaircir un jour. A l'heure qu'il est, nous n'avons pour nous renseigner que le récit du long entrelien qu'elle eut à ce sujet avec le général Bonaparte {Considérations sur la Révolution française. III. 27) et quelques lignes du général La Harpe, adressées au peintre Brun, à Versoix, et qui sont datées de Paris, 10 nivôse an VI (30 décembre 1797) :
« C'est la Staël qui, par ses intrigues, a empêché que le rapport ne fût fait plus tôt ; elle part ; je voudrais que le feu commençât par leur château de Coppet; car c'est une infernale gueuse. »
(Bulletin de l'Institut genevois, XXIV, 116.)
Voilà des paroles qui appellent un commentaire; je voudrais, pour l'écrire, avoir plus de données. — La Harpe, c'est le grand patriote vaudois, celui que Juste Olivier a loué en beaux vers :
Le vieux La Harpe! Ainsi Tout vu nos pères. Antique et pur sous un front de vingt ans. A notre tour nous l'avons vu. mes frère-. Jeune de cœur, tout jeune en cheveux blancs; Et sa mémoire est comme un bel ombrage Où nos enfants aimeront à marcher ....
Il faudrait entrer dans le détail des intrigues qui aboutirent a l'entrée des Français en Suisse, pour expliquer ce que
c'était que « le rapport », dont le retard irritait La Harpe. Quant à la menace qu'il profère, le temps était proche encore où Sismondi,dans les semaines qui suivirent le 14 juillet 1789, voyait brûler les châteaux des environs de Lyon. La Harpe voulait que son pays fût libre, fallût-il que le fer et le feu vinssent aider cà une œuvre qu'il jugeait sainte : ne lui demandez pas de ménagements pour ceux qui lui barraient le chemin. Nous remarquerons seulement à ce propos que madame de Staël, au temps du Consulat et de l'Empire, a trop oublié le grand service que Bonaparte a rendu à la civilisation : c'est lui qui a mis enfin un terme aux agitations révolutionnaires, si voisines toujours des excès dont on trouve la pensée dans la lettre de La Harpe.
Quelques années plus tard, aux derniers jours qui précédèrent son long exil, madame de Staël assistait en désespérée aux triomphes du Premier Consul : « Le jour du Concordat, a-t-elle dit, Bonaparte se rendit à l'église de Notre-Dame dans les anciennes voitures du Roi, avec les mêmes cochers, les mêmes valets de pied marchant à côté de la portière ; il se fit dire jusque dans le moindre détail toute l'étiquette de la cour; et, bien que premier Consul d'une république, il s'appliqua tout cet appareil de la royauté. Rien, je l'avoue, ne me fit éprouver un sentiment d'irritation pareil. Je m'étais renfermée dans ma maison pour ne pas voir cet odieux spectacle »
C'est en ces termes que madame de Staël parle des fêtes de Pâques 1802, de ce jour glorieux où le Moniteur du 28 germinal an X annonçait à la première page la paix d'Amiens, « la plus belle que la France ait signée », en même temps que la paix rendue à l'Eglise par le Concordai; tandis qu'à la seconde page on lisait un arliclede
Fontanes sur le Génie du christianisme, « qui ouvre avec tant d'éclat et de si heureux auspices la littérature du XIXe siècle ». disait le critique avec une juste et prophétique admiration. Mme de Staël demeurait bien éloignée de l'enthousiasme (*) qui faisait dire h l'ami de Chateaubriand :
« Cet ouvrage longtemps attendu, et commencé dans des jours d'oppression et de douleur, paraît quand tous les maux
se réparent, et quand toutes les persécutions finissent
La religion, dont la majesté s'est accrue par ses souffrances, revient d'un long exil, dans ses sanctuaires déserts, au milieu de la victoire et de la paix. »
Le Concordat a été plus bienfaisant encore que ne le fut l'Edit de Nantes, puisque c'est à la majorité du pays qu'il a rendu le libre exercice du culte; il a fermé une plaie qui avait été béante et sanglante pendant dix ans; il a été fait avec un sentiment si équitable des droits de l'Etat et des intérêts de l'Eglise, que dans un pays labouré par les révolutions, il aura eu bientôt une durée séculaire. Et quand s'est accompli ce grand acte de réparation sociale, on voit madame de Staël s'attacher à de misérables détails d'étiquette; elle se choque de ce que le Consul a des voitures
et des valets Mme Necker a parlé quelquefois de la
déraison de sa fille : en vérité c'est le mot propre, pour caractériser ce manque de jugement.
