LA SOCIETE
Lorsque je passais la saison à Londres, il m'arrivait souvent, à une heure du matin, de prendre un cab. Le cocher est derrière, invisible, et les grandes jambes du cheval vous emmènent violemment, d'une course mécanique et rigide, sans qu'on sache où ni comment. L'homme avait ordre de ne point arrêter, de ne point parler; ordinairement je revenais par London-Bridge et le Strand Probablement aucun spectacle au monde n'est si grandiose et si horrible.
La vie s'est éteinte; il reste un cimetière démesuré. Çà et là, dans une encoignure, un roliceman se tient roide et muet comme un gardien des morts; de loin en loin, une misérable femme errante, quelques spectres en vieil habit noir, glissent vaguement dans l'ombre. Une lune sépulcrale luit toute troublée audessus de l'air chargé d'émanations humaines. Ce n'est pas le sommeil d'une cité méridionale voluptueuse-
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ment reposée entre les bras de la pacifique nature : c'est l'odeur de la créature affaissée après l'angoisse et la fièvre, c'est la veillée malsaine prolongée aux flambeaux à côté de la pesante mort. Incessamment, éternellement, les rues monotones allongent leurs files de maisons monumentales ; rues après rues, encore d'autres, et toujours d'autres; puis des squares, des places, des croissants, tous inconnus, tous silencieux sous la clarté blafarde, avec leurs péristyles, leurs pilastres, leurs frontons, leurs trottoirs, et le déroulement ou l'enchevêtrement de leurs formes inattendues. Il semble que l'abîme humain aille s'élargissant à mesure qu'on s'y enfonce. Et tout cela est vide. Jamais, à le voir plein et bruyant, on n'avait senti son immensité. En traversant les ponts colossaux, l'horreur redouble : le fleuve luisant et visqueux clapote indistinctement dans la brume, soulevant sur son dos fétide les amas de navires, qui se collent en froissant l'eau. Les jets de gaz tremblotent sur les remous, et leurs reflets, comme des colonnes torses qui s'écroulent, vont se perdant dans l'infini. A droite, à gauche, en haut, en bas, on devine, sous ce catafalque d'obscurité et de lumière, une gigantesque file bossuée d'entrepôts et de fabriques noircies. Tant de pierres et de briques, tant de bâtisses et d'inventions, un tel amoncellement de calculs et de labeurs heurtés les uns contre les autres, infatigablement exhaussés et surexhaussés, sans que jamais trêve ou détente puisse adoucir ou suspendre l'acharnement de leur conflit! Demain les tanières, par centaines de milliers, vont lâcher leurs four-
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milières, et le combat va recommencer plus âpre, pour sexaspérer encore le jour d'après. Mais la plus noire pensée, c'est que ce combat va se livrer corps à corps, selon des routines fixes, sur un terrain mesuré, divisé et clos, chaque homme dans son compartiment, plié d'avance par le poids de la tradition et de l'apprentissage, aussi mécanique et aussi artificiel que sa monstrueuse prison de briques. Il y a trop d'hommes aujourd'hui dans le monde, trop de compression et trop d'efforts.
La même sensation me revient parfois la nuit à Paris, quoique moindre. Tel est l'aspect de ce monde moderne. Par l'étonnant agrandissement de l'édifice humain, les clôtures ont occupé les terrains jadis libres. Par l'étonnante multiplication des concurrents, la foule a comblé l'enceinte : l'individu fléchit sous le poids de la masse, et se trouve claquemuré dans un ordre établi. Autrefois, il n'y a pas bien longtemps encore, un homme de bonne volonté faisait aisément sa trouée et choisissait sa voie. Les rangs étaient lâches, et il y avait place hors des rangs. Mon père, en 1800, avec un bagage mathématique ordinaire, s'est trouvé un ingénieur renommé, et il eût fait une grande fortune, s'il n'eût mieux aimé se promener et danser. Trente ans plus tard, les places étaient prises; et il a fallu m'en aller en Amérique. Aujourd'hui, si mon neveu, M. Anatole Durand ou du Rand, ne m'avait pas derrière lui, il resterait toute sa vie surnuméraire. Le monde ressemble maintenant à cette cohue qui s'entasse sur la place de la Concorde le jour
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des feux d'artifice. Un homme y est perdu et accablé ; sa force est trop petite. Ses coups de coude, ses adresses ne lui servent de rien pour avancer; il faut qu'il suive la file pas à pas, en mouton, sous l'œil du sergent de ville. Cette prodigieuse multitude mouvante l'entraîne dans ses ondoiements, ou l'enchaîne de son inertie. D'un côté, elle le réglemente; de l'autre, elle l'étouffé. Après s'être débattu, il se résigne; désormais, il subit sa vie et ne la fait plus.
