LES JEUNES FILLES
3 juin.
Les Tuileries sont un salon, un salon en plein air, où les petites filles apprennent les manèges, les gentillesses et les précautions du monde, l'art de coqueter, de minauder et de ne pas se compromettre.
Je viens d'en écouter deux (sept ans, dix ansjqui faisaient la résolution d'aller inviter une nouvelle venue. Elles l'ont bien regardée d'abord ; elles ont vérifié si elle était de leur monde ; puis, tout d'un coup, relevant la tête d'un air sémillant, elles ont marché jusqu'à la bonne, avec le mélange convenable d'assurance et de modestie , exactement comme une dame qui traverse un salon pour en saluer une autre.
Vous connaissez l'attitude ; on se cambre joliment,
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on efface les épaules, on arrondit sa jupe, on prend un sourire de circonstance, et on avance délicatement sur la pointe du pied, échangeant de petits coups d'œil fins avec les gens de connaissance, jusqu'au moment où lesdeux jupes vont se frôler; à cet instant, on plonge dans sa robe avec une révérence savante, la bouche s'entrouvre comme une rose épanouie, un sourire angélique et inquiétant erre sur le coin des lèvres flatteuses et moqueuses, et, tout d'un coup, comme une cascade de perles, les compliments coulent et roulent à la rencontre d'autres compliments.
Celle qui a décidé la démarche avait l'air évaporé, volontairement évaporé des coqueftes qui ont dix ans de salon. Rien de sincère ; elle se sert de ses impressions, elle les exagère, elle les mime. Elle joue un rôle : tendresse ou colère, elle est toujours en scène; tout d'un coup elle se jette sur la bonne et la câline; c'est qu'il est joli, bienséant d'être aimante. Une autre a le petit geste hasardé, provoquant d'une écuyère. La troisième tourne déjà les yeux, rêveusement, comme une valseuse. Elles babillent, gazouillent, étalent leur robe, plient leur taille, remettent leurs boucles, comme elles feront dans vingt ans. Elles n'ont plus rien à apprendre; elles savent déjà leur métier; la grande affaire de leur mère sera maintenant de les comprimer jusqu'au mariage.
Est-ce leur faute? Les mères leur enseignent la coquetterie,dès qu'elles peuvent marcher. Qui a jamais vu ici de vrais enfants en cotte ou en jaquette, avec des souliers solides, franchement joyeux, rouges, un
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peu roussis par le soleil, les cheveux défaits, occupés à courir et à faire du bruit? Gela choquerait la mère tout de suite ; ce sont là des façons brutales, bonnes pour des enfants du peuple ; sa plus sérieuse leçon a toujours été : « Tenez-vous bien! » Elle a souhaité que sa fille lui fît honneur et se montrât bien élevée ; elle l'a blâmée de se salir, de se mêler aux enfants mal habillés ; elle a encouragé ses petites réponses sentimentales ou malignes. Pour sa fille comme pour ellemême, elle a mis la perfection dans la grâce, dans la gentillesse, dans la toilette. Elle n'a pas craint de la rendre trop précoce, artificielle. Ses mièvreries lui ont plu ; elle lui a fait répéter ses révérences, elle lui a fait réciter des fables avec inflexions et gestes, quelquefois en public, et surtout elle l'a paréecommme une poupée.
Mes trois petites filles ont des nattes lustrées dont pas un cheveu ne dépasse l'autre, un petit casaquin serré à la taille, élégamment bombé en dessous, un fin bas de soie collé à la jambe, de jolis gants frais pour jouer au cerceau. Essayez de dire à la mère qu'il vaudrait mieux leur mettre une blouse et leur laisser les mains nues. Le modèle idéal gouverne ceci comme le reste : à l'instant, en toute situation, le Français retombe sur ses instincts mondains, comme un polichinelle sur son bout de plomb.
Mais, en revanche, les jolies mines riantes et futées, les fins petits pieds agiles et bondissants comme des pattes d'oiseau! Il y a là des chefs-d'œuvre de grâce, de vivacité pétulante et nerveuse, de toilette bien portée, de bavardage pétillant comme des ramages de
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volière. Après tout, elles suivent leur nature et m'ont donné du plaisir pendant une heure. Elles ne souhaitaient point autre chose, ni moi non plus.
