LE JEUNE PREMIER
Je crois que le changement est encore plus grand pour le jeune homme que pour la jeune fille.
Autrefois son emploi était simple : auprès d'une femme, quelle qu'elle fût, il devait avoir la bouche en cœur, être prêt à se mettre à genoux. J'ai sous les yeux la Nouvelle Héloïse avec les gravures (qu'est-ce qu'on ne lit pas quand on a mal au foie?). C'est ce sauvage de Rousseau qui le premier osa dire que la galanterie était ridicule, et faire de son amoureux un plébéien violent, un déclamateur mal appris, un précurseur de Didier, de l'ouvrier Gilbert, et autres jeunes premiers de Victor Hugo. Mais comme son graveur a compris autrement les choses! Quel joli jeune homme que le Saint-Preux des estampes! L'agréable jambe que la sienne ! La fine et riante physionomie ! Qu'il est bien peigné et qu'il est bien mis î Lebas, soigneusement lire, étale un mollet irréprochable ; les
Le Jeune 'Premier 217
couleurs les plus gaies papillotent sur la culotte et sur l'habit; une dentelle chiffonnée se tortille gracieusement au bout des manches roses; un gilet gorge de pigeon bombe ses plis lustrés autour du jabot coquet. Il est empressé et il est tendre ; lorsqu'il met un genou en terre pour baiser la mignonne main de Julie malade, on voit tout de suite qu'il a pris les leçons des meilleurs maîtres de danse. Quand, sous le bosquet de roses, il reçoit « le premier baiser de l'amour, » il n'est pas rude, il ne délire pas comme le veut le livre, il ne froisse pas la jupe, il arrondit avec précaution les deux bras, il savoure délicieusement et mignardement le joli fruit qui vient se poser sur ses lèvres. 11 est de ce temps où l'on disait d'un grand général ce mot que j'ai cité : « Est-il aimable? » En effet, celuici eût-il gagné dix batailles, rien ne le dispensait de plaire aux dames, de savoir offrir un bouquet, tourner des petits vers, glisser une fadeur. C'était le reste de l'ancien temps : la dame était toujours châtelaine féodale; on était tenu de la servir; si le sentiment avait disparu, les bienséances restaient entières ; au lieu de pages et de chevaliers, elle avait des attentifs. Un jeune homme entrant dans le monde n'avait d'autre souci que de trouver deux belles mains disposées à le conduire; les deux belles mains le formaient, le menaient, le poussaient, et, en échange, daignaient accef ter chaque jour huit heures de compliments, de soins et de petits services. Aujourd'hui un homme de vingt ans aimerait mieux se faire scieur de bois; une femme prendrait le complimenteur pour un nigaud
218 &Çotes sur Taris
de province, et je trouve, en ouvrant une comédie d'Augier, qu'à ces empressements surannés on répond avec un calme ironique : « Merci, Lindor. »
Il est arrivé de là que le rôle du jeune premier s'est beaucoup amoindri. C'est pourquoi, quand, à onze heures du soir, vous entrez dans un salon, vous voyez deux tas séparés : l'un blanc, rose, pomponné, fleuri, immobile : ce sont les femmes, emprisonnées dans l'énormité de leurs jupes et dans le velours de leurs fauteuils ; l'autre noir, étriqué, terminé par des crânes chauves ou demi-chauves, mais remuant : ce sont les hommes qui circulent sur les confins et regardent, le lorgnon à l'œil, appuyés contre le montant des portes. Chaque survenant salue la maîtresse de la maison, échange avec elle trois phrases de vingt mots, fait un demi-tour prudent et s'esquive hors de l'enceinte féminine; tout au plus, çà et là, à l'extrême frontière, un habit noir cause pendant dix minutes avec une robe. Trois fois sur quatre, il ne s'amuse pas et elle s'ennuie; les deux sexes sont des étrangers l'un pour Fautre. Vers minuit, le désert se fait; il reste cinq ou six hommes et femmes qui se connaissent bien. Les femmes se plaignent alors de la négligence des hommes et les hommes s'excusent comme ils peuvent. Cela fait un commerce de jolies hypocrisies, de petites flatteries déguisées, de petites provocations transparentes. Moi qui, par âge et par état, sais la valeur de cette monnaie, je résume ainsi le budget de la question : quatre faits ont amené cette baisse générale de la galanterie :
i° Trop de travail pour l'homme. Il va à la Bourse,
Le Jeune Tremier 219
calcule et s'inquiète pour de grandes affaires, est obligé de gagner beaucoup, parce que la dépense de la maison et du monde devient énorme. Un médecin, un avocat, un banquier, un artiste, un politique est excédé le soir, et ne peut plus faire des frais pour amuser les femmes. Nous sommes des plébéiens, notre temps est de l'argent; nous n'avons plus le loisir et l'insouciance du dernier siècle; les bras nous tombent devant l'escrime obligée de la politesse complimenteuse. Laissez-nous nous étendre dans un fauteuil et chauffer nos pieds, à l'anglaise, à côté d'une femme tranquille qui tapisse et fait le thé, ou bien, à la française, fumer avec un ami qui déboutonne ses paradoxes, et faire le gamin avec une maîtresse qui dit des drôleries.
