‹ Notes sur ParisChapitre 3 sur 37 · M GRAINDORGE AU LECTEUR · texte numérisé non relu

M GRAINDORGE AU LECTEUR

A monsieur Marcellin, directeur de la Vie parisienne.

Monsieur,

Puisque vous jugez convenable de faire connaître à votre public l'auteur des notes assez bizarres que vous avez bien voulu imprimer, je m'en vais faire moimême au lecteur les honneurs de ma personne. On est un peu embarrassé de se présenter soi-même. N'importe. Il est à propos que vos lecteurs aient une idée de l'homme qui viendra une fois ou deux chaque mois faire avec eux la conversation pendant leur déjeûner.

J'ai cinquante-deux ans, j'ai gagné quatre- vingt mille livres de rente dans le commerce du porc salé et des huiles, et je n'ai point d'imagination. De plus,

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j'ai quitté Paris il y a quarante ans, et j'y suis revenu depuis cinq ou six ans à peine. Voilà d'assez mauvaises dispositions pour décrire la vie parisienne. Probablement on m'appellera barbare, et peut-être est-ce déjà fait.

Si cela est, Monsieur, la faute en est à mon éducation première. Mon père prétendait qu'un collège français est une caserne, et qu'on n'y apprend rien, sinon à fumer dans les couloirs et à souhaiter la connaissance des jolies demoiselles qui dansent si agilement rue Cadet, entre onze heures et minuit. Il m'envoya à Eton , en Angleterre , où je fabriquai beaucoup de vers grecs, surtout des iambiques; en outre, je cirais les bottes des grands , et je recevais ou donnais plusieurs douzaines de coups .de poing par semaine. Je n'ai pas tiré grand profit des vers grecs, même iambiques; mais l'art de cirer les bottes et l'habitude des coups de poing m'ont été utiles : je prends la liberté de vous les recommander pour monsieur votre fils, si par hasard vous en avez un.

Quand j'eus dix-huit ans. mon père jugea qu'à ce régime de vers grecs et de bonnes bourrades, j'avais dû me faire une cervelle patiente et dès côtes solides, et m'envoya en Allemagne, à l'Université d'Heidelberg. J'achetai une casquette rouge, avec un liseré d'or, et je me promenai dans les jardins du vieux château, tendant mon torse, ce qui donne un air mâle; de plus, quoique ayant de très-bons yeux, je portais des lunettes pour avoir un air savant. Pendant cinq ans, je fumai une multitude innombrable

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de pipes, je donnai et reçus quelques coups de sabre, une fois à propos d'une servante envers laquelle un de mes camarades ne s'était pas montré respectueux, une autre fois pour défendre contre un sceptique l'autorité du sens intérieur, une autre fois à propos de l'objectivité et de la personnalité de l'infini. J'admirais de tout mon cœur les divisions et subdivisions dans lesquelles nos professeurs faisaient tenir toutes les choses divines et humaines; je grattais du pied toutes les fois que le privat-docent parlait trop vite; je ne voulais pas perdre un seul mot : il me semblait que toute la science numérotée et étiquetée entrait dans ma tête comme dans un casier; je commençais même à avoir une idée de l'absolu , et je songeais à faire des découvertes immortelles , lorsque mon père mourut, me laissant sans un sou.

En Allemagne, Monsieur, on rencontre parfois dans les journaux l'annonce suivante : « Un jeune homme, ayant reçu une éducation classique complète, parlant et écrivant plusieurs langues vivantes, versé dans le droit et les mathématiques, fils d'un père connu dans les lettres, muni des recommandations les plus honorables, demande une place de commis à douze cents francs. » Je n'avais pas tant de titres , et je fus très-heureux d'entrer au service de MM. Schwartz et Cie, à Hambourg, négociants en huiles, qui me firent voyager pour surveiller leurs livraisons et leurs chargements. J'avais de grands cheveux plats, un air absorbé , et je ne pensais pas assez aux huiles ; mais je fus vite forcé de me débrouiller. Un

