LES BALS PU BLICS
Onze heures du soir; j'aurai une soirée agréable. On ne peut s'amuser qu'à Paris ; il n'y a de gai que les bals de Paris ; du moins on me l'a dit en Amérique.
Au Casino, rue Cadet.
Six cents personnes à peu près, puanteur du gaz, odeur du tabac, chaieur et vapeur des corps entassés. Il y a de petits recoins où l'on peut boire, une espèce de foyer où Ton se coudoie, une grande salle de danse, avec un plancher blanchâtre, arrosé; çà et là, des banquettes de vieux velours usé, un mobilier d'hôtel garni.
Plusieurs femmes sont jolies, de figure régulière, mais toutes usées, salies par le fard. Elles ont soupe, veillé; le lendemain matin, beaucoup de pommade et ie cold-cream ; cela leur fait un teint unique. Les voix sont rauques, éraillées ou grêles. Mariette la
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Toulousaine a cette voix tendue, durcie, que font les petits verres. Demi-toilettes qui tiennent le milieu entre celle de la grisette et celle de la dame ; je parie que vingt de ces mantelets sont loués à la nuit, ou seront demain en gage.
La plus remarquée est cette Mariette. On monte sur les banquettes, les deux files se rapprochent, les hommes s'étouffent pour la voir danser. Teint bistré, une grosse taille, maigre pourtant, mais tout muscles. Elle lève la jambe au-dessus de la tête, elle a des caleçons.
Elle sue, elle s'éponge, elle fait des efforts comme un sauteur de corde ; on trouve cela joli. Mon voisin prétend qu'elle mange vingt mille francs par an.
Elle parle et ne manque pas de verve, mais les choses qu'elle dit ne peuvent pas s'écrire.
Elle danse en relevant ses jupons à pleine poignée. (J'ai dit qu'elle avait des caleçons, mais j'ai besoin de le redire). Quand le pied arrive à la hauteur de l'œil, elle le touche de la main. Grands applaudissements et brouhaha.
Les saltimbanques lont mieux, mais celle-ci allume son public.
Elle a des envieuses. Une femme à côté de moi dit : « Mariette danse bien, mais elle est un peu canaille. » Je n'ai vu que trois ou quatre hommes qui pour la mise et la tenue fussent du monde ; encore ne les ai-je pas entendus parler. Quelques croix d'honneur, mais la croix d'honneur ne va pas toujours trouver des hommes de goût. Le reste se compose d'étudiants et
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de commis. Beaucoup semblant des garçons de magasin, des contrôleurs d'omnibus, des garçons coiffeurs, des marchands de vin . Il y a des habits et des chapeaux comme en vendent les revendeurs ambulants. Ils dansent et gigottent comme les filles.
Gela n'est explicable que par l'extrême platitude et l'ennui du métier. De même les matelots, à peine débarqués, se ruent dans les faubourgs. Le commis qui a aune toute la journée, le contrôleur d'omnibus qui a une soirée libre, est bien aise de voir remuer des jambes.
Les filles s'amusent comme les ouvriers boivent. Elles font du tapage, de grands bras, elles disent des mots crus, par besoin d'excitation ; joignez le plaisir d'être regardées. On n'imagine pas les cent mille vanités furieuses et rampantes qui voudraient redresser la tête. Toutes les femmes de ce monde, et beaucoup de femmes du monde, envient les actrices.
Le besoin d'excitation ; ceci est le grand mot: atteindre à la lumière, au grand jour, avoir les nerfs remués , sentir le tressaillement intense de la jouissance, avoir du vin de Champagne dans la tête, rien de plus Français; il y a un peu de madame Bovary dans chaque Française. Mais ici l'ivresse est celle du vin bleu.
25 août.
A Mabille.
Que de fois j'en avais entendu parler! Les jeunes
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gens en rêvent, les étrangers y amènent leurs femmes. Les historiens un jour en feront mention.
Les Champs-Elysées, que j'ai traversés, m'ont paru lugubres; une obscurité palpable, pleine de poussière et d'émanations épaisses : cigares, lampions, vapeur humaine; dans cette noirceur vague, de misérables arbres poudreux, jaunis, malades; ça et lu les taches vacillantes du gaz et les rares lanternes des voitures, qui avancent d'un train monotone, comme de pauvres vers luisants. Partout des ombres affairées, entassées, qui se croisent et qui, traversées au passage par un jet de lumière, ont un air de spectres.
