LA MORALE
20 décembre.
Il est parfois désagréable d'être oncle, non pas seulement parce que tout neveu voudrait traiter son oncle en simple banquier, j'ai mis ordre à cela, mais parce qu'il faut lui faire de la morale. Cela donne l'air pédant, et, de là, il n'y a pas loin à l'air bête. Le neveu regarde le bout de ses bottes, tournant son chapeau entre ses mains, en homme qui laisse couler l'eau. Toute l'attitude est respectueuse, mais, au fond du cœur, il se dit : « Est-ce que mon oncle n'en a pas fait autant que moi, quand il était jeune? Il me gronde de louer un coupé au mois, et il a deux voitures à lui. J'ai donné une bague de cent francs; est-ce qu'il ne donne pas des boucles d'oreille de cent louis? Il trouve que mon tailleur est trop cher; proposez-lui donc un peu de mettre un habit râpé. Allons, allons, la douche
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va finir, et j'aurai le temps d'aller voir Georgette. » En fait de morale, les paroles ne servent de rien ; par elles-mêmes, elles ne sont qu'un son plus ou moins désagréable. C'est l'éducation antérieure qui leur donne une force et un sens ; si elle a mis dans la jeune tête deux ou trois bouts d'idées saines, parlez raison ; sinon, autant frapper sur une bûche pour en tirer des étincelles. Il faut s'adresser à des sentiments déjà nés, et ce ne sont pas des phrases qui les feront pousser en un quart d'heure. Qu'y a-t-il dans cette cervelle? Voilà ce que je me demande, quand je le vois dans son fauteuil, pimpant et frais, la taille prise dans une redingote correcte, les cheveux divisés au milieu du front par une raie, et les doigts moulés par ses gants couleur de chair. Il a traversé trois ou quatre éducations et autant de morales. Si je tire quelque chose de lui, ce ne sera point par la force de mon éloquence, mais par la vertu de ces éducations et de ces morales. En voici la liste et le bilan :
Premièrement, l'éducation du catéchisme : je n'en parle que pour mémoire. Il était en jaquette et récitait des définitions théologiques; cela lui a passé aussitôt qu'il a mis des bottes. Il a fait l'homme, et n'a plus songé qu'à la gloire de se bien cambrer dans l'uniforme de collégien.
Secondement, l'éducation de la famille. lia appris à ne point mettre ses doigts dans son nez, précepte excellent qu'il a oublié plus tard au collège. On lui a enseigné aussi à ne point porter la main au plat, à ne point faire trop de bruit avec ses mâchoires en man*
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; géant, à ne point se traîner sur les genoux à terre, à j ne point prendre pour lui seul toute la conversation à ] table. De tout cela, il a gardé quelque chose
Troisièmement, l'éducation du collège. C'est la principale. Ici il faut diviser : il y a celle qu'il a reçue de ses maîtres et celle qu'il doit à ses camarades.
La première est assez maigre; sitôt qu'il a pu mettre deux idées ensemble, il s'est moqué d'eux; nos jeunes gens français ne sont pas respectueux ; ce n'est jamais l'admiration qui les étouffe. Il a remarqué que l'un se grattait toujours le nez, que l'autre finissait ses phrases avec une ritournelle de clarinette ; on lui a dit qu'un autre était malheureux en ménage ; qu'un quatrième avait fait un vilain article pour avoir la croix. I En principe, il a établi dans sa tête que toute administration et tout gouvernement se composent de cuistres désagréables. Aux distributions de prix, et lorsque son père rendait avec lui visite au proviseur, il a entendu des amplifications convenables sur l'éducation, qui est un sacerdoce. Il a bâillé, et s'est dit que ces gens-là pratiquaient la réclame comme des confiseurs. Néanmoins, il a pris là quelque idée de la justice ; au collège, quand on est premier, on le mérite. En outre, il a conçu quelque estime pour la littérature; tous les grands hommes dont on lui a parlé étaient kttrés; il est disposé à croire qu'il est bon de savoir l'orthographe, qu'il ne faut pas prendre Horace et Virgile pour des moines du moyen âge, et qu'en somme Voltaire a joui d'une certaine considération dans le monde.
