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La Familïengeschichte fait un récit émouvant de la mort du professeur Necker. « Il mourut d'une mort très noble. Dans la cathédrale de Saint-Pierre (où se réunissait le Conseil général de Genève), les citoyens qui avaient une élection à faire, étaient dans un grand trouble; la passion des luttes politiques les agitait. M. Necker s'avança, et par de fortes paroles, tâcha de ramener au bien les esprits aigris. Au milieu des discours que lui inspirait son zèle, ce vrai patriote tomba frappé d'un coup de sang. On l'emporta mort dans sa demeure. »
En examinant de près ce récit, on arrive bientôt à être embarrassé. Le registre des décès mentionne In mort du professeur Necker en ces termes : « Du mercredi 23 juin 17(52, à 6 heures du soir. Spectable Charles-Frédéric Necker, bourgeois, professeur en Droit public, membre du Conseil des Deux-Cents, âgé de 77 ans, mort d'un épanchement de sang dans le cerveau, occasionné par une chute sur la tète. Domicilié: rue de Saint-Léger. »
Mais notre récit parle d'un accident arrivé dans un jour d'élection: bei einer Wahl inder Kirche zu St-Pierre. Or, l'élection des syndics avait eu lieu au mois de janvier. comme de coutume; et cette année-là, il n'y eut pas d'autre élection à Saint-Pierre jusqu'au 22 août 1762, jour où les électeurs furent convoqués pour choisir un successeur au syndic Fabri, mort le 17 août.
Il se peut que l'accident ait eu lieu en janvier; et que pendant de longs mois, Necker soit resté entre la vie et la mort, jusqu'au jour où il succomba. On peut aussi indiquer une autre hypothèse, qui a quelque chose de séduisant, et dont je me délie à cause de cela.
Le vendredi 18 et le samedi 19 juin 1762, le Conseil de Genève avait eu de graves délibérations sur Y Emile et le
Contrat social. On a publié le réquisitoire du procureurgénéral Tronchin, (x) les notes prises par un des conseillers pendant ces deux séances (2) ; enfin, la lettre que Moultou écrivit à Rousseau, le samedi 19 juin; (3) elle est assez courte pour qu'on puisse la citer tout entière, et elle donnera une idée de la passion qui régnait :
Mon cher ami, j'ai l'àme navrée, et je vous écris en
frémissant. Votre patrie... non, ce n'est pas elle : vous êtes
trop cher à vos concitoyens. A Genève, — à Genève ! — on
a brûlé vos deux livres ; on vous a décrété de prise de corps.
0 Rousseau ! Que ta grande àme (4) s'indigne sans
s'abattre; tu seras toujours précieux à ceux qui aiment la
liberté!
Je prévis hier qu'on brûlerait le livre ; je fis tout au
monde pour éclairer les juges: le parti sans doute était pris.
Adieu, mon cher concitoyen; vous serez toujours dans
mon cœur.
P. S. L'arrêt a été rendu ce matin.
Que dans la matinée du dimanche 20 juin, l'arrêt que le Conseil avait rendu la veille, ait fait l'objet de conversations animées, cela va de soi. Que le professeur Necker, au sortir
f1) Viridet. Documents officiels sur quelques-unes des condamnations dont V Emile et le Contrat social ont été l'objet en 1762. Genève, 1850.
i a i Le Conseil de Genève jugeant les œuvres de Rousseau. Genève, lil». Georg, 1883.
(3) J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis. Paris, lib. Lévy, 1865. Tome premier, page 43.
i4) On reconnaît l'imitation du style du maître: « 0 Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme... »
du sermon, dans la cathédrale même, ou sur la place Saint- Pierre, ait pris part à ces débats et s'y soit laissé échauffer ; qu'il ait été alors frappé d'un coup de sang, dont il serait mort trois jours après: cela est possible. Les contemporains ont été au courant de ce qui s'est passé ; mais en l'absence de témoignage écrit, la postérité ne sait pas à quoi s'en tenir.
A ce moment d'ailleurs, le pauvre vieillard était bien isolé : sa femme était morte le 25 février 1755, « de fièvre lente, rue de la Maison de Ville » ; ses deux fils avaient quitté le pays.