Ils ne se volent plus sur les grands chemins à coups d'épée. Ils ont trouvé que ce moyen de décider qui aurait l'argent et les bonnes choses, était trop simple ; en échange, ils ont adopté les procédés suivants :
Premier moyen, qui est légal : le concours. — Mon ami Edouard S..., homme éminent, mais de médiocre fortune, a un fils laborieux et d'esprit ordinaire ; ce fils, après dix ans d'études, bachelier ès-lettres et ès-sciences, se présente aux examens du surnumérariat dans le ministère des finances; deux cent quatorze candidats sont inscrits ; il y a treize places. Les treize heureux toucheront chaque année, pendant deux ans, une gratification de cent cinquante francs, moyennant quoi, ils seront tenus de faire des copies huit heures par jour ; au bout de deux ans, s'ils sont sages, ils ateindront à ce comble de gloire de mettre sur leur carte le titre d'employé, et dans leur poche
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cent francs par mois. — J'ai retrouvé cet^c année un vieux camarade, le docteur N..., ancien interne, lauréat, auteur de plusieurs manuels, agrégé, chirurgien des hôpitaux, etc. Ce pauvre homme concourt depuis trente ans pour une chaire de la Faculté. Depuis dix ans, comme il est méthodique, il a tenu registre de ses visites auprès des juges et de leurs aboutissants; il en a fait trois mille sept cent vingt-cinq. En outre, depuis son internat, il compose, apprend, récite et repasse une quantité de petits cahiers munis de notes, tirets, accolades et signes mnémotechniques; comme l'épreuve consiste en une leçon faite après quelques heures de préparation , en argumentations faites à brûle-pourpoint, etc., il faut avoir toujours en tête la plus grande masse possible de faits et de formules sur chaque petit district du domaine immense quVmbrassent les sciences médicales et naturelles. A eau e de cela, les candidats découpent la matière d'avance en compartiments, la serrent de petits résumés compactes et s'en bourrent; cela fait comme un amas de pierres indigestes qu'ils entassent dans leur intelligence, et qui les inquiète en les alourdissant, parce qu'en vertu de son poids il tend sans cesse à s'échapper par tous les trous de la mémoire. A ce métier, mon ami a gagné tous les grades; maintenant il aspire au dernier, et l'obtiendra, si l'apoplexie ne le jette pas sur le carreau, comme un cheval de meule qu'il est. — Je passe cinquante autres traits pareils. Le concours fonctionne à l'entrée de toutes les carrières, dans l'armée, dans la marine, dans l'enseignement, dans les
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eaux-et-forêts, dans le professorat, dans les ministères, dans les divers services de l'industrie privée ou publique; c'est un tourniquet, non pas double, mais triple, quadruple, ou même indéfiniment répété et continu, continu par les classements, par les notes et le tableau d'avancement, dans toutes les grandes écoles du gouvernement, dans toute l'administration, dans toute l'armée encore. Comptez qu'à chaque issue on en rencontre un spécial : un officier en trouve un pour être major ou entrer dans l'intendance ; un artiste, pour entrer et rester à l'École des beaux-arts, pour aller à Rome, pour entrer à l'Exposition, pour y être médaillé une première fois, une seconde, une troisième, pour avoir la croix. Voici enfin que, par les autres expositions, le concours pénètre jusque dans les professions indépendantes. M. le marquis de... veut être primé pour ses vaches : la duchesse, sa cousine, obtient une mention honorable pour un lot de dindons. Tel est le moule à présent ; la vie humaine y entre tout entière, comme un paquet de coton écru , qui , jeté dans la mécanique à l'entrée d'une grande manufacture, devient régulièrement, infailliblement, de peigne en rouleau et de dévidoir en broche, tour à tour fil, tissu, étoffe, serviette et mouchoir de poche, prêt à essuyer les meubles ou le nez du premier venu. Même les évolutions du tournebroche sont prévues : un officier sait, à deux ou trois chances près, s'il sera colonel ou général à cinquante ans> — Non pas que je blâme le procédé lui-même ; il en faut un, et celui-ci vaut les autres; en toute assj-
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ciation, il s'agit de trier, dans la masse, les possesseurs des gros lots, et, selon les pays, les moyens de triage sont différents. Mais selon qu'ils sont divers, ils développent une aptitude diverse. A Lilliput, où, pour monter haut, il fallait danser sur la corde, c'était sans doute la grosseur des mollets. En Chine, où il faut exceller dans la connaissance des vieux textes et les vers latins, c'est la pédanterie classique. En France, c'est l'affaissement cérébral et le flux de langue. Voyez le travail machinal et monstrueux des candidats qui aspirent aux grandes écoles, puis, au sortir de ces mêmes écoles, la fatigue profonde, Talanguissement, la flânerie au café ou à domicile, l'inertie bureaucratique ou provinciale. Comparez l'élève de l'École polytechnique, cloué quatorze heures par jour devant des formules, et l'ingénieur qui va bâiller, sa femme au bras, pour voir si ses cailloux sont bien cassés. Avec cet encombrement des carrières et cette réglementation des étapes, nous parvenons d'abord à essouffler nos chevaux de course, ensuite à les changer en bidets de fiacre. Entre ici, mon ami, si tu es patient et que tu veuilles traîner un fiacre; cherche ailleurs, si tu es nerveux et si tu veux garder tes élans de course.