Dans l'énorme nuit, flamboient deux ou trois oasis de lumière : ce sont des cafés-concerts. Des femmes décolletées comme au bal paradent entre des montants de carton doré, sous une clarté blanche et crue. Elles sont peintes, blanchies au fard, elles ont l'air impudent et gêné, elles sont a la montre, à tant l'heure ; elles sentent que le public veut du décolleté, que, tout au plus, on les écoute d'une oreille, que les gens bâillent, fument, causent, s'étirent, pendantleur musique.
L'une d'elles, souriante, minaudait la main sur son cœur, pour mieux marquer une ritournelle. Quinze ou vingt applaudissements d'une claque payée ; on crie bis, elle recommence avec un salut reconnaissant. Mon voisin grommelle .
— « As-tu fini, vieille savate? »
Tout à l'entour de l'enceinte extérieure, une bande de bourgeoises, d'ouvriers, tend le cou pour apercevoir les chanteuses et profiter sans payer. Ils ont l'air
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d'envier ce misérable plaisir frelaté : un éclat brutal, un luxe de deux sous, une jouissance salie et surchargée, voilà le bonheur pour tout ce monde.
A dix heures du soir j'entre à Mabille. Grand bal : cinq francs pour les hommes, un franc pour les femmes ; beaucoup de sergents de ville; il y a foule pour voir l'entrée.
Une grande allée d'abord, diaprée de verres de couleur ; puis des bosquets, des ronds de verdure illuminée. Les becs de gaz allongent leur petit jet bleuâtre a rase-terre entre les fleurs. Les lampions, les vases transparents, font cercle autour des gazons. On sent vaguement la graisse et l'huile. Les arbres, blafards sous la clarté oblique, prennent un air cadavéreux, étrange. Ces prétendus vases corinthiens, ces paravents peints en trompe-l'œil pour allonger les allées, font lever les épaules. Au-dessus de cet entassement champêtre, les coins aigus, les moellons d'une énorme maison surplombent ; les petits graviers font mal aux pieds. — Décidément je manque d'enthousiasme.
Un kiosque au centre avec des musiciens; ils sont passables. Cependant le chef d'orchestre fait du bruit pour imposer la mesure.
A Fentour est un pourtour dallé, où l'on danse. Véritablement on danse, sous une chaleur horrible, en s'épongeant. Les hommes sont payés, dit-on; les femmes se démènent gratis pour être regardées, et sentent que ce regard est du mépris. Singulier plaisir que de voir danser ces pauvres filles, la plupart fanées, toutes l'air avili ou effarouché, en chapeau, en mantelet, en
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bottines noires! On a envie de leur donner vingt
francs, de les envoyer à la cuisine pour manger un
bifteck et boire un verre de bière.
Les hommes sont pires; ils gambadent en canailles,
en gamins vieux, en suppôts d'estaminet, crasseux,
l'air ennuyé, le chapeau sur la tête.
Un grand cercle mouvant ondoie à l'entour : ce sont des femmes accompagnées ou seules, en gaze blanche, en petit chapeau, avec des mouches visibles, la plupart trop grasses ou maigres. Toilettes douteuses, presque toujours exagérées ou fripées, avec des disparates, comme d'une ouvrière qui s'attiffe ou d'une marchande à la toilette qui met sur elle le fond
de son magasin.
H y a des conversations curieuses ; une grande temme, pimpante, ballonnée, à cheveux crêpés, poudrés, heurte un monsieur qui lui dit :
— Tiens, c'est vous, Théodora?
— Oui, et vous aussi ; vous êtes revenu?
— Oui.
— Vous êtes à Paris?
— Oui.
— Vous viendrez me voir?
— Où çà?
— Rue des Martyrs, 68.
— Toujours le même nom?
— Toujours 1
— Quelle heure?
— Toute l'après-midi.
— Eh bien ! un de ces jours.
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— Lequel ?
— Nous verrons.
— Bientôt?
— Nous verrons.
— Cette semaine?
— Nous verrons.