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jour, un matelot, gros et grand gaillard, à qui j'ordonnais de descendre une barrique, haussa les épaules en m'appelant « Euer Gnaden, monseigneur. » Je sautai sur lui , et, en six coups de poing, jelui démolis la figure ; il obéit à l'instant même; tout l'équipage commença à me traiter avec bienveillance, et j'acquis ainsi mes premières idées sur la façon de conduire les hommes. Trois semaines après , comme nous relâchions à Cuba, j'allai prendre l'air à deux cents pas du port, appuyé sur le bras d'un camarade; j'étais encore faible , j'avais eu la fièvre , à cause de la mauvaise eau et du biscuit que je ne digérais pas. Je vis quelques-uns de ces Chinois qui se vendent pour dix ans , moyennant une mesure de riz par jour , deux piastres au bout de l'an , une chemise et un chapeau de paille tous les deux ans, et des coups de rotin à la discrétion de l'acheteur. Un d'eux me suivit, j'eus pitié de lui et je lui fis l'aumône. Cinq minutes après, au détour d'un chemin, un coup de bâton bien asséné par la main du même Chinois me jetait par terre. Mon camarade riposte, voilà le Chinois à bas; je me felève et je retourne clopin-clopant au navire. « Et le Chinois? » dis-je en rentrant. — « Oh! ne vous in- « quiétez pas ; ses amis vont venir l'achever et l'en- « terrer, d'abord pour lui prendre sa chemise, ensuite « pour n'être pas compromis si nous faisons une « plainte. » Je bandai ma tête qui était un peu fendue, et je réfléchis beaucoup. Il me sembla que les hommes n'étaient pas si enclins à la fraternité que je l'avais cru. Huit jours après, à Bâton-Rouge, dans une table

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d'hôte, je prie mon voisin de me passer un plat; il le prend, le flaire , le juge bon , le pose devant lui , et le mange fort gravement sans plus s'occuper de moi. C'était mon voisin de gauche. Au même instant, mon voisin de droite demande une fois , puis une seconde fois, une tranche de jambon au waiter , qui ne l'entend pas. Sans dire un mot , il lance au waiter son assiette à la tête ; celui-ci , qui a l'oreille fendue , empoigne une chaise et abat le gentleman; il est renversé lui-même par un autre gentleman, qui tire son bowie-knife. Cependant, trois ou quatre Américains , qui avaient fini de déjeûner, restaient tranquillement assis au coin de la cheminée, les pieds à la hauteur de l'œil , taillant chacun un petit morceau de bois avec le petit couteau qu'ils ont toujours dans leur poche ; c'est leur divertissement. Ils tournèrent seulement la tête, en sifflotant avec l'espèce de curiosité qu'on apporte à une représentation de boxe. Cela me suffit; j'étais formé. Avec mes premières économies, je payai un professeur de canne, j'achetai un fusil, je m'exerçai au tir sur les crocodiles de la rivière , je me débarrassai de ma métaphysique et de ma politesse , et je commençai à marcher droit devant moi, du bon côté, qui est celui de l'argent.

Je ne vous raconterai point mes commencements; cela serait trop long, peut-être trop cru ; vous n'aimez pas en France la vérité vraie. Sachez seulement que j'ai mangé de la vache enragée, comme vous dites ici, et pas toujours à mon soûl ; n'a pas de la vache enragée qui veut ; d'ailleurs, en Amérique , on juge que

