PREMIERES NOTES
7 décembre.
Hier, aux Italiens, Cosifan tutte avec Frezzolini.
J'étais au balcon; sur sept femmes autour de moi, il y avait six lorettes.
Deux de vingt-huit ans à peu près. L'une, un vrai type de Boucher, un peu usée ; l'autre, un type du Titien, molle, blanche, petite oreille grasse, les cheveux ébouriffés en nuage au-dessus du front, blonds, tombant sur la nuque et retroussés par un peigne d'or. La peau est d'une blancheur mate étonnante. Du temps du Titien, elle aurait été simplement énergique etstupide; aujourd'hui salie, avilie, effrontée, habituée aux affronts et à l'insolence, elle a dix ans de
Coptes sur Taris
bains, de poudre de riz, de veilles, de pâtés de foies gras. Ce qu'elle a appris, c'est à bien manger et finement, à boire fin et sec ; c'est une femme à soupers. Elle est déjà empâtée, elle tourne à l'oie grasse. Elle contait à son amie un dîner récent, un joli gueuleton, les vins, le café, le service, en tournant les yeux avec une béatitude gastronomique.
Dans la loge qui est derrière moi, le vieux prince de N... avec une danseuse de l'Opéra et une actrice des Variétés. Il les étale ainsi tous les samedis. La danseuse a la voix rauque des filles, et un ton de marchande de pommes; cela fait contraste avec ses gants blancs à trois boutons. Elle parle haut, elle a des mots de titi. Quand Fleur-de-lys et Doralice éclatent en sanglots au départ de leurs fiancés, elle a dit à haute voix au milieu du silence : « Tout ça pour Carrau! » Garrau est l'acteur qui fait le second amant, un pauvret sans voix et gentil. Cinq ou six hommes se sont retournés et ont ri ; elle était contente, elle avait du succès. Le reste de ses remarques est du même goût. « Alboni est si serrée que son jupon relève. Tiens, le noir la dégrossit. Mais qu'est-ce que c'est que ça, que cet opéra-là? D'abord je n'y comprends rien, moi. Qu'est -ce qu'ils ont à faire des yeux en boule de loto? J'aime mieux les Funambules! »
Au-dessous de nous est une femme honnête. Gela se voit, parce qu'elle est moins décolletée ; la tenue, la mine sont autres. La grande lorette a toujours l'air de songer au plaisir. L'autre souhaite qu'on lui fasse la cour. Petite différence.
"Premières Violes
Il est clair que celle-ci. si jolie, si soignée, ne songe pas à autre chose. Elle se fait centre, elle veut qu'on la regarde, qu'on ne pense qu'à elle. Une femme belleA ou simplement jolie, a les exigences, les vanités, les | susceptibilités, tous les besoins de jouissance et de flatterie, d'un prince, d'un comédien et d'un auteur.
A ne voir que les dehors et la toilette, elles sont divines. Il y a des promesses infinies de plaisir, des raffinements de goût et d'élégance dans les dentelles et les nœuds dont elles s'encadrent la poitrine, dans ces soies blanches à fleurs dont elles s'enveloppent. Mais il ne faut ni les entendre causer, ni regarder ce qu'elles sentent et si elles sentent.
i5 décembre.
Soirée de mariage dans un restaurant : ce sont des employés, le futur est sous-chef et grappille quelque chose avec une autre petite place, en tout quatre mille francs. La jeune tille a cinquante mille francs de dot, son père est inspecteur des eaux et forêts en province.
Cette élégance de café est ignoble. Les chaises sont fanées, les tapis de l'escalier gluants, on aurait envie d'écrire sur la porte : Nopces et festins. Les garçons apportent des verres d'eau sucrée, groseillée maigretf parler aux invités, ils font des observations, et quelles observations! * Vous aurez des
V^Çotes sur "Paris
glaces, toutes sortes de bonnes choses! » Cette insolence est admirable, toute parisienne.