On a souvent rappelé, sans jamais en peser les termes, cette parole qu'elle a prononcée quand Napoléon revint de
( r) « On travaille avec zèle au rétablissement des préjugés religieux ». disait Benjamin Constant au printemps de l'an V (Des réactions politiques, page 33.) Cette mauvaise humeur qu'il avait eue eu voyant la renaissance des idées religieuses, je crains que madame de Staël ne l'ait partagée.
File d'Elbe : « C'en est fait de la liberté s'il triomphe, et de l'indépendance nationale s'il est battu. » Mais non. Il a été battu à Waterloo, et la France n'a point perdu son indépendance. Pour la maintenir, pour échapper à une mutilation de territoire, elle avait sa maison royale, la sagesse et le courage de Louis XVIII. Mais les services que la vieille race de ses rois a rendus à la France en 1815, l'opinion aveuglée a été cinquante-cinq ans sans les voir; et madame de Staël était abandonnée à toutes les erreurs de son temps et de ses entours. Quand elle écrivait (:) au printemps de 1814 : « L'histoire d'Angleterre se recommence. Puissions-nous revenir à la Restauration de 1688 ! » elle ne voyait pas distinctement les journées de juillet, et le rôle qu'y a joué Louis-Philippe; mais elle eût partagé, si elle eût vécu jusqu'à cette époque, l'ardeur et les illusions des 2:21 ; et pas plus qu'eux, elle n'aurait su voir, derrière la révolution de 1830, celle de 18*8.
En définitive, on ne s'étonne point que madame de Staël n'ait pas eu le don de plaire aux hommes de gouvernement. Méconnaître les services rendus, et s'imaginer facile la lâche de gouverner la France (2), voilà ce qu'elle a fait au temps du Consulat, ce qu'elle a refait au temps de la Restauration : comment le lui auraient-ils pardonné, ceux qui avaient tenu le gouvernail pendant l'orage ?
(*) Coppet et Weimar, page 266.
Ç2) « Ces princes, en Angleterre, ,je leur peignais l'état de la France, ce qu'elle demandait, ce qu'il était si facile de lui donner. » Paroles citées par lady Blennerliassett, III, 616.
§ \2. Jva coiieAoouocLiice ce luctaciuxc de Staël
Il y a des écrivains, comme Montesquieu et Buffon. dont la vie n'a rien eu de romanesque et d'aventureux: ce sont des hommes posés, à carrière bien régulière. On ne négligera pas de recueillir leurs lettres; mais ^lles n'offrent pas un vif intérêt. Dans la correspondance de Voltaire, il y a quelques parties qui sont aussi plates et aussi insignifiantes; mais que de branches de ce vaste recueil, où l'on est séduit par l'esprit le plus souriant! que de pages où l'on sent palpiter la vie ! La correspondance de Rousseau a quelque chose de dense et de serré; on y rencontre pourtant de très beaux morceaux. Les lettres de Diderot à MIle Volland sont dans ses œuvres une des parties les plus agréables à lire. La renommée de Joseph de Maistre a certainement gagné à la publication de ses lettres, qui ont montré un homme simple, un père de famille, derrière l'écrivain autoritaire et paradoxal. L'an dernier. M. Edmond Biré a donné une intéressante esquisse f1) de ce que sera la correspondance de Chateaubriand, si on se décide un jour à la publier.
Quant à madame de Staël, il y a eu un parti pris: La volonté de madame de Staël est une raison décisive de s'interdire la publication de ses lettres, écrivait son gendre (2) à M. Gaullieur; et Sainte-Beuve fut menacé d'un procès (3)
i1) Correspondant àv\ 25 juin et du 10 juillet 1898.
(8) Lettre du duc Victor de Broglie. du J28 juin 1844. dans le Bulletin de l'Institut Genevois. XXX 111. 813; et page 17 du tirage à part. Gp. Menos, Lettres de Benjamin Constant, page 66.
ri Correspondance de Sainte-Beuve, tome second, lettres du mois de mars 1868.
quand il publia les lettres qu'elle avait écrites à Camille Jordan.
Néanmoins on a vu paraître de temps à autre, çà et là, quelques-unes de ses lettres. Lady Blennerhasselt les cite presque toutes dans les notes de son livre ; et elle a eu aussi communication de deux branches encore inédites de cette correspondance : les lettres adressées à Meister et à Nils de Hosenstein.
