‹ Notes sur ParisChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

PROPOSITION NOUVELLE ET CONFORME AUX TEN- DANCES DE LA CIVILISATION MODERNE, AYANT POUR BUT D'ASSURER LE BONHEUR DES MENAGES ET DE RÉGULARISER UNE INSTITUTION DE PRE- MIER ORDRE ABANDONNÉE JUSQU'ICI A ï/aRBI- TRAIRE ET AU HASARD.

Utile dulci.

A monsieur le Directeur de la Vie Parisienne.

Monsieur, C'est avec un profond sentiment de commisération et de regret qu'un observateur impartial contemple aujourd'hui les soucis croissants des familles français à propos de la plus grande affaire de la vie, , entends le mariage. Dans les autres pays, en Allemagne, en Amérique, les jeunes gens choisissent par eux-mêmes; on les laisse se promener ensemble et se connaître;

Proposition utile i63

chacun est l'arbitre et l'ouvrier de sa propre vie ; ici les parents ont tout le fardeau. Vers cinquante-cinq ans, beaucoup de personnes tranquilles qui jusque-là employaient leur soirée à prendre du thé et à jouer au whist, éprouvent tout d'un coup le besoin de donner des bals ; c'est qu'il y a une fille mûre à la maison. Il est triste de voir la mère, qui a grossi, travaillera se donner une taille, et, après une longue éclipse, étaler à la clarté des lustres des épaules quinquagénaires, qui feraient mieux de ne pas se montrer. Il est triste de voir le père accoster sur le boulevard ses moindres connaissances, et, au moyen d une demi-douzaine de transitions préparées, solliciter leurs bons offices. Il est plus triste encore de le voir, quatre fois par semaine, endosser le harnais, je veux dire l'habit noir rehaussé par la cravate blanche, se frayer un chemin jusqu'à deux fauteuils dans un salon comblé, installer sa femme et sa fille, repartir et se mettre en quête de danseurs et autres jeunes gens présentables. Cependant la jeune fille parée comme une châsse, ballonnée, enrubanée, demeure immobile, les yeux demi-baisses, sous le feu des quarante lorgnons qui l'explorent, tandis que la mère, entre deux dames inconnues, ne pouvant ni causer, ni remuer, rougit de chaleur et de fatigue, ouvre des yeux fixes comme ceux d'un crabe, regarde l'heure, et fait des efforts héroïques pour ne pas dormir. Mais là où le spectacle est véritablement douloureux, c'est à la campagne; les tribulations des parents deviennent infinies ; la consommation de gants frais, de résilles, de toquets, de bottines, devient tout

164 Coptes sur Taris

d'un coup monstrueuse; les locations de voitures, les parties de campagne se multiplient; un nombre infini de volailles périssent sacrifiées à l'intérêt public, et, comme l'estomac est la route du cœur, des bouteilles vénérables, tirées de leurs toiles d'araignée, viennent allécher chaque samedi une foule inusitée de convives. Si Ton calcule qu'une famille en ces circonstances donne en deux ans huit ou dix bals, autant de dîners, et conduit sa fille dans une centaine de bals et de dîners; si à ce budget extraordinaire on ajoute les suppléments forcés de la toilette quotidienne; si on joint à tout cela les fiacres, cabriolets, remises, ports de lettres du père, et le nombre infini de phrases diplomatiques (Time is m^ney) qu'il a dû composer et prononcer, on évaluera, je pense, le total de la dépense à une année de revenu, environ vingt mille francs, dans la classe moyenne.

N'est-ce pas là pour les pauvres parents une charge bien grosse, et n'est-il pas affligeant de voir une pareille disproportion entre la réclame et les produits? Combien de partis ce système recrute-t-il pour une fille? Cinquante ou soixante vaguement possibles, cinq ou six qu'on examinera sérieusement et entre lesquels on est forcé de faire un choix. Tel est le chiffre qui m'est donné par plusieurs dames singulièrement expertes en statistique matrimoniale, et je pense qu'on peut y avoir une entière confiance. Maintenant je demande si c'est assez de cinq ou six partis pour vingt mille francs d'annonces? Cela les met l'un dans l'autre à quatre mille francs pièce, et certainement

Proposition utile 1 65

c'est trop cher : surtout si l'on considère que deux au moins, vus de près, ont présenté des cas rédhibitoires; que deux autres, amenés dans l'enceinte, ont laissé percer des allures inacceptables, et qu'enfin le dernier, l'heureux préféré, n'a été admis à traîner la jolie calèche que parce que la jolie calèche ne pouvait pas rester indéfiniment sous le hangar.