Je viens de nommer sa femme ; pour nous faire quelque idée d'elle, nous n'avons que deux mots d'une lettre (x) que le pasteur Jacob Yernet écrivait de Paris, le 14 mars 1733. au professeur J.-Alphonse Turrettini: « ... M. Liotard le peintre, à qui je remis la tragédie de Zaïre, que je vous prie de communiquer à madame Necker, quand vous l'aurez lue. » — Elle prenait donc quelque intérêt aux nouveautés littéraires. Zaïre avait été jouée pour la première fois, le 13 août 1732; mais cette pièce ne parut imprimée que quelques mois plus tard.
) Papiers de Jt-. Alphonse Turrettini. chez M. Eugène de Budé.
§ 1\,. JLe poc&ïewt OiixchoD
Nos voisins vaudois ont un parti pris contre toute une longue partie de l'histoire de leur pays. Ils n'aiment pas l'époque bernoise (1536-1798). S'ils réussissaient à vaincre ce sentiment atavique, ils auraient beaucoup de travaux à faire sur cette période. Il serait intéressant, par exemple, de réunir tous les renseignements — dispersés je ne sais où — qu'on pourrait trouver sur le père et la mère de madame Necker. Je vais dire le peu que j'ai pu recueillir.
Le jeune Curchod, j'imagine, avait fait ses premières éludes à Lausanne. Le 2 novembre 1718. il s'inscrivit comme étudiant à l'Académie de Genève; et après quatre semestres seulement — ce qui indique qu'il avait dû passer quelques autres semestres h la Faculté de théologie de Lausanne, — il soutint sa thèse a Genève, au mois de juillet 1720. Le titre latin de cette thèse (*) peut se traduire ainsi: Examen d'une question qui touche à la théologie morale et à l'homilétique. Comment développer, du haut de la chaire chrétienne, le texte de saint Paul: « La piété est utile à tout, puisqu'elle possède les promesses de la vie présente... »? Président de la soutenance: Jean-Alphonse Turreitini, pasteur et professeur. — Répondant: Louis-Antoine Curchod, de Lausanne.
A vrai dire, cette dissertation ayant été recueillie eu 1737, par J.-A. Turrettini, dans le tome second de ses Cogitationes et dissertatïones theoloc/icœ, il est clair que c'est Turrettini
i l) Heyer. Catalogue des thèses de théologie soutenues à l'Académie de Genève pendant les xvr. xvne, et xvine siècles. Genève, 1898. pages 81 et 82.
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qui était le véritable auteur de la thèse; c'était l'habitude alors que le professeur rédigeât une des leœns de son cours, et remit sa rédaction au jeune étudiant, à charge par lui d'en approfondir les idées, et de les défendre oralement. Du travail que Curchod lui-même a dû faire, du débat qu'il a du soutenir, il ne nous reste rien.
M. Curchod entra dans la vie active et se maria. Les érudits vaudois nous donneront un jour, espérons-le, des dates qui jalonneront sa carrière, et des détails qui en préciseront le cours. En ce moment nous ne possédons que les dales extrêmes (*) du long pastoral de M. Curchod à Crassier: 1729-1760.
Dans le très agréable livre de M. Othenin d'Haussonville, le Salon de madame Necker (Paris, 1882), on s'attend à trouver davantage; et en effet on y peut recueillir la date (2) de la naissance de Suzanne Curchod, fille unique de son père (2 juin 1737), celle de la mort du pasteur de Crassier (janvier 1760), et quelques vagues mentions: « M. et Mme Curchod, vos dignes parents... Feu M. Curchod, avec peu de bien et beaucoup de mérite... »
En somme, tout cela est assez insignifiant, et ce qui s'y
(*) Favey. Supplément au dictionnaire historique du Canton de Vaud, seconde livraison, Lausanne, 1887, page 209.