De ces lettres dispersées de madame de Staël, la liasse la plus considérable a été publiée par madame Cli. Lenormanl; c'est une série de lettres adressées à la duchesse de Saxé-Weimar et à madame Recamier. (*) Lady Blennerhasselt va un peu loin en disant (III, 231) à propos d'une de ces lettres, qu'elle « porte dans le volume une date fausse, comme d'ailleurs presque toute la correspondance. » Il s'agit d'une lettre datée de Lyon, o mai [1807]. Lady Blennerhasselt veut qu'elle ail été écrite à Dijon; en vérité je ne vois pas pourquoi; je dirai même qu'en la relisant : « Me voici, chère amie, dans une ville qui est une patrie pour vous.... Camille [Jordan] parle de vous comme moi.... Je serai après-demain à Coppet » je ne vois que des raisons de croire que madame Lenormanl a exactement copié l'original qu'elle avait sous les yeux. - -■ Il y a plus; Sainte-Beuve cite {Nouveaux lundis, XII, 30(5) une lettre de madame de Staël à Camille Jordan, datée de Lyon. dimanche 3 mai [1807]. Elle l'invite pour le lendemain. Llle était donc à Lyon le 3 et le 4, et n'a pas pu revenir sur ses pas pour écrire de Dijon, le 5 mai, à madame Recamier.
Il est vrai qu'ailleurs madame Lenormanl a laissé échapper des fautes évidentes:
Page 58, deux fois Vienne pour Weimar.
C1) Coppet et Weimar, Paris, 1862.
Page 149. « une fêle de Bergen en Suisse. » J'imagine qu'il faut lire : une fête de bergers. C'est celle dont il est parlé dans Y Allemagne: « la fête des bergers qui a été célébrée l'année dernière au milieu des lacs, en mémoire du fondateur de Berne. »
Page 218. Lettre datée: Genève, octobre 1812. « Vous ne nous avez pas dit un mot du passage de l'Empereur à Chatons. » En octobre 1812. madame de Staël était en Suède, et l'Empereur en Russie. C'est dans l'intervalle du 6 novembre 1811 (ou Napoléon était à Cologne) au 12 novembre (jour où on le retrouve à Saint-Cloud) qu'il a pu passer par Chatons. La lettre doit être des derniers jours de novembre
Page 241, « il y a bientôt quatorze mois que je ne vous ai vue. » Cela permet de dater du mois d'août 1811 les lettres des pages 205 et 207.
Page 314. < Florence, le 23 mai 181(3. Nous comptons quitter Florence le 20 de mai. » On voit bien qu'il y a une faute; mais des deux dates, quelle est celle qu'il faut corriger? La dernière, sans doute: car la Revue des autographes (n° 149) mentionne une lettre de madame de Staël, adressée au sculpteur Tieck (à propos du buste de M. de Rocca) et datée de Florence. 2" mai [181b].
Le catalogue de la collection d'autographes de M. Bovet (Paris, 1885) contient l'analyse de trois lettres de madame de Staël, l'une desquelles, adressée au comte de Champagny et datée de Coppet. 24 octobre 1803. est en désaccord avec ce que dit lady Blennerhassett (III. 251) à l'occasion du séjour de madame de Staël à Vienne en 1808: « L'ambassadeur de France. Andréossy. eut toutes sortes d'attentions pour elle. » — Tout au contraire, madame de Staël se plaint dans cette lettre que le ministre ait interdit au général Andréossy de
venir chez elle ou delà recevoir chez lui. « Dans quel pays puis-je aller, si je n'y ai pas l'appui de l'ambassadeur de France? » Elle comptait passer l'hiver à Vienne auprès de son second fils; mais elle ne pourra accomplir ce projet que si les ordres donnés au général Andréossy sont révoqués.
Un autre passage de cette lettre: « .... m'occupant depuis une année d'un ouvrage sur la littérature allemande ... » ne s'accorde pas avec ce que dit madame de Staël, qui parle de six ans de travail (Dix années d'exil, II, 1.) Lady Blenneihassett renchérit encore là-dessus (III, 355) et parle de six années entières.' La première idée du livre de Y Allemagne remonte sans doute au voyage que fît madame de Staël dans l'hiver de 1803 à 1804; mais dans les mois qui suivirent, elle écrivit: Du caractère de M. Necker et de sa vie privée; vint ensuite son voyage en Italie; Corinne l'occupa depuis son retour jusqu'au printemps de 1807; et ce ne fut qu'alors qu'elle entreprit la composition de son livre sur Y Allemagne.