Une bonne preuve que ces choix sont trop bornés, c'est la part énorme que le hasard a dans l'issue. Faute d'un marché assez garni, on prend à la volée, selon la rencontre. Mon jeune propriétaire signait, il y a deux mois, une procuration chez son notaire; une idée vint au notaire : il le toise, vérifie qu'il n'est pas encore chauve, suppute intérieurement le total de ses biensfonds et lui crie : « Parbleu ! mon cher, vous arrivez à propos : vingt ans, jolie, blonde, bon caractère, famille solide, fortune en immeubles, deux cent mille francs comptant, peut-être davantage, trois cent mille francs d'espérances, la ferme est dans le tracé d'un chemin de fer. » Le mariage s'est fait. — Mon vieil ami B... faisait un jour visite dans une maison où débarquait une cousine provinciale, arrivée à Paris pour renouveler son râtelier osanore. Il est fort poli, elle le trouve aimable, s'enquiert de lui, apprend qu'il a une fille, pense à un charmant procureur du roi de son pays, sujet hors ligne, qui, l'an dernier, sur douze •s, a obtenu douze condamnations, dont trois capitalcs,ct sera porté l'an prochain pjur la croix d'honneur. Le mariage s'est fait aussi. — C'est par ces raccrocs qu'on s'engrène. ! me, monsieur, quelque

1 66 C\otes sur 'Paris

temps après mon retour, lorsque les dollars gagnés dans le porc salé et dans les huiles m'entouraient d'une auréole lumineuse, et que la future madame Frédéric-Thomas Graindorge flottait parfois devant mes yeux trop attendris, j'ai vu le mariage me sauter au cou sous des formes saugrenues; par exemple, sur le boulevard, lorsqu'un ami me frappait sur l'épaule, ou bien quand la digestion commencée rendait la conversation plus intime; une fois en quittant le pédicure; une autre fois au moment où, après avoir plongé chez Deligny, je revenais sur l'eau en soufflant comme un marsouin. Certainement un système de publicité si insuffisant qu'il est obligé de s'adjoindre ces sortes de hasards est un engin de pèche médiocre, et l'on peut à bon droit s'étonner que, dans le perfectionnement général des machines, les malheureux parents n'aient encore aux mains qu'un si mauvais filet.

Plusieurs honorables industriels ont essayé de remédier au mal, en instituant des agences matrimoniales, qui enregistrent des deux parts l'offre et la demande, et mettent en communication, par toute la France, le chaland et le fournisseur. En vérité, et la main sur le cœur, on se demande pourquoi ces sortes de marchés, si réguliers, si commodes, si bien tenus, si semblables aux Bourses de Paris et de Londres, n'ont point obtenu une approbation plus marquée. Je crois, moi, que, si on les décrie, c'est hypocrisie pure. Car quoi de plus utile et de mieux justifié que l'établissement d'une Bourse pour les affaires? Est-ce que le mariage n'est pas une affaire? Est-ce qu'on y pèse

Troposition utile 167

autre chose que les convenances? Est-ce que les convenances ne sont pas des valeurs, capables de hausse et de baisse, d'évaluation et de tarif? Est-ce qu'on ne dit pas : une fille de cent mille francs, de deux cent mille francs? Est-ce qu'une place inamovible, une belle tournure, une chance d'avancement ne sont pas des marchandises cotées cinq, dix, vingt, cinquante mille francs, livrables seulement contre valeurs égales? Estce que mon neveu M. Anatole Durand ne vaut pas cent pour cent de plus depuis qu'on le dit couché sur mon testament? Est-ce que, si par bonheur il s'appelait d'Urand ou du Ranz (noblesse suisse, vaches sur azur), il ne vaudrait pas encore cent mille francs de plus? Qu'y a-t-il de plus désirable et de plus conforme aux grands principes de l'économie politique, que d'offrir à chaque valeur le plus large marché possible? Connaissez-vous un autre moyen de la faire montera son véritable prix? Que doit souhaiter le législateur en matière de commerce, sinon la concurrence de tous les acheteurs entre eux et de toutes les marchandises entre elles, afin que nul n'achète ou ne vende au-dessus ou au-dessous du cours? — On déclame contre les courtiers de mariage. Qu'est-ce donc, je vous prie, que les bonnes amies, cousines, tantes, grands parents, notaires, médecins, confesseurs, qu'on met en campagne, sinon des courtiers officieux, parfois officiels? — On répond qu'on ne paie pas ceux-là. Si fait, et souvent en nature, par un cadeau après le mariage, et, a tout le moins, en dîners, en politesses, en considération, en petits ou grands services. J'a-