Reste le second moyen de parvenir, celui-ci extralégal ; la réclame ou l'art d'attirer l'attention sur soi. Rien de plus difficile. Sous Louis XV, Ginguené, je
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crois, devint célèbre avec une pièce de vers, la Confession de Zulmé. Il n'y avait qu'une centaine de salons ; aujourd'hui il y en a trois mille. On ne s'adresse plus à une petite élite, mais à tout un peuple. Comment faire pour que cent mille personnes retiennent mon nom? D'autant plus que leur mémoire est déjà surchargée; il y a trop de noms qui prétendent à leur attention; chaque été> trois ou quatre mille peintres à l'Exposition, pendant six mois, des centaines de musiciens qui bourdonnent le soir comme des insectes à la lumière des lustres; tous les jours, au bas de vingt revues et de cinquante journaux, une population d'écrivains; tous travaillant à coups répétés d'articles, de concerts et de tableaux à s'approprier un c in dans cette mémoire pleine; elle déborde; au bout d'un temps, rien n'y entre plus. Avocat, médecin, architecte, négociant, tant que vous vous teniez, comme les gens d'autrefois, dans votre cercle natal, vous pouviez suffire; bien ou mal, on vous évaluait; bonne ou mauvaise, dans le monde et l'opinion, vous aviez votre place. A Paris, vous n'en avez point, on ne vous connaît pas : vous êtes, comme à l'hôtel garni, le numéro tant, c'est-à-dire un paletot et un chapeau qui sortent le matin et rentrent le soir. De ces chapeaux et paletots, il y en a vingt mille. Quelle marque ou cocarde trouver pour se faire reconnaître? quelle couleur assez voyante, quel signe assez singulier vous distinguera entre les vingt mille signes et les vingt mille couleurs? ïl faut tirer l'œil; hors de là, point de salut. Vous vous appelez Floridor Barbencroche ou Euphémius
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Quatresous, un pareil nom ne s'oublie guère ; si vous étiez nègre ou seulement mulâtre, je vous féliciterais tout à fait : voyez les succès récents du docteur noir. Publiez un mémoire sur la maladie des vins de Bordeaux, fondez un banquet œnophile, prononcez un discours au dessert, imprimez-le aux frais de la société, joignez-y une dissertation sur l'hygiène des enfants avec des mots bien sentis à l'adresse des mères, envoyez le tout, sous couvert, à chaque membre marié de la société. Ceci est l'A, B, C du métier et de chaque métier. Il n'y a qu'à regarder et peser, non-seulement la quatrième page, mais encore tout éloge ou critique d'un journal ou d'une revue, pour voir les mille et cent mille mains de nageurs engloutis par l'indifférence publique, qui se battent, qui s'accrochent à la plus petite occasion de notoriété, pour arriver à l'air et respirer au jour. — Ce n'est pas vanité, c'est besoin; aujourd'hui la publicité, aussi bien que le temps, est de l'argent. Je suppose qu'à l'ordinaire vous vendiez un tableau quinze cents francs ; ayez trois pages bien signées dans trois journaux notables, joignez-y quelque petite manœuvre à l'hôtel des ventes, vous vendrez le tableau suivant, tout pareil, quatre mille francs. Un objet commercial quelconque, toiture en zinc ou clysopompe , chemint'e fur.iivore ou râtelier en hippopotame, gagne tant d'acheteurs par tant de lignes d'annonce; la proportion est connue. Forcément, fatalement, telle denrée, tel remède, qu'on rencontre tous les jours, partout, en grosses lettres, en petites lettres, sur les murs, dans
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les gazettes, dans les chemins de fer, aux cafés, chez soi, chez les autres, imprime son nom dans la mémoire. On n'a pas voulu le lire, et on l'a lu; on a évité de le retenir, et on le sait par cœur; on s'en est moqué tout haut, ce qui a accru sa publicité. Que le besoin de la chose en question survienne : on n'a pas de conseil sous la main, on n'a pas d'autre nom en tête, on est pressé, on se dit par lassilude que, puisque celui-là est public, il en vaut un autre; on va à l'adresse connue, on avale et on recommence. L'an dernier, j'ai trouvé en province des gens qui traitaient leurs enfants, par la médecine Leroy, comme en 1820; les noms s'encroûtent dans la mémoire humaine ; il est aussi difficile d'en sortir que d'y entrer.
