‹ Notes sur ParisChapitre 6 sur 37 · DANS LE MONDE · texte numérisé non relu

DANS LE MONDE

Mon neveu, j'ai quatre- vingt mille francs de rente, un commencement de maladie de foie, et point a enfants. C'est pourquoi je ne doute point que vous ne lisiez ces conseils avec une attention profonde.

Il est même probable que vous m'en ferez compliment, et que vous me donnerez à entendre que j'ai beaucoup d'esprit. Je reçois les compliments de dix à onze heures du matin; mais prenez garde aux phrases.

Je vous engage à ne point imiter les façons modernes, qui consistent à traiter les grands parents en camarades. Si, par exemple, pour me féliciter, vous veniez me taper sur le ventre et me dire : « Bravo,

48 VS^otes sur Taris

mon bonhomme, hurrah pour l'oncle littéraire! », il y aurait à cela plusieurs inconvénients. Sam, mon domestique, vous conduirait à la porte, ou moi je vous jetterais par la fenêtre.

Vous pouvez mettre sur vos cartes Anatole en toutes lettres. Anatole ennoblit Durand; cela sera surtout nécessaire, si vous vous mariez : Madame Anatole Durand. Ces prénoms en toutes lettres sont aujourd'hui des savonnettes à vilains. Mais, si jamais je trouvais sur une de vos cartes Anatole du Rand , ou d'Urand, faites votre deuil des dollars que j'ai ramassés dans le porc salé et dans les huiles.

Vous dînez trop ; à vingt-quatre ans vous avez la carrure d'un homme de trente-six. Néanmoins, ces sortes de torses font bien aujourd'hui dans le monde. ~Depuis dix ans, une nuance de brutalité complète l'élégance. A présent que les femmes copient les Madeleines, les hommes peuvent se rapprocher des portefaix.

Le jour d'une présentation , ayez des bottes vernies de vingt-huit francs au moins, de quarante francs si vous pouvez. Vers quarante francs, vous êtes un gentleman; le bottier assouplit le cuir, fait rentrer la

Conseils à mon V\Çjveu 49

semelle, établit une pente du cou-de-pied à l'orteil, répand sur le tout un luisant délicieux, et l'on conclut des pieds au reste.

Un front dégarni est bien porté; il annonce qu'on a vécu. Cependant il est bon d'y ajouter une barbe ample, des joues saines, de fortes dents, un air de gaillard hardi, bref, la preuve qu'on vit encore. Vers i83o, on aimait le poitrinaire exalté ; à présentée luron positiviste. Après le règne des nerfs, le règne des muscles.

Ne vous y fiez pourtant qu'à demi. Sur trente femmes dans un salon, il y a vingt-cinq bécasses, qui font frou-frou avec leur plumage , et dont le ramage consiste à répéter la phrase qui court; mais il y a cinq personnes fines, et elles vous jugent. Avant-hier, étalé sur un pouf rose , entre deux jolies femmes, vous faisiez la roue ; vous passiez dans vos cheveux votre large main molle chargée de bagues; vous aviez rejeté des deux côtés les basques de votre habit , et vous arrondissiez votre poitrine si belle; vous penchiez la tête en arrière, complaisamment , et vous leur faisiez des contes , satisfait d'être écouté et de si bien parler. Lorsqu'après leur avoir dispensé vos faveurs , vous vous êtes levé pour porter à d'autres votre air épanoui et votre charmant sourire , elles se sont regardées un instant sans carier, et i'ai vu les coins de ces bouches

5o C^otes sur 'Paris

si fines se baisser imperceptiblement, pendant que les épaules, remontant un peu, faisaient frissonner les dentelles du corsage.

De tous les hommes que j'ai connus, celui qui réussit le mieux auprès d'elles , a soixante ans. (N'allez pas prendre votre air entendu, et croire que je désigne à mots couverts M. Frédéric-Thomas Graindorge ; M. Frédéric-Thomas Graindorge a trop longtemps vécu en Amérique pour être autre chose qu'un animal taciturne et américain.)

L'heureux sexagénaire que je vous propose pour modèle use en cela d'une politique bien simple , celle du grand monde qui a fini en 89 : il les admire , et les aime; au bout d'un instant, elles voient cela. Sitôt qu'il approche d'une jupe, il se sent auprès d'un être délicat, précieux, fragile, qu'il faut à peine effleurer du bout du doigt. 11 entre dans leurs idées, il fait sortir d'elles des jugements fins, capricieux, singuliers, de jolis mots qui seraient restés pelotonnés intérieurement, et comme effarouchés de prendre leur vol devant un autre; il suit l'essor et les sinuosités de leur imagination voyageuse ; il suffit qu'elles parlent, que les grappes de leur coiffure ondulent, que la lèvre rieuse ou boudeuse fasse un pli, pour qu'il soit charmé. Il a Fair de leur dire : « Brillez et souriez, c'est du bonheur que vous nous donnez, et trop de grâce que vous nous faites. »

Conseils à mon Cheveu 5i

Cet exemple n'est pas contagieux, c'est pour cela que je vous loffre.