t 68 !J\Çotes sur "Paris

joute enfin qu'en pratique on n'écoute guère ces susceptibilités, que les industriels en question gagnent du terrain, que tous les ans leurs affaires s'étendent, que plusieurs personnes de la meilleure compagnie ont été mariées par eux sans que le monde s'en doute, que tel salon musical, fort couru et d'entrée difficile, leur fournit, moyennant finance, des endroits de présentation et d'entrevues, que tel personnage bien mis, considéré, qui dépense vingt mille francs par an et n'a que six mille francs de rente, reçoit d'eux l'argent dont il a besoin pour payer ses bottes vernies et habiller son groom. Mais l'amour-propre retient les parents, et on constate avec regret que les familles délicates et bien posées dans le monde refusent, à leur grand dommage, d'avoir recours aux établissements salutaires qui pourraient seuls les tirer de leurs déplorables embarras.

Bien des fois j'ai songé à cette situation si triste. Quoique ancien négociant, et Américain plus qu'à demi, j'ai un cœur pour ceux qui souffrent; je ne vois pas un père trotter en fiacre, une mèrefairetapisserie, sans me mettre a leur place; je souhaite relever mon pays ; je crois que, si le mariage y est malheureux et difficile, c'est que nous n'avons pas étudié les moyens de le faciliter et de l'améliorer. Je suis convaincu que le remède, comme le mal, se trouve dans nos institutions et notre caractère. J'ai réfléchi, j'ai consulté le génie de mon siècle et de mon pays ; j'ai tenu compte de l'esprit administratif et centralisateur de la France, des préjugés régnants, des besoins nouveaux; j'ai mis

Troposition utile 169

à profit des institutions qui fonctionnent déjà, des inventions qui se répandent partout; je me suis appuyé sur des exemples récents; bref, je n'ai épargné ni mon temps ni ma peine ; enfin je suis arrivé à une conception neuve, dont il ne m'appartient pas de faire l'éloge, mais dont l'utilité, la beauté sont si éclatantes, que le plus simple exposé ne peut manquer de lui rallier toutes les approbations.

Je propose d'établir une agence matrimoniale universelle, ayant son siège à Paris, et des succursales dans chaque département et à l'étranger. Il serait nécessaire que cette agence fût sous le contrôle et même sous la direction du gouvernement. Elle formerait une administration distincte, comme tous les grands services publics; et les hommes les plus éminents par la finesse de leur tact, comme par la pureté de leur réputation, seraient mis à sa tête. Les agences actuelles se fondraient dans celle-là, comme il est arrivé dans l'affaire des remplacements militaires, et, dans le second cas comme dans le premier, ce serait pour le plus grand bien du public.

Toute personne qui voudrait avoir recours à l'agence serait tenue de fournir des renseignements complets et authentiques sur sa santé, sa personne et sa famille, certificats de médecin, purges d'hypothèques, titres de rente et de propriété, attestations légales de

T70 C^otes sur Tans

bonne vie et mœurs, etc. On peut imaginer quelle sécurité et loyauté cette mesure mettrait dans les contrats.

Comme les deux classes les plus considérées et les mieux informées en France sont les ecclésiastiques et les magistrats, et que, de plus, les uns et les autres sont fonctionnaires, ils seraient tenus, chacun dans son ressort, et pour les candidats de son ressort, de fournir à l'administration un portrait moral qui prendrait place au dossier, avec les notes des proviseurs, chefs d'administrations et autres fonctionnaires, sous lesquels le candidat aurait pu travailler. L'admirable centralisation de la France trouverait ainsi un emploi ingénieux, nouveau, tout à fait rassurant pour les familles, et singulièrement propre à encourager les bonnes mœurs.