Quelques billets de madame de Staël, publiés par M. Galiffe (D'un siècle à Vautre, Genève, 1878, tome second, pages 308-340) permettent de préciser les dates de son voyage dans le Nord, qu'elle a raconté dans Dix années d'exil. Elle était arrivée à Saint-Pétersbourg au milieu du mois d'août 1812 (page 314) et n'y resta que peu de temps, puisqu'elle était déjà le 16 septembre à Abo en Finlande (page 316). Elle ne quitta la Suède que dans la seconde quinzaine de mai 1813 (page 343).
M. John Galiffe, en publiant ces billets qu'il avait trouvés dans les papiers de son père, a cru devoir se mettre en garde contre un reproche qui lui pouvait venir des hoirs de madame de Staël :
« Nous n'ignorons pas, dit-il, que nous agissons en oppo-
sition avec les désirs exprimés par sa famille, qui non contente de provoquer le retour de toutes ses lettres disséminées en tout pays, pour les vouer au feu ou à l'oubli, a prononcé en outre une sorte d'anathème contre quiconque n'entrerait pas dans ses vues de discrétion.
« Mais nous ne sommes pas seul à penser que, bien loin de servir les intérêts de leur illustre parente, ses héritiers lui ont fait ainsi un tort très réel. Tous ceux de ses contemporains qui ont eu le privilège de l'approcher, s'accordent à dire combien sa parole éloquente, sa conversation, toute sa personne enfin, étaient supérieures encore à ses œuvres littéraires; combien l'exquise bonté, la générosité, la franchise, la soif de justice et d'équité de ce grand caractère se voyaient mieux dans l'abandon des causeries intimes que dans ses écrits les plus soignés, et par cela même toujours plus ou moins empreints de la phraséologie apprêtée et redondante de l'époque.
« C'est donc grand dommage que la postérité ait été privée de ses épanchements familiers, qui seuls, à défaut de sa conversation, auraient pu donner quelque idée de ce que la femme la plus distinguée du siècle était sans les cothurnes d'une position aussi éminente. »
J'ai passé quelque temps a chercher et à lire les lettres dispersées de madame de Staël, et je n'oserais dire que je les estime à aussi haut prix que feu M. Galiffe. mon aimable et savant collègue. En rassemblant tout ce qui a été mis au jour jusqu'ici, on n'aurait qu'un recueil de papiers décousus: documents précieux sans doute, mais de lecture un peu cahotante. Il en serait autrement si l'on se décidait à publier quelques-unes des branches où les lettres se suivent et s'enchaînent: la correspondance avec Meister, par exemple, ou les lettres à M. Necker. Celles-ci surtout
seraient les bienvenues; nous y verrions madame de Staël jeune encore, et déjà mêlée aux grands événements de son époque, emportée aussi par les orages de la passion. Si le respect que lui inspirait son père ne lui a pas permis les confidences, elle y aura tout fait entendre, et nous y retrouverions les agitations de son àme mobile.
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Dans les papiers légués par Charles de Constant à la bibliothèque de Genève, il y a quelques lettres et billets de madame de Staël. En 1888, Mlle Menos en a publié plusieurs dans son Introduction aux Lettres de Benjamin Constant à sa famille ; je donne ici le reste de ce petit dossier.
A Rosalie de Constant.
Sur tout ce que vous me dites, mademoiselle, de la fille qui vous a servie, j'ai fort envie de la prendre pour mon fils; mais cependant il faudrait la voir; et je ne sais pas comment la faire venir à Coppet, sans apprendre à la bonne qui est auprès d'Auguste que je ne la garde pas, et produire une scène fâcheuse pour l'enfant. Oserais-je donc vous prier, vous qui êtes aussi bonne qu'aimable, de vous donner la peine d'expliquer à Magdelaine qu'il faut qu'elle vienne à Nyon, et de là à pied à Coppet, en demandant Eugène mon domestique, comme chargée d'une commission pour lui. Je lui payerai sa peine, comme de raison.
Mais comment pourrai-je assez vous remercier d'avoir bien voulu entrer dans ces détails d'inquiétude maternelle ! Il est vrai qu'on me dit que vous remplissez les devoirs du titre de mère auprès de vos jeunes frères et sœurs, et que vous consacrez à votre intérieur des agréments qu'il serait si heureux de rencontrer dans le monde.
Mr. votre père ne voudrait-il pas me prêter un de ses charmants romans? On a plus besoin que jamais de quitter l'histoire.
Necker, baronne Staël de Holstein.
31 août.
A la même.