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de vingt à trente ans , c'est la vraie nourriture de l'homme. Vers trente ans, j'avais une plantation, dixneuf esclaves et cinq cents cochons. Esclaves et cochons, je les traitais bien, mais j'en tirais profit. Ici, j'imagine, vous allez vous récrier et m'appeler scélérat, exploiteur d'hommes. Sans doute. Monsieur, il y a de mauvais maîtres; quand mon voisin, M. Wright, trouvait un cheval écorché, il faisait appliquer au conducteur un vésicatoire large comme l'écorchure du cheval, et le forçait de garder cet avertissement tant que le cheval n'était pas guéri. Pour moi , si un nègre était mauvais, je le vendais ; c'était là ma grande punition; je n'ai pas donné vingt coups de fouet dans ma vie. Je puis vous assurer que, le dimanche, mes drôles dormaient le plus voluptueusement du monde, en tas , sentant leur peau onctueuse se dilater et suinter au soleil. Pour les cochons , il ont le même goût que les nègres, mais plus d'esprit. Ce sont des animaux fort distingués , qui ont des instincts de grands seigneurs et des finesses de politiques. Ils vont en bandes à la glandée , je veux dire à la promenade, et passent ainsi la journée sous les grands chênes, capricieusement, poussant fort loin, quelquefois à une lieue de l'habitation, en gourmets et en aventuriers, tous friands et habiles à quêter, à déterrer avec leur gros museau les bonnes racines. Ils sont sociables, mais avec calcul, comme nous autres; quand un ours se montre, ils se forment en rond, montrant leurs défenses. Si parfois un d'entre eux s'écarte et se fait prendre, ils crient tous ensemble, du haut de leur

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tête; puis, quand Tours est repu et s'en va, ils viennent manger le demeurant de leur camarade ; vous voyez qu'ils ont l'esprit positiviste. Au soleil couchant , on sonne de la trompe; ils arrivent au galop des quatre coins de l'horizon, et comme des gentlemen, trouvent la table mise; les petits s'entassent aussi roses et aussi frais que des amours de Rubens, entrent tout entiers dans des citrouilles gigantesques, mangent à plein ventre, lèchent leurs babines et sortent triomphalement,tout jaunes. Pardonnez ces souvenirs trop vifs : c'est parmi ces animaux, Monsieur, que j'ai vécu dix ans; mainte fois à votre Opéra, j'ai regretté leur musique. J'en vendais deux cents par an d'abord, puis mille, puis deux mille. Mon nom était connu à Cincinnati, et j'aurais pu, tout comme un autre, me bâtir une maison grecque à clochetons gothiques, devenir capitaine des pompiers, trésorier d'une société pour l'éducation anatomique et clinique des jeunes dames chirurgiennes. Mais je songeais à Paris , et je savais qu'il n'y faut revenir que riche. On venait de découvrir les puits d'huile dans la Pensylvanie. Je me jetai à corps perdu dans les huiles. J'entrai pour trois mois dans un magasin , je fis l'éducation de mon odorat, je maniai les barriques , les savons , les poix, les goudrons; je goûtai les échantillons ; mon imagination se peupla de brocs, de pintes, de futailles, de robinets , de liqueurs, les unes jaunes, les autres verdâtres, les autres pailletées ou ardoisées , toutes collantes, filantes et suintantes, chacune avec son prix, sa saveur, son odeur et sa marque. Ainsi muni,

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j'établis un entrepôt, j'achetai un terrain, je perçai, un puits, j'avais rencontré la bonne veine; je tirais en vingt-quatre heures cinq mille litres d'huile , et je gagnais quatre cents dollars par jour. Le seul inconvénient de ces admirables puits , c'est que parfois ils prennent feu; mon successeur y a été grillé vif avec la moitié de ses ouvriers. Rassurez-vous , Monsieur, j'étais payé.

Malgré tant de satisfactions, ni les huiles, ni le porc salé ne me remplissaient l'âme; les Américains aiment les affaires pour les affaires, et moi non. Je n'étais pas marié, je n'avais pas comme eux douze ou quinze enfants à pourvoir ; je ne trouvais point de plaisir, comme mes voisins les planteurs, à bâtir une église. Quand le dimanche ils faisaient trois lieues à cheval pour écouter un sermon méthodiste, je ne me sentais aucune envie de les imiter. Deux fois par an, ils avaient un shouting, en français hurlement ; c'est une assemblée d'édification. On dresse une espèce d'estrade; une demi-douzaine de prédicateurs viennent tour à tour prêcher sur la prédestination, la pénitence, la damnation et autres sujets aussi agréables. Dans les intervalles on chante des psaumes. Les auditeurs sont venus de vingt milles à la ronde; ils campent alentour, attachant leurs chevaux aux arbres. Au bout de quarante-huit heures, les têtes s'échauffent; un des assistants monte sur l'estrade et confesse tout haut ses péchés, puis un autre, puis deux ou trois ensemble; les sanglots et les pleurs commencent ; c'est un débouché pour les imaginations solitaires et tristes.