A ce sujet, j'espère que mon expérience pourra être utile à mes contemporains. Quel que soit le talent des grandes maisons de vente qui jouent de la trompette tous les jours dans la quatrième page des journaux, j'ose croire que la pratique américaine leur fournira des enseignements, et, quoiqu'il en coûte à ma modestie, je vais exposer les procédés d'annonce par lesquels la Société d'exploitation des huiles et du porc salé de Frédéric-Thomas Graindorge and O (New- York, Broad-Street, 121, et Cincinnati, National-Square, 397) a conquis la clientèle de l'univers civilisé. J'avais donné un intérêt dans mes affaires au célèbre Barnum, qui entreprit l'opération et la conduisit avec sa richesse d'imagination ordinaire. Je ne parle pas des procédés usités, l'achat de deux pages par semaine dans les grandes gazettes, la publication de dessins dans les
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petits journaux, la distribution d'imprimés aux coins des rues, les médailles d'exposition, les hommes-affiches, etc. La première idée de Barnum fut un coup de maître. Il était l'imprésario de Jenny Lind, et fit composer une chanson humoristique sur l'huile, le porc salé et l'Amérique, que le chanteur comique ne manquait jamais de dire à la fin du concert : c'était la petite pièce après la grande, et l'on juge du plaisir des assistants, excédés de musique sublime, qui s'intéressaient a la divine cantatrice juste autant qu'à un rhinocéros. Or, il était marqué sur le programme que cette bouffonnerie nationale avait été composée et chantée pour la première fois dans les ateliers de Frédéric- Thomas Graindorge and C°. — Par des encouragements convenables, nous fîmes composer plusieurs farces, et même deux drames, où cette chanson avait sa place : l'un d'eux tint le théâtre un mois. — M. Barnum exigea de plus que le photographe attitré de Jenny Lind enveloppât dans la chanson tous les portraits de l'héroïne, et fit un traité avec la principale entreprise d'orgues de Barbarie de New- York, pour que chaque orgue exécutât la chanson au moins deux fois par jour. — En même temps, plusieurs revues et journaux durent s'occuper de la chanson au point de vue esthétique, démontrer qu'elle était un produit du sol national, la comparer à ce titre aux chansons de Burns et de Béranger, rechercher, en considérant les pièces de théâtre qui lui avaient servi de cadre, si elle n'indiquait pas la naissance d'une littérature nouvelle, franchement industrielle, par laquelle l'Amérique allait
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s'élever au-dessus de toutes les nations. Cependant un de ces restaurants, où l'on avale debout des sandwichs et des grogs, s'ouvrait tout flambant neuf avec ce titre : « Porc salé national varié et confortable de Frédéric-Thomas Graindorge and C°. » Vers la même époque, je lus avec surprise, dans tous les journaux, divers accidents épouvantables arrivés dans mes puits d'huile; plusieurs traits de courage héroïque de Frédéric-Thomas Graindorge, qui avait sauvé cinquante ouvriers que la flamme allait atteindre; d'autres traits de génie et de perspicacité du même Frédéric-Thomas Graindorge, qui songeait à acheter toutes les mines d'huile pour couvrir de ses produits le marché européen. Six mois plus tard, M. Barnum découvrit, parmi les balayeuses de ma fabrique, une vieille négresse idiote qui aimait le whisky, mais qui se trouva être la nourrice de Washington; il la montra dans tous les États-Unis, en indiquant sa provenance, et démontra, par un grand nombre d'attestations médicales, que l'usage journalier du porc avait pu seul, parmi des occupations si pénibles, la conduire à un âge si avancé. Enfin (je ne cite plus qu'une des inventions de notre cher Barnum entre vingt autres) on vit paraître, l'année d'après, un abécédaire comique (funny), à un penny la pièce, dans lequel les grosses lettres, peintes en couleurs voyantes, étaient figurées par des porcs debout, couchés, vivants, dépecés, groupés, dans les positions les plus grotesques, avec des vers naïfs ou risibles en guise d'épigraphes. Ces animaux ayant beaucoup de physionomie, le dessinateur avait