J'ai appris, mademoiselle, avec bien de la peine, la blessure de Mr. votre frère. Donnez-moi des nouvelles, je vous en prie, de sa santé: tout ce qui vous touche intéresse, dès qu'on a eu le bonheur de vous voir.
Oserais-je vous demander de m'envover la bonne à Nyon le plus tôt possible? Je m'y établis samedi.
Ce 18 septembre (*) Coppet.
A la même.
Un Français nous écrit du 30 décembre [1794] d'Utrecht: « Les Français ont pris l'île de Bomel; mais on l'avait d'avance évacuée, parce qu'elle était trop grande pour qu'on put la garder. »
Ne savez- vous rien de votre frère ? Je mérite, ma chère Rosalie, que vous me fassiez partager ce qui vous intéresse.
A la même.
J'ai été chez vous pour vous voir, vous remercier, et vous féliciter: je n'ai trouvé personne.
i 1 ) Quelques ligues, glanées dans les Papiers de Barthélémy. récemment publiés, permettraient de dater cette lettre de 1793:
Venet à DeJ "orgues. 22 décembre 1793, Mra* de Staël, dans sa campagne de Nyon, s'entoure de Français, ex-constituants, qui sont venus l'y rejoindre de Londres, et qu'elle présente comme des négociants suédois.
Le même au même, 14 mars 1794. M™* de Staël est toujours d'une manière fort originale dans les environs de Nyon ; de tous les prétendus négociants suédois qu'elle avait rassemblés autour d'elle, il ne lui reste plus que Mathieu Montmorency.
Diles-moi si pour me faire jouir de votre bonheur, vous ne voudriez pas venir tous dîner chez moi mercredi: je vous enverrais ma voiture. Tachez de me prouver que mes billets ont sur vous le même empire que les vôtres sur moi.
Si vous venez, dites à Mr. votre père qu'il serait bien .aimable d'amener son voisin Mr. Gondoin. Je n'invite pas le Chinois: c'est en son nom qu'il faut se rassembler. (')
Dimanche soir.
Y A la même.
Voilà 35 volumes, (2) ma chère Rosalie, dont vous êtes chargée plus spécialement encore que je ne l'étais du matelas; et j'espère qu'ils vous amuseront davantage. Pensez à moi dans tous les petits airs, et croyez qu'ils n'ont aucune impression douce que je n'adresse à vous, et à tout ce que
j'aime chez vous.
Ce lundi à 10 h.
A la même.
Mardi soir.
Eugène prétend, ma chère Rosalie, qu'il vous a remis un plus grand nombre de livres de musique; il se trompe peutêtre ; mais je vous prie d'y regarder, sans vous en inquiéter si cela n'est pas: car c'est fort égal, au fond. Avez vous lu le livre de Benjamin? (3) Je suis bien sure
i1) C'est-à-dire, si je comprends bien: Vous viendrez tous: je n'adresse pas d'invitation particulière et directe à votre frère qui revient de Chine: c'est en son honneur que cette réunion aura lieu.
(?) Des cahiers de musique, à ce qu'il semhle.
(s) Il s'agit sans doute de la brochure intitulée: De la force du gouvernement actuel de la France et de la nécessité de s'y rallier. S. !.. 1796. 112 pages in-8o.
du plaisir que vous aurez à lire un ouvrage qui a déjà le suffrage de tout ce qui Ta lu, et tiendra la première place parmi tous les écrits que la Révolution a fait naître.
Adieu, ma chère Rosalie : faites-moi donner le Médecin de la -montagne (J) à mon retour.
A la même.
Voulez-vous me rendre les ballets, dont vous ne sentez pas assez le prix, et que Charles n'est pas trop disposé à m'aceompagner, si j'en juge par son brusque départ du Bois de Gery (2), que je ne puis encore lui pardonner. Pour nous mieux quereller, voulez- vous jeudi de ma cousine et de moi ?
Je ne sais pas si vous serez toujours en défiance avec moi; mais je chercherai si souvent les occasions de vous voir, qu'il vous sera au moins prouvé que c'est un de mes plus doux plaisirs.
A la même.
J'ai osé, ma chère Rosalie, donner votre adresse pour m 'écrire de Paris. Si vous recevez quelque chose à quoi vous n'entendiez rien, envoyez-le moi.
Vous avez eu de bonnes nouvelles de Victor; que dit le courrier d'aujourd'hui? Celui d'Angleterre est-il arrivé?
Donnez-moi un jour pour dîner chez moi avec M', votre père. Mes chevaux sont à vos ordres.
Ce lundi.
(x) Est-ce un roman? Est-ce un livre de médecine:'' (2) C'est une propriété de campagne, dans les enviions de Lausanne.