Se tenir bien, et correctement, quand on s'ennuie. Ne pas froncer le sourcil , cela serait impoli Ne pas se sourire à soi-même, cela aurait l'air fat. Ne pas remuer les muscles de son visage, on croirait que vous vous entretenez avec vous-même. Ne pas se coucher dans son fauteuil, ce sont des façons d'estaminet. Ne pas trop se pencher en avant, on a l'air de contempler ses bottes. Que le corps fasse un angle de quarantecinq degrés avec les jambes. Ayez l'expression vide et décente d'un prince dans une cérémonie. Vous pouvez aussi feuilleter l'album aux photographies.

L'honnête homme à Paris ment dix fois par jour, j l'honnête femme vingt fois par jour, l'homme du ! monde cent fois par jour. On n'a jamais pu compter I combien de fois par jour ment une femme du monde.

Il y a dans tout ménage une plaie , comme un ver •lans une pomme.

On s'étudie trois semaines, on s'aime trois mois, on se dispute trois ans, on se tolère trente ans, et les enfants recommencent.

52 Coptes sur Taris

Une femme se marie pour entrer dans le monde, un homme pour en sortir.

Quand une femme juge un homme, elle se le représente à genoux et tendre , jamais en soi et dans sa valeur propre. Si, dans cette attitude, elle l'imagine ridicule , tout est fini; fût-il le premier des hommes, pour elle, c'est un grotesque. Elle l'évite à table, elle ne veut pas danser avec lui, elle se demande pourquoi on ne le renvoie pas à l'antichambre.

Quand une femme vient dans le monde et que ce n'est pas pour y pêcher un mari ou un amant, c'est afin d'y pêcher l'idée d'un mari ou d'un amant pour elle ou pour une autre. Toutes leurs idées coulent dans celle-là, comme les fleuves dans la mer.

Peu importe à une femme l'esprit, la beauté, le vrai mérite; elle les reconnaît, mais des lèvres. Il me plaît, ce mot dit tout , emporte tout. C'est comme le choix d'un chapeau , d'un ruban ; il me plaît , cela signifie qu'il y a là une convenance secrète , un agrément piquant, le contentement de quelque étrange désir personnel, raffiné, excentrique même. Ainsi une tournure dégagée, des gants frais, une jolie phrase vive, un ton

Conseils à mon C\evcu 53

de voix vibrant, font leur effet : bref il lui faut la cuisine appropriée à son palais. En somme, j'aime les cerises, je prends des cerises.

Le propre d'un esprit de femme, c'est que, sauf les moments vifs , toutes les idées y sont vagues et en train de se fondre Tune dans l'autre. Elle vous y voit poindre comme une lueur dans un brouillard mouvant et rose.

A son premier bal, une jeune fille dit : « Marché-je bien? Tomberai-je en dansant ? »

— Au second : « M'a-t-on trouvée jolie ? Ai-je eu du succès ? »

— Au troisième : « Les lumières étaient splendides, la musique délicieuse, j'ai dansé toutes les fois, mes pieds allaient, j'étais comme grise. »

— Au quatrième : « Suis-je au goût de M. Anatole d'Urand, qui a un oncle dans le porc salé et dans les huiles?

Les bals sont utiles. Paroles vides ; mais les deux étranges animaux, le mâle et la femelle, mystérieux, infinis l'un pour l'autre, font connaissance.

54 ChÇotes sur Taris

Beaucoup de maladies par l'effet des crinolines et du corset. Corps grêles, épaules trop étroites. Sur quatre, deux sont des os qui promettent, une un os qui ne promet pas. Un quart ira poitrinaire à Nice. Un quart à vingt-six ans traînera six jours sur sept, dans une chaise longue.

D'autre part, quand vous voyez a votre future des joues roses et des yeux candides, ne concluez pas qu'elle est un ange, mais qu'on la couche à neuf heures, et qu'elle a mangé beaucoup de côtelettes.

Vous avez les ongles roses ; ce n'est pas une raison pour vous gratter publiquement le bout du nez.