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su tirer de leurs oreilles, de leur queue en tire-bouchon, de leur museau, des effets admirables; des allusions politiques perçaient à travers les épigraphes et piquaient l'attention des hommes faits. Je n'ai pas besoin de dire que le nom de Frédéric-Thomas Graindorge se trouvait sur la couverture, dans les entrefilets, dans les encadrements, dans les blancs, avec des vues de la fabrique, du paysage, des ouvriers, des outils, etc. On vendit deux cent mille exemplaires de l'ouvrage en cinq ans, et, comme ces sortes délivres se transmettent d'enfant en enfant, il est possible que, dans un demi-siècle, beaucoup de petits Américains apprennent encore à lire l'alphabet du Porc de M. Graindorge. — M. Barnum, remarquant que les belles reliures antiques sont en peau de truie, songeait à traiter avec un grand éditeur religieux de New-York, pour relier ainsi une énorme quantité de Bibles qui auraient porté le nom de Frédéric-Thomas Graindorge, au bas, en lettres repoussées; mais je le détournai de cette idée, parce que je ne voulais à aucun prix me brouiller avec les saints.
Au reste, il faut dans ces sortes d'opérations un Barnum, un acolyte qui fasse la grosse voix : il est trop désagréable de crier soi-même. D'ailleurs, en France, parmi des gens fins, surtout dans les professions libérales, le pouf est plus rebutant que de l'autre côté de l'eau. Je l'ai fait là-bas, je ne le ferais pas ici ; il ne m'a dégoûté qu'à demi pour le porc salé et l'huile, j'en aurais la nausée, s'il fallait l'employer pour vendre un tableau ou acquérir des malades. Et
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pourtant ici il faut l'employer. Quinze cents médecins à Paris ne gagnent pas douze cents francs par an, et sont tenus tous les jours à l'habit noir et à la cravate blanche. Deux mille peintres peignent des paravents, des enseignes, des tableaux à cinq francs pour l'exportation, des fonds de photographe, et aspirent à une copie du Louvre. Les deux moyens de parvenir, le concours et la réclame, aboutissent à des effets du même genre. Ils surmènent, étriquent, surexcitent et gâtent l'homme. Le concours fait des éreintés et des bêtes de somme, la réclame fait des charlatans et des intrigants. Si j'avais un jeune homme de médiocre fortune à élever et à conduire, je voudrais le soustraire à l'un et à l'autre. Je lui ferais apprendre, non les langues mortes, les lettres, les sciences pures, qui mettent une disproportion si dure entre nos désirs et nos ressources et qui font ressembler les six premières années de notre jeunesse à une chute du sixième étage, le long des escaliers, sur le nez et sur le dos ; mais la gymnastique, la boxe, la savate, la canne, la natation, le maniement du fusil et du revolver, deux ou trois langues vivantes de façon à les parler et à les écrire, la géographie détaillée et raisonnée, les principaux traits de la statistique industrielle et commerciale. S'il était laborieux, probe et brave, il ferait comme vingt jeunes gens de Rotterdam, de Hambourg, de Glasgow, de Genève, que j'ai connus et que j'aurais dû imiter : il reviendrait au bout de dix ans, avec une fortune honnête, pour épouser une petite amie d'enfance; il aurait vu le monde, jeté son trop-plein dans la fatigue
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corporelle, assaîni son âme. Il n'aurait pas le spleen comme moi et ne serait pas un gamin usé, un viveur empâté comme mon neveu, M. Anatole Durand, qui est bon à mettre dans un étalage de coiffeur ou dans un habit noir de marié résigné et béte.