A Monsieur Samuel Constant, à Lausanne.
Ce 20 septembre [1797.] Perlet n'est point en prison, monsieur ; mais il est condamné à la déportation par un décret des Conseils (l). Je n'ai point de crédit ; mais je n'en sais aucun qui dans ce moment puisse faire rapporter un décret de déportation. On l'a demandé avec instance pour l'homme du monde le plus intéressant, pour Sicard, l'instituteur des sourds et des muets, et l'on n'a pu l'obtenir jusqu'à présent. Perlet n'est pas pris, c'est beaucoup ; et je crois qu'il s'est arrangé avec un patriote, Lenoir-Laroche, pour qu'il continuât son journal sous le nom du Surveillant politique; je sais aussi que ce pauvre Perlet a beaucoup perdu, et parce qu'on a brisé ses presses, et parce qu'on a déchiré un très beau Don Quichotte sur papier vélin, qu'il avait acheté.
En recevant votre lettre, monsieur, j'ai pris tous ces renseignements sur la personne qui vous intéressait : c'est à ce faible mérite qu'il faut me résigner. On a dans les révolutions beaucoup de moyens de faire du mal, et bien peu d'être utile : c'est une sorte de mouvement que ceux même qui l'ont donné ne peuvent arrêter; et le nouveau tiers, en poussant ainsi tous les esprits à l'extrême, a amené ces malheurs, qu'on ne peut plus lui reprocher maintenant qu'il est vaincu, et qu'on use ainsi de la victoire.
Vous allez voir chez vous une nouvelle émigration; tous ceux qui sont rayés provisoirement, ne sortant que momentanément de France, et devant continuer leurs sollicitations, obtiendront sans doute une exception favorable en Suisse.
(:i Cette lettre est postérieure de quinze jours au coup d'Etat du 18 fructidor.
Cette révolution du 18 fructidor n'a point coûté de sang; mais il en résulte une suite de malheurs particuliers, dont l'étendue et la durée sont incalculables. Au reste, nous causerons sur ces événements extraordinaires; et j'aurai du plaisir à vous raconter des faits, pour obtenir vos réflexions.
Avant trois semaines, je serai en Suisse, au inoins pour y rester deux mois; votre neveu ne m'accompagnera pas; mon séjour sera court, et ses succès sont très grands ici dans le parti qu'il aime. A la réinstallation du Cercle constitutionnel, il a prononcé devant deux mille personnes un discours qui a été applaudi comme Gracchus à Rome. Vous concevez qu'il se trouve bien en France. Il y fait à moi, et à ce qui m'est cher, tout le bien qu'il peut; et c'est à lui seul que je dois de pouvoir exister en France. Mes principes ne suffiraient pas à me faire pardonner mes sentiments.
Benjamin ne vous a pas répondu, parce que tout ce qui vivait à Paris et s'occupait des affaires publiques a vécu depuis deux mois dans une angoisse inexprimable. Mais il m'a répété combien il était malheureux de l'apparence d'un tort envers vous.
Daignez parler de moi à Rosalie. Dites à Mad. {déchirure) que je suis impatiente de la revoir, et que votre {déchirure) dispose en ma faveur tous ceux que je vais retrouver avec [un] sensible plaisir.
Pour vous, monsieur, j'espère que dans [peu de] temps, vous croirez au tendre dévouement que j'aime à [vous] consacrer.
A Monsieur Samuel Constant, à Lausanne.
Ce dimanche 8 juin [1800].
C'est moi, monsieur, qui ne vous exprimerai jamais assez
selon mon cœur l'émotion sensible que votre lettre m'a fait éprouver. Quel est le jeune homme qui pourrait peindre avec autant de chaleur une impression agréable? Quelles sont les facultés que vous prétendez avoir perdues, quand il vous reste un lel charme de pensées et de tournures ? Sans doute j'ai joui de ce que vous étiez content de moi; niais j'ai joui plus encore de retrouver tout votre esprit et toute votre àme. Si vous veniez passer quelques jours avec nous, peutêtre cette distraction vous conviendrait-elle; et ce qui est bien sur, c'est que nous en serions vraiment heureux. Ce n'est pas une vaine politesse, c'est une tendre affection qui m'engage à vous presser.