(2) Sainte-Beuve, qui a esquissé la biographie de madame Necker au tome IV des Causeries du lundi, la fait naître vers 1740, et mentionne son âge aux époques successives de sa vie, toujours en la rajeunissant de trois ans. En revanche, il lui a fait tort en disant: « Elle était belle, de cette beauté pure, virginale, qui a besoin de la première jeunesse. » « Gibbon qui l'avait vue, qui l'avait aimée dans cette première jeunesse, quand il la retrouva mariée, et Agée de 28 ans. écrivait à un ami, le 31 octobre 1765: «J'ai vu à Paris madame Necker. Elle est aussi belle que jamais, et beaucoup plus agréable. »
ajoute n'es! que littérature d'imagination, et quelquefois d'une imagination qui fait fausse roule: je le sais, et j'avoue qu'en lisant les pages souriantes, où il est parlé des jeunes aimées de Suzanne Curchod, et du temps où elle habitait le presbytère de Crassier, je m'étais moi-même laissé aller. comme M. d'Hausson ville, à me le représenter sur le modèle de ceux d'aujourd'hui: une maison aux contrevents verts et blancs. J'ai été détrompé, un jour que regardant de près la vieille porte du presbytère d'Aigle, j'y remarquai des restes de couleurs, du rouge et du noir: je les montrai à quelques archéologues, avec qui j'étais à ce moment, et qui me dirent aussitôt : « Eh bien, oui î ce sont les couleurs bernoises, qu'on voyait autrefois aux portes et fenêtres de tous les bâtiments officiels, et qui y ont été remplacées, il y a cent ans. par des bandes vertes et blanches. » — Mon regretté collègue Hornung observait à ce propos que ce changement est une ligure de la renaissance de l'âme vaudoise, qui eut lieu dans la première moitié de ce siècle. Après le rouge et le noir, ces couleurs de boucherie et de deuil, le blanc et le vert, gracieux symboles du printemps, sont venus sourire aux regards des générations nouvelles.
Un érudit dauphinois. M. le baron de Goston, dans son Histoire de Montélimar, est le seul auteur qui nous donne quelques renseignements précis sur la femme du pasteur Curchod, Madeleine Albert, née en France, et baptisée le 29 septembre 1698. Le moment où elle quitta le Dauphiné avec son père Jean Albert, avocat, pour venir s'établir dans notre pays romand, se place entre le 28 mai 1720. date d'un passeport qui leur fut donné — pour six semaines seulement. — et le 22 juin 1723, date d'un jugement qui autorisait Anne Albert, sœur de Madeleine, à se mettre en possession des biens appartenant à son père et à sa sœur
L'ouvrage excellent de M. Jules Chavannes, les Réfugiés français dans le pays de Vaud (Lausanne, 1874) ne mentionne pas la famille Albert, sauf erreur de ma part. Mais en reprenant les registres que M. Chavannes a consultés pour écrire son livre, on y trouverait sans doute les noms de Jean Albert et de sa fille Madeleine, et non pas seulement (qui sait ?) quelques secs renseignements à côté de ces noms, mais des détails qui seraient curieux et piquants peut-être.
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Mme de Gharrière, qui connaissait bien le célèbre minisire, écrivait un jour à une jeune amie: « Enlisant M. Necker, on voit qu'il n'a fait que les études de l'enfance, et non celles de la jeunesse d'un homme qui se voue à l'étude. » (Bévue Suisse. 1857. page 777).
Le fait est que Jacques Necker a été un enfant précoce. C'est environ à la fin de leur seizième année, que les jeunes Genevois sortaient du collège et entraient à l'Académie, dans ce qu'on appelait l'Auditoire de Belles-Lettres, où ils passaient deux années. Jacques Necker n'avait pas encore quatorze ans, que déjà il était sorti du collège. On voit dans le Livre du Recteur qu'avec lui, le 23 mai 1746, cinq enfants de familles genevoises ad humaniores Utteras accessere. Les dates de naissance de ces cinq étudiants s'échelonnent de mars 1729 à octobre 1731 ; Jacques Necker était beaucoup plus jeune que tous ses camarades de classe : il était né le 30 septembre 1732.