20 L'habitude de chiffrer les valeurs. Jeunes et vieux, nous sommes positivistes, et les jeunes encore plus que les vieux. A cette opération, la femme perd beaucoup ; pour spectateurs, il lui faut, non des analystes, mais des poètes. L'amour vit d'illusions, de rêves vagues et charmants épandus comme un brouillard lumineux sur toutes les choses, d'espérances déraisonnables sans cesse élancées à la poursuite d'un bonheur inconnu et délicieux; dans quelle tête moderne cette féerie matinale subsiste-t-elle encore? Celui qui la retrouve en soi la déchire avec soin pour se délivrer d'un piège; celui qui en conserve un lambeau sait que l'illusion est en lui, non dans les objets. Le dernier et le plus amoureux des poètes disait déjà : « Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse! »
220 C^otes sur Taris
II n'y a plus d'ivresse, mais il y a encore des flacons. Aujourd'hui, dans mademoiselle ou madame une telle, on voit mademoiselle ou madame une telle, c'est-àdire une jupe et son contenu, le contenant et le contenu plus ou moins agréables et convenables, traînant après soi un attirail déterminé de commodités et de tracasseries, de servitudes et d'utilités. A ce taux, une cour un peu prolongée semble une duperie; les bénéfices ne couvrent pas les frais. D'ailleurs, quand on n'adore pas, on répugne à se mettre à genoux; l'attitude est trop gênante, humiliante même; on l'accepte pour une heure, on ne la tolérerait pas huit jours. Tout balancé, s'il faut un établissement, on l'aime mieux franchement légitime ou franchement illégitime; les deux se concluent pareillement, argent comptant, sans notaire ou avec notaire, mais l'un et l'autre sans embarras ni enthousiasme. Mariages de convenance et visites chez les Madeleines : l'esprit calculateur vise partout aux échéances certaines, au plaisir garanti, aux commerces aisés. Amusons-nous, mais ne soyons pas dupes. Mon ami B..., la fleur des agents de change, disait avant-hier devant moi à son fils : « Voilà que tu vas faire ton droit, tu auras quinze te cents francs par trimestre, souviens-toi de ces trois « maximes : Ne loge jamais ta maîtresse chez toi. Ne « garde jamais la même plus de trois mois. Si tu sens a que tu en deviens amoureux, prends-en une se- * conde. — Surtout, gare aux habitudes; réserve-toi; a quand tu sentiras tressaillir en toi les grandes phrat ses, songe, pour couper court aux sottises, que je
Le Jeune Premier 221
« tiens en garde pour tes trente-cinq ans un lot de « jolies filles bien élevées, bien habillées, beaucoup « plus agréables que tes maîtresses, et qui t'apporte - « ront de l'argent au lieu de t'en demander. » Veuillez me dire quelle place, sous cette morale, il y a pour les passions.
3° Un petit fonds nouveau d'honnêteté. Il y a des femmes visiblement sages, surtout dans la bourgeoisie, et l'on sent qu'on leur ferait insulte si on leur laissait entendre qu'elles sont jolies. De plus, les jeunes filles sont respectées. Rien de plus rare qu'un séducteur d'innocence, comme M. de Mortemer(i). Un homme, même médiocrement délicat, ne s'attaque point à elles ; il attend qu'elles soient mariées.