Votre neveu sera ici le 1er de juillet, Il demande un congé de deux mois pour Genève au Tribunal, S'il ne consultait que l'intérêt des affaires qu'on y traite, il pourrait en vérité s'absenter pour plus longtemps. Ce sont des rentiers à 15 mille livres de rente, les sénateurs à 25, les législateurs à 10; et le vrai tribun, le vrai sénateur, le vrai législateur, c'est Bonaparte. Le pays s'en trouve beaucoup mieux. N'estce pas alors le cas d'oublier les principes ? C'est ce que l'on fait assez généralement.
La santé de Constance est meilleure, n'est-ce pas ? Donnezmoi quelques détails sur la vôtre, avant que je vous revoie. On me dit que vous avez éprouvé une crise salutaire. Je trouve une telle vie morale dans ce que vous écrivez, que je ne puis me défendre d'espérer que votre santé est meilleure. S'il vous fatiguait de m'en donner des nouvelles, est-ce que l'aimable Rosalie ne consentirait pas à m'écrire quelques lignes?*
Mon père prend à vous un intérêt qui, j'en suis sûr, vous serait doux à éprouver.
[A Rosalie de Constant.]
Je vous porte à moitié chemin cet exemplaire que vous désirez, ma chère Rosalie; je crois que vous y trouverez plus encore que vous n'espérez. Votre cousin, qui n'a point de prévention pour ce genre, en est tout à fait épris; et séparés, nous avons pleuré aux mêmes chapitres, et presque aux mêmes pages. Ah ! croyez que c'est par les larmes surtout qu'on se ressemble et qu'on s'aime : la gaîté n'est pas le réel de la vie.
J'ai pensé à votre pauvre père avec un sentiment digne de vous être offert : faudrait-il en effet ne se retrouver nulle part, et qu'il ne restât rien de ce qu'on a tant aimé ?
Adieu, ma chère Rosalie; vous me donnerez vos ordres pour Paris avant mon départ.
Ce jeudi 13 novembre [1800.]
Mon père me charge de vous dire que l'exemplaire est offert par lui.
[A la même.]
J'ai reçu une si aimable lettre de Benj.. de Dôle, que je suis tentée de vous tout pardonner. Mais, je vous en prie, songez qu'avec autant d'esprit que vous en avez, on exerce une puissance; et qu'il faut ne pas s'en servir pour faire de la peine. Il y a beaucoup de choses dans le cœur qu'on ne dit pas; mais quand une personne qui ne vous a pas fait de mal vous prie de respecter son sort quel qu'il soit, il me semble qu'on ne doit pas se hasarder à causer des chagrins dont on ne pourrait mesurer l'étendue.
Si vous étiez libre un jour, vous devriez venir dîner avec mon père et moi. Quand et comment peut-on vous voir !
Ce mercredi.
[A] madame Acliard, à Saint- Je an (') Si vous et vos enfants, vous voulez de moi dimanche à o heures, dear madame, j'accepte avec plaisir et reconnaissance. Nous viendrons deux, parce qu'il se peut que mon fils soit arrivé d'ici là. — Mille amitiés.
Le bruit se répand que l'archiduc Jean va venir à Berne.
Vendredi.
Pour M. Charles Constant, à Saint-Jean (2)
Benjamin vient de me dire que M. de Rebecque vous avait dit que j'avais vu la lettre que vous lui aviez écrite à Dole. Je ne l'ai pas vue : Ainsi je n'ai pu lui dire que je V avais vue. encore moins la juger.
Quand M. de Rebecque m'en dit en conversation les expressions (de cette lettre) je lui dis que cela me paraissait un peu dur; mais que c'était dans la franchise un peu vive de votre caractère, d'être ainsi ; et que je l'avais quelquefois éprouvée.
J'aurais dit cela devant vous, comme en arrière; et en général, je vous prie de croire que jamais je ne prononce sur une personne que je considère, un mot qu'elle ne pourrait entendre.
Je suis triste d'une scène qui doit faire mal à tout le monde; mais n'oubliez pas que la vieillesse et le malheur doivent tout désarmer; ne vous laissez pas aigrir par personne; et souvenez-vous que le frère de votre père est tout ce qu'il vous reste de ce passé que rien ne pourra vous rendre. Je voudrais vous raccommoder tous. Mais la seule chose à laquelle je ne puis consentir, c'est que mon nom soit cité autrement que dans la ligne de la plus pure vérité.
Venez me voir. Adieu.
i ri \[m" Achard était la belle-mère de Charles de Constant. (2) Cette lettre doit être du mois de février 1811.
§ 1 >• cZw>e teôte-t-tt de madame de §fcctëJ .