4 juin.
Je copie dans un roman de M. About cette lettre d'une jeune fille de seize ans à une jeune rille de seize ans ; elle est parfaite. M. About est un vrai Français, un survivant du xvme siècle, un peu parent de Voltaire, cousin germain de Beaumarchais et de Marivaux : c'est pour cela qu'il peint si bien les Françaises.
Cher petit Désir de plaire,
(Comme elles se connaissent! Il n'y a que Paris où une jeune fille, tout fraîchement éclose de sa classe de géographie et de français, perce aussi vite à jour le caractère de sa meilleure amie.)
«Me voilà revenue de la campagne, Henriette aussi, « Julie et Caroline aussi. La grave Madeleine m'a « fait assavoir qu'elle arriverait demain. Avec to;, « sans qui rien n'est bon, le sextuor sera complet. » (Un compliment bien tourné, puis une moquerie, trois tons différents en trois phrases : une pétulance, une habileté de style naturelle et perpétuelle; trouvez moi cela ailleurs en Europe!)
« Maman a décidé que la première réunion des in- « séparables aurait lieu chez nous! » (Dans un an elle dira : « chez moi! »)
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« Quelle bonne journée! J'en saute de joie. N'attri- « bue pas à une autre cause le pâté qui vient de tom- « ber au beau milieu de ma lettre. Prie le papa-loup «de te faire mener rue Saint-Arnaud, n° 4, avant « l'aurore; on te rapportera dans ta tanière après « dîner. » (Un père est un domestique imposé par la nature; on le dépose au vestiaire avec les parapluies, quand il est grognon et laid.)
« Nous danserons peut-être, mais à coup sûr nous « bavarderons beaucoup, nous rirons comme des folles, «et c'est le solide. » (De la philosophie, déjà ï Elle a raison, c'est la philosophie de son tempérament, celle duxvine siècle.)
« Il s'agit d'organiser les plaisirs de l'hiver sur une « grande échelle, comme disait notre respectable pro- « fesseur de littérature. » (Des coups de patte en passant à qui de droit.) « J'espère bien que l'on se verra « tous les jours jusqu'au mariage, et encore après. » (Elle y pense, elle en parle ; à seize ans, c'est sa grande idée, comme, à huit ans,ridée d'une tarte.)
« C'est tout un plan de campagne à dresser; mon a frère le soldat, qui vient d'arriver en semestre, nous h aidera. Il ne veut pas croire que tu es cent fois plus « jolie que moi (un compliment). Ces lieutenants du « génie sont d'une incrédulité choquante. (Peut-on mieux affriander une coquetterie?) « A lundi! à lundi! « à lundi ! Encore un pâté! La pâtissière t'embrasse à « tour de bras! » (De petits cris d'hirondelle, un flot ruisselant, entraînant de paroles impétueuses, étourdies, des gestes caressants et mignons, et, au-dessous de
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tout cela, un besoin irrésistible de plaisir, d'excitation, d'action, des nerfs tendus comme des cordes de harpe, une volonté qui ne saura jamais se contenir, ni se subordonner, ni se régler. Vous la voyez d'ici, trois ans après, mariée, femme du monde, disant à son mari qui a des affaires .
— Mon bon chéri, nous allons ce soir à Don Juan, j'ai fait prendre la loge; je t'en prie, ne dis pas que tu n'as pas le temps ; si, tu as le temps, il faut que tu aies le temps ; Mario chante trop bien, il y a si longtemps que je ne l'ai entendu ; je mourrais de chagrin si je ne l'entends pas ce soir; si, si, ce soir, pas un autre soirl Tu laisseras ton ami, il est béte, il vient de province, il a un nez rouge; est-ce qu'on donne des rendez-vous, est-ce qu'on prend les soirées des gens, quand on a le nez rouge? Voilà qui est convenu! Dieu, j'en saute de joie! Et toi aussi, il faut que tu sautes! Je t'assure que je te ferai honneur; regarde ma jolie robe mauve. Nous avons une première loge. Là, monsieur, soyez gentil; vous êtes gentil! je vous défends de parler, je vous ferme la bouche comme cela; n'est-ce pas une jolie manière de fermer la bouche? Jean, allez chercher la voiture!