Tout jeune qu'il était au milieu de ses condisciples, il était un des premiers de sa volée, comme nous disons à Genève. Au moment où il quitta le collège, on lit dans le journal manuscrit du premier syndic François Calandrini:
Mardi 31 mai 1746. Les Promotions ont été suivant l'usage ; j'ai distribué les prix. Le jeune Necker, qui devait faire la harangue, étant malade : à la réquisition de M. le Recteur, j'ai assigné un autre jour pour la dite harangue.
Mercredi 8 juin. A l'Auditoire, l'assemblée nombreuse.
Le eune Necker a fait son discours, et je lui ai donné te prix.
Assurément, en bonne pédagogie, des études littéraires qui sont déjà terminées avant seize ans accomplis, n'ont pas d'aussi bons fruits, ne laissent pas dans l'esprit la même trace que si l'étudiant avait suivi à un âge moins tendre le cours de l'enseignement classique. Ainsi s'expliquerait le mot, cité plus haut, de madame de Charrière.
§ 6. buzocnnc Ou-icfoo9 el èeb cottl'ApoiiSaiira
Dans le premier chapitre de l'intéressant ouvrage de M. Olhenin d'Hausson ville sur le Salon de madame Necker, le tableau de la jeunesse de Suzanne Curchod est esquissé délicatement. Le presbytère de Crassier était le cadre d'une idylle: la fille du pasteur, des étudiants en théologie de l'Académie de Genève, et des ministres du Saint-Evangile en étaient les personnages.
Ces ministres, proposants, ou simples étudiants, qui papillonnaient autour de la jeune et jolie Yaudoise, ne se sont pas contentés d'exprimer leurs sentiments de vive voix et par écrit: ils ont jugé à propos d'imprimer des lettres qu'ils lui adressaient. Je les ai rencontrées en feuilletant la collection poudreuse du Journal helvétique, et je vais en donner quelques extraits.
Deux mots d'abord sur les signataires de ces lettres : ils ont pris soin de ne se cacher qu'à demi. Avec le Livre du Ttecteur (liste des étudiants de l'Académie de Genève), il est facile de les identifier.
La première de ces lettres est une Lettre sur "Amour, à
MUe C. U. R Suzanne Curchod avait alors dix-neuf ans.
Cette lettre est datée de Genève, et signée MoL...Pr Je
n'hésite pas à lire: « Mollard, proposant. »
Paul-Frédéric Mollard, de Vevey, fut immatriculé en 1750 dans l'Académie de Genève, et entra l'année suivante dans la Faculté de théologie. Ses études ne satisfaisaient pas ses professeurs; le registre de la vénérable Compagnie des Pasteurs, en date du 28 janvier 1757, parle de lui en termes sévères:
« On a jugé, par ses examens, et particulièrement par son examen en Théologie et en Histoire ecclésiastique, qu'il n'avait pas des connaissances suffisantes pour exercer dignement le ministère. Sur quoi, l'avis a été en deux tours (en deux débats) qu'on le renvoyait pour une année. »
Nous serionsdonc tentés dédire à cejeune lévite: « Vous voyez, monsieur, où vous a mené la légèreté de votre conduite. Vous avez négligé le travail, pour écrire à une honorable demoiselle une lettre que vous vous êtes permis d'imprimer, ce qui est une inconvenance. Vous avez été justement puni, par l'ajournement de vos examens, de tous vos manquements aux devoirs de votre vocation. »
Mais ce serait un jugement précipité. Le jeune Mollard s'est disculpé en adressant aux éditeurs du Journal helvétique la lettre suivante, qui parut dans le numéro de novembre 1756, page 601:
Messieurs,
Si le jeune homme qui a pris mon nom dans votre journal de septembre, a voulu jeter du ridicule sur moi, il ne pouvait mieux y réussir qu'en m'attribuant son ouvrage.
Mes amis savent que je n'écris point. Si j'écrivais, ce serait pour être utile; mais à présent je connais trop quid valeani liumeri, quid ferre récusent.
Je suis, etc.