40 Une disproportion énorme entre l'éducation de l'homme et celle de la femme. Par suite, les sujets de conversation manquent; la femme ne sait plus parler religion comme au xvne siècle, ni philosophie comme au xvine. On a exclu de son éducation le raisonnement sérieux ; elle a été réduite au piano , elle ne sait que la routine de la musique, le commérage du monde et les formules du catéchisme. D'autre part, chaque art, science ou profession s'étant prodigieusement compliqué, l'homme, enfoncé et enfermé dans sa spécialité, devient incapable d'en parler, sauf aux personnes dont l'éducation est forte. Dans les pays germaniques, les jeunes filles savent quatre langues, ont pratiqué le raisonnement ennuyeux, écouté avec
(1) Les vieux Garçons.
222 &Çotes sur Taris
intelligence les discussions politiques et théologiques de leurs parents et de leurs hôtes. Chez nous, plus de terrain commun; après des efforts surhumains, les deux causeurs restent à distance, empêtrés dans des phrases officielles, avec des bâillements intérieurs et une gaieté de commande. L'homme qu'on amène devant une femme se dit, au moment même où, respectueusement, gracieusement, avec un sourire ravi, il courbe l'échiné : « Si je hasarde des choses vraies, elle « va me trouver choquant ou pédant; si je répète des « choses convenues, elle va me trouver commun et « bête. Chère madame, le diable m'emporte et vous « emporte; mais que je serais content de vous parler, si « j'avais quelque chose à vous dire! »
Savez-vous que, parmi de telles mœurs, il n'est pas aisé de fabriquer des amoureux pour le théâtre? Voici ce qu'on a trouvé en cherchant partout :
L'ancien jeune premier, Stéphane, dans Gabrielle; Paul, dans Diane de lys; M. de Montègre, dans l'Ami des Femmes, tous successeurs d'Antony, cousins des amoureux emportés et sombres de Victor Hugo. — Dans un de mes retours en France, j'ai vu leurs gilets vers i83o; ces gilets étaient fort poétiques, et la mèche de leurs cheveux, violemment rejetée au-dessus du front bombé, annonçait les grandes passions. « Les « cheveux abondants, le teint ambré, la voix sonore et « métallique, frappant les mots comme des médailles, « les yeux bien encaissés sous le sourcil et tenant bien « au cerveau, des muscles d'acier, un corps de fer tou- « jours au service de l'âme, enthousiasmes rapides,
Le Jeune ^Premier 233
« découragements immenses, contenus dans une mi- « nute, et où l'âme se renouvelle tout à coup... Ils « appartiennent à cette race d'hommes qui ont la faculté « d'arpenter les routes, de passer les nuits sous les « fenêtres, de vivre sans manger, d'être toujours prêts a à se faire sauter la cervelle et à tuer tout le monde. « Tempéraments bilieux, le foie trop gros; il faut les « envoyer à Vichy (i). a Vous voyez de quel ton on les décrit; ce sont des phénomènes. Partant, ils sont rares, souvent comiques, toujours surannés. M. de Montègre vient du Jura, M. de Nanjac revient d'Afrique; tous deux ont été conservés dans la vie provinciale ou militaire, comme un saumon dans la saumure ou comme une épée dans son étui. Pour Stéphane et Paul, ce sont, chez Augier et Dumas, des enfants de jeunesse couvés sous un pan de l'habit du vieux Dumas et du vieil Hugo. — Et regardez le joli rôle qu'on leur donne. De Nanjac est un enfant colérique et volontaire, qui tempête, crie, pleure, veut à toute force couper la gorge aux gens et se jeter dans un mariage taré; si on le sauve, ce n'est pas sa faute. — Stéphane est mis à la porte par la femme, comme inférieur, vérification faite, au mari, un avoué qui fait des plaisanteries et des comptes de budget domestique. — Paul est tué par le mari, avec approbation générale des spectateurs. — De Montègre, un innocent qui accepte l'amour pur, a la bonté de servir de dupe et de restituer la femme à son propriétaire. — Dupé, tué, congédié, sauvé : voilà
(i) L'Ami des Femmes.
224 Croies sur Taris
les quatre issues pour l'amant enthousiaste. Qu'il s'en retourne dans les bibliothèques et aille dormir auprès d'Hernani, d'Othello, et des autres. Aujourd'hui il est démodé, au même titre qu'un turban ou une fraise : c'est un pétard qu'un pareil homme; mettez-le bien vite dehors, au frais, dans la cave. Parmi nos crinolines, nos poufs roses, nos dîners fins, nos conversations moqueuses, ses explosions sont aussi incommodes que ridicules; on n'est pas à l'aise tant qu'il est là.