(Dix ans après, elle a vingt-huit ans. Même scène, avec la variante que voici :)
— Un rendez-vous? Je suis édifiée sur vos rendezvous. Un beau prétexte, et bien neuf, pour me laisser en tête-à-tète avec ma lampe. Mais c'est toujours comme cela : à l'homme, tous les profits du mariage, à la femme, tous les ennuis. Que madame brode
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comme autrefois quand elle était petite fille, monsieur court comme autrefois quand il était jeune homme! Est-ce que je ne sais pas que votre rendez vous du cercle est aux Bouffe3-Parisiens, ou ailleurs? Au reste, vous avez raison, on est mieux là qu'ailleurs pour expédier les affaires et fixer les livraisons! Belles livraisons, et bien propres! Croyez -vous que je ne vous observe pas à l'Opéra? Vous dormez pendant la musique, il n'y a que le ballet qui vous réveille. Eh bien! j'y serai mieux seule qu'avec un bloc commercial, une bûche philosophique, pour qui l'idéal est dans un maillot rose. Ah! pauvres abusées, pauvres délaissées que nous sommes! Bonsoir, monsieur! Jean, dites qu'on attelle !
3 juin.
J'ai achevé ce petit roman , qui est extrêmement spirituel et tout à fait réussi. J'avais déjà entendu parler de M. About à l'étranger ; on me disait de lui :
— « Dans la génération nouvelle , c'est l'homme qui est le plus en vue; non-seulement il fait de jolies choses, mais ces jolies choses sont d'un genre unique. Nous les importons comme les bijoux et les modes de Paris; rien de semblable, ni d'approchant en Allemagne ou en Angleterre. Depuis Marianne et le Paysan parvenu, on n'a rien fait chez vous de plus national. »
Son capitaine Bitterlin, père de la charmante jeune fille à qui la lettre ci-dessus est adressée, lui dit un jour, la voyant rêveuse à table :
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— a Attention! tu fais de l'œil à la carafe. •»
Ceci est brutal, mais vrai; dans l'àme, elle est grisette.
La même charmante personne ayant choisi un amoureux, vient dire à monsieur son père :
— « Mon cher père, je suis amoureuse d'un jeune homme que vous aimerez quand vous l'aurez vu, et que je vous montrerai, si vous me promettez de ne pas lui faire de mal. Si je n'étais pas une enfant soumise et respectueuse, j'attendrais ma majorité pour l'épouser malgré vous, sans autre dot que les vingt-quatre mille francs de ma mère. »
Ceci est un peu fort, mais n'est pas impossible. Elles sont naturellement décidées : avec un fond degrisette. elles ont un fond de hussard. La vraie pudeur, la candeur virginale et profonde, la timidité rougissante, la délicatesse effarouchée leur manque tout à fait ou les quitte vite. Ce sont des fleurs, si vous voulez, mais.au premier coup de soleil, elles s'ouvrent ; au second, rayon, elles sont trop ouvertes ; la jeune fille disparaît, la femme reste, et souvent cette femme est presque un homme, quelquefois plus qu'un homme. Dès quatorze ans,elless'exercent sur leur famille, sur leur père.
Mon ami B.., médecin, s'entend un soir déclarer par sa fille qu'elle veut aller à la soirée de mariage d'une de ses amies.
— Mais tu as eu la lièvre ce matin.
— Cela ne fait rien.
— Mais tu es encore au lit et tu frissonnes!
— Je me couvrirai bien
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— Louise, la fièvre te reprendra !
— Papa, si je n'y vais pas, j'aurai la fièvre de rage !
— Ma chère enfant, je ne connais pas la fièvre de rage, ce sera une espèce nouvelle à constater ; je ferai un beau mémoire, et je serai élu à l'Académie.
— Papa, il le faut absolument !