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Tout cela n'est pas grand'chose; ses camarades l'ont mieux servi. Il était mignon, propret, douillet; on l'a appelé petite fille, on lui a donné des taloches et il a , étJ forcé de jouer aux barres; à ce régime, il est devenu un peu plus résistant et plus homme. — lia pris aussi parmi eux le sentiment de l'honneur. Les écoliers admettent en principe qu'ils sont naturellement en ligue contre le maître, qu'en aucun cas il ne faut dénoncer un camarade; ce serait caponner ; si la punition tombe à côté du coupable, c'est à lui de se dénoncer lui-même. Cela forme un certain nombre de petites vertus romaines et militaires. D'autres acquisitions sont moins bonnes. Il s'est cru obligé de devenir polisson avant l'âge: il a fait entendre à ses camarades, afin de garder leur estime, que le dimanche en rentrant il suivait les femmes, que telle semaine il avait pris du punch avec une piqueuse de bottines; tout cela en termes médiocrement décents et avec détails : il faut avoir l'air crâne. En somme, la vanité a fait son office; elle ressemble à ces coups de soleil qui brûlent un peu les fruits, mais qui les mûrissent. C'est là notre culture, nous ne pouvons pas en avoir d'autre. Le collège est une sorte de régiment, où l'esprit de raillerie, l'esprit d'imitation, la précocité, la galanterie, le libertinage, la bravoure, toutes les qualités françaises se développent, d'un élan et comme une seule gerbe; il est devenu un peu soldat et un peu chenapan.
C'est alors qu'il a commencé à voir le mondej sa mère prenait son bras et l'obligeait à faire des visites;
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à la campagne, en vacances, il rencontrait des femmes bien élevées, des jeunes filles. Il avait seize ans, et n'était pas médiocrement comique. Les deux éducations se contrariaient. Il voulait être aimable, et pourtant garder l'air viril. Il tournait autour des demoiselles, et ne trouvait rien à dire. Il essayait quantité de cravates, et se regardait dans la glace pour voir s'il savait sourire; mais, à la plus lointaine approche d'un camarade, il fronçait les sourcils et prenait une mine rogue pour ne pas rapporter au collège une réputation d'efféminé. Parmi les hommes, il tâchait de maintenir sa dignité, d'avoir une contenance, et> tout d'un coup il avait des vivacités de jeune chien, ou des empressements de chien couchant. 11 buvait du rhum qu'il trouvait mauvais, et fumait des cigares qui lui faisaient mal au cœur. Il n'avait à raconter que des anecdotes de collège, et croyait qu'on se moquait de lui lorsqu'on lui parlait du collège. Le soir, au salon, dans son gilet blanc, il tendait complaisamment son torse, et rougissait, sitôt qu'on le regardait, craignant d'avoir fait quelque faute de toilette. Il était toujours inquiet et s'asseyait sur les convenances comme sur un fauteuil rembourré d'épingles. En même temps il commençait à lire les journaux et les romans d'Alexandre Dumas; là-dessus, il se faisait dans sa tête le plus plaisant remue-ménage. Il voulait être héroïque et positif, ou plutôt il ne voulait rien du tout ; il avait des velléités. Il songeait aux cavaliers vêtus d'un justaucorps de buffle qui emportent de belles dames sur la croupe de leur cheval, et aussi aux couturières de
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Paris, qui acceptent un petit verre de Malaga après une contredanse. U pensait à d'Artagnan, qui donnait de si beaux coups d'épée, et à son cousin Jules, qui, dans les bals de grisettes, levait si gaillardement la jambe. Autour de lui, on prêchait le désintéressement et on pratiquait l'égoïsme. Les journaux exigeaient impérieusement l'amour de la patrie, et tous les hommes graves de la société, quand ils achetaient quelque terre, déclaraient de, faux prix de vente afin de frauder l'enregistrement. Une quantité de maximes morales, pêchées dans les auteurs, voltigeaient devant ses yeux, mais pour s'arranger à la fin d'une période ou pour s'enchâsser dans un vers latin, simples ornements d'esprit, très-bien placés dans le discours ou dans l'écriture, comme des vases sur une cheminée ou des potiches dans une vitrine; du moins, telest l'usage qu'on en faisait autour de lui. En pratique, les hommes et les femmes songeaient à s'amuser, non pas grandement ou violemment, mais chacun suivant sa petite manie et dans son petit monde, avec la chasse, le jardinage, la toilette, la médisance, la table, sans trop blesser le voisin, parce qu'il est dangereux de trop blesser le voisin ; on se contente de l'égratigner, surtout en cachette et par derrière : cela réveille un peu, et n'altère point visiblement la douceur générale du bien-être dans lequel on veut se maintenir. Les grands blâmes sont réservés pour les grandes folies ou les grandes sottises. D'un consentement commun, quiconque donne de la tête contre un usage reçu est un fou; quiconque ne sait pas faire ou conserver sa
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fortune est un sot. Hors de là, tout est arbitraire , choisissez votre plaisir, cela ne regarde personne; il suffit de ne pas se casser le nez et surtout de ne pas casser les vitres.