Arrivons aux personnages vraiment contemporains. La jeune fille émancipée, sceptique et défiante, étant assise sur sa dot comme sur un trône, il s'agit d'arriver à elle : grand embarras pour l'amoureux pauvre. Le moyen d'être aimable avec une femme qui, en vous écoutant, se fait tout bas les petites réflexions suivantes : « Nous sommes tout un joli clan de filles «riches, qui savons très-bien qu'on ne nous recherche « que pour notre argent,et qui ne nous en indignons « même plus. A qui la faute? à nous ou à ces mes- « sieurs? Nous ne demanderions qu'à être leurs dupes, « ils ne se donnent même pas la peine de nous tromd per! Les meilleurs sont encore ceux qui s'informent « seulement de notre dot. .. 11 y en a un qui a demandé « l'âge de ma mère (i)! » De son côté, pour n'être pas vil, l'amoureux reprend : « Les jeunes filles riches... « brr! Le frôlement de leur robe ressemble à un froisse sèment de billets de banque, et je ne lis qu'une chose « dans leurs beaux yeux : La loi punit le contrefac-
(i) Un beau mariage.
Le Jeune Tremier 22 5
a teur (i). » Ceci change la façon de faire la cour; ils sont en guerre. Elle l'insulte; il la rudoie. Elle l'envoie promener, il y va. La voilà obligée de lui courir après; elle lui demande pardon, tombe à ses genoux, ou bien l'embrasse en public, mais seulement au cinquième acte. Explications générales, attendrissements, mariage. Mais vous avouerez que c'est un singulier emploi pour un jeune premier que de passer son temps, sauf les dix dernières minutes, à recevoir et à rendre des soufflets.
Ce bel état d'hostilité ouverte ou couverte est maintenant de règle entre les deux sexes. J'ai remarqué vingt fois dans les salons qu'on dit aux femmes des duretés ou des indélicatesses en riant. Comme elles ont pris des façons et des hardiesses d homme, on les traite en homme, c'est-à-dire en adversaire ou en camarade. On ferraille avec elles, et, ma foi, comme elles manient très-bien leur arme, on n'a pas trop de remords, quand, du bout de la lame, on les égratigne un peu. Affaire d'habitude : il n'y a pas d'autre attitude possible avec les drôlesses ; du mauvais monde, celle ci a passé dans le bon. Comptons ces types militants. — Il y a d'abord le simple imbicile, M. de Naton ou M. de Troènes (2) (mon neveu, M. Anatole Durand ou d'Urand,est de cette espèce), jeune viveur balourd qui bâille auprès des femmes et dit de sa grosse voix traînante : « Avec cela qu'elles sont
(1) Le Fijs de Giboycr.
(2) Le Père prodigue, les Vieux Garçons.
226 îfcÇotes sur Taris
drôles, les femmes du monde! » Quand il les a saluées, et remarqué tout haut que le temps est vilain, il est à bout de ressources; il voudrait bien s'en aller; il cherche un cigare dans sa poche, pense au boudoir de Titine, où l'on fume, les pieds à la hauteur de l'œil, aux soupers de Loulou qui chante si bien la chanson du Petit Ebéniste. — Il y a ensuite l'homme expert et gouailleur, Frédéric Bordognon fi), « fils cadet « d'un marchand d'huile, rue de la Verrerie, à l'en- « seigne des Trois Olives, qui a rudoyé des femmes « dont les laquais n'auraient pas salué son père. » Avec ses quarante mille livres de rentes, il a endossé l'habit de gentleman , mais conservé le scepticisme calculateur du négociant. « Je vais donner congé à la « propriétaire de mon cœur, elle veut m'augmenter et « je résilie... » — Son expérience est complète; l'allusion aux chiffres revient dans toutes ses plaisanteries, comme une note métallique dans un air grivois « Tant « que la lionne pauvre est honnête, le mari paie dix « centimes les petits pains d'un sou; du jour où elle « ne l'est plus, il paie un sou les petits pains de dix « centimes. Eile a débuté par voler la communauté, « elle achève en l'enrichissant. » Ayant gagné dix mille francs au jeu, il les porte avec sa première déclaration à une jolie femme. Le reste de sa conduite et de sa conversation est semblable : un épicurien positiviste. Les femmes n'ont qu'à bien se tenir devant ces griffes -là. — J'en passe, et de meilleurs. Voulez-vous
(i) Les Lionnes pauvres*
Le Jeune "Premier 227
regarder un caractère plus avenant, un vrai Français. joli, léger et gai, comme ceux du siècle dernier, toujours en verve, amusant, accommodant, galant même, et qui, somme toute, n'est exempt ni de probité ni même de délicatesse (1)? Lui aussi, il porte la marque de son siècle, et ses galanteries ne sont que du bout des lèvres. Il est brillamment étourdi et plaisamment bavard , ce qui ne l'empêche pas d'être avisé, retors, alerte, en défense et en garde contre la femme adorée qui veut lui souffler ses écus. En effet, il sait le prix de l'argent, la valeur des choses et des gens, la sienne, celle de son esprit et de ses sentiments. 11 n'est rien qu'il ne raille et pèse, <r Brave colonel! « La droiture et la loyauté même ! Je ne le recevrai a pas chez moi... Cette idée me sourit, de faire asseoir « à mon foyer une douce jeune fille qui serait l'ange « gardien de ma caisse!» — Son esprit est l'agréable et pétillant esprit français, mais décomposé par l'expérience, comme un vin délicat par un soleil trop vif: à la surface, une ébullition mousseuse de bouffonneries ; au fond, un aigre filet d'ironie ; au milieu, une provision de bon sens commercial et plat. Aucune de ces trois liqueurs n'enivre, et, quand il fera la cour à Mme Lecoutellier, je suis bien sûr que ce sera le code en main.