Genève. Mol.... Pr
Quel est donc le mauvais plaisant qui avait emprunté la signature de son camarade Mollard ? Ceux qui ont su cela, dans le temps, ne l'ont pas appris à la postérité. Quoiqu'il en soit, la Compagnie des pasteurs de l'Eglise de Genève
consacra le jeune Mollard au saint-ministère le 22 février
Une autre EpUre à MlleCnr" est signée Des***. Je l'attribue à François Des Arts, né en juillet 1733. immatriculé en 1750 dans l'Académie de Genève. Il était fils du premier syndic. Philippe Des Arts (voir les Notices généalogiques de M.M.Galiffe. tome I. pages 504 et 505) et il avait été institué héritier universel par son père, mort en mai 1754.
Enfin la troisième et la plus intéressante de ces épitres -je la donnerai en entier — est signée C. A. R. On pourrait conjecturer: Charles-Albert Rilliet, César-Auguste Rochat. Mais il n'y a pas dans le Livre du Recteur, en ces années, un seul étudiant dont les noms et prénoms concordent avec ces initiales. Aussi je n'hésite pas — malgré les points qui séparent les lettres C. A. R. et qui figurent aussi au nom de C. U. W" {CurchocU) en tète de la première des épitres dont nous parlons. — à penser qu'il s'agit d'Isaac Cardoini. M. d'Haussonville a cité dans son premier volume, page 17. l'engagement que ce jeune ministre du Saint-Evangile (consacré le 15 mai 1756) avait pris vis-à-vis de mademoiselle Curchod. conjointement avec son collègue Francillon (Jacques Francillon, de Coinsins, immatriculé en 1750 dans l'Académie de Genève et consacré dans celte ville au saint-ministère le 31 janvier 1757). Ces deux jeunes gens s'engageaient « vis-à-vis de très aimable demoiselle Suzanne
Curchod, à venir prêcher à Crassier, toutes les fois qu'elle » l'exigerait, sans se faire prier, solliciter, presser, conjurer, - puisque celui de leurs plaisirs le plus doux était de l'obli- » ger en toute occasion. »
Voici maintenant les trois lettres de ces jeunes gens; ce sont des spécimens de rhétorique provinciale, à la fois juvénile et vieillie.
LETTRE SUR L'AMOUR, A Mlle C. U. K
Je conviens avec vous, mademoiselle, que la maxime de M. de la Rochefoucauld, qui dit qu'il en est de l'amour comme de V apparition des Esprits, dont tout le monde parle, et que peu de gens ont vus, doit être rangée dans la classe des hyperboles. Quiconque a le bonheur de vous voir, rejette cette maxime; vous fournissez les armes qui la détruisent. Mais, voilée d'une humble modestie, ce n'est pas l'épreuve du pouvoir de vos charmes, qui vous persuade qu'il n'est pas rare de voir de vrais amants. La simplicité et l'innocence de vos mœurs, le penchant décidé que vous avez à juger favorablement des hommes, et la délicatesse de vos sentiments, vous engagent à croire qu'un amour vrai et délicat possède plus de cœurs que la Satire, toujours maligne, ne le publie.
Je connais, dites-vous, le tendre et respectueux Licidas, qui charmé des grâces et de la vertu de Caliste, n'a jamais fait paraître que des sentiments délicats, et un amour mêlé d'estime; et il m'assure, ajoutez-vous, depuis qu'il s'est uni à elle, qu'il sent qu'on n'a de part aux plus précieuses faveurs de l'amour, qu'autant qu'on aime avec délicatesse un objet digne d'être aimé.
Vous me nommez aussi l'amoureux Damon, dont la flamme vous a paru aussi pure que la vertu: puisque c'est dans l'amour de la vertu et dans les qualités du cœur, qu'il trouve le fondement de la sympathie qu'il y a entre lui et l'aimable Géphise.
Enfin, mademoiselle, vous me nommez le jeune et heureux Lindor que vous aimez, et vous me dites confldemmeat
que vos charmes n'ont jamais fait d'impression que sur son • âme; que votre présence l'intimide, et contient tous ses désirs dans une soumission respectueuse; que son amour s'est interdit tout ce dont votre délicatesse pourrait être offensée; et que sa passion, aussi pure que tendre, ne lui fera jamais faire une faute qui blesse la conscience ou l'honneur.