On ne rouvre aujourd'hui les ouvrages de sa jeunesse, jusqu'à Delphine inclusivement, que parce qu'elle y a livré au lecteur quelque part d'elle-même, et qu'une si riche nature donne du prix à tout ce qui la dévoile. C'est cela seul qui intéresse encore; tout le reste est suranné.
Corinne est une grande toile, une noble peinture, qui se place à côté du Télémaqtie. de la Nouvelle Héloïse, et des Martyrs; mais dans ce groupe on préférera sans doute les livres de Fénelon, de Jean- Jacques et de Chateaubriand, qui contiennent de plus belles pages, écrites d'un style enchanteur. Le roman de Fénelon et celui de Rousseau, dans les premiers jours de leur vogue, ont eu un succès plus retentissant ; et les Martyrs, avec les poésies d'André Chénier, marquent une des grandes dates de la littérature française : ils ferment, et ferment glorieusement, cette période de près de trois siècles, qui s'était ouverte avec le livre de Joachim Du Bellay, et son conseil < d'amplifier la langue françoyse par l'immitation des anciens aucleurs grecz et romains. »
Madame de Staël a été un témoin de son temps. Spectatrice passionnée, elle a été admirablement placée pour tout embrasser de son regard. Elle avait dix ans quand son père fut nommé directeur du Trésor français. Quarante ans plus tard, et bien près de sa fin, elle recevait dans son salon les arbitres de l'Europe, le vainqueur de Waterloo et l'empereur de Russie. Dans l'intervalle, elle avait tout vu, la France et l'étranger, le peuple en révolution, la cour des rois, les écrivains et les philosophes dans leur cabinet de travail. Elle avait représenté, en face de l'empereur Napoléon, la résis-
lance de l'esprit à la force. Ses souvenirs étaient aussi vifs que variés, et les livres où elle les a consignés sont des témoignages historiques dont l'intérêt ne s'effacera pas.
Les contemporains qui ont lu le livre De r influence des passions n'ont pas eu besoin de notes pour saisir au vol toutes les allusions politiques dont à certains endroits il est. pour ainsi dire, tissu; mais à nous autres, lecteurs d'un autre siècle, en suivant ce texte où les noms propres sont absents, il nous faut une perpétuelle tension d'esprit pour nous rendre compte de ce que l'auteur avait en vue ; et trop souvent nous abandonnons une page sans goûter la satisfaction d'avoir vu clairement à qui en avait madame de Staël, au moment où elle l'a écrite.
M. Auguste de Staël a été l'éditeur des Dix années d'exil. et dans sa préface il raconte que sa mère, « lorsqu'elle conçut le plan de son ouvrage sur la Révolution française, tira de la première partie des Dix armées d'exil les morceaux
historiques qui entraient dans son nouveau cadre J'ai
suivi, -dit plus loin M. de Staël, la marche (racée par ma mère, en retranchant tous les morceaux qui avaient déjà trouvé place dans son grand ouvrage politique. »
Aujourd'hui que les Considérations sur la Révolution française, avec leur titre et leurs théories démodées, n'offrent plus aux lecteurs le même attrait qu'en 1818, au moment de leur premier succès, il serait intéressant de voir publier une nouvelle édition des Dix années a" exil, conforme au manuscrit orignal, où seraient réintégrés à leur vraie place tous les morceaux que le premier éditeur en a éliminés.
L 'Allemagne demeure l'œuvre principale de madame de Slaël. Depuis le temps de Boileau, où la critique française était si mal informée des choses du dehors, où le nom de
Shakespeare lui élail inconnu, jusqu'à notre époque où le réseau des communications littéraires internationales est complètement établi, il a été fait à cet égard des progrès successifs ; pendant deux siècles, on voit s'échelonner des tentatives, suivies d'un succès croissant, pour faire connaître à la France les autres littératures européennes et l'esprit des peuples étrangers. Quand on parcourt du regard la série de ces efforts dignes de louange, on ne trouve aucun ouvrage, ni les Lettres de Voltaire sur les Anglais, ni les histoires littéraires de Sismondi, de Ginguené et de Taine, que l'on puisse égaler au livre de Y Allemagne. Le livret de Voltaire n'en a pas l'ampleur, et les autres ouvrages qu'on pourrait citer, n'en ont pas eu l'influence.
Ce livre de madame de Staël a été favorisé de deux merveilleuses coïncidences : elle a visité l'Allemagne au temps de sa plus belle floraison littéraire ; et son ouvrage, en paraissant au moment de la chute de Napoléon, a inauguré en France la littérature de la Restauration, qui demeure une des époques les plus brillantes de l'esprit français.
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