Il restait à faire sortir du second plan ce roué calculateur, et à lui donner le premier rôle, un rôle sympathique. Rendre sympathique un homme qui
(ij Maître Guérin, Arthur Lecoutellier.
228 C\Çotes sur Taris
maltraite ou combat des femmes, quelle difficulté ! On y est arrivé, et M. de Jalin, M. de Ryons , sont deux des personnages les mieux réussis et les plus instructifs du théâtre moderne (i). Pour les rendre supportables, l'auteur a mis le premier dans le demimonde, parmi les femmes tachées, ce qui lui donne le droit de les renvoyer à leur chenil, et le second dans le monde, parmi les vertus douteuses ou des innocences agresssives, ce qui excuse ses impertinences; un jour, d'ailleurs, rencontrant une vierge dans une femme, il est pris tout d'un coup d'un accès de chevalerie, ce qui le relève au rang des sauveurs. Mais comme tous les deux jouent froidement et savamment de la mécanique féminine ! Comme ils la mettent en expérience, pour leur plaisir ou pour l'instruction d'autrui ! Comme ils touchent juste, avec des prévisions sûres, le ressort qui fera sortir à l'improviste,de la jeune fille, la lorette précoce, et, de la jeunefemme, la lorette experte! « Ma déclaration de tout à l'heure? « C'était Une politesse; il y a des femmes qui tiennent « à cela dans la conversation. — Et ce procédé vous a « réussi quelquefois? — Plus souvent que je ne vou- « lais. » Ce sont des physiologistes et des chirurgiens; ils donnent des consultations gratuites et font des opérations à domicile, ordinairement pour l'amour de l'art, parfois par un retour d'humanité. » Votre mai- « son est originale, et je suis fâché de n'y être pas venu « plus tôt. Il y a à faire ici pour un collectionneur
(i) Le Demi-Monde, l'Ami des Femmes.
Le Jeune Premier 229
« comme moi, et voilà, )e crois, un sujet que je n'ai pas «encore catalogué! » En attendant, ils ont dans les mains la théorie complète, et on peut leur dire avec vérité qu'ils n'épargnent personne : a Vous ne faites « pas grâce aux enfants. — Les femmes ne sont jamais « enfants. — Les enfants, ca console de tout. — Ex « cepté d'en avoir... — Taisez-vous, malheureux; c'est « la femme qui inspire toutes les grandes choses. — Et a qui empêche de les accomplir... Je me suis promis « de ne jamais donner ni mon cœur, ni mon honneur, « ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles pe- « tits êtres, pour lesquels on se ruine, on se déshonore « et on se tue, et dont l'unique préoccupation, au mi- « lieu de ce carnage universel, est de s'habiller tantôt « comme des parapluies, tantôt comme des sonnettes. » Notez que ce théoricien n'est pas « un mouton désin- « téressé, mais un bélier qui continue à paître sur le « pré communal (1); » si son cœur a soixante ans, ses sens en ont trente. Notez que cet épicurien n'est pas un Lovelace dominateur et brutal comme l'autre qui se croit en règle « lorsqu'il a porté huit jours le deuil « des chères créatures mortes en couches par son fait; » il est plutôt bienveillant, et rend volontiers service aux femmes. Tout cela fait un caractère complet, parfaitement moderne, point haïssable, agréable même et supérieur. Etant donnée la femme, c'est-à-dire un être « illogique, subalterne, malfaisant, » mais charmant, comme un parfum délicieux et pernicieux dans un
(1) Mot d'Edmond About.