Vous concluez, mademoiselle, qu'il ne manque pas de vrais amants ; et convaincue qu'il en est un grand nombre que vous ne connaissez pas, vous souhaitez que je vous en fasse connaître quelques-uns.
Vous exigez enfin, mademoiselle, que je vous fasse le portrait de l'aimable objet qui m'a fait éprouver l'amour. Vos ordres sont mes lois; vous allez connaître la personne la plus charmante et la plus parfaite qu'il y ait au monde.
C. va commencer son cinquième lustre. Elle joint à une taille noble et avantageuse, un air aimable et gracieux. Les traits de son visage sont réguliers et délicats; l'expression de sa physionomie est si douce et si charmante, qu'elle ne peut être comparée qu'à la vôtre ; l'éclat de son teint efface la blancheur du lys et le coloris de la rose. Vive et enjouée, les grâces siègent sur ses lèvres comme sur les vôtres ; mais ses charmes extérieurs ne sont rien en comparaison de la douceur de son caractère, de l'égalité de son humeur, de sa sagesse, de sa circonspection, de la beauté de son âme, de la droiture de son cœur, de la noblesse de ses sentiments, de la délicatesse de son esprit.
A ces traits, vous connaissez la plus aimable et la plus aimée de toutes les mortelles. Connaissez aussi le plus malheureux de tous les amants. J'aime sans espérance d'être jamais aimé! Amoureuse du jeune et tendre Alcidor, la déli-
catesse m'interdit l'aveu de ma tendresse, C. ne connaîtra donc jamais mes sentiments que par cette lettre, que je rends publique, dans l'espérance qu'elle tombera sous ses yeux.
Je souhaite que cette épître vous fasse autant de plaisir que j'en ai eu à vous entretenir, et à vous faire le portrait de celle qui partage avec vous tous mes sentiments.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Genève. Moi Pr
(Journal helvétique, septembre 1756, pages 32i et suivantes).
ÉPIÏRE A MUe CUR***
Le Souverain des Dieux réfléchissant un jour- Sur les déesses de sa cour, N'en trouva point qui fût en tout parfaite. Vénus a la beauté; mais c'est une coquette.
Je saute deux pages de développements sur ce thème. Minerve, les Grâces, Hébé, etc., passent successivement en revue: et le versificateur termine ainsi:
Non, non, je ne vois rien encore D'assez parfait dans la céleste Cour.
Mais ce que l'Olympe ne renferma jamais, nous le voyons en vous, belle, charmante et vertueuse; vous ne connaissez ni caprice, ni pruderie, ni affectation.
Parfaite, les Destins vous montrent sur la terre, Pour jouir du tribut qu'on doit aux Immortels.
Nos c*eurs seront autant d'autels Faits pour vous présenter un hommage sincère De respect et d'amour.
C'est le plus doux soin de ma vie Que de m'en acquitter en secret chaque jour.
Mais aujourd'hui, je le publie.
Oui, charmante, ou plutôt divine Cur...., je ne puis me refuser à ces sentiments. Vous fournissez vous seule le modèle des beautés que Zeuxis ne put trouver réunies ; et quand je joindrais à cette beauté la sagesse de Minerve, rendue aimable par la douceur des Grâces et le badinage d'Hébé, votre portrait resterait imparfait.
Je me hâte de finir, pour ne pas alarmer votre modestie. J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect et l'amour le plus tendre, votre, etc.
Genève. Des*".
(Journal helvétique, août 1757, pages 231 et suivantes) •
A M 'e CUR..., SUK UN PETIT VOYAGE A GENÈVE
Mademoiselle.
Votre séjour à Genève fut court, il est vrai; mais les dames n'ont-elles pas assez de pénétration pour qu'aucun de vos défauts ne leur ait échappé ? Par l'intérêt que je prends à ce qui vous regarde, je veux bien vous les détailler ici. Dans les grands maux, il faut les grands remèdes.
1° Votre figure vous charge des ridicules les plus frappants. La finesse, la douceur et la modestie composent votre physionomie, miroir fidèle de votre âme. Un certain air ingénu et même enfantin répand sur votre visage des grâces qui vous sont particulières. De telles figures ne se voient plus aujourd'hui; elles ne sont plus de mode; c'est donc avec bien de la raison que l'on vous trouve fort singulière.