Vers le même temps, on a commencé à lui parler d'une carrière, et d'un ton assez sérieux. « Un homme doit avoir un état, il faut faire son chemin dans le monde; qu'est-ce qu'un homme qui ne travaille pas? etc. » — Mais le diable veut qu'il y ait toujours deux discours sur le même sujet, celui qu'on prononce et celui qu'on ne prononce pas; naturellement c'est le dernier que le jeune homme écoute. Un jour, il entend deux dames parler mariage. « Ma chère, exigez que votre gendre ait une profession; il n'y a que cela pour maintenir un homme, c'est une chaîne au cou, sans cela ils courent. » — Un autre jour, à trois heures de l'après-midi, le notaire arrive en habit noir, le cou serré dans une cravate blanche. Une Parisienne, qui est là, sourit et se penche vers l'oreille de sa voisine. « Je croyais qu'il n'y avait plus de pareils notaires qu'à l'Opéra-Comique; c'est la profession. » — Le proviseur est invité : il entre, tenant à la main un chapeau à larges bords, écartant la poitrine, à la fois noble et paterne; quelqu'un demande quel est ce gros homme qui parle toujours et ne dit jamais rien. « Ce n'est pas un homme, répond le voisin, c'est un discours de distribution de prix. » — Un capitaine se rend utile au bal, et danse jusqu'à trois heures du matin. On explique ce dévoûment,en remarquant qu'à torce de se tenir debout dans les parades, il a acquis
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une raideur de jarrets et une largeur de pieds inusitées. — Un soir, au théâtre, le personnage brillant de la pièce dit, en parlant de je ne sais quel richard : «. li est mort à Marseille dans les huiles. » Et mon collégien voit passer un rire moqueur sur les lèvres de tous ceux qui ne sont pas dans les huiles. — Le même soir, en rentrant, après une conversation sur les bureaux et les chefs de bureau en France, un mauvais plaisant propose l'établissement d'une administration mécanique, composée de fonctionnaires en cuir bouilli et en bois vernis, chacun avec son rond de cuir vert et ses lunettes vertes, manœuvres par une machine à vapeur centrale dont le ministre serait le chauffeur. Les fonctionnaires usés seraient mis à la retraite, pendus par un crochet dans une salle basse. Ils ne se plaindraient jamais et ne barbouilleraient pas les tables. Le service serait mieux fait et plus économique. Ils auraient autant d'esprit que les anciens : c'est une réforme, et on y arrivera. — Outre tout cela, mon jeune homme a feuilleté les albums de Daumier, qui traînent sur les tables; certainement il n'a pas emporté de là une grande admiration pour les conditions et les professions bourgeoises. Les gens du monde louent les travailleurs, comme les chevaux de luxe louent les chevaux de fiacre : « Bonne bête, bien patiente, il en faut comme cela; mais tâchons de n'être pus une de ces betes. »
Pendant tout ce temps, il contractait une habitude, c'est là le grand ressort. A mon avis, il y a trois ressorts
qui soulèvent un homme : les discours officiels qu'il
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entend, ils effleurent la superficie de la peau ; les phrases sincères qu'il surprend, elles lui font lever un bras ou une jambe; les habitudes qu'il a prises, elles l'ébranlent et le poussent tout entier. L'habitude dont je parle ici consistait à mettre sa main dans sa poche. Comme il y trouvait toujours de l'argent, il a fini par se convaincre, sans y prendre garde, que l'argent et les poches de pantalon ont une affinité naturelle. Tout ce qu'il voyait autour de lui le confirmait dans ce beau principe. Le porte-monnaie de sa mère était toujours plein et les tiroirs de son père encore plus pleins. Quel mouvement plus facile pour un écu que de glisser de là jusque dans sa poche! Rien qu'un petit fermoir à pousser, ou un bouton à tirer, voilà toute l'affaire. Quant à supposer le vide dans le porte-monnaie