Ce monde n'est pas beau. Les toilettes, les prétentions, l'ambition d'être du vrai monde, sont rabattues à l'instant même par les airs rétrécis, par l'étrangeté des nez, par les façons empesées, par l'aspect des têtes que la monotonie du métier a fini par abrutir. Quelques-unes, affinées bassement, sont plus déplaisantes encore.
Rien n'est bien porté que ce qui est habituellement porté. Le luxe jure, quand on l'a une fois par an.
Il n'y a qu'un salut pour les gens au-dessous de vingt mille livres de rente : vivre chez soi à la genevoise ou à l'anglaise, ne jamais recevoir, éviter toute parade, ne voir que deux ou trois vieux amis, dépenser en bien-être, en bons dîners provinciaux, en bon linge, l'argent des bals et des soirées; sinon,onest gêné et ridicule. Se marier à huis clos, sans autres assistants que les témoins, le père et la mère. Les grandes mangeailles, les danses aux quinquets sont bonnes pour les paysans, qui ne mangent leur soûl qu'une fois dans leur vie, ou pour les ouvriers qui ont besoin de se dégourdir les jambes.
Le pianiste, un homme de trente-six-ans, abruti, était plaisant dans son habit de cérémonie, avec sa moustache et son air de menuisier endimanché. Sous cette enveloppe, on voyait l'habitude des petits verres. Il tapotait durement et machinalement à quinze sous l'heure. Je pensais à ces croque-morts toujours râpés, tout noirs, avec un chapeau noir rougi aux bords.
Tr entières C\otes
La jeune fille est une bonne grosse petite mère, toute ronde, qui voudrait bien se mettre dans un trou. Vers onze heures du soir, elle prend de l'assurance, fait la dame, parle déjà des arrangements d'intérieur et dit: « Nous ferons, nous irons. » Lui, agile et déluré, salue, sourit, papillonne, se démène des bras, des jambes, des yeux, de la tête, avec une pétulance de méridional ; les basques de son habit battent comme des ailes. Ils se sont vus pour la première fois il y a six semaines ; ils se sont acceptés après trois entrevues. Aujourd'hui, piano, tapage, et verres d'eau sucrée à la groseille; et voilà deux corps et deux âmes accouplés pour toute la vie.
17 décembre.
quelles disparates!
Une jeune fille a chanté je ne sais plus quel air moderne, en tout cas un air d'amour, aussi passionné qu'on peut le souhaiter; la musique surtout a des élans extraordinaires, comme ceux de la Sérénade de Schubert. Notez que vous seriez le plus grossier, le plus indécent des hommes si, devant la mère, le père, la tante, la grand'mère, tout l'escadron des duègnes et des grands parents de la famille, vous osiez faire la plus légère, la plus lointaine allusion a la chose qu'elle vient d'expliquer tout au long.
Défilé de musiciennes, entre autres Mme de V..., une
C\otes sur Taris
jeune mariée de vingt-trois ans, les yeux levés au ciel, j'entends au plafond, et qui attendent. Elle a chanté le Désir du printemps, avec des mines languissantes, pour commenter la musique. Le mari est rayonnant, il apporte les cahiers, il fait l'imprésario. Moi, j'aimerais autant que ma femme ôtât sa robe en public.
Toujours paraît l'actrice et la modiste. — Je regardais tous ces visages par- dessus les riches robes décolletées à dentelles. Les robes sont belles, poétiques même, mais les têtes !
Mme de V... et son mari sont rentrés avant-hier à sept heures du matin. Le même jour, ils sont allés à deux autres soirées. Les jeunes femmes sont insatiables ; tous les soirs en voiture pour le bal, le théâtre, les dîners ; celle-ci y va six fois par semaine, et dans deux ou trois maisons chaque soir, le temps de prendre un fauteuil, d'échanger une phrase convenue contre une phrase convenue, de faire signe au mari, qui attend dans l'embrasure d'une porte, et d'enfiler le burnous dans l'antichambre.