Un grand établissement de photographie serait attaché à l'agence centrale, avec une succursale pour chaque succursale des départements. Vers cinquante mille francs de dot, une famille aurait droit à deux portraits : l'un assis, l'autre debout, le premier de dos et le second de face. — Vers cent mille francs, le portrait serait un sixième de nature. — Vers deux cent mille francs, un quart de nature, et, en outre, un portrait équestre. — Vers deux cent cinquante, le dossier comprendrait la photographie spéciale du crâne (pour attester la conservation des cheveux), de la bouche ouverte (pour montrer l'état des incisives et des canines), des pieds et des mains (pour démontrer la petitesse aristocratique). — Vers les chiffres élevés, on pourrait réclamer le portrait

'Proposition utile 171

du futur en habit, en redingote, en robe de chambre, même en bonnet de nuit, ou occupé a se faire la barbe. (Cela est essentiel pour prévenir les désillusions.) — Ces portraits et pièces de conviction pourraient être consultés par toute personne qui justifierait d'une fille à marier et d'une dot suffisante. On voit quelle extension prendrait aussitôt la photographie : elle se trouverait érigée en institution sociale; les frais de voyage et les déceptions qu'elle épargnerait aux candidats et aux familles sont infinis.

Chaque offre inscrite à l'agence devrait être accompagnée d'une demande spécifiant par approximation le chiffre de la fortune et le genre de la position demandés en échange. Ces offres seraient classées dans les bureaux d'après l'élévation du chiffre et l'espèce de la profession. Toutes les semaines, un tableau affiché a la Bourse et divisé en catégories, publierait le nombre et l'espèce des inscriptions tant mâles que femelles. On verrait, par exemple, que, d'après le relevé de la semaine, il y a eu tant de professeurs de lycée, tant de capitaines de première classe, tant de magistrats à trois mille francs, tant de dots de soixante mille fiancs à l'offre et tant à la demande. A l'instant, un cours s'établirait comme pour les autres valeurs. Si, par exemple, les magistrats étaient fort demandés, aussitôt leur valeur monterait; j'entends qu'ils pourraient prétendre à des dots plus grosses. Les fluctuations des événements commercial::; et politiques auraient leur effet sur ce marché comme sur les autres. Une menace de guerre ferait baisser le taux des officiers. La nouvelle de la paix en Amérique

172 C^otes sur Taris

élèverait le taux des négociants. Chacun, le matin, en ouvrant son journal, aurait le plaisir d'y trouver sa valeur inscrite et chiffrée; d'après la prévision des hausses et des baisses, il pourrait choisir le moment où sa cote matrimoniale atteindrait le plus haut chiffre, et il se marierait en conséquence. — 11 faut abréger; mais le lecteur intelligent voit d'un seul regard que ma proposition transporterait dans les mariages la précision, la facilité, h bon sens, la bonne logique qui se rencontrent dans les affaires de bourse, et qui, par une bévue inexplicable, n'ont pas encore été introduits dans les affaires de cœur.

Je m'arrête, monsieur, car j'aurais besoin de trop de place pour développer les heureuses conséquences d'un projet si raisonnable : un seul mot encore, pour mettre en lumière la vérité philosophique qui m'autorise et me soutient. J'ose croire qu'ici je suis dans le grand courant de mon siècle et de ma nation. S'il est un trait marquant qui distingue ce siècle entre tous les autres, c'est que les sciences positives ont pris l'empire, et que leurs applications s'étendent partout et sans cesse; c'est qu'avec elles la statistique, l'économie politique, la publicité , les habitudes industrielles, commerciales et pratiques entrent dans toutes les têtes. D'autre part, s'il est un trait marquant qui distingue notre nation entre toutes les autres, c'est qu'elle est capable et avide d'organisation, c'est que les entreprises privées y prospèrent moins que les institutions publiques, c'est qu'elle a besoin en toutes choses de centralisation et de gouvernement. Maintenant, je le demande, est-il

Proposition utile iyS

possible de concevoir an projet qui soit plus conforme à ces deux tendances; qui donne plus de satisfaction aux intérêts, plus de publicité au commerce, plus de régularité aux opérations, plus d'étendue aux affaires; qui crée d'un seul coup plus de commerçants et plus de fonctionnaires; qui rende la vie à la fois plus commode et plus mécanique; qui rapproche l'homme plus complètement de ces valeurs timbrées et chiffrées, enregistrées et circulantes, auxquelles il travaille à s'assimiler? Je ne sais quel accueil l'opinion garde à cette conception féconde; mais, quoi qu'il arrive, j'ai pour moi ma conscience; je sais, je sens, la main sur le cœur, que, si ce germe lève, je n'aurai pas été inutile à mon espèce. Ma conviction est si forte, que je suis pi et à déposer les premiers capitaux, persuadé qu'ils me rapporteront dix pour cent de plus que dans le porc salé et dans les huiles.

Page 1