ou dans le tiroir, c'était chose absurde et impossible. Quelqu'un imagine-t-il que demain l'air ne sera plus respirable, ou que le soleil ne se lèvera pas ? De même pour le reste. Au lycée, à la maison, la table se trouvait tous les jours naturellement dressée et servie à dix heures. Le concierge, tous les six mois, venait, chapeau bas, apporter une quittance de loyer. Quatre ou cinq fois par an, le tailleur arrivait avec des habits, et la chose était si naturelle que, si un pantalon faisait un pli, ce même tailleur s'en allait honteux, et se hâtait d'en envoyer un autre. Tout cela allait d'un cours aussi régulier que les étoiles du ciel. C'est le contraire qui eût paru monstrueux. En sorte qu'à vingt ans, lorsqu'il est entré dans le monde, il y avait en lui, sans qu'il le sût, au-dessous de toutes ses opinions et de
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toutes ses croyances, cette persuasion fixe que le monde et la société lui devaient de bons dîners, du bordeaux à l'ordinaire, souvent du Champagne, un logement convenable, un ameublement frais, des habits bien coupés, quatre paires de ^ants par semaine et cinq cents francs par mois pour sa poche. Là-dessus, il a fait graver ses premières cartes et commencé son droit : excellent moyen de ne rien faire. De plus, il est venu me demander mes conseils; je lui ai donné des boîtes de cigares et j'ai vérifié l'état de sa cravate et de ses bottes; à quoi bon les phrases? c'est la vie qui l'instruira. Ma seule affaire est de le mettre dans des circonstances instructives. Qu'il sente la vérité et la nécessité sur sa chair vive ; alors seulement il comprendra les descriptions de la brûlure. Si j'écris mon idée de la vie, ce n'est pas pour lui, c'est pour moi; je puis me décharger ici à mon aise, il ne lira ceci que dans dix ans.
Mon enfant, tu as les joues roses, et tu entres dans la vie, comme dans une salle à manger, pour te mettre à table. Tu te trompes; les places sont prises. Ce qui est naturel, ce n'est pas le dîner, c'est le jeûne. Ce n'est pas le malheur, c'est le bonheur qui est contre nature. La condition naturelle d'un homme, comme d'un animal, c'est d'être assommé ou de mourir de faim.
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Si cela te semble étrange, c'est que tu n'as pas vécu comme moi dans un pays où la vérité et l'hypocrisie s'étalent au premier regard et tout entières à nu. Rappelle-toi la promenade que tu as faite l'autre jour avec moi dans la forêt. Nous écrasions les fourmis qui se rencontraient sous nos bottes. Les jolis oiseaux voltigeaient pour avaler les mouches ; les gros insectes dévoraient les petits. Nous avons vu dans une ornière, entre deux touffes d'herbes, un petit levreau,le ventre en l'air ; un épervier l'avait saisi à sa première sortie, mangé à moitié, et le ventre était vide ; des fourmis, des scarabées, une quantité d'affamés travaillaient dans la peau. De dix nouveaux-nés, il reste un adulte, et celui-là a vingt chances pour une de ne pas vieillir; l'hiver, la pluie, les animaux chasseurs, les accidents, l'abrègent. Une patte ou une aile cassée le matin font de lui une proie pour le soir. Si, par miracle, il échappe, dès la première atteinte de la maladie ou de l'âge, il va s'enfermer dans son trou, et la disette l'achève. Il ne se révolte point, il subit tranquillement la force des choses. Regarde un cheval, un chat, un oiseau malades. Ils se couchent patiemment; ils ne gémissent point, ils laissent faire la destinée. Les choses se passent dans le monde comme dans cette forêt si magnifique et si parfumée. On y souffre, et cela est raisonnable; veux-tu demander aux grandes puissances de la nature de se transformer pour épargner la délicatesse de tes nerfs et de ton cœur? On s'y tue et on s'y mange, et cela n'a rien d'étrange; il n'y a pas assez de pâture pour tant d'estomacs.