23o C\Qotes sur Taris
vase de cristal fragile, il s'agit de la respirer prudemment, délicatement, quelquefois, non pas chez soi, mais chez autrui, surtout de ne pas casser le cristal, et, autant qu'on peut, d'arrêter les mains grossières ou maladroites qui sont prêtes à briser le vase. D'Antony à l'amant de la dame aux camélias, au peintre Paul, a Olivier de Jalin, à M. de Ryons, la transformation est visible. Entre l'enthousiasme de 1820 et le positivisme de 1860, l'expérience interposée a mis l'homme en défiance et en défense ; d'amant, il est devenu parfois ennemi, souvent adversaire, plus souvent spectateur et tout au plus ami.
Ami après escarmouche et sous toutes réserves. A cause de cela, j'aime mieux mon rôle, et mon éducation me sert. Mon pauvre neveu Anatole Durand ou d'Urand me fait quelquefois de la peine; il est embarrassé là où je suis à l'aise : c'est que je n'ai plus de prétentions et qu'il en a. A cinquante-cinq ans, quand on a perdu ses cheveux et qu'on revient d'Amérique, on n'est plus dangereux; on a le droit d'être poli et quelque chose de plus. C'est un droit d'autrefois, et je le ressuscite à mon profit. La conversation cesse alors d'être un duel, et quel métier qu'un duel continu, surtout avec une femme ! Il est si déplaisant de leur dire des choses dures, même des choses froides I II est si agréable de leur agréer! On n'est pas obligé pour cela de chercher dans sa mémoire les fadeurs du dernier siècle : du premier regard, sans qu'on ait dit un mot, elles savent si elles plaisent, à quel degré, avec quelle nuance; si c'est le cœur, la tête ou les sens
Le Jeune Premier 23 1
qu'elles ont touchés, si c'est par leur toilette, leur esprit ou leur grâce. Il n'y a pas besoin de feindre, on n'a qu'à sentir, et se laisser aller. Au bout d'un quart d'heure, elles se détendent; ne craignant plus le persifflage, elles sont devant votre esprit comme devant leur glace; elles s'y mirent et, s'y trouvant aimables, elles continuent à s'y regarder, complaisamment, sans gêne, sans changer d'attitude, ni forcer leur sourire. Trouvez, si vous pouvez, un plus agréable rôle que celui de miroir; pour moi, je m'y tiens. Après tout, au bout de six mois, l'opéra est assourdissant; avec son mauvais air et ses élégances de pacotille, le théâtre écœure; et qu'est-ce qu'une grande lorette, sinon une comédienne en chambre? De tous les spectacles de Paris, le plus charmant est une vraie femme du monde; c'est un spectacle dans un fauteuil; depuis ses dentelles jusqu'à son esprit, il n'y a rien en elle qui ne soit un chef-d'œuvre de la culture moderne; pour la faire telle qu'elle est, il fallut quatre ou cinq générations de fortunes assises, de mœurs élégantes et d'éducations raffinées ; tout ce que le goût a inventé de délicat s'est rassemblé dans sa toilette et dans sa personne. La voilà devant vous, dans son fauteuil de soie pâle, demi-penchée, avec de menus mouvements d'oiseau, négligente et rieuse; les éclairs de son collier se dardent comme des yeux vivants au-dessus des courbures de ses épaules vivantes; son peigne d'oi s'enfonce entre des grappes de fleurs au-dessus des ondes de sa chevelure; sa robe épanouie développe au-dessous du tin corsage la fraîcheur de ses plis lus-
32 3\Çotes sur *Paris
très. Elle cause, elle est contente, elle fait les honneurs d'elle-même, et se trouve payée, si vous avez du plaisir. Ma parole d'honneur, je finis par croire que les tableaux, les livres, la musique, ont été inventés par des malheureux pour des malades, et que tous ces gens-là, spectateurs et auteurs, avaient les yeux bouchés sur la nature. En fait d'œuvres d'art, il y a les mortes qu'on fourre dans les bibliothèques ou qu'on accroche dans les galeries; moi, je suis pour celles qui ne sont pas reliées en veau ou collées sur toile.