— Eh bien ! bonsoir. Fichu cancre ! Ils vous remettent tous comme ça ! »
Beaucoup d'étrangers allemands, italiens, anglais surtout, qui leur prennent le menton. On échange des adresses, on discute les valeurs comme à la Bourse. Çà et là des cris vrais, des cris du cœur : une belle fille, fraîche, bien gantée, charmante dans sa robe de soie bleu tendre, presque une dame, en plein café, crie tout d'un coup tout haut à son monsieur : a Je ne veux pas qu'on m'embête comme ça, fichemoi la paix ! »
Enfin, je trouve un coin tranquille, près du grand salon désert; là sont des gens du monde ; cela est bien visible: ils ont des habits convenables, dont toutes les parties vont ensemble ; ils se traitent avec égards ; ils ont l'air d'être à l'aise, chez eux ; ils rient et raillent de cette façon légère qui est propre aux Français, sans presque y toucher, du moins sans appuyer, en un instant. L'un d'eux disait des gens du pourtour : « Ils tournent comme des bêtes en cage, c'est la barrière du Combat. » Cela n'a pas de sel ici, mais là-bas, jeté négligemment avec un joli geste, le coup allait à fond.
Ils ont une femme parmi eux et la tutoient ; entre
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eux, façons parfaites; avec elle, c'est le contraire. Un d'eux, très-grand, à barbe immense, avec une tournure d'officier, lui dit à haute voix des choses salées, plus que salées. On rit ; elle sourit avec un peu d'embarras. Il continue et finit par du Rabelais; nouveaux rires. Elle n'est pas mal habillée, ni prétentieusement; elle n'a pas de mauvaises manières ; mais, avec ces femmes, le ton est tout à fait grossier. Je suppose qu'ils ont du plaisir à oser , à risquer; on marche sur une convenance, comme on casse les assiettes après souper, par verve, et pour faire du bruit. Le tort de celle-ci est de rougir un peu, de n'être pas franchement fille ou dame. Elles sont toutes ainsi, excepté deux ou trois qui ont du génie: demi-timides, demi-impudentes , elles ne savent pas s'asseoir dans leur état.
Une pourtant, toute en blanc, enveloppée dans de longues mousselines et des broderies flottantes, causait penchée sur une chaise, sans être trop penchée, sans trop songer à être vue ; elle causait en bons termes, même finement. A la fin, elle s'est levée, a tendu la main à ses deux voisins, a traversé seule le grand salon ; trente-deux ans, figure fatiguée, mais intelligente; elle marchait bien, elle n'avait point l'air embarrassé, ni insolent.
Je l'ai écoutée dix minutes ; elle ne parlait point trop haut ; évidemment, aux yeux de tous ces gens, elle avait fait ses preuves, on la traitait en camarade ; elle avait acquis la valeur d'un homme, d'un homme adroit, ayant du monde, capable de rendre des services, de se îenir à sa place, et de garder sa place. Elle
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disait d'Adrien de Beaugency, son ancien amant : a 11 a me regarde encore, quoique marié. Avant-hier, au « Gymnase, il a pris la lorgnette de sa femme pour me « regarder. Il me salue au Bois. C'est drôle, n'est-ce « pas? »
iCeci a été très-bien dit", sans amertume, sans les grands airs de victime, en personne qui sait la vie. Le voisin demande si Mme de Beaugency n'est pas jalouse : « Oh! elle sait bien que c'est passé. Si une femme était \alouse du passé de son mari, elle aurait trop à faire. Après tout, c'est moi qui l'ai marié. J'ai connu son frère après lui, et j'ai aussi marié son frère. » — a Aussi, ils ne parlent de vous qu'avec toutes sortes de respects et d'égards. »
Elle a brisé là ; elle n'a pas expliqué son grand coeur, elle n'est pas vulgaire. Elle a tourné tout de suite sur un autre sujet, et s'est mise à parler d'un de ses amis, gros, court, toujours drôle. Elle sait jouer avec la conversation, ne pas ennuyer son monde. Rien de plus rare. La plus célèbre, descendant hier en peignoir de dentelle dans son billard, trouve deux hommes qui jouent : « Combien jouez-vous? D'abord, le gain est pour moi. » Elle a quarante mille livres de rente. Habitude d'accrocher cent sous.