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Si tu veux comprendre la vie, que ceci soit le com- I mencement et comme l'assiette de tous tes jugements et de tous tes désirs : tu n'as droit à rien, et personne ne te doit quelque chose, ni la société ni la nature. Si tu leur demandes le bonheur, tu es un sot; si tu te crois injustement traité, parce qu'elles ne te le donnent pas, tu es plus sot. Tu voudrais être honoré, ce n'est pas une raison pour qu'on t'honore. Tu as froid, ce n'est pas une raison pour qu'un habit chaud et commode vienne de lui-même se poser sur ton dos. Tu es amoureux , ce n'est pas une raison pour que l'on t'aime. Il y a des lois immuables qui gouvernent la possession de la gloire, comme la rencontre de l'amour, comme l'acquisition du bien-être. Elles t'enveloppent et te maîtrisent, comme l'air méphitique ou sain dans lequel tu es plongé, comme les saisons qui, sans s'inquiéter de tes cris, tour à tour te gèlent ou te brûlent. Tu es parmi elles, pauvre être débile, comme un mulot parmi des éléphants; aie l'oeil vigilant, prends garde où ils vont poser le pied, ne te hasarde pas sur leurs sentiers accoutumés ; grignotte avec précaution quelque petite parcelle des provisions qu'il? accumulent; mais surtout ne sois pas à ce point ridicule que de t'étonner s'ils ne sont pas à ton service, et si leurs redoutables masses se meuvent sans songer à toi. Ce que tu auras de vie est un don gratuit; mille qui valaient mieux que toi ont été écrasés dès leur naissance. Situ trouves dans ton trou quelques grains amassés d'avance, remercie ton père qui est allé les chercher au péril de ses membres. Quand tu attrape-
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ras une minute de jouissance, regarde-la comme un accident heureux ; c'est le besoin, l'inquiétude et l'ennui, qui, avec la douleur et le danger, accompagneront tes gambades de rat, ou te suivront dans ta taupinière. Tu t'y complais, elle te paraît solide; cela est vrai, jusqu'au premier flot d'eau lancé par une de ces grosses trompes, jusqu'à l'approche de ces lourdes pattes. Après tout, au vingtième jour, au cinquantième ou un peu plus tard, l'effet sera pareil. Le monstrueux galop rencontrera ton petit corps, un soir que tu mettras le nez dehors au soleil couchant, un matin que tu sortiras pour aller à la pâture. Plaise à la chance que, du premier coup, la patte s'appuie sur toute ta triste carcasse! A peine si tu la sentiras; c'est ce que je puis souhaiter de mieux à mes amis, à toi, à moi-même. Mais il est probable que la mort te prendra par parcelles, et que, cette fois, tu rentreras au logis avec un membre écrasé, laissant une traînée de sang sur le sable. Ainsi éclopé et boiteux, le premier galop aplatira ta tête et ta poitrine, et le lendemain ce sera le tour des autres. Contre ces sortes de maux, l'expérience et le raisonnement de tous les rats et de toutes les taupinières n'ont point trouvé de remède ; tout au plus, après tant de siècles, la race trottinante a su découvrir quelques habitudes des éléphants, marquer leur sentier, prévoir d'après leur cri leur rentrée ou leur sortie ; elle est un peu moins écrasée qu'il y a cinquante siècles ; mais elle l'est encore, elle le sera toujours. Augmente ton adresse, si tu veux, pauvre rat ; tu n'augmenteras pas beaucoup ton bonheur ;
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essaie plutôt, si tu peux, d'endurcir ta patience et ton courage. Habitue-toi à subir convenablement ce qui est nécessaire. Évite les contorsions et les agitations grotesques; quel besoin as-tu de faire rire tes voisins? Garde le droit de t'estimer, puisque tu ne peux te soustraire à la nécessité de souffrir. A la longue, les gros pieds des éléphants et les incommodités qui s'ensuivent te paraîtront dans la règle. Le meilleur fruit de notre science est la résignation froide, qui, pacifiant et préparant l'âme, réduit la souffrance à la douleur du corps.