Le père a cédé; quelle est la volonté de cinquante ans qui peut résister à une volonté de vingt ans? Elle est rentrée épuisée à une heure du matin, et la fièvre est revenue. Le pauvre homme, toute la nuit, s'est relevé d'heure en heure pour la soigner, la faire boire; il avait monté cinquante-sept étages dans la journée, et,lelendemain matin, quand je l'ai revu, il avait la mine d'un déterré.
Elles sont trop intelligentes, trop vite éveillées et déniaisées, trop promptes à saisir les faibles et les ridicules. D'autre part, elles ont trop de volonté, des désirs trop vifs et trop nombreux, surtout un trop âpre et trop puissant besoin de flatterie, d'adorations , de sensations agréables et fortes. Le profond sentiment sublime et la niaiserie native, qui font la subordination volontaire, sont absents. Elles sont audessus et au-dessous de l'obéissance, incapables de subir le commandement et d'éprouver du respect.
Voilà pourquoi tout l'effort de l'éducation est de les arrêter, de les retenir, de les empêcher d'ouvrir leurs ailes. Je sais des familles où- l'on n'admet pas de jeunes gens, cela pourrait suggérer des idées ; rien que le futur, une fois accepté par 'les parents. Mme de M... disait avec orgueil :
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— t Jamais ma fille (elle a vingt ans) n'est sortie seule, n'a passé une heure seule, nuit ou jour, hors de mes yeux, ou des yeux de sa gouvernante. »
Tout cela revient à dire que nous sommes voisins de l'Italie ; le climat les fait précoces et d'imagination débridée. Donc il faut le couvent, le couvent véritable, comme dans les pays du midi, ou la maison domestique arrangée en couvent. Quand la répression de soi par soi fait défaut, il faut une autre répression ; au lieu du contrôle personnel, la clôture forcée : même règle qu'en politique; le gendarme extérieur est d'autant plus désagréable, que le gendarme intérieur est moins vigilant.
Mon pauvre B... prétend qu en certaines pensions on a supprimé les professeurs, même vieux et laids. On trouvait sur les cahiers des petites filles : « Je t'aime, je t'adore, » à l'adresse de ces pauvres potiches. Aussi bien, une pension de jeunes filles est une école de coquetterie. L'émulation, qui est bonne pour les hommes, est pernicieuse pour les femmes; elles rivalisent dans leurs compositions comme dans leurs toilettes ; la vanité et la curiosité deviennent énormes, et patatra sur le mari.
Regardez-les deux ans après le mariage, vous saurez ce qui couvait sous cette attitude décente. Mm8 B... avait trois filles, elle les a élevées catholiquement, elle lésa matées ; elle les tenait toutes trois dans un petit dortoir sans feu, courbées sur une géographie ou collées sur une tapisserie. Je voyais des contenances modestes, des yeux baissés, des personnes amorties.
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En un an, le petit serpent s'est dégourdi, s'est dressé sur sa queue, a sifflé. L'aînée, qui était muette, babille maintenant sans cesse, mord et jappe sous l'aile de son mari: personne n'a le compliment plus venimeux ; ses répliques sentent d'une lieue Figaro et Donne. La cadette, qui a épousé un politique humanitaire, chante à table, d'après lui, des motets philosophiques et religieux, raisonne sur les sciences, lance des idées générales ; cela lui va comme un pantalon; on sent le perroquet sifflé ; c'est l'idée du mari, mais gâtée, répétée à tort et à travers : il a laissé tomber son trop plein, elle le recueille et le déverse. En ce moment elle complète une brochure sur le perfectionnement et l'avenir de la femme. La troisième, un ange, s'est promenée huit jours à Brighton avec un officier. — Moi qui l'ai connue candide, encore chrysalide 1
Au bal.
J'ai bien examiné les têtes; sauf les deux petites G..., le moral est déplaisant; une sorte d'impétuosité physique, un accent net, volontaire, quelque chose de remuant, de sec et de borné; des passions promptes et impérieuses, des nerfs irritables, qui amèneront des accès de larmes à la moindre contradiction ; l'esprit tout en dehors, et toujours des phrases de convention. Moitié actrices et moitié princesses.
Elles s'habillent bien, elles ont de l'esprit, mais la noblesse leur manque et elles mentent trop.