Toujours la même physionomie souriante; c'est un pli pris, elle retombe sur un sourire comme une danseuse sur ses pointes. Elle a beau être jolie, ce n'est qu'une poupée; après dix minutes de conversation, on a envie de s'en aller. Le mari est un nabot trapu, passionné pour les truffes. Après tout, elle a raison de le faire trotter, il mange trop, il prendrait du ventre.
^Premières Croies
21 décembre.
A présent, quand les hommes parlent aux femmes du monde, c'est avec une nuance de persifflage; ils ont pris ce ton à force de voir les filles, avec qui on est toujours sur le pied militant. Le ton chevaleresque, le vrai respect a disparu. Les façons empressées et complimenteuses, ou simplement les airs de déférence ne se rencontrent plus que chez les hommes de cinquante ans. Mme André M... me disait hier que c'est fort désagréable, et qu'on ne sait où cela ira. J'ai vu ce ton chez son mari comme chez les autres.
23 décembre.
Les femmes s'ennuient extraordinairement d'être délaissées dans les salons; elles aiment encore mieux être persifflées. En tas et sur plusieurs rangs, elles bâillent décemment sous l'éventail, emprisonnées par une muraille de robes qu'il faudrait franchir. Impossible de bouger de toute la soirée, et point de conversation ; elles ne causent pas volontiers entre elles; elles se défient les unes des autres, parce qu'elles sont rivales de toilette et de beauté; elles ne savent que se sourire et pester intérieurement.
Les hommes regardent, penchés contre les montants des portes; ils lorgnent comme devant un bazar. En effet, c'est une exhibition de volants, de diamants et d'épaules.
L'aigreur perce vite. Elles ont une rancune ancienne contre le mariage, n'y ayant trouvé que des
£\£otes sur Taris
déceptions. « Les hommes ont eu leur jeunesse, leurs illusions, ils ont vécu, et nous? » Elles sont furieuses de succéder à cinq ou six drôlesses. Une d'elles revenait toujours sur ces mots : connaître la vie; entendez par là l'enivrement, la sensation intense, la palpitation du cœur et des nerfs, le tourbillon qui emporte tout, les sens et la tête. Leur parole est modérée, mais leur pensée! Nul ne mesure les trous, les creux sans fond qu'on rencontrerait sous la croûte uniforme de glace mondaine.
Mrae André M... a pour lecture préférée les romans d'Henri Mûrger; c'est là pour elle le vrai sentiment. J'ai vu des Allemandes lire et relire Fanny, Madame Bovary. Ennui du pot-au-feu, désirs des soupers. On les mènerait loin sur cette pente.
On leur commande des sentiments d'écureuil en cage, une vie régulière, mesurée, tirée au cordeau, exempte de passions, comme celle d'un Hollandais philosophe; et en même temps on leur enseigne l'art de contenter, de réveiller, d'irriter les plus véhémentes des imaginations et les plus raffinés des désirs. — Ma chère, vous ferez autour de vous le plus grand feu que vous pourrez, mais vous resterez toujours froide.
3 janvier.
A l'Opéra, deux jeunes femmes et leurs maris dans ma loge.
J'entends ronfler les mots de moire antique, velours épingle, tarlatane, popeline, guipure, volants et autres.
Premières 0\j)les
Dans ce monde qui flotte entre quarante et quatrevingt mille livres de rente, impossible de songer à autre chose. Mme M... et Mme de B... ont été élevées fort simplement, sont très-simples, et pourtant ne trouvent de temps pour rien. Il faut aller choisir une étoffe, assortir des rubans, faire çarnir un chapeau, comparer des dentelles, redresser la modiste. Les après-midi sont employées dans les magasins; le mari ne peut se servir de la voiture.
Elles ont raison, elles donnent au Français la denrée qui lui plaît entre toutes, l'agrément. Il n'aurait que faire d'un sentiment durable et fort; cela l'embarrasserait, l'agiterait, le rendrait soucieux ; il lui faut un chatouillement passager de l'imagination, une jolie promesse de plaisir jetée au passage.