Vers minuit, cohue; cela devient un marché; on m'a reconnu à mes boutons de manche pour un étranger riche; l'on m'a pris le bras et l'on m'a serré la main; j'ai été obligé d'envoyer promener deux personnes trop charmantes.
l'ai voulu tout voir, et je suis allé au bal Perron, à
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la barrière du Trône. Sept sous d'entrée, et on a droit gratis à vingt-cinq centimes de consommation; c'est une guinguette.
Le joli mot que celui de guinguette, et comme il sonne bien à l'oreille! On a vu des guinguettes à l'Opéra-Comique, ou dans les estampes du xvme siècle, ou chez Béranger. On s'imagine sur ce mot des minois futés, de petits bonnets bien ajustés, des tailles sveltes et pliantes. Toute la gaieté, toute la vivacité française et parisienne est là, n'est-il pas vrai? Eh bien, voici cette guinguette :
Une centaine de basses grisettes et cinquante drôlesses, qui sentent à une lieue Saint-Lazare et la préfecture de police, au teint luisant, plombé, avec des cheveux plaqués, et des mufles impudents ou tristes. Mon voisin dit à une maritorne qui danse : ce Est-ce que la Salpétrière est descendue aujourd'hui au bal du Trône? » — « Non, mais c'est Mazas qui s'est vidé aujourd'hui au bal du Trône. » On les sépare.
Le trait marquant c'est que tous, sauf un ou deux, sont grêles et petits. Plusieurs ont l'air d'enfants : il y a des femmes hautes de quatre pieds. Tout cela est rabougri, nabot, chétif, mal bâti. De père en fils, ils ont bu du vin bleu, mangé des côtelettes de chien, respiré l'air infect de Bobino, et travaillé trop pour s'amuser trop. Les figures sont tordues, ratatinées, les yeux ardents. Cette vie parisienne, dans les bas-fonds, a passé l'homme à l'alambic, l'a concentré, brûlé, gâté. Avec du vin, elle a fait du trois-six.
On voit bien làletype de l'ouvrier parisien. En blouse
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bleue, l'air entreprenant, la tête rejetée en arrière, il gigotte avec une vélocité incroyable. La vanité transpire, et aussi le plaisir de faire le brave contre la règle, avec un fonds de sensualité polissonne. Tête ronde, alerte et vive, avec volonté de paraître. Cela peut faire un héros à Sébastopol ou un furieux sur une barricade.
Il y a une rixe à la porte, et les municipaux, un instant, ont cessé de surveiller le bal pour s'y porter. A l'instant tintamarre dans la salle, jambes en l'air, cancan infernal ; les municipaux rentrent, et tout retombe. On dirait des écoliers en goguette qui, soudainement, ont aperçu le maître d'étude. Nous sommes des gamins : il nous faut une férule.
On en donne ici aux gens pour leur argent. Les musiciens soufflent infatigablement. A peine un quadrille est-il fini qu'un autre entre en branle; l'huissier traverse, poussant, appareillant les couples avec une activité et une vélocité extraordinaires. Pas une minute d'intervalle entre deux figures. Quelle différence entre cette fièvre de fourmis enragées et le calme contentement, la douce jouissance des jardins de plaisir en Allemagne!
Il y a deux ou trois soldats à l'orchestre : l'un pour le tambour, l'autre pour les cymbales, celui-ci à lunettes, sérieux, attentif, comme s'il s'agissait de mettre le feu à une mine. Le cornet à pistons a ôté son habit et souffle, renversé, le front ruisselant, les joues rouges. La petite flûte est un bossu, un chafouin desséché, avec une figure charbonneuse tout en pointe, et des yeux qui luisent comme des flammes. Un bon vieux grison,
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patient, racle de la contrebasse. Ils font tout le bruit qu'ils peuvent.
Les assistants sirotent leur café, fument, avalent de grandes lampées de bière, emplissent leurs oreilles et leurs yeux de tumulte. C'est pour se reposer du tirepied ou de la varlope. Ce qui est triste, c'est la présencede sept ou huit petites ouvrières qui ont l'air honnête, et de plusieurs familles, père, femme, enfants, qui viennent voir. Ils apprennent là que le plaisir c'est la cnaillerie et la crapule.