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Je restais froid, et cela me faisait du tort. Je m'enfermais le dimanche dans une chambre haute d'où je voyais le soleil se coucher tout rouge entre les dômes des grands arbres; j'y avais ma pipe d'Heidelberg et quelques bouquins grecs annotés à Eton. Je lisais vos revues, vos livres, les livres d'Allemagne et d'Angle* terre. L'ancien homme se réveillait en moi ; je me trouvais plus jeune; à voir vos idées, vos vivacités, vos témérités d'esprit, vos campagnes aventureuses à travers la philosophie et les lettres, il me semblait que j'étais au bal. Un matin, au lieu de retomber dans les jambons et les barriques, je vendis mes terres et mon usine, je plaçai ma fortune en consolidés anglais, et je m'embarquai sur la Persia pour l'Europe.

J'ai beaucoup voyagé, mais nulle part, Monsieur, je n'ai trouvé si bon accueil qu'à Paris. Vous excellez dans l'art de rendre la vie agréable ; peut-être est-ce là votre seule excellence ; en tout cas, pour qui veut simplement causer et s'amuser, cette ville-ci est le paradis. J'y ai bien été un peu tracassé dans les premiers temps ; un homme riche, même quand il est mal conservé, est fort poursuivi. Il m'a fallu renvoyer coup sur coup trois valets de chambre; mes jolies voisines les payaient pour avoir l'honneur d'être entretenues par moi. Encore aujourd'hui, je passe pour un ours dans plusieurs maisons dont je n'ai point épousé la fille. Tout cela a fini par se calmer. J'ai donné quelques dîners passables, et on a pris de la considération pour mes vins et pour mes truffes. J'ai prêté de l'argent à plusieurs musiciens et gens de lettres, et j'ai

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toujours oublii de le leur redemander, ce qui m'a valu leur tendresse. Je n'ai point de bagues en diamants, et je ne parle jamais du cours de la Bourse, en sorte qu'on ne m'a pas trouvé plus impertinent, ni plus ennuyeux qu'un autre. La guerre d'Amérique est venue fort à propos pour me donner un rôle décent ; je fournis des renseignements sur le Nord et le Sud, je raisonne autant qu'on veut sur les cotons, sur le président Davis, et la maîtresse de la maison se sait bon gré de m'avoir envoyé une carte. Pour moi, je vais dans le monde comme au théâtre, plus volontiers qu'au théâtre; les acteurs sont meilleurs à la ville qu'à la scène, surtout ils sont plus fins ; après tant d'années passées en Amérique, c'est de finesse que j'ai besoin. J'ai une bonne voiture chaude qui me mène et me ramène, un valet de chambre alerte qui m'habille. Mon tailleur nest point un sot, et je suis trop vieux pour être timide. Je n'ai point de place à solliciter, ni de prétentions à soutenir. Je ne souhaite rien qu'écouter et regarder; j'écoute et regarde; aucune femme n'est mécontente d'être regardée, ni aucun homme d'être écouté. Quelquefois, en boutonnant mon paletot, une idée me vient, je l'écris en rentrant; delà mes notes. Vous voyez bien, Monsieur, que ce ne sont point là des choses littéraires. Ce n'est pas en Amérique que j'ai pu apprendre le joli français ; je l'admire, mais je suis tout à fait incapable de l'imiter. A mes yeux, aux yeux d'un étranger, le style de vos gens d'esprit ressemble à ces articles-Paris qu'un vrai Parisien seul peut fabriquer, si brillants, si légers, faits avec rien.

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Je ne sais que noter mon idée quand elle vient, et comme elle vient, décrire un ameublement à la façon d'un commissaire-priseur, en phrases décousues, avec toutes sortes d'observations saugrenues. J'écrivais pouf moi, non pour le public; souvenez-vous que j'ai vécu parmi des têtes bibliques et dans les huiles, après une éducation allemande, et jetez de mes griffonnages ce qu'il vous plaira; je ne sais pas si vos lecteurs excuseront le reste.

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