2° Le second de vos ridicules est d'une telle nature, qu'il pourrait peut-être délier la langue de la femme la plus taciturne. Vous êtes - oserais-je le dire? — oui, vous êtes savante. Faut-il s'étonner après cela si le beau sexe sonne
l'alarme ? La pauvre demoiselle, pourra dire l'une, nous regarde du haut de son esprit ; elle ne daigne pan se mêler de notre conversation; elle ne joue point. Jouer avec des personnes comme nous, qui ne nous occupons qu'à des ouvrages des doigts ! Cela serait trop au-dessous d'elle.
3° Vous avez réuni chez vous tous les ridicules, en réunissant presque tous les goûts et en les cultivant. Vous ne vous êtes pas contentée d'étudier les langues, l'histoire, la philosophie; des talents particuliers vous ont tournée du côté de la poésie, et de tout ce qu'on appelle ouvrages d'esprit. Vous êtes en état de sentir les délicatesses d'une pièce, presque aussi bien que son auteur: autre défaut, encore plus grand que le premier; car par là, vous allez sur les brisées de plusieurs personnes des deux sexes, qui regardant avec un juste mépris ce qu'on appelle proprement Science, se piquent de tout ce qui est du ressort de l'Imagination.
Quand vous arrivâtes ici, on vous regarda presque comme un animal villageois, pilier de cabinet, vrai Savantas, qu'il fallait tourner en ridicule en lui contant quelques fleurettes. On s'imaginait que vous répondriez peut-être par un passage de Scaiiger.
Il est vrai que l'on fut obligé de changer d'idée ; et vous marquâtes entendre assez le badinage, pour sentir que celui que l'on voulait faire n'était pas des plus délicats. En cela même vous vous couvrîtes d'un nouveau blâme : on décida que vous ne pourriez pas avoir acquis tant d'esprit, sans un dessein prémédité de plaire aux Cavaliers : vous voilà donc convaincue du crime de lèse-prétention ; et vous sentez qu'il y a bien peu de femmes contre lesquelles l'on puisse alléguer le même argument.
4° Vous rendez justice au mérite et à la beauté de votre
sexe : c'est votre amour-propre qui vous met si fort audessus de l'envie ; et jamais femme ne voudra convenir que ce soit par un principe d'humilité ou de modestie. Tout ce que l'on pourrait dire en votre faveur les choque ; cela va si loin, qu'un pauvre auteur ayant voulu s'aviser de donner dans ce Journal une lettre à votre louange, fut presque confondu avec vous ; et son ouvrage, qu'on aurait peut-être trouvé joli sans cela, fut regardé comme pitoyable. Le mien plaira sans doute ; j'ai pris une route opposée.
Enfin, mademoiselle, il ne me reste plus qu'un article à toucher, qui vous met encore extrêmement dans le tort ; vous n'avez pas vingt ans, et vous vous acquittez de vos devoirs avec toute l'exactitude qui vous est possible. Pleine d'amour et de respect pour la vertu, une équivoque vous fait rougir. Vous croyez bonnement qu'on doit suivre le précepte de saint Paul, et vous méprisez tout homme qui s'en écarte. Que sais-je ? Vos ridicules s'accumulent sous ma plume.
Après tant de duretés, ne serait-il pas juste de dire ce que l'on trouve de bien chez vous ?
La première chose qui se présente à mon esprit, c'est le manque de fortune; mais voyez quelle est la bizarrerie de l'esprit humain! Dois-je le dire? Oui, mademoiselle, je fais des vœux pour que la Providence me mette un jour en état de vous ôter cet avantage.
A présent, je vais vous donner une recette très simple, très courte, et très propre à vous guérir presque radicalement de toutes les espèces de ridicules dont vous charge le genre féminin. Le public ne doit-il pas me savoir gré de la facilité avec laquelle je lui donne mon secret? D'autant plus qu'il pourra servir à toutes les personnes qui seront dans votre cas. C'est à vous à qui elles auront l'obligation des soins que j'ai pris pour le découvrir.