Mes deux jeunes femmes sont faites exprès pour cela. Toujours le même état continu d'amabilité riante et gracieuse. Elles sourient devant cet horrible et terrible drame du Trouvère, elles sont à leur aise.
Figurez-vous une personne qui prend une glace ou laisse fondre une meringue dans sa bouche. Tei est leur état, un état de petit plaisir tranquille, et sans arrière-pensée.
Chacun a ainsi son degré et son espèce de bien-être, qui est comme sa température morale et naturelle. Il oscille à l'entour et tâche de s'en rapprocher. Cette température, pour Voltaire par exemple, se rencontre dans le pétillement d'un souper fin et brillant, dans la sensation qu'on éprouve lorsqu'on a un remue-ménage de vingt idées vives et comme une bouteille de
io tT^jDtes sur 'Paris
vin de Champagne dans la tête. La température de Verdi est celle d'un combattant, d'un révolté, d'un homme indigné, qui a longtemps concentré son indignation, et qui, souffrant, tendu, éclate tout d'un coup comme un orage. Les singuliers auditeurs que ceux-ci pour se trouver au niveau de Verdi !
Ce sont des critiques, gens de goût, moqueurs, tout à fait incapables de s'oublier, d'être émus jusqu'au fond. Ils se sont d'abord occupés de la figure d'Azucena. — « Elle est passable, sa jupe de bohémienne a du caractère. » Vient le récit si poignant, tout tragique, presque déchirant, toute l'horreur des atroces passions espagnoles, toute la grandeur sanglante du moyen âge. Les dames se demandaient la lorgnette, la rendaient ; il s'agissait de découvrir la nuance exacte du teint d'Azucena. « Bon Dieu î elle s'est enfumée comme un jambon! » Et de rire avec un certain dégoût. Cela me rappelait la scène de don Juan, au dernier acte ; quand les petits diables arrivent en cabriolant, tous les gens de loges faisaient des plaisanteries. Ils ne voyaient pas le sérieux tragique de l'air.
4 janvier. — Alceste à l'Opéra.
Le public était très-froid et ne s'est trouvé émoustillé que par le ballet. Ce public se compose pour les '.rois quarts de gens qui veulent s'amuser, etqui viennent écouter un grand poëme dramatique, comme on va au café ou au Vaudeville. Scribe, Alexandre Du-
'Premières ChQotes 1 1
mas père, Adolphe Adam donnent la mesure du Français. Pourtant, à cause du terreau parisien, il y a une petite élite de vrais juges, et, à la rigueur, les autres peuvent être soulevés jusqu'à eux. Mais la sympathie native, l'intelligence innée du beau, la capacité d'illusion sont en Italie et en Allemagne. A Berlin, on écoute la musique en silence> aussi attentivement qu'à l'église. Ici on raille.
Par suite, les bévues abondent. Les ronds des arrosoirs sur le plancher sont vus des meilleures loges et salissent l'imagination. L'expression ennuyée, effrontée des figurants fait contraste avec la musique ; ils se poussent du coude, se gouaillent dans les coulisses. Le ballet est ignoble. C'est une exposition de filles à vendre. Elles ont les gestes et les basses petites minauderies de l'emploi, la fadeur voluptueuse et voulue. Il n'y a pas dix pour cent dans un ballet de beauté vraie. Tout est provocation comme sur un trottoir; les jambes en maillot rose se montrent jusqu'aux hanches : l'attitude est celle des danseuses de corde ; avec leurs vilaines pattes de grenouille moderne, avec leurs bras filamenteux d'araignée, avec leurs ronds de jambe qui sentent l'école du saltimbanque, elles s'imaginent représenter les nobles processions de la Grèce antique.
Des gens du monde qui vivent pour le plaisir et l'attrapent une fois sur dix, des bourgeois qui courent après sans l'atteindre, des filles et une populace interlope qui le vendent ou le filoutent : voilà Paris.
Un seul but : jouir et paraître.