Encore si les chétifs vivaient en paix les uns avec les autres! On te l'a dit; on t'a répété que, dans chaque peuplade rongeante, tous étaient alliés, tous travaillaient au bien commun, tous, sauf quelques maraudeurs dûment punis, observaient fidèlement les conventions primitives. Cela est faux, et il faut que tu saches que cela est faux. Autrement, dès ta première expérience, tu prendrais les préceptes de ton éducation pour des mensonges, et l'intérêt personnel ferait de toi un hypocrite ou un révolté. Ne sois ni l'un ni l'autre, et regarde bravement la vérité telle qu'elle est. L'homme est un animal par nature et par structure, et jamais la nature ni la structure ne laissent effacer leur premier pli. Il a des canines, comme le chien et le renard, et, comme le chien et le renard, il les a enfoncées dès l'origine dans la chair d'autrui. Ses descendants se sont égorgés avec des couteaux de pierre pour un morceau de poisson cru. A présent encore, il n'est point transformé, il n'est qu'adouci. La
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guerre règne comme autrefois, seulement elle est limitée et partielle ; chacun combat encore pour son morceau de poisson cru, mais c'est sous l'œil du gendarme, et ce n'est pas avec un couteau de pierre. Il n'y a qu'une provision bornée de bonnes choses, et, de toutes parts» les convoitises déchaînées s'élancent à l'envi,pour s'en emparer. Regarde une grande ville et la fourmilière de gens affairés qui s'y heurtent. Chaque homme part en chasse le matin, avec sa famille et ses serviteurs, ses amis et ses protecteurs, les uns autour de lui, les autres à sa portée; sitôt qu'un gibier paraît à l'horizon, famille et serviteurs, amis et protecteurs, tous se préparent et s'échelonnent ; engins, appeaux, filets, armes permises et parfois armes défendues, chiens courants et chiens d'arrêt, toute la maison et tout l'arsenal de la maison travaillent, le chef en tête ; c'est qu'il faut dîner. Songe à dîner et sache que tu ne dîneras que de ta chasse. Le gibier est rare et les chasseurs sont nombreux. Lève-toi plus matin que les autres, couche-toi plus tard, marche plus vite, aie plus de flair, assemble plus de chiens, de filets, d'amis et d'armes, ferme soigneusement ta carnassière au retour, garde ton arme chargée, de peur qu'au coin d'un bois quelque chasseur au carnier vide ne t'allège de ton butin ; qu'on te sache brave et capable de te défendre ; même, à la première attaque, défends-toi trop fort ; qu'on te respecte ; à ce prix et à ce prix seulement, tu dîneras. — Ceci est un conseil pour tout le monde. En voici un second qui n'est fait que pour quelques-uns. Ne demande rien; un mendiant
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est un voleur timide. Accepte rarement ; un obligé est un demi-serf. Es-tu si mou de corps et de cœur qu'il te faille vivre du labeur d'autrui? Estime-toi beau coup, et, à cause de cela, ne sois pas un simple goinfre. Quant tu auras fait ton coup de fusil et gagné ton repas du soir, laisse les mercenaires battre la plaine ; qu'ils se chargent et qu'au retour ils se gorgent. Quel besoin as-tu d'encombrer ton carnier et d'alourdir ta marche? Pourquoi amasserais-tu plus que tu ne peux manger? Te convient-il d'accaparer, sans profit pour toi, du gibier dont tu priveras un pauvre diable ? Qui t'oblige à suer entre les guérets toute la longue journée, comme un homme de louage, quand, à dix heures du matin, tu as déjà tué ta provision du jour? — Regarde autour de toi, voici une occupation moins animale : la contemplation. Cette large plaine fume et luit sous le généreux soleil qui réchauffe; ces dentelures des bois reposent avec un bien-être délicieux sur l'azur lumineux qui les borde ; ces pins odorants montent comme des encensoirs sur le tapis des bruyères rousses. Tu as passé une heure, et, pendant cette heure, chose étrange, tu n'as pas été une brute; je t'en félicite : tu peux presque te vanter d'avoir vécu.