Vous regardiez beaucoup l'autre jour Mlie Marguerite S. . . : elle sort du couvent ; elle ne lève pas les yeux, sauf pour consulter ceux de sa mère ; elle est pieuse, on l'a confite dans la dévotion, comme un bonbon dans du sucre. Je vous avertis que c'est un bonbon à surprise. Il y a quinze jours, elle a remercié une de ses amies qui lui présentait un catholique pratiquant : — « Mais pourquoi ? — Je ne sais pas. — Enfin, il faut dire une raison. — Eh bien!... — Eh bien! quoi ? — Eh bien ! il me semble qu'un homme comme cela doit être un peu borné, ou avoir des manies. »

Conseils à mon CWeveu 55

Où diable a-t-elle pêche cette idée-là ? Est-ce dans son couvent ? Impossible. Est-ce dans un journal ? Elle n'en lit pas. Est-ce dans un livre? On les lui choisit, et on coupe avec des ciseaux les passages suspects. Est-ce dans la conversation ? Elle n'a jamais dit ni entendu un mot hors de la présence de sa mère, de sa tante ou de sa grand'mère, trois argus inattaquables. Peut-être a-t-elle un jour, au bal, en pareil sujet, remarqué au vol un sourire. Cela suffit; la moindre flammèche, en volant, tombe sur ces têtes-là comme sur un paquet de poudre. — Quand elles ne savent rien, elles soupçonnent tout.

Trois procédés quand une femme sort du piano : Si l'on est loin, levez vos mains visiblement pour applaudir : c'est un mnyen de montrer vos boutons de manche et la jolie façon dont vous êtes ganté.

Si l'on est près, faire défiler à mi-voix la liste des adjectifs : « Admirable, goût parfait, jeu brillant, sentiment vrai. » — Si la musicienne est bête, lâcher les grandes épithètes : « Ravissant, foudroyant. » — Si l'on veut s'insinuer, apprendre quelques termes techniques : « Reprise savante, changement de ton, passage en mineur, ces trilles sont perlés, etc. » — Le degré supérieur consiste à savoir les noms des principales œuvres des maîtres et à les citer à voix basse avec une sorte d'intimité, comme un initié qui entre dans le temple des mystères. Là-dessus, on vous

56 Coptes sur Taris

parle; les confidences admiratives roulent, la charmante pianiste se trouve aussi contente de son esprit que de ses doigts, et prend de l'estime pour M. Anatole Durand, ou d'Urand.

Dernier procédé. — C'est ie plus beau, mais il est d'exécution difficile. — Étudier dans Berlioz, Fétis, etc. , la biographie des maîtres; savoir la différence des styles, avoir des anecdotes à l'appui; partir de là pour improviser une appréciation du génie de Mozart ou Weber; insister sur la délicatesse, la distinction, le charme poétique inaccessible au vulgaire, et donner à entendre, sans jamais le dire, que l'interprète a l'âme du compositeur. La voilà comprise. — Cela mène à tout.

Quatre sortes de personnes dans le monde : les amoureux, les ambitieux, les observateurs et les imbéciles.

Les plus heureux sont les imbéciles.

J'y ai vu de grands hommes; d'ordinaire ils n'y réussissent guère; j'entends les vrais grands hommes. Ils sont préoccupés; et, s'ils se jettent dans la conversation, ils choquent ou sont choques.

Une idée dans un homme ressemble à ce pieu de fer }ue les sculpteurs mettent dans leurs statues : elle l'empale et le soutient.

Conseils à mon Cheveu 5 y

Un grand homme est absorbant, parce qu'il est absorbé.

Ne partez pas de là pour engloutir, comme vous l'avez fait hier, deux tasses de thé, trois tasses de chocolat, deux gâteaux et des sandwiches.

Impossible de subsister dans le monde sans une spécialité. Il y a quatre-vingts ans, il suffisait d'être bien mis et aimable ; aujourd'hui, un pareil homme ressemblerait trop à un garçon de café. Les élégants ordinaires parlent maintenant chevaux, courses, élevage. Je vous conseille l'économie politique : cela donne du reliel auprès des hommes ; outre cela, les vers de circonstance : cela fait bien à la campagne.

Quand vous mettez votre cravate blanche, ne jurez pas contre la stupidité de l'usage. Un salon est une exposition permanente ; vous êtes une denrée, et on ne place une denrée qu'en l'exposant.

Le seul mal, à cet endroit, c'est l'hypocrisie. Vous êtes des chiens qui courez chacun après son os; il faut dîner, je vous approuve; mais, pour Dieu! ne dites pas que vous dédaignez les os, et, s'il se peut, ne vous donnez pas tant de coups de gueule.

Page 1