‹ Notes sur ParisChapitre 18 sur 37 · LA JEUNE PREMIERE · texte numérisé non relu

LA JEUNE PREMIERE

Le foie m'a fait mal cet hiver, voilà ce que c'est d'avoir voyagé dansl'Inde. Je suis resté dans ma chambre, et, faute de mieux, j'ai voulu voir le monde en peinture ; j'avais sur ma table les Comédies d'Emile Augier et d'Alexandre Dumas fils. Ils peignent juste, c'est leur métier.

Deux rôles sont frappants chez eux comme partout, l'amoureux et l'amoureuse. En effet, par état, ces deux personnages sont dignes d'amour, c'est-à-dire aussi parfaits que possible. Voyons un peu ce qu'on appelle la perfection en France, en 1 865, et d'abord en matière de femmes.

Autrefois la chose était simple. On mettait la fille dans une boîte, que l'on fermait à clef, jusqu'à ce que l'enfant eût quinze ans. Vers cette époque, elle sortait, mais sous la jupe demi-féodale de sa mère : le père, grave comme un suisse de cathédrale, montait

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la garde à côté. Elle baissait les yeux, se tenait droite ; c'étaient là ses deux premiers devoirs. Retarder l'éveil des idées et des sentiments, maintenir l'âme dans la candeur et l'ignorance primitives, enseigner l'obéissance et le silence : à cela se réduisait l'éducation, toute répressive. Je vois de temps en temps deux vieilles dames qui m'ont conté leur enfance. Elles ont été élevées à Paris, mais derrière des grilles, et ces grilles étaient munies de persiennes closes; ni théâtre, ni monde, ni sorties. De loin en loin, à dix heures du matin, la gouvernante, flanquée d'un laquais sûr, leur montrait le Jardin des Plantes. Quand elles allaient à la campagne, une voiture venait les chercher dans la cour de l'hôtel; une fois arrivées, défense de courir dans le parc : elles devaient rester dans le parterre de la façade, ne jamais dépasser les deux grands vases du second perron. Au salon, dans l'embrasure d'une fenêtre, leur métier à broder marquait leur place ; si quelqu'un les saluait, ordre de faire la révérence et de s'en aller. A huit heures moins unquart, elles souhaitaient le bonsoir, respectueusement, d'abord aux grands parents, puis à leur mère, à leur oncle, à leurs deux tantes; à huitheurcs, le défilé était fini. A huit heures un quart, elles étaient au lit. Dans le jour, elles brodaient, cousaient pour les pauvres, chantonnaient des cantiques, visitaient leur volière, lisaient Berquin, s'épanchaient avec une chatte blanche qu'elles appelaient petite madame chérie, et, tous les mois, attendaient la visite d'une amie, bourgeoise, mais de vieille bourgeoisie, qui, ayant du génie et profitant du

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relâchement général, avait obtenu la permission de copier de sa main les Essais de morale de Nicole.

Figurez-vous de pareils personnages au théâtre; donnez-leur un peu d'esprit naturel, ajoutez-y cette générosité native qu'on a toujours quand on n'a pas encore vécu ; c'est Agnès ayant pris des leçons de maintien, les meilleures, puisque celles-ci ne viennent pas d'un maître, mais de l'exemple journalier de la famille. Une vierge cloîtrée qui sait salueret sourire; y a-t-il un attrait plus vif? Les timidités, les rougeurs, les mouvements involontaires comprimés par la bienséance exquise et continue, l'imperceptible affleurement de la pensée et de la passion, qui, pour la première fois, vont s'échapper, la transformation de l'enfant qui, en un jour, sur un mot, devient femme ; le regard furtif, coulé discrètement, les yeux étonnés, prêts à pleurer; le délicieux désordre intérieur; le pétillement sourd de l'être nerveux, ardent, délicat, que les idées traversent comme des volées d'étincelles : voyez toutcela dans les écrivains et les petits peintres intimes du dernier siècle, dans la Marianne de Marivaux, dans les estampes de Moreau. Maintiens modestes, minois piquants, petits bras mignons nichés dans des sabots de dentelles, jolies chevilles perchées comme des pattes d'oiseau sur des souliers à talons, corps de jupe qu'on prendrait avec les deux mains, adorables et correctes révérences, mutineries et espiègleries enfouies sous la décence de l'attitude irréprochable, curiosités et volontés qui s'alarment d'être et bientôt ne s'alarmeront plus même de paraître: c'est du vin de Champagne en bouteille; le bouchon a

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été enfoncé solidement à coups de maillet ecclésiastique. Mais comme la sémillante liqueur frémit déjà et rit sous le verre ! Voilà le vrai breuvage du Français, et chaque spectateur au parterre, voyant le cachet intact, présente son verre, avance les lèvres, et sent déjà la fumée monter de son palais à son cerveau.

Le bouchon est parti ; il a sauté en 89 avec beaucoup d'autres choses, et il a fallu chercher des types différents. L'embarras n'est pas petit ; un de mes amis, auteur dramatique, m'a confessé qu'il y perd son latin. On trouve au théâtre de beaux yeux, des joues fraîches, de jolies tailles ; on plaque dessus un échafaudage de cheveux et de robes de six mètres. Mais que faire dire à cette poupée? Des mièvreries d'enfant gâté, des affectations de petite fille, des agaceries de grisette, par-ci, par-là, une gentillesse de bon petit cœur ou une sentimentalité d'album. Au delà, rien. L'ancienne éducation a disparu, la nouvelle n'a pas commencé ; elles flottent entre les restes du passé et les ébauches de l'avenir, demi-provocantes et demitimides, ni vierges ni épouses, demi-hommes et demifemmes, avec des réminiscences de pensionnaires et des velléités d'actrices. Le malheureux auteur dramatique se dit en se frappant la tête : « Il faut que je marie un cotillon à la fin de ma pièce; que vais-je mettre dans ce cotillon ? »

Un petit hussard, et il a eu cent raisons pour une.

Première raison : le tempérament. Neuf fois sur dix, le fond de la Française est la vivacité volontaire; elles sont, par instinct, remuantes et sèches, actives

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et décidées, promptes à juger, confiantes en leur jugegement propre, incapables de se subordonner. Dans les pays germaniques, la femme semble d'une autre espèce que l'homme et lui sert de complément ; ici, rien de semblable : elle est un homme d'essence raffinée et sublimée, munie de nerfs plus excitables que ceux de l'autre, son camarade au besoin, son é0Tal toujours, et son maître, si elle peut. — Maintenant regardez combien l'éducation moderne fortifie cet esprit impérieux et personnel. Le père et la mère ont fait un mariage de convenance, c'est-à-dire froid, et les aspérités des deux caractères se sont heurtées comme des glaçons sans se fondre, avec un frottement douloureux et continu; ils se sont tracassés, ensuite tolérés, par résignation, puis par habitude. Viennent les enfants, une petite fille, et l'infini besoin d'adoration, longtemps refoulé, se déverse tout entier dans le lit nouveau qui lui est ouvert. Elle est rose et blonde; tous les rêves de grâce et de beauté idéale, toute la poésie âprement et vainement embrassée par le jeune homme, se réveillent dans le père, et cette fois rien ne souille ses songes ou ne les détruit. Elle n'a qu'à être heureuse pour ne pas être ingrate; que pourrait-elle refuser, et en quoi pourrait-elle déplaire? On ne lui demande rien, et on lui donne tout. C'est un jeune poulain lâché dans l'herbe : « Mange, mon enfant; que tu es bonne de si bien manger! » Ses folies sont des gaietés, ses méchancetés sont des gentillesses; qu'y a-t-il de plus joli qu'une pouliche lorsqu'elle rue? Devenue grande, elle saute les haies, broute les

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moissons, tire en gambadant son vieil efflanqué de père : « Mon père et moi, dit une de ces fringantes échappées, nous faisons tout ce que je veux (i). »

La voilà dans le monde : du premier jour, si elle n'est pas trop sotte, elle est au pinacle ; un homme de mérite, après quinze ans de travail, n'atteint point un si haut rang. Elle n'a eu qu'à se montrer, on la salue reine; les jeunes gens s'empressent, les femmes de trente ans sont inquiètes; les compliments bourdonnent par essaims. Une de mes amies m'a conté qu'au sortir de son premier bal, de bonne foi, elle se considérait comme une merveille. Tant de courtisans et tant d'empressements! On en voit l'effet sur les princes; ils admettent sans difficulté que le genre humain est destiné à épousseter leurs meubles, et que le soleil est une lampe qui a l'obligeance de se remonter ellemême pour les éclairer. — Notez que ma petite fille a des raisons solides pour se diviniser, argent comptant; elle sait sa dot, et, avec son agilité d'esprit, elle a jugé le mariage et ses poursuivants. « Les Turcs achètent leurs femmes, nous achetons nos maris... Que le mien ne soit pas gênant chez lui et pas ridicule dehors, je le tiens quitte du reste (2). » — En somme, si elle se marie, « c'est qu'il n'y a pas d'autre carrière pour une fille. » Il lui faut un homme pour sortir, voyager; c'est un serviteur indispensable, un chambellan, un ordonnateur, un porte-respect. Sans doute, « l'état d'homme

(1) L'Ami des femmes* {2) Un beau mariage.

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serait le plus agréable. » Ne pouvant acquérir l'état, on acquiert l'homme. Pour qu'il soit convenable, garanti, capable de représenter, on le paie son prix, il s'engage à donner le bras; on coud la robe et le frac ensemble : la jupe, par ce contact, reçoit toutes les libertés de l'habit.

De petites bottes, un dolman ou une casaque agrémentée de passementeries, pantalon, chapeau, canne, ceinture et gants d'homme, qu'est-ce qui lui manque à présent pour être un hussard? — Sont-ce les façons cavalières? Elle les étale, elle entend la défensive et parfois l'offensive, tient tête aux vrais hommes, s'escrime en répliques, et, coup sur coup, fer contre fer, s'aventure dans les passes scabreuses, d'où sa vanité revient en triomphe et sa délicatesse en lambeaux. — Est-ce la connaissance du monde? Elle est allée au Bois, aux courses, au théâtre ; le sans-gêne de la conversation lui a montré les Madeleines; sauf les romans physiologiques, elle connaît notre littérature; sauf un détail physiologique, elle connaît notre vie. — Est-ce l'habitude de commander et de conduire? Trois fois par semaine, son père met des bottes étroites, et sa mère va dormir, les yeux ouverts, sur une banquette, afin qu'elle puisse danser. Du haut de sa dot, elle voit défiler les prétendants, et se moque de leurs courbettes. « L'amour est une flatterie dont je ne prends jamais que la moitié pour moi ; je sais que ma personne et la dot qu'on me suppose forment un joli total (i). »

(i) Un beau mariage.

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— En somme, elle a vu les hommes dans une vilaine position, à genoux et devant un sac d'écus; c'est pourquoi,volontiers, elle les cravache. Agressive, ferrailleuse , instruite , commandante et sceptique , vous voyez qu'il ne lui manque rien pour entrer dans un régiment.

Dans ce régiment, il y a plusieurs compagnies. Ici procédons par ordre :

Mlle Hermine Sternay (i). Celle-ci est fille d'un général, et pourrait, au besoin, remplacer son père; elle a le sang-froid et la décision d'un chef de corps. On veut l'effrayer. pour la séparer de l'homme qu'elle aime : « Je ne m'effraie jamais, ma tante, vous le savez bien. » Quand sa fière et impérieuse grand'mère l'interroge, elle répond en personne sûre de son fait, avec une nuance de moquerie calme. — Quand pour pénitence on la met au couvent, « elle mange, boit, dort, cause et rit avec ses camarades» comme auparavant. )) — Quand , devant ses parents incertains ou irrités, elle rencontre, après dix mois, cet homme qu'elle aime, elle lui tend la main, l'appelle Jacques tout court, et ne se déferre nullement devant les exclamations de sa grand'mère : « Nous nous tendons franchement la main devant tout le monde et en toute confiance, ce qui me paraît plus convenable que d'attendre une occasion de nous parler tout bas dans un coin. — Peut-on savoir quels sont vos projets?

— Ouix bonne maman; si vous me les aviez deman-

(i) Le fils naturel.

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dés plus tôt, je vous les aurais dits plus tôt. Mes projets sont d'épouser M. Jacques Vignot, puisque je l'aime toujours... Jusque-là, bonne maman, vous me remettrez, je pense, au couvent, où j'étais encore ce matin, et vous aurez bien raison; car, outre qu'il vous serait sans doute désagréable d'avoir sans cesse auprès de vous une petite-fille aussi désobéissante que moi, de mon côté, c'est l'endroit où je désire le plus rester, jusqu'à vingt et un ans, ayant le grand désir d'apprendre toutes les choses utiles que je ne sais pas encore. » Vous voyez qu'elle a bonne tête, et sait son code. Dans son couvent, elle a calculé les besoins de Jacques; elle a découvert qu'il lui fallait une femme solide, allant sur l'eau, bonne pour l'exportation et les consulats, et, tout pesé, elle lui dit : « J'ai bien réfléchi, Jacques, je vous le répète, et je crois être la femme qu'il vous faut. » — Je l'ai mise dans les hussards, mais je crois qu'elle pourrait entrer dans les cuirassiers.

Mlle Mathilde Durieu (i), quinze ans, mais précoce, d'un bon sens positif, avec le coup d'œil d'un homme d'affaires et la maturité d'un chef de famille. Elle aime son cousin, le iui dit en face, et le cousin s'esquive avec des phrases. « De la poésie!... Décidément, tu ne m'aimes pas, n'en parlons plus. Je ne te menace pas de me tuer, ni d'entrer dans un couvent, ni même de ne me marier jamais ; je ferai au contraire tout mon possible pour t'oublier : mais je veux

(i) La question d'argent.

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que notre conversation, qui aura une si grande influence sur ma vie, en ait une sur la tienne. » Et, làdessus, elle lui trace un plan de conduite, lui conseille de prendre un état, de faire fortune, afin d'épouser, riche ou pauvre, celle qu'il aimera. Il va en Sologne. Pour rester au fait, elle lit de gros livres d'agriculture, avec tant de profit, qu'elle devient capable d'expliquer « les meilleurs résultats de fertilisation obtenus jusqu'à ce jour, la différence des terres siliceuses qui contiennent des pierres en grande quantité, et des terres calcaires qui renferment beaucoup de chaux et quelquefois même de la magnésie, etc. » A ce moment, par un revirement brusque, elle obtient la permission d'épouser son cousin; mais, découvrant tout d'un coup que ce cousin en aime une autre, elle le cède à cette autre, et, tout joliment, avec une dextérité et une résolution incomparables, elle pratique d'un seul coup sur elle-même l'opération délicate qui consiste à s'arracher le cœur. Charmante enfant! Comme elle manie le bistouri à son âge! Je l'ai enrôlée dans les hussards, mais c'est pour être le chirurgien-major du régiment.

Il nous manque des musiciens. Heureusement j'ai sous la main un des plus jolis romans de ce temps-ci, Renée Mauperin. Ml,e Renée Mauperin est une artiste, non-:?ulement des doigts, en musique et en peinture, mais de l'esprit, du cœur, de la langue; bref, comme dit l'auteur, « une mélancolique tintamaresque, » c'est-à-dire un naturel capable de sensations vives, d'impressions originales et de fantaisies

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folles. Elle parle argot, elle nage dans la Seine (en costume de bain) avec un prétendant qu'elle voit. pour la première fois, elle le met en fuite à coups d'inconvenances, elle fait le rapin et le gamin, elle tire les pétards les plus saugrenus au milieu des conversations graves, se lâche et se livre, et son père, qui la gronde tout haut, l'applaudit tout bas. Cher petit fifre, quelles perçantes sonneries, quelles marches endiablées, quelles coquettes et pétillantes contre - danses vous allez siffler sur votre turlutaine ! Comme vous irez au feu d'un air pimpant, la première ! Et comme tous nos petits hussards vous appellent pour être le loustic de leur régiment !

Je cherche le hussard complet, et je crois que je l'ai découvert dans Ml18 Antoinette des Vieux Garçons. Cette jeune personne vient de réussir avec éclat ; apparemment le public l'a trouvée de son goût : impétuosité, pétulance, désir de tout voir, de tout toucher, questions brûlantes, hardiesse nerveuse, entrain du conscrit qui n'a jamais connu les blessures, remue-ménage intérieur de sensations subites et véhémentes, pétillement d'idées que le contact du monde nouveau fait sauter comme une poudrière ; elle se démène et caracole, chezelle et chez autrui, comme un cavalier sur son premier cheval. Ce qui fait tant de plaisir aux spectateurs, c'est qu'au milieu de toutes ses gambades, elle garde sa robe de novice : bottines, épée, plumet, le reste est du hussard ; un seul détail d'habillement manque au costume; ce contraste poussé à l'extrême a paru charmant. L'innocence de l'igno-

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rance parmi les vivacités et l'indomptable emportement du reste, quelle nouveauté piquante! Attendez un peu ; laissez à la recrue le temps de s'instruire, et, au bout d'un an, le mari vous dira si, dans son équipement composite, c'est la jupe ou la cravache qu'elle entend garder.

Il ne faut pas m'appeler sceptique, je leur reconnais toutes les vertus de leur état. Est-ce qu'un hussard n'est pas fier et brave? C'est justement son métier de se faire casser les os. Je voudrais bien voir une créature humaine de vingt ans qui ne soit pas généreuse; elle l'est, provisoirement, parce qu'elle a vingt ans. Mon hussard féminin est capable d'enthousiasme : voyons-le dans ses beaux moments. Mlle Francine Desroncerets (1), à vingt et un ans, s'aperçoit que la fortune de son père est compromise. Elle se fait donner une procuration générale, liquide les dettes, place son propre bien en viager sur la tête de son père, lui conserve ainsi ses habitudes d'aisance, le soigne comme un enfant, le surveille pour l'empêcher de retomber dans les inventions hasardeuses qui l'ont ruiné. Voilà une belle action, courageuse et bien faite. Pareillement un jeune officier s'offre pour porter une dépêche à travers les canons,sans s'inquiéter des amputations ni de l'hôpital. Remarquez comme les deux caractères sont semblables. C'est « une maîtresse femme, » elle garde le gouvernement des affaires, elle refuse de les communiquer à son père, elle lui tient tête; elle le

(1) Maître Guéri**

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conduit, le retient comme un enfant prodigue; elle a l'accent vibrant de la volonté tendue; elle combat contre sa rivale et contre les indiscrets, avec l'âpre stoïcisme et la douloureuse ironie de la résolution roidie ; elle demeure debout devant les injures : elle exagère son rôle de procureur et d'avare, à la façon du soldat qui provoque les blessures, et, quand, à la fin, le notaire Guérin jette un doute sur sa délicatesse, elle le fait rentrer sous terre avec une hauteur de dédain et une explosion d'orgueil qu'un officier sommé de se rendre lui envierait. S'il y eut jamais une créature armée pour la résistance, le gouvernement et la guerre, c'est celle-là. — Notez qu'ayant toujours été malheureuse, elle est de toutes la plus pure. Les générosités des autres sont différentes. Mlle Clémentine Brenier(i) « se marie avec qui on voudra et quand on voudra, pourvu que ce soit à Noël, pour passer l'hiver à Rome. » Le mari trouvé, comme il est charmant et fort amoureux, elle le traite en domestique ; comme là-dessus il s'en va et que de plus il devient un grand homme, elle va le retrouver, et, dans un élan de bravoure nerveuse, assiste à ses dangers. Cet héroïsme-là ne me paraît pas bien étonnant. — Mme Gabrielle Chabrière (2) ayant un mari intelligent, spirituel, gai, laborieux, dévoué et très-tendre, veut partir avec un amant, parce que son amant lui parle de passion et son mari d'affaires; mais, tout d'un coup, son mari

(1) Un beau mariage,

(2) Gabrielle.

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ayant été plus éloquent que son amant, elle remarque que l'amant « n'est qu'un enfant, » et que « le mari est un homme. » Sur quoi, elle reste au logis, et dit : « O père de famille, ô poëte, je t'aime ! » Avis aux avoués, notaires, banquiers, employés, magistrats, tous gens d'affaires comme le mari ; ils sont tenus d'être poètes deux fois par mois pour garder leurs femmes. En effet, ce qu'on aime dans le régiment que je décris, c'est l'éclat, non le service, et l'on est disposé à suivre le colonel qui a le plus beau plumet. — MIlei Fernande Maréchal et Clémence Charrier (r) se trouvent mal dans la maison paternelle, ou n'espèrent plus épouser l'homme qu'elles aiment ; là-dessus, avec une promptitude merveilleuse, elles prennent le premier venu du premier coup. « Autant lui qu'un autre, après tout ! » L'une a parlé trois fois à son monsieur, l'autre ne lui a pas parlé du tout; peu importe, elles épousent, dans le tas. A l'instant les bans se publient, et, dans huit jours, après une messe et une toilette.... Le diable m'emporte si je n'allais pas dire une sottise ! mais, devant des pudeurs pareilles, il me semble toujours que je suis dans un escadron. Ce sont là les pudiques. D'autres passent pour l'être ; d'abord M,le Calixte Roussel (2), très- habile personne, qui pêche à la ligne un prétendant réfractaire. Très-habile personne : elle pratique les manèges, entr'ouvre les confidences, insinue les réticences, arrête

(1) Le fis de Giboyer, les Eff\ ontés.

(2) Ccintui e dorée.

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les départs, provoque les aveux, avec une dextérité de main et une franchise d'initiative que Célimène ne surpasserait pas. Après tout, faute d'autrui, on fait son bonheur soi-même ; quand le mari se dérobe, on est bien obligé de l'aller chercher. — Au besoin, on ira soi-même, haut la main, le demander en mariage, comme Mlle Hackendorf (i), ou même on viendra chez lui , dans sa chambre , lui faire une déclaration d'amour, comme M1,e Marcelle de Sancenaux. « Vous accepteriez d'être ma femme? — J'en serais enchantée. — Et pourquoi voudriez- vous être ma femme? — Parce que vous ne ressemblez pas aux autres... Cette fille que vous voyez est une honnête fille et ne demande qu'à être une honnête femme, si elle trouve un mari intelligent qui la comprenne et qui la domine... Sacrifiez-vous, épousez-moi. » — Laquelle des deux a le plus beau style? Ma parole d'honneur, cela rappelle le mot de la vieille Jeanne d'Albret sous Charles IX : « Encore que je crusse cette cour bien étrange, elle l'est plus que je ne croyais; ce ne sont pas les hommes ici qui prient les femmes, mais les femmes qui prient les hommes. » — A cet égard, le chef-d'œuvre est Madame de Simerose. a C'est une honnête femme, et même pis que cela. » L'admirable éducation dont nous jouissons a maintenu toutes ses ignorances en excitant toutes ses énergies; elle ne sait rien et elle veut tout. Elle a renvoyé son mari parce qu'il était homme, et la voilà mademoiselle comme auparavant*,

(i) t.' Ami des Femmes, le Demi-Monde*

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mais en même temps, de par la loi, elle est madame et n'en est pas fâchée ; car elle est maîtresse d'ellemême, de sa conduite et de son bien : « Je garde la position qu'on m'a faite malgré moi, et, entre nous, je la trouve bonne ; je n'ai pas d'enfants , je suis riche, je suis libre; je crois ne devoir compte de mes actions qu'à moi-même. » Elle reçoit, donne à dîner, fait les honneurs de chez elle en maître de maison, traite en homme avec les hommes, rebute les conseils, fait taire les insinuations et marche la tête haute, cuirassée, son droit à la main, à travers les curiosités du monde, les galanteries des soupirants et les sollicitations de son mari. L'orgueil est à son comble, et d'autant plus fort que la conscience est intacte ; si elle accepte un amour, c'est à condition qu'il sera platonique. Eh bien! quand cet amour lui manque, tout d'un coup, invinciblement, par une irruption de dépit et de passion accumulée, elle se jette à la tête du premier venu. Heureusement il est en humeur chevaleresque : sans quoi, dans six mois, elle serait tarée : et, si elle est sauvée, c'est par miracle. Qu'en dites- vous? Et que ditesvous de cet élan par lequel elles se lancent vers l'indépendance, l'audace et l'initiative? Elles ont la véhémence de la virilité, sans avoir le frein de l'expérience, et, puisque nous sommes dans la cavalerie, je puis 6ien les comparer à des hussards qui font une charge sur des chevaux sans mors.

Aussi bien, cet entrain militant a son effet, et le personnage éminent dans notre temps et dans ce théâtre, c'est le volontaire hors cadre. Albertine de La-

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borde, Suzanne d'Ange, Séraphine Pommeau, Olympe Taverny, et le reste des marchandes de camélias. Celles-ci sont tout à fait hommes et font profession de l'être; pourvoir soi-même à sa subsistance, attaquer, conquérir, exploiter, soutenir les duretés et renvoyer les insolences, maintenir sa tête froide au milieu du danger incessant, acquérir et ruser, s'étaler et jouir, considérer le monde comme un ennemi et comme une proie; à tous ces traits, m. reconnaît la femme, qui, se sentant virile, s'est faite guérilla, coureuse de routes, et n'a gardé son sexe que comme une arme et un appât. Les autres, honnêtes ou demi-honnêtes, s'arrêtent à mi-chemin de leur tempérament et de leur caractère; celle-ci seule va jusqu'au bout, et voilà pourquoi aujourd'hui elle donne le ton, impose ses toilettes, communique ses allures, occupe la conversation. On la sent supérieure et reine ; à travers leurs mépris officiels, les dames l'admirent vaguement, s'enquièrent d'elle, envient tout bas sa liberté et ses hardiesses, la pressentent pour rivale, retrouvent ses traces dans les façons de leur mari et, pour la combattre à armes égales, s'exhibent en toilettes friandes, en charades lestes, en tableaux vivants. Bien loin d'enrayer, le mari pousse à la roue ; il a vécu au club et chez les demoiselles, et garde chez lui ses habitudes de conversation libre. Mon ami Maximilien de S. :, marié depuis deux ans, conte à sa femme son passé, la renseigne sur toutes les Madeleines. Elle s'est instruite vite; il y a huit jours, voyant au Bois une petite dame qui conduisait elle-même son panier à salade :

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« Qui est-ce? dit-elle, elle n'est pas à la mode, cellelà; mon mari ne la connaît pas. » — Et cent autres traits semblables; on veut vivre sans gêne; on traite sa femme en camarade, en bon garçon, devant qui on peut tout dire. On lui dit tout, même les choses énormes, en termes convenables; elle-même fait gloire de n'être pas bégueule; elle lit tout, on la mène partout. Vers trente-cinq ans, elle nous ressemble; elle a, comme nous, dépensé son trop-plein; souvent même elle est sage; une intrigue, surtout une intrigue suivie, a trop de risques ; le coût lui en ôte le goût. La voilà politique comme un homme, amateur de conversation, mentor tolérant pour les fredaines de ses fils ; elle est montée en grade ; c'est un vieil officier indulgent qui sait la manœuvre; elle mène bien sa compagnie; elle vit côte à côte, en égale, auprès de son mari, dans un divorce décent, dans une alliance d'affaires, dans une camaraderie d'habitude. Voyez M. et MmeLeverdet(i). Très-belle issue; c'est là qu'aboutit l'émancipation de la femme. J'ai vu des commencements de moeurs pareilles en Amérique et en Angleterre. En Amérique, nous avons \zflirtage, les femmes à diplômes et membres de sociétés philanthropiques. En Angleterre, il y a les fast girls, écuyères intrépides et raisonneuses précoces; M. Stuart Mill, un grand esprit, propose presque d'y accorder le suffrage politique aux femmes. C'est dommage que je n'aie pas trente ans à vivre; si cela continue, en 1900, le spectacle sera joli.

(1) L